Le Roi à villars, février
3 . Lettres de Mme de Villars à Mme de Coulanges, édit. Courtois, p. 167-170.
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la première. Les préparatifs, les paquets, les mauvais temps, retardèrent son départ jusqu'à la fin de mai. La Reine lui témoigna des regrets qui parurent sincères. Elle aurait voulu garder sa fille auprès de sa personne, en qualité de dame d'honneur; mais Mme de Villars eut la sagesse de refuser une fonction dont son état de fortune ne lui permettait pas de soutenir les charges et qui laissait l'avenir de sa fille fort incertain '.
Le séjour du marquis de Villars à Madrid se prolongea jusqu'à la fin de l'année. Louis XIV n'était pas pressé de lui donner un successeur. L'éloignement de sa femme constituait, pour le moment, une satisfaction qu'il jugeait suffisante; il ne voulait passe priver des services d'un ambassadeur expérimenté : c'était le moment où il préparait l'annexion de Strasbourg; il savait que de grands efforts étaient faits pour réunir dans une ligue défensive l'Espagne, l'Angleterre, l'Empire et la Hollande. Il tenait à avoir à Madrid un ambassadeur en état de le renseigner et de déjouer les tentatives faites pour créer des prétextes à rupture. Les occasions de conflit étaient quotidiennes : en Flandre, sur la frontière de Biscaye, sur mer, à Madrid même, où la question des franchises et immunités diplomatiques
I . La nomination avait eu lieu, et la Gazette de France du 5 octobre 1680 l'avait enregistrée; mais elle ne fut suivie d'aucun effet. Charlotte de Villars rentra en France avec sa mère et épousa, quelques années après, Louis-Jacques de Vogué, seigneur de Gourdan. Sœur préférée du maréchal, elle s'établit avec lui et tint compagnie à sa femme pendant ses longues absences.
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était mal réglée. Les incidents se produisaient à chaque instant, mettant à l'épreuve la sagacité, la patience et la fermeté de Villars.
Il suffira d'en citer un pour montrer à quelles surprises étaient exposées à cette époque les relations de deux puissances amies et en état de paix. On sait que Louis XIV, après avoir arraché à Philippe IV la reconnaissance de la préséance de ses ambassadeurs, prétendit au salut des vaisseaux de guerre espagnols : des instructions envoyées aux chefs d'escadre, en 1680, leur faisaient un devoir d'exiger cette marque de déférence militaire. En vertu de ces ordres, le chevalier de Coëtlogon, commandant un vaisseau du Roi de trente-huit canons, rencontrant, le 50 juillet 1681, deux frégates espagnoles, entre Malaga et Gibraltar, exigea d'elles le salut; sur leur refus, il les canonna, leur mit quarante-trois hommes hors de combat et les aurait sans doute coulées si, meilleures marcheuses que le vaisseau, elles n'eussent gagné le large. Louis XIV se montra très irrité de l'insulte faite à son pavillon et enjoignit à Villars de demander la punition du commandant espagnol : on trouva sans doute, à Madrid, que la leçon sanglante infligée par le chevalier de Coëtlogon était une punition suffisante ; Villars n'insista pas, et le Roi s'en tira en déclarant qu'il continuerait à se faire justice lui-même.
Les derniers mois du séjour de Villars à Madrid furent très pénibles : il était gardé à vue dans sa maison, suivi dans la rue par des espions, mis dans l'impossibilité d'avoir ni
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relations sûres, ni commerce sérieux avec personne. L'arrivée de M. de la Vauguyon, à la fin de décembre, vint le délivrer. Il prit congé de la Reine le 51 décembre; elle lui remit, pour Louis XIV, la lettre suivante, entièrement écrite de sa main :
Au Roi Trcs Chrétien Monsieur mon frères onde et beau-frère.
De Madrid, ce 31 décembre 1681.
« Je ne laisserai pas passer l'occasion que j'ai d'écrire à Votre Majesté, par Villars, sans le faire ; car c'est pour moi un plaisir singulier de pouvoir dire à Votre Majesté les sentiments que j'ai de reconnaissance et de respect. J'ai chargé Villars d'assurer Votre Majesté de l'estime et de l'amitié que j'aurai toute ma vie pour Elle. Je puis dire à Votre Majesté qu'il mérite qu'Elle se souvienne de lui, car on ne peut pas mieux s'acquitter de son devoir qu'il a fait et avec beaucoup de zèle. Au reste, Monsieur, je n'aurais pas manqué d'écrire à Votre Majesté pour me réjouir avec Elle de la grossesse de ma cousine', si la crainte que j'ai d'importuner Votre Majesté trop souvent ne m'en eût empêché : mais puisque je le puis faire présentement, Votre Majesté peut croire que personne n'a plus de joie que moi de tous les sujets qu'Elle en a et particulièrement celle-ci, puisqu'il ne manquait à Votre Majesté que d'être grand-père et que c'est aussi un très grand bonheur pour toute notre maison, par conséquent pour moi qui aime son agrandissement et tout ce qui regarde Votre Majesté. C'est
I. Anne-Marie-Christine- Victoire de Bavière, mariée au Dauphin le 7 mars 1680, alors enceinte du futur duc de ■ Bourgogne qui devait naître le 6 août 1682.
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ce que je la supplie de croire et que Votre Majesté me continue toujours sa précieuse amitié'. ■»
Cette lettre est bien précieuse : elle honore Villars par la haute approbation qu'elle renferme de toute sa conduite ; elle est bien touchante par les sentiments qu'elle exprime et par ceux qu'elle laisse deviner.
Les lettres de Marie-Louise sont extrêmement rares; aussi nous saura-t-on gré, je pense, d'interrompre un instant notre récit pour donner une autre lettre écrite par elle au Roi, et qui complète le portrait que nous avons essayé de tracer d'elle. Quatre années se sont écoulées depuis le départ de Villars : nous sommes en septembre i68^: la Reine était alors dans une des périodes les plus aiguës de sa lamentable vie : l'ambassadeur d'Autriche Mannsfeld et la Reine mère avaient excité contre elle une violente cabale ; les accusations les plus odieuses circulaient, le peuple l'insultait publiquement ; sa vie était menacée : la pauvre femme, malade, maigrie, inquiète, s'était rapprochée de l'ambassadeur de France, Feuquières ; l'instinct de conservation lui avait rendu le sentiment des réalités; elle luttait ; s'efforçant de reprendre de l'empire sur son mari, de le maintenir dans les voies de la politique française; s'entendant avec Feuquières pour déjouer les intrigues de Mannsfeld et soutenir les droits de la France à la succession éventuelle de la couronne. Une
I. Archives des affaires étrangères. Espagne, 67, f» 393. La lettre n'est pas signée, mais elle porte deux cachets aux armes d'Espagne et d'Orléans.
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odieuse machination fut ourdie : il y avait à Versailles un exempt des gardes du corps, de la compagnie de Noailles, le chevalier de Saint-Chamans, qui professait le culte le plus tendre et le plus ridicule pour la Reine; il commandait le détachement qui l'avait escortée jusqu'aux Pyrénées; il était revenu de ce voyage la tête tournée et avait le tort de faire montre de ses sentiments exaltés'. On imagina de faire adresser de Madrid, à ce fou, deux lettres supposées de la Reine, et conçues dans les termes les plus compromettants pour son honneur. Saint-Chamans ne put s'empêcher de les montrer ; le Roi fut informé de leur contenu et les crut authentiques ; il adressa à Feuquières une lettre triste et sévère avec l'ordre de la montrer à la Reine ; l'ambassadeur s'acquitta de cette pénible mission avec tout le tact désirable. La Reine bondit sous l'outrage et écrivit au Roi la belle lettre qui suit , toute vibrante d'indignation légitime, où elle se montre véritable fille de France, pénétrée de la grandeur de sa race, résignée à sa triste vie, digne de compassion et de respect. L'original, conservé aux Archives des affaires étrangères-, est tout entier chiffré de la main de Feuquières.
La reine d'Espagne à Louis XIV.
i II ne sera pas difficile à Votre Majesté de s'imaginer l'affliction où je suis de voir qu'Elle me soupçonne
1. Saint-Simon, X, 149. — Nouvelles lettres de la duchesse d'Orléans, édit. Brimet, 25 avril 1681