‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 16 sur 77 · Espagne, t. 71, f · texte numérisé non relu

Espagne, t. 71, f

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d'une chose si indigne d'une personne comme moi. Je ne puis m'empêcher de lui témoigner ma plus juste douleur de voir que Votre M-ajesté n'a pas toute l'estime qu'elle devrait avoir d'une conduite qui est des plus régulières et qui n'est pas des plus aisées. Cependant, je n'ai d'application qu'à chercher les moyens de vous plaire par les soins extrêmes que j'ai qu'on ne puisse trouver à redire à aucune de mes actions, et le roi d'Espagne pourrait dire à Votre Majesté, si elle voulait, qu'il est très content de moi et que je ne songe qu'à conserver son amitié ; mais comme je suis assezmalheureuse pour avoir eu des gens auprès de moi assez perfides et assez abominables pour me vouloir perdre ici par des inventions pernicieuses, je ne m étonne point. Monsieur, qu'ils mettent tout en usage pour me faire perdre 1 estime et l'amitié de Votre Majesté. Ils ne savent que trop qu'ils ne me sauraient faire un plus sensible déplaisir, puisqu'ils n'ignorent pas que l'estime et l'amitié de Votre Majesté me sont plus chères que la vie et ils ont supposé les deux lettres que vous croyez être de moi. Je supplie Votre Majesté de les vouloir avoir entre ses mains et de me faire la grâce de me les envoyer pour convaincre ces monstres. Non, ils ne peuvent être nommés autrement, après tous les crimes qu'ils ont commis, et je ne vivrai point que je ne sache si Votre Majesté est persuadée de la fausseté de ce qu'on lui fait croire contre moi. M. l'ambassadeur ne voulait pas que je vous écrivisse ; mais le grand désir que j'ai que Votre Majesté sache que rien n'est plus faux que ce qu'Elle croit et le désespoir oi!i je suis de voir que Votre Majesté doute un moment de ma bonne conduite fait que je ne suis pas en ceci son conseil, quoique je me trouve très bien de ce qu'il me dit dans les autres choses ; mais dans celle-ci il faut que ce soit moi-même, et je ne puis songer à l'injustice que Votre Majesté me fait (si j ose le dire ainsi) sans être outrée de douleur. Hélas ! je me faisais plaisir de toutes mes

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peines, croyant que Votre Majesté m'en saurait gré, mais je vois bien que je ne suis pas heureuse ! bien éloignée de cela, puisque Votre Majesté croit une chose de moi qui me fait trembler à y penser seulement, et si Elle me connaissait bien Elle me ferait plus de justice qu'Elle ne me fait, car je suis si jalouse de ma gloire et je l'aime à un point que je ne ferai jamais rien qui la puisse ternir. La vie aussi ne m'est pas si insupportable que j'aie envie de la perdre, et pardessus tout cela, j'ai un si grand désir de plaire à Votre Majesté que je ne ferai de ma vie rien qui lui puisse être désagréable et je lui demande la grâce de se détromper sur les rapports qu'on lui a faits de moi, car, en vérité, c'est une des plus grandes et des plus épouvantables méchancetés que l'on puisse s'imaginer. Si j'étais dans un état plus tranquille, je supplierais Votre Majesté d'avoir pitié de ce royaume-ci pour l'amour de moi ; mais je n'ose, quoique je croie que Votre Majesté a la bonté de se souvenir que j'ai l'honneur d'être sa nièce, et que tout mon bonheur dépend de Votre Majesté. Elle doit croire aussi que je m'estime beaucoup plus d'être née princesse de son sang que le rang que je tiens dans le monde, que je dois aussi à Votre Majesté. Elle ne trouvera jamais en moi d'ingratitude, mais une très grande reconnaissance à toutes les bontés qu'Elle a pour moi que j'essayerai de mériter par toute l'application possible à plaire à Votre Majesté, afin qu'Elle me juge digne de lui être si fort attachée par le sang et qu'Elle me continue toujours sa précieuse amitié.

Cette lettre est fort belle et toute à l'honneur de Marie-Louise ; elle justifie complètement l'infortunée reine des accusations trop légèrement portées contre elle ; mais en même temps elle montre au milieu de quelles basses intrigues s'est terminée sa vie et explique que

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ses contemporains aient pu attribuer sa mort à un crime.

Revenons à Villars ; il arriva à Versailles vers la fin de janvier 1682, porteur de son précieux autographe. Il fut très bien reçu par le Roi et destiné à de nouvelles missions. Le poste d'ambassadeur en Danemark, étant venu à vaquer, lui fut donné : ses instructions sont datées du 6 mai 1683. Elles avaient été rédigées pour M. de Harlay de Bonneuil, ambassadeur près de la diète germanique : on se contenta de rayer le nom de Harlay et de le remplacer par celui de Villars ; la cause de cette mutation n'est pas indiquée; on peut supposer qu'elle fut inspirée par le désir de ne pas laisser sans emploi l'ambassadeur rappelé de Madrid, mais honoré de l'estime du Roi. Cette estime se manifestait le lendemain par une nouvelle faveur : un brevet du 7 mai nommait Villars conseiller d'État d'épée '.

Il partit seul pour Copenhague ; Mme de Villars ne l'accompagna pas; est-ce souvenir des échecs subis à Turin et à Madrid par sa diplomatie personnelle, ou lassitude des voyages lointains i: Nous ignorons la cause qui la retint. Elle n'aurait trouvé à la cour de Copenhague ni les difficultés d'étiquette , ni les occasions de briller, ni les missions délicates qui avaient à la fois donné tant d'intérêt et tant de souci à ses précédentes ambassades.

Les affaires que Villars avait à traiter étaient d'ordre tout spécial : elles étaient com-

I . On sait que le Conseil d'État, sur vingt et un conseillers, n'en comptait que trois d'épée.

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pliquées comme l'ordre de choses créé par le morcellement des États germaniques. Elles offrent un curieux exemple des menus détails dont se composait la politique extérieure de la France, et montrent combien les fils en étaient enchevêtrés. La^lutte de la maison de Bourbon et de la maison d'Autriche s'étendait aux plus petites cours par l'intérêt qu'avaient les deux rivales à se ménager partout des alliances. L'Empire s'était assuré le concours éventuel de la Suède, en cas de reprise des hostilités; aussitôt Louis XIV avait sollicité le concours du Danemark et l'avait obtenu à beaux deniers comptants; le Hanovre s'était déclaré pour l'Autriche; Louis XIV lui opposait le Brandebourg. Le roi de Danemark convoitait les provinces continentales de la Suède, l'électeur de Brandebourg aussi; Louis XIV aurait préféré les voir s'agrandir l'un et l'autre aux dépens du Hanovre ou de Hambourg; le duc de Brunswick, le duc de Lunebourg avaient aussi leurs convoitises : tous ces petits princes négociaient les uns avec les autres et les uns contre les autres, tout en cherchant à tirer le plus d'argent possible de la France ou de l'Empire.

Villars devait mettre un peu d'ordre dans cette confusion d'intérêts et d'intrigues, modérer les impatients, empêcher les conflits, travailler au maintien de la paix, tout en préparant les éléments de la guerre.

Nous ne le suivrons pas dans ces négociations confuses dont l'intérêt est bien diminué aujourd'hui; nous ne le suivrons pas davantage dans

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les pérégrinations que lui imposaient les habitudes nomades du Roi. Chaque année, la Cour parcourait les vastes domaines qui s'étendaient des bords de l'Elbe au pôle Nord, « faisant, écrit Villars au Roi, sept à huit « cents lieues commodément dans des chariots « de poste, sans qu'il en coûte rien à personne, « hors à moi qui en suis accablé. Il y a cinquante « officiers français qui n'ont de retraite et à « manger que chez moi, un équipage de guerre « que je traîne partout, une famille séparée et « des enfants qu'il faut que je soutienne dans le « service qu'ils ont l'honneur de rendre à Votre « Majesté.» Villars négociait entre deux étapes; mais les fatigues du voyage finirent par ébranler sa santé : une maladie de trois mois suspendit tout travail ; un important événement vint d'ailleurs modifier la situation respective des parties et diminuer l'intérêt qu'elles avaient à acheter le concours des petits États du Nord : la conclusion de la trêve dite de Rdtisbonne ; voici en quels termes Louis XIV l'annonça à Villars, le 31 août 1684 : •

a Les traités de trêve ont été signés le 1 j de ce mois... Vous pouvez bien juger que mon principal soin sera de maintenir le repos que je viens d'affermir par cette trêve dans toute la Chrétienté ; et comme l'en demande la garantie dans toutes les cours où j'ai des ambasadeurs ou des ministres, et même à la diète de Ratisbonne, j'ai lieu de croire que la sincérité de mes intentions se faisant si bien connaître par cette demande, elles seront secondées par la plus grande partie des princes et États de l'Empire, et qu'ainsi il ne sera pas nécessaire d'un grand entretien de troupes pour maintenir la tranquillité publique. »

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Les adhésions que le Roi sollicitait arrivèrent en foule et confirmèrent ses espérances pacifiques; à mesure qu'il les enregistrait, il écrivait à Villars de ralentir ses négociations, de laisser entendre que les contingents danois ou brandebourgeois cessaient d'être nécessaires, que le payement des subsides convenus ne saurait se continuer bien longtemps. Le moment vint où il suspendit toute négociation. La présence de Villars n'était plus indispensable à Copenhague ; le Roi mit fin à sa mission.

Villars se mit en route à la fin de juin 1685. A Hambourg, il rencontra Cheverny qui venait le remplacer, et le jeune Torcy qui allait porter au roi de Danemark, à l'occasion de la mort de sa mère, les compliments de condoléance de Louis XIV. Le neveu de Colbert débutait dans la carrière qu'il devait illustrer. Villars la quittait : le dernier acte diplomatique du vétéran fut de donner au débutant les renseignements qui devaient le guider dans l'accomplissementde sa première mission. • Pierre de Villars eut un autre débutant à. initier aux traditions de la carrière : son propre fils; nous avons raconté ailleurs les missions du futur maréchal '. Heureusement pour le salut de la France et pour sa propre gloire, Louis-Hector ne déposa pas complètement son épée en prenant la plume du diplomate et la retrouva quand le jour des grandes guerres fut revenu.

Quant à Pierre de Villars, il ne quitta plus

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