PAR M. CHAUTARD
Les phénomènes de polarisation circulaire peuvent être très-précieux pour établir l'identité ou la différence de certains corps qui, au point de vue chimique, présenteraient entre eux l’analogie la plus complète. |
Depuis que M. Piria démontra par voie analytique que l'asparagine et l'acide aspartique devaient être considérés comme des amides de l'acide malique, correspondant, par exemple, à l'oxamide et à l'acide oxamique, M. Dessaignes a fait voir, d’une manière plus philosophique peut-être, le lien intime qui existe entre l'acide malique et l'acide aspartique, en reproduisant par synthèse ce dernier acide à l'aide du premier.
L'acide aspartique artificiel, ainsi que son auteur l’a
reconnu tout d’abord, diffère par sa forme cristalline de l'acide naturel. On sait comment M. Pasteur a développé ce fait eta montré en outre que l'acide aspartique ariificiel est dépourvu de la faculté de dévier le plan de polarisation, propriété que possède au contraire l'acide naturel. C’est dans le but d'éclaircir une question de cet ordre que j'ai examiné quelques acides isomères de la formule C‘ H° O*.
M. Braconnot avait découvert dans la prèle, equisetum fluviatile, un acide qu'il appela équisétique ; M. Regnault l'ayant également retrouvé dans l'equisetum limosum, considéra cet acide comme identique à l'acide maléique. Plus tard, M. Baup démontra l'identité de cet acide avec l'acide aconitique extrait de l’aconit, et l’acide artificiel, d'abord appelé citridique, obtenu par la décomposition de l’acide citrique. Il s'assura en outre qu’il existait une grande différence entre les propriétés de ces trois acides et celles de l’acide maléique.
En mème temps que M. Baup, M. Dessaignes s'occupait de la mème question et arrivait également, mais en partant d’un autre point de vue, à constater l'identité des acides aconitique et équisétique et leur différence avec l'acide maléique. Il a pu convertir le bifumarate et le bimaléate d'ammoniaque en acide aspartique, sans en produire avec le biaconitate ou le biéquisétate d'ammoniaque soumis au même traitement. De plus, le maléate ammonique neutre ne précipite pas le chlorure ferrique, tandis
que l'aconitate et l’équisétate neutres d'ammoniaque précipitent le même sel.
J'ai pu reconnaitre une nouvelle analogie entre les acides aconitique et équisétique en vérifiant leur absence d'action sur la lumière polarisée. Pour cela on a dissous environ 30 gr. de biéquisétate et de biaconitate d’ammoniaque séparément, dans à peu près 70 gr. d’eau, quantité suffisante pour remplir un tube de 500 millimètres. La dissolution n’a pas donné la moindre apparence de déviation.
L’acide aconitique artificiel extrait de l'acide citrique est également sans action, ce qui ne doit pas étonner, en envisageant d'une part son mode de préparation, et d’un autre côté, que l'acide citrique d’où on l'extrait est dépourvu de pouvoir rotatoire.
‘J'ai encore soumis à l’action de la lumière polarisée plusieurs autres acides, résultats des expériences récentes entreprises par M. Dessaignes sur l'acide tartrique.
Dans tous les corps actifs, le pouvoir rotatoire exercé sur les différents rayons simples est inégal. Dans tous, à la scule exception jusqu'ici connue de l'acide tartrique, cette inégalité suit une même loi, qui consiste en ce que les déviations du plan de polarisation des divers rayons simples sont toujours proportionnelles entre elles. L'exception présentée à cet égard par l'acide tartrique, et exposée d’une manière si complète par M. Biot, est d’autant plus remarquable, que toutes les combinaisons de ce
corps avec les bases salifiables, mème avec l'acide borique, ont des pouvoirs rotatoires conformes à la loi. générale, et que cette loi reprend son irrégularité lorsque l'acide tartrique vient à être dégagé de ses combinaisons. C’est un nouveau fait de ce genre que je viens ajouter à l'histoire de l’acide tartrique.
Lorsqu'on traite cet acide en poudre fine par le mélange nitro-sulfurique, deux éléments nitreux sé substituent à deux molécules d'hydrogéne pour donner un corps acide, très instable, mais cependant pouvant cristalliser en petites aiguilles soyeuses et enchevêtrées, lorsqu’on le dissout dans de l’eau à peine tiède et que l’on refroidit aussitôt la solution dans de l'eau à 0°. Séché rapidement entre des doubles de papier Joseph, il se conserve assez bien à l'air sec.
Dissous dans l'alcool absolu, il ne parait pas se décomposer. sensiblement, ce qui m’a permis de soumettre cette dissolution à l’action de la lumière polarisée.
Voici les éléments de l'expérience :
Lé
Acide nitrotartrique. dans une quantité pondérable de solution représentée par 1.......,. + = 0,5185.
Alcool absolu. ....... aise a — 0,6819.
Densité de la solution. ....... .... à — 0,9678. Température de l'expérience... ...... 9 — 11°.
Longueur du tube d'observation. ..... { — 300".
Déviation du rayon rouge... ....... «= 80,359 Pouvoir rotatoire....,............ C=+1, 4
En cherchant le rapport de la déviation du rayon rouge 8°,35 : . déviation de la teinte de passage 10°,8, on trouve Ge qui indique que l'acide nitro-tartrique perd la prop moléculaire propre à l'acide ie li-même ” En se PP sous certaines influences, l'acide hitro-tartriqué peut reproduire l'acide qui a servi à le préparer. Quoique les propriétés chimiques de l'acide ainsi régénéré, l'identifient en tout point à l'acide tartrique ordinaire, l'examen de ses propriétés optiques était . nécessaire pour en compter l'étude. Voici les résultats que j'ai obtenus :
‘Nol. No 2.
| Aeïde tartrique Acide tartrique régénéré r éré à l'aidé
spontanément. | du sulfhydrate : ammonique,
Proportion pondérable d'acide dans un poids de 4 de solution. eééesse € ‘0,18718 0,1466
Densité de la solution: .,...6...1 3114,0876 | 4,069 Température de l'expérience. ..... 8 2508 . | 250,2 Longueur du tube d'observation. ... 4 499mm.,8 | 409mm.,8 Déviation du rayon rouge....... — 130,35 ‘ 90,82 Pouvoir rotatoire caleulé. ........ (x}r | +120 Us | +120, b4 F
- Les pouvoirs rotatoires de ees deux acides ne somt jias
complétement identiques, ce qui devait ètre, puisque la proportion d’eau, dans l'unité de poids de la solution, n'est pas la même.
. M. Biot, à la suite de nombreuses expériences, a fait connaitre la relation mathématique qui existe entre le pouvoir rotatoire (x) de l'acide tartrique et la proportion pondérable d’eau contenue dans la solution, proportion que l’on désigne ordinairement par la lettre e. Cette relation est très-simple, car, à température égale, le lieu géométrique des deux éléments (ax) et e est une ligne droite, c'est-à-dire qu'on a toujours pour un même rayon de réfrangibilité fixe,
(«) = À + Be,
À et B étant deux constantes. Si la nature du rayon vient à changer, la température restant la même, A et B prennent d'autres valeurs, qui restent pareïllement constantes pour le nouveau rayon tant que la température ne varie pas ; en sorte que la relation de e à (x) pour ce rayon-là reste rectiligne; seulement elle est exprimée par une droite différente. Si, au contraire, c’est la température qui change, la nature des rayons restant la même, les coeflicients À et B, propres à ce rayon, varient encore suivant d’autres lois. Ainsi, généralement ce sont des fonctions dépendantes de la température des solutions et de la nature du rayon transmis. |
Pour la température à laquelle j'ai opéré dans mes
deux expériences, B est égal à 14,31 et A ne diffère pas sensiblement de + 0,32465.
Dans le n° 1, on a e —0,81285; la formule donne alors :
(= + 0,32465 H 14,31 X 0,81988 d'où (), = + 11°,956.
L'expérience donnait 12,14; l'excès du calcul sur l'observation est donc de — 0,1835.
Dans le n° 2, on a e — 0,8534, la formule donne dans ce cas : |
(«= + 0,32465 + 14,31 x 0, 8534 d'où Ce) = 12,541.
D'après l'observation on avait 12°,540, accord parfait pour de telles expériences.
Enfin, en prenant le rapport de la déviation du rayon
rouge à la déviation de la teinte de passage, on trouve
dans le premier cas —— et dans le second —5p > Ce qui
met encore en évidence l'irrégulanité propre à l'acide
tartrique, relativement à la rotation des rayons de différentes couleurs.
Si au lieu de laisser l'acide nitro-tartrique se décom poser à l’air libre, auquel cas il régénère de l'acide tartrique, on l’abandonne en dissolution aqueuse, il se transforme en un acide nouveau, auquel M. Dessaignes donne le nom d'acide tartronique.
135,437 de ce corps ont été dissbus dans 54:r,601 d’eau. La solution examinée à travers un tube de 390"" n'a pas donné la moindre apparence de déviation, mème avec la plaque à deux rotations. Cette épreuve démontre donc l'inactivité complète de ce corps, et que la molécule tartrique y est complétement détruite.