OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
La littérature de l’Inde produit de nos jours en Europe le même étonnement que fit naître à la fin du XV* siècle et au commencement du XVT° l’apparition des œuvres de l’ancienne Grèce ; mais, comme alors aussi, il est difficile au public de se procurer ces nouveautés et de les étudier à loisir; on s’étonne déjà que cette grande littérature indienne, si variée, si intéressante, n’ait encore suscité qu'un si petit nombre de traducteurs. Des quatre Vêdas, il est vrai, dont l’ensemble compose la Sainte-Ecriture de l’Inde, le plus important, le Rig-Vêda, a été traduit en Français; nous possédons aussi quelques fragments épiques et plusieurs grands ouvrages d'un haut intérêt, tels que le Bhägavata-Puräna où sont
réunis tant de mythes sacrés des brahmanes, le Zofus de la
bonne Loi qui est comme un évangile des bouddhistes. Mais
ni l’une ni l'autre des deux grandes épopées n’est encore rendue dans notre langue. Nous n’ignorons pas que les premiers chapitres du Rémäyana de Välmiki ont été publiés dernièrement dans deux traductions différentes; mais nous ne savons ni à quelles époques elles seront terminées, ni quelle en sera la valeur. Ajoutez que jusqu’à ce jour les traductions des ouvrages sanskrits, généralement publiées avec les textes, sont tellement coûteuses , que le public et les libraires même, ne pouvant se les procurer, en connaissent à peine l’existence.
Cependant l’une des deux grandes épopées indiennes, le Rämâyana, peut aisément être traduite par un seul homme, comme le prouve la belle version italienne de M. Gorresio; son étendue, qui équivaut à peu près à deux Homères, ne dépasse point les forces d’un esprit ordinaire ; et nous aurions lieu de nous étonner que cette traduction tant désirée n’existe pas encore, si nous n’en connaissions la principale cause : l'étude de l’Inde, toute récente, n’est abordée que par un petit nombre d’esprits ou trop élevés ou trop curieux pour vouloir se consacrer entièrement à l’œuvre d’une traduction; quand ils ont vaincu les premières difficultés, ils se croiraient mal récompensés de leur peine s’ils mettaient seulement en français des œuvres que tous les gens du métier lisent dans la langue originale ; ils vont donc plus avant, et s’enfoncçant dans ce que le public appellerait les curiosités de la science, : ils veulent faire du nouveau et découvrir eux-mèmes quelque
chose; ils continuent le défrichement, tandis que derrière
— 4191 — , | eux s'étendent de grands espaces défrichés, et qu’il serait temps de mettre en culture,
L'autre épopée indienne, le Mahâäbhäârata, forme moins un poëme unique, œuvre d’un seul homme, qu’un vaste cycle héroïque, dont seulement toutes les parties se rattachent à un centre commun ; à une unité d'action et de doctrine. Ce poëme immense attribué à Vyaça, se compose de 107,389 clokas ou distiques, c’est-à-dire, d’environ 215,000 vers; un homme traduisant dix vers par jour emploierait donc près de soixante ans à traduire le poëme entier. Toutefois le puissant intérêt qui s’attache à cette grande œuvre, soit qu’on la lise pour elle-même, soit qu’on en véuille comparer les récits aux traditions des autres peuples, demande qu’elle soit dans un avenir prochain entièrement reproduite en notre langue. Or, si l’on considère comme peu probable qu’un seul homme réalise une version de si longue haleine, on peut cependant coneevoir deux moyens également puissants d’arriver au même but : plusieurs personnes pourraient s’entendre pour former en quelque sorte un comité de traduction, sous la direction de l’une d'elles, se partager le travail, et faire pour le Mahäbhârata ce que firent les Septante pour leslivres de la Bible; ou bien, ce qui est plus probahle de nos jours, ce partage peut se faire de lui-même et par la force des choses, et des traducteurs isolés livrer au public les parties séparées de l’œuvre totale. |
C’est dans cette pensée que nous publions l’histoire de
Nala et de Damayanti, comprise dans le livre JII° de l'épopée, lequel a pour titre : Vana-parva (le livre de la Forêt).
On sait que le sujet du Mahäbhärata est la lutte des Kurus (1) et des Pâändus, deux puissantes dynasties prétendant l’une et l’autre au gouvernement général de l’Inde. Le droit est pour les fils de Pându, qui sont au nombre de cinq sous l’autorité de l’aîné d’entre eux, Yudhichthira; la force est aux Kurus, leurs nombreux cousins, fils du vieux roi Dritarâshtra ; ils ont à leur tête leur aîné Duryôdhana.
Nous n’avons pas à donner ici l’analyse de la grande épopée ; il nous suffit de dire que par éducation autant que par leur nature}, les fils de Pându, en qui revivent des divinités bienfaisantes, sont doux, humains, modérés, généreux et justes, tandis que les Kurus ont les défauts ou les vices opposés. La naissance et l’éducation des uns et des autres sont racontées dans le premier Livre, ainsi que les inimitiés de leur adolescence, l'incendie de l’habitation des Pändus, leur fuite secrète dans la forêt, le mariage de Draupadi. Le royaume fut partagé à l'amiable entre les Kurus et les Pândus ; les premiers eurent pour capitale Hastinäpura, et les Pâändus régnèrent dans Indraprastha (Delhi). La contiguité de ces deux villes entretint la haine; elle éclata lorsque Yudhichthira voulut
(1) Prononcez ou, comme en italien, et de même dans toute traduction du sanskrit,
célébrer le grand sacrifice royal où l’Inde entière devait le reconnaître pour son chef suprême : tel est le sujet du second Livre. Mais bientôt Yudhichthira mit au jeu son palais, sa fortune, ses frères, sa femme et lui-même; la convention était que, s’il était vaincu, il passerait avec les siens douze ans au désert et qu’il resterait inconnu la treizième année. Il perdit, et partit pour la forêt avec ses frères et sa femme Draupadi. C’est ici que se place l’histoire de Nala : elle est racontée au chef des Pândus pour lui rendre l’espoir et l’engager à la résignation; elle ne se lie donc qu’incidemment au sujet du grand poëme et s’en peut aisément détacher.
Considérée comme œuvre littéraire, l’histoire de Nala est d’une composition irréprochable : à peine y a-t-il une phrase que l’on en püût ôter sans nuire au récit; et d’ailleurs le lecteur n’y désire rien de plus que ce qu’il y trouve. L’histoire de Nala et celle de Damayanti d’abord confondues, se séparent ensuite et sont amenées successivement jusqu’au point où elles vont se confondre de nouveau. Pendant ce temps Pintrigue ou plutôt l’action avance toujours; les événements se succèdent comme dans la réalité, tantôt se déroulant avec lenteur, tantôt se précipitant ; et tout ce qui arrive a son explication dans ce qui précède. Nous ne connaissons aucun récit, aucun drame dans lequel l’art de la composition se montre plus parfait. Du reste cette qualité n’appartient pas seulement à l’histoire de Nala : elle estcommune à toutes les œuvres épiques des Indiens, quelle que soit leur étendue.
Les sentiments naturels sont exprimés dans cette histoire avec une vérité bien remarquable : rien de forcé, rien de recherché ; c’est le langage de la nature. Mais il y a de plus dans les héros indiens une délicatesse de mœurs, une aménité de caractère que ne connaissaient point les Grecs, et qui étonnent même les modernes. La pensée religieuse, qui cependant se fait plus remarquer dans d’autres écrits, est dans celui-ci d’une grande élévation ; elle se rapproche singulièrement de la pensée chrétienne et domine tous les actes de la vie.
Le lecteur sera frappé également de plusieurs traits de mœurs ou touchants, ou pleins d’intérêt : ke rôle si noble de la femme dans Ja société indienne, l'amour tout moderne de Damayanti pour Nala, le choix de l’époux, la scène du jeu; et plus loin, l’habileté pleine de charme et de tendresse avec laquelle Damayanti retrouve et reconnaît son époux.
Nous n’avons pas besom de dire que le lecteur ne seræ point étonné de voir les dieux se méler avec les hommes; la Grèce antique nous y a tous accoutumés. Mais il ne faut pas oublier que la religion indienne est le panthéisme à la fois le plus complet et le plus systématique ; que l’unité de Dieu et son impersonnalité en sont les fondements; que les dieux et les déesses de ce grand Otympe oriental, à la tête desquels se trouve Indra, ne sont que des déités imparfaites; ils forment avec tous les êtres une hiérarchie dont ils occupent les premiers rangs, mais ils ne différent de l’homme que par le
degré. Les hommes, par leur science et leur vertu, peuvent
prendre place parmi eux, et même se résoudre dans le sein de Brahma, l’Étre infini. La place intermédiaire que l’homme occupe dans la série des êtres le met eu relation avec les génies supérieurs d’une part, et de Vautre avec les êtres infés rieurs à lui, guidé ou égaré par les uns, maître quelquefois absolu des autres. Cette double relation est pour la poésie comme pour la religion une source inépuisable d’événements miraculeux auxquels notre imagination se prête aisément ; car il est loisible aux génies de communiquer une partie de leur puissance à un homme, qui à son tour domine par elle les événements et les forces de la nature. Tel est le caractère du merveilleux oriental. Par de semblables causes, des êtres inférieurs à l’homme sont parfois élevés au-dessus de leur condition et entrent en relation avec lui : on en voit plusieurs exemples dans l’histoire de Nala. On y voit aussi des forces physiques, comme les vents, l'air, le feu, s’animer et parler le langage des hommes ; comme si la religion et la poésie de l’Inde reposaient sur ce principe émis quatre mille ans plus tard par Spinoza : qu’il n’y a ni corps sans âme, ni âme sans corps; doctrine que l’on croirait toute moderne ou tout au moins conçue à Alexandrie, si l’on ne savait aujourd’hui qu’elle fut reçue dès les temps les plus reculés par les peuples de la Haute-Asie. |
Nous ne dirons rien des traductions modernes de Nala, si ce n'est qu’il n’en a point été fait en France. Celle de M. Bopp a été faite pour les commencants; comme elle re-
produit non seulement l’ordre des termes, mais leurs cas, leurs nombres, leurs modes, elle est barbare, souvent moins claire que le sanskrit, et ne saurait passer pour une traduction en langue latine. Toutefois elle peut tenir lieu de lexique aux étudiants ; et tel a été sans doute le vrai but de l’auteur, auquel les lettres indiennes sont si redevables ; à ce titre, nous ne cesserons de la recommander. Nous aussi, nous avons suivi avee scrupule le texte sanskrit : nous avons fait nos efforts pour ne point sacrifier la pureté de la langue française au génie de l’Inde antique ; mais nous avons cru aussi que le véritable moyen d'en faire connaître la poésie à ceux qui ne peuvent lire les textes, c'était de rendre toutes les pensées, toutes les images, tous les mots de l’auteur, et de reproduire même dans notre phrase la marche des idées et de la phrase antique. Du reste la simplicité du style épique de l'Inde et les nombreuses analogies de sa civilisation avec celle des peuples modernes, nous ont rendu cette tâche plus factle.