‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 44 sur 51 · CHAPITRE A VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE A VU

Suite des Négociations diplomatïqes.

A la suite des événements que j'ai racontés au chapitre XII — quelques jours après — M. de Jagow se présenta à l'ambassade et m'invita à aller voir l'Empereur ou grand quartier général, mais sons me donner la raison de cette convocation. J'ignore jusque aujourd'hui si le Chancelier et l'entourage de l'Empereur songeaient à signer un accord temporaire avec les Etats-Unis à propos delaquestion sous-marine et désiraient placer pour ainsi dire cet arrangement sous les auspices de l'Empereur, ou si, en présence de l'indécision du Kaiser, ceux qui étaient en faveur de la paix voulaient que je défendisse devant lui le point de vue américain. J'incline plutôt vers cette dernière hypothèse. M. de Jagow m'informa que j'allais être accompagné par un fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères et que je serais autorisé à me faire accompagner d'un secrétaire et du garde-du- corps (Letbjaeger) habituel, que tout ambassadeur en Allemagne emmène avec lui quand il fait un voyage. Notre conseiller M. Grew était très désireux de m'accompagner dans cette visite. J'estimai que je ne pouvais mieux faire que de le choisir, non seulement en raison de son ancienneté, mais en raison des excellents services qu'il avait rendus. Le lieutenant de Prittwitz, qui avait été placé au Ministère des Affaires Étrangères comme une sorte d'adjoint spécial à M. de Jagow, fut chargé de nous accompagner.

Nous partîmes de Berlin le vendredi 28 avril dans la soirée. On avait mis à notre disposition un sleeping à salon. Comme nous nous dirigions vers le front par la

26 i NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES

ligue de Sarrebruck, notre train s'arrêtait souvent pour laisser passer les longs convois de blessés venant du front et se rendant aux hôpitaux de l'arrière. En pénétrant en France, nous pûmes constater, par le spectacle qui s'offrit -à nos yeux, combien les combats livrés dans cette région en août 1914 avaient été acharnés. Les villes et les villages que nous traversions étaient en partie en ruines. Çà et là, sur les collines, des lignes de tranchées se révélaient. On apercevait sur la plate-forme de certaines gares des femmes en deuil qui pleuraient. C'étaient des Françaises, malheureuses femmes qui venaient d'apprendre la mort d'un fils, d'un mari ou d'un fiancé, mort qui remontait à plusieurs mois sans doute La ville forteresse de Metz, que nous traversâmes, semblait en travail comme une ruche. Des trains passaient sans cesse. Les routes étaient sillonnées de troupes d'artillerie en marche et d'autos qui allaient et venaient dans une course folle.

Le grand quartier général du Kaiser sur le front occidental est situé dans la ville de Charleville-Mézières, sur la Meuse, dans le département des Ardennes, lequel à ce moment était le seul département français qui se trouvât entièrement sous l'occupation allemande. Nous fûmes reçus à la gare par plusieurs officiers, qui nous invitèrent à prendre place dans une automobile du Kaiser mise à ma disposition pour la circonstance. Les officiers nous conduisirent à une villa de Charlèville, qui appartenait à un industriel français du nom de Périn. Cette charmante petite villa, construite en briques rouges, avait reçu un nouveau nom. Les Allemands l'appelaient « Sachsen Villa», parce qu'elle avait été habitée par le Roi de Saxe quand celui-ci était venu voir le Kaiser. La villa se trouvait sous la garde d'une ménagère française et d'un vieux jardinier. Cependant, bien que nous n'eussions à prendre qu'un léger repas, deux serviteurs personnels du Kaiser avaient été dépêchés à notre intention. Ils avaient apporté avec eux des pièces du service de table de l'Empereur, porcelaine et argenterie.

La propriété habitée par le Kaiser était une construction en briques rouges située en dehors de la ville et qui s'appelait, autant qu'il m'en souvient, le château de Bellevue ou de Bel-Air. L'Empereur n'y était installé que depuis quelques jours. Il avait précédemment occupé une villa assez importante, située dans l'intérieur de la ville. Mais il avait quitté cette propriété pour l'autre, quelques jours avant mon arrivée, à la suite d'un double événement. Une bombe lancée par un aviateur français était tombée sur la gare de Charle ville et avait tué le mécanicien du train impérial et une autre bombe était tombée à cent mètres à peine de la villa occupée par le Kaiser. Pendant notre séjour à Gharleville, nous déjeunâmes etdinàmes tous les jours avec le Chancelier dans la villa qu'il habitait, laquelle appartenait à un banquier français. Nous étions généralement dix à table ou à peu près. Parmi les convives se trouvaient le gendre du Chancelier, Zech Prittvvitz, et deux conseillers en droit international, tous les deux attachés au Ministère des Affaires Etrangères. Nous dînâmes à deux occasions avec von Treutler, le Ministre Prussien en Bavière, chargé de représenter le Ministère des Affaires Etrangères auprès du Kaiser, et Helfferich, qui vers la fin de notre séjour avait été mandé de Berlin. J'avais étudié et pratiqué l'allemand avec assiduité. La conversation à table se poursuivit dans cette langue, tant bien que mal de notre côté, mais sans interruption presque, car le Chancelier n'aime guère s'exprimer en anglais et certains convives ignoraient totalement cette langue. 11 arriva cependant que, lorsque je cherchai à expliquer en allemand à Helfferich les différents systèmes d'impôts en vigueur aux Etats-Unis, je me trouvai singulièrement embarrassé !

Je reçus pendant notre séjour à Charleville des dépêches du département de l'Etat, qui m'étaient transmises de Berlin, chiffrées, et que Grew put traduire ayant apporté un code avec lui. Dans une de ces dépêches, il était dit d'une façon formelle, relativement au règlement

^i, NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES

de la question do la guerre sous-marine, que L'Amérique, ne ferait aucune distinction entre les navires marchands armés et oeux qui ne l'étaient pas. Nous donnâmes pendant un moment l'impression d'une famille heureuse. La famille française propriétaire de la villa semblait avoir une prédilection marquée pour les jouets mécaniques. Tous les soirs, après diner, ces jouets étaient mis en mouvement au vif amusement du Chancelier. Le grand succès fut remporté par un danseur géant et par un clown qui rivalisait en exercices acrobatiques avec un porc savant. Grew, qui est un excellent musicien, se mettait au piano et jouait les morceaux qui lui paraissaient les plus susceptibles de plaire au Chancelier, lequel lui demanda un soir à lui faire entendre de la musique de Bach, le compositeur favori de sa défunte femme. Nous allâmes, un jour, en compagnie du prince de Pless, de von Treutler et de quelques autres personnes, prendre le thé dans le jardin de la villa que le Kaiser avait occupée dans l'inférieur de la ville. Le prince de Pless est toujours assidu auprès de l'Empereur et semblait, à ce moment-là, jouir particulièrement de ses bonnes grâces. Le prince nous mena en auto chez un vieux Français, qui élève des faisans de l'Himalaya, absolument merveilleux. L'homme est un ancien geôlier, qui semble vraiment avoir une tendance prononcée à surveiller des captifs ! L'automobile que le Kaiser avait mise à ma disposition — et qui était une de celles dont il se servait — était flanquée à droite et à gauche de deux fusils chargés, maintenus debout dans des filets et tout prêts à être utilisés. Un jour, accompagnés comme d'habitude par les officiers attachés à notre service, nous allâmes visiter la vieille ville de Rocroy et nous traversâmes la belle partie de la forêt des Ardennes qui s'étend vers l'est, revenant à Charleville par les hauteurs qui dominent la vallée de la Meuse.

Je voulus voir comment la population française était ravitaillée par la Commission d assistance américaine. Accompagné d'un des membres du Comité français, je me

•COMITÉ D'AUMEHTariON pu NSRP DE LS FRRKÇE

tj£ DISTRiCT DE CHARLEVILLE

.jf ^JSis -Cemité au ^District .infermé- les Habitants qu'd met à leur disposition pour la.

PREMIÈRE qmnzaînz du moi*de\ffîni 19J6

Ie l<s quantité} de- marchandises. suivantes dans le tableau ti-dmvus et aux prix fixés

Page 1