‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 17 sur 51 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le Régime.

On s'est demande à l'étranger comment le gouvernement allemand arrivait à imposer si facilement sa volonté au peuple. J'ai exposé en détail dans un autre chapitre le régime politique. On a pu voir ainsi que le Reichstag n'est en somme qu'une assemblée, où l'on discute sur des questions politiques ; que les Prussiens ne jouissent pas, en réalité, du suffrage universel et qu'en raison du système vicieux de voter par circonscription la franchise électorale demeure entre les mains d'une minorité; que le gouvernement du pays, par les Landsràte, les Regierungspràsidenten et les Oberprcisidenten, s'exerce à l'aide d'un système central, de composition hiérarchique, et non à l'aide de représentants élus du peuple ; et enfin, dans le chapitre sur le militarisme et l'Affaire de Saverne, j'ai dit comment la direction de l'armée se trouve placée entre les mains de l'aristocratie.

Le régime ne gouverne pas le pays par ces seuls moyens. Ils ne suffiraient pas. L'enfant allemand commence à être soumis à la discipline dès l'âge de quatre ans. Cette discipline lui enseigne que son pays est régi par un mode de gouvernement idéal. Les instituteurs dans les écoles sont tous à la solde du gouvernement et ils n'enseignent aux enfants que les seuls principes que les dirigeants du peuple allemand désirent qu'ils exposent. Le congé du samedi n'existe pas dans les écoles allemandes. Les vacances d'été ne durent que trois à cinq semaines. Vous ne voyez jamais les petits garçons se réunir en groupe. Leurs jeux et leurs promenades ont lieu sous la surveillance de leurs instituteurs, lesquels ne

LF. RÉGIME

ni de leur inspirer le respect et la terreur des fi^ros

militaires d'autrefois et d'aujourd'hui. Le samedi s<pir, le petit Allemand passe des mains de l'instituteur salarie' par l'Etat aux mains du pasteur également salarié pa<r l'Etat, lequel ajoute l'autorité de l'Eglise aux principes enseignés au profit du régime allemand.

Il existe, en Allemagne, un véritable régime de caste. Ainsi, un jour, à l'issue d'une partie de tennis, je dis à mon adversaire, tout en me rhabillant, que je serais très heureux de savoir avec qui j'avais eu le plaisir déjouer. Il me répondit qu'il était un commerçant [Kaufmann). Pour un Allemand, cette réponse était suffisante. Je le plaçai donc dans la classe des commerçants. Je lui demandai quel était le genre du commerce qu'il pratiquait: 11 m'apprit alors qu'il était le président d'une importante compagnie d'électricité. Naturellement, dans des circonstances analogues, un des nôtres aurait commencé par formuler sa qualité de président de la compagnie en question ; mais, étant Allemand, cet homme disait à quelle caste il appartenait sans entrer dans de plus amples détails.

Au cours des villégiatures d'été, on a souvent l'occasion de lire sur les registres d'invités des noms inscrits comme suit: MmQ la propriétaire d'usine Schultze, Mme Landrat Schwartz et M",e sous-lieutenant von Bing! Aucun doute n'est naturellement permis à l'égard des positions sociales relativement occupées par Mm%la propriétaire d'usine Schultze et Mme sous-lieutenant von Bing. Il est possible que Mme la propriétaire d'usine Schultze possède un yacht à vapeur, une tiare en diamants, une loge à l'Opéra et une fortune de dix millions de marks. 11 se peut qu'elle soit une daine d'un certain âge, qui se fait remarquer par le nombre des œuvres pieuses qu'elle dirige ou encore la femme d'un industriel dont les découvertes sont d'un prix inestimable pour le genre humain. Elle ne sera pas moins toujours obligée de prendre rang derrière Mm0 sous-lieutenant von Bing. même si celle-ci n'est Agée que de dixsept ans.

Il arrive, naturellement, que des officiers de l'armée et de la marine condescendent à prendre femme dans la caste des commerçants. C'est ainsi que, lorsque une jeune fille est appelée à se prononcer entre trois jeunes prétendants, également agréables : par exemple, un médecin assuré d'une clientèle de cinquante mille francs; un industriel assuré de même revenu ; et un officier de l'armée dont le nom est précédé de la particule von, mais dont le revenu se limite à quinze mille francs, la jeune fille n'hésite pas : elle choisit l'officier à la particule.

Les plus hautes fonctions officielles sont, depuis des années, l'apanage exclusif des membres de l'aristocratie prussienne. La nomination de Zimmermann au poste de Ministre des Affaires Etrangères eut l'importance d'une innovation et causa la plus grande surprise. En effet, Zimmermann, qui appartient à une famille aisée de la Prusse orientale, n'est pas d'origine noble.

Le système des Rat est un de ceux qui ont donné les meilleurs résultats comme moyen d'assurer la discipline chez le peuple. Le mot rat veut dire « conseiller » et constitue un titre d'honneur, conféré à celui qui a obtenu un certain succès ou a atteint un certain rang dans sa profession, son industrie ou son commerce. Ainsi, un commerçant devient rat (conseiller) de commerce ; un homme de loi, « conseiller » de justice; un médecin, « conseiller » sanitaire, etc. Les titres de conseillers sont établis de la façon suivante : le titulaire commence par être simple « conseiller » pour devenir un « conseiller privé », puis un « conseiller privé de la Cour », ensuite un « Wirklicher », c'est-à-dire un véritable et réel conseiller privé de la Cour, série de titres à laquelle on peut joindre celui d' « Excellence », lequel met le titulaire à l'échelon supérieur de l'échelle des Rat.

Mais remarquez, je vous prie, le mécanisme trompeur du système. La coutume allemande veut que la femme porte le nom du mari. La femme d'un constructeur qui a réussi est connue sous le nom de « Mme Véritable Réel

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