Mémoires de la duchesse d'Abrantès. La révolution, le directoire, le consulat. [Microform]
Je suis née à Montpellier, le 6 novembre 178 4. Ma famille était alors établie passagèrement en Languedoc, pour faciliter à mon père Texercice de la charge de finances qu'il avait acquise a son retour d'Amérique- Cet établissement temporaire explique comment, étant née à Montpellier, je n'y ai conservé que des amis et point de parents. Ma mère était, comme moi, née sous la tente que ses parents avaient dressée sur la terre étrangère. Elle était fille de Constantin Comnène, descendant en ligne directe et masculine de David II, dernier empereur de Trébizonde. Les Comnène étaient établis en Corse depuis 1676.
Lorsque le chef de la famille aborda dans l'île à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calomeros. Ce fils fut envoyé, par lui, à Florence pour remplir près du grand-duc de Toscane une mission délicate. Constantin Comnène mourut avant son retour ; le grand-duc garda près de lui le jeune
Grec, et, renonçant à la- Corse, Calomeros s'établit en Toscane. Ce nom, traduit littéralement, signifie : buella parte ou biifina parte. Il a donc été italianisé comme beaucoup d'autres.
Un Calomeros revint de Toscane et s'établit en Corse, où ses descendants se perpétuèrent et formèrent la famille Baonaparte. Une grande amitié unissait nos deux familles.
Ma mère passait également son temps h Ajaccio et à Carjèse, oh la colonie grecque s'était établie en 1729. Ce fut alors qu'elle se lia d'une amitié fendre avec la signora Laetitia Ramolino, mère de Napoléon. Elles étaient à peu près du même âge et toutes deux ravissantes de beauté. M"* Bonaparte était gracieuse, jolie, charmante ; mais, sans aucune vanité filiale, je puis dire que je n'ai jamais rencontré dans le monde une femme aussi belle, aussi jolie que je me rappelle encore avoir vu ma mère.
Parmi les Français qui faisaient partie de l'administralion, on remarquait un jeune homme de vingt ans, d'une agréable tournure, faisant des armes comme Saint-Georges, jouant du violon à ravir, ayant toutes les manières d'un homme de qualité et n'étant cependant qu'un roturier. Mais il s'était dit : « Je ferai ma fortune et je parviendrai, » et cela avec une de ces volontés à qui. rien ne résiste, parce qu'elles résistent à tout. Aussi avait-il déjà une fortune honorable à offrir à celle qu'il épouserait. 11 n'avait garde de ne pas choisir la perle de la contrée ; il demanda ma mère et Tobtinl. Cet homme fut mon père ; c'était M. de Permon.
Mes parents quittèrent la Corse et vinrent en France, où les affaires de mon père l'appelaient. Quelques années après, il fut nommé à une place importante à l'armée d'Amérique, et partit en emmenant mon frère, âgé seule-
Montpellier au siècle dernier,
ment de huit ans. Ma mère retourna en Corse, près de mon aïeule, avec toute sa jeune famille, pour y attendre le retour de mon père. Je n'étais pas née à cette époque. C'est alors qu'elle a vu Napoléon tout petit enfant, qu'elle l'a souvent porlé dans ses bras, qu'il jouait luimême avec une sœur aînée que j'ai perdue de la manière la plus funeste. Ma mère et mes oncles m'ont assuré mille fois que Napoléon n'a eu dans son enfance aucun des
caractères singuliers que le merveilleux lui prête. Il se portait bien, et c'était même, jusqu'au moment où il vint en France, ce qu'on appelle un gros et beau garçon.
Peut-être cependant existait-il dans le caractère de Napoléon enfant quelques-unes de ces nuances délicates qui font pressentir l'homme extraordinaire. Mais qu'il ait fait deviner le géant qui devait un jour sortir de cette enveloppe, non, cela n'est pas.
M"° Bonaparte avait amené avec elle, en France, une bonne, une de ces servantes-ipaîtresses, comme il y en a tant dans nos provinces. Cette femme, qui se nommait Saveria, était curieuse à entendre sur cette famille qu'elle avait élevée, dont elle connaissait l'intérieur et dont chaque membre occupait un trône. Elle adorait l'empereur et Lucien.
Elle racontait que Napoléon, lorsqu'il était grondé, ne pleurait presque jamais. En Corse les enfants sont battus dans toutes les classes. Battre sa femme est, là comme ailleurs, le type de la grossièreté ; mais battre son enfant, c'est la chose la plus simple. Et il ne voulait rien dire pour obtenir sa grâce.
Un jour, il fut accusé par une de ses sœurs d'avoir mangé une grande corbeille de raisins, de figues et de cédrats. Ces fruits venaient d'un jardin de l'oncle le chanoine. Or, il faut avoir vécu dans l'intimité de la famille Bonapai'te pour comprendre la grandeur du méfait d'avoir mangé des fruits de la vigne de l'oncle le chanoine ; c'était bien plus criminel que d'avoir mangé des raisins et des figues d'un autre. Enfin, grand interrogatoire, et comme Napoléon niait, il fut fouetté. On lui dit de demander grâce, que, s'il le faisait de bonne volonté,
on lui pardonnerait. Il avait beau dire qu'il était innocent, on ne le croyait pas, et le pauvre petit postérieur était abîmé de coups. Le résultat de son obstination fut d'être trois jours entiers sans manger autre. chose qu'un peu de pain avec du fromage qui n'était pas du broccio'. Il ne pleura pas, il était triste, mais non pas boudeur. Enfin le quatrième jour, une petite amie dq Marianne revint de la vigne de son père et, ayant appris ce qui s'était passé, alla s'accuser et dire que c'était elle et Marianne qui avaient expédié la corbeille. Ce fut le tour de Marianne d'être punie. On demanda à Napoléon pour quelle raison il n'avait pas dénoncé sa sœur; il répondit qu'il ne savait pas que ce fût elle qui était coupable, cependant qu'il s'en doutait, mais que, en considération de la petite amie qui n'avait pas trempé dans le mensonge, il n'aurait rien dit. Ceci est fort remarquable ; il n'avait pas sept ans à cette époque.
Napoléon, me disait Saveria, n'a jamais été un joli enfant, comme l'était Joseph, par exemple. Sa tête avait toujours été trop grosse pour son corps, défaut commun dans la famille Bonaparte. Cette sorte de difformité donne ordinairement de celui qui l'a reçue l'idée d'une forte prééminence sur les autres. Ici la chose s'est trouvée justifiée; et pourtant il n'en faudrait rien conclure à l'avantage des grosses têtes ni au désavantage des petites. Qui a eu une plus petite tête que Voltaire ?
.1. Fromage très estimé en Corse.
Ce que Napoléon avait de charmant lorsqu'il devint jeune homme, c'était son regard et surtout l'expression douce qu'il savait lui donner dans un mouvement de bienveillance. A la vérité, l'orage était affreux, et, quelque aguerrie que je fusse, jamais je n'ai regardé cette physionomie admirable, même dans la colère, lorsqu'elle en était animée, sans éprouver un frisson; son sourire était également captivant, comme le mouvement dédaigneux de sa bouche vous faisait trembler. Mais tout cela, mais le front qui devait porter les couronnes d'un monde, ces mains dont la plus coquette des femmes se serait enorgueillie et dont la peau blanche et douce recouvrait des muscles d'acier, des os de diamant, tout cela ne se distinguait pas dans l'enfant et ne se fît présumer que dans le jeune homme adolescent.
Saveria me disait avec vérité que de tous les enfants de la signora Laetitia, l'empereur était celui qui, le dernier, aurait donné l'idée d'une fortune inespérée.
On pouvait juger facilement que ma mère, toute fière qu'elle était de son origine grecque, était pourtant une fille de la Corse. Aussi lorsqu'elle parlait italien à Bonaparte, et qu'il affectait de répéter qu'il avait oublié, que, d'ailleurs, il était Français : « Allons donc, Napoléon, ne dites pas ainsi des choses ridicules, s'écriait-elle avec cette vivacité qui lui donnait un caractère si particulier et si charmant. Qu'entendez-vous par là? — Je suis Français. — Qui vous dit que vous êtes Chinois? Mais, tout en étant Français, vous êtes né dans une des provinces delà France qui s'appelle la Corse. Pour être Auvergnat, un homme en est-il moins Français? Qui donc ne s'honorerait pas aujourd'hui d'être le compatriote de Paoli ? Al-
Ions, ne dites plus de pareilles choses, ou je croirai que les honneurs de votre république vous ont troublé la tête. »
Ma mère lui parlait ainsi après le 13 vendémiaire.
La duchesse d'Abrantès.
Nous vînmes à Paris en 1785. Ma mère ne pouvait s'accoutumer à la vie de province, quelque agréable qu'elle fût. Mon père désirait également revoir Paris.
Depuis longtemps il voulait acheter une charge de fermier général. M. Rougeau se disposait déjà à cette époque ù vendre la sienne; des amis communs entamèrent la négociation , et mon père se décida à venir la suivre lui-même. Ces différentes circonstances déterminèrent notre voyage, qui eut lieu au plus tôt.
Mon père voulut recevoir et prit un jour dans la semaine pour donner à dîner, comme cela se faisait à cette époque. Ma mère avait tout ce qu'il fallait pour faire une agréable maîtresse de maison; on l'aimait parce qu'elle était bonne et franche, et elle plaisait parce qu'elle joignait à une rare beauté de la grâce, de la finesse, et un esprit naturel au-dessus de toutes choses. Cependant son ignorance était extrême ; elle disait encore la dernière année de sa vie qu'elle n'avait jamais lu qu'un seul livre, c'était Télémaque. Eh bien ! il était impossible de quitter sans regret la conversation qu'on avait avec elle. J'ai vu des poètes, des hommes de lettres distingués, demeurer sous le charme non pas de sa beauté^ mais de son amabilité. Elle racontait surtout avec la plus piquante originalité. Mon frère et moi nous nous surprenions quelquefois à l'écouter jusqu'à trois heures du matin. Mais ce qu'elle possédait éminemment, c'était l'art si difficile de son salon* ; c'était en elle une chose indépendante de ses autres agréments. Elle eût fait de même étant vieille et laide. Beaucoup de femmes croient que, pour recevoir, il ne s'agit que d'arranger un appartement d'une façon bien élégante, de faire la révérence en souriant à chaque personne qui entre ou qui sort, et de donner le coup de
d. Ce mot vient de l'empereur; il ne disait jamais autrement.
cloche pour le genre de conversation qui dominera dans la soirée. Ce n'est pas cela du tout. De celte manière on recevra, on aura fait peut-être du mouvement, mais on aura une maison ennuyeuse à mourir. Il faut, pour en avoir une agréable, que la dame du logis soit la prêtresse invisible du temple; qu'elle établisse chez elle une entière liberté, et que jamais cette liberté ne dégénère en licence. Il faut que chacun fasse ce que bon lui semble, et, pour qu'il n'en résulte aucun inconvénient, elle ne doit admettre chez elle que des personnes qu'elle sait incapables d'en abuser. Un écueil qu'une maîtresse de maison doit éviter comme un fléau maudit, c'est de faire de son salon un bureau d'esprit.
En arrivant à Paris, le premier soin de ma mère fut de s'informer de Bonaparte. 11 était alors à l'École militaire de^ Paris, ayant quitté celle de Brienne depuis le mois de septembre de l'année précédente. Mon oncle Démétrius lui en parla. Il l'avait rencontré le jour de son arrivée, au moment où il venait de sortir du coche.
« Et, en vérité, dit mon oncle, il avait bien laîr d'un nouveau débarqué. Je le rencontrai au Palais-Royal, où il bayait aux corneilles, regardant de tous côtés, le nez en l'air et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine, s'il avait eu quelque chose à prendre. »
Mon oncle lui demanda où il dînait, et comme il n'avait pas d'engagement, il l'emmena dîner chez lui; car, bien que mon oncle fût encore garçon h cette époque, il ne
serait pas entré chez un traiteur (le nom de restaurateur n'est venu que plusieurs années après). Il dit à ma mère qu'elle trouverait Napoléon assez morose.
« Je crains, ajouta mon oncle, que ce jeune homme n'ait plus de vanité qu'il ne lui convient d'en avoir dans la position où il est. Lorsqu'il vient me voir, il déclame fortement contre le luxe des jeunes gens de l'École militaire. Il est venu, il y a quelque temps, me parler de l'éducation actuelle des jeunes Maniotes, du rapport qu'elle a avec l'ancienne éducation Spartiate, et tout cela pour mettre, m'a-t-il dit, dans un Mémoire qu'il veut faire pour le présenter au ministre de la guerre. Tout cela ne servira qu'à le faire prendre en grippe par ses camarades, et peut-être même à lui valoir quelque coup d'épée. »
Peu de jours après, ma mère vît Napoléon , et cette disposition à l'humeur était, en effet, des plus fortes. Il souffrait peu d'observations , même dans son intérêt , et je suis persuadée que c'est à cette excessive irritabilité, qu'il ne pouvait contraindre, qu'il doit la réputation qu'il a conservée longtemps d'une enfance et d une jeunesse atrabilaires.
Mon père, qui connaissait une grande partie de ses chefs, le fit sortir quelquefois pour le distraire. On prit pour prétexte un accident, une entorse (je ne me rappelle plus trop bien le motif que l'on donna), et Napoléon passa toute une semaine dans notre maison. Lorsque, encore aujourd'hui, je passe sur le quai Conti, je ne puis m'empôcher de regarder une mansarde à l'angle gauche de la maison, au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents. Celle petite
chambre était fort jolie. A côté se trouvait celle de mon frère.
Les deux jeunes gens étaient presque du même âge; mon frère avait peut-être un an ou quinze mois de plus. Ma mère lui avait recommandé de se lier avec le jeune Bonaparte ; mais, après plusieurs tentatives, Albert témoigna combien il lui était pénible de ne trouver qu'une stérile politesse là où devait être de Taffectiou, et cette répulsion lui était presque offensante. Elle devait surtout l'être pour mon frère, qui était non seulement aimé pour la douceur de son caractère, l'aménité, la bonne grâce de ses manières, mais recherché dans les sociétés les plus distinguées de Paris pour ses talents et sfon esprit. Il s'était même aperçu d'une sorte d'âcrelé , d'ironie amère, dont il avait longtemps cherché la cause :
« Je crois, dit un jour Albert à ma mère, que le pauvre enfant sent vivement sa position dépendante.
— Mais elle ne l'est pas du tout, s'écria ma mère; j'espère bien que tu ne lui as pas fait sentir qu'il n'était pas chez lui.
— Albert n'a aucun tort dans cette affaire, dit mon père, qui se trouvait présent; Napoléon souffre parce qu'il a de l'orgueil, et je ne puis l'en blâmer. Il te connaît; sa famille et la tienne sont en Corse datis une égale position de fortune; je crois même que vous êtes parents : tout cela ne s'arrange pas dans sa tête avec celte immense différence dans l'éducation qu'il reçoit comme boursier, isolé, loin des siens, privé de ces soins qu'il voit ici prodiguer à nos enfants. Tu le mets en présence d'une position qui ne peut lui être que pénible, parce qu'il se dit : « Pourquoi ma famille n'est-elle pas ainsi ? »
12* MKMOiaES DE LA DUCHESSE D'ABRANTES
— Tu m'impatientes, répondit naa mère ; s'il disait cela, il serait un sot et méchant enfiinl.
— Il ne serait ni plus sot ni plus méchant que les autres : il serait homme. Pourquoi est-il en colère depuis son arrivée à Paris? pourquoi crie-t-il du haut de sa tête contre le luxe indécent (ce sont ses paroles) de tous ses camarades de Técole? Parce que leur position blesse à chaque instant la sienne. Il trouve ridicule que ces jeunes gens aient un domestique, parce qu'il n'en a pas; il trouve mauvais que Ton mange à deux services, parce que lorsqu'il y a des pique-nique en fraude, il ne peut pas y contribuer. L'autre jour, il devait y avoir un déjeuner donné à l'un des maîtres, et chaque élève devait contribuer pour une somme vraiment trop forte pour ces enfants : en cela Napoléon a raison. Bref, je fus le voir et je le trouvai encore plus triste que de coutume. Je me doutai pourquoi, et j'abordai le sujet en lui proposant la petite somme qu'il lui fallait : il devint aussitôt très rouge, puis sa figure reprit cette teinte d'un jaune pâle qu'il a toujours, et il me refusa.
— C'est que tu t'y seras mal pris! s'écria ma mère. Les hommes sont toujours maladroits.
— Quand je vis que le cœur du jeune homme était aussi élevé, dit mon père sans se laisser déconcerter par la vivacité de ma mère, à laquelle il était habitué, je fis un mensonge, et Dieu me le pardonnera sans doute. Je lui dis que, lorsque son père était mort dans nos bras à Montpellier, il m'avait remis une'petite somme pour lui être donnée de celle manière, dans un cas pressant, pour sa convenance personnelle. Il me regarda fixement, ajouta mon père, avec un œil si scrutateur qu'il m'intimida presque.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE "D'ABRANTÈS iij
« Puisque cet argent vient de mon père, Monsieur, me « dit-il, je Taccepte; mais si c'eût été à titre de prêt, je « n^aurais'pu le recevoir. Ma mère n'a déjà que trop de
Napoléon lieutenant d'artillerie.
« charges; je ne dois pas les augmenter par des dépenses, (( surtout lorsqu'elles me sont imposées par la folie stupide « de mes camarades. »
« Tu le vois donc bien, poursuivit mon père, si son orgueil est aussi facilement blessé à son école par des étrangers, que ne doit-il pas souffrir ici, quelque «Icn-
dresse que nous lui montrions? Albert n'en doit pas moins continuer ses prévenances et ses bons procédés, mais je doute qu'ils produisent pour résultat une liaison intime. »
Un événement important eut lieu cette même année dans notre famille. Ce fut le mariage de mon oncle, le prince de Comnène. Il épousa une riche héritière de Touraine, fille unique de M. le comte de Boucherville, officier de la marine royale.
La présentation eut lieu avec toutes les formes voulues par l'étiquette et l'élégance du temps. Les révérences furent enseignées par Vestris; la coiffure fut faite par Léonard, l'habit par M"" Bertin, et les diamants par Bapst et Meunier.
Joseph Bonaparte avait adressé à mon oncle une lettre dans laquelle il le remerciait de vouloir bien aller voir Marianne Bonaparte, qui était élève de Saint-Louis à l'établissement de Saint-Cyr. C'était ma mère qui se chargeait de ce soin. Elle le remplissait avec une grande bienveillance et fut pout Marianne une amie bonne et tendre.
Un jour que Napoléon était venu avec mon oncle qui l'avait fait sortir, on fut à Saint-Cyr exprès pour lui.
Marianne vint au parloir fort triste, fort abattue, et le cœur tellement gros qu'au premier mot qu'on lui dit, elle fondit en larmes. Ma mère l'embrassa, la consola ; elle ne voulait pas dire ce qu'elle avait. Enfin ma mère apprit que, M"' de Montluc sortant dans huit jours, les élèves de
sa classe devaient donner un goûter d'adieu; chacune contribuait, et Marianne ne pouvait donner parce que sa pension était à sa fin, et qu'il ne lui restait que six francs. « Si je les donne, disait-elle, je n'aurai plus rien, et ma pension ne me sera payée que dans six semaines ; et puis, d'ailleurs, ce n'est pas assez. »
Le premier mouvement de Napoléon avait été de porter la main à sa poche; mais comme la réflexion lui dit qu'ilr ne trouverait pas ce qu'il y cherchait, il s'arrêta et rougit en frappant du pied.
Quant à ma mère, elle ne put s'empêcher de rire en pensant au rapport singulier qu'il y avait entre le goûter de Saint-Cyr et le déjeuner de l'Jlcole militaire de Paris, et elle le dit en grec à mon oncle.
Ma mère demanda à la pauvre affligée ce qu'il lui fallait pour^calmer son chagrin ; la somme n'était pas énorme : il s'agissait de dix à douze francs; ma mère les lui donna, et fit la remarque qu'elle ne s'en mit pas autant en peine que son frère à la proposition de mon père.
Lorsqu'on fut remonté en voiture. Napoléon, qui s'était contenu devant sa sœur, éclata en invectives contre l'administration. L'humiliation de Marianne lui avait fait mal. Mon oncle, qui était extrêmement vif, s'impatienta à la fin du ton d'amertume tranchant qu'il mettait dans son discours et le lui dit assez sèchement. Napoléon se tut aussitôt; mais son cœur était trop plein, et ses expressions devinrent tellement offensantes que mon oncle lui dit :
« Tais-toi 1 il ne t'appartient pas, étant élevé par la charité du roi, de parler ainsi que tu le fais. »
Ma mère m'a dit qu'elle avait craint que Napoléon n'étouffât. En un moment il devint blême et cramoisi.
<( Je ne suis pas élève du roi, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, je suis élève de l'État.
— Voilà une belle distinction que tu as trouvée là! répondit mon oncle* Le roi n'est-il pas l'État? et puis je ne veux pas que tu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi.
— Je ne dirai rien qui vous déplaise, dit le jeune homme ; permettez-moi seulement d'ajouter, Monsieur, que si j'étais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement, et pour le bien de tous. »
Je n'ai rapporté cette petite scène que pour faire remarquer ces mots : si fêtais le maître L.. 11 l'est devenu, et l'on sait comment il avait monté toute l'administration de ses Écoles militaires. Je suis persuadée qu'il a gardé longtemps le souvenir des humiliations qu'il a été obligé de supporter à l'École militaire de Paris. Il n'y était pas aimé. 11 frondait tout, blâmait hautement. Le résultat de sa conduite fut de faire avancer le moment de sa sortie. C'est alors qu'il fut pourvu d'une sous-Heutenance dans un régiment d'artillerie. Lors de son départ, il vint passer quelque temps avec nous. Je me rappelle que le jour où il endossa l'uniforme, il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont à pareil jour; mais il avait dans son habillement une chose qui lai donnait une apparence fort ridicule : c'était ses bottes; elles étaient d'une dimension si singulièrement grande que ses petites jambes, alors fort grêles, disparaissaient dans leur ampleur. On sait que lien ne saisit le ridicule comme l'enfance. Aussitôt que ma sœur et moi nous le vîmes entrer dans le salon avec ses deux jambes affublées de la sorte, nous ne pûmes nous contenir, et des rires fous s'ensuivirent. Alors, comme plus tard, il n'entendait pas la plaisanterie; dès qu'il se
vit l'objet de notre hilarité, il se fâcha. Ma sœur lui répondit, toujours en riant, que, puisqu'il ceignait l'épée, il devait être le chevalier des dames, et qu'il était bienheureux qu'elles plaisantassent avec lui.
« On voit bien que vous n'êtes qu'une petite pensionnaire, » dit alors Napoléon d'un air dédaigneux.
Ma sœur avait alors douze à treize ans; on peut penser combien ce mot la blessa. Elle était fort douce, mais nous ne le sommes plus, nous autres femmes, lorsque notre vanité s'en mêle. Celle de Cécile fut blessée au vif de Tépithète de petite pensionnaire.
« Et vous, répondit-elle à Bonaparte, vous n'êtes qu'un chat botté. »
Tout le monde se mit à rire : le coup avait porté. Je peindrais difficilement la colère où il mit Napoléon. 11 ne répondit rien et il fît bien ; bien qu'alors il manquât d'usage du monde, il avait un esprit trop fin, trop instinctif, pour ne pas comprendre qu'il devait se taire dès qu'il y avait des personnalités et que son adversaire était une femme; quel que fût son âge, il devait la respecter.
Donc, quoiqu'il fût vivement piqué du malheureux sobriquet que ma sœur lui avait donné, il affecta de n'y plus penser, si ce n'est pour en rire avec les autres ; et pour prouver qu'il n'en avait aucune rancune, il fit faire un petit joujou qu'il m'apporta, et qui représentait un chat botté courant devant le carrosse de M, le marquis de Carabas. Ce joujou était fort joli et lui avait sûrement coûté cher, ce qui n'allait pas avec l'état de ses finances.
Cette histoire me fut utile depuis, et d'une étrange façon.
Le premier consul était un jour d'une grande gaieté. On était à la Malmaison; on dînait sous les grands arbres.
i8 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D^ABUANTÈS
M""" Bonaparte avait essayé le même jour de mettre de la poudre, ce qui lui allait fort bien. Mais le premier consul n'en fît que rire, et lui dit qu'elle pouvait jouer la comtesse d'Escarbagnas. La plaisanterie ne lui plut pas apparemment, car elle fit une petite moue, dont le premier consul s'aperçut.
(< Eh bien! qu'est-ce? dit-il; crains-tu de manquer de cavalier? Voilà M. le marquis de Carabas (et il montrait Junot) qui te donnera le bras. »
Or, il faut savoir que le premier consul avait déjà nommé ainsi quelquefois Junot et Marmont, à cause de leur goût pour la représentation. Tous deux n'en faisaient que rire, et dans le fait la chose n'était que plaisante. M""" Bonaparte ne la prit pas ainsi et montra un air chagrin. Ce n'était pas le moyen de plaire à Bonaparte, dont le front se rida à l'instant môme. 11 prit son verre, et regardant sa femme, il s'inclina en buvant, et dit : « A la santé de M"" la comtesse d'Escarbagnas. » La continuité de cette plaisanterie fit venir les larmes aux yeux de M""** Bonaparte. Napoléon le vit, et comme il l'aimait, il fut, je crois, fâché d'avoir été si loin. Pour arranger l'affaire, il reprit son verre, et, s'inclinant de mon côté en me faisant un clignotement de l'œil, il me dit : « A la santé de M"° la marquise de Carabas. » Nous nous mîmes tous à rire. M"'*' Bonaparte comme les autres; mais elle avait le cœur gros. Je n'avais que seize ans, et elle en avait quarante.
Parmi les camarades de Junot, il y en avait qui n'étaient pas forts sur la compréhension. L'un de ceux-ci trouva admirable de répéter la plaisanterie du premier consul. L'imitation ne lui allait pas. 11 était le meilleur des hu-
mains, mais la raillerie lui é lait de peu d'usage. Ensuite Junot aurait pu Fentendre, et de ridicule, la chose serait devenue tragique. Je ne voulus donc pas laisser continuer la représentation incitative.
Le lendemain, Junot, qui était alors commandant de Paris et ne pouvait pas venir à la Malmaison tous les jours, ne se trouva pas à dîner. Mais il vint le jour
La Mal maison.
d'après, et le marquis de Carabas ne faillit pas en son lieu. On était alors sur le pont qui mène au jardin; le premier consul était assis sur le bord du parapet :
« Mon ami, dis-je à Junot, la première fois que nous irons dans tes terres^ il ne faudra pas oublier une chose tout à fait de rigueur dans ton train, ou je ne vais pas avec toi, je t'en avertis; et je suis sûre que le général m'approuvera.
— Qu'est-ce donc? demanda le premier consul.
— C'est un chat botté pour coureur. »
Tout le monde se mit à rire. Mais je n'oublierai jamais la figure du premier consul; elle était à peindre. Je poursuivis d'un grand sérieux :
« J'ai conservé un joujou que l'on m'a donné étant petite, enfant; si tu le veux pour modèle, je te le donnerai. »
On rit beaucoup, mais mon grain, jeté en bonne terre, devait porter fruit. Quelques jours après, nous étions, après dîner, dans la galerie à côté du salon ; Yincitateury avec un bon et franc rire, se mit à parler du marquisat; je ne fis que regarder le premier consul ; il se tourna vers son sosie et lui dit assez sèchement :
« Lorsque vous voudrez faire et dire comme moi, choisissez mieux vos sujets. 11 me semble que l'on peut m'imiler en autre chose. »
Un quart d'heure après, il s'approcha de moi, me prit le nez, me le pinça à me faire crier et me dit :
« Vous avez de l'esprit, petite peste ; mais vous êtes méchante. Ne le soyez pas. Une femme n'a jamais de charme lorsqu'elle se fait craindre. »
Le résultat de tout cela fut que je n'entendis plus parler du marquisat^ d'autant qu'on portait alors des bottes à Fécuyère avec des manchettes et que le chat botté serait venu là à miracle.
A l'époque où ma famille vint s'établir à Paris, tout faisait pressentir une révolution, et les plaies étaient assez visibles pour que l'on connût où il fallait porter remède. Paris grondait sourdement; partout en France régnait
Les armées vendéeDnes avaient été mises eu déroute.
une fermentation du plus sinistre augure et qui devait amener un éclat. La Bretagne, la première, proclama sa liberté ; on y envoya le maréchal de Stainville à la tête d'un corps de quinze mille hommes, et la reine dit imprudemment qu'il fallait traiter « la Bretagne en province conquise ». Le sang français rougit le sol breton. Et cependant la Révolution n'était pas commencée. Combien de gens ne la font dater que de la prise de la Bastille !
Grenoble à son tour est inondé de sang. Une adresse admirable porte au pied du trône l'expression de la douleur des Dauphinois. La réponse est une insulte que le déhre de M. de Loménie dicte à la faiblesse de Louis XVI, et les fautes succèdent aux fautes sans moyen de les réparer. Mais la patience devait avoir un terme ; le trésor était épuisé, la famine, la banqueroute, nous menaçaient. L'indignation publique chassa enfin M. de Loménie, et il quitta le ministère maudit de tous. Le jour où finit son administration, une jeunesse folle alla demander au lieutenant de police la permission de passer une joyeuse soirée. L'ayant obtenue, ils procédèrent avec ordre, prirent un mannequin grand comme un homme, lui mirent une mitre d'archevêque, une robe de satin violet, dont les ù'ois cinquièmes, avec une grande régularité, étaient de satin et les deux autres de papier ; puis, après avoir ainsi paré leur mannequin, ils allèrent le brûler en grande cérémonie sur la place Dauphine, dansant autour avec les démonstrations de la joie la plus folle.
Mais cette joie déplut au chevalier Dubois, qui commandait le guet. Il veut l'empêcher : les jeunes gens l'envoient promener; il insiste, on lui rit au nez; le misérable ordonne à sa troupe de se servir de ses
armes, on frappe indistinclement, et les cadavres sont jetés dans la Seine. Les soldats chargent tout ce qui est devant eux. On massacrait rue Saint- Dominique, rue Meslay, et le sang qui coulait était répandu par des mains françaises.
La crise devint si forte dans toute la France entre le parlement et les Étals de chaque province, que je ne sais si elle eût été maîtrisée par un Richelieu ou un Napoléon; riiabileté, le talent de Tun, la fermeté despotique de l'autre, auraient également fléchi sous cette volonté immense de force par son unité qui se présentait pour combattre les vieilles prétentions arbitraires qui tombaient de vétusté. Cependant il y avait un moyen, non pas de prévenir une révolution, elle était inévitable, mais d'eûipêcher les excès qui en ont été la déviation et non la suite. C'était de s'emparer du mouvement d'impulsion donné et de le diriger en se mettant à sa tète. Je sais que M. Necker comprenait toute la grandeur d'un tel projet; Louis XVI l'aurait adopté peut-être, mais il avait près de lui un ennemi perfide : c'était son conseil secret. La reine, qui avait aussi sur lui une grande influence, était le plus dangereux des guides, en ce qu'elle-même n'avait rien d'arrêté. Elle était emportée, remplie de préventions, et sacrifiait tout pour se venger lorsque ses intérêts privés étaient froissés. Ses malheurs et ceux du roi posent un voile sacré sur leurs fautes. Il est défendu de le soulever ; d'aussi grandes infortunes ont un caractère solennel qu'on n'attaque qu'à sa propre honte.
Quant à la famille royale, elle était divisée de manière à n'offrir aucun point de raUiement. M"** Elisabeth, bonne, douce, pieuse, ne s'occupait de ce qui l'entourait
que pour prier Dieu de les préserver de malheurs. L'opposition de Monsieur était sournoise et moqueuse. Il a fait beaucoup de mal à son frère, peut-être sans en avoir l'intention, et Madame encore plus. Quant à M. le comte d'Artois, homme aimable, gracieux, bon, il eût été nul s'il n'eût regardé comme point d'honneur inattaquable de ne pas admettre d'autre loi politique que l'antique autorité de la couronne.
Ce fut le 5 mai de l'année 1789 que se fît l'ouverture des États généraux. J'étais trop jeune alors pour bien sentir la grandeur imposante du spectacle qu'offraient les États se rendant en masse à Saint-Louis de Versailles, pour y entendre la messe la veille de l'ouverture de leurs séances. Mais je vois encore cette foule immense et joyeuse qui encombrait les trois avenues et bordait la route que suivaient les députés. Je vois ces femmes si bien parées, agitant leurs mouchoirs, toute une population animée d'un même sentiment et dans l'ivresse de la joie et de l'espérance. Ma mère, ayant beaucoup d'amis dans les trois ordres, avait voulu être témoin de cette première démarche, faite par eux sur le terrain qu'ils venaient de sarcler, disait-elle. Mon père n'ayant pas voulu l'accompagner, elle m'avait prise avec elle ainsi que mon frère.
Mon père vit M. Necker le lendemain même de l'ouverture des États. Il fut interrogé par lui sur ce qu'il
pensait de son discours. M. Necker était un homme qui pouvait entendre la vérité : M. de Permon la lui dit, et il ajouta :
« Ah ! Monsieur, quelle faute on a commise en convoquant cette assemblée dans un moment d'orage comme celui où nous sommes !
— Je n'en suis pas coupable, répondit M. Necker, et j'en suis responsable. »
11 marchait dans son cabinet en se parlant à lui-même :
« Je n'aurais pas dû revenir aux affaires, je suis solidaire pour les fautes des autres... Mais je ne dois avoir aucun regret. Tout ce qu'un homme peut donner de soins, employer de forces, je le mettrai en œuvre pour amener à bien la tâche qui m'est confiée. »
Mirabeau est sans doute la plus grande figure politique de notre Révolution. Cette figure a été crayonnée, peinte dans toutes les attitudes, sous tous les jours possibles, et cependant on a peu cherché à étudier plus profondément l'intérieur de cet homme. Il ne m'est pa^ apparu comme tous ceux qui ont figuré dans la Révolution; pendant sept années de ma vie, j'ai vu, régulièrement, tous les jours, les deux hommes qui pouvaient le mieux établir et fixer mon opinion sur Mirabeau. L'un était son ami le plus tendre et qui avait conservé de lui un souvenir qui tenait du culte. C'était Bonnecarère. L'autre était le cardinal Maury, qui, comme abbé Maury, avait lutté avec Mirabeau pour en être toujours battu.
Repoussé d'un rang que lui donnait sa naissance, Mirabeau jura de le reconquérir, quel que fût le prix que lui en demandât le sort. iM éprise, rejeté par Tordre noble de sa province, dans lequel cependant se trouvaient
Mirabeau.
des réputations aussi douteuses que la sienne, Mirabeau s'en vit exclu avec rage, et jura vengeance à ceux qui lui déclaraient la guerre.
Le jour même de Couverture des États, en entrant dans la salle, il fixa d'un œil perçant et audacieux ces rangs dont on lui défendait d'approcher. Un rire amer glissa sur ses lèvres habituellement contractées par une
expression moqueuse et dédaigneuse. Il traversa ensuite la salle, et fut siéger sur ces bancs d'oîi devait partir la foudre qui frappa le trône.
Un homme fort attaché à la cour, mais ami de Mirabeau, le comte de Reb..., ayant remarqué le regard empreint de fiel qu'il avait lancé circulairement lorsqu'il avait été assis, lui en parla le jour même, en lui faisant observer que sa position dans le monde lui fermait les portes de tous les salons.
« Songe, lui dit-il, que la société veut que l'on fasse pour elle ce qu'elle ne fait jamais ; elle est difficilement ramenée, une fois blessée. Tu as des torts envers elle; et si tu veux qu'on te pardonne, tu dois ne rien braver, et plutôt demander gruce. » .
Tandis que le comte parlait, Mirabeau l'écoutail avec impatience; mais au mot grâce, il éclata.
Il se leva, frappa du pied avec violence. Son immense chevelure parut se hérisser, ses pelits yeux lancèrent des éclairs, et ses lèvres devinrent blanches et tremblantes, ce qui lui arrivait toujours lorsqu'il était fortement ému.
a Je suis venu, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je suis venu ici pour faire demander grâce, et non pour la demander moi-même. »
Le mot fut redit le soir même à la reine. Elle avait des renseignements sur les députés dont les talents devaient attirer son attention. On doit penser que Mirabeau occupait la tête de la colonne des noms à l'encre rouge, et un mot y était joint en gros caractères.
Mirabeau était corruptible, on le savait. C'était une route veloutée à parcourir pour arriver jusqu'à l'homme
qu'on voulait s'attacher. Mais elle était délicate : néanmoins rintrigue fut ourdie avec finesse, habileté même.
Muni des instructions de la reine et d'un portefeuille bien garni, le comte de Reb... se rendit un matin chez Mirabeau; il s'y prit avec beaucoup d'art, et lui fit enfin des offres qu'il se croyait sûr de voir accepter. Mais Mirabeau refusa le comte, en lui demandant pour qui il le prenait. L'autre n'osa pas le lui dire et se contenta de lui renouveler ses offres ; Mirabeau le congédia avec la dignité de l'aîné des Gracques, en lui disant que des offres d'argent ne pouvaient être écoutées par lui. Il voulait un ministère.
A peine ce mot fut-il répété à la reine qu'elle devint cramoisie, et puis pâle comme la mort. Elle ferma les yeux, et appuya la main sur son front en le serrant avec force.
« Un ministère! s'écria-t-elle... un ministère à Riquetti Mirabeau!... Jamais!... jamais je ne permettrai que le seuil du conseil du roi soit sali par les pas d'un tel homme. »
Elle était tremblante de colère.
« Donnez-lui de l'argent... tout l'argent qu'il voudra... Mais un ministère! Et ce sont mes amis qui me conseillent une telle infamie ! »
L'affaire du jeu de paume arriva quelques jours après : dès lors tout fut fini.
La prise de la Bastille, premier acte de cette sanglante tragédie, en souillant du sang français la robe tout éblouissante de blancheur et de pureté de notre belle liberté, rendit la cause du peuple moins glorieuse.
Le sang avait coulé, il devait couler encore. Je me rappelle comme un songe terrible ces journées du 14 juillet, du 6 octobre, du 21 juin, et une foule d'autres qui formaient ainsi le plus sinistre des calendriers. Le 6 octobre surtout me frappe encore dans mes souvenirs de manière à me serrer le cœur. Je vois ma mère faisant fermer dès trois heures de l'après-midi les volets du salon de réception, dont les fenêtres donnaient sur le quai. Elle pleurait et retenait mon père qui voulait absolument se rendre à Versailles ; elle le retenait par le bras, Fembrassait et le suppliait de ne pas nous quitter.
Bien des souvenirs ont pâli en moi sous l'action puissante du temps; mais il en est qui sont toujours dans leur terrible vérité, et le 10 août est de ce nombre. C'est le jour de ma fête. Depuis que ma jeune intelligence avait pu recevoir une impression, ma mère avait voulu que cette journée en fût une de bonheur pour moi, comme espérance et comme souvenir. Dès le matin, ma petite chambre blanche était remplie de fleurs, de bonbons et de joujoux.
Le 10 août ne fut pas seulement affreux pour moi par les cris du peuple, les coups de canon, les gémissements des blessés qui passaient sous nos fenêtres, mais par les
inquiétudes que me causaient mon père et mon frère ; ce dernier aurait voulu se multiplier pour sauver ceux de ses amis qui couraient des dangers.
Vers midi, nous le vîmes rentrer avec un de ses frères d'armes qui était enveloppé dans une redingote bourgeoise. Le malheureux n'avait pas mangé depuis quarante heures. On le cherchait ; si on Teût trouvé, il était massacré. On le cacha dans ma petite chambre, en me faisant ma leçon sur ce que je devais répondre si Ton venait dans la maison. C'est à dater de ce jour que je commençai pour un étranger ce rôle de prudence craintive que je devais ensuite continuer pour ceux qui m'étaieut chers.
Cependant les heures s'écoulaient, mon père ne rentrait pas ; ma mère pleurait et se tordait les bras. L'orage paraissait calmé, des coups de fusil se faisaient encore entendre ; mais le plus jnquiétant était des groupes de femmes et d'hommes ivres qui blasphémaient et hurlaient à faire horreur. Le jour baissait, et mon père ne rentrait pas. Nous vîmes enfin un homme tourner le coin de rhôtel du côté du quai. C'était lui, il marchait avec précaution; en voyant mon frère, il avança rapidement, lui dit de tenir la porte ouverte, puis, retournant aussitôt sur ses pas, il fut prendre une personne qu'il avait laissée dans le renfoncement de l'arcade de la Monnaie. Cette personne marchait avec peine ; mon père lui donnait le bras, et la conduisit ainsi avec mystère, jusque dans sa chambre à coucher. Il nous imposa silence et nous dit de donner tous nos soins à celui qu'il nous amenait. Hélas ! lorsqu'il fut débarrassé du grand manteau de soldat qui l'entourait, nous reconnûmes M. de
Bévy, officier supérieur aux gardes du corps. 11 était tout sanglant, pâle, défait!... Quelle .vue, mon Dieu!... Il m'attira à lui. « Pauvre Loulou, me dit-il, en s'apercevant que je pâlissais et que je tremblais à la vue de ses mains toutes tachées de sang, c'est une triste fête pour vous, ma chère enfant!... »
Le lendemain, la stupeur fut générale dans tout Paris. La ville présentait un aspect effrayant. Que d'alarmes ! que d'existences brisées ! que de têtes proscrites ! Mon père paraissait ne rien craindre. Il était occupé à écrire une lettre, lorsque son valet de chambre vint lui dire que notre boucher, brave et digne homme, qui était lieutenant dans la garde nationale, venait avertir M. de Permon qu'il était dénoncé pour avoir donné asile à des ennemis du peuple, et qu'il devait prendre garde à lui.
Le brave homme n'osait pas en dire davantage. Mon père fit peu d'attention à sa démarche ; mais une heure après, un avertissement des plus sûrs vint dire à mon père qu'il serait arrêté dans la nuit. La personne qui lui apportait cet avis y joignait la promesse d'un passeport pour l'une des villes du Midi, et celle de venir le chercher avec ma mère (mais ma mère seulement), pour les conduire hors Paris. Quant à nous, il ne fallait pas songer à nous emmener. Ma mère perdait la raison en songeant qu'elle devait nous laisser à Paris dans un pareil moment.
Cependant le temps pressait. Après avoir longtemps cherché quel moyen présentait le plus de sécurité pour nous et pour mon frère, on s'arrêta au plus simple : c'était de nous mettre en pension dans quelque pen-
sionnat obscur, et mon frère logé près de nous. Ce plan une fois adopté s'exécuta rapidement, et le soleil n'était pas couché, que ma sœur et moi nous étions installées rue du faubourg Saint- Antoine , chez M""" Chevalier, tenant pension de jeunes demoiselles.
Il y avait à la pension des demoiselles Chevalier un homme chargé du gros ouvrage. Cet homme, qu'on appelait Jacquemart, savait tous les métiers; il était garçon brosseur, il tournait, il faisait mille choses; mais il avait la plus atroce des figures.
« Cet homme me fait mal, disait Albert; je suis sûr qu'il finira tragiquement. »
Une fois, dans les commencements de notre séjour, Jacquemart rentrait du bois ; mon frère arrivait de toute la vitesse de son cheval. Il .voit que cet homme porte une charge qui ne lui permettra pas de se ranger à temps. Alors mon frère arrêta son cheval en le rabattant, au risque de le blesser et de s'exposer à un danger.
Jacquemart avait de bons yeux; Jacquemart avait vu ce qu'Albert avait fait pour être maître de son cheval; il lui avait voué dès ce moment une reconnaissance dont il devait donner des preuves.
Le 31 août, quoiqu'il n'eût rien à faire à la pension, il vint rôder toute la journée devant la porte et dans la cour. Mon frère ne vint que fort tard, et c'était précisément à lui qu'il en voulait. Il s'approcha comme il descendait de cabriolet et lui dit :
« Restez ici ce soir pour garder vos sœurs. Ne retournez pas chez vous. »
Albert le pressa de questions ; il n'en put tirer autre chose. Mais, pour ne pas méconnaître l'avis de cet homme, il lui donna un assignat de vingt-cinq francs.
Le lendemain, on sait comment se passa cette alTreuse journée. Mon frère brave tous les dangers et vient à notre pension. La première personne qu'il aperçoit sur le pas de la porte, c'est Jacquemart dans le costume du plus affreux bandit.
a Je ne vous avais pas dit de venir ici aujourd'hui, mais bien d'y rester, dit-il à Albert; pourquoi n'ai-je pas été obéi?
— Toi-même, pourquoi me dis-tu une pareille chose? La maison de M"" Chevalier est-elle spécialement menacée?
— Je n'en sais rien. Mais dans un moment d'horreur comme celui-ci on doit tout craindre. »
Albert parut surpris. Jacquemart continua :
« Vous êtes un bon frère ; ainsi vous ne devez pas manquer à votre devoir envers ces pauvres petites ; elles n'ont que vous à Paris, n'est-ce pas? »
Albert fît un signe affirmatif. Cet homme, avec sa singularité, exerçait une sorte d'empire sur lui. Il était tard; M"° Chevalier proposa à mon frère de rester; il ne voulut pas et s'en alla avec la promesse de revenir le lendemain.
« Tout sera fini, » disions-nous.
Grand Dieu! quelle fin!
Le lendemain, mon frère fut obligé de rester quelque temps chez lui, afin de remettre en ordre des papiers que mon père avait marqués pour être brûlés. Il sort à
trois heures pour venir nous voir; il trouve sur sa route des groupes d'hommes,, dont l'ivresse sanglante est horrible. Plusieurs sont nus jusqu'à la ceinture; leurs bras, leur poitrine, sont couverts de sang. Ils sont hideux.
Mon frère, dans la plus mortelle inquiétude sur notre sort, pousse son cheval et arrive en face de la maison Beaumarchais. Là, il est arrêté par une foule immense; ce sont toujours les mêmes hommes nus et sanglants. Ils poussent des vociférations, ils chantent, ils dansent; en apercevant le cabriolet d'Albert, ils poussèrent de nouveaux cris.
« Qu'on lui porte!... qu'on lui porte!... c'est un aristocrate!... »
En un moment, le cabriolet est entouré par une multitude en délire. Du milieu de la foule un objet s'élève et s'avance. La vue troublée de mon frère ne lui permit d'abord de distinguer que de longs cheveux blonds souillés de sang, une figure belle encore. Cette figure s'approche... se pose sur son visage... Le malheureux pousse un cri terrible ! Il l'a reconnue : c'est la tête de M-"' deLamballel
Le domestique fouette le cheval de toute la vigueur de son bras. Le généreux animal s'éloigne de ce spectacle d'horreur de toute sa vitesse. L'affreux trophée avait été renversé avec les cannibales qui le portaient, et des imprécations poursuivaient Albert étendu sans connaissance dans le fond du cabriolet. Le domestique avait gardé les rênes et poussait d'autant plus le cheval, qu'il sentait, aux secousses de la légère voiture, qu'un homme était monté derrière; et il espérait que la rapidité de la course pourrait les en délivrer. Mon frère arriva en peu de mi-
nules à la porte de notre pension. Il était toujours sans connaissance. Lorsque le cabriolet s'arrêta, Thomme qui était derrière s'élança à terre, prit mon frère dans ses bras comme il aurait pris un enfant, et le transporta dans la maison.
« Les monstres I disait cet homme, les monstres I ils l'ont tué aussi!... '»
Cet homme était Jacquemart. Que pouvait-il faire au milieu d'une telle troupe? nous ne l'avons jamais su. Il est cependant évident qu'il n'y était pas pour partager ses crimes.
Mon frère fut très mal des suites de cette cruelle journée. On le conduisit chez un médecin, où il fît une maladie grave, dans laquelle son délire lui présentait toujours cette affreuse aventure.
On écrivit à l'instant à ma mère ; elle était déjà arrivée à Toulouse avec mon père, et, leur établissement étant fait, elle put venir à Paris pour nous chercher. Mon frère, qui était encore en convalescence, s'arrêta en route chez un ami. Quant à nous, nous poursuivîmes notre route avec ma mère, ayant pour chevalier un de nos amis, M. de Luppé.
Pendant notre séjour à Toulouse, ma mère reçut des lettres de mon frère qui l'affectèrent beaucoup. Elles lui annonçaient la mise en accusation du général Bonaparte. Albert en était indigné. Il était à celte époque auprès de Salicetti, en qualité de secrétaire. Lorsque Napoléon
avait été arrêté, Junot, qui Faimait avec tendresse et un entier dévouement, voulut le sauver par la ruse ou par la force. Mais Bonaparte lui défendit toute mesure hostile. <t Je suis innocent, lui dit-il ; je dois me confier aux lois. »
L'issue probable du procès était de faire porter la tête de Bonaparte sur Féchafaud. Il dut la vie à une cause que personne n'a bien connue. Il était alors tout à fait malheureux ; il vint à Paris pour tenter d'obtenir justice ou pour chercher à mettre à flot quelques-uns des mille projets qu'il faisait, nous disait-il, chaque soir en s'endormant. Il n'avait avec lui qu'un seul aide de camp, un seul ami, que sa mauvaise fortune attachait encore plus à lui; c'était Junot, qui, à dater de ce moment, lui donna des preuves positives de cet attachement qui n'a cessé d'être que le jour où lui-même a cessé d'exister.
Mon père avait pour conseil un homme d'un esprit fort distingué, ancien avocat au Châtelet, nommé Brunetière. Il avait des relations forcées avec tous les puissants du jour et en profitait pour le bien des intérêts de ses clients. Mon père ayant conservé des rapports assez intimes avec lui, il nous tenait au courant des affaires publiques à Paris, autant cependant qu'on pouvait le faire sans se compromettre. On s'envoyait des nouvelles dans des pâtés, des daubes, des cuisses d'oie ; et les questions et les réponses voyageaient ainsi protégées par le couvert de la gastronomie. Les nouvelles de Paris arrivaient dans
des fonds de chapeaux, des doublures d'habits, ou bien dans des caisses de fleurs artificielles. On joignait à l'en- \oi une lettre qui disait :
« D'après ce que vous m'avez écrit, je vous envoie telle chose... »
Or, comme on n'avait rien demandé et qu'on était prévenu d'avance de cette manière de correspondre, la lettre était bientôt trouvée.
Mais lorsqu'il fallait défaire l'objet qui la contenait, ma mère n'entendait pas facilement raison. Je me rappelle qu'une fois elle porta pendant quinze jours, un chapeau avec une lettre dans sa coiffe, sans vouloir dire à mon père que le chapeau venait de Paris, parce qu'il se serait douté qu'il contenait des nouvelles et l'aurait fait découdre impitoyablement. Il faut dire que, dans ce moment, on ne pouvait rien recevoir de bien intéressant.
Enfin se levèrent pour la France des jours plus sereins. Mon père reçut des avis répétés de se rendre à Paris. Ma , mère ne put le faire changer d'idée. Nous quittâmes à regret cette ville hospitalière ; j'en ai conservé un doux souvenir.
Il fut décidé que mon père se rendrait à Bordeaux, où il avait quelques affaires à terminer. Je partis avec ma mère pour Paris. En arrivant, nous descendîmes rue des Filles-Saînt-Thomas, hôtel de la Tranquillité. Cet hôtel garni avait une jFort belle apparence ; il était entre cour et jardin. Nous fûmes logées dans un fort joli appartement au second ; ma mère s'y installa avec moi, une femme de chambre et un valet de chambre.
Ma mère voyait beaucoup de Corses avant la Révolution. Dès qu'ils surent qu'elle était de retour, tous vinrent la voir, mais, avant tous, Bonaparte. C'est de ce jourlà que je l'ai vraiment connu. Je me le rappelais, mais confusément. Lors donc qu'il vint nous voir à Paris, sa figure me frappa sans que je puisse exprimer pourquoi, mais de manière à n'être jamais oubliée. A cette époque de sa vie, Napoléon était laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne parle que du changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables ; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd'hui dans les gravures, était alors toute simple; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose ; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point ilen était devenu vain, avec juste raison, depuis ce temps-là.
Enfin, lorsque je me représente Napoléon entrant en 1793 dans la cour de l'hôtel, la traversant d'un pas assez
gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le collet» de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse^ tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV ; sans gants, parce que, disait-il, c'était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif, résultant de sa maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'évoque le souvenir de cette époque et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits.
Ma mère, la meilleure et la plus naturelle des femmes, lui témoigna, comme elle le sentait, le plaisir qu'elle avait à le revoir.
A cette époque, Paris était dans une agitation inquiétante ; M. Brunetière nous dit qu'il était fâché de nous avoir conseillé de venir. Il était inquiet, et Bonaparte nous confirmait ces craintes.
« Les muscadins seraient bien aises, disait-il, de glaner après le combat des patriotes. Qu'ils sont sots dans cette Convention ! J'ai été bien aise de voir que Permon n'a pas pris cette mode ridicule, poursuivit Bonaparte : ce sont tous de mauvais Français. »
Les jeunes gens dont parlait Bonaparte portaient des redingotes grises, avec des collets noirs, des cravates vertes ; et leurs cheveux, au lieu d'être à la Titus comme ceux de la plupart des jeunes gens, étaient nattés, poudrés et relevés avec un peigne, tandis que de chaque côté de la figure descendait une longue face appelée, en style du temps, oreilles de chien. Comme ils étaient atla-
qués fort souvent, ils portaient une grosse canne, dont ils ne se servaient pas seulement comme d'un moyen de défense ; car bien souvent les rixes dont Paris était chaque jour le théâtre étaient provoquées par eux.
Le manque de pain et de subsistances commençait à se faire sentir. Ma sœur était restée dans le Midi. Elle nous envoyait de la farine, mais en secret et avec mille précautions. Elle employait pour cela une foule de subterfuges que son esprit multipliait. Il y avait une punition grave pour le coupable surpris.
Le peuple, qui avait supporté la misère sous Robespierre, parce que Robespierre le flattait, menaçait hautement de se révolter, et chaque jour la barre de la Convention était envahie par les sections de Paris, dont Tattitude devenait chaque jour plus hostile ; on rencontrait à chaque pas des femmes ivres, criant :
a Du pain I du pain ! Nous en avions au moins en 93- Du pain ! A bas la République I »
<( Ma foi, nous dit un jour Bonaparte en venant dîner avec nous, je ne sais à qui ils en ont; mais ils sont comme des démons. Je viens de rencontrer une section du faubourg Saint-Antoine, qui est tout à fait le second tome de la troupe que j'aurais voulu qu'on me chargeât de recevoir le 10 août, au château des Tuileries. »
Quelques jours avant le 1" prairial, ma mère réunit quelques personnages chez elle pour prendre du thé et des glaces :
« C'est à condition que vous ne parlerez pas de politique, dit-elle; cela commence à m'ennuyer. C'est déjà bien assez d'être réveillée par vos tocsins, vos générales et tant d'autres gentillesses, sans compter les chœurs
d'harmonie que font vos citoyennes de la halle;* Ainsi promettez-moi de ne pas parler de pohtîque. »
Tous le promirent, mais le moyen de tenir parole, et de quoi pouvait-on parler? Bonaparte essaya quelque temps de soutenir la conversation. Romme fut le premier qui se mit à rire de l'air guindé de chacun, et il proposa de raconter des histoires. Bonaparte, qui aimait beaucoup cette manière de passer la soirée, s'empara de la parole, et, quoiqu'il ne fût pas alors très fort sur la narration, il se mit à raconter une foule de faits isolés qui avaient tous de l'intérêt par eux-mêmes, et qui en recevaient un plus grand encore par la manière originale dont il les disait. Il parlait mal, faisait des fautes de français assez grossières, était d'une ignorance qui frappait dans de certaines parties de l'instruction ordinaire ; mais, malgré tous ces inconvénients, il faisait plaisir à entendre. Néanmoins, la conversation languissait; la tendance à reprendre le sujet vers lequel toutes les pensées se dirigeaient prédomina bientôt. Je me rappelle qu'en ce moment Salicetti, triste et de mauvaise humeur, se promenait dans la partie du salon la moins éclairée, en faisant, avec le craquement de ses bottes, ce bruit monotone et irritant qui déplaisait si fort, à ma mère, déjà ennuyée de l'attitude morte, lorsqu'elle n'était pas hostile, des hommes qui étaient chez elle.
<( Salicetti, dit-elle avec humeur, ne pourriez- vous pas prendre un peu de repos afin d'en donner aux autres? »
Salicetti, dont les pensées erraient dans un monde bien éloigné de l'entourage de la table à thé, s'arrêta tout à coup, regarda ma mère, et, s'inclinant en souriant, lui répondit avec une affectation de politesse :
« Je VOUS remercie mille fois, mais j'en ai pris deux tasses, et cela me fait mal aux nerfs. »
Puis il se remit à marcher, en faisant craquer de plus belle ses indignes bottes.
La patience n'était pas la vertu dominante de ma mère; elle se leva, traversa lentement le salon avec celte démarche si moelleusement chariAanle qu'elle avait; puis, prenant de sa petite main le grand bras de Salicetti, elle le fît retourner sur lui-même, tout étonné de sa pirouette.
<( Mon cher, lui dit-elle, j'aime qu'on m'écoute, lorsque je parle; et quand je demande, je veux qu'on m'obéisse. Je sais bien que c'est un peu despotique, ce que je dis là ; que voulez-vous? je commence à être trop vieille pour adopter de jeunes maximes, et puis ensuite je ne le veux pas. Nous autres femmes, nous ne sommes plus que des reines sans royaume ; on nous a détrônées, je ne le sais que trop ; mais j'exerce encore un peu de pouvoir dans ma maison. Là, du moins, je suis souveraine, et mes sujets doivent m'obéîr. Voulez-vous donc vous soustraire à mon autorité?
— Non, non! s'écria Salicetti, enchanté de la manière gracieuse dont ma mère avait débité son discours ; non certainement, je ne veux pas me soustraire à votre empire; mais qu'ai-je fait qui puisse vous le faire croire? »
On lui répéta sa réponse, et il se trouva, ce que tout le monde avait présumé, qu'il avait cru que ma mère lui offrait une autre tasse de thé.
Ma mère se disposait à retourner en Gascogne. Elle était inquiète de la santé de mon père. Les nouvelles qu'elle recevait à cet égard de Bordeaux lui donnaient de vives alarmes.
On dansait, on allait au spectacle, aux concerts du Conservatoire, mais la famine nous menaçait, et nous avions à craindre tout ce que l'anarchie peut offrir de terrible dans ses résultats. Bonaparte venait alors tous les jours chez ma mère ; il avait de longues discussions avec d'autres personnes de nos amis. Ces discussions amenaient presque toujours des paroles vives qui déplaisaient à ma mère. Mais Bonaparte était malheureux; nous le savions, et cette certitude nous rendait bien plus indulgents pour lui. Ma mère me dit un jour qu'elle savait des détails relatifs au général Bonaparte qui l'affectaient vivement, d'autant plus qu'elle ne pouvait y porter aucun remède. Ces détails lui étaient parvenus par sa femme de chambre. Cette fdle, qui s'appelait Mariette, était de Toulouse. C'était un bon sujet. Elle était assez jolie; le domestique de Bonaparte voulait l'épouser. Elle ne l'aimait pas, et, comme il n'avait rien, la tentation n'était pas forte. Ce domestique disait à Mariette que le général n'avait pas souvent d'argent.
« Mais il a un aide de camp, lui disait-il, qui partage tout ce qu'il a avec lui ; et quand il joue et qu'il gagne, le plus gros lot est pour son général ; et puis la famille de laide de camp lui envoie de l'argent aussi quelque-
fois; eh bien! presque tout le magot est pour le général.
Napoléon premier consul.
Maïs aussi, poursuivait cet homme, le général aime aide de camp comme Tun de ses frères. »
Cet aide de cainp, c'était Junot.
son
A celle époque, Bonaparte était à Paris sans nulles ressources. De temps à autre, il recevait quelque argent ; mais ces secours étaient insuffisants pour un homme qui, quelque économe qu'il fût, avait cependant des besoins indispensables à satisfaire. Car enfin il fallait manger et se vêtir; et à celte époque, on ne trouvait pas, dans tous les quartiers de Paris, des tailleurs, des restaurateurs, des logements au rabais. Bonaparte était donc vraiment malheureux. Junot, qui souvent m'a parlé des six mois qu'ils passèrent ainsi à Paris, me disait que, souvent, en se promenant le soir sur le boulevard, et voyant passer de ces jeunes élégants montant de beaux chevaux et entourés deFopulence qu'on pouvait alors se permettre, Bonaparte déclamait contre le sort, et injuriait à demi-voix les incroyables à oreilles de chien et à cadenettes relevées, qui passaient devant eux en se dandinant et îuranl paole pafumée, paole panachée que M™** Scio avait chanté à miacle. »
« Et ce sont de pareils êtres qui jouissent de la fortune! s'écriait Bonaparte, en se levant avec humeur et poussant sa chaise de manière à ce qu'elle allait quelquefois tomber sur les jambes de l'incroyable; grand Dieu, que notre nature est petite! »
Junot, qui aimait Bonaparte, lui donnait tout ce qu'il recevait de sa famille, qui, sans être riche, était assez aisée pour ne le laisser manquer de rien. Junot courait parfois les chances du trente et un ; il rapportait de l'or en abondance; alors le petit intérieur devenait plus joyeux ; on payait les dettes les plus urgentes. C'était Bonaparte qui réglait la distribution, et Junot était mille fois heureux, en voyant à son général une physionomie éclairée par l'expression d'un bonheur qu'il lui avait procuré.
Le 1" prairial, au matin, nous sommes réveillés par des cris, des vociférations; la générale appelle aux armes, les scènes les plus affreuses se passent dans la Convention, tandis que dans nos maisons nous cachions ce que nous avions de précieux, nous attendant à tous les désastres. Vers le soir, mon frère, que nous n'avions pas vu de tout le jour, vint nous demander à manger, car il mourait de faim, n'ayant rien pris depuis le matin. Nous entendions des cris affreux dans la rue ; le tambour roulait presque continuellement. Mon frère finissait à peine son léger repas, lorsque le général Bonaparte arriva pour réclamei" aussi de nous Thospilalité; car lui aussi, nous dit-il, n'avait rien mangé depuis le matin, et tous les restaurateurs étaient fermés. Il s'arrangea de ce que mon frère avait laissé, et tout en mangeant il nous donna des nouvelles. Elles étaient terribles; mon frère ne nous en avait rapporté qu'une partie. Il n'avait pas vu l'assassinat du malheureux Férand, que les misérables avaient ensuite traîné et coupé presque par morceaux.
<t Ils ont présenté sa tête u ce pauvre Boissy-d'Anglas, dit Bonaparte, et celte action de cannibales a failli le faire mourir sur son fauteuil de président. En vérité, ajoutat-il, si nous continuons à salir ainsi notre révolution, on sera honteux d'être Français. »
Quelques jours plus tard nous partîmes.