NATURALISÉ EN LORRAINE
PAR LE MÊME
Aujourd’hui que les idées d’acclimatation ont pris faveur en France et provoquent, sur divers points de l'Empire, des expériences sérieuses, il y aurait peutêtre opportunité, non-seulement à rappeler les nom-
breux exemples de naturalisations bien établies, dues aux efforts persévérants de l'homme, mais encore de comprendre dans cette énumération ceux qui se sont produits à son insu et même malgré lui.
. Sans parler des plantes assez nombreuses, dont les graines ont été transportées accidentellement dans des pays plus ou moins éloignés de leur sol natal, et qui néanmoins ont indéfiniment prospéré dans leur nouvelle
patrie, nous trouverions aussi, dans le règne animal, des faits de tous points semblables.
Ainsi la Blatte orientale, qui se plait dans le voisinage du four des boulangers et près du foyer de nos cuisines, a été anciennement importée en France par le commerce du Levant et cet insecte fétide s’y cst malheureusement trop bien acclimaté. Nous sommes menacés en outre par un autre orthoptère du même genre, de taille bien plus grande, la Blatte américaine, qui s’est montrée à Paris au commencement de ce siècle et s’y propage de plus en plus. |
On pourrait citer encorc le rat noir qui n'existait pas autrefois en Europe, qui n'y a paru qu'à l'époque des Croisades, importé sans doute par les nombreux navires qui ramenèrent nos pères de ces lointaines expéditions. Cet animal si fécond, comme le sont du reste presque tous les rongeurs, y pullula bientôt d’une manièrce cffrayante. |
I est devenu aujourd'hui assez rare, non pas que notre climat ait cessé de lui convenir à merveille. Mais, depuis le milicu du XVIIF siècle, une nouvelle espèce du mème genre, le rat surmulot, importé également par la navigation de l'Inde ou d'Amérique, on n’est pas d'accord sur son lieu d'origine, a fait invasion sur notre sol et a déclaré une guerre d’extermination aux premiers occupants.
Si nous n'avons gagné aux exploits de ce nouveau conquérant qu'un ennemi plus redoutable, et qui, dans
nos grandes villes, est devenu un véritable fléau, contre lequel la police s’arme en vain de toutes ses rigueurs, il n'en résulte pas moins des faits que nous venons d'exposer, que des animaux étrangers à notre pays peuvent s’y acclimater d'une manière complète dans un temps souvent peu considérable. |
Un fait, récemment observé par M. Mathieu, professeur à l'Ecole impériale forestière, et dont j'ai pu constater la parfaite exactitude, nous fournit un exemple d'un naturalisation bien plus rapide encore, qui vient de se produire en Lorraine par une cause purement for-. tuite. |
Le Dreyssena polymorpha Van Bened., mollusque bivalve, qui jamais n'avait été rencontré dans nos rivières, vient d'apparaitre dans le canal de la Marne au Rhin, à peine mis en eau depuis six années ; et, circonstance remarquable, il s'y est bien plus multiplié que nos espèces aquatiques indigènes. Ce qui démontre encore son introduction récente, c'est qu'on n'y trouve pas jusqu'ici d'individus ayant atteint la taille qui leur est habituelle.
Ce mollusque, originaire des rivières du nord de l’Europe, ne nous est pas arrivé des contrées septentrionales sans stations intermédiaires ; il a paru successivement en France à l'embouchure de la Somme, dans l’Escault à Valenciennes, dans la Seine à Rouen et à Paris.
On s'explique, du reste, très-facilement son importation dans le canal de la Marne au Rhin par l'effet de
— 288 — la navigation. Ce bivalve possède un byssus, au moyen duquel il s'attache non-seulement aux pierres, mais aussi à la coque des bateaux, et bien certainement, c'est par cette voie de transport qu'il est venu visiter les eaux de la Lorraine.