‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 4 sur 51 · CHAPITRE If · texte numérisé non relu

CHAPITRE If

Politique et Géographie.

Ma commission d'ambassadeur portait : « Ambassadeur en Allemagne ». Ce fait d'avoir été nommé ambasdeur clans un endroit qui n'existe pas indique la profonde ignorance dans laquelle nous vivons à l'égard de la politique étrangère. Politiquement parlant, il n'y a pas d'Allemagne. On reconnaît vingt-cinq Etats — h Prusse, la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe et les autres Etats — qui constituent l'Empire allemand, mais ce mot « Allemagne » ne représente aucune entité politique. Ces vingt-cinq Etats ont le droit de vote dans le Bundesrat, corps politique qui offre une analogie lointaine avec notre Sénat aux Etats- Unis. Cependant tous les Etats ne disposent pas du même nombre de voix. La Prusse est représentée par dix-sept voix, la Bavière par six, le Wurtemberg et la Saxe par quatre chacun, le grand-duché de Bade et le grand-duché de Hesse par trois chacun, le Mecklembourg-Schwerin et le Brunswick par deux chacun, et les autres Etats disposent chacun d'une voix. La Prusse exerce un contrôle sur le Bruns wick. Le Reichstag ou Parlement impérial correspond à notre Chambre des représentants. Les membres sont élus par le suffrage des hommes qui ont dépassé vingt-cinq ans, mais, au point de vue pratique, le Reichstag n'est à proprement parler qu'une salle de débats, en raison du pouvoir prépondérant du Bundesrat ou Chambre haute. A la tête du ministère, se trouve le chancelier, nommé par l'Empereur. Les autres ministres, tels que ceux des Colonies, de l'Intérieur, de l'Instruction publique, de la Justice et des Affaires Etrangères ne sont que des sous-

cidres tin chancelier et sont nommés par lui. Le chancelier a es! pas responsable devant le Beichstag, ainsi que Bethmann-Hollweg l'a nettement déclaré au moment de l'Affaire de Saverne, mais seulement devant l'Empereur. (I est vrai qu'une innovation parlementaire fut introduite, il y a à peu près sopt ans, obligeant (selon la coutume en vigueur au Parlement britannique) les ministres à répondre aux questions posées par les membres du Reichstag, mais ici s'arrête l'analogie avec le régime parlementaire.

Les membres du Bundesrat sont nommés par les princes des vingt-cinq Etats qui constituent l'Empire allemand. La Prusse, qui dispose de dix-sept voix, peut se faire représenter par dix-sept députés au Bundesrat ou par un seul, lequel, en votant, dispose des dix-sept voix. Les voix d'un état doivent toujours constituer une unité. Dans la procédure ordinaire, les projets de loi sont proposés et adoptés parle Bundesrat et expédiés ensuite au Reichstag, qui, en cas d'adoption, les renvoie au Bundesrat, où ils doivent être soumis à une approbation finale. Donc, en pratique, les lois sont faites par le Bundesrat avec le consentement du Reiclislag. Les membres du Bundesrat ont le droit de se présenter au Beichstag et d'y exprimer leur opinion. La Constitution ne peut être modifiée, comme chez nous, par un corps politique distinct, mais elle l'est selon le mode ordinaire employé pour faire voter une loi, à cela près que toute proposition qui réunit quatorze voix contre elle se trouve virtuellement en échec. De plus, la Constitution ne peut subir aucune modification à l'égard des droits conférés par elle aux vingt-cinq Etats qui forment l'Empire allemand sans le consentement de l'Etat particulier que celle modification intéresse. Une majorité suffit, aussi bien au Bundesrat qu'au Reichstag, pour voter une loi, s'il y a quorum. Au Reichstag, le quorum est atteint lorsque les membres élus sont réunis en majorité dans la salle, et au Bundesrat il suffit, pour que le quorum soit formé, que les membres présents aient été

appelés par une convocation régulière, mais il est toutefois indispensable que le chancelier ou le vice-chancelier assiste à la séance.

Les limites des districts électoraux du Reichstag n'ont pas été modifiées depuis 1872, bien qu'il se soit produit dans l'intervalle de nombreux déplacements, et que la population se soit accrue de façon sensible. C'est pour cette raison que la représentation que le Reichstag offre aujourd'hui de la volonté nationale ne comporte pas la signification que les auteurs de la constitution impériale avaient en vue.

Parmi les lois qui régissentFEmpire, il s'en trouve beaucoup qui émanent soit du Parlement prussien, soit de celui de la Bavière, de la Saxe ou de quelque autre Etat allemand, comme le cas se présente chez nous- avec les législatures de nos différents Etats. Le pouvoir législatif des Ministres, agissant avec le Bundesrat, est, cependant, étendu. Les différents Etats allemands sont eux-mêmes régis par des constitutions particulières. Les grandsduchés de Mecklembourg ne possèdent cependant aucune constitution. On estime que la population s'en abstient pour des raisons économiques, craignant qu'une grande partie des frais auxquels le Grand-Duc fait face aujourd'hui, à l'aide dé* ses revenus considérables, ne retombe sur le dos du peuple. Les autres Etats sont régis par des constitutions qui varient dans la forme. La Prusse a une Chambre des Seigneurs et une Chambre des Députés. Les membres de celle-ci sont élus selon un système de votes par circonscriptions, système d'après lequel la voix d'un électeur riche, qui vote dans la première circonscription, compte autant que des milliers de voix qui se sont exprii mées dans la troisième circonscription. C'est pour avoir reconnu que ce système vicieux doit être modifié que* Bethmann-Hollweg s'est attiré le courroux des hobereaux prussiens, lesquels gouvernent depuis si longtemps l'Empire allemand, accaparant les postes, civils et militaires, où ils casent leurs enfants et leurs parents.

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En examinant l'état politique de l'Allemagne, on ne doit pas négliger de signaler l'immense influence exercée par le parti militaire. En raison du développement dont elle a été l'objet, la marine a, elle aussi, réclamé une part dans l'action du gouvernement. Les fonctionnaires des départements administratifs, exécutifs et judiciaires ne sont pas soumis, en Prusse, à l'élection. Les habitants sont gouvernés et jugés par des hommes qui sont entrés au service du pouvoir comme d'autres entrent dans l'armée ou dans la marine. Ces fonctionnaires sont soumis à la voie hiérarchique et promus aux différents grades que comportent leurs emplois. Ceci s'applique aux présidents de tribunal, aux greffiers, aux procureurs, et aux fonctionnaires chargés d'administrer les divisions politiques de la Prusse, car la Prusse est divisée en circonscriptions, .en présidences et en provinces. Ainsi, un jeune homme peut entrerai! service de l'Etat comme suppléant ou greffier d'un tribunal quelconque. Il peut ensuite devenir procureur auprès d'un tribunal de petite ville, puis greffier auprès d'un tribunal plus important et peut-être enfin attaché à la présidence du tribunal de police d'une grande ville. Il peut être nommé plus tard juge à un tribunal de première instance et ainsi de suite, jusqu'à«ce qu'il soit finalement élevé à un siège de juge dans un des principaux tribunaux ou chef juge dans une province. En réalité, les seuls fonctionnaires qui disposent d'un pouvoir quelconque par voie d'élection sont les membres du Reichstag et ceux de la Chambre prussienne et ici, ainsi que je l'ai exposé, les pouvoirs sont très restreints. En Prusse, les maires et les conseillers municipaux sont également élus, mais ne disposent que d'un pouvoir modéré. ][< so&i élus d'après le système vicieux du vote par circonscription.

Quand, après l'ouverture des hostilités, il m'arrivait de présenter une requête ou une réclamation touchant les intérêts d'une des nombreuses nations que je représentais, j'entendais le Ministre des Affaires Etrangères me faire

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cette déclaration, qui se renouvela souvent : « Nous ne pouvons rien obtenir des autorités militaires. Lisez les Mémoires de Bismarck et vous verrez combien ses rapports avee le pouvoir militaire furent difficiles. » Il est incontestable que, par suite de son attitude, qui manquait de fermeté, le chancelier ne faisait qu'accroitre l'influence que l'armée et la marine prétendaient exercer sur la politique de l'Empire.

On peut dire que le Reichstag est divisé en trois partis politiques. A la droite du Président siègent les Conservateurs. La plupart des membres de ce parti appartiennent à la classe des hobereaux prussiens (Jiinker). Ils sont les défenseurs énergiques des droits de la Couronne et les adversaires déterminés de toute extension du suffrage électoral, en Prusse ou ailleurs. Ils constituent peut-être le parti conservateur le plus important qui existe à l'heure actuelle dans le monde. Leur chef, Heydebrand, est appelé le « Roi de Prusse sans couronne ». A gauche siègent les « Social-Démocrates ». Comme ceux-ci sont opposés au principe de la royauté et favorables à la République, aucun membre de la «Social-Démocratie » n'a jamais été appelé à faire partie du gouvernement. Ils représentent l'immense population industrielle de l'Allemagne. Ils constituent à peu près un tiers du Reichstag et y siégeraient en plus grand nombre si les divisions de l'électorat allemand étaient modifiées de manière à accorder une représentation vraiment équitable aux villes dont la population s'est augmentée de façon sensible depuis la constitution des collèges électoraux. Au milieu, et tenant la balance du pouvoir, siègent les membres du Centre, le parti catholique. On voit parmi eux beaucoup de prêtres. Il est à remarquer que, dans la guerre actuelle, l'opinion catholique des pays neutres comme l'Espagne incline du coté de l'Allemagne, alors que, pour défendre leurs droits, les catholiques allemands envoient au Reichstag des députés catholiques, lesquels y siègent et votent uniquement en catholiques. Des Allemands haut placés au

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pouvoir mont souvent dit qu'aucune partie de la Pologne conquise ne serait jamais incorporée dans le royaume de Prusse ou dans l'Empire-, parce qu'en raison des innombrables difficultés suscitées jusqu'ici, en Allemagne, par la population catholique, il est à désirer que cette population ne soit pas augmentée. Ce sont ces raisons — jointes au désir de leurrer les Polonais par la création d'une armée nationale susceptible d'être utilisée par l'organisation allemande — qui ont amené l'Allemagne à créer (avec l'assentiment de r Autriche I un nouveau royaume de Pologne. Ce parti catholique d'Allemagne est le résultat du « Kulturkampf » qualifié de « lutte pour la civilisation » par Bismarck, une lutte qui date de 1870 et se poursuit entre 1 Etat allemand et l'Eglise catholique. La Prusse a toujours été en Allemagne le centre du protestantisme, bien qu'il y ait beaucoup de catholiques, dans les provinces rhénanes du royaume et dans cette partie de la Prusse habitée principalement par les Polonais et qui appartenait autrefois au royaume de Pologne. Le grandduché de Bade et la Bavière, les deux principaux Etats de l'Allemagne méridionale, sont catholiques. D'autres Etats le sont également.

Le pouvoir temporel du Pape prit fin en 1870, au retrait de la garnison française de Rome. Bismarck resta sourd à l'appel que lui faisaient les catholiques en faveur de la Papauté. Le conflit entre les catholiques et le gouvernement avait été hâté par le Dogme de l'Infaillibilité du Pape, promulgué par le Concile du Vatican en 1870. Un i erlain nombre d'évèques et de prêtres allemands refusèrent de s'incliner devant le Do^mc nouveau. Ces évoques et ces prêtres furent soutenus par le gouvernement au cours du conflit, qui se développa; les ordres religieux furent supprimés, le mariage civil rendu obligatoire, et l'Etat assuma de nouvelles prérogatives, non seulement dans la nomination des prêtres catholiques mais jusque dans l'enseignement réservé à ceux qui se destinaient à entrer dans les ordres. En 1S72, 1rs Jésuites

furent expulsés d'Allemagne. Ces mesures généralement connues sous le nom de « Lois de Mai », parce qu'elles furent édictées en mai 1873> 1874 et 1875, amenèrent la création du parti du Centre ou parti Catholiquej qui se fortifia au milieu des circonstances où il se formait. Pendant longtemps nombre d'Eglises en Prusse restèrent sans être desservies. Finalement, en raison de l'importance grandissante du Centre, Bismarck céda. Les lois de mai furent rapportées en 1886, et, en 1887, les ordres religieux, sauf celui des Jésuites, furent autorisés à rentrer. Le mariage civil ne resta pas moins obligatoire en Prusse.

Depuis cette époque du Kulturkampf, le parti du Centre tient en Allemagne la balance du pouvoir, agissant tantôt avec les Conservateurs, tantôt avec les Social-Démocrates.

Il faut joindre à ces trois grands partis des partis de moindre importance et des groupes, lesquels votent quelquefois avec un parti, quelquefois avec un autre, le parti national libéral, par exemple, et les progressistes. Certains membres du parti national libéral se sont montrés depuis la guerre des plus acerbes et des plus violents contre le Président Wilson et les Etats-Unis. Ils se sont unis aux conservateurs pour réclamer une guerre sousmarine sans merci.

Le Reichstag* compte aussi parmi ses membres : des Polonais, des Hanovricns, des Danois et des Alsaciens.

11 existe trois grandes questions de race en Allemagne. Tout d'abord, celle des Alsaciens-Lorrains. Il n'est pas nécessaire de s'étendre sur cette question bien connue. Dans le chapitre consacré à l'affaire de Saverne, on aura un aperçu de l'attitude adoptée par les troupes à l'égard de la population civile. A l'ouverture des hostilités, plusieurs députés, siégeant au Reichstag comme représentants de l'Alsace-Lorraine, franchirent la frontière et se joignirent à l'armée française. S'il est un art- ignoré des Allemands, c'est celui de gouverner les peuples étrangers et d'amener ces peuples à faire partie intégrante de la nation. 11 y a Idéjà fort longtemps que, par suite des différents partages

auxquels !•■ Ri.y.iume de Pologne «été soumis, certaines parties de ce royaume ont été réunie- à la Prusse ; cependant, la question polonaise est à l'heure actuelle plus vive qu'elle n'était au moment du dernier partage. Les Polonais sont d'une race plus ardente ; ils appartiennent au culte catholique et rêvent toujours d'un Royaume de Pologne reconstitué et indépendant. On éprouve un sentiment étrange en pensant que la Pologne lut peut-être, à un certain moment, le royaume le plu- puissant de l'Europe, disposant d'une population de plus de vingt millions d'Ames, s'étendont de la Baltique aux Carpathes et à la mer Noire, englobant dans son territoire les bassins de la V.irtu, de la Vistule, de la Dvina, du Dnieper et du haut Dniester et tenant sous sa domination, avec les Polonais proprement dits et les Slaves de la Baltique, les habitants de la Lithuanie, de la Russie blanche et ceux de la Petite Russie, les Ruthènes.

L'aristocratie polonaise était absolument incapable de gouverner le pays, qui devint une proie facile aux intrigues de Frédéric le Grand, de Marie-Thérèse d'Autriche et de Catherine de Russie. Le dernier partage de la Pologne eut lieu en- 1705. Posen, qui fut, à une époque, une des capitales du vieux royaume de Pologne, est le centre intellectuel de cette partie de la Pologne qui a été réunie à la Prusse. Pendant des années, la Prusse s'est mise à cajoler et à opprimer les Polonais, selon les circonstances, et à remplacer le- habitants de la Pologne annexée, par des colons allemands. Une commission a été constituée dans le but d'acquérir les propriétés qui appartenaient aux Polonais et de h > revendre aux Allemands. Cette commission a pleins pouvoirs pour choisir et indemniser. Elle indemnise à un taux qu'elle fixe elle-même et fait occuper par des Allemands les terres ainsi saisies.] Cette commission a son siège principal à Posen.

Le résultat n'a pas été heureux. La région qui s'étend autour de Posenet la ville elle-même sont divisées en deux factions. A voire arrivée à l'hôtel, vous devez dire si voinl

êtes eu faveur des Allemands ou des Polonais. Ceux-ci n'achètent rien dans les boutiques tenues par des Allemands ou dont les enseignes ne sont pas rédigées en polonais. Il arrive souvent que les Allemands établis en Pologne et protégés par la commission marient leurs fils à des Polonaises. Les enfants nés de ces mariages mixtes deviennent invariablement des catholiques et des Polonais. Les députés polonais, qui siègent à la Chambre prussienne et au Reichstag, votent en Polonais, et si, à l'issue de cette guerre, une portion de l'ancien Royaume de Pologne est constituée en Etat autonome, cette mesure aura pour effet de rendre les Polonais de la. Prusse encore plus agités et plus agressifs.

L'Empereur a fait élever à Posen, au cours de ces dernières années, un château d'aspect royal, dans le but de se concilier la sympathie des Polonais, et en a nommé gouverneur un membre de l'aristocratie polonaise, très populaire, — le comte Hutten-Czapski, lequel avait servi dans l'armée et était attaché au service de l'Empereur. Il y avait, dans ce château, une fort belle chapelle byzantine, construite d'après des dessins choisis spécialement par le Kaiser. Au mois de janvier 1914, nous allâmes en compagnie d'Allison Armour et des Cassatts, de M,uc Wiltsee et de Mme Whitehouse, faire une excursion à Posen pour voir cette chapelle. Certains de nos amis allemands essayèrent de nous jouer une farce, en nous disant que le meilleur hôtel était celui que patronnaient et favorisaient les Polonais. En écoutant cet avis, nous nous serions déclarés contre les Allemands et pour les Polonais, mais nous fûmes prévenus à temps. Le château possède une salle du trône de dimensions imposantes, qui sert de salle de bal. Le hall est orné d'un aurochs empaillé, tué par l'Empereur. L'aurochs est une sorte de buffle, offrant de grandes analogies avec ceux qui se montrent dans nos prairies de l'Ouest. La race a été préservée dans certains domaines importants de l'Allemagne orientale ainsi que dans les forets de chasse que le Tsar

possède aux environs de Varsovie. Certains Polonais m'ont raconté que la première fois qu'on voulut donner un bal de Cour dans ce château, la population polonaise massée dans la rue lança de l'encre sur les robes des daines qui se rendaient en voiture à la fête et en compromirent ainsi le succès. La chapelle du château est très belle et témoigne du goût de l'Empereur pour l'architecture. En visitant l'appartement particulier réservé à l'Empereur, je remarquai une selle qui était posée sur une sorte de haut escabeau placé devant un bureau. J'interrogeai le guide. Celui-ci m'apprit que l'Empereur avait l'habitude de s'asseoir sur cette selle pour travailler. Dans cette même ville de Posen, un libraire me montra un certain nombre d'ouvrages qu'il possédait et où l'administration allemande en Alsace-Lorraine était commentée par des caricatures. Il est curieux de constater que la communauté d'intérêts aide à l'écoulement de ces livres parmi les Polonais. Bien qu'elle ne jouisse pas d'une aussi grande publicité, la question polonaise est aussi aiguë que celle de l'Alsace-Lorraine.

A la suite de la lutte heureuse livrée en 1866 contre l'Auttiche, la Bavière, la Saxe, le grand-duché de Bade, le Hanovre, etc., la Prusse entra en possession des deux duchés de Schleswig-Holstein, situés dans la péninsule du Jutland, au sud du Danemark. Là, fait assez étrange, il existe une question danoise. Ces duchés sont habités par un certain nombre de Danois, lesquels ont été molestés par les représentants de l'autorité prussienne, aussi bien civile que militaire, pour être restés depuis 1866 fidèles au sentiment national. Ils se sont trouvés l'objet de restrictions irritantes, lesquelles en avivant leur haine ont été un obstacle à toute assimilation. Ainsi, au cours de l'hiver 1913-1914, au moment où Amundsen, l'explorateur des régions arctiques, se disposait à faire des conférences, il lui fut interdit d'employer la langue danoise. Des ordonnances ont été promulguées limitant le nombre de Danois J autorisés à se trouver réunis dans un hôtel et interdisant

l'emploi des serviteurs appartenant à la nationalité danoise. En 1866, à la suite de ses succès militaires, la Prusse supprima le royaume de Hanovre, et envoya le Roi de cet ancien Etat en exil en Autriche. Il y a encore jusqu'aujourd'hui un parti qui proteste contre cette agression. Le Kaiser estime cependant qu'il a satisfait aux revendications royales en mariant sa fille unique à l'héritier de la Maison de Hanovre et en gratifiant le jeune couple du duché vacant de Brunswick. Mais on a compris à Berlin que l'immense fortune Guelphe réservée comme héritage au jeune Prince n'avait pas été précisément un obstacle au mariage. La haine contre la Prusse existe -dans d'autres parties de l'Allemagne, mais jointe à de telles appréhensions qu'elle n'est guère appelée à se manifester d'une façon pratique. Les journaux humoristiques de Bavière ont, pendant des années, plaisanté les Prussiens et la Maison de Hohenzollern. Mais le souvenir de l'échec écrasant que la Prusse a fait subir en 1866 à l'Autriche et aux Etats allemands alliés de la Bavière, de la Saxe, Hesse, Hanovre, etc. et l'accroissement de Pinfluence prussienne dans tous ces pays ont éloigné les populations de toute manifestation ouverte. On peut se denTander pourtant qu'elle serait l'attitude adoptée par ces pays, surtout par la Bavière, au cas où l'Allemagne serait complètement battue ; mais ces pays ne doivent être considérés à l'heure actuelle que comme les défenseurs fidèles de l'Empereur allemand.

Montesquieu, l'auteur de VEsprit des Lois, a dit que « toute loi naît du sol », et Ion a prétendu qu'un séjour prolongé sous le climat brûlant des tropiques modifie jusqu'à un certain point le caractère anglo-saxon. En jugeant le caractère d'un peuple, il est donc toujours prudent de se rendre compte du climat du pays que ce peuple habite et des conditions matérielles au milieu desquelles il évolue. Le cœur de l'Allemagne moderne est constitué par la grande plaine centrale-nord, qui comprend en réalité tout le territoire du Royaume de Prusse, s'étendant des

montagnes Saxonne- et de celles du Hartz jusqu'à la mer du Nord et à la Baltique. C'est de cette plaine désoléeet stérile que, pendant des siècles, des tribu- militaires, assoiffées de conquêtes, sent parties pour envahir l'Europe. Le climat, l'hiver, n'est pasaussi froid que celui des Etats- Unis du nord. Il pleut beaucoup et le soleil se montre si rarement qu'on est amené à penser que cette obscurité perpétuelle exerce une certaine influence sur le caractère du peuple. Les Saxons habitent une région plus montagneuse. Le Wurtemberg et le pays de Bade sont accidentes et la Bavière est une terre de beauté, à laquelle des montagnes et des lacs charmants donnent un aspect varié. Les contours délicats des collines, couvertes de vignes, de la vallée du Rhin font depuis longtemps l'admiration des voyageurs. Les habitants de la Prusse n'avaient pas. à l'origine, le type germanique, mais plutôt le type slave; et même aujourd'hui dans la forêt de la Sprée, la rivière qui arrose Berlin, forêt située à cinquante inities seulement de la capitale, on rencontre encore des descendant^ des premiers habitants du pays, les Wendes, dont ces descendants ont conservé l'idiome. Les nourrices, dont le costume pittoresque attire si vivement l'attention dans les rues de Berlin, viennent toutes de cette colonie Wende, laquelle, en rai -on de l'abri offert par les marais et les forêts de cette région particulières s'est maintenue intacte, et cela, >'n dépit des nombreuses guerresdont ce territoire de l'Allemagne a été le théâtre. Dans les vallées du Rhin, le vin remplace la bière. Les habitant- de celte région font montre de plus d'entrain que les Prussiens, les Saxon- et les Bavarois, qui sont lourds et flegmatiques; Les Bavarois ont la réputation d'être de torts buveurs de bière et il arrive assez souvent aux riches bourgeois de Munich de vider trente grands verresde ce liquide dans une seule journée. D'où, les stations destinées aux « cure- », qui sont si répandues en Allemagne et où une bonne moyenne des hommes d'affaires séjourne pendant les vacances ou tout au moins une partie des vacances.

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Les Allemands sont, en temps de paix, de grands mangeurs. Quelqu'un a dit avec raison : « Il n'est pas vrai que les Allemands mangent tout le temps, mais ils mangent tout le temps sauf pendant les sept étapes de la journée où ils prennent leurs repas ». Il est un fait qu'avant la guerre, les commerçants prospères de Berlin prenaient sept repas par jour : un premier déjeuner à une heure propice de la matinée ; un second déjeuner vers onze heures, composé soit d'un verre de lait ou d'un verre de bière et de sandwiches ; un lunch très copieux, compose de quatre ou cinq plats accompagné de vin, de bière ou de café ; à trois heures, des gâteaux ; vers cinq heures, des sandwiches avec du thé et de la bière ; un dîner sérieux vers sept heures et demie, arrosé de plusieurs sortes de vin ; et, enfin, un souper substantiel avant d'aller se mettre au lit. Les Allemands sont de merveilleux connaisseurs en vins et il leur arrive, à des dîners privés, d'en déguster jusqu'à huit sortes. Le meilleur vin est servi dans des verres offerts sur des plateaux et les convives sont, bien entendu, libres d'y faire honneur ou non. Une Américaine de ma connaissance se trouvait en villégiature dans un château princier en Hongrie. Le premier soir, à dîner, elle laissa le maître d'hôtel remplir son verre, auquel elle ne toucha pas. Le lendemain, le maître d'hôtel passa solennellement derrière elle, laissant son verre vide, et s'abstint ainsi de lui servir du vin pendant tout le temps que dura son séjour. J'ai entendu, en Allemagne, beaucoup de médecins exprimer l'avis que l'excès de nourriture et la grande consommation de vin et de bière à laquelle les Allemands se livraient, avaient affecté le caractère national et rendu le peuple plus irritable et plus agressif, et; par conséquent, plus prompt à faire la guerre. Les peuples qui se nourrissent de viande ont toujours dominé les végétariens. Le régime suivi par un peuple arrive à exercer sur le caractère de ce peuple une influence qui ne doit pas être méconnue.

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