‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 59 sur 77 · I. D. Pascual d'Aragon y Côrdoba, fils de D. Enrique · texte numérisé non relu

I. D. Pascual d'Aragon y Côrdoba, fils de D. Enrique

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amitié par les services qu'il lui rendoit dans ses affaires et l'introduisit auprès de don Juan d'Autriche, qui, l'ayant trouvé propre à ses vues, le fit président de la chancellerie de Valladoùd et lui donna depuis, par commission la présidence de Castille qu'il avoit ôtée au comte de Villa Umbrosa ' et fait exercer durant quelques mois à D . Francisco Ramos del Manzano^ Il avoit de l'esprit et de la hardiesse, de la probité, autant qu'on en peut attendre d'un prêtre qui règle sa conscience par l'intérêt et l'ambition, d'ailleurs peu d'expérience

d'Aragon, dnc de Cardona, et frère du conseiller d'État D Pedro d'Aragon. D. Pascual, né en 1625, crée cardina en 1660 vice-roi de Naples en 1664, Inquisiteur gênera et membre de la Junte de gouvernement en 166 s, conseiller d'Etat et archevêque de Tolède en 1666, mourut le 28 septembre 1677. Son portrait est dans Parrino.

1 Sur le comte de Villa Umbrosa, voir les ^'otes.

2 D Francisco Ramos del Manzano, savant jurisconsulte, professeur à Salamanque, conseiller du Conseil d'Italie, du Conseil et de la Chambre de Castille, gouverneur du Conseil des Indes en l'absence du comte de Pefiaranda, de 1662 a i67 1 précepteur du roi Charles II, créé comte de Francos en 1677 mort à Madrid le 9 février 1683. Il fut plénipotentiaire avec D. Luis de Haro pour les conférences delà paix de 1 6 « 9 réfuta le traité des droits de la reine Marie-Therese dans un gros livre intitulé : Respuesta de Espana al tratado de Francia sobre las pretensiones de la Reyna Chnstianissima. 1667 in-fol. Poète à ses heures, il composa, sous le pseudonyme- de Roman Sforcia Cusani, une pastorale a la façon du Tasse et de Guarino (La Barrera, Catalogo del antiguo teatro espanol, p. 319)- Son portrait et divers documents concernant ses emplois se trouvent dans a préface de son commentaire Ad leges Juliam d Papiam,mdnd, 1678 in-fol. Comme le dit Villars, Ramos fit en effet 1 intérim de la présidence de Castille en juillet et août 1677 (Coleccion de doc. inéd.,t. LXVII, p. 122).

des grandes affaires et du gou\ernement ; sa déposition fut un sacrifice agréable au public, qui le regardoit comme le ministre des persécutions que don Juan avoit faites à tant de personnes de qualité. Le peuple le haïssoit comme l'auteur de sa misère. On prétendoit qu'il l'avoit été du rabais de la monnoie, et, comme sa charge le rendoit le chef de la justice et de la police du Royaume, on attribuoit à ses désordres ou à sa tolérance tout le dérèglement dont on étoit accablé. Cependant, sa perte, quoique souhaitée de tout le monde, avoit été longtemps balancée et ne fut enfin résolue que pour flatter Rome dans une conjoncture où la crainte de quelques entreprises de la France en Italie faisoit considérer à Madrid l'amitié du Pape comme une espérance de secours pour le Milanais.

L'évêque d'Avila fut nommé pour remplir sa place et eut la charge de président de Castille; on l'envoya quérir à son évêché, d'où il refusa d'abord de venir, mais il se laissa persuader ensuite à un second ordre du Roi. Il étoit moine de la Merci, sous le nom de Père Jean Asensio; il avoit été général de cet ordre et passoit pour homme d'assez bon esprit, c'étoit tout le mérite qu'il apportoit dans le poste le plus considérable de l'État après celui de premier ministre.

On ôta en même temps la commission de président des Finances à don Antonio de Monsalve qui demandoit à en être déchargé, et on mit en sa place don Carlos Ramirez de Arellano , conseiller du Conseil

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Royal '. Le choix de cet homme pour un emploi si important fit faire dans le monde une réflexion peu avantageuse pour le premier ministre, car on vit, en même temps, quil continua dans la charge de corregidor de Madrid don Francisco Herrera, odieux par ses malversations, et qu'il fit président des Finances Arellano qui n'avait rien de considérable que d'être êendre de ce corregidor et d'avoir été longtemps enfermé et lié comme un fou.

Il y avoit longtemps que la présidence du

Conseil de Flandre à Madrid étoit vacante,

parce qu'on n'avoit point décidé si elle appar-

tenoit au prince d'Astillano, qui en avoit été

destitué, ou au comte de Monterey, qui en

étoit pourvu sans néanmoins en avoir pris

possession. Le premier avoit été exilé par don

Juan, et, sur ce que pendant son exil il f't un

voyage à Madrid sans permission, on lui ôta

sa charge dont on envoya les provisions au

comte de Monterey qui pour lors commandoit

l'armée en Catalogne. Avant qu'il en revînt,

il fut aussi exilé jusqu'à la mort de don Juan,

par laquelle son exil étant fini, il demanda à

prêter le serment de cette charge. La Reine

mère et Jeronimo d'Eguya empêchèrent le

Rbi de le recevoir, quoiqu'il l'eût promis, et

l'affaire demeura en cet état jusqu'à ce que le

duc de Médina Celi, devenu premier ministre,

■^-itt^une junte pour en résoudre la difficulté.

I. Sur les présidents et gouverneurs du Conseil des finances, voir les Notes.

La junte trouva que le Roi seul en pouvoit décider, et la décision fut en faveur du comte de Monterey. Le prince d'Astillano, toute sa famille et tout le parti de la Reine mère s'en plaignirent publiquement ; lui-même demanda qu'on lui fît son procès, s'il avoit mérité de perdre sa charge, qu'on ne lui avoit ôtée, à ce qu'il disoit, que pour avoir été toujours trop attaché aux intérêts de la Reine mère. L'alliance du premier ministre fut peut-être la raison essentielle qui fit terminer cette affaire à l'avantage du comte de Monterey; mais on peut dire que le droit étant égal de part et d'autre, le mérite du comte de Monterey avoit fait pencher le Roi de son côté. Il avoit été gouverneur de Flandre dans un temps difficile, il y avoit fait paroître de la capacité, et, parmi ceux de son rang à Madrid, personne ne paroissoit avec plus de qualités propres à gouverner que lui.

Cette présidence le consola pour un temps de n'avoir point été nommé dans une promotion de sept conseillers d'État qui furent déclarés alors : le duc de Villa Hermosa, gouverneur de Flandre ; le marquis de Los Vêlez, vice-roi de Naples ; le comte d'Oropesa, jeune encore et sans charge, mais homme de quelque mérite, parent et ami du favori; le duc d'Alburquerque, général de la mer ; le marquis de Mancera, majordome major de la Reine mère ; l'Inquisiteur général et don Melchior Navarra, autrefois vice-chancelier d'Aragon. L'on crut dans le monde que la promotion de cesquatrederniersétoit l'ouvrage

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de la Reine mère, à laquelle ils avoient toujours été fort attachés.

Parmi ces changements, le confesseur ^du Roi fut ébranlé durant quelques jours, et Ton sut que le premier ministre, jaloux du pouvoir qu'il avoit sur l'esprit du Roi par la conscience et peu content de son génie difhcile à gouverner, avoit engagé le Roi à lui donner un évêché pour l'éloigner de la cour; mais ^il refusa l'évêché et fit si bien connoître qu'il ne se retireroit pas volontairement, qu'on fut obligé de le laisser dans son poste, quoique le premier ministre l'eût déjà destiné au^ Père Bayona, entièrement attaché à ses intérêts.

Comme le monde se donne aisément la liberté de juger de la conduite de ceux qui gouvernent, on trouva de la foiblesse au premier ministre de n'avoir pu éloigner le Confesseur, et de l'imprudence à l'avoir tenté sans être assuré d'y réussir. On voyoit en même temps deux personnes unies au Confesseur, qui se trouvoient sans cesse en particulier avec le Roi par le devoir de leurs charges et s'y étoient rendues absolument nécessaires par leur conduite : c'étoit la Camarera major et don Jeronimo d'Eguya, secrétaire d'État.

Ce dernier ne s'étoit pas seulement maintenu dans sa charge depuis le ministère du duc de Médina Celi, mais il l'avoit eue, enpropre, par la mort de don Pedro Fernande?, del Campo, qui en étoit titulaire, dont il eut encore la place de conseiller à la Chambre des Indes, et il se conservoit auprès du Roi en crédit personnel, capable de le mettre à cou-

vert de tout ce qu'il auroit eu à craindre du favori, qui sembloit avoir intérêt à mettre dans le poste un homme plus à lui; mais il trouva pour ce changement des obstacles dans l'esprit du Roi, accoutumé depuis longtemps avec d'Eguya et prévenu de son attachement comme de son mérite, que le Confesseur et la duchesse de Terranova lui faisoient valoir par l'intérêt de pareils offices qu'ils attendoient de lui auprès du Roi.

Don Jeronimo d'Eguya demeuroit ainsi entre le Roi et le premier ministre, tirant de cette situation de grands avantages et beaucoup de pouvoir, sans être chargé d'aucun succès, dans un temps où le malheur des affaires exposoit sans cesse le premier ministre aux plaintes et aux reproches du public.

La duchesse de Terranova, qui se trouvoit dans un état presque pareil auprès de la Reine, sembloit s'y conduire avec assez d'habileté. Après avoir donné au Roi, dans les commencements, les impressions qui pouvoient la lui rendre nécessaire auprès de la Reine, elle gouverna d'abord cette princesse avec une extrême hauteur ; mais comme elle vit que cette conduite seroit difficile à soutenir, que la Reine mère en étoit choquée, qu'elle avoit dit plusieurs fois au Jloi qu'il ne falloit pas l'accabler par un traitement si rigoureux, que d'ailleurs la Reine d'elle-même étoit faible et sans ressource, elle prit insensiblement des manières plus modérées. Elle parut avoir de la complaisance pour la Reine, de l'honnêteté pour les personnes qui l'approchoient, elle

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alla même jusqu'à des airs d'empressement pour l'ambassadrice de France, et elle sut si bien effacer par celte nouvelle conduite les premières aversions de la Reine, que dans la suite elle se la croyoit nécessaire. C etoit elle qui sembloit arrêter les méchantes humeurs du Roi qui le reprenoit bien souvent quand il disoit quelque chose de fâcheux, qui donnoit des conseils à la Reine pour la consoler et pour adoucir le Roi ; mais on etoit persuade qu'elle ne remédioit qu'en apparence au mal qu'elle causoit en effet et que c'étoit elle qui faisoit naître dans le palais ces contrariétés qu'elle affectoit de vouloir apaiser.

Elle avoit imprimé dans l'esprit du Roi une extrême haine pour ce qui avoit le nom^ et la moindre apparence de François, et elle 1 avoit étendue au delà de ce qu'on peut s'imaginer ; elle l'avoit rendu jaloux des moindres François qui paroissoient sous les fenêtres de la Reine, et jusqu'à un misérable fou, qui se présenta une fois à la portière du carrosse de la Reine qui lui faisoit donner quelque aumône, dont le Roi parut si ému, qu'à en ju^er par ce qu'il dit, il sembloit que, si ce n'?ût été dans le Palais, il l'auroit peut-être fait assommer. La Camarera major en fit une si grande affaire auprès de la Reine, qu elle l'obligea à faire commander de la part du Roi à ce misérable, par l'ambassadeur de France, de sortir de Madrid sous peine de la vie. ^

Elle fit même paroître cet entêtement d'une manière plus publique à l'égard de deu.x gentilshommes de l'ambassadeur de Hollande,

qui se rencontrèrent dans une rue où la Reine passoit avec le Roi. Ils firent arrêter leur carrosse par respect et saluèrent profondément Leurs Majestés quand elles passèrent. Il se trouva par hasard qu'ils s'étoient arrêtés du côté de la Reine et qu'ils étoient habillés cà la Françoise. La Camarera major leur envoya demander qui ils étoient, et sut par eux-mêmes qu'ils étoient Hollandois ; cependant elle envoya encore chez l'ambassadeur de Hollande pour s'en assurer et pour leur faire dire de la part du Roi, qu'il ne leur arrivât plus à l'avenir, quand ils rencontreroient Leurs Majestés, de se ranger du côté de la Reine ni de la saluer.

Cependant la Camarera major ne laissoit pas d'envoyer quelquefois faire des compliments à l'ambassadeur de France, témoignant à l'Ambassadrice son déplaisir de ce qu'il ne venoit point chez la Reine, et l'on savoit que personne ne travailloit' plus qu'elle à l'en empêcher et à le faire haïr par le Roi, à un tel point qu'il ne pouvoit le voir ni l'entendre parler sans dire en particulier quelque extravagance ou quelque injure. On le voyoit quelquefois assis, parlant seul tout haut, donnant mille malédictions aux François ; il reprochoit souvent à la Reine qu'elle étoit fille de François, et lorsqu'il sut que le Roi demandoit satisfaction de l'offense qu'on avoit faite à son ambassadeur en lui ôtant ses privilèges, il entra dans un emportement qui alla jusqu'à faire à la Reine des menaces qui pouvoient lui donner tout à craindre.

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L'Ambassadeur n'entroit chez cette princesse que quand le devoir de son caractère l'y obligeoit, mais elle envoyoit quérir presque tous les jours l'Ambassadrice, qui se trouvoit auprès d'elle quelquefois seule, quelquefois parmi les femmes de qualité qui venoient rendre leurs respects à Sa Majesté. Sitôt que le Roi entroit dans la chambre de la Reine, toutes se retiroient par un usage établi dans le Palais, qui ne permet pas que personne demeure auprès de la Reine quand le Roi y vient, sans excepter les ambassadeurs ni les personnes du plus haut rang.

On n'avoit pas moins inspiré d'aversion au Roi pour l'Ambassadrice que pour son mari. Souvent il se cachoit derrière quelque rideau de porte pour l'observer quand elle parloit à la Reine, et l'on assure qu'un jour qn'il la vit entrer, il commença à dire en son particulier des injures contre elle basses et grossières. La Camarera major, qui l'avoit entendu, le reprit ensuite devant la Reine et lui fit une sévère leçon de parler d'une manière si malhonnête d'une personne de mérite comme l'Ambassadrice; c'est-à-dire qu'elle le reprit ainsi de dire devant le monde des choses que l'on devoit être bien persuadé qu'elle lui inspiroit en particulier : ainsi la Reine croyoit qu'elle lui servoit à gouverner l'esprit bizarre du Roi. Elle se faisoit du mérite auprès du Roi de lui ménager l'amitié de la Reine, et tout le monde qui savoit combien elle étoit à craindre lui tenoit compte du mal qu'elle ne faisoit point et des fausses honnêtetés qu'elle faisoit.

l6o MÉMOIRES

La Reine, cependant, avait été plus de six mois sans argent ni pour ses menus plaisirs ni pour beaucoup de choses qu'elle devoit de son voyage. On lui régla enfin cinq cents pistoles par mois, dont près de la moitié étoiî destinée à des gratifications que de tout temps les reines d'Espagne ont accoutumé de faire : c'étoit peu de chose après six mois, durant lesquels elle avoit été obligée d'emprunter de l'argent en secret pour donner à ses femmes françoises et nourrir quelques chevaux qu'elle avoit amenés et qu'on ne lui permettoiî pas de monter. Elle fut contrainte de renvoyer en France quelques-unes de ses femmes, trop inquiètes et trop avides pour s'accommoder à la solitude et à la pauvreté d'Espagne'. On lui congédia presque tous les officiers qù*on lui avoit accordés à Burgos, sans lui vouloir laisser seulement un chirurgien françois qui avoit acheté sa charge et l'avoit suivie en Espagne à ses dépens. Le Roi même lui avoit donné ses provisions, mais elle eut le dégoût de voir que la Camarera major et le marquis

I. « Il lui est resté deux des femmes qu'elle a amenées, une de ses nourrices, qui est assez adroite, et une Provençale, qui joue du clavessin. Le Roi a une grande joie de voir diminuer le nombre des François ; car il ne peut celer qu'il hait au dernier point notre nation. Pour vous expliquer un peu mieux le renvoi de ces femmes, c'est une grosse nourrice de la Reine, et une fille, nommée Martin, jolie, belle et sage. On ne les a pas chassées ; mais on leur a rendu la vie du palais assez insupportable pour les obliger d'en sortir. » (Lettres de madame de Villars, p. 120; leure du 21 mars 1680.)

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d'Astorga l'éloignèrent et le firent renvoyer, malgré elle '.

Sa vie étoit toujours ennuyeuse et renfermée, elle ne sortoit que pour aller en dévotion en quelque couvent ou en visite chez la Reine mère où toutes deux étoient dans la conversation du monde la plus froide. Elle ne pouvoit souffrir celle des dames espagnoles qui la venoient voir et n'en essuyoit l'ennui que parce que l'ambassadrice de France lui prêchoit sans cesse qu'elle devoit garder des mesures honnêtes avec elles. D'ailleurs, elle n'avoit point d'autre divertissement que des comédies espagnoles qui ne la divertissoient point du tout. Elle jouoit tout le jour pour rien aux jonchets- avec le Roi, l'homme du monde de la plus méchante compagnie, etne voyoit auprès de lui que ses deux nains. Dans cet état, elle sut se faire pour quelque temps une apparence de tranquillité. Elle acquit de la complaisance pour le Roi, des manières et des exactitudes telles qu'il pouvoit les souhaiter pour croire qu'il étoit aimé. On la voyoit gaie avec de la santé et de l'embonpoint. La compagnie de ses chiens et de ses perroquets l'amusoit souvent, et son esprit sans suite, sans ambition et sans attachement pour rien de ce que son rang lui donnoit, se consoloit par certaines

1. Les Mémoira touchans le mariage ne mentionnent (p. 1 36) que le chevalier Talbot, premier médecin, « connu sous le nom de médecin anglois » .

2. « Elle joue trois ou quatre heures par jour aux jonchets, qui est le jeu favori du Roi, sans lui marquer de chagrin. » {Lettres de madame de Villars, p. 126.)

l62 MÉMOIRES

idées de France où elle se faisoit de secrètes espérances de retourner un jour et de goûter hors du trône les douceurs d'une vie sans crainte qui lui laisseroit la liberté de suivre des penchants particuliers qui l'attachoient beaucoup plus que sa grandeur.

Le Roi devoit aller avec la Reine, selon la coutume, passer un mois à Aranjuez incontinent après Pâques. Ces voyages sont établis et réglés depuis Philippe II par un usage duquel on ne se dispense guère. Cependant le Roi demeura à Madrid. On publia qu'il y avoit de la petite vérole aux environs d'Aranjuez, qui d'ailleurs se trouvoit sur le chemin de Malaga où il y avoit encore quelque soupçon de peste '.

Le voyage se rompit sur ce prétexte, mais l'on prétend que la véritable cause fut qu'il n'y avoit point d'argent pour le faire. Comme les rois d'Espagne n'entretiennent point d'équipage pour leur suite, ils sont obligés à une dépense extraordinaire, lorsqu'ils font le moindre voyage. Le Roi se contenta d'aller seul à l'Escurial durant trois jours pour une chasse au loup, sans autre suite que le premier ministre et un secrétaire d'État, le premier écuyer, un gentilhomme de la Chambre et un majordome; les moines le nourrirent. Le second jour qu'il y fut, la Reine lui écrivit et lui envoya un assez beau diamant; il

I. Sur la peste qui régna en Andalousie en 1680 et 1681, voir, 'entre autres, le mémoire du médecin D. Duarte Nunez de Acosta, décrit par Gallardo, Ensayo de una bibl. esp., t. III, col. 97J.

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répondit à cette galanterie par un petit coffre d'or, avec un chapelet de calembourg' garni de petits diamants, accompagné d'une lettre par laquelle il lui mandoit qu'il faisoit un grand vent et qu'il avoit tué six loups-.

Cependant, comme la cherté ne diminuoit point à Madrid, il y eut alors du murmure et même de l'agitation parmi le peuple. Les maçons, qui sont un grand parti dans la ville, gens accoutumés aux vols et aux assassinats si communs et si impunis à Madrid, s'assemblèrent durant quelques jours dans des quartiers éloignés et proposèrent entre eux de piller les maisons de quelques magistrats en réputation de s'enrichir de la misère publique. Ce projet se dissipa de lui-même, mais il arriva dans le même temps, que les cordonniers de la ville ayant présenté un mémorial pour se plaindre d'un règlement par lequel

1 . Plutôt calambouc ou calambouy (cette dernière forme se trouve dans l'édition de 1733), qui répond à l'espagnol calambuco. Le calambouc est un bois odorant de l'Inde, de couleur brune, qui entre dans certains ouvrages de marqueterie et dont on fait des chapelets. On trouve mentionnés des boites et des étuis en bois de calambouc dans l'inventaire des biens de Valenzuela (Cokcc'wn de doc. inéd., t. LXVII, p. 165). Victor Hugo a tiré parti du mot dans un vers devenu célèbre de Ruy Blas.

2. Madame d'Aulnoy, copiant ce passage, lui a donné une allure plus vive en mettant le contenu du billet au discours direct : « Un billet qui contenoit ces mots : Madame, il fait grand vent ; j'ai tué six loups. » (Mémoires de la cour d'Espagne, éd. de Mme Carey, p. 220J. Et c'est cette version qui a passé dans Ruy Blas. — Il y a sur la chasse au loup, distraction favorite de Charles II, quelques détails curieux dans H. Sauvaire, Voyage en Espagne d'un ambassadeur marocain (1690-1691), Paris, 1884, p. 136.

on avoit diminué le prix des souliers et fait voir qu'ils ne pouvoient le diminuer, tant qu'on laisseroit les marchandises et les vivres dans la cherté où ils étoient, on les renvoya au président de la Chambre des Alcades, qu'ils allèrent trouver en corps. Il les maltraita de paroles et les menaça de les faire châtier comme séditieux, de sorte que ne voyant rien à espérer de lui, ils s'en allèrent tous dans la place du Palais, sous les fenêtres du Roi, criant selon la coutume : Viva el Rey, muera el mal govierno! Le Roi, surpris de les voir ainsi attroupés, envoya quérir le Président de Castille, qui les apaisa d'abord par de bonnes paroles, les fit venir chez lui, en fit entrer quelques-uns, et, sur leurs remontrances, leur permit de vendre les souliers au même prix qu'auparavant sans avoir égard au règlement. Ils s'en alloient contents, si, par malheur, ils n'eussent rencontré le Président des Alcades qui les menaça de nouveau. Quelques-uns le suivirent l'épée à la main et faillirent à le tuer; d'autres rentrèrent chez le Président de Castille et l'obligèrent à révoquer le règlement par un ordre signé qu'ils firent en même temps publier par les places de la ville. Quelques jours après, on fit des recherches de cette violence, on arrêta quelques-uns de ceux qui avoient fait paroître plus de chaleur, mais ils en furent quittes pour un peu de temps de prison, et Ton vit une égale foiblesse dans le peuple, qui n'osa se mutiner tout à fait, et dans les magistrats, qui n'osèrent châtier sa première insolence.

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Une autre affaire particulière qui arriva dans le même temps fit connoître encore le peu d'autorité du gouvernement. L'on voit à Madrid tous les ans, durant la semaine sainte, plusieurs personnes se discipliner dans les rues, le visage couvert moins par piété que par caprice et par une superstition extravagante'. Comme il étoit arrivé des désordres par quelques-uns qui alloient se disciplinant la nuit, il y eut un décret du Roi qui défendit expressément de se discipliner aux flambeaux. La défense fut à peine publiée que don Antonio de Leiva, parent du duc de Médina Celi ^, cadet assez pauvre et d'une vie fort déréglée, attroupa quelques jeunes gens comme lui, et tous ensemble accompagnèrent un disciplinant durant la nuit avec grand nombre de flambeaux et de valets.

Le Président de Castille, nouvellement entré dans sa charge, voulut en faire un exemple, mais plusieurs personnes de qualité s'y intéressèrent; le premier ministre même s'y opposa pour son parent. Le Président alla au Roi et lui déclara qu'il seroit obligé de quitter sa charge, si on l'empêchoit de la faire dans une occasion si juste. Il eut la liberté d'agir et il condamna tous ces jeunes gens à un bannissement, mais don Antonio de Leiva, étant demeuré à Madrid sans exécuter son jugement, enleva d'un couvent une femme

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