‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 1 sur 51 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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A ma petite famille, composée d'une seule personne, mais si pleine de tact, — ma femme.

Pourquoi l'Amérique est ex Guerre.

J'expose ici, en manière d'avant-propos, ce qui était destiné à servir de chapitre final à ce livre, parce que je désire rendre la gravité de la situation évidente aux yeux du peuple américain, parce que je veux lui dire que la puissance militaire et navale de l'empire allemand est intacte, que sur les douze millions d'hommes que le Kaiser a appelés sous les armes, un mdlion cinq cent mille seulement ont péri et cinq cent mille ont été mis hors d'état de servir, qu'il n'y a pas plus de cinq cent mille prisonniers de guerre en tout dans les rangs allemands et pas plus de cinq cent mille blessés, y compris les malades portés sur les listes quotidiennes, laissant ainsi sous les armes un effectif de neuf millions d'hommes.

Je reproduis ces chiffres, parce que je constate que les Américains ne se rendent pas compte du développement et de l'importance de ce conflit.

Peut-être en disant que le nombre total de prisonniers de guerre retenus chez les différents belligérants s'élève à plus de cinq millions, réussirai-je à montrer aux Américains l'énorme masse mise en mouvement. La marine allemande n'a pas encore fait de grosses

portos. Toutes les pertes éprouvée- jusqu'ici ont été compensées par la construction de nouvelles unités.

Ces neuf millions d'hommes — chiffre qui est dépassé, car la conscription grossit l'armée allemande d'au moins quatre cent mille recrues nouvelles tous les ans — ont acquis, depuis deux ans et demi que dure la guerre, une expérience militaire bien supérieure à celle qu'ils possédaient lorsqu'ils furent appelés à prendre les armes. Les officiers qui les dirigent ont une connaissance plus approfondie de cette guerre et les soldats eux-mêmes sont arrivés à acquérir une adresse et une trempe de vétérans.

Il est également indispensable que personne ne se laisse entraîner à penser que l'Allemagne sera réduite par la famine ou sera amenée à conclure la paix sous le coup d'une révolution. Le peuple allemand n'est pas de ceux qui accomplissent des révolutions. 11 se produira des émeutes partielles dans l'empire, mais il n'y aura jamais un soulèvement du peuple tout entier, emporté par le même élan. Les officiers de l'armée appartiennent tous à la même classe, une classe soumise aux idéals de l'autocratie. Une révolution dans l'armée est impossible, et, à l'intérieur, il ne reste plus que de tout jeunes gens et des vieillards, facilement tenus en respect par la police. En ce qui concerne la famine, le danger couru par nos Alliés est bien plus grave que celui que peut redouter l'Allemagne. Il û'est pas, «mi Allemagne, un seul pouce de terrain disponible qui ne soif cultivé^ — cultivé avec l'aide des vieillards, des tout jeunes gens, des femmes et des deux millions de prisonnier- de guerre. Les terres labourables du nord de la France et de la Roumanie sont cultivées en ce

moment, par l'armée allemande, avec une intensité, dont le rendement est supérieur à tous les résultats obtenus jusqu'ici dans ces régions, et cette production est destinée en majeure partie à accroître l'approvisionnement de l'Allemagne en denrées. 11 est certain que le peuple souffre. Mais il est encore plus certain que cette guerre ne prendra pas fin par suite de l'état de famine où l'Allemagne aura pu#être conduite.

Bien que les Allemands réfléchis sachent que, s'ils ne sortent pas victorieux de cette lutte, ils se trouveront acculés, au point de vue financier, à une impasse, et que l'heure sonnera où il faudra rendre des comptes, on peut dire néanmoins qu'il n'existe pas, en ce moment, de crise financière en Allemagne, en raison de l'habile administration exercée à ce point de vue particulier, dans toute l'étendue de l'empire, par le gouvernement et les principaux établissements de banque. Et comme le peuple sait que tout le poids de la grande guerre retombera sur lui à moins que des indemnités ne soient obtenues des puissances adverses, il sera peut-être conduit par cette considération à se montrer plus disposé à tout risquer dans un suprême effort en vue d'obtenir la victoire et de réclamer ensuite ces indemnités non seulement aux nations de l'Europe, mais aux Etats-Unis d'Amérique.

Nous sommes engagés dans une guerre livrée contre la plus grande puissance militaire que le monde ait jamais connue, contre un peuple dont le sol a été, pendant des siècles, le théâtre de luttes si dévastatrices que le sentiment de la peur est inné chez lui, imprimé pour ainsi dire au fond de son àme, l'entraînant à se soumettre corps et biens, à la domination d'une auto-

cratie, qui, pendant des siècles, l'a souffleté, mais qui est venue à lui promettre, comme résultat du conflit, non seulement la sécurité, mais des richesses inconnues et la suprématie de l'univers; un peuple, qui, du sommet d'une montagne imaginaire , a contemplé les grandes cités de cette terre et leur gloire et a reçu des bandits de l'autocratie et de la guerre l'assurance que tout, cela allait lui appartenir.

Nous sommes en train de nous battre contre une nation, dont les poètes et les professeurs, les pédagogues et les ministres du culte, se sont unis pour faire germer en elle la haine et élever cette haine au diapason le plus haut, d'abord contre la Russie, puis contre l'Angleterre et enfin aujourd'hui contre l'Amérique.

Le péril sous-marin est un danger réel pour l'Angleterre. La Russie peut se démembrer dans les guerres civiles ou s'affaiblir de façon telle qu'il sera loisible aux autorités militaires allemandes de retirer des millions de leurs soldats du front oriental et de les lancer contre les lignes du front occidental. Nous nous trouvons en présence d'un grand danger et ce n'est que par l'emploi de moyens d'un réalisme impitoyable que nous pouvons sortir victorieux de cette lutte. Si l'Allemagne obtient la victoire, c'est le triomphe du système autocratique, le triomphe de ceux qui ne se bornent pas à envisager la guerre comme une industrie nationale, à croire en elle pour ce qu'elle donne mais à la considérer comme une haute et noble occupation. A moins que l'Allemagne ne soit batlue, toutes les nations seront forcées de se transformer en un vaste camp armé et] cela jusqu'à ce que ce problème soit résolu : Tasser-]

vissement du monde entier par l'autocratie allemande ou sa suppression radicale comme forme de gouvernement.

Nous sommes impliqués dans cette guerre parce qu'on nous a forcés d'y entrer, parce que l'Allemagne a non seulement assassiné nos concitoyens sur les hautes mers, mais rempli notre pays d'espions et cherché à lancer le peuple américain dans une guerre civile. On ne nous a pas fourni l'occasion de discuter ou de négocier. L'ultimatum de quarante-huit heures adressé par l'Autriche à la Serbie ne constituait même pas, comme Ta dit M. Bernard Shaw, « un délai suffisant pour exiger d'un client le paiement de sa note d'hôtel ». Que dire de l',ultimatum de six heures qui me fut adressé à Berlin, dans la soirée du 31 janvier 1917, ultimatum qui, à six heures, me notifiait qu'une guerre impitoyable allait commencer à minuit ! Le gouvernement allemand, qui, jusqu'à ce moment, avait professé des sentiments d'amitié à notre égard et exprimé le désir de s'en tenir à l'engagement pris à la suite de l'affaire du SusSex, savait pourtant bien qu'il fallait presque deux jours pour expédier un câblogramme en Amérique. J'estime que, si nous sommes entrés dans ce conflit pour une raison juste, nous y sommes aussi entrés avec sagesse. Si nous nous étions tenus à l'écart et que l'Allemagne eût été victorieuse dans cette guerre ou même qu'elle y eût réussi de façon relative, nous aurions été attaqués et cela devant une Europe ironique : l'attaque ne se serait pas produite tout d'abord, de façon directe, mais elle eût été dirigée sur quelque État américain du Centre ou du Sud, où il nous aurait été difficile, à nous aussi

bien qu'à l'Allemagne, d'envoyer des troupes. Et que

serait-il advenu si cette nation puissante, vouée à la guerre, étail arrivée à s'établir sur di^s bases solides dans l'Amérique centrale ou dans l'Amérique du sud? Une serai! devenu cet isolement, dont nous nous vantons si fort ?

Je n'ai consenti à écrire ce livre que parce que j'estime que notre peuple doit être renseigné. Il y a trop de penseurs, trop d'écrivains et trop d'orateurs aux Etats-Unis. 11 nous faut, à partir d'aujourd'hui, des hommes d'action, des organisateurs et des réalisateurs, lesquels sont seuls à pouvoir nous assurer le triomphe dans ce conflit engagé pour le bien de la démocratie et pour une paix durable !

Ecrivant sur des événements de date si récente, je suis naturellement tenu à la discrétion, conduit à passer sous silence bien des faits dont j'aurais parlé en d'autres circonstances, amené à suspendre bien des jugements et à retarder la révélation de bien des incidents, dont l'exposé ne servirait, en ce moment, qu'à rendre les esprits plus amers ou à provoquer des discussions intérieures sur notre propre sol.

L'Américain qui a coutume de visiter l'Allemagne pendant la saison d'été ou de passer un mois à Hombourg ou à Carlsbad pour y soigner son foie, celui qui se rend à Kissingen pour se faire remettre l'appareil digestif en état par le Dr Dapper, ou à Bade pour se faire enseigner par le Dr Dengler l'art de manger la viande — art qui semble aujourd'hui perdu — celui-là acquiert fort peu de connaissances sur la véritable Allemagne et sur les personnages qui la, gouvernent. J'expose certains aspects et je rapporte:

certains faits de cette Allemagne dans le présent livre, non seulement pour que mes lecteurs puissent saisir la signification réelle des événements qui se sont déroulés pendant ces trois dernières années, mais pour qu'ils puissent se rendre compte des éventualités appelées à se produire dans nos rapports futurs avec ce pays.

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