CHAPITRE PREMIER
Les premiers temps de mon séjour a Berlin.
Le lendemain du jour de mon départ à bord de Vlmperator, en route pour une croisière d'été, je fus réveillé à sept heures du matin par un coup violent frappé à la porte de ma cabine. Le radiotélégramme qu'on me tendit m'était adressé par un ami de New- York, lequel m'annonçait que je venais d'être nommé ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne.
Je comptais à bord de nombreux amis : Henry Morgenthau, qui fut plus tard ambassadeur en Turquie, le colonel George Harvey, Adolphe Oehs, et Louis Wiley, du New-York Times, Glarence Mackay, d'autres encore.
L'hnpcralor est un splendide bâtiment jaugeant 5i.000 tonnes et peut-être davantage, d'un aménagement si ingénieux et si luxueux qu'il réussit parfois à vous faire oublier que vous êtes sur mer. Les passagers ont à leur disposition, en outre de la salle à manger, un grillroom et un restaurant Ritz, avec son jardin d'hiver et, bien entendu, son orchestre hongrois. Il y a aussi un gymnase et une piscine. Le soir, des danses ont lieu dans l'immense salle de bal, où les femmes se montrent parées et vous, donnent l'illusion de vous trouver dans quelque soirée mondaine.
Le colonel Harvey et Glarence Mackay m'offrirent un dîner de vingt-quatre couverts, gracieuseté qui, par le nombre des convives réunis, fut considérée comme un re-
cord à bord. Une des tables dressées pour ce dîner figura pendant longtemps dans les images consacrées à Ylmperator, qui circulaient en Allemagne. Ces images avaient été répandues sur le territoire allemand en manière de propagande, afin d'inciter les Allemands aux croisières lointaines aussi bien qu'à se servir de leurs propres paquebots pour voyager. J'aurais voulu que cette propagande se fût produite plutôt et eût rencontré plus de succès, car c'est en voyageant que les peuples arrivent à se connaître et, par conséquent, à s'abstenir de faire la guerre.
Au cours de la soirée réservée au concert, Henry Morgenthau traduisit en allemand un petit discours que j'avais préparé et que je réussis à débiter après l'avoir appris par cœur avec assez de difficulté. Aujourd'hui que je connais mieux l'allemand, j'éprouve une sueur froide en songeant à l'effroyable accent dont je donnai l'exemple. Ce voyage fut suivi d'une rapide visite que je fis au mois d'août à Berlin, où je m'occupai de trouver un nouvel immeuble pour l'ambassade, et je retournai, ensuite, aux Etats-Unis.
Je me rendis, au mois de septembre, à Washington, pour recevoir les instructions relatives à ma nouvelle charge ; je m'entretins avec le Président et avec le secrétaire d'Etat aux Affaires Étrangères, et j'écoutai les doctes avis du secrétaire d'État adjoint Alvey A. Adee, le sage du département de l'Etat. Le 9 septembre 1913, après avoir résigné mes fonctions de juge à la cour suprême de l'État de New- York, je m'embarquai pour l'Allemagne. Je m'arrêtai à Londres dans le but d'y faire la connaissance de l'ambassadeur Page, certaines personnes d'expérience à Washington ayant estimé que nos ambassadeurs, appelés à agir de concert, gagnaient à se connaître.
Un ambassadeur a, en entrant en fonctions, à se préoccuper de deux détails importants: la forme de son habit et son logement.
Les puissances accréditées à Berlin possèdent dans la
capitale prussienne de superbes immeubles, qui sont occupés par leurs représentants. Je constatai que mes deux prédécesseurs s'étaient logés dans une villa construite pour un couple, laquelle était située de façon assez agréable mais à deux milles du centre de Berlin et parfaitement impropre à une ambassade. Il y a très peu de maisons particulières à Berlin, la plupart des gens vivant en appartement. Je finis par trouver, non sans difficulté, une gentille maison sur la Wilhelm Platz, dans le centre même de Berlin, en face le palais du Chancelier et le ministère des Affaires Étrangères. Cette maison avait été construite pour les princes de Hatzfeld, à qui elle avait servi de palais, et elle était devenue plus tard la propriété d'une famille de banquiers répondant au nom de von Schwabach.
Le gouvernement des Etats-Unis, différant en cela des autres puissances, ne possède pas d'immeuble réservé à son ambassade, et cela dans aucune capitale, pas plus qu'il n'en loue, se bornant à attribuer certaines allocations pour les bureaux, si l'immeuble choisi par l'ambassadeur est assez vaste pour contenir le personnel de l'ambassade. Le palais von Schwabach n'était, au fond, qu'une bicoque. On avait tout enlevé, jusqu'aux appliques pour le gaz et la lumière électrique, et quand les aménagements nécessaires : calorifères, appareils électriques, salles de bain, et autres commodités, eurent été terminés et la 'maison meublée de haut en bas, je constatai que la première année de mon traitement y avait passé et même davantage. Le palais ne fut prêt à nous recevoir qu'à la fin de janvier 1914. Nous avions vécu dans l'intervalle, à YHôtel de l'Esplanade, et, pour l'expédition des affaires, je m'étais servi de la petite villa dont il a été question plus haut.
On rencontre beaucoup plus de diplomates à Berlin que dans n'importe quelle autre capitale, pour la raison que chacun des vingt-cinq États qui composent l'empire allemand y est représenté par une légation. Les villes libres
de Hambourg-, de Liibeek et de Brunie y ont elles-mêmes, chacune, un ministre résident.
Une coutume invariable veut que tout ambassadeur nouvellement arrivé à Berlin donne deux réceptions : une au Corps diplomatique et l'autre aux personnalités qui ont leur entrée à la Cour.
Cette deuxième catégorie d'invités comprend les fonctionnaires, les membres de l'aristocratie, les officiers de l'armée et de la marine, et enfin les personnes qui ont déjà été présentées à l'Empereur et à l'Impé/atrice. Ces personnalités sont qualifiées « hoffahig », ce qui veut dire qu'elles sont dignes d'être reçues à la Cour. Il est intéressant de remarquer que les Juifs n'y sont pas admis. Tous les Juifs anoblis et à qui autorisation a été accordée de faire précéder leur nom du « von » si recherché, ont dû se soumettre, au préalable, aux rites du baptême dans une église chrétienne. Deux exemples de ce genre nous sont fournis par les von Schwabach dont j'occupais «à Berlin la résidence héréditaire et par Friedlander-Fuld, coté officiellement comme l'homme le plus riche de la capitale prussienne et que le commerce du coke et de ses produits a enrichi d'une façon notoire.
Ces deux réceptions servent en réalité à mettre le nouvel ambassadeur en contact direct avec le monde officiel et celui de la Cour.
Avant que ces réceptions eussent lieu, je présentai, au mois de novembre, mes lettres de créance à l'Empereur. Cette présentation offre tout le caractère d'une cérémonie officielle.
Trois carrosses vinrent nous chercher, les membres de mon ambassade et moi, carroses qui évoquaient celui où Cendrillon prit place pour se rendre au bal, presque tout en glaces, conduits par des cochers à perruques poudrées, escortés par des piqueurs, à perruques également poudrées et flanqués de valets de pied, qui se tenaient debout derrière. Le baron de Roeder, l'introducteur des ambassadeurs, vint à moi et m'invita à entrer dans le premier
carrosse, où il prit place à mes côtés. Les membres de mon ambassade prirent place dans les deux autres carrosses. Notre petit cortège traversa solennellement les rues de Berlin, passa, au cours du trajet, sous la voûte centrale de la Porte de Brandebourg, la porte monumentale qui se trouve à l'entrée de la promenade des Tilleuls, privilège accordé à de semblables occasions.
- Nous gravîmes les hauts escaliers du. Palais et nous fumes reçus dans une vaste salle par des officiers et les aides de la maison de l'Empereur, tous, bien entendu, en uniforme. Je fus ensuite introduit dans la salle voisine, où je me trouvai en présence de l'Empereur, lequel se tenait debout, très droit, devant une table, vêtu de l'uniforme noir des Hussards de la Mort. Je prononçai un petit discours à son adresse et je lui présentai mes lettres de créance ainsi que les lettres de rappel de mon prédécesseur. L'Empereur rompit alors son attitude rigide et solennelle et se mit à causer avec moi d'une façon très amicale. Il exerça sur moi une impression très vive par l'intérêt qu'il semblait prendre aux questions, relatives au commerce et aux affaires en général. Je demandai ensuite à l'Empereur, selon la coutume, la permission de lui présenter les membres de mon ambassade. Les portes s'ouvrirent. Les membres de l'ambassade entrèrent, furent présentés à l'Empereur, lequel se mit à s'entretenir avec eux d'une manière enjouée et fort avenante, ajoutant qu'il espérait avoir le plaisir de les rencontrer le matin, dans le Tier-Garten, à l'heure de la promenade des cavaliers.
L'Empereur impose et, dans son uniforme noir, entouré comme il l'était de ses officiers, il avait tout à fait Fair d'un souverain. Bien que, à des occasions analogues, mes prédécesseurs eussent revêtu une sorte d'uniforme diplomatique, de pure fantaisie, dont ils avaient dessiné euxmêmes le modèle, j'avais résolu d'y renoncer et de revenir à l'habit noir, peu décoratif et peu confortable peutêlre, mais considéré comme le seul vraiment démocra-
tique, et cela tout simplement parce que les journaux d'Amérique et certains membres du Congrès, alors qu'ils ne s'opposent nullement à ce que les militaires et les marins, les sergents de ville et les facteurs aient un uniforme et trouvent tout naturel que les officiers commandent leurs troupes autrement qu'en habit de soirée, entretiennent un préjugé extraordinaire à l'égard des diplomates américains qui se croient autorisés à se conformer à l'usage établi en adoptant un uniforme diplomatique.
Quelques jours après ma présentation à l'Empereur, je fus conduit à Potsdam, qui est à une demi-heure en chemin de fer de Berlin, et, arrivé à la gare, où une voiture m'attendait, accompagé au Nouveau Palais, où je fus présenté à l'Impératrice. L'Impératrice, d'aspect extrêmement distingué, se montra charmante et d'une grande affabilité.
Accompagné de Mn,e Gérard et toujours, que ce fût la nuit ou le jour, vêtu de l'infernal habit, je fus également reçu par le Kronprinz et la Kronprinzessin ainsi que par les autres princes et princesses de la famille impériale. Nous avions coutume de nous asseoir, à ces occasions, et non pas de rester debout comme l'étiquette le voulait quand nous nous trouvions en présence de l'Empereur et de l'Impératrice, échangeant avec nos hôtes des propos de politesse aux cours de conversations de pure forme, qui ne duraient pas une demi-heure. Nous étions reçus, à notre entrée, par les dames d'honneur et les suivantes. Les princes étaient toujours en uniforme.
A la réception qui eut lieu à notre ambassade en l'honneur des membres de la société berlinoise admis à la Cour (les « Hoffàhig »), Mrac Gérard se tenait dans une salle et moi dans une autre. Nous avions chacun à nos côtés un fonctionnaire de la maison de l'Empereur, qui nous présentait les personnalités de la Cour, et un officier de l'armée, chargé de nous présenter les personnages militaires. L'officier qui remplissait ces fonctions auprès de moi avait un nom extraordinaire. Il s'appelait der Pfort-
ner von der flolle, ce qui veut dire « portier de l'Enfer ». Je me suis souvent demandé, depuis, quel était celui qui, poussé par un instinct prophétique, avait fait choix d'un homme porteur d'un pareil nom pour me servir d'introducteur dans cette société de Berlin au milieu de laquelle j'allais assister pendant deux ans et demi à la guerre mondiale. Ce malheureux officier, homme charmant, fut tué au début des hostilités.
La saison de Berlin commence le 20 janvier et ne s'étend pas au delà de six semaines. Elle est de courte durée, parce que, si les « Hoffàhig » restaient à Berlin plus de six semaines, ils se mettraient dans le cas d'avoir à payer leur contribution à l'impôt sur le revenu, à Berlin même, où le taux est plus élevé que dans les provinces où sont situées leurs propriétés.
La première grande réception à la cour est la Schleppen-cour, ainsi appelée en raison des longues traînes (Schleppen) portées par les invitées. iNous eûmes à « présenter », ce soir-là, M. et Mme Robert K. Gassatt, de Philadelphie, MmB Ernest Wiltsee, Mmc et Mlle Luce et Mme Norman Whitehouse.
En arrivant au Palais avec ces personnes, auxquelles s'étaient joints tous les membres de notre ambassade accompagnés de leurs femmes, nous fûmes dirigés vers un long escalier, au haut duquel se tenait une garde d'honneur, revêtue d'un uniforme de l'époque du Grand Frédéric, laquelle présentait les armes aux ambassadeurs et battait des timbales au champ.
Nous passâmes entre de longues files de cadets, empruntés aux écoles militaires, tout vêtus de blanc, à la façon des pages, avec des culottes courtes et des perruques frisées, et traversâmes ainsi plusieurs salles où se trouvaient rassemblées toutes les personnes qui allaient être présentées. Derrière, s'ouvrait une vaste salle, d'une superficie d'environ soixante pieds sur cinquante, où l'on apercevait l'Empereur et l'Impératrice assis sur un trône, lequel faisait face à la porte, et sur les larges degrés de ce trône se
tenaient les princes et les princesses, les dames d'honneur et les autres personnalités de la Cour.
Les ambassadrices pénétrèrent, les premières, dans la salle du trône, suivies à distance respectueuse, par les dames de l'ambassade et celles qui allaient être présentées. Au moment où, le seuil franchi, les femmes se tournaient légèrement pour se diriger vers le trône, des pages vêtus de blanc redressaient leurs traînes à l'aide de longues cannes. Arrivée devant le trône, à une distance d'environ six mètres, l'ambassadrice faisait une révérence marquée et allait se placer au pied du trône, à gauche de l'Empereur et de l'Impératrice, et à mesure que les dames de l'ambassade non encore présentées et les invitées qui allaient l'être, s'arrêtaient à leur tour et faisaient la révérence, l'ambassadeur les nommait à haute voix. Chacune, aussitôt présentée, quittait la salle en marchant de côté afin de ne pas tourner le dos à la famille impériale.
Quand le défilé des ambassadrices avait pris fin, celui des ambassadeurs commençait. Il se poursuivait avec le même cérémonial, à cela près, qu'au lieu défaire la révérence, en pliant les genoux, l'ambassadeur s'inclinait très bas. Le défilé des ambassadeurs était suivi par celui des femmes des ministres des légations étrangères, celuici par le défilé des ministres eux-mêmes et enfin le défilé des ministres par celui des dignitaires de la Cour. Tous les invités passaient ensuite dans la salle voisine, où un buffet était dressé. La réception durait une heure. Commencée à huit heures, elle était terminée à neuf heures. Pour les bals de la Cour, qui commençaient également tôt dans la soirée, on suivait un cérémonial différent. Les invités étaient priés de se trouver dans la salle de bal avant huit heures vingt.
Selon la coutume suivie pour les réceptions de la Schleppen-Cour, le trône était placé sur un côté de la salle avec des sièges disposés à l'intention de l'Empereur et de l'Impératrice. A droite de ce trône, étaient rangées h- chaises réservées aux ambassadrices, lesquelles pre
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Carte d'invitation pour le Eal du 4 février 1914 au chateau de berlin
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am Sonntag, dem 22.CDârz 1914, uoemittags Wh Uhr,
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Konigiiche flkadermc der lOiffenîchaften
und die Konigiiche Bibliothek
in Berlin.
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Carte d'invitation a la séance d'ouverture de l'Académie Royale
naient place dans l'ordre des préséances attribuées aux ambassadeurs, ayant debout derrière elles leurs invitées aussi bien que les dames de l'ambassade. Puis venaient les femmes des ministres, assises dans le même ordre ; ensuite, les ambassadeurs, qui se tenaient sur des degrés disposés à cet effet, ayant, derrière eux, leurs invités joints aux membres de leur ambassade, et enfin les ministres, toujours dans l'ordre des préséances. À gauche du trône, se tenaient les épouses des ducs allemands et celles des dignitaires de l'Empire et, à leur suite, les personnages eux-mêmes.
Quand les invités se trouvaient réunis au complet, vivement, à l'heure annoncée, les musiciens de l'orchestre, vêtus en costume moyen âge et placés dans une galerie, faisaient entendre une sonnerie de trompettes.
L'Empereur et l'Impératrice pénétraient alors dans la salle — l'Empereur bien entendu, en uniforme — suivis par les dames d'honneur et les chambellans, ces derniers revêtus d'uniformes brillants, et par un ou deux officiers du régiment de la Cour, choisis pour leur haute stature et dont l'uniforme évoquait des souvenirs de théâtre — le costume de Rupert de Ilentzau — composé d'un casque en argent surmonté d'un aigle, une cuirasse en acier, un habit blanc, des culottes blanches et des bottes énormes montant jusqu'à mi-cuisses. Le Grand Veneur portait une perruque poudrée, un tricorne et un long habit vert.
A leur entrée, l'impératrice et l'Empereur se dirigeaient ver- les invités, se disposant habituellement à faire le tour de la salle chacun de leur côté : l'Empereur s'adressait tour à tour aux ambassadrices, aux ambassadeurs et aux autres personnages diplomatiques, et l'impératrice agissait de même envers les dignitaires allemands et leurs compagnes, rangés de l'autre côté de la salle. A mi-chemin, il arrivait à l'Empereur et à l'Impératrice de changer de côté. C'est ce qu'on appelle « tenir cercle ». On enseigne aux jeunes princes allemands à « tenir cercle » en les dirigeant vers les arbres d'.un jardin devant lesquels ils
doivent passer en adressant à chaque arbre un mot gracieux. Ils se pénètrent ainsi d'une des principales fonctions du pouvoir souverain.
Les danses sont réservées aux jeunes femmes et aux jeunes officiers de la noblesse qui ont déjà la pratique de ce genre de divertissement. Danseurs et danseuses sont sous la surveillance d'un groupe de jeunes officiers connus sous le nom de « Vortànzer ». Ces « Vortànzer » ont coutume d'assister à tout bal donné à Berlin par une personne qui est reçue à la Cour. Ils sont là pour s'assurer que les danses sont conduites selon les règles. Ils exercent leurs fonctions, dans la salle de bal, avec une sévérité toute prussienne. Aux bals de la Cour, le souper a lieu à dix heures et demie : il est servi par petites tables. Chacun des personnages princiers dispose d'une table, à laquelle il peut admettre environ huit convives. Ces derniers y prennent place sans avoir à se soumettre aux ordres de préséance. Les plus jeunes parmi les invités et les di^ gnitaires de rang inférieur n'ont pas droit à des sièges réservés. Ils se placent comme ils peuvent. Après souper tous les invités retournent dans la salle de bal, où les jeunes femmes et les jeunes officiers exécutent, sous la direction des « Vortànzer » , une sorte de lancier, dont la dernière figure consiste pour les danseurs à se ranger en longues lignes, qui rayonnent du trône, et, ainsi placés, à s'incliner devant l'Empereur et l'Impératrice ou à leur faire la révérence. Les souverains sont assis sur leur trône ou se tiennent debout sur l'estrade impériale. A onze heures et demie, le bal est terminé. En traversant la vaste galerie, les invités s'arrêtent pour prendre un verre de punch chaud, qu'on leur passe sur un plateau et auquel est jointe une sorte de brioche de confection locale, attention qui sert à les garer des surprises d'un climat reconnu pour être des plus traîtres, l'hiver.
Il va sans dire que les diplomates revêtent, pour les bals de la Cour, leur uniforme le plus brillant. Tous les Allemands y viennent en uniforme. Cependant, les femmes
ne s'embarrassent pas des longues traînes dont il a été question aux réceptions offertes à la « Schleppen-Cour ». • Elles portent l'habituelle robe de bal. A propos des danses de la Cour, il est assez intéressant de noter que lorsque, dans l'automme 1913, le « Tango » et le « Trot du Dindon » franchirent les frontières de l'Allemagne, l'Empereur fit paraître un ordre spécial interdisant aux officiers de l'armée et de la marine de se livrer à aucune de ces danses, aussi bien que de fréquenter toute maison où ces danses auraient été tolérées, même si ces danses n'avaient eu lieu qu'entre civils. Ce fut la mort du « Trot du Dindon », du « Bunny Hug » et du « Tango » et le maintien de la valse et de la polka comme danses nationales. Mais je crois bien que la secrète pensée des pouvoirs était d'empêcher la population — les officiers de l'armée et de la marine surtout — de trop chercher à s'amuser. On s'est toujours employé — et cela de la manière la plus active — à astreindre les officiers, autant que faire se pouvait, à une existence d'une simplicité toute Spartiate. Ainsi, il était interdit aux officiers de l'armée de s'exercer au jeu du polo, non point qu'on fût opposé au jeu lui-même, mais parce que sa pratique eût créé dans l'armée une distinction entre les riches et les pauvres.
L'anniversaire de la naissance de l'Empereur — 27 janvier — est fêté de façon particulière. Le matin, à neuf heures et demie, les ambassadeurs, les ministres et les autres dignitaires de la Cour, assistent au service religieux célébré dans la chapelle du Palais. Cette année-là, en 1914, la cérémonie eut lieu en présence de la Reine de Grèce et de nombreux princes régnants des Etats allemands. Il y eut dans la soirée une représentation de gala à l'Opéra. La salle était uniquement composée de personnages de la Cour. Les princes, pendant les entr'actes, tinrent cercle dans le vaste foyer. J'eus une longue conversation avec l'Empereur et l'Impératrice et fus surpris en flagrant délit par le Roi de Saxe.
Beaucoup d'ambassadeurs joignent, aux lettres de
créance qui les accréditent auprès de la Cour de Berlin, des lettres supplémentaires -destinées à certaines Principautés allemandes. Ainsi, le ministre de Belgique était accrédité auprès de treize Etats allemands et l'ambassadeur d'Espagne auprès de onze. Pour une raison ou pour une autre, les ambassadeurs des Etats-Unis et de Turquie ne sont accrédités qu'auprès de la Cour de Berlin. Certains Princes régnants en témoignent de l'humeur : le Roi de Saxe, en particulier. J'avais été informé qu'il était très désireux de manifester le ressentiment que cette distinction lui faisait éprouver et souhaitait une occasion qui lui permît de refuser la main à l'ambassadeur américain. Au cours de cette représentation de gala à l'Opéra, se trouvant au foyer, il exprima le désir que je lui fusse présenté. Naturellement, je ne pouvais pas refuser, et, oubliant l'avertissement de mes prédécesseurs, je tendis la main, que le Roi négligea, avec ostentation, de prendre. Quelques instants après, la femme de l'ambassadeur de Turquie fut également présentée au Roi de Saxe et se trouva l'objet de la môme rebuffade, mais comme elle ' était la fille du Khédive d'Egypte et, par conséquent, née Altesse Royale, elle se mit à tourner autour du Roi, saisit sa main, qu'il avait placée derrière lui, la ramena et la serra chaleureusement, donnant ainsi un bel exemple de présence d 'esprit.
Au moment où j'écris ces lignes et contemplant New- York du haut d'un gratte-ciel, ces détails de la vie de Cour me paraissent bien frivoles et bien éloignés. Mais un ambassadeur est amené à faire partie d'un système établi. Les conversations les plus importantes qu'il a avec l'Empereur ont lieu parfois aux réceptions de la Cour, et il recueille souvent, aussi bien que ses secrétaires, des bouts de renseignements extrêmement précieux en prenant une tasse dethé, — ou le soir, après diner, à l'heure du cigare...
La brève saison mondaine de la Cour mise à part, Berlin est une ville plutôt maussade. Bismarck l'appelait un « désert de briques et de journaux ». D'après la coutume
établie pour les visites, c'était g. moi à faire le premier pas non seulement à l'égard des Princes, mais à l'égard du chancelier impérial et du Minisire des A flaires Etrangères. Il n'en est pas de même à l'égard des autres ministres allemands, lesquels doivent inaugurer les visite-, bien que le redoutable von Tirpitz demandât, je crois, que cette coutume fût modifiée. Je fis donc graduellement, autours de ce premier hiver, la connaissance des personnages qui veillent aux destinées de l'empire allemand et de ses soixante-dix millions d'habitants.
Je dînai avec l'Empereur au jour de l'an et aussi à l'occasion des deux bals donnés à la Cour et j'eus avec lui de longs entretiens. Les Allemands avec qui je me trouvai en relations au cours de cet hiver cherchèrent tous à m'impressionner, représentant le grand danger que, selon eux, l'Amérique courait à l'égard du Japon. On m'apprit et l'on apprit aux attachés militaires et navals que le gouvernement allemand avait su, par son service d'information sur le continent américain, que le .Mexique était rempli de colonels japonais. Il est possible que le préjugé qui sévissait à cette époque en Amérique contre les Japonais ait été provoqué et entretenu par les agents de la propagande allemande, que nous étions appelés à connaître si bien.
Il est à remarquer que, pendant tout le cours de mon premier hiver à Berlin, on ne me procura jamais l'occasion de me rencontrer, officiellement, ou même d'une manière demi-officielle, avec aucun membre du Reichstag ou aucune personnalité du monde des affaires. Je parvins à faire la connaissance de certains grands commerçants, mais ces relations, je dus les rechercher. Il en fut de même des hommes de lettres et des artistes que j'arrivai à connaître. En effet, ils n'étaient pas hoffahxg. Je ne m'étais jamais trouvé en contact avec eux, pas plus aux réceptions de la Cour que dans les milieux officiels ou aristocratiques.
J'eus l'occasion, au cours de ce premier hiver, de faire
la connaissance d'un personnage très intéressant, avec lequel il m'arriva de m'entretenir fréquemment. Je parle du prince Henckel Donnesmarck.
Le prince Donnesmarck, qui mourut en décembre 1916, à l'âge de quatre-vingt-six ans, était l'homme le plus riche de l'Allemagne mais non la personne la plus riche : celle-ci étant Frau von Krupp-Bohlen, l'héritière de la fonderie de canons Krupp. 11 avait été, pendant la guerre de 1870, le premier gouverneur de la Lorraine et il fut mêlé, pendant plus d\in demi-siècle, à toutes les affaires politiques et commerciales de l'Allemagne. Il me dit un jour qu'il avait, au lendemain de la guerre de 1870, conseillé à l'Allemagne de réclamer une indemnité de guerre de trente milliards à la France, estimant que celle-ci pouvait y faire face ; et qu'à la conclusion de la guerre mondiale de 1914, l'Allemagne aurait à exiger une indemnité de cette importance et même davantage. Le prince me dit qu'il avait toujours conseillé l'adoption d'un tarif protectionniste à l'égard des produits agricoles de l'Allemagne et celle de certaines mesures relatives au développement de l'industrie ; que le travail aux champs donnait à l'armée des hommes vigoureux et que la richesse industrielle procurait les moyens d'équiper et d'entretenir l'armée aussi bien que la marine. Il voulut que je lui promisse de prendre son fils cadet avec moi à mon prochain voyage aux Etats-Unis et, après l'avoir initié à la vie américaine, de lui faire visiter les importants districts de fer et de charbon de Pensylvanie.
Il va sans dire que la plupart de ces conversations eurent lieu avant les hostilités. Au bout de la deuxième année de guerre, comme les perspectives d'indemnité fondaient graduellement, le Prince se montra tout naturellement inquiet de la façon dont l'Allemagne allait régler ses frais de guerre et je suis certain que cette inquiétude, devenue de plus en plus vive, a été pour beaucoup dans sa mort, survenue à la fin de 1916.
Selon la coutume établie, je devais faire visite, dès
mon arrivée, à chacun des ambassadeurs, après lui avoir demandé son jour et son heure.
La Grande-Bretagne était représentée par sir Edward Goschen, qui avait à peu près soixante-huit ans et qui était veuf. Naturellement, il parlait français et aussi l'allemand et venait souvent nous faire visite, accompagné de son chien. Je lui garde une vive reconnaissance pour l'aide et les conseils qu'il m'accorda si généreusement, aide et conseils rendus doublement précieux par l'expérience et le renom de celui qui les donnait.
La France était représentée par Jules Gambon. Son frère Paul est ambassadeur de France à la Cour de Saint- James. Jules Cambon est très connu en Amérique, où il est resté cinq ans. Son ambassade en Espagne a duré cinq ans également et, à l'époque de mon arrivée à Berlin, il représentait les intérêts de la France dans la capitale prussienne depuis le même nombre d'années à peu près. Malgré les longs séjours qu'il avait faits à l'étranger, il ne parlait que le français, mais possédait une connaissance vraiment merveilleuse de la vie politique de chacun de ces pays où il avait séjourné.
Bollati, l'ambassadeur italien, était un grand admirateur de l'Allemagne ; il parlait bien l'allemand et tenta tout ce qui pouvait être fait pour empêcher l'Italie d'entrer en guerre contre ses anciens alliés.
L'Espagne était représentée par Polo de Bernabe, charge aujourd'hui de représenter les intérêts des Etats-Unis en Allemagne en même temps que ceux de la France, de la Russie, de la Belgique, de la Serbie et de la Roumanie. Il est vraiment curieux de constater — et cela démontre combien, en principe, la guerre est absurde — qu'en quittant Berlin, je confiai les intérêts des Etats-Unis à cet ambassadeur, lequel en sa qualité de ministre d'Espagne aux Etats- Unis dut, au moment du conflit hispano-américain, recevoir ses passeports ! Je ne suis pas moins certain qu'il représentera nos intérêts en Allemagne avec dévouement et que tout le personnel de son ambassade agira de même.
Sverbeeu représentait les intérêts de la Russie; Soughimoura ceux du Japon ; et Mouktar Pacha, ceux de la Turquie. La femme de ce dernier était la fille du Khédive d'Egypte et Mouktar Pacha était lui-même un général distingué dans l'armée turque.
Un ambassadeur doit vivre sur un pied d'intimité avec ses collègues. Il arrive que c'est souvent par eux qu'il est mis au courant de questions fort importantes, susceptibles d'intéresser les pays étrangers ou même son propre pays. Tous ces ambassadeurs et la plupart des ministres étrangers étaient logés dans de charmantes maisons, meublées par leurs gouvernements respectifs. Ils avaient d'importants traitements et des fonds mis à leur disposition pour les frais de représentation.
J'eus l'occasion avant la guerre — au cours de ce premier hiver — - de voir fréquemment le Kronprinz ainsi que plusieurs de ses frères. Je ne puis souscrire à l'opinion généralement répandue au sujet du Kronprinz. Je trouvai en lui un homme fort agréable, doué d'une observation pénétrante et possédant des connaissances intellectuelles qui étaient loin d'être ordinaires. Il est incontestablement populaire eii Allemagne ; il excelle dans les sports : c'est un cavalier intrépide et un bon fusil. Il est habilement aidé parlaKronprinzessin. La mère de celle-ci est une Grande- Duchesse de Russie, la fille du duc de Mecklembourg- Schwerin. C'est une très belle femme, que des manières affables ont rendue populaire. La faute commise par le Kronprinz a été cette impatience qu'il a montrée pour la guerre. Mais comme il a déclaré que cette guerre est la plus stupide qui se soit produite dans l'histoire, on se demande vraiment ce que, devenu Empereur, il pourra dire en constatant toutes les souffrances que cette guerre aura causées à, l'Allemagne. Le Kronprinz avait, avant la guerre, manifesté le très vif désir de visiter les Etats-Unis et il avait été convenu que nous irions chasser dans l'Alaska après nous être arrêtés dans les principales villes d'Amérique.