‹ Mémoires de la cour d'Espagne de 1679 a 1681;Chapitre 71 sur 77 · I . Voir les Notes · texte numérisé non relu

I . Voir les Notes

Sidonia, tous deux mariés, portèrent leurs galanteries encore plus loin, car, n'ayant point de charges à la cour qui pussent leur donner prétexte d'y demeurer, ils y tinrent toujours deux gentilshommes avec des équipages, des cuisiniers, de la vaisselle d'argent et tout ce qui pouvoit contribuer à régaler leurs maîtresses et les servir.

Peu de jours avant le départ pour Aranjuez, il arriva sur ce sujet une affaire qui fit bien voir jusqu'où pouvoit aller l'insolence des courtisans et la foiblesse du Roi. Le jour du Jeudi saint que la Reine sert les pauvres, on avoit, suivant la coutume, laissé entrer quelques femmes plus curieuses de voir la Reine que la cérémonie. Comme le nombre s'en augmentoit, le Grand maître d'hôtel fit défense d'en laisser entrer davantage. Le comte de Banos' vint peu après à la porte et voulut faire entrer des femmes qu'il y rencontra. L'huissier l'en voulut empêcher, suivant l'ordre qu'il en avoit, mais le comte, l'ayant repoussé, fit passer les femmes de force. Il trouva auprès de la Reine une de ses filles d'honneur dont il étoit l'amant, et sans respect du lieu ni de Sa Majesté, qui étoit présente, ir commença avec cette fille une conversation libre jusqu'à l'ef-

I . D. Pedro de La Cerda y de Leiva, troisième comte de Banos, marquis de Ladrada et de Leiva, fils de D. Juan de La Cerda, cinquième marquis de Ladrada, et de D^ Maria Isabel de Leiva, deuxième comtesse de Barios. Il eut la charge de premier écuyer du Roi, en 1682, après la mort de D. José de Silva, fut créé Grand en 169 1 et mourut en septembre 1705.

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fronterie. Le guardadamas ' voulut le faire retirer, mais il en reçut des injures, et sur ce qu'il insista encore à le presser de se retirer, le comte mit la main sur son poignard, le menaçant de lui en donner dans le corps. Le guardadamas, ne pouvant se faire obéir, alla se plaindre au Grand maître qui en fit une consulte au Roi pleine de considérations capables de le porter à faire justice de cette insolence ; mais le comte de Banos étoit proche parent du premier ministre et- n'en eut pas seulement une réprimande.

Telle étoit la disposition de la cour d'Espagne au mois de mai de l'année 1681. Le Roi, depuis six mois, étoit entré dans sa vingtième année, aussi peu avancé d'esprit et de connoissance que s'il eût encore été enfant. Il n'avoit pas même la force d'avoir des passions. Les plaisirs et exercices lui étoient indifférents; s'il alloit à la chasse, c'étoit presque toujours en carrosse. Son aversion pour les dames alloit jusqu'à dire que, si quel-

I . Écuyer qui marchait à la portière des carrosses où montaient les dames de la Reine et qui dans l'intérieur du Palais était chargé d'un service de surveillance. (Madame d'Aulnoy, Voyage d'Espagne, p. 3$i.) Cette charge exista aussi à la cour de Vienne : dans l'état de la maison de l'impératrice Elisabeth-Christine, femme de Charles VI, figurent encore quatre guarde-dames. (Voy. la Alkrneueste Relation vom Romlsch-Kayserl. Hof. Hanovre, 17 3 2,- p. 199 et 201.)

qu'un lui parloit jamais d'une maîtresse, il le poignarderoit. Presque toute sa vie se passoit dans le Palais sans occupation, sans plaisir, sans conversation, mêlée seulement de certaines dévotions d'habitude, moins semblables à la piété qu'à la superstition et peu différentes du reste de son oisiveté. Il n'avoit d'ordinaire près de lui que le gentilhomme de la chambre qui étoit de jour, quelque valet de chambre et deux nains avec lesquels il jouoit, et souvent pour rien. Il ne les quittoit que pour passer de temps en temps dans l'appartement de la Reine d'où il sortoit incontinent. Vers le commencement de l'année 1681, il prit la coutume de se coucher à sept heures du soir et de souper seul dans son lit, faisant fermer son appartement, de manière que la Reine même n'y entroit qu'après avoir longtemps frappé à la porte. Il l'aimoit cependant et auroit été dans une entière dépendance d'elle, si elle avoit eu quelque application à lui plaire et à le gouverner. Mais elle paroissoit pour lui sans amitié comme sans estime et le plus souvent avec peu de complaisance et de ménagement, hors dans les moments qu'elle en vouloit obtenir quelque grâce. Son indifférence étoit générale pour tout le reste de la cour, n'ayant ni bonté effective ni même d'honnêteté apparente pour les personnes qui l'approchoient, éloignée de faire du bien, autant par faute de volonté que de crédit, peu libérale, insensible au service comme à l'injure, capable de brouiller tout le monde par son indiscrétion.

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entêtée de deux ou trois femmes de chambre confidentes de ses souhaits et de ses vues, comme elle l'étoit de leurs amours, sacrifiant tout le reste pour elles. On en vit une marque lorsque, dans un jour de cérémonie, elle voulut, contre toutes les règles du Palais et de la bienséance, que ses femmes de chambre portassent certains voiles commes les filles d'honneur. Ce caprice lui attira le chagrin et les plaintes des plus grandes maisons de la cour offensées du mépris qu'elle faisoit de leurs filles.

On lui voyoit d'ailleurs peu de piété, peu de modestie et de retenue, et tout le jour, attachée aux fenêtres du Palais si étroitement défendues aux reines et aux princesses d'Espagne, elle étoit à parler des doigts et quelquefois même tout haut avec de misérables François qui paroissoient autant ses amants que ceux de ses femmes de chambre. Il est certain que, selon le génie et les manières d'Espagne, sa conduite auroit dû lui faire . craindre des suites fâcheuses, si le Roi et le gouvernement n'eussent été également foibles. Elle ne ménageoit point le premier ministre, mais comme elle étoit sans pouvoir, il se contentoit de la mépriser sans tirer avantage de son peu de conduite ni lui faire plus de mal qu'elle s'en faisoit elle-même.

La Reine mère la connoissoit bien et après avoir fait toutes les démarches pour entrer avec elle en une véritable confiance dont les liaisons auroie.it pu leur donner tout pouvoir sur l'esprit du Roi et sur les ministres, elle

n'y trouva que de l'indifférence et de la légèreté; de sorte que, voyant ses soins inutiles, elle fut obligée d'abandonner toutes les vues qu'elle avoit formées pour le bien de la maison royale et de l'État et ne songea plus qu'à donner le reste de sa vie aurepos et à la piété. Princesse vertueuse, honnête, juste, libérale, peut-être trop bonne et trop facile, moins sensible et moins sévère qu'il ne convient aux personnes de son rang.

Le génie du premier ministre n'étoit guère plus élevé que celui du Roi. Il avoit quelque facilité pour les compliments et pour le dehors des affaires; hors cette apparence, on le trouvoit jusque dans les moindres affaires incapable d'agir de lui-même et sans discernement pour profiter des lumières d'autrui. H n'en tiroit que de don Gerônimo d'Eguia qui le gouvernoit aussi absolument que s'il en eût été capable. L'un et l'autre gouvernoient le Roi par le Confesseur et par Vibanco qui dans son poste de valet de chambre étoit un petit favori.

La Camarera major, toujours unie avec le premier ministre, lui rendoit compte de la Reine auprès de laquelle elle se maintenoit par une grande complaisance à lui laisser faire tout ce qu'elle vouloit. Cette liberté excessive fut un malheur pour la Reine qui s'abandonna sans contrainte à une conduite dangereuse, et l'on eut lieu de douter par les suites si la sévérité dure de la duchesse de Terranova ne lui eût point été plus utile que la faible tolérance de la duchesse d'Alburquerque.

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Le duc de Médina Celi se conservoit dans le ministère par une conduite toute singulière. Il seinbloit que la faiblesse et l'incapacité qui précipitent d'ordinaire les favoris servoient à le soutenir. Il laissoit aux conseils la disposition des affaires, aux tribunaux le cours libre de leurs injustices; il ne recherchoit point les malversations passées et ne s'y opposoit point pour l'avenir. Les grands et les personnes de qualité vivoient dans leur indolence ordinaire et dans le mépris des lois et de leur maître, la licence et l'impunité étoient générales et, hors le peuple qui se trouvoit accablé, presque tout le monde s'accommodoit d'un gouvernement où tout le monde étoit le maître.

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