ETAT DE LA COUR D ESPAGNE EN L ANNEE
Le Roi est entré dans sa dix-neuvième année le 7" novembre de l'année passée 1 679 ' . Il est d'une taille au-dessous de la médiocre, assez menu et paroît un peu boiteux, peutêtre par une habitude de marcher mal. Comme on ne s'est appliqué dans sa jeunesse qu'à le faire vivre sans penser à son éducation, il ne sait aucun exercice et n'a pas la moindre connoissance de science ni de lettres, à peine sait-il lire et écrire. Il a le visage d'une longueur extraordinaire, étroit et maigre, dont les traits démesurés lui forment une physionomie bizarre.
La Reine, âgée de dix-huit ans, est une princesse bien faite; elle manquoit d'un bon embonpoint en France, mais il lui en est venu en Espagne, sans diminuer rien de la beauté de sa taille. Elle a de la vivacité et une dis-
I. Charles II, fils de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, né à Madrid le 6 novembre 1661, mort à Madrid le 1" novembre 1700. Son portrait par Claudio Coello (Musée du Prado) le représente à peu près à l'âge qu'il avait en 1679. Il est beaucoup plus jeune dans celui de Carrefio (Musée du Prado) et dans la gravure de Villafranca (en tète des Reinados de menor edad par Francisco Ramos del Manzano, Madrid, 1672) où figure aussi sa mère.
position naturelle pour toutes les choses d'agrément et déplaisir. Elle danse bien, touche bien divers instruments; il lui paroit de l'esprit, de l'imagination, de la facilité et de quoi faire une princesse accomplie, si elle vouloit se former quelque règle et employer son esprit à gouverner son humeur et son cœur'.
La Reine mère, âgée d'environ quarantecinq ans, est d'une taille médiocre et bien faite, paroissant moins jeune qu'elle n'est. Sa santé est généralement bonne, hors qu'elle est souvent incommodée d'une violente migraine. Quoiqu'elle semble fort froide, elle a néanmoins les manières douces et honnêtes-.
Le duc de Médina Celi , déclaré premier ministre le 2r de février 1680, est âgé de quarante-cinq ans, de petite taille, agréable et même beau dévisage, d'une humeur douce et honnête, d'un talent médiocre pour les affaires, grand seigneur par lui-même et par les biens de sa femme. Il est Sumilier du corps, l'une des trois grandes charges de la maison
1 . Marie-Louise d'Orléans, fille aînée de Philippe duc d'Orléans et d'Henriette d'Angleterre, née à Paris le 27 mars 1662, morte à Madrid le 12 février 1689. Sur les portraits qu'on a d'elle, voy. Lettres de Mme de Villars, éd. A. de Courtois, p. 228.
2. Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III et de l'infante Dona Maria, née le 22 décembre 1634, mariée à Philippe IV le 4 octobre 1649, régente d'Espagne de 1665 à 1675, morte à Madrid le 16 mai 1696. Il y a un superbe portrait de Marie-Anne par Carreno au Musée du Prado, où elle est représentée en costume espagnol de veuve.
DE LA Cour d'Espagne. i^
du Roi, qui répond à celle de grand chambellan de France'. Il doit en partie son élévation à ses manières douces, par lesquelles il est devenu agréable au Roi, qui s'est accoutumé à ne le point craindre, trouvant avec lui la liberté de ne point contraindre son humeur brusque et rebutante.
Le Connétable de Castille, majordome major, c'est-à-dire grand maître de la maison du Roi, est un petit hornme, âgé de près de soixante ans, de bonne santé, d'un air austère et sec, d'une humeur peu agréable. Le Roi le craint et le hait, ayant par cette raison plus d'égard pour lui que pour un autre. Il tire de grandes sommes du Roi par ses charges et par d'autres bienfaits.
L'Amirante de Castille, grand écuyer du Roi, âgé de plus de soixante ans, grand, bien fait et de bonne mine pour son âge, bel esprit, galant, agréable, faisant des vers, paresseux, sans soin des affaires publiques ni des siennes, uniquement appliqué à l'oisiveté et à des plaisirs renfermés dans un jardin délicieux où il passe la plus grande partie de sa vie. Les bienfaits qu'il avoit reçus de la Reine mère l'ayant éloigné du parti de D. Juan d'Autriche, celui-ci l'exila, et ce mauvais traitement l'attacha plus fortement à la Reine mère^
1 . En espagnol sitmilkr de corps. Ce nom à demi-français appartient au vocabulaire palatin de la maison de Bourgogne. Anciennement, et même encore souvent au dixseptième siècle, le sumilkr de corps se nommait camartro mayor.
2. Sur Médina Celi, le Connétable et l'Almirante, voir les Notes.
Ces trois seigneurs qui n'ont, parmi les Grands, personne au-dessus d'eux par la naissance, sont au-dessus de tous les autres par le rang de leurs charges. Elles sont égales en dignité : le Sumilier du corps a le pas dans l'appartement du Roi et y donne les ordres; le Majordome major dans le reste du Palais; le Grand écuyer a ces mêmes prérogatives partout hors du Palais.
Après ces trois premières charges, suivent immédiatemment celles des gentilshommes de la chambre du Roi, qui portent pour marque de leur dignité une clef d'or pendue à la ceinture. Ces clefs sont de trois sortes : celle qui donne l'exercice de gentilhomme de la chambre, celle qui donne l'entrée sans exercice, et la clef appelée capona^, qui ne donne l'entrée que dans l'antichambre.
Ces gentilshommes de la chambre sont en grand nombre : ceux d'exercice sont trentecinq ou quarante; ils servent par jour tour à tour, et la plupart des Grands d'Espagne sont de ce premier ordre.
Les majordomes ou maîtres d'hôtel ont les mêmes entrées que les gentilshommes de la chambre. Ces charges sont remplies par des personnes de la première qualité, comme sont les seconds fils des Grands d'Espagne; ils servent par semaine et ont toute l'autorité du Grand maître quand il est absent. Ce sont eux
I . c'est-à-dire une clef qui n'est qu'un insigne et qui n'ouvre pas. Cf. Saint-Simon, éd. de Boislisle, t. VIII, p. i8o.
DE LA Cour d'Espagne. i$
qui accompagnent les ambassadeurs à leur entrée et qui introduisent les ministres étrangers à l'audience du Roi. Leur nombre n'est point fixé, mais à l'ordinaire il ne passe point huit ou dix.
Le Grand veneur, appelé en espagnol montera major, est le marquis de Liche. En son absence, le duc de Pastrane fait la charge'. Le Grand' fauconnier- est le connétable de Castille. D. Joseph de Silva'' est le premier écuyer.