PERFECTION IDÉALE DU LANGAGE
Cette parole : soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, n'est pas seulement la règle de l'humanité, - mais c’est la loi éternelle de toute créature intelligente et libre. Sans un idéal divin, sans un attrait irrésistible, sans un ciel qui s'élève à mesure que l’homme grandit, il n'y aurait pour les êtres finis aucun motif, aucun moyen de gravir de progrès en progrès vers la source infinie de tout pouvoir et de toute beauté. | L'idéal est la voie, la vérité et la vie dans le monde des. intelligences. | Le but des sciences philologiques doit donc ètre la
perfection idéale du langage humain, l'image de plus en plus fidèle du Verbe de Dieu. Pour l'humanité, le langage a été tour à tour le cri spontané du cœur et des sens, l'écho des voix de la nature, l’image exacte des choses, le signe abstrait des idées, l'instrument mnémonique et logique de l'esprit. La perfection idéale du langage consisterait donc dans une forme phonétique et graphique qui pourrait posséder à la fois tous les avantages des formes antérieures et suffire à toutes les exigences d’un avenir indéfini. Sans autre instrument que l'alphabet le plus simple, on indiquerait les onomatopées avec une exactitude dont rien n’a pu jusqu'ici donner une idée. ‘Comme cet alphabet serait en même temps la table abrégée des racines primitives, le lien commun de toutes les langues mortes, vivantes et futures, on pourrait représentér tous les êtres, tous les phénomènes, tous les actes avec une précision que n’atteignirent jamais les hiéroglyphes figuratifs et mimiques. Ainsi, le nom scientifique d’un animal indiquerait ses dimensions, sa forme, sa couleur, ses mœurs, son utilité, et ce vrai nom ne serait pas plus long que le nom vulgaire aujourd’hui dépourvu de sens, il ne serait pas comme les termes techniques intelligible à un petit nombre d'adeptes, mais chacun en trouverait facilement l’explication dans sa langue maternelle. Chacun pourrait étudier avec une facilité inouïe les sciences descriptives , puisqu'une liste de noms, une série de tableaux pourrait présenter l'échelle immense des êtres, avec les rapports, les correspondances, les harmonies de
ses degrés vivants, sous une forme complète et saisis sante que ne peuvent révéler aujourd'hui des volumes innombrables. Dans les sciences philosophiques il ne serait plus possible d’abuser de l’ambiguité des termes, les contradictions et les paralogismes seraient dénoncés par les contradictions des éléments alphabétiques destinés à les représenter ; la table des noms successifs d’une chose serait l'histoire d'une idée ; la substance d’un livre étant renfermée dans quelques lignes, il serait possible de comparer des doctrines comme on compare aujourd'hui des quantités, d'établir mathématiquement l'égalité, la supériorité et l'infériorité des systèmes, de poursuivre avec méthode la découverte des vérités nouvelles, et de montrer sous la diversité infinie l'unité divine et providentielle de tous les ordres de la création. On comprendrait alors ces paroles de Leibnitz. u Le genre humain possèdera un nouvel instrument logique qui rendra plus de services à l'intelligence que les instruments d'optique à la vue, et qui sera aussi supérieur au microscope et au télescope que la raison l'est aux yeux, et jamais l'aiguille aimantée n'aura été plus utile aux nautonpiers que cette nouvelle boussole à ceux qui naviguent sur la mer des expériences, experimentorum mare tranantibus.
.“ Les conséquences de cette découverte dépendent de la Providence, mais elles ne peuvent être que grandes et bonnes. Les hommes peuvent abuser du développement de leurs facultés, la droite raison seule est toujours salutaire, et qui pourra douter de sa rectitude, lorsqu'enfin
tous ses procédés seront aussi clairs, aussi évidents que ceux de l’arithmétique ? (4) n
L'apôtre de la civilisation apprendra avec une promptitude prodigieuse la langue du sauvage, car l’idiome le plus barbare renferme aussi bien que le plus parfait la langue adamique tout entière ; au lieu de se borner à donner à ses frères des traductions toujours imparfaites, le propagateur de la vérité leur présentera des textes originaux. Une simple clé alphabétique, avec ses déterminatifs et ses hiéroglyphes primiufs en regard, permettra aux néophytes de pénétrer sans peine le sens intime des livres sacrés et d'étudier des traités relatifs à l'enseignement de toutes les sciences et de tous les arts utiles. , |
En un mot, la perfection idéale du langage consiste dans la réunion des caractères suivants : Précision, clarté, universalité, immuabilité. Ses effets nécessaires sont la simplification de l’étude des langues ralliées autour d’un centre commun, et par suite, la simplification des méthodes techniques d'enseignement, et l'application
(1) Cuncta ad numeros revocabit, et ut ponderari etiam rationes queant velat quoddam staticæ genus dabit. — Religio vera quæ maximè rationi consentanea est, stabilila erit et non magis in posterüm me- . Tuenda erit aposlasia, quèm ne homines arilhmetieam ant geometriam, quam semel didicere, mox damnent. Ilaque repeto, quod sæpè dixi, hominem, qui neque Propheta sit neque priuceps, majus aliquid gencris humani bono nec divinæ gloriæ accommodatias suscipere unquàam posse.
(Leibnitz. OEuv. phit., p. 533.)
possible du calcul à tous les genres de démonstration, la diffusion des sciences et des arts, l’organisation universelle des expériences et des travaux scientifiques.
En dernier résultat, l'unification de l'espèce humaine dont chaque groupe conservera cependant son individualité originelle et nécessaire.
Si j'ai poursuivi ma pensée jusqu'aux dernières limites d’un idéal irréalisable peut-être ici-bas ; c'est que je voulais faire connaître tous les problèmes que doit poser et résoudre la philosophie du langage et des signes graphiques de la pensée. Parmi ces problèmes, il en est plusieurs dont j'ai cherché la solution. Je ferai bientôt connaitre les résultats que j'ai obtenus ; la tâche sera facile. Les vérités métaphysiques sont un perpétuel sujet de contradiction, les démonstrations mathématiques ne frappent que les initiés ; mais les faits philologiques parlent directement aux sens, à la vue et à l’ouie, ils sont ainsi à la portée du vulgaire.
En comparant à l'importance des résultats la simplicité des moyens, on dira : comment des faits aussi palpables n'ont-ils pas été signalés plus tôt? Comment n’a-t-on pas, depuis longtemps, songé à en tirer parti ? Il en fut toujours ainsi ; chaque découverte doit venir en son temps : avant l'époque qui lui est assignée elle échappe aux plus grands génies ; quand l'heure est arrivée, elle peut s'offrir au travailleur le plus obscur, au plus modeste ami de la science ; mais pour celui qui la rencontre, c'est un devoir de la faire connaître.