I . c'est à-dire des gratifications
immenses et les pensions, qui une fois créées ne reviennent presque jamais au Roi. D'ailleurs, il faut de temps en temps envoyer des sommes considérables en Flandre, quelquefois même à Milan et à Naples où tous les domaines sont engagés : le surplus ne suffit pas aux dépenses nécessaires et à l'avidité des vicerois et des gouverneurs.
Il faut joindre à ces maux la malversation généralement introduite dans les finances dont la plus grande partie est consumée par plus de quatre-vingt mille hommes employés à la levée et à l'administration des impositions.
Ce désordre qui augmente toujours depuis soixante ans a mis l'Espagne dans un tel accablement que, depuis deux ans, quoique la flotte et les galions soient arrivés plus riches que jamais, il a été impossible de faire un fonds de cinq cent mille écus pour remettre en Flandre. Il ne se trouve point dans toute l'Espagne de gens d'affaires qui fassent la moindre avance d'argent. Si quelques-uns en ont le pouvoir, ils sont retenus par l'exemple de plusieurs autres ruinés par l'infidélité de la Cour, après des avances qu'ils avoient faites sur de bons traités. Ainsi le Roi demeure sans crédit, sans apparence de pouvoir faire des fonds capables de le rétablir, et le gouvernement est disposé d'une manière à ne pouvoir ni ne vouloir y apporter aucun remède.
Le Roi, par son génie et par son éducation, est un prince sans connoissance, sans aucun sentiment et sans disposition à rien.
Le premier ministre n'a que de bonnes inten-
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lions générales et de l'honnêteté extérieure qui ne produit rien, foible du reste, propre seulement à autoriser par son impuissance la domination des conseils sur le Roi, les injustices des tribunaux, la dissipation des finances et les malversations de tous ceux qui sont dans les emplois, car ce ministre aussi bien que le Roi s'est mis dans une dépendance aveugle des conseils et surtout du Conseil d'État, sans lequel ils n'osent ni l'un ni l'autre régler la moindre bagatelle ; de sorte que le bien et le mal du gouvernement dépend de cette assemblée de vingt-quatre personnes, la plupart sans esprit, sans expérience, appliqués seulement à leurs intérêts, à ceux de leurs parents et de leurs amis, capables de précipiter par ces vues particulières les plus grands intérêts de l'État.
Comme personne ne pense au bien public, on ne voit aucune justice, l'impunité est établie pour toutes sortes de crimes qui trouvent toujours quelque appui, l'abus est égal dans les récompenses qui ne suivent jamais le mérite, mais le caprice et la cabale des conseils. On voit sans cesse revenir de Flandre, des Indes, de Naples et des autres grands gouvernements des vice-rois chargés de millions qu'ils y ont volés par mille concussions. A leur retour, on les fait tous rechercher en justice; tous en sortent justifiés et souvent récompensés.
La même injustice règne sans exception dans tous les tribunaux, où tout criminel riche se sauve par son argent et tout criminel
pauvre, parce qu'il n'y a rien à gagner à le condamner; aussi le vol, le meurtre et tous les autres crimes sont ordinaires à Madrid comme les actions indifférentes. On y assassine par an quatre ou cinq cents personnes publiquement, et jamais on n'y voit châtier un coupable. C'est un emploi que de frauder les droits du Roi à Madrid, à Cadix et dans les autres villes. Une partie de l'Espagne vit de ce commerce; l'autre vit, c'est-à-dire vole, dans les emplois de finance ou de justice, et le reste meurt de faim.
Les grands emplois de paix et de guerre se donnent seulement à la qualité et au rang, au-dessous duquel tout le mérite et le service est inutile pour y parvenir. Dans les emplois médiocres, la seule faveur peut avancer, et l'on voit, dans les troupes d'Espagne, tous les vieux officiers languir de misère, pendant que les charges en pied ou les récompenses se donnent à des personnes sans service et aux pages des conseillers du Conseil de guerre et de leurs amis.
Il seroit difficile de faire voir à fond le dérèglement du gouvernement d'Espagne. On peut dire en général qu'il est venu à un tel point qu'il semble presque impossible qu'il se puisse rétablir, parce qu'il manque de sujets qui aient la capacité et la volonté d'y travailler, et que d'ailleurs les hommes et les fonds y sont tellement épuisés qu'il seroit peut-être inutile de l'entreprendre.
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