‹ Mémoires de l'ambassadeur GerardChapitre 46 sur 51 · O. CAMION · texte numérisé non relu

O. CAMION

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Liste des prix des denrées a CharlevIlle (Première quinzaine de Mai 191 fi).

rendis sur les lieux où le ravitaillement s'effectuait. Nous commençâmes par visiter le magasin d'entrepôt à Charleville, car on peut dire que cette ville est le quartier général de l'œuvre d'assistance. Pour la poursuite de cette œuvre de ravitaillement, le nord delà France a été divisé en six arrondissements.- Chaque arrondissement dispose d'une organisation centrale chargée de diriger les denrées sur les communes comprises dans l'arrondissement. Ces communes sont composées chacune d'environ cinq cents habitants. Nous nous rendîmes en auto dans une de ces communes, sachant que la distribution des denrées pour la semaine allait avoir lieu. Les habitants rangés en ligne devant une usine attendaient leurs rations, un panier à la main. En pénétrant dans une des salles de l'usine, chaque habitant s'arrêtait devant un guichet, où il versait le montant des rations auxquelles il avait droit pour la semaine ou signait un accusé de réception par lequel il s'engageait à régler le montant dû à une date déterminée. Les indigents recevaient leurs rations gratuitement. Chacune de ces trois classes représentait à peu près un tiers de la population. Les versements étaient faits en général à l'aide du papier-monnaie émis par les diverses villes et remboursable après la guerre. On voyait sur les murs des pancartes indiquant les prix des denrées et les quantités allouées à chaque .habitant pour quinze jours. Voici quelle était la liste établie poulies quinze premiers jours de mai 1916 :

Dehbées.

QCAKTITÉ AR HABITANT,

Prix.

Farine <ik8o00 0* 48 le kilo

Riz 0 500 0 55 —

Haricots 0 500 0 90 —

Lard 0 500 2 80 —

Saindoux 0 250 2 30 —

Café vert 0 250 1 70 —

Sucre cristallis'i. . . 0 150 0 90 —

Sel 0 200 0 10 —

Savou 0 250 1 00 —

NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES -'by

En outre de ces denre'es, chaque habitant reçut le jour de notre visite une petite quantité de graines de carottes, qu'il était autorisé à semer sur ses terres, c'est-à-dire sur cette portion de terrain dont les Allemands lui avaient laissé la jouissance.

La malheureuse population qui recevait cette assistance paraissait être dénuée de toutes ressources, avoir faim et être fortement déprimée. Nombre de ces infortunés s'entretinrent avec moi — non seulement dans ce village mais aussi à Charleville — et me firent part de la gratitude qu'ils éprouvaient à l'égard du peuple américain. Ceux de Charleville me dirent qu'ils avaient appris que ma présence dans leur ville était due à des difficultés qui avaient surgi entre l'Amérique et l'Allemagne. Ils ajoutèrent qu'ils espéraient que les deux pays n'entreraient pas en guerre, se demandant ce qu'ils deviendraient si une pareille éventualité arrivait à se produire et redoutant de mourir de faim dans la confusion qui s'ensuivrait. A Charleville, des avis affichés dans les rues interdisaient aux habitants de sortir le soir, après huit heures autant qu'il m'en souvient. On lisait aussi des affiches informant les habitants qu'on leur accordait la libre disposition d'une portion déterminée de leurs terrains pour planter des pommes de terre.

Notre visite terminée, nous remontâmes dans notre auto et nous nous rendîmes à Sedan. Nous nous arrêtâmes en cours de route à Bazeilles, et nous visitâmes la petite propriété où Napoléon III et Bismarck se rencontrèrent après la bataille de Sedan. Nous fûmes reçus par la propriétaire de cette maison historique, une vieille dame qui, en nous taisant les honneurs de son logis, -nous montra les traces de balles, dont la maison est criblée : traces laissées par la guerre de 1870 et par la présente guerre. Elle s'excusa d'avoir fait remplacer le carreau d'une fenêtre qui avait été brisé par une balle au cours de la guerre actuelle. Mais elle déclara y avoir été contrainte par le froid. Elle nous raconta que toute jeune, en 1870, elle habitait déjà cette

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maison et que c'était elle qui avait conduit Napoléon III et Bismarck dans la chambre où ils avaient eu leur entretien. Nous nous trouvions justement dans cette chambre, située à l'étage. Je lui montrai les sièges et lui deman- . dai de vouloir bien m'indiquer celui dont s'était servi Bismarck. Elle me le désigna. Je m'y assis et lui dis, en riant, que j'espérais que cela me procurerait de la chance. Et j'augmentai sa collection de pièces d'or par une petite contribution personnelle.

Nous visitâmes à Sedan un vieux moulin qui servait de magasin d'entrepôt à la Commission d'Assistance et nous nous rendîmes ensuite au bureau du inaire, où nous primes part à une réunion tenue par les autorités prussiennes et les membres du comité français de Sedan, réunion où l'on discuta certains détails concernant le ravitaillement de la population. L'œuvre d'assistance ne s'étend pas, bien entendu, jusqu'à la ligne de feu. Nous ne visitâmes pas moins un petit village très peu éloigné du front allemand. On nous montra les magasins mis à la disposition de la Commission d'Assistance pour la distribution de ses réserves. Comme le village était rempli de soldats, je me dis que ces soldats devaient être approvisionnés par des magasins spéciaux établis à leur usage. Cependant pour être bien certain qu'ils ne vivaient, pas sur les réserves de la Commission d'Assistance, je voulus voir où se trouvaient les magasins affectés à l'entretien des soldais. Je fus conduit, à travers la voie ferrée, à ces dépôts spéciaux, et, en lisant les étiquettes des barriques et des boites, je vins à penser qu'une grande partie de ces denrées était importée de Hollande.

En traversant la région, j'avais vu des femmes et des jeunes tilles occupées à travailler dans les champs ou s'y efforçant. Leur aspect était tellement dirïérent de celui des paysannes ordinaires que j'interrogeai à leur sujet les officiers qui nous accompagnaient. On me répondit que ces femmes étaient bien des paysannes de- la région, mais que ma surprise était très naturelle, car les paysannes

s'habillaient dans celte partie de la France avec une recherche particulière. Quelque temps après — à Charleville, — j'eus l'occasion de me rencontrer, dans la maison d'un officier, avec des membres de la Commission d'Assistance américaine en mission dans le nord de la France et qui étaient venus à ma rencontre par train spécial. J'étais accompagné du comte Wengersky, chargé de servir d'interprète et de guide aux membres de la Commission. Le comte Wengersky, qui avait été pendant quelques années l'agent à Londres de la compagnie de navigation Horabourg- Amérique, parlait bien Fangiais. Il s'était trouvé souvent en contact avec des Américains et avait un peu plus de tact que n'en montre d'ordinaire l'officier prussien. Nous primes le thé. Quelques instants après, m'étant trouvé seul avec certains membres de la Commission Américaine qui m'avaient pris à part, j'eus des lumières nouvelles sur les pseudo-paysannes françaises que j'avais aperçues dans les champs de Charleville et dont l'aspect particulier m'avait si vivement frappé.

Les Allemands avaient, paraît-il, cherché à recruter des volontaires dans les grandes villes industrielles de I ille, de Roubaix et de Tourcoing, pour travailler aux champs. Quatorze volontaires seulement avaient répondu à leur appel, qui avait reçu pourtant la publicité de l'affiche. Les Allemands avaient alors donné Fordre d'appréhender un certain nombre d'habitants et de les diriger sur des fermes des environs, où ils furent utilisés pour les besoins de l'agriculture. Les Américains ïwue dirent que cet ordre avait été exécuté de la façon la plus barbare. Ainsi, il arrivait qu'en rentrant chez lui, le soir, un homme constatait que sa femme ou ses enfants avaient disparu Personne, aucun voisin ne pouvait lui dire où ils avaient été emmenés. Des soldats allemands s'étaient présentés sous la conduite d'un chef, qu'il avait fallu suivre de gré ou de force. C'était tout ce que l'homme apprenait. On racontait qu'un commerçant, d'une certaine aisance, avait eu ainsi ses deux filles, âgées l'une de

quinze ans et l'autre de dix-sept ans, et son domestique, réquisitionnés de la même façon et expédiés dans une petite ferme où ils avaient été contraints de travailler pour les Allemands et, qui plus est, le commerçant n'ignorait pas où se trouvait la ferme ! Les Américains m'avouèrent que cet état de choses provoquait une indignation telle dans ces villes qu'ils appréhendaient un soulèvement de la part de la population, soulèvement qui allait amener les Allemands à se livrer à des actes de répression, par le meurtre et l'incendie. J'eus ce même soir, à dîner, un entretien à ce sujet avec le Chancelier. Je lui dis que de pareils faits constituaient de véritables outrages et que, sans consulter mon gouvernement, j'allais protester, au nom de la civilisation, contre la poursuite d'un semblable traitement infligé à la population civile de la France. Le Chancelier me dit qu'il ignorait ces faits, accomplis assurément d'après les ordres du gouvernement militaire. Il ajouta qu'il en parlerait à l'Empereur et qu'il espérait arrêter les déportations. Je crois, en effet, que ces déportations furent arrêtées. Il n'est pas moins certain que vingt mille au moins de ces déportés ne rentrèrent chez eux que plusieurs mois après. Au mois de mai, à mon retour en Amérique, je déclarai dans un discours qu'il avait fallu la triple intervention du Pape, du Roi d'Espagne et du Président Wilson pour obtenir que ces malheureux déportés fussent renvoyés dans leurs foyers. Une agence, d'information allemande, publia un article où il était dit que j'avais, en parlant ainsi, avancé un fait inexact : les déportés français n'avaient pas été renvoyés chez eux parce que le Pape, le Roi d'Espagne et le Président Wilson étaient intervenus en leur faveur, mais bien parce que les Allemands n'avaient plus besoin de leurs services. Il me semble que cette dénégation aggrave l'acte accompli par les autorités allemandes.

Nous avions le soir, chez le Chancelier, des discussions sur la situation créée par la guerre sous-marine et je

poursuivais de longs entretiens à ce propos avec M. de Bcthmann-HoUvveg dans un coin du salon, pendant que ses hôtes prêtaient l'oreille à la musique ou assistaient aux évolutions des jouets mécaniques. Les propos échangés furent certainement rapportés au Kaiser par le Chancelier ou par von Treutler, qui jouissait, à cette époque, d'une grande faveur auprès du souverain. Je me rappelle qu'un soir on me demanda ce que l'Amérique pourrait bien faire, si par impossible elle était amenée à déclarer la guerre à l'Allemagne. Je répondis que la plupart des grandes inventions employées dans la guerre actuelle avaient été trouvées par des Américains ; que le sousmarin, qui motivait justement notre discussion, se trouvait dans ce cas, comme le fil de fer barbelé, comme l'aéroplane, comme le cuirassé, comme le téléphone et le télégraphe — si nécessaires à la. guerre de tranchées — que même cette guerre particulière de tranchées avait reçu, pendant la guerre de Sécession, un développement qu'on était autorisé à évoquer en présence des procédés mis en œuvre à l'heure actuelle ; et que j'étais sous l'impression que le génie américain était appelé à trouver au besoin une invention nouvelle susceptible de produire un résultat décisif dans celte guerre. Mes interlocuteurs allemands semblaient disposés à admettre que mes dires contenaient une part de vérité. Ils ne se montrèrent pas moins sceptiques sur un point particulier, qu'ils s'efforcèrent de mettre en évidence. « Il se peut, disaient-ils, que vous inventiez quelque chose de nouveau en Amérique, il se peut que vous aidiez les Alliés en leur fournissant des fonds et des approvisionnements, mais vous n'avez pas d'hommes, et le sentiment populaire est tel chez vous que la levée d'une armée importante doit être considérée d'ores et déjà comme une idée chimérique. » Je répondis qu'une fois la guerre déclarée, les Allemands pouvaient, en commettant des actes comme ceux qui avaient soulevé la Grande-Bretagne, nous amener à décréter le service obligatoire pour nos nationaux. Mes interlo-

culcurs allemands crièrent à l'invraisemblance. Je suis convaincu que l'institution du service obligatoire cIk'z nous, décréte'e au lendemain de la déclaration de guerre. laété un coup droit porté à l'opinion allemande, qui en a été comme décontenancée.

Le Chancelier cherchait toujours à subordonner tout accord concernant la guerre sous-marine à quelque engagement particulier de notre part, engagement où nous étions appelés à desservir les intérêts de la Grande-Bretagne. Mais je ne cessai de répéter, avec insistance, que je ne pouvais vraiment pas admettre que le gouvernement allemand, pour reconnaître nos droits, nous imposât l'obligation d'agir contre une antre puissance. Le général îalkenhayn m'évita avec soin pendant toute la durée de mon séjou fc au grand quartier général. Je savais parfaitement qu'il s'y trouvait et je conclus, par son altitude, qu'il était en laveur d'une guerre avec l'Amérique. J'appris plus tard qu'il avait insisté pour qu'on prit connaissance de ses vues sur celte question et qu'il avait été prié par ordre supérieur de vouloir bien s'en tenir à ses attributions militaires. Un ou deux jours après notre arrivée à Gharleville, on reçut la visite du vice-chancelier Helfferich. J ai toujours pensé qu'on l'avait fait appeler pour qu'il vint appuyer de tout son poids les arguments enfaveurde ia paix et démontrer qu'il était utile de se réserver l'amitié de l'Amérique, dont les marchés résidaient ainsi ou verts à l'Allemagne après la guerre, et je suis convaincu que — à ce moment-là du moins — l'inlluence d'ilclllei ich s'exerça vraiment en laveur de la paix. Finalement, j'appris que j'allais déjeuner avec l'Empereur le lendemain 1"' mai. Grew fut invité à m 'accompagner et le Chancelier me dit qu'il viendrait me chercher une heure avant l'heure lixée pour le déjeuner, car l'Empereur désirait s'entretenir avec moi avant qu'on se mit à table. Un m'envoya, dans l'après-midi, l'extrait d'un rapporl expédié par le commandant d'un sous-marin, rapport où celui-ci disait qu.'il avait rencontré un navire qu'il lui eût été iacile de

torpiller, mais qu'il ne l'avait pas fait parce que le navire se trouvait à cent vingt milles de la côte et qu'à cette distance l'équipage n'aurait pu atteindre la terre.

En me voyant le lendemain matin, le Chancelier me demanda si j'avais lu l'extrait du rapport en question. Je lui répondis que je l'avais lu, mais que je venais aussi de lire dans un journal qu'un bâtiment, qui naviguait dans une région située à une distance à peu près égale des côtes, avait été torpillé, et cela pendant une tempête, et que l'équipage avait dû se réfugier dans les canots de sauvetage ; qu'en tout cas une hirondelle ne faisait pas le printemps et qu'on recevait continuellement des rapports déclarant que des navires avaient été torpillés à une grande distance des côtes.

Nous entrâmes dans l'auto et partîmes pour le château où résidait le Kaiser. Cette propriété était située à un mille environ de la villa habitée par le Chancelier. Nous descendîmes avant de pénétrer dans la cour du château. Le Chancelier me conduisit dans un jardin qui s'étendait sur une légère élévation, dominée par le château. L'Empereur, en uniforme, s'y promenait. Comme je m'approchais, il me dit :

— Venez-vous comme le grand proconsul, la guerre dans une main et la paix dans l'autre?

L'Empereur faisait allusion, bien entendu, à l'épisode fameux de la seconde guerre Punique, où Quintus Fabius Maximus, le chef des délégués envoyés par Rome à Annibal, prenant un pli de sa toge dans chaque main, s'écria : »< Dans ce double pli, j'apporte la guerre et la paix. Choisissez. » A quoi, on lui répondit * « Donnez-nous ce que vous prêterez ». « Eh bien ' prenez la guerre ! » s'écria le Romain en laissant retomber sa toore. « Nous ac-

ceptons le don », crièrent les sénateurs carthaginois « et très volontiers »

Je répondis :

— Non, Votre Majesté, etjene souhaite qu'unechose, c est que le différend survenu entre les deux pays soit aplani.

L'Empereur se mit alors à dire qu'il trouvait le ton de nos Notes « discourtois », que nous accusions les Allemands d'employer dans cette guerre des méthodes barbares, alors qu'il avait voulu, lui, en sa qualité d'empereur et de clipf de l'Eglise, poursuivre la guerre d'une façon chevaleresque. 11 rappela le discours qu'il avait adressé aux membres dnReUhstag au début des hostilités et déclara que les « nations opposées à l'Allemagne s'étaientservies de méthodes et de moyens réprébensibles, que les Français d'aujourd'hui ne se conduisaient pas comme ceux de 1870 et que leurs officiers, au lieu d'être des nobles, venaient on ne savait d'où ».

Il rappela alors les efforts tentés pour affamer l'Allemagne et empêcher l'exportation du lait, et déclara qu'avant que sa tarnille et ses petits-enfants fussent exposés à mourir de faim il aurait fait sauter le château de Windsor et toute la famille Royale d'Angleterre.

Nous discutâmes ensuite, longuement et en détail, la question relative à la guerre sous-marine. L'Empereur, au cours de la discussion, émit l'opinion que le sousmarin était une arme définitive, qui resterait ; il ajouta que c'était une arsne reconnue aujourd'hui dans tous les pays et m'apprit qu'il avait vu dans un journal américain, Je Scientific Américain, un dessin représentant un projet de sous-marin géant. 11 déclara que, en tout cas, la loi internationale n'existait plus. Le Chancelier approuva cette dernière déclaration. L'Empereur ajouta qu'une personne qui avait pris passage sur un navire marchand appartenant à l'ennemi se trouvait dans, la situation de quelqu'un qui voyagerait dans un fourgon derrière la ligne de feu. Cette personne n'avait pas le droit d< plaindre s'il lui arrivait un accident. Le Kaiser me demanda pourquoi nous avions continué à observer une attitude passive à l'égard de la Grande-Bretagne, cette puissance ayant violé, selon lui, la loi internationale; pourquoi nous n'avions pasTompa le blocus britannique! Je répondis par des arguments basés sur le droit i n t**r-

national. J'ajoutai que, dans aucune de ces notes, le gouvernement des Etats-Unis n'avait généralise', c'est-à-dire représenté l'Allemagne comme une puissance qui se livrait dans cette guerre à des actes barbares ; que nous nous élevions contre l'emploi des sous-marins et rien de plus; que nous ne pourrions jamais nous engager à agir contre la Grande-Bretagne ou n'importe quelle autre puissance dans le but d'obtenir de l'Allemagne ou de toute autre puissance le maintien des lois internationales à notre égard et le respect des droits et de la vie de nos citoyens; que nous nous^ bornions à réclamer les droits que nous conférait la loi internationale et qu'il nous appartenait de décider quel était le premier droit que nous allions faire prévaloir; que, comme je l'avais déjà dit au Chancelier, si deux hommes pénétraient dans mon jardin et que l'un se mît à marcher sur mes fleurs et l'autre assassinât ma sœur, je commencerais probablement par courir après le meurtrier de ma sœur ; que les personnes qui avaient pris passage à bord d'un navire marchand ennemi occupaient une situation très différente de celles qui avaient pris place dans un fourgon derrière la ligne de feu, parce que celles-ci voyageaient sur le territoire de l'ennemi, tandis que les passagers du navire se trouvaient sur un territoire qui — en dehors de la limite des trois milles — était libre et ne pouvait être nullement considéré comme territoire ennemi.

Nous discutâmes également le point de vue adopté par le gouvernement allemand dans une des « notes » relatives au cas du Frye, où il était dit qu'un chargement de denrées en route vers un port de guerre ennemi devait être considéré comme de la contrebande, car tout donnait à penser que les denrées étaient destinées aux troupes de l'ennemi. L'Empereur parla du cas du Dacia avec une certaine aigreur. Je me mis à l'expliquer. Le Chancelier se mêla à la conversation pour dire que le point de vue américain était conforme aux règles établies. Je déclarai qu'il ne nous appartenait pas de forcer le blocus, qu'il

.- avait, aux Etats-Unis, de nombreux agents allemands (iui pouvaient tenter l'épreuve en faisant des expéditions de denrées à cet effet ; qu'à ma connaissance un navire, la Withe mine, ayant à son bord un chargement de denrées, avait été saisi par les Anglais, qui étaient ensuite entrés en arrangement avec le propriétaire du navire en lui allouant, ainsi que j'étais porté à le croire, une forte somme pour la cargaison en litige ; et enfin, en examinant la doctrine relative à la destination réelle des marchandise-. — c'est-à-dire, les marchandises expédiées dans un pays ueutre mais destinées en réalité à un des belligérants — je dis que j'étais sous l'impression que notre attitude à l'égard de la Grande-Bretagne pendant la guerre de Sécession pouvait être comparée à celle adoptée par la Grande-Bretagne au coins de la guerre actuelle . et j'ajoutai que, autant que je pouvais me le rappeler, notre Cour Suprême avait eu à statuer sur une prétendue expédition de marchandises à Malamaros dans le Mexique, alors que les marchandises étaient destinées en réalité à la Confédération.

Au cours de la discussion sur la question de la guerre î tus- marine. ['Kinpercur et le Chancelier vinrent à parler tiu torpillage de la Lasitania et dirent que le publie avait été prévenu avant le départ du bateau. A cela, je répliquai : « En supposant que le Chancelier me conseille de ne pas aller sur la Wilhélmptatz, où j'ai parfaitement le droit de me rendre, le fait de m'avoir prévenu ne l'auto* lise pas à me tuer, si je n'ai pas écouté son avis et que je sois allé là où j'ai le droit d'aller. »

La conversation devint alors d'ordre plus général. Nous finîmes par quitter le jardin et nous nous dirigeâmes vers le château, où la suite de l'Empereur et ses hôtes semblaient nous attendre avec une certaine impatience, car, tout en marchant, j'apercevais des (êtes anxieuses aux fenêtres et au haut des terrasses. Nous étions, en effet, fort en retard et l'heure fixée pour le déjeuner était passée depuis longtemps déjà. Je pris place à table entre l'Empe-

reur et le prince de Pless. La conversation se maintint sur des sujets d'ordre général. La question des suffragettes et l'équipée d'Henry Ford en faveur de la paix offrirent matière à des discussions amusantes. J'eus, après le déjeuner, une nouvelle conversation avec l'Empereur, aussi longue que celle qui s était poursuivie dans le jardin, mais d'ordre plus général.

Ce môme soir, après avoir dîné avec le Chancelier, je quittai Charleville vers onze heures, dans le même sleeping-car qui m'avait conduit, et j'arrivai le lendemain après-midi, vers quatre heures, à Berlin. Une foule de journalistes allemands et de correspondants de journaux américains m'attendaient à la gare, anxieux de connaître les nouvelles que j'apportais. La veille, à dîner, le Chancelier m'avait dit en me prenant à part : « D'après ce que je vois, l'Amérique désire que les sous-marins suivent la règle établie pour les croiseurs ? » et j'avais répondu « Oui, précisément; ils peuvent exefeer le droit de visite et d'inspection, mais ne doivent pas torpiller ou couler les navires sans avertissement et ne doivent couler aucun bâtiment avant d'avoir mis les passagers et l'équipage en sûreté. »

Le 3 mai, j'appris dans la matinée qu'un projet de note avait été rédigé par le gouvernement allemand et que cette note contenait une clause dans laquelle il était dit que les sous-marins allemands se conformeraient aux règles établies pour les croiseurs, mais que la clause ne s'appliquait pas aux navires marchands armés. Comme une pareille proposition laissait les choses en l'état pour ainsi dire, je fis venir mon auto et je me rendis sans plus tarder chez l'ambassadeur d'Espagne, à qui je fis part de la nouvelle que je venais d'apprendre. Je lui dis qu'une pareille proposition allait entraîner la rupture avec l'Amérique infailliblement et que, comme j'avais été chargé de lui confier les intérêts de l'ambassade en cas de rupture, je venais le préparer à cette éventualité J'informai plusieurs de mes collègues du fait qui allait vraisemblablement se

produire, avec le secret espoir, bien entendu, que mes paroles seraient répétées et parviendraient — directement, ou indirectement — au Ministère des Affaires Etrangères. Que se passa-t-il? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'en •recevant la note sur le cas du Sussex, je constatai qu'elle ne contenait aucune exception relative. aux navires marchands armés.

La question de la guerre sous-marine semblait avoir reçu une solution — du moins provisoirement — par la publication de cette note et par la réponse qu'y ht le Président Wilson, bien que dans cette réponse le Président refusât d'approuver la prétention, émise par l'Allemagne, de régler son attitude à l'égard de nos droits d'après les mesures que nous prendrions pour faire prévaloir nos droits contre la Grande-Bretagne. Je ne confiai pas moins au département de l'Etat mes impressions personnelles. Je déclarai que, selon moi, les dirigeants de la politique allemande allaient reprendre la guerre sousmariae sans restrictions, sous la pression de l'opinion publique, de l'amiral de Tirpitz et des partis conservateurs, et que cette éventualité allait se produire à l'automne ou au plus tard en février ou mars 1917.

Au cours de la dernière conversation qu'il avait eue avec moi avant mon départ du grand quartier général, le Chancelier, après avoir discuté la question des sousmarins assimilés aux croiseurs, m avait dit : «Et maintenant j'espère que, si nous arrivons à régler cette question, votre Président sera assez magnanime pour prendre en main la question de la paix ». C'est, en quelque sorte, à la suite des avis formulés à cet égard dans les cercles officiels que j'accordai, à mon retour à Berlin, une interview au rédacteur d'un journal de Munich, où j'exprimai ma confiance dans une paix prochaine, tout en prenant soin de ne rien préciser. Le Chancelier chercha, après cela, à me démontrer — et cela à de nombreuses occasions — que l'Amérique devait s'efforcer d'obtenir la paix et que, si rien de ce genre n'était tenté, l'opinion publique alleojande

exigerait la reprise de la guerre sous-marine sans restrictions. Au mois de septembre 1916, causant avec M. de Jagow, je vins à lui dire que Mmo Gérard se disposait à aller passer quelques semaines en Amérique. M. de Jagow me demanda avec instance de profiter de Foccasion pour partir moi aussi et de m'employer auprès du Président afin que celui-ci tentât quelque chose en faveur de la paix. En raison de cette insistance et comme je désirais exposer la situation aussi clairement que possible aux yeux de l'Amérique, je résolus de partir pour New- York, et je m'embarquai à Copenhague le 28 septembre, à bord du navire danois Frédéric-VIÏl, en compagnie de Mmc Gérard. J'avais passé près de trois ans à Berlin, ne faisant que de courtes absences. En effet, je n'avais quitté la capitale prussienne que pour aller passer cinq ou six. jours à Kiel, en 1914 ; deux ou trois jours en Silésie — à deux reprises — et quinze jours à Munich, dans l'automne de la même année. En 1916, j'avais eu à me rendre à Munich où je restai deux jours ; je passai également deux jours à Partenkirchen et j'allai, pendant la saison d'été, passer deux ou trois jours à Heringsdorf, à deux reprises. Là se bornent mes absences, sans tenir compte, bien entendu, des visites que je fis aux camps de prisonniers pendant les deux années de guerre.

Parmi les passagers du Frédéric-VIH, se trouvaient deux journalistes, M. Herbert Swope, du New- York World, et M. William* C. Bullitt, du Philadelphia Ledger. Tous les deux venaient de séjourner en Allemagne. Je déclarai à ces messieurs que, selon moi, l'Allemagne se préparait à inaugurer la guerre sous-marine sans restrictions, à moins qu'un effort vers la paix ne se dessinât quelque part et cela d'une façon précise. Ils exposèrent ces vues dans des articles qu'ils rédigèrent pour leurs journaux respectifs. Les articles de M. Swope furent recueillis après leur apparition dans le New-York World et publiés dans un volume intitulé VEmpire allemand à l'intérieur. On lisait, à la page 74; « D'après l'avis d'une personnalité haute-

mont qualifiée pour exprimer son opinion sur la politique allemande, la guerre sous-marine sans restrictions doit être considérée comme une menace pour nous obliger à nous employer sans plus tarder et de façon active en faveur de la paix. On a attiré l'attention de l'ambassadeur Gérard sur ce propos avant son départ de Berlin, mais il a refusé d'approuver une pareille interprétation. » .

L'auteur écrivait à la page 88 : « Notre ambassadeur à Berlin s'attendait à une démonstration comme celle à laquelle le sous-marin U-58 s'est livré, au mois d'octobre, en coulant six navires près de Nantucket, démonstration tendant à indiquer comment l'Allemgne agirait dans nos eaux si la guerre était déclarée. »

Il écrivait à la page 94 : « Le mouvement en laveur de la reprise t'une guerre sous-marine impitoyable — aussi impitoyable que celle qui a été marquée par le torpillage de la Lu^itania — s'accentue de joiîr en jour dans toute l'Allemagne. Le Chancelier lutte co"ntre ce mouvement, mais il est impossible de dire s'il pourra continuera le contenir. J'ai quitté l'Allemagne, persuadé que seule la paix empêcherait cette reprise. Cette impression est partagée par tous les Allemands avec qui j'ai eu l'occasion de m'entretenir à ce sujet et elle est également partagée par l'ambassadeur Gérard. La menace se dessinait d'une manière si précise qu'elle tut un des motifs qui conduisirent l'ambassadeur Gérard à se rendre aux Etats-Unis au mois d'octobre dernier, alin de pouvoir en conférer avec le gouvernement à Washington. Les dépêches des journaux en parlèrent à ce moment-là. »

J'écrivis une préface pour le livre de M. Swope dans le but de faire savoir au peuple américain que, selon moi, l'Allemagne se disposait à reprendre la guerre sousmarine dans un avenir très prochain et à la poursuivre sans restrictions.

Notre voyage sur le Frédéric- VIII ne lut marqué par

aucun incident particulier. Cependant, le 9 octobre, Swope vint frapper à la porte de ma cabine vers minuit et m'informa de la part du capitaine qu'on venait d'apprendre par la télégraphie sans fil que des sous-marins allemands étaient en train d'opérer dans nos régions — dans la direction même vers laquelle nous marchions — et qu'ils venaient de couler six navires non loin de Nantucket. Je pensai aussitôt que le capitaine s'était mis à modifier légèrement sa route. Cependant, nous sentîmes flotter une odeur d'huile le lendemain tout le long du parcours et cela pendant des heures. Les navires danois, allant de Copenhague à New-York, étaient tenus de s'arrêter au port de Kirkwall, dans les îles Orkney, au nord de l'Ecosse, où les autorités britanniques les soumettaient à une visite. Au cours de ce voyage, un passager suédois, à l'approche de Kirkwall, s'était montré assez naïf pour vouloir prendre un croquis du port et des défenses de la ville. Comme il était assis sur le ponj supérieur du Frédêric-VIII, il avait été aperçu par un fonctionnaire britannique, qui, à l'aide d'un télescope, suivait la marche du navire. Il dut descendre à terre et fut conduit devant les autorités. Les navires ne peuvent pénétrer dans le port de Kirkwall que le jour. Tous les soirs à dix heures, le port est fermé par des chalutiers, qui en bouchent l'entrée à l'aide d'un filet, tendu en manière de protection contre les sous-marins. Le passage n'est rouvert qu'au jour. Nous voyageâmes à bord *du Frédêric-VIII aussi bien pour nous rendre en Amérique que pour retourner à Copenhague. Le commandant du navire, le capitaine Thomsen, au cours de ce double trajet dans des eaux si particulièrement dangereuses, ne cessa d'inspirer, par sa maîtrise, la plus entière confiance aux passagers.

Le 11 octobre, en arrivant en Amérique, je fus l'objet d'une réception des plus flatteuses. La ville de New- York me conféra les droits de bourgeoisie. Quelques jours après le Président, qui se trouvait à Shadow Lawn, à Long

Brandi, me faisait appeler. Notre première entrevue dura près de quatre heures et demie. Je le revis, bien entendu, après l'élection, au moment de retourner en Allemagne. Ce fut, en réalité, à sa demande que je me mis en route le 4 décembre. Je partis avec l'impression qu'il était animé du double désir de ne pas entrer en guerre et d'arriver à faire la paix, et que ce désir, chez lui, primait tout. Cette question de faire la paix était naturellement des plus délicate?. Une offre directe de notre part aurait pu nous mettre dans la môme situation que celle où se trouva placée la Grande-Bretagne, au cours de la guerre de Sécession, lorsque le gouvernement britannique nous suggéra de conclure la paix. Sous sa forme protocolaire, la réponse des Etats du Nord pouvait, en somme, se résumer ainsi : « ils possédaient assez de jugement pour s'occuper de leurs propres affaires; ils ne toléreraient aucune intervention et tiendraient toute nouvelle proposition pour un acte inamical. » Les Allemands sont partis en guerre sans consulter les Etats-Unis et semblent avoir estimé dans la suite qu'ils avaient le droit de demander aux Etats-Unis de leur obtenir une paix de leur choix, au moment qui leur paraîtrait le plus propice. Ils semblent avoir estimé de plus que, du moment que les Etats-Unis ne leur donnaient pas satisfaction, ils étaient autorisés non seulement à violer toutes les lois de la guerre, à l'égard de leurs ennemis, mais à assassiner les citoyens des Etats-Unis sur l'es hautes mers. Je ne reste pas moins sous l'impression que le Président était disposé à aller jusqu'à l'extrême limite pour amener les belligérants à conclure la paix.

Notre voyage de retour de New- York à Copenhague ne fut marqué par aucun événement... Il faisait froid... On voyageait presque dans la nuit... Nous fûmes arrêtés par un croiseur britannique à l'ouest des îles Orkney et conduits, pour la visite habituelle, dans le port de Kirkwall, où nous séjournâmes pendant deux jours.

Le Président m'avait conlié tout l'intérêt qu'il portait

à la population belge de'portée en Allemagne. En récluisant ainsi une portion importante de la population mâle de Belgique à une sorte d'esclavage, l'Allemagne avait provoqué l'indignation profonde des Américains. Un prélat vénéré, le cardinal Farley, m'avait dit quelques jours avant mon départ : « Il faut remonter jusqu'aux annales des Mèdes et des Perses pour trouver un exemple pareil de tout un peuple condamné au servage. » M. Grew avait fait des représentations au Chancelier à ce sujet. Dès mon retour, je m'occupai de la question. On me dit qu'il s'agissait d'une mesure militaire : que le général de Ludendorff avait appréhendé une rupture du front occidental et une invasion de la Belgique par l'armée britannique, et que les autorités militaires ne s'étaient pas souciés d'avoir derrière eux une population hostile, qui aurait pu couper les lignes des voies ferrées, les fils télégraphiques et téléphoniques... Les déportations avaient été motivées par cette raison jugée pércmptoire... Cependant, on me promit de me procurer les autorisations nécessaires pour visiter ces Belges. Mais ces. autorisations ne me furent fournies que quelques jours seulement avant mon départ d'Allemagne. Plusieurs de ces Belges, qui se trouvaient à la tâche à Berlin, réussirent à s'échapper de leur travail pour venir me voir. Ils me firent un récit émouvant de l'acte brutal dont ils avaient été l'objet. Conduits par la force de Belgique en Allemagne, ils avaient été astreints à fabriquer des munitions qui allaient servir probablement contre leurs proches ou leurs amis. Je dis au Chancelier : « On emploie des Belges à fabriquer des obus, contrairement à toutes les règles de la guerre et aux conventions de La Haye. » Il me répondit : « Je ne le crois pas. » Je lui dis alors : « Mon auto est à la porte. Je puis vous conduire en quatre minutes à un endroit où trente Belges sont en train de fabriquer des obus. » Mais il ne trouva pas le temps de m'accompagner.

Les Américains doivent se dire que les Allemands ne reculeront devant rien pour obtenir la victoire et qu'ils

ne respectent que la iorce. Pendant mon absence, M. de Jagow était tombe' du pouvoir — chute prédite par ses ennemis de Berlin — et avait été remplacé par M. Ziramermann.

Je restai une journée à Copenhague, afin de prendre les dispositions nécessaires pour le transport en Allemagne de trois tonnes de denrées que j'avais rapportées avec moi de New-York et afin de déjeuner avec le comte Ranlzau, le ministre allemand, diplomate fort capable. C'est ainsi que la note du Président relative à la paix me précéda à Bcrliiî et fut remise, par M. Grew, quelques heures avant mon arrivée. M. Joseph C. Grew, de Boston, me servit d'adjoint pendant tout le temps que dura mon ambassade à Berlin. Il s'occupa des affaires de l'ambassade avec la plus haute compétence pendant la durée de mon séjour en Amérique dans l'automne de 1916 et me fut toujours d'une aide précieuse. J'espère le voir aller tirs loin dans la carrière qu'il a choisie. La note en question était datée du 18 décembre 1916 et était adressée par le secrétaire d'Etat aux ambassadeurs des Etats-Unis dans ics capitales des pays belligérants. Elle commençait ainsi :

« Le Président me charge de vous transmettre la communication suivante qui doit être remise sur l'heure au Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité : « Le Président des « Etals-Unis m'a chargé de présenter au (ici le nom du « gouvernement auquel on s'adressait) une suggestion à « propos de la guerre qui se poursuit actuellement, sug- « gestion qu'il espère voir le gouvernement prendre en » considération comme étant présentée dans l'esprit le « plus amical, etc. »

Dans la note adressée aux Puissances Centrales, il était dit :

r Cette suggestion que je suis chargé de présenter était

NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES ' XUl

« venue depuis longtemps déjà à l'esprit du Président, « qui avait hésité jusqu'ici à la formuler. Il éprouve un « certain embarras à le faire en ce moment, parce qu'il « pourrait paraître avoir agi avec le secret désir de s'as- « socier aux récentes ouvertures faites par des Puissances « Centrales. »

Le Président faisait naturellement allusion au discours prononcé par M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag au mois de décembre, discours où, après avoir passé en revue la situation militaire, le Chancelier avait dit :

« Profondément pénétré, au double point de vue moral « et religieux, de son devoir envers la nation et par-dessus (. tout envers l'humanité, l'Empereur considère que le « moment est venu de tenter un effort vers la paix. Sa « Majesté, en complète harmonie avec nos alliés et agis- « sant conjointement avec eux, a donc résolu de proposer « aux Puissances ennemies d'ouvrir des négociations en « laveur de la paix. »

Et le Chancelier avait continué, en disant qu'une note à cet effet avait été transmise, le matin même, aux Puissances ennemies, par l'intermédiaire des représentants, à Berlin, des Puissances auxquelles les intérêts et les droits de l'Allemagne dans les pays ennemis avaient été confiés, et que, par conséquent, les représentants de l'Espagne, des Etats-Unis et de la Suisse avaient été priés d'expédier la note. Au moment même où le Chancelier faisait cette déclaration, — * le discours fut prononcé le 12 décembre 1916, — l'Empereur adressait aux généraux commandant les corps d'armée le message suivant :

« Soldats ! D'accord avec les souverains alliés et cons- « cient de notre victoire, j'ai fait une offre de paix « à l'ennemi. Il n'est pas encore certain qu'elle soit

« acceptée. Vous vous bâtirez jusqu'à ce que ce moment arrive. »

Je reviens à la note du Président. Le Président avait suggéré qu'on s'employât, le plus tôt possible à obtenir de tous les belligérants un exposé de leurs vues respectives sur les conditions susceptibles de servir de base à une paix prochaine et celles qui pouvaient offrir une garantie contre toute reprise des hostilités. Il appelait l'attention du monde sur ce fait que, d'après les déclarations des hommes d'Etat des puissances belligérantes, les buts de tous les gouvernements semblaient être identiques. Le Président terminait en disant qu'il ne venait pas faire des offres de paix, qu'il n'offrait même pas sa médiation, qu'il se bornait à proposer qu'on procédât à des enquêtes afin d'éclairer la religion des peuples cl leur faire savoir s'ils pouvaient vraiment entretenir l'espoir. d'une paix prochaine, celte paix que l'humanité entière attendait avec impatience.

Peu de temps après la publication de cette note, M. Lansing. notre secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, accorda aux représentants de la Presse américaine une interview — interview qu'il allait expliquer dans la suite — où il déclarait que l'Amérique était à la veille d'entrer en guerre.

Je m'arrangeai à voir Zimmermann et le Chancelier, dès mon retour à Berlin. Zimmermann me dit que nos liens d'amitié l'autorisaient à penser que nous continuerions à travailler ensemble d'une façon franche et ouverte, cartes sur table, et cela dans l'intérêt de la paix. Je fus, naturellement, du même avis. Les choses, à la surface, semblaient sur le point de suivre un cours régulier. Un fait nouveau s'était pourtant produit pendant mon séjour aux Etats-Unis : le torpillage sans avertissement de la Marina, torpillage qui avait entraîné la mort d'un certain nombre de passagers américains. Mais le gouvernement et le peuple américains semblaient vouloir ne pas insister sur j

cet incident, pourvu que l'Allemagne continuât à maintenir les assurances qu'elle avait données dans la note relative au Stissex.' J'étais resté en bons termes, pendant toute la période de la guerre, avec les membres du gouvernement allemand, c'est-à-dire avec le Chancelier, von Jagow, Zimmermann et certains fonctionnaires du Ministère des Affaires Etrangères, aussi bien qu'avec Helfferich, le Dr Soif, le Ministre des Colonies ; Kaempf, le président du Reichstag, et un certain nombre de personnalités influentes comme von Gwinner, de la Deutsche Bank ; Gutmann, de la Dresdner Bank ; le Dr Walter Rathenau, qui occupa pendant longtemps les fonctions de chef du département chargé de veiller à l'approvisionnement et à la préservation des matières premières ; le général von Kessel, commandant en chef de la Marche de Brandebourg, malgré les nombreuses escarmouches que j'eus avec lui au sujet du traitement appliqué aux prisonniers ; Théodore Wolff, directeur du Tageblatt ; le professeur Stein, Maximilien Harden, et beaucoup d'autres. Le Chancelier mena pendant longtemps la même lutte que celle qui avait été entreprise par l'Amérique : la lutte pour la paix, si bien que les journaux qui attaquaient le Chancelier étaient ceux-là mêmes qui attaquaient le Président Wilson, l'Amérique et les Américains, et qui m'avaient souvent inclus dans leur attaques. J'avais agi de la façon la plus franche envers M. de Jagow et envers M. Zimmermann, au cours de chacune des crises qui s'étaient produites entre l'Amérique et l'Allemagne, tendant toujours vers le même but : la préservation de la paix entre nos deux pays. De nombreuses suggestions avaient été faites et ces suggestions avaient, à mon avis, contribué à maintenir la paix. Cependant, le Chancelier et le Ministère des Affaires Etrangères n'avaient rien fait, par pure faiblesse, pour prévenir les insultes que la « Ligue de la Vérité » avait adressées à notre Président et à notre drapeau, en dépit de la situation toute particulière où ces insultes plaçaient le pouvoir, qui, par son inaction, semblait les approuver.

290 NÉUOCIATIOXS DIPLOMATIQUE

Il va sans dire que, en ce qui mie concernait personnelle ment, quelques attaques de plus ou de nioins de la part d'un dentiste ou d'une spécialiste de la danse serpentine n'offraient guère d'importance ; mais le renouvellement de ces attaques n'éveilla pas moins mon attention sur les spéculations et les agissements auxquels peuvent se livrer les cerveaux allemands appelés à opérer dans les milieux officiels.

A mon retour à Berlin, tous les gens du pouvoir, le Chancelier, Zimmermann, von Stumm (le successeur de Zimmermann), von der Busche, autrefois .Ministre d'Allemagne dans l'Argentine et dont les fonctions au Ministère des Affaires Etrangères étaient aussi importantes que celles de von Stumm, tous, sans exception, me déclarèrent avec force que des cas comme celui de la Marina devaient être considérés comme des accidents et que. l'Allemagne avait le plus grand désir de maintenir les assurances données dans Ja note relative au Sassr.r. Us ajoutèrent que la principale question à résoudre était de savoir si les Allemands, en faisant leurs offres de paix, en me priant de me rendre en Amérique pour m'entretenir avec le Président de cette question de la paix, désiraient vraiment la paix ou bien s'ils ne faisaient leurs offres que pour justifier aux yeux du monde une reprise de laguenv sous-marine sans Restrictions et se faire approuver par l'opinion publique américaine au cas où une pareille éventualité se présenterait. Je suis certain que cette reprise ne se serait pas produite si le Chancelier et le Ministère des Affaires Etrangères avaient pu trancher la question. Mais l'Allemagne n'est pas gouvernée en temps de guerre par le pouvoir civil. Elle relève de l'autorité militaire. A l'époque où je fis le voyage d'Amérique, Ilindetaburi: m trouvait à la tète de l'état-major général et Ludendorlf, précédemment leturi d 'état-major, avait été créé quartiermaître uénéral, alin de pouvoir accompagner Hindenbur.. au grand quartier générait

Peu de temps avant la bataille des Lacs Masuriens, Hin-

denburg était un simple général en retraite, établi à Hanovre. Comme il avait étudié cette région de façon particulière, pendant des années, il fut brusquement appelé au commandement de l'armée allemande, et lutta contre l'invasion russe. Ludendorff, qui avait pris part comme colonel à l'attaque contre Liége^ accompagna Hindenburg en qualité de chef d'état-major. Les succès remportés par Hindenburg sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici. Il devint l'idole de l'Allemagne, étant le seul général, le seul homme vers lequel le peuple se sentit vraiment entraîné. Mais, au moment de partir pour l'Amérique, je n'avais pas moins constaté que le peuple allemand commençait à se dire qu'Hindenburg était simplement une façade et que le cerveau était représenté par Ludendorff. Beaucoup d'Allemands, parmi ceux qui étaient les mieux placés pour connaître les choses, m'avouèrent dans la suite que celui-ci était, en effet, le véritable dictateur de l'Allemagne.

J'avais entrepris mon voyage en Amérique sur les instances de M. de Jagow et du Chancelier. Au cours du dernier entretien que j'avais eu avec le Chancelier avant mon départ, je lui avais rappelé les propos tenus par lui sur la situation prépondérante occupée par le pouvoir militaire à l'égard du pouvoir civil et je lui avais exprimé le désir que j'avais àe m'entretenir avec Hindenburg et Ludendorff avant de me mettre en route. Il ne put ou ne voulut pas me ménager cette entrevue. Je lui renouvelai ma demande peu de temps après mon retour, lui disant qu'à défaut de l'Empereur, je ne serais pas fâché de voir Hindenburg et Ludendorff, qui étaient, de l'aveu même du Chancelier, les chefs du pouvoir, militaire et, par le fait, les dirigeants de l'Allemagne. Je n'eus pas plus de succès. Dans l'intervalle, et en dépit des assurances officielles qui m'avaient été données, certaines personnalités allemandes, parmi les plus autorisées, m'avertirent que le gouvernement se disposait à reprendre la politique de la guerre sous-marine sans restrictions. Ces personnes

m'affirmèrent que Ludendorff s'était déclaré en faveur de cette politique. Elles ajoutèrent qu'une pareille déclaration équivalait à l'adoption du principe. Je crus d'abord que l'Allemagne inaugurerait sa politique en attaquant les navires marchands armés. Le cas des prisonniers du Yarrowdale semblait venir à l'appui de cette théorie.

Un commandant allemand avait capturé et coulé un certain nombre de navires appartenant à l'ennemi et avait expédié un des navires capturés, le Yarrowdale, avec tout un équipage,àS\vinemunde. On avait placé à bord, comme prisonniers, des hommes appartenant aux équipages des navires capturés et j'appris — sub rosé — que parmi ces hommes se trouvaient des Américains. L'arrivée du Yarrowdale fut tenue secrète pendant quelque temps, mais aussitôt que j'eus appris cette arrivée, je demandai au Ministre des Affaires Etrangères s'il se trouvait des Américains parmi les équipages retenus comme prisonniers. Mes notes se succédèrent et restèrent sans réponse pendant fort longtemps. Le gouvernement allemand finit par avouer ce que je savais déjà, ce .-à-dire que les Américains qui avaient été pris avec les équipages des navires capturés étaient gardés comme prisonniers de guerre : les Allemands estimant que tous ceux qui exerçaient un emploi quelconque sur les navires marchands ennemis devaient être considérés comme des combattants ennemis. Je me dis que l'Allemagne allait peutêtre s'autoriser de ce principe pour prétendre que les navires marchands armés se mettaient dans le cas d'être coulés sans avertissement. Sur la sommation du département de l'Etat, je réclamai la mise en liberté immédiate des prisonniers du Yarrowdale. Elle fut accordée par l'Allemagne. Cependant, à la rupture des relations diplomatiques, les prisonniers libérés furent arrêtés de nouveau et ne furent relâchés de façon définitive qu'après notre départ. J'avais demandé à visiter le camp où ces prisonniers étaient internés, et,sachant où

était ce camp, j'y envoyai M. Ayrault et M. Osborne. L'autorisation arriva. Mais, le jour même, on donnait des ordres pour que les prisonniers fussent dirigés sur d'autres camps. M. Osborne et M. Ayrault avaient pu voir les prisonniers avant leur départ et purent ainsi rendre compte des conditions dans lesquelles ils se trouvaient.

Le 6 janvier, l'Association américaine du Commerce et du Négoce m'offrit un banquet à l'hôtel Adlon. La réunion donna lieu à une sorte de manifestation germanoaméricaine. Zimmermann y assista, bien qu'il dût quitter le banquet assez tôt dans la soirée pour se rencontrer avec le Ministre des Affaires Etrangères d'Autriche-Hongrie avec qui il avait rendez-vous. Assistaient également à ce dîner : Helfferich, Vice-Chancelier et Ministre de de f Intérieur ; le docteur Soif, Ministre des Colonies ; Sydow, Ministre du Commerce; Dernburg; von Gwinner, de la Deutsche Bank ; Gutmann, de la Dresdner Bank; von der Busche, sous-secrétaire d'Etat au Ministère des Affaires Etrangères ; le maire et le préfet de police de Berlin; le Président de la Chambre de Commerce de Berlin; von Stumm, sous-secrétaire d'Etat au Ministère des Affaires Etrangères, et de nombreux fonctionnaires de ce ministère. Parmi les convives se trouvaient également : Richter, sous-secrétaire d'Etat au Ministère de l'Intérieur ; le lieutenant-colonel Doeutelmoser, de l'état-major général ; les propriétaires et directeurs des principaux journaux de Berlin ; le comte Montgelas, le fonctionnaire spécialement chargé au Ministère des Affaires Etrangères des questions américaines ; des officiers de marine comme le capitaine Lans ; les correspondants des journaux américains en Allemagne ; et le prince Isenburg, qui se montrait en termes d'intimité cordiale avec les brasseurs George Ehret, de New- York, et Krueger, de Newark. On y voyait des personnalités du monde des lettres comme Ludwig Fulda, le capitaine Persius, le professeur Hans Delbrùck, le docteur Paasche, vice-président du Reichs-

tag, et bien d'autres personnalités encore, aussi connues que celles que je viens de citer.

Des discours Jurent prononcés par M. Wolf, président de l'Association américaine du Commerce et du Négoce ; lleliïerich, Zimmermann, von Gwinner et enfin par moi. La plus grande cordialité régna à table. Zimmermann lit allusion aux sentiments d'amitié qui nous unissaient l'un à l'autre et ajouta qu'il ne doutait pas un seul instant que nous arriverions à nous entendre pour tout mener à bien. Helfferich déclara dans son discours, qu'en apprenant l'allemand et en observant la vie allemande de près comme je l'avais fait, je me trouvais être un des rares diplomates qui, en venant en Allemagne, avaient pu se rendre un compte relativement exact de la vie allemande telle qu'elle se présentait et pénétrer, jusqu'à un certain point, la psychologie des Allemands. Von Gwinner prononça un discours en anglais, discours de table qui aurait fait honneur à l'orateur américain le plus disert. Dans la brève allocution que je prononçai, je déclarai que les rapports entre les deux puissances n'avaient jamais été meilleurs et que je n'avais pas le moindre doute que ces excellents rapports seraient maintenus aussi longtemps que des hommes comme Zimmermann — et d'autres que je nommai et que je déclarai être comme lui mes amis personnels — resteraient au pouvoir. Je parlai aussi des fonds que j'avais rapportés des Etats-Unis à l'intention des veuves et des orphelins d'Allemagne. La plupart des journaux allemands rendirent compte de cette manifestation de façon très aimable. Ils considérèrent naturellement mes paroles comme un témoignage d'amitié, Seul Reventlow prélendit qu'en parlant des membres du gouvernement comme je l'avais fait, j'étais intervenu dans les affaires intérieures de l'Allemagne. •

Ces discours et, en résumé, ce banquet, furent pour ainsi dire le dernier effort tenté, en désespoir de cause, pour maintenir les rapports amicaux entre les deux puissances. Les hommes d'expérience qui assistaient à ce diner

savaient aussi bien que moi que la guerre sous-marine — sans restrictions — avait été décidée et que seul un hasard heureux pouvait amener le parti militaire, sou-* tenu par une opinion publique savamment travaillée, à renoncer à l'adoption de cette mesure qui allait être prise en violation de la loi internationale et des principes de la civilisation. Le Jendemain du banquet, le Chancelier me fit appeler. Il approuva les paroles que j'avais prononcées et m'exprima ses remerciements. Tout semblait donc aller pour le mieux. Mais je crains que cette satisfaction ouverte n'ait été qu'une attitude et il est même fort possible que l'ordre de recommencer la guerre sans restrictions ait été donné aux commandants des soiis-marins la veille du banquet dont il a été parlé plus haut. Les Allemands croyaient que le Président Wilson avait été élu avec un mandat impératif qui l'obligeait à observer une attitude neutre à tout prix et qu'on pouvait insulter, railler et humilier l'Amérique impunément. Nous avions entendu parler de la reprise de la guerre sous-marine aVant même que ce dîner eût lieu et quelques jours après j'en avais avise le département de l'Etat par dépêche. Mes renseignements ne s'appuyaient pas spr des faits, bien entendu, mais sur des rapports qui semblaient dignes de foi et qui avaient été obtenus gràoe aux efforts méritoires de notre habile attaché naval, le commandant Gherardi, et ces renseignements étaient confirmés par les allusions que j'avais pu saisir en causant avec des personnalités allemandes disposant d'une certaine influence. Après le 6 janvier, Zimmerniann et certains autres fonctionnaires du Ministère des Affaires Etrangères continuèrent à m'assurer que le gouvernement ne songeait nullement à recourir à de pareils moyens. Et maintenant, en vérité, les efforts des Allemands en faveur de la paix étaient-ils sincères ou étaient-ils simulés ?

Du jour où le Chancelier s'était mis à parler de la paix, je lui avais demandé et j'avais demandé aux autres personnalités du pouvoir quelles étaient les conditions de paix

de l'Allemagne. Je n'ai jamais réussi à obtenir une réponse précise.

Quand il m'arrivait de demander au Chancelier si l'Allemagne était disposée à évacuer la Belgique, il répondait invariablement :

— Oui, avec des garanties.

Finalement, en janvier 1917, à un moment où il reparlait de la paix, je lui dis :

— Quelles sont ces conditions de paix auxquelles vous ne cessez de faire allusion ? Voulez-vous me permettre de vous poser quelques questions à ce sujet? Et tout d'abord, les Allemands sont-ils disposés à évacuer la Belgique ?

Le Chancelier répondit comme à son habitude:

— Oui, mais avec des garanties.

Je demandai :

— Quelles sont ces garanties ?

Il déclara:

— Il faut que nous ayons les forts de Liège et de Namur ; il nous faut d'autres forts et il faut que nous entretenions des garnisons sur tout le territoire belge. Les voies ferrées doivent nous appartenir aussi bien que les ports et certains autres moyens de communication. Il ne sera pas permis aux Belges de maintenir une armée, mais il faut qu'on nous permette de retenir des forces importantes en Belgique. Il faut que nous ayons le droit de contrôle sur le commerce de la Belgique.

Je répondis :

— Je vois que vous n'avez pas laissé grand'chose aux Belges, si ce n'est que le roi Albert sera autorisé à résider à Bruxelles avec une garde d'honneur !

Le Chancelier s'écria :

— Nous ne pouvons pas permettre à la Belgique de se tenir comme une sorte d'avant-poste (Voricerk) de la Grande-Bretagne.

Je répondis :

— Je ne pense pas que le peuple britannique désire de son côté qu'elle devienne un avant-poste de l'Allemagne,

d'autant plus que von Tirpitz a déclaré qu'il fallait conserver les côtes de Flandre afin de combattre la Grande- Bretagne et l'Amérique.

Je continuai :

— Et le nord de la France ?

Il répondit :

— Nous sommes disposés à évacuer le nord de la France, mais il faudra procéder à une rectification de la frontière.

Je demandai :

— Et la frontière orientale ?

Il déclara :

— Nous devons obtenir de ce côté une rectification importante, relativement à notre frontière.

Je demandai :

— Et la Roumanie ?

Il répondit :

— Nous laisserons à la Bulgarie le soin de traiter avec la Roumanie.

Je continuai :

— Et la Serbie?

Il déclara :

— On pourra autoriser le maintien d'une très petite Serbie, mais cette question relève de l'Autriche. On doit laisser à l'Autriche toute liberté d'agir à l'égard de l'Italie. Il faut que nous recevions des indemnités de tous les pays et que nous rentrions en possession de tous nos navires et de toutes nos colonies.

Il va sans dire que « rectification de frontière » est une expression de pure politesse et que c'est « annexion » qu'il faut lire.

Le 22 janvier 1917, notre Président, en s'adressant au Sénat, fit allusion à la note qui avait été envoyée le 18 décembre à toutes les Puissances belligérantes. En parlant de la réponse que les Puissances de l'Entente avaient faite à cette Note relative à la Paix, le Président vint à dire : « Nous approchons du moment où l'on

pourra discuter d'une façon précise les conditions d'une paix susceptible de terminer la guerre actuelle ».

Il parla de la bonne volonté témoignée à cet égard dos deux côtés, en disant : « Les Puissances Centrales se sont bornées à déclarer qu'elles étaient prêtes à se rencontrer avec leurs adversaires à toute conférence qui se réunirait pour discuter les conditions de la paix. Les Puissances de l'Entente ont répondu d'une façon beaucoup plus nette et ont formulé, en termes généraux, il est vrai, mais avec assez de précision pour y faire entrer des détails, les accords, garanties et actes de réparation, qu'elles considèrent devoir être les ' conditions indispensables d'un règlement satisfaisant. Nous approchons du moment où l'on pourra discuter d'une façon précise les conditions d'une paix susceptible de terminer la guerre actuelle. »

Le Président parla ensuite de la création d'une entente mondiale formée en vue de garantir la paix dans l'avenir et dit : « Il faut, d'abord, que la guerre actuelle prenne fin. Mais nous devons à la sincérité qui nous anime et à l'importance que nous attachons à la considération du monde de déclarer que notre participation à la paix future est soumise en grande partie à la façon dont la guerre prendra fin et aux conditions souscrites à cet effet. »

Le Président Wilson ajouta que les hommes d'Etat des puissances belligérantes avaient déclaré, des deux côtés, que leur but n'était nullement d'écraser leurs adversaires et il dit que ces assurances impliquaient que la prochaine paix devait être « une paix sans victoire ». Il dit également, en parlant de la Pologne : « Partout, les hommes d'Etat sont d'accord pour souhaiter l'établissement d'une Pologne unie, indépendante et autonome. » Il dit encore : « Tout grand peuple qui lutte à l'heure actuelle pour arriver à développer ses ressources et ses moyens avec l'ampleur nécessaire devrait avoir, dans la mesure du possible, un

débouché vers les grandes routes de la mer. » Dans le cas où le but ne pourra pas être atteint par une cession de territoire, l'accord pourra se faire, sans aucun doute, par le moyen d'une neutralisation des droits directs de passage. Et il termina en suggérant, en effet, que toutes les nations adoptent la Doctrine de Monroe et qu'aucune nation n'ait à chercher à expliquer la politique qu'il observe envers un autre peuple.

A la suite de l'ultimatum envoyé par l'Allemagne le 31 janvier, ]e Chancelier, au cours d'une conversation, me parla de cette Note du 18 décembre relative à la paix et du discours du 22 janvier. Je dois déclarer ici qu'à mon retour en Allemagne je m'étais très avancé en parlant au Chancelier et aux autres membres du gouvernement de l'impérieux' désir du Président de voir lapaix rétablie dans le monde. Je leur dis que j'étais sous l'impression que le Président était prêt à aller très loin pour contraindre toute nation qui refuserait une paix raisonnable ; mais en mémo temps je donnais à entendre aux membres du gouverne^ ment que l'élection n'avait modifié d'aucune façon la politique du Président et je les mettais en garde contre le danger que la reprise d'une guerre sous-marine sans restrictions allait offrir au point de vue du maintien des rapports qui avaient existé jusqu'ici entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Cependant, au cours de cet entretien qui eut lieu après le 31 janvier, le Chancelier déclara qu'il avait été contraint de recourir à la guerre sous-marine parce qu'il était évident que le Président se trouvait dans une situation à ne pouvoir rien accomplir en faveur de la paix. Il parla surtout du discours que le Président avait prononcé le 22 janvier et dit que, dans ce discours, le Président considérait la réponse des Puissances de l'Entente comme susceptible d'offrir une base pour la paix, thèse qui ne pouvait même pas être l'objet d'un examen de la part de l'Allemagne ; et il ajouta — et ceci est une critique qui m'a été formulée non seulement par lui, mais par de nombreux Allemands — qu'en parlant d'une

Pologne unie et indépendante, le Président parlait évidemment de reprendre à l'Allemagne cette partie de la Pologne qui avait été incorporée dans le royaume' de Prusse et l'accorder à ce nouveau royaume indépendant, ramenant ainsi la frontière allemande à deux heures d'auto de Berlin, et que, de plus, lorsque le Président parlait d'accorder à chaque nation un débouché vers la mer, il entendait par là que le port de Dantzig devait retourner à ce nouveau royaume de Pologne, accomplissant ainsi une sorte de mainmise sur un port prussien et retranchant en même temps la portion extrême de la Prusse orientale du reste du royaume.

Je répondis que ces objections me paraissaient être assez frivoles : que, tout naturellement, le Président en avocat habile qui cherchait à gagner sa cause, c'est-àdire à obtenir la paix, avait dit que toutes les parties en présence semblaient être d'accord pour que la paix fût conclue ; que, si l'Allemagne se bornait à faire une guerre défensive comme elle l'avait toujours prétendu, elle devait avoir été ravie en constatant que le Président avait déclaré que tout l'effort de l'Amérique était en faveur d'une paix sans victoire, paix faite pour rassurer l'Allemagne et lui enlever toute inquiétude au sujet de cet écrasement et de ce démembrement que les hommes d'Etat allemands avaient paru si souvent redouter. J'ajoutai que j'étais sûr que, lorsque le Président avait parlé d'une Pologne unie et indépendante, il n'avait pas songé à ce pays tel que celui-ci avait pu se présenter à une période particulière de son histoire, mais à la Pologne telle qu'elle avait été constituée par l'Allemagne et par l'Autriche; et qu'enfin, en parlant du droit d'une nation à posséder un débouché vers la mer, il pensait plutôt à la Russie et aux Dardanelles qu'à tel port prussien susceptible d'être utilisé en faveur de la Pologne.

Le Chancelier déclara que ce discours du Président au Sénat américain était une des principales raisons qui avaient amené l'Allemagne à une reprise de la guerre

sous-marine sans restrictions. Seulement, une difficulté se présente ici : c'est que les ordres pour la reprise de la guerre sous-marine sans restrictions avaient été lancés bien avant que l'Allemagne eût eu connaissance de la moindre partie du discours !

J'avais télégraphié à Washington, bien avant la prononciation de ce discours, les renseignements que le commandant Gherardi avait réunis à propos des ordres donnés aux sous-marins. Le lendemain du jour où j'avais reçu la note officielle allemande annonçant cette reprise, je me promenais après diner dans les rues de Berlin. Les rues étaient toutes blanches sous la neige. Au cours de ma promenade, je rencontrai une jeune Allemande qui, je le savais, était fort liée avec le Kronprinz. Elle revenait à pied de l'Opéra, où elle s'était justement trouvée en compagnie du Prince et se dirigeait vers la station du métropolitain, car à cette époque les taxis étaient devenus introuvables. J'allai vers elle. Aux premiers mots que nous échangeâmes, je lui parlai de l'ultimatum que j'avais reçu le soir même, à six heures, de Zimmermann, et je lui dis que, selon moi, c'était la rupture des rapports diplomatiques entre les deux puissances et notre départ forcé d'Allemagne. Elle témoigna la plus grande surprise en apprenant qu'on annonçait la reprise de la guerre sous-marine pour le 31 janvier et me dit que, s'étant trouvée quelques semaines auparavant chez la Kronprinzessin, elle avait entendu justement parler de la guerre sous-marine au cours de la conversation et que l'on disait, à ce moment-là, que la guerre allait commencer le 15 janvier, les ordres ayant été lancés pour cette date.

En tout cas, il est certain que les ordres avaient été donnés aux commandants de sous-marins bien avant le 31* et probablement vers le 15. Je suis convaincu que le seul objet que les Allemands avaient en vue, en faisant ces offres de paix, était d'essayer d'amener les Alliés à se réunir dans une conférence et, là, chercher à détacher

302 NÉGOCIATIONS DJPLOiUATIQUEg

quelqu» s-uns d'entre eux ou tout au moins un d'entre eux par l'offre d'une paix séparée; ou si ce projet échouait, les Allemands estimaient que ces offres de paix par filées*, mêmes créeraient un courant si favorable à leur égard qu'ils pourraient reprendre une guerre sous-marine sans restrictions contre la Grande-Bretagne sans avoir à entretenir la crainte d'une intervention de la part des Etals- L nis.

Dans la quinzaine qui précéda le 31 janvier, le docteur Soif me demanda si je ne pensais pas que les Etats-Unis pourraient autoriser l'Allemagne à reprendre la guerre sous-marine sans restrictions contre la Grande-Bretagne. Il ajouta que trois mois suffisaient pour amener la Grande- Bretagne à se mettre à genoux et pour terminer ainsi la guerre. En effet, von Tirpitz, le grand amiral von Meuster, les conservateurs, les ennemis du Chancelier et autres partisans de la guerre sous-marine avaient mené leur propagande d'une façon si habile que la nation allemande tout entière était arrivée à se persuader que la reprise d'une campagne sous-marine sans merci allait conduire les Allemands à réaliser la paix si ardemment désirée. Aucun gouvernement n'aurait pu résister au vœu si nettement exprimé par tout ce peuple qui réclamait l'adoption du moyen de guerre illégal, et cela parce qu'il était évident que l'armée et la marine aussi bien que la population civile estimaient qu'une guerre sous-marine sans restriction allait être couronnée de succès et suivie d'une paix glorieuse.

Mais cette paix n'était, bien entendu, qu'une paix allemande, une paix comme celle que le Chancelier m'avait esquissée; une paix qu'il était interdit aux Alliés et même au monde d'accepter; une paix qui aurait laissé l'Allemagne formidable et toute prête à entreprendre une guerre contre les nations de l'hémisphère occidental ; une paix qui aurait obligé tous les peuples, aussi longtemps que l'aristocratie allemande serait restée au pouvoir, à consacrer le meilleur de leur énergie, la période

la plus féconde de la vie humaine, aux préparatifs de la guerre.

Le 30 janvier, je fus prévenu de façon formelle que l'ultimatum allait être lancé le lendemain et, jugeant qu'un avis de cette sorte faisait certainement allusion à une reprise de la guerre sous-marine sans restrictions, j'avertis, par dépêche, les ambassadeurs et les ministres américains aussi bien que le département de l'Etat. Le 31 janvier, je reçus ce mot de Zimmermann :

« Le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères Zimmermann prie Son Excellence l'Ambassadeur des Etats- Unis d'Amérique de vouloir bien lui faire l'honneur d'une visite cet après-midi, à six heures, au Ministère des Affaires Etrangères.

« Wilhelmstrasse 75-16, Berlin, 31 janvier 4917. »

Je me rendis au Ministère des Affaires Etrangères à l'heure indiquée. Zimmermann me lut, dans le texte allemand, une Note du Gouvernement impérial annonçant la création de zones de guerre autour des territoires de la Grande-Bretagne et de la France et l'inauguration de la guerre sous-marine sans restrictions, fixée à minuit. Je ne présentai aucune observation, plaçai la Note dans ma poche et retournai à l'ambassade. Il était à peu près sept heures. Naturellement, la Note fut traduite aussitôt et transmise en toute diligence aux Etats-Unis. Après avoir envoyé la Note, j'eus une entrevue avec le Chancelier, entrevue au cours de laquelle, ainsi que je l'ai dit plus haut, il se mit à critiquer la note du 18 décembre relative à la paix, trouvant qu'elle n'était pas assez précise, et critiqua également le discours prononcé au Sénat le 22 janvier. Il ajouta qu'il estimait que la situation avait changé; qu'en dépit de ce que le Président avait déclaré dans la Note,qui avait précédé l'accord relatif au cas du Sussex, le Président était maintenant en faveur de la paix ; qu'il avait été élu sur le principe d'une poli*

tique de paix et qu'aucune difficulté ne surgirait. En me remettant la Note, Zimmermann m'avait dit que cette guerre sous-marine était une nécessité pour l'Allemagne, et que l'Allemagne était incapable de tenir encore un an en raison de la question des vivres. Il avait ajouté : « Accordez-nous deux mois de guerre sous-marine : dans trois mois, nous aurons terminé la guerre et obtenu la paix. »

Le samedi 3 février, le Président annonça au Congrès la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne. Naturellement, la nouvelle ne parvint à Berlin que le lendemain. Ce môme samedi, nous devions, Mme Gérard et moi, assister à une matinée théâtrale, en compagnie de Zimmermann et de Mme Friedlander-Fuld-Mitford. Nous allâmes prendre Mrae Mitford chez elle et nous nous rendîmes au théâtre, où nous vîmes représenter une pièce fort réussie — de Thoma, je crois — La Fille Prodigue [Die Verlorene Tochter).

Zimmermann n'assista pas à la représentation, mais vint nous rejoindre chez Mme Mitford. Après souper, le Ministre, tout en causant, me reparla de la Note adressée aux Etats-Unis et me dit :

— Eh bien, je puis vous l'avouer maintenant ! c'est de cette Note que je m'occupais tous ces temps derniers avec l'Empereur au grand quartier général ! J'ai été souvent tenté de vous tenir au courant de ce qui se passait, comme je le faisais autrefois ; mais vous auriez dit que nous marchions vers une rupture des relations diplomatiques et j'ai pensé qu'il valait mieux garder le silence. Mais, comme vous le verrez, tout ira bien. L'Amérique ne fera rien, car le Président est uniquement pour la paix. Tout marchera comme auparavant, vous verrez ! Je vous ai ménagé une entrevue avec le Kaiser pour la semaine prochaine au grand quartier général,et je vous le répète, tout ira à souhait.

Le lendemain, dimanche, nous eûmes à déjeuner deux

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Fac-similé de la ^ convocation adressée par le Secrétaire d'État

ZlMMERMANN A L'AMBASSADEUR GERARD, A L'EFFET DE LUI ANNONCER QUE LE GOUVERNEMENT ALLEMAND A RÉSOLU D'iNAUGURER UNE GUERRE SOUS- MARINE SANS RESTRICTION CONTRE LES ALLIÉS.

MÉ1IOIBES

NÉGOCIATIONS DIPLOMTTIQUES

Allemands, tous deux attachés au Ministère des Affaires Etrangères : l'un accompagné de sa femme, une Américaine ; l'autre, non plus, n'était pas tout à fait un étranger pour nous, car il avait séjourné aux Etats-Unis. Au moment même où nous nous dirigions vers la salle à manger, quelqu'un nous montra un exemplaire du B. Z. (le journal de midi). La feuille berlinoise contenait un récit qui semblait être le compte rendu exact de la rupture des relations diplomatiques par l'Amérique. Le lunch fut loin d'être gai. Les deux Allemands paraissaient très tristes et parlaient à peine, tandis qu'à mon bout de table je cherchais à entretenir la conversation avec le plus de politesse possible.

La dépêche officielle de Washington me parvint le lendemain matin. J'allai voir Zimmermann et je lui dis que j'étais venu pour lui demander mes passeports. Naturellement, Zimmermann avait déjà reçu la nouvelle et avait eu le temps de se composer une attitude. Les correspondants américains m'apprirent qu'en les recevant, la veille, il avait d'abord refusé de parler, qu'il s'était en suite montré assez violent dans ses propos et qu'il avait tini par manifester une profonde émotion. Je suis certain, d'après mes observations personnelles, que la rupture des relations diplomatiques lui causa la surprise la plus vive — à lui comme aux autres membres du gouvernement — et cependant je n'arrive pas à comprendre comment des hommes qui passent à juste litre pour être si intelligents aient pu penser que les Etats- L'nis d'Amérique supporteraient un pareil affront sans murmurer.

La police, qui avait toujours surveillé notre ambassade depuis le commencement de la guerre, avait été renfor-. cée de façon importante et ne se bornait pas à en surveiller l'entrée, mais se tenait aussi derrière et gardait même les abords dans les rues voisines. Cependant, la population de Berlin ne se livra à aucune manifestation. Le mardi après-midi, j'allai taire une promenade;

parcourant les principales rues de Berlin, sans être accompagné. A mon retour à l'ambassade, je trouvai le comte Montgeîas, qui m'attendait. Le comte Montgeîas était directeur aux Affaires Etrangères — avec le rang de ministre — du département chargé des questions américaines. Je voulus savoir de Montgeîas pourquoi je n'avais pas reçu mes passeports. 11 me répondit qu'on me faisait attendre parce que le gouvernement impérial ignorait la situation dans laquelle se trouvait le comte Bernstorff et que, d'après certaines rumeurs, les navires allemands qui se trouvaient en Amérique avaient été confisqués par le gouvernement américain. Je répliquai que j'étais convaincu que Bernstorff était l'objet du traitement lé plus courtois et que les navires allemands n'avaient pas été confisqués. Cependant, j'ajoutai :

- Je ne vois pas vraiment pourquoi je suis amené à réfuter ces nouvelles que vous faites courir au sujet de Bernstorff et des navires allemands ! il me semble que c'est à vous de prouver ces faits. En tout cas, pourquoi ne demandez-vous pas au gouvernement suisse , qui vous représente maintenant , de télégraphier à son ministre à Washington alin Je connaître les faits précis ?

Il répondit :

— Dame ! vous savez bien que les Suisses n'ont pas 'habitude d'envoyer des dépèches par câble !

Le comte Montgeîas sortit alors un document, qui était me confirmation du traité conclu entre la Prusse et les Itats-Unis en 1799, traité auquel on avait ajouté cérames clauses, qui me parurent vraiment extraordinaires. J me demanda de lire ce document d'un bout à l'autre vt de vouloir bien le signer ou de me faire autoriser à cet effet, et ajouta que, si je ne signais pas le dojument, les Américains éprouveraient de sérieuses diffiultés pour quitter l'Allemagne, les correspondants des burnaux américains tout particulièrement.

Après avoir lu le traité, je déclarai :

— Naturellement, je ne peux pas signer ceci sous ma propre responsabilité. D'autre part, je ne télégraphierai pas à mon gouvernement, à moins que je ne sois autorisé à télégraphier en chiffre, alin de pouvoir lui donner mon avis sur ce document.

Il répondit :

— C'est impossible.

Voici ce que disait le traité ;

« Accord entre l'Allemagne et les Etats-Unis d'Amérique RELATIVEMENT AU TRAITEMENT A APPLIQUER A LEURS CITOYENS RESPECTIFS ET AUX BIENS PERSONNELS DE CES DER- NIERS APRÈS LA RUPTURE DES RELATIONS DIPLOMATIQUES.

« Article I. — Après une rupture des relations diplomatiques entre l'Allemagne et les Etats-Unis d'Amérique, et dans l'éventualité d'une déclaration de guerre entre les deux Puissances, les citoyens de chacune des deux Puissances et leurs biens personnels situés sur le territoire de l'autre Puissance seront traités selon l'article 23 du Trailé d'Entente Cordiale et de Commerce conclu entre la Prusse et les Etats-Unis le 11 juillet 1799, avec les clauses explicatives et supplémentaires suivantes.

«Article II. — Les commerçants allemands aux Etats- Unis et les commerçants américains en Allemagne seront | maintenus sur un pied d'égalité, à tous les points de vue, i avec les personnes mentionnées à l'article 23, relative- j ment au traitement qui doit être appliqué à leurs personnes et à leurs biens. Par conséquent, ils auront le droit de rester et de continuer leur commerce dans le pays où ils résident, même après que le délai indiqué dans l'article 23 sera écoulé. Les commerçants, aussi bien que les* autres personnes mentionnées à l'article 23, sont suscep tibles d'être exclus des places fortifiées ou de tout autre endroit offrant une importance quelconque au point de? vue nn'i'r.ii'C".

NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES WJ

« Article III. — Les Allemands aux Etats-Unis et les Américains en Allemagne pourront quitter le pays où ils résident dans le délai et par les routes que les autorités compétentes leur assigneront. Les personnes en partance auront le droit d'emporter leurs biens personnels, y compris l'argent, les valeurs et les comptes de banque, exception faite des articles dont l'exportation est interdite,

d'après les clauses générales.

« Article IV. — La protection des Allemands aux Etats- Unis et des Américains en Allemagne, et celle de leurs biens, seront garanties d'après les lois existantes dans les pays respectifs. Relativement à la jouissance de leurs droits et des recours que la loi leur assure à ce sujet, ils ne seront soumis à aucune restriction en dehors de celles qui sont appliquées aux résidents neutres; par conséquent, ils ne doivent pas être transférés dans des camps de concentration, leurs biens personnels ne doivent pas être mis sous séquestre ou en liquidation ou soumis à tout autre transfert obligatoire, sauf pour les cas qui, sous les lois existantes, sont également applicables aux neutres. En règle générale, les biens allemands aux Etats-Unis et les biens américains en Ailemagne ne seront pas soumis à la séquestration ou à la liquidation ou à tout autre transfert obligatoire, sous d'autres conditions que celles applicables aux biens des neutres.

« Article V. — Les brevets et autres privilèges possédés par des Allemands aux Etats-Unis ou par des Américains en Allemagne ne seront pas déclarés nuls, pas plus que l'exercice de ces droits ne sera gêné, ou ces droits transférés à autrui sans le consentement de la personne intéressée, à la condition qu'ils restent soumis aux règlements établis exclusivement dans l'intérêt de l'Etat.

« Article VI. — Les contrats passés entre Allemands et Américains soit avant, soit après la rupture des relations diplomatiques^ aussi bien que les accords de

toutes sortes, passés entre Allemands et Ame'i îcai.is , ne seront pas considérés comme nuls, sans objet ou en suspens, sauf lorsqu'ils relèveront de considérations applicables aux neutres. De même, les citoyens de chacune des Puissances ne seront pas gênés dans l'accomplissement des engagements qui résultent de pareilles obligations, soit par des sommations ou par d'autres moyens, à moins que ces mesures ne soient applicables aux neutres.

« Article VIL — Les stipulations de la sixième Convention de La Haye, relatives au traitement à appliquer aux navires marchands ennemis à l'ouverture des hostilités, s'appliqueront aux navires marchands de chacune des deux Puissances ainsi qu'à leurs cargaisons. Ces navires peuvent ne pas être astreints à quitter le port où ils se trouvent, à moins qu'ils ne reçoivent en même temps un laissez-passer, reconnu comme valable par toutes les Puissances maritimes ennemies, pour un port de leur pays d'origine ou le port d'un pays allié, ou pour un I autre port du pays où le navire se trouve

« Article YIÏI. — Les règlements contenus dans le chapitre III delà troisième Convention de La Haye, relatifs à certaines restrictions à apporter dans l'exercice du droit de capture dans la guerre maritime, s'appliqueront aux capitaines, aux officiers et au personnel des équipages des navires marchands, spécifiés dans l'article 7, et des navires marchands qui pourraient être capturés au cours d'une guerre.

« Article IX. — Cet accord s'appliquera également aux colonies et autres possessions situées à l'étranger de chacune des deux Puissances.

« Berlin, février 1917 . »

Je déclarai :

— Je ne télégraphierai rien du tout! Pourquoi venezvous m'offrir un projet de traité après la rupture de

nos relations «diplomatiques, et demander à un ambassadeur, retenu prisonnier, sa signature? Les prisonniers ne signent pas de traités ! Un traité signé par un prisonnier n'aurait aucune valeur. 9 J'ajoutai :

— Après avoir entendu votre menace à l'égard des Américains que vous voulez retenir ici et après avoir pris connaissance de ce traité, je déclare que même si j'étais autorisé à le signer je refuserais péremptoirement de mettre mon nom au bas d'un tel document !

Montgelas paraissait plutôt décontenancé et, dans son trouble, s'en alla en me laissant le document, qu'il avait certainement l'intention de remporter en cas de refus. Montgelas était un homme fort agréable. Je crois qu'il ne s'était jamais mépris sur l'attitude qu'allait adopter l'Amérique et qu'il avait fait part de ses impressions, en se montrant hostile aux actes de terreur, tels que le torpillage de la Lmitania et la reprise de la guerre sous-marine sans restrictions. Je suis certain qu'un homme de ce caractère n'a accepté qu'avec répugnance la pénible corvée de soumettre un pareil traité à ma signature. Je m'empresse de déclarer, ici, que les correspondants des journaux américains les plus germanophiles eurent une attitude très digne, la même attitude que leurs autres confrères. Tous me supplièrent de ne pas songer à eux, pas plus qu'à leur liberté, du moment que les intérêts de l'Amérique étaient enjeu.

Aussitôt que les relations diplomatiques eurent été rompues — el je les avais rompues formellement non seulement dans mon entretien avec Zimmermann le lundi matin, mais en requérant mes passeports par écrit le soif du même jour — notre service télégraphique spécial fut supprimé. Il ne me fut même pas permis d'expédier des dépêches aux Consuls américains établis sur le territoire de l'Allemagne, à qui j'avais à donner des instructions. Le courrier fut également supprimé, ainsi que le téléphone. Mes serviteurs n'avaient même pas le droit de se

servir du téléphone de l'hôtel voisin. Nous achevâmes, dans l'intervalle, nos préparatifs de départ. Nous prîmes nos dispositions pour confier les intérêts américains aussi bien que ceux de la Roumanie, de la Serbie et du Japon, à l'ambassade d'Espagne et les intérêts de la Grande- Bretagne à la légation des Pays-Bas. J'ai déjà dit que j'étais certain que l'ambassadeur Polo de Bernabe protégerait fidèlement les intérêts des Etats-Unis et je crois que le baron Gevers défendra résolument la cause des prisonniers britanniques. Nous vendîmes nos automobiles. Deux superbes chevaux de selle, qui avaient été primés — l'un, originaire de Kentucky et l'autre de Virginie — et que j'avais ramenés d'Amérique — se trouvèrent destinés à monter sur la scène. Je les vendis, en effet, au propriétaire du cirque de Berlin ! Nous donnâmes les trois tonnes de denrées, que nous avions rapportées avec nous des Etats-Unis, à nos collègues du corps diplomatique, c'est-à-dire à nos collègues d'Espagne, de Grèce, des Pays-Bas et des Républiques du Centre et du Sud de l'Amérique. Je comptais de nombreux amis parmi les diplomates des deux Amériques, qui étaient tous des hommes de valeur et occupaient une situation personnelle dans leur propre pays. La plupart d'entre eux sont trop au courant des desseins formés par les pangermanistes allemands contre l'Amérique Centrale et l'Amérique du Sud pour qu'il y ait lieu d'insister à ce sujet.

Finalement — le vendredi matin, je crois — M. Oscar King Davis, correspondant du New-York Times, reçut un radiotélégramme de M. van Anda, directeur du New- York Times, lui disant que Bernstorff et son personnel étaient l'objet d'un traitement des plus courtois et que les navires allemands n'avaient pas été confisqués. Dans la soirée, notre téléphone fut rétabli et il nous fut permis de prendre connaissance de nos dépêches et d'envoyer des dépêches ouvertes aux consuls, etc., sur tout le territoire allemand ; on nous avertit en même temps qu'on nous autoriserait probablement à partir le lendemain dans

la soirée. Toujours suivi par des espions, j'allai faire mes adieux à mes collègues du corps diplomatique, c'està-dire à tous ceux que je pus rencontrer. Le lendemain samedi, me disant qu'en dépit des mesures ridicules qu'on avait prises à notre égard — en supprimant notre courrier et notre téléphone et en me retenant à Berlin pendant près d'une semaine — je me mettrais en route de bonne humeur, je priai mon serviteur de s'enquérir par téléphone siZimmermann et le Chancelier étaient disposés à me recevoir. J'eus avec l'un et l'autre des entretiens agréables, — chacun des entretiens durant une demiheure... Je dis au Chancelier, de façon expresse, que j'étais venu lui faire mes adieux, à titre personnel et non pour donner matière à un Livre Blanc et que tout ce qu'il me dirait serait accueilli par moi à titre confidentiel. J'allai voir également le docteur Zahn, du Ministère des Affaires Etrangères, qui avait réglé les détails de notre départ et je lui offris un étui à cigarettes en or, que je le priai de vouloir bien accepter comme souvenir.

Au dernier moment, les Allemands autorisèrent un certain nombre de Consuls et d'employés qui avaient travaillé à l'ambassade ainsi qu'un certain nombre d'Américains qui habitaient Berlin, à profiter de notre train. Ce train, qui quitta la Potsdamer Station à 8 h. 10 du soir, emportait ainsi environ cent vingt voyageurs. L'heure de notre départ n'avait pas été annoncée officiellement et ce départ ne donna lieu naturellement à aucune manifestation, bien que le nombre inusité d'autos rangés devant l'ambassade eût pu éveiller l'attention et attirer la foule. Au fait, pendant toute cette semaine où j'avais été retenu à Berlin, je m'étais promené par la ville, l'aprèsmidi comme le soir, allant et venant, entrant dans les magasins, sans être une seule fois l'-objet d'une démonstration hostile.

Il y avait, à la gare, une foule énorme Tous les membres de l'ambassade d'Espagne, des légations des Pays-Bas et de Grèce* et nombre de nos collègues des légations de l'Ame-

rique Centrale et de l'Amérique du Sud étaient venus nous saluer à notre départ. Le Ministère des Affaires Etrangères allemand était représenté par Montgelas, le docteur Roediger. Prittwitz et Horstmann. Comme le train se mettait en marche, nous fûmes l'objet d'une maniiestation chaleureuse de 'la part d'un certain nombre de nos compatriotes qui. restant à Berlin, étaient venus assister eux aussi à notre départ. Le gouvernement allemand avait chargé deux officiers de nous accompagner pendarit tout le cours du trajet. L'un, le major von der Hagen, avait été envoyé par l'Etat-Maj or général; l'autre, lé baron Wernher von U\v- YYâchendorf, représentait le Ministère des Affaires Etrangères. Le choix de ce dernier était une attention de la part du Ministère, car cet oflicier ne pouvait qu'être fort bien disposé envers nous : en ellèt. prisonnier en Angleterre, il avait obtenu son échange par notre entremise. J'avais commandé toute une provision de Champagne et de cigares. Les officiers commencèrent par nous inviter à vider une coupe de Champagne avec eux dans le wagon-restaurant : puis, ils vinrent nous rejoindre dan- le w agon-salon que nous occupions au bout du train.

Le voyage ne fut marqué par aucun incident. Nous aperçûmes, à certains arrêts du train, des groupes, qui se tenaient en dehors de la gare et nous regardaient fixement, mais qui ne se livraient à aucune démonstration. Nous traversâmes le Wurtemberg et pénétrâmes en Suisse parla voie de SchafFhouse. Les deux officiers nous quiil«;unt au dernier arrêt allemand. J'avais pris la précaution de m'informer de leur nom, à Berlin, avant notre départ. Comme ils nous faisaient leurs adieux, je leur offris à chacun un étui à cigarettes en or avec leur nom inscrit sur le couvercle ainsi que la date de notre voyage. Au premier arrêt en Suisse, nous lûmes salués par des troupes. Le colonel commandant en chef — car il n'y a pas de généraux en Suisse — et plusieurs olfloiers d'Etat-Major prirent place avec nous dans le train et nous

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