‹ Mémoires de la duchesse d'Abrantès. La révolution, le directoire, le consulat. [Microform]Chapitre 2 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quelque préparées que nous fussions au changement de mon père, nous fûmes atterrées en le voyant. Sa pâleur, sa maigreur, ses yeux éteints, sa voix cassée, tout en lui annonçait un homme frappé par la mort. Son caractère avait conservé cette teinte sombre et chagrine qui le dominait à Toulouse. L'extrême solitude dans laquelle il avait constamment voulu vivre lui avait été mortelle.

Après avoir terminé toutes leurs affaires, mes parents quittèrent Bordeaux, au commencement de septembre 95, et se mirent en route pour Paris, où ils devaient se fixer de nouveau. Nous y arrivâmes le 4 du même mois, et nous descendîmes à Thôtel de TAutruche, rue de la Loi. Deux jours après, mon pauvre père était bien mal. Une lièvre pernicieuse était venue se joindre à ce qu'il souffrait déjà.

Bonaparte, averti par mon frère, vint aussitôt nous voir. Il parut touché de l'état de mon père, qui voulut le

voir, quoiqu'il fût très souffrant. Il vînt tous les jours, et, le malin, il envoyait ou venait lui-même pour savoir des nouvelles de la nuit. Je ne me rappelle sa conduite d'alors qu'avec une grande reconnaissance. Il dînait avec nous et passait sa soirée dans le salon à causer à voix basse, à côté de la bergère de ma mère, qui, excédée de fatigue, sommeillait quelques instants pour reprendre des forces. Je me rappelle qu'un soir, mon père s'étant trouvé fort mal, ma mère pleurait et se désespérait. Il était dix heures du soir. A cette époque, il était impossible de déterminer un des domestiques de l'hôtel à sortir, passé neuf heures. Bonaparte ne dit rien. Il descend Fescaher en courant, et va chercher le médecin, M. Duchannois, qu'il ramène malgré les objections de celui-ci. Il faisait un temps affreux, il pleuvait à verse. Bonaparte n'avait pas pu trouver de fiacre pour aller chez M. Duchannois, son habit était trempé. Oui, oui, à cette époque Bonaparte avait un cœur susceptible d'attachement.

Le H vendémiaire, à deux heures après midi, mon père sommeillait un peu, et nous prenions les plus grandes précautions pour qu'il n'entendît aucun bruit. Tout à coup les portes s'ouvrent avec fracas , et trois hommes parlant haut, frappant du pied pour appeler, ayant des manières de crocheteurs, entrent dans l'appartement suivis plutôt que conduits par le maître de l'hôtel, qui était un brave et digne homme.

(c Voilà bien des façons 1 dit l'un de ces misérables avec des jurements affreux ; pourquoi donc ne peut-on pas marcher dans cette chambre ?

— Parce qu'il y a une personne malade, dit ma mère en s'avançant au-devant de cet homme, et fermant la

double porte de la chambre de mon père, car il fallait lui éviter une émotion de cette nature ; mon mari est arrivé ici tellement souffrant, ajouta-t-elle, qu'il s'est couché en arrivant ; le maître de la maison peut vous le certifier. »

Le maître de l'hôtel confirma le dire de ma mère, en y ajoutant de bonnes paroles. Alors l'homme de la section regarda son cahier.

« Eli bien! dit-il, il est arrivé le 28 fructidor; il y a de cela dix-neuf jours. Qu'est-ce que c'est donc que cette maladie-là? J'aurais eu le temps de mourir et de ressusciter trois fois, moi ! Au reste, il n'est pas question de tout cela; où est-il, ce citoyen Permon? Il faut que je le voie ; il faut que je lui parle.

— Je vous ai déjà dit qu'il était malade, citoyen.

— Il n'est pas temps d'ê.tre malade lorsque la patrie est elle-même en danger. Allons, ouvrez-moi cette porte!

— Vous êtes un fou ou un monstre, s'écria ma mère en se mettant en travers de la porte de la chambre de mon père; misérable! n'approchez pas, ou prenez garde à vous. ».

Le sectionnaire recula de quelques pas; ma mère avait une expression qui devait lui faire une peur au moins égale à celle qu'il inspirait. Tandis qu'il hésitait, ma mère me dit en grec d'aller sur-le-champ auprès de mon père pour le rassurer et tâcher de calmer l'effet que ce bruit aurait pu faire sur lui. Je trouvai effectivement mon père fort inquiet du tumulte qu'il entendait ; il demanda ma mère. Je fus la chercher et la trouvai dans le salon tout en pleurs et dans un spasme des plus ^'iolenls. Le général Bonaparte était auprès d'elle, s'ef-

forçant de la calmer; il n'avait pas voulu appeler, de peur d'alarmer mon père. Je m'empressai d'arranger une potion que ma mère prenait toujours dans ses crises et qui la calmait h l'instant. Je lui frottai les mains, je rapprochai du feu, et bientôt elle fut en état d'aller joindre mon père.

Le général me dit qu'en arrivant, il Favait trouvée au moment de se battre avec l'adjoint de la section poui* défendre l'entrée de la chambre de mon père :

« Je voudrais bien éviter de pareilles scènes à votre mère, me dît-il. Je n'ai pas un grand crédit : cependant, en sortant d'ici, je verrai le président de la section et j'arrangerai l'affaire. Tout est en feu dans Paris^ depuis ce matin surtout. 11 faut bien prendre garde k tout ce qu'on fera, à tout ce qu'on dira. Votre frère ne doit pas sortir non plus. Veillez à tout cela, Mademoiselle LaUrette, car votre pauvre maman est dans un triste état. »

Le tumulte devint très fort vers le soir, c'est-à-dire à la brume. Cependant les spectacles étaient ouverts ! En vérité, nous sommes un peuple de fous.

Dans la matinée du 12, Bonaparte, qui était venu, comme de coutume, nous parut assez préoccupé; il sortit, puis rentra, sortit encore, et revint comme nous étions au dessert. Je me* rappelle qu'il mangea une grappe de raisin, et prit une grande tasse de café.

« J'ai déjeuné fort tard, nous dit-il, chez On a

tant et tant parlé politique que je n'en puis plus. Je vais aller aux nouvelles; si j'apprends quelque chose d'intéressant, je viendrai vous le dire.

Nous ne le revîmes pas. La nuit fut orageuse, surtout

dans noire section. Le 13, vers quatre heures et demie, on commença à tirer le canon. A peine le premier coup fut-il parti que de toutes parts on riposta. Toutes nos vitres tombaient en pièces. Vers le soir la section se replia «ur nous; on se battit presque sous nos fenêtres. Mais lorsqu'on fut à Saint-Roch, nous crûmes que la maison allait croulçr.

Mon père était à l'agonie. Jamais, non, jamais je ne souffrirai ce qye j'ai souffert durant cette affreuse nuit. Chaque heure de cette nuit d'angoisses fut pour moi comme celte heure du damné dont parje le P. Bridaine : toujours^ jamais! J'aimais moii père avec une extrême tendresse; j'adorais ma mère! Je voyais l'un mourant des coups du canon qui retentissait; l'autre, étendue sur le pied du lit mortuaire, semblait prête à le suivre. 11 y a des souvenirs éternels. Mon pauvre père languit encoi^e deux jours. Nous le perdîmes lo' 17 vendémiaire. 11 était plus qu'un père pour moi; c'était un ami indulgent sans faiblesse. Mon frère fut au désespoir. Quant à ma mère, elle fut longtemps inconsolable, dans la véritable acception du mot; elle avait pour mon père ce sentiment qui fait qu'on pleure toujours celui qui en a été l'objet.

Nous allâmes habiter le petit hôtel de M. de Varnachàn, ancien fermier général; il était commode, et son peu d'étendue n'était qu'un agrément de plus.

Nous apprîmes avec étonnement ce qui venait d'arriver d'heureux à Bonaparte. Un grand changement Sr'était

opéré en lui, et le changement relatif.au soin de sa personne ne fut pas le moins remarquable. Une des choses que ma mère avait le plus en aversion était Todeur des bottes mouillées et crottées lorsqu'elles sont échauffées par le feu ; c'était d'un effet tellement nauséabond que bien souvent elle quittait la chambre pour n'y revenir que lorsque la botte était parfaitement sèche. Mais alors il ^'ensuivait un autre malheur : c'était le bruit du ctaquement produit par la semelle séchée. Or, dans ces temps d'infortunes où c'était une chose de luxe que de prendre un- fiacre, on pense bien que ceux qui n'avaient qu'à grand'peine de quoi dîner, ne se donnaient pas la jouissance d'éclabousser les autres, et qu'ils conservaient assez de philosophie pour se crotter les pieds. Ma mère convenait de la justesse de la remarque, mais n'en mettait pas moins son mouchoir parfumé sous son nez pendant demi-heure, lorsque Bonaparte établissait ses petites jambes sur les chenets. 11 s'en était enfin aperçu; et comme à cette époque il craignait fortement de déplaire à ma mère, il avait mis notre femme de chambre dans ses intérêts pour qu'elle lui fit la toilette de ses jambes avant d'entrer. Ce détail, qui n'est certes rien par lui-même et n'offre aucun côté remarquable dans sa vulgarité, devient intéressant lorsqu'on se rappelle l'homme qu'il concerne. Mais après le 13 vendémiaire il n'était plus question de bottes crottées. Bonaparte n'allait plus que dans un bel équipage, habitait une maison fort convenable, rue des Capucines. Enfin il était devenu un personnage important, nécessaire, tel tout cela sans antécédent, sans bruit, comme par un coup de baguette. Il venait tous les jours nous voir avec la même amitié, le même naturel;

quelquefois il nous amenait un de ses aides de camp, mais rarement. Nous étions bien éloignés , moi et Junot , de l'idée qu'un jour nous nous marierions ensemble.

A cette époque, la famine régnait à Paris, plus encore que partout ailleurs; on souffrait réellement du manque de pain; les autres denrées elles-mêmes commençaient à ne plus arriver à Paris. La misère était affreuse. Le discrédit des assignats augmentait. Les ouvriers ne tra^ vaillaient plus, mouraient dans leur grenier, ou bien allaient se réunir aux bandes de voleurs, de chauffeurs, qui commençaient à s'organiser dans les provinces. Dans Paris même en n'en était pas à l'abri.

Bonaparte nous fut alors d'un grand secours. Nous avions du pain blanc pour notre consommation, mais nos domestiques n'avaient que celui de la section, et c'était une nourriture aussi malsaine que celle qu'ils auraient disputée à un pourceau. dans son auge; il était immangeable. Bonaparte nous envoyait tous les jours de beaux pains de munition dont il nous arrivait bien souvent de manger avec un grand plaisir. Je puis affirmer qu'à cette époque, il sauva de la mort plus de cent familles. Il faisait faire d domicile des distributions de bois et de pain. Un jour, en venant dîner chez ma mère, il fut arrêté, en descendant de voiture, par une femme qui tenait le cadavre d'un enfant sur ses bras. C'était celui du plus jeune de ses six enfants. Son mari, couvreur de son état, s'était tué, six mois auparavant, en travaillant à la toiture des Tuileries. On lui devait près de deux mois de travail; sa veuve ne pouvait pas être payée. Elle nourrissait; la misère, ensuite la faim, avaient tari son lait. Son pauvre petit enfant venait d'expirer, il n'était pas encore

froid. Elle voyait descendre de voiture, presque tous les jours, un homme avec un habit chargé d'or; elle venait lui demander du pain « pour que ses autres enfants n'eussent pas le sort du plus jeune, disait-elle; et, si l'on ne me donne rien, je les prendrai tous les cinq, et puis nous irons tous nous jeter à Feau. »

Ce jour-là, Bonaparte entra chez ma mère avec une expression de tristesse qu'il conserva pendant tout le dîner. Il avait, pour le plus pressé, donné quelques assignats à cette malheureuse femme. Après qu'on fut sorti de table, il dit à ma mère qu'il la priait de prendre des informations sur elle. Je m'en chargeai. Tout était vrai; et, de plus, celte pauvre mère était une honnête et vertueuse femme. Bonaparte la fit payer d'abord de ce qui était dû à son mari, puis on lui donna une petite pension. Cette femme s'appelait Marianne Huvé. Elle a demeuré longtemps près de notre maison. Elle avait quatre filles . qu'elle a élevées en bonne mère; elles avaient la plus profonde reconnaissance pour le général, comme elles Tappelàieùt.

Nou& fûmes quelque temps à nous bien établir. Ma mère prenait patience, lorsqu'elle était dans un hôtel garni et comme passagère dans une ville; mais dès qu'il était question d'un établissement durable, elle devenait la plus difficile des femmes. Elle avait fait un plan d'ameublement, moitié asiatique, moitié français, qui était la plus charmante des inventions. Elle avait déjà écrit à Livourne pour les tapis.

Malgré ma jeunesse , mon frère me parla d'une chose qu'il fallait enfin aborder. C'était notre position ; elle était effrayante. Les scellés étaient levés; l'inventaire des

papiers fait, on n'avait rien trouvé. Mon père n'avait rien laissé!

Napoléon courant à la victoire (caricature de Mantes).

« Rien laissé? dis-je à mon frère; et l'argent porté en Angleterre?

— Il n'existe aucun papier, aucune trace, rien. Mon père, en venant de Bordeaux, a toujours payé; il avait

de l'argent pour le peu de dépenses qui se faisaient. Arrivé à Paris, il n'a pas dit une parole à Brunelière. Ma mère, comme tu le sais, ne parlait jamais d'affaires d'intérêt avec lui. »

Ma mère fut ma première pensée.

« Mon Dieu, dis-je à Albert, elle ne vivra pas; cet état de privation la tuera! »

Nous décidâmes alors, mon frère et moi, de cacher à ma mère, du moins pour quelque temps, le malheur affreux qui bouleversait son existence. Nous avions encore quelque chose sur le grand-livre; de l'argent comptant. Mon frère en avait à lui appartenant que mon père lui avait donné pour qu'il le fît valoir.

<( Bonaparte nous aime, me dit Albert; il me fera avoir une place. Tout ce que je gagnerai sera pour ma mère et pour toi; mais à présent cachons à ma mère ce qui est arrivé; elle n'a pas besoin de nouvelles peines. »

Le deuil de ma mère était profond; les convenances exigeaient une entière solitude, qui prenait chaque jour plus fortement sur sa santé habituellement déhcate. M. Duchannois lui dit un jour que, dans les circonstances où elle se trouvait, les convenances pouvaient exiger qu'elle n'allât pas dans le monde, mais qu'il fallait qu'elle prît de la distraction. Ma mère prit une loge à Feydedu ; elle allait y passer une heure ou deux tous les soirs, dans le plus profond incognito. Bonaparte ne manquait jamais d'y venir.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 6i

A celle époque, il eut avec ma mère une conférence bien étrange, si étrange même que moi-même je ne puis aujourd'hui m'empêcher de sourire en la repassant dans ma mémoire. 11 dit un jour à ma mère qu'il voulait faire un mariage qui unît les deux familles.

« C'est, ajouta-t-il, celui de Paulette et de Permon. Permon a quelque fortune (on ne savait pas encore que nous étions ruinés). Ma sœur n'a rien^ mais je suis en position de beaucoup obtenir pour les miens, et je puis faire avoir une bonne place à son mari. Cette alliance me rendrait heureux. Vous savez combien ma sœur est jolie ! Ma mère est votre amie^ Allons I dites oui, et ce sera une affaire arrangée. »

Il ajouta à cette demande le projet de doubler l'alliance el de me marier avec Louis ou Jérôme.

« Jérôme est plus jeune que Laurette , dit ma mère en riant. En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui; vous mariez tout \e monde, même les enfants. »

' Bonaparte riait aussi, mais d'un air embarrassé. Il convint que le matin, en se levant , il avait soufflé sur lui un vent de mariage, et pour le prouver il ajouta, en baisant la main de ma mère, qu'il était décidé à lui demander de commencer l'union des deux familles par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances de deuil le permettraient.

Ma mère regarda Bonaparte pendant quelques secondes avec un étonnement qui tenait de la stupéfaction; puis elle se mit à rire avec un tel abandon que nous l'entendions de la pièce voisine, où nous étions trois ou quatre.

Bonaparte fut d'abord très choqué de celte manière de recevoir une proposition qui lui semblait toute naturelle. Ma mère, qui s'en aperçut, se hâta de s'expliquer et de lui dire que c'était elle qui, au contraire, jouait là dedans, du moins à ses yeux, un rôle parfaitement ridicule.

« Mon cher Napoléon, lui dit-elle, lorsqu'elle eut cessé de rire, parlons sérieusement. Vous croyez connaître mon âge? Eh bien ! vous ne le connaissez pas. Je ûe vous le dirai pas, parce que c'est ina petite faiblesse. Je vous dirai seulement que je serais non seulement votre mère^ mais celle de Joseph. Laissons cette plaisanterie ; elle m'afflige, venant de vous. »

Bonaparte lui dit et lui répéta que c'était très sérieux d'après sa manière dé voir ; que l'âge de la femme qu'il épouserait lui était indifférent, si, comme elle, elle ne paraissait pas avoir trente ans, qu'il avait réfléchi mûrement à ce qu'il venait de lui dire ; et il ajouta ces mots bien remarquables :

<c Je veux me marier. On veut me donner une femme qui est charmante, bonne, agréable, et qui tient au faubourg Saint -Germain. Mes amis de Paris veulent ce mariage. Mes anciens amis m'en éloignent. Moi, je veux me marier, et ce que je vous propose me convient sous beaucoup de rapports. Réfléchissez. »

Ma mère rompit la conversation, eu lui disant en riant que ses réflexions étaient toutes faites. Elle lui donna la main, lui répéta, toujours en riant, que, bien qu'elle eût des prétentions, elles n'allaient pas jusqu'à conquérir un cœur de vingt-six ans, et qu'elle espérait que leur bonne amitié ne serait pas troublée par cette petite affaire.

« Mais réfléchissez au moins! disait Bonaparte..

— Eh bien! je réfléchirai, » répondit ma mère en riant de plus belle.

Junot nous dit que cela lui paraissait plus naturel qu'à nous. Bonaparte, à l'époque du 13 vendémiaire, était parvenu à se faire attacher à quelque comité de la guerre ; je ne sais ce que c'était, mais ce n'était pas grand'chose. Ses projets, ses plans, avaient tous un but, tous une direction, qui tendaient vers l'Orient. Le nom de Comnène pouvait avoir un grand intérêt pour une imagination éminemment créatrice ; le nom de Calomeros uni au nom de Comnène pouvait lui être d'une grande utilité. Le grand secret de tous ces mariages, pensait Junot, était dans celte idée. Je le crois aussi.

Un cousin de ma mère était arrivé de Corse depuis peu de temps, demandant aide et recours à sa cousine pour obtenir du service et de l'avancement. Je ne lui en veux pas, mais il me rappelle un amer souvenir, une scène désagréable qui brouilla pour toujours Bonaparte avec ma mère, ce dont je ne puis m'empecher de gémir. Mon frère en fut au désespoir ; quant à ma mère, elle en eut beaucoup de regret. Elle aimait Bonaparte comme un enfant qu'on a élevé. Nous fûmes d'abord plusieurs jours sans le voir, puis il vint un jour où il savait que nous étions au spectacle, enfin il ne vint plus du tout. Nous apprîmes un peu plus tard par son oncle et par Chauvet qu'il allait épouser M""" de Beauharnais, et bientôt après qu'il était nommé au commandement en chef de l'armée d'Italie.

Dans ces entrefaites, mon frère reçut une lettre qui devait amener un grand changement dans notre sort. Il était appelé en Italie pour y exercer des fonctions

adminislratives. Je suis sûre que Bonaparte ne fut pas étranger à celle nomination , quoiqu'il parût n'y être pour rien.

L'armée d'Italie surprenait chaque jour par les prodiges (Ju^annonçaient ses bulletins, et la ressource unique qui Testait au ridicule gouvernement que notre sottise nous avait donné était de nuire dans l'ombre au jeune héros, qu'il aurait voulu détruire après l'avoir élevé.

Mon frère avait rejoint le quartier général, et Bonaparte avait été parfait pour lui. Mon frère lui avait remis une lettre de recommandation de Joseph.

« Pourquoi donc cette lettre? avait dit le général. D'où vient de votre part une aussi grande méfiance de vousmême? » poursuivit-il en regardant plus sérieusement Albert.

Mon frère répondit que la légère altercation qu'il y avait eu entre ma mère et lui, lui avait fait craindre que le général n'en eût peut-être gardé le souvenir.

« Vous vous trompez, dit Bonaparte; cette scène a été aussitôt effacée de mon souvenir. Je crains même que M"* Permon en ait plus de rancune que moi. Et cela doit être, ajouta-t-il en riant; ceux qui ont tort se fâchent toujours.

En cette occasion, le contraire arriva; car c'est Bonaparte qui n'a jamais perdu le souvenir de cette malheureuse discussion. Plus de dix ans après, il m'en parlait .encore avec amertume.

Le traité de Léoben signé, celui de Campo-Formio lui

avait succédé, le congrès de Rastadt se préparait, lorsque nous apprîmes que le général Bonaparte allait arriver à Paris. Il serait bien 'difficile de donner même une idée légère de l'enthousiasme avec lequel il fut reçu. Ce fut un vrai triomphe, auquel il ne manquait que l'ovation, mais il faillit lui coûter cher.

Carnot.

Le Directoire vit avec une Jalousie qui bientôt produisit Ja haine , ce sentiment d'amour et de reconnaissance que le peuple français témoignait à son jeune héros. Un homme parmi les cinq directeurs régla seul, dans cette circonstance, les sentiments des autres. Il avait, non pas plus de talent, mais plus d'esprit que ses quatre collègues et une ambition sans bornes, tout en disant qu'il n'en avait aucune. Cet homme était Gohier. Dès cette époque la haine de Gohier contre Bonaparte se manifestait dans

toutes ses actions, dans toutes ses paroles. Il protégeait, à son préjudice, Thomme le plus incapa:ble; c'est-à-dire que, auprès de Gohier, une recommandation du général Bonaparte suffisait pour exclure de la nomination à une place, si elle dépendait de Gohier.

Gohier se sentait supérieur au Directoire ; il aurait trouvé fort convenable de se faire le président de la République française. L'œil d'aigle de Bonaparte l'avait deviné. 11 avait prévenu Sieyès très probablement, et l'admirable finesse de celui-ci déjouait les projets de Washington cadet. On peut dire, en consultant la liste des directeurs de cette époque, si vous en ôlez Carnot, homme vertueux et d'un éniinent talent, et Sieyès, qui, bien que sa carrière politique ne soit pas droite, avait du mérite : « Quels sont les chefs qui menaient notre pauvre navire ! »

Gohier fut deviné, je le répète, et voilà la cause de sa haine violente contre le général Bonaparte.

Toutes les autorités donnèrent à ce dernier des fêtes magnifiques; Je Directoire se montra dans toute sa pompe burlesque, de manteaux, de chapeaux à plumes, qui rendaient la réunion du noble pouvoir en cinq parties passablement ridicule.

Mais l'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa magnificence surtout, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des relations extérieures. Quand on a de l'esprit, on le met à tout ce que l'on fait. Il habitait alors l'hôtel Gahfet, rue du Bac, et quoique les salons fussent trop petits pour l'affluence de monde qui était ce soir-là chez lui, la fête fut admirable. On y voyait tout ce que Paris renfermait alors d'élégant et de dis-

lingué. Ma mère voulut absolument y aller. Elle était un peu souffrante; mais lorsqu'elle fut habillée, qu'elle eut mis un peu de rouge, elle était ravissante, et ce soir-là même je crois pouvoir affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle. Nous étions mises de même. Une robe de crêpe blanc, garnie avec deux larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée d'argent; et sur la tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en argent. Ma mère avait des diamants, et moi des perles. C'était la seule différence qu'il y eût dans nos parures. Dans le cours de la soirée, nous nous trouvâmes en face du général Bonaparte. Ma mère le salua et passait outre, lorsque le général avança quelques pas et vint lui parler. Ma mère fut, à mon avis, peut-être un peu trop sèche : l'humeur n'était pas encore dissipée, mais dans son excellent cœur il n'y avait pas de rancune. Chez le général, c^était le contraire. Quoi qu'il en soit, il parut regarder ma mère avec admiration. En effet ce soir-là surtout elle était vraiment ravissante. Le général Bonaparte parla bas pendant quelques secondes à l'ambassadeur turc, qu'il tenait sous le bras; le Turc fit une exclamation, et regarda ma mère avec de grands yeux qu'il ne tenait qu'à lui de faire passer pour hébétés, puis lui fil une manière de révérence.

« Je lui ai dit que vous étiez d'origine grecque, » dit Bonaparte à ma mère en la saluant pour lui dire adieu. Puis, lui tendant la main, il serra amicalement la sienne et nous quitta après une courte conversation, qui cependant attira l'attention sur nous , quoiqu'elle, n'eût duré que quelques minutes.

A l'époque dont je parle, une société un peu nombreuse était fort curieuse à étudier. Notre raison, évidemment atteinte, bien que notre caractère fût merveilleusement beau, nous faisait jouer des parades pour Famusement des gens raisonnables. Les acteurs de ces scènes bizarres étaient parmi nos législateurs. La manie républicaine ne s'était pas bornée à vouloir une république. Lorsque les partisans de cet état de choses virent que c'était une utopie irréalisable, ils se bornèrent à insister pour garder les déesses patriotiques, les fêtes civiques. On dîna en plein air, ce qui était ennuyeux lorsqu'il faisait du vent; et dans la rue, ce qui était toujours malpropre. Mais on dînait en commun à Sparte; il fallait bien dîner en commun à Paris : bien heureux d'avoir esquivé le brouet !

Ensuite des jeunes gens couraient les rues, en vrais sans-culottes, avec une petite tunique, un manteau ou plutôt une ample toge. Les artistes, les gens de lettres, ne parlaient, ne rêvaient que république. On voyait des jeunes gens habillés tout à fait à la grecque, et marchant gravement enveloppés dans leur toge blanche bordée de rouge, s'arrêter sous un des guichets du Louvre, discourir sous ce portique des intérêts sérieux de l'État. Ils ne riaient pas, tenaient leur menton d'une main, saluaient, en hochant la tête, et lâchaient enfin de jouer les vieux Romains, môme les jeunes, le mieux qu'ils pouvaient ; et ne croyez pas. qu'ils étaient seulement deux ou trois jeunes fous : ils étaient trois cents au moins.

Une foule déjeunes gens de bonnes familles avaient pris, de Jeur côté, un costume à eux. C'était une redingote grise avec un collet noir, une cravate noire ou verte, les cheveux en oreilles de chien, relevés en cadenettes, de la poudre, et un gros rondin à la main. Ce costume était celui des Clichyens surtout. Au Manège ou à la société de la rue du Bac, un porteur de cadenettes eût été assommé, et plus d'un exemple l'a prouvé. Quant au Grec postiche, il était en sûreté. On se contentait de lui rire au nez. ,

Quelque temps après, on parla beaucoup dans le monde d'une révolution qui allait avoir lieu. Celte révolution était le 18 fructidor. Beaucoup de nos amis furent atteints par cette funeste liste de proscription, qui n'était autre chose qu'un cadre où chacun venait inscrire le nom de celui qu'il voulait proscrire et persécuter. Le ballottement fut tel que j'ai connu deux infortunés désignés; ils ne s'aimaient pas. Le 17, l'un deux proscrivait; le 18, il fut proscrit; le 20, ils le furent tous deux. Ce qu'il y eut de curieux, c'est qu'ils se perdirent l'un par l'autre.

Les conséquences du 18 fructidor nous donnèrent à regretter vivement l'exil et la proscription de plusieurs de nos amis. Pendant plusieurs jours, on osait à peine s'informer des personnes auxquelles on portait intérêt, et il régnait dans Paris comme une çouvelle Terreur.

Le coup de cloche qui a sonné l'heure du 18 fructidor est venu de l'Italie ; la main de Bonaparte l'a fait retentir ; il voulait écraser le parti royaliste de l'assemblée.

Après le départ des malheureux proscrits, Joseph Bonaparte fut nommé député du Liamone au conseil des Cinq-Cents. Il acheva alors de s'arranger dans sa jolie

maison de la rue du Rocher, et il se disposa à recevoir du monde ; il attendait sa mère et sa plus jeune sœur, Caroline. Tout cela avec Lu(jien et M""' Lucien. M"' Désirée Clary venait d'épouser Bernadotle. Nous fûmes à la noce, qui eut lieu, mais d'une manière bien simple, dans la maison de Joseph. M"° Clary était riche et fort agréable de figure et de manières. Bernadotle faisait un beau mariage.

Notre société présentait, après le 1 8 fructidor, un aspect assez singulier ; parmi les émigrés rentrés se trouvait une foule d'anciennes connaissances de ma mère, qui, remplies encore de craintes et de craintes assez justes, étaient tout heureuses de trouver un salon dans lequel, pouvant parler avec assez de liberlé, elles rencontraient plusieurs notabilités du jour, de vieux amis, de jeunes connaissances, tout cela marchant du même pied, parlant de la même voix, parce que la maîtresse de la maison tenait son sceptre d*une main ferme et n'entendait pas que des discussions dégénérassent en disputes. C'était une manière d'être méritoire, à cette époque où les gens s'enrouaient à force de crier, dès qu'il était question de politique.

Précédemment, on vous faisait passer votre mal de gorge en vous la coupant. On s'était pourtant lassé de ce remède par trop héroïque. On commençait à pouvoir mettre du linge blanc sans se cacher de sa femme de chambre ; on n'était plus mandé au tribunal révolulion-

naire parce qu'on avait cinquante mille livres de rente ; el, pour dire la vérité, personne ne les avait, du moins en apparence. On redevenait gai; on était avide de plaisirs; on allait dîner au cabaret, on allait danser dans des guinguettes, prendre des glaces dans un café, car il ne s'agit pas d'ennoblir les choses en leur donnant d'autres noms pour se faire illusion. Verry, le bal de Richelieu, les bals de Tivoli et de Marbœuf, le pavillon de Hanovre el de Frascati, n'étaient au fond que ce que je' viens de dire ; ce qui n'empêchait pas la bonne compagnie d'y aller en foule et de s'y amuser.

Parmi les jeunes officiers que le général Bonaparte avait présentés à ma mère, elle en avait distingué un, tant à cause de ses manières franches sans rudesse et de son air ouvert, qu'en raison de l'extrême attachement qu'il témoignait pour son général. Ma mère avait voué au colonel Junot la plus sincère amitié. Il venait quelquefois nous voir, malgré la brouillerie qui existait entre ma mère et son général. J'étais bien enfant alors, et je ne me doutais pas que ce beau colonel, aux blonds cheveux, aux vêtements pittoresques, au visage gracieux et sévère tout à la fois, reviendrait, trois ans plus tard, demander la main de celte petite fille, h laquelle il faisait à peine attention alors.

Junot naquit à Bussy-le-Grand , département de la Côte-d'Or, le 24 septembre 1771. Ses parents étaient de bons bourgeois; sa famille avait de l'aisance. Les deux

frères de sa mère étaient, Tun médecin à Paris, Taulre premier chanoine de la cathédrale d'Évreux. L'abbé Bien-Âimé était un digne prêtre, dont je vénère la mémoire. Il est mort évêque de Metz en 1806, regretté de tout son diocèse, dont les pauvres l'appelaient le Bien- Nommé.

Avant la révolution de 89, la classe bourgeoise ne mettant pas ses fils au service, Junot se destinait au barreau. Il étudia pour être avocat, et fît de bonnes études. Entré dans le monde avec la Révolution, Junot est tout à fait l'un de ses fils. Il avait à peine vingt ans lorsque le premier roulement de tambour se fit entendre. Ce fut alors qu'il entra dans ce fameux bataillon de la Côte-d'Or, si renommé par la quantité de généraux^ et de grands officiers de l'Empire sortis dç ses rangs. Il avait pour chef l'aimable et malheureux Cazotte. Après la reddition de Longwy, le bataillon fut dirigé sur Toulon, qu'il s'agissait de reprendre sur les Anglais. C'est^ dans ce temps que, étant un jour au poste de la batterie des sans-culottes, un commandant d'artillerie, venu de Paris depuis peu de jours, demanda à l'officier du poste un jeune sous-officier qui eût en même temps de l'audace et de l'hitelligence. Le lieutenant appelle aussitôt La Tempête, et Junot se présente. Le commandant fixe sur lui cet œil qui semblait déjà connaître les hommes.

« Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et tu iras là porter cet .ordre. »

11 lui indiquait de la main un point plus éloigné de la côte, et lui expliqua ce qu'il voulait de lui. Le jeune sergent devint rouge comme une grenade , ses yeux étincelèrent.

« Je ne suis pas tm espion, répondit-il au commandant; cherchez un autre que moi pour exécuter votre ordre. »

Et il se retirait.

« Tu refuses d'obéir? lui dit roflîcier supérieur d'un ton sévère ; sais-tu bien à quoi tu t'exposes ?

— Je suis prêt à obéir, dit Junot, mais j'irai là où vous m'envoyez avec mon uniforme, ou je n'irai pas. »

Le commandant sourit en le regardant attentivement. « Mais ils te tueront, reprit-il.

— Que vous importe? vous ne me connaissez pas assez pour que cela vous fasse de la peine, et quant à^moi, ça m'est égal... Allons, je pars comme je suis^ n'est-ce pas? ))

Alors il mit la main dans sa giberne.

« Bien ! avec mon sabre et ces dragées-là, du moins la conversation ne languira pas, si ces. messieurs veulent causer. »

Et il partit en chantant.

Après son départ :

« Comment s'appelle ce jeune homme? demanda l'officier.

— Junot.

— Il fera son chemin. »

Et le commandant inscrivit son nom sur ses tablettes. C'était déjà un jugement d'un grand poids, car on a facilement deviné que l'officier d'artillerie était Napoléon. Peu de jours après, se retrouvant à cette même batterie, Bonaparte demanda quelqu'un qui eût une belle écriture; Junot sortit des rangs et se présenta. Bonaparte le reconnut pour le sergent qui déjà avait fixé son

attention. U lui témoigna de l'intérêt et lui dit de se placer pour écrire une lettre sous sa dictée.

Junol se mit sur Tépaulement même de la batterie. A peine avait-il terminé sa lettre, qu'une bombe lancée par les Anglais éclate à dix pas et le couvre de terre ainsi que la lettre.

« Bien ! dit en riant Junot, nous n'avions pas de sable pour sécher Tencre. »

Bonaparte arrêta son regard sur le jeune sergent; il était calme et n'avait pas même tressailli. Cette circonstance décida sa fortune. Il demeura près du commandant d'artillerie et ne retourna plus à son corps. Plus tard, lorsque la ville fut prise et que Bonaparte fut nommé général, Junot ne demanda pas d'autre récompense que d'être nommé son aide de camp. 11 le suivit ensuite à Paris. Là il partagea constamment sa misère, et lui fit toujours part de ce qu'il recevait de sa famille.

« Les galions ne sont pas encore arrivés, disait Bonaparte à ma mère lorsqu'il venait la voir avec une figure bien allongée et une redingote grise, qui depuis est devenue bien fameuse, mais qui alors n'était qu'un vêtement fort râpé. La diligence de Bourgogne n'est pas arrivée. Si elle ne vient pas ce soir, nous ne dînerons pas demain, à moins que vous ne nous receviez, Madame Pernàon. »

Ce que Napoléon appelait les galions consistait en deux ou trois cents francs que M""' Junot la mère envoyait à son fils.

Lorsque, après le 13 vendémiaire, Napoléon reçut le commandement de l'armée, il prit d'autres aides de camp. Marmont fut du nombre, et, à cette époque,

lui, Junot et Muiron étaient les privilégiés de son étatmajor.

Junot aimait Muiron comme un frère.

Une chose assez particulière au caractère de Junot, c'est qu'il était aussi faible, aussi superstitieux pour ses amis qu'il était insouciant et téméraire pour lui-même;

Napoléon au siège de Toulon.

et toutes les fois qu'une bataille devait avoir lieu, il était tourmenté sur leur sort, jusqu'au moment où il se retrouvait avec eux.

La veille du combat de Lonato, après avoir fait vingt lieues à cheval pour porter des ordres, il se coucha accablé de fatigue, mais sans se déshabiller, et prêt à se lever au moindre signal.

Dans la journée, il s'était fort occupé de Muiron, de son sort; Muiron avait des projets d'établissement qu'il

avait confiés à Junot. Il voulait, à la fin de la campagne, demander un congé pour aller se marier à Antibes, où demeurait une jeune veuve dont ilétait amoureux et qui avait de la fortune.

A peine Junot fut-il endormi, qu'il rêva qu'il se trouvait sur un champ de bataille couvert de morts et de mourants. Devant lui était un grand chevalier masqué, contre lequel il se battait; ce chevalier, au lieu de lance, avait une longue faux dont il frappa Junot plusieurs fois, et dont Tun des coups l'atteignit profondément à la tempe gauche. Le combat fut long; enfin ils se prirent tous deux corps à corps. Dans la lutte, la visière du grand chevalier tomba, et Junot vit près de lui le visage d'un squelette; puis Farmufe, tout disparut, et la Mort, avec sa faux, se dressa toute droite devant lui.

« Je n'ai pas pu te prendre aujourd'hui, lui dit-elle ; mais je le prendrai l'un de tes meilleurs amis. Garde-toi de moi ! »

Junot s'éveille; il élait baigné de sueur; ce rêve lui donnait une inquiétude qui redoublait à tous les instants; mais, par une bizarrerie qui ne peiit s'expliquer, elle ne portait nullement sur Muiron, et ce jour-là, c'était uniquement sur Marmont.

La bataille se donne ; Junot reçoit deux blessures à la tête ; celle de la tempe offrait des chances qui pouvaient mal tourner dans la disposition d'esprit où il se trouvait.

Aussitôt qu'il eut repris connaissance, il demanda où était Marmont : on ne put le trouver. Lorsque l'officier qui avait été à sa recherche revînt et dit que Marmont n'était pas là, Junot, se rappelant son rêve, tomba dans un délire qui effraya les chirurgiens. Bonaparte vint lui-

même et voulut le rassurer ; mais Junot n'écoutait rien, et si dans le môme moment Marmont ne fût arrivé, Junot était peut-être attaqué du tétanos: Dès qu'il vit son ami, il se calma. Tout à coup, l'extrême tristesse de la physionomie de Marmont le frappe.

« Où est Muiron? s'écrie-t-il ; je veux le voir. »

Marmont baissa les yeux, et le chirurgien jeta un regard au valet de chambre pour lui recommander le silence. Junot les comprit.

<( Ah ! s'écria-t-il, la malheureuse a tenu parole. »

En effet, Muiron avait été tué.

Pendant toute la durée des campagnes d'Italie, Junot suivit Bonaparte dans ces champs de gloire : son sang n'y fut pas épargné. Il se trouva à toutes ces belles journées d'Arcole, de Lodi, de Castiglione, de Lonato, du Tagliamento, etc.

Il fut ensuite nommé général en Egypte. Il existait une scission complète entre tous les chefs. Le parti du général Bonaparte était le plus nombreux ; mais Kléber, Damas, une foule de généraux, d'un rare mérite d'ailleurs, affectaient de se soustraire à l'autorité du général en chef. Le général Lanusse était l'un des plus ardents. Un jour il fut rapporté à Junot un mot tellement horrible et même effrayant pour le salut de l'armée, qu'à partir de ce moment la prévention favorable que lui avait inspirée la bravoure de Lanusse s'effaça entièrement.

« J'en vins à le haïr, » me disait Junot, en me racontant leur querelle.

Cependant on gardait encore une sorte d'apparence amicale ; mais les cœurs étaient aliénés. Un jour Murât, voulant raccommoder les deux généraux, les invile à diner chez lui. Le dîner se passa convenablement, mais après le dîner on joua. On fît une partie de bouillotte. Dans le courant de la partie, on parla d'une opération militaire qu'allait faire l'armée. Lanusse laissa échapper un sourire moqueur qui excita la colère de Junot. Bessières le contint quelques instants ; mais Lanusse , se trompant sur le calme qu'il voyait régner autour de lui, continua de parler sur la situation de l'armée en termes inconvenants. Au milieu de ses phrases, il s'interrompt, et s'adressant à Junot :

c( Junot, lui dit-il, prête-moi dix louis. Je suis décavé.

— Je n'ai pas d'argent devant moi, » lui répond Junot sèchement.

Comme il avait un monceau d'or devant lui, Lanusse, le regardant fixement :

« Comment dois-je prendre ta réponse, Junot? lui dit-il.

— Comme il te plaira.

— Je t'ai demandé si tu voulais me prêter dix louis de l'argent que tu as devant toi.

— Et moi, je te réponds qu'il n'y en a pas pour un traître comme toi.

— Il n'y a qu'un... qui puisse se servir d'un pareil mot, » s'écria Lanusse hors de lui.

En un instant, tous furent debout.

« Junot! Lanusse! » s'écriaient-ils,, en s'efforçant de les contenir; car, à l'épithète de Lanusse, Junot était devenu furieux.

Tout à coup il se calme :

« Écoute, Lanusse, lui dit-il avec une voix radoucie, nous sommes tous deux de braves gens. Mais, vois-lu, il faut que nous nous battions; il faut que l'un de nous y reste. Je le hais parce que tu hais Thomme que j'aime et que j'admire à l'égal de Dieu, si ce n'est plus. Battons-

Kléber.

nous, et tout de suite. Je jure de ne me coucher qu'après avoir vidé cette affaire. »

Tous les témoins de cette scène sentaient que les paroles échangées voulaient du sang et même la mort. Mais comment faire ? Le général s'est prononcé sur les duels : il n'en veut pas dans son armée. Le jardin de Murât est grand, il descend jusqu'au Nil; on va faire allumer des torches, et là, ils pourront se battre à l'instant même : il était neuf heures du soir et il faisait entièrement nuit.

« Quelle arme prendrons-nous? dit Junot.

— Belle question! dit Lanusse, le pistolet. »

Chacun le regarda avec stupéfaction et fut surpris qu'il allât prendre l'arme qui dans la main de Junot était toujours mortelle. On sait qu'il était l'homme le plus habile, non pas de France, mais d'Europe, pour tirer le pistolet.

« Je ne me battrai pas au pistolet avec toi, dit-il froidement à Lanusse; lu ne sais pas tirer; tu ne mettrais pas dans une porte cochère. La partie doit être égale entre nous. Nous avons nos sabres, marchons. »

On se rendit au jardin. Le Nil, en débordant et séjournant longtemps, avait laissé après lui des inégalités de terrain qui faisaient trébucher à chaque pas. Junot éfait leste, brave, et parfaitement de sang-froid; mais il voulut en finir et, en se découvrant, il reçut une blessure qui lui ouvrit le ventre. On le transporta avec grande peine.

Le général en chef fut furieux, le lendemain, en apprenant le résultat de ce duel et ses causes.

« Mon pauvre Junot, dit-il,... blessépourmoi!.... Aussi, l'imbécile ! pourquoi ne s'est-il pas battu au pistolet? »

Je ne prétends pas que le mot soit tendre pour le général Lanusse.

Lorsque le général Bonaparte quitta l'Egypte, Junot était à Suez, où il commandait. Kléber voulut le garder; Junot ne le voulut jamais. Il ne pouvait obtenir de vaisseau pour revenir en France et souffrait d'être loin de sa patrie et de celui qui seul avait pu lui en faire supporter l'éloignement.

Kléber entoura le départ de Junot de dégoûts et de désagréments. On répandit dans l'armée que Junot emportait les trésors trouvés dans les Pyramides :

« Le général en chef n'avait pas pu les emporter, disait-

on aux soldats, et celui qui possède toute sa confiance les lui porte maintenant. »

Enfin l'affaire en vint au point que plusieurs sous-officiers et des soldats se rendirent sur le rivage, et une parlie monta sur le vaisseau marchand qui devait emmener Junot le soir même ; ils ouvrirent tout sans rien trouver.

Cette scène blessa Junot jusqu'au fond du cœur. Les Anglais avaient été assez simples pour croire à ce conte; un bâtiment même était en croisière devant Alexandrie, et le vaisseau que montait Junot fut pris. Les prisonniers devaient être envoyés à Toulon sur le vaisseau le Vaillant; mais il fallait avant qu'un officier anglais allât à Paiernae prendre les ordres de Nelson, qui s'y trouvait alors avec lady Hamilton.

Le lendemain du jour où le Vaillant eut mouillé dans le port de Palerme, un canot très élégant monté par douze rameurs vêtus de blanc et portant un bonnet de yelours noir avec un léopard d'argent, vint reconnaître la frégate. Junot était dans sa chambre en ce moment avec le général Dumuy. Le capitaine du Vaillant descendit auprès d'eux, et leur dit avec d'autant plus d'arrogance qu'il se croyait soutenu :

« Messieurs, montez sur le pont ; le grand amiral Nelson, notre héros, veut voir les prisonniers français. »

Junot regarda le capitaine, puis ensuite, tournant sa tête de tous côtés, il eut l'air de chercher autour de lui :

« Ah! bien! c'est donc à moi, c'est donc au général que vous vous adressez? »

Le capitaine inclina la tête.

« Et vous avez eu le courage de faire cette commission avec autant d'impertinence? Eh bien! chargez-vous de la

réponse, du moins en ce qui me concerne ; allez dire à votre amiral Nelson que je ne suis pas son prisonnier, mais celui de son gouvernement; que, fussé-je le sien, je ne me rendrais pas à un commandement fait avec la brutalité qu'on emploierait envers des bêtes curieuses que vous auriez ramenées de l'Egypte, et dont vous seriez le cornac. Si l'amiral Nelson veut me voir, il sait où je suis. Il y a plus : il est mon supérieur, son grade est au-dessus du mien. Qu'il eût témoigné civilement le désir de me voir, et je me serais rendu près de lui au même instant. Maintenant l'insulte est faite ; il n'est plus temps pour lui de revenir. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. » La conduite de Junot fut comprise de Nelson, car le même soir il lui envoya une grande corbeille de fruits, de sirops et quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Lady Ilamilton avait joint des oranges à l'envoi. Junot pensa, avec raison, qu'un refus serait aussi sot que de mauvais goût. Il accepta.

Parmi les femmes revenues depuis peu d'émigration et que voyait assez souvent ma mère, était M"'^ de Contades, fille et sœur des MM. de Bouille, dont le nom et le dévouement ne peuvent se séparer de l'affaire de Varennes.

La première fois que Ton voyait M°° de Contades, elle frappait vivement. Cependant elle n'avait pas une beauté remarquable. Mais tout en elle était fantastique. Son regard, son rare sourire, avaient une expression que je

n'ai jamais vue qu'à elle et à une aulre femme. Elle n'était pas mélancolique, il s'en fallait certes de beaucoup ; et pourtant on n'aurait pas osé rire dans la chambre où elle se trouvait, si elle-même n'en avait donné l'exemple. En tout, elle commandait les impressions ; et lorsque sa tête, couronnée de sa belle chevelure noire, se tournait vers vous avec un port de déesse, et qu'elle donnait un regard, il fallait obéir.

La haine qu'elle avait pour Bonaparte était amusante. Elle ne lui accordait même pas de mériter sa renommée. Elle n'accordait pas plus de beauté à M™* Leclerc que de gloire à son frère. Il arriva un jour chez ma mère une aventure tragi-comique.

Bonaparte venait de partir pour l'Egypte. Sa famille commençait déjà son noviciat de royauté, et M"' Leclerc n'était pas du tout récalcitrante pour joindre ce sceptrelà à celui de sa beauté. Elle était si jolie dans sa personne qu'on ne songeait pas à le lui disputer.

Un jour ma mère donnait un bal dans sa jolie maison de la rue Sainte-Croix ; elle avait réuni tout ce que Paris avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à l'autre parti, il n'y était représenté que par la famille Bonaparte, M. de Trénis et quelques autres.

M""" Leclerc avait préparé une toilette qui devait, nous dit-elle, l'immortaliser. Elle avait demandé à ma mère de s'habiller chez elle, pour que sa parure fût dans toute sa fraîcheur au moment de son entrée dans le bal.

M""* Leclerc était coiffée, ce jour-là, avec des bandelettes d'une fourrure très précieuse, dont j'ignore le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient

surmontées de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'une statue représentant une bacchante. Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre à cinq doigts, représentant une guirlande de pampres. Une tunique de la forme grecque la plus pure se drapait sur sa jolie taille. Elle était arrêtée sur les épaules par des camées du plus grand prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, avaient un petit poignet et étaient également retenues par des camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, était formée par une bande d'or bruni dont le cadenas était une superbe pierre gravée. Rien ne peut donner une idée juste de cette ravissante figure. Un murmure de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut. Tous s'empressaient autour d'elle ; et ce fut entourée de tous nos élégants qu'elle parvint à une place que ma mère lui avait gardée ; car ma mère, qui ne se gênait pour personne, aimait Paulelte avec une telle tendresse qu'elle la traitait comme si elle eût été ma sœur.

Toutes les femmes qui étaient dans le bal avaient pris de l'humeur en voyant tout à la fois la charmante figure et l'élégante toilette de M''"* Bonaparte, femme du général Leclerc. Elles murmuraient tout bas, mais de manière cependant à ce qu'elle l'entendît, qu'un luxe aussi effronté, lorsque la femme qui l'affichait n'avait pas de quoi dîner trois ans auparavant, présentait un côté presque odieux. Deux ou trois voix s'élevèrent au point que ma mère fut obligée de faire le tour du salon pour rétablir nu peu d'ordre ; elle craignait que sa Paulette n'entendît quelques-unes de ces amères paroles.

M"° de Contades, dont la belle tournure et le charme avaient produit à son entrée dans le bal l'effet accoutumé, fut vivement choquée de se voir abandonnée, cat* son fauteuil était devenu presque désert, du moment où M"** Leclerc avait paru ; et, si quelques-uns de ces messieurs venaient auprès d'elle, c'était pour lui dire combien la nouvelle arrivée était jolie.

« Donnez-moi le brasl » dit-elle à l'un d'eux.

Et avec celte démarche, cette tournure de Diane, qu'elle avait si bien, M"** de Conlades traverse le salon, et parvient auprès de M°* Leclerc, qui était établie dans le boudoir de ma mère. M"'* de Contades la regarde; et, bien loin de faire les sottes réflexions que d'autres avaient eu la lourde maladresse de laisser entendre, elle admire d'abord la toilette, ensuite la taille, le visage, revient à la coiffure, trouve tout ravissant, puis tout à coup :

« Ah! mon Dieu! dit-elle à l'homme qui lui donnait le bpas, mon Dieu! quel malheur I Une si jolie personne! Mais comment cette difformité ne s'est-elle jamais laissé apercevoir! Mon Dieu! que c'est malheureux! »

Si ces exclamations avaient été faites dans la salle du bal, le bruit de la danse, celui des instruments, auraient peut-être couvert la voix, assez éclatante du reste, de M"*" de Contades. Mais là, dans une pièce aussi petite, non seulement chacune de ses paroles retentit aux oreilles de tout ce qui l'entourait, mais l'idole elle-même les recueillit, et si bien qu'elle devint rouge de manière à en être presque laide.

M"''* de Contades avait ses yeux de feu dirigés sur la charmante tête, et semblait la couver du regard, tandis que sa voix modulait, avec un accent de pitié :

« Quel dommage ! »

Chacun suivait ce regard.

« Mais enfin, lui dit quelqu'un, que voyez-vous donc ?

— Comment, ce que je vois! et vous-même, comment ne voyez-vous pas les deux énormes oreilles qui sont plantées aux deux côtés de cette tête? Si j'en avais de pareilles, je me les ferais ôter. Il faut que je lui conseille de le faire. On peut proposer à une femme de lui couper les oreilles, sans que cela lire à conséquence. »

M"" de Contades n'avait pas achevé que tous les yeux s'étaient portés sur la tête de M"° Leclerc, non plus, cette fois, pour l'admirer, mais pour inspecter ses oreilles.

La vérité est que, en effet, jamais plus drôles d'oreilles n'avaient été appliquées par la nature à droite et à gauche d'un visage d'ailleurs charmant ; c'était un morceau de cartilage blanc, mince, tout uni, et sans être aucunement ourlé. Du reste, ce cartilage n'était point énorme comme le disait M"* de Contades, mais c'était fort laid.

Quelque assurée qu'elle soit de la bienveillance générale, une femme jeune s'embarrasse aisément. Ce fut ce qui arriva à M"' Leclerc en se voyant en quelques minutes le point de mire de tous les yeux, dont le regard, changé subitement, mêlait maintenant une expression moqueuse à leur admiration. Le résultat de cette petite scène fut de faire pleurer M""* Leclerc ; elle se trouva mal, et finit par aller se coucher avant minuit. Cela lui fit prendre M"* de Contades dans la plus belle grippe et l'occupa quelque temps; mais M"" de Contades, j'en suis sûre, n'y pensa plus en mettant son châle pour sortir du bal.

Une personne que ma mère recevait quelquefois, M"*' de R..., nous parla un jour de M™° Tallien, qui était

le prototype de tout ce qu'il y avait de beau et de bon au monde selon elle. Elle en paraissait idolâtre.

Ma mère était femme, elle était belle, et ses opinions n'étaient pas à Funisson de celles que Ton professait dans les salons de M"* Tallien; mais elle était éminemment juste dans les éloges qu'elle distribuait elle-même, et n'en récusait pas lorsqu'ils lui paraissaient fondés. La beaulé de M"' Tallien l'avait vivement frappée, et il lui était parvenu trop de détails sur sa conduite parfaite, à Bordeaux, pour qu'elle ne convînt pas que la plus grande partie de ces éloges au moins était méritée.

La destinée de cette femme remarquable fut extraordinaire comme elle-même. On sait qu'elle est Espagnole, mais d'origine française. Son père, M. de Cabarrus, banquier français établi en Espagne, s'y était fait un nom qui d'abord fut cher à sa nouvelle patrie, et devint bientôt européen. Thérésa Cabarrus, sa fille, était, à douze ans, la plus ravissante de toutes les jeunes filles de Cadix. Son père l'éloigna de lui de bonne heure; il était jeune encore, et ne pouvait s'occuper lui-même de la surveillance immédiate d'une aussi charmante créature. Peu de temps après, elle se maria avec M. de Fontenay, et devint la femme la plus séduisante comme elle avait été la plus belle des jeunes filles. Son esprit était fin, ses aperçus rapides.

Sa conduite à Bordeaux n'a pas besoin d'être rapportée ici. EUe était surtout bonne et obligeante; et pourtant tel est sur la multitude l'effet d'un nom taché, que jamais le peuple ne put séparer dans son jugement sa cause de celle de Tallien; ceux seulement qui savaient la comprendre pouvaient l'apprécier avec justice. Une

femme l'appela un jour « Notre-Dame de septembre », mot affreux et injuste.

J'ai déjà dit que M°° Bonaparte la mère avait amené avec elle ses plus jeunes enfants, entre autres Annunciata, la dernière de ses filles. M"*** Leclerc, qui voyait déjà une rivale de beauté dans sa jeune sœur, n'aimait pas que sa mère la fit trop souvent sortir de la pension de M""" Campan pour la mener dans le monde. Je me rappelle qu'un jour M"*° Leclerc était venue passer la soirée chez ma mère, mise avec une parfaite élégance; elle nous avait amené M"* Aimée Leclerc, sa belle-sœur, fraîche et belle personne, mais n'ayant point un genre de beauté que la sienne pût redouter. M"* Bonaparte la mère entra, avec M""" Joseph, nous faire une visite. Elle avait avec elle Caroline ( Annunciata) , qui arrivait de Saint- Germain. Elle était ravissante. Elle portait alors ses cheveux blonds tout bouclés et tombant en profusion sur ses blanches épaules, et ombrageant un visage si frais, si blanc et rose, si gracieux, que c'était un plaisir de le regarder. Elle aborda sa sœur avec cette bonne humeur que les jeunes filles, hbérées pour quelques jours de leur prison, ont dans leurs paroles, leur sourire, dans toute leur personne, et se jeta, pour ainsi dire, sur elle pour l'embrasser.

<( Mon Dieu ! maman I dit M"'^ Leclerc avec une humeur très marquée et en repoussant Caroline avec tant de rudesse qu'elle faillit tomber , vous devriez bien

empêcher Annuncîala (elle dit ce nom avec affeclaliôn, parce qu'elle savait que cela faisait de la peine à sa jeune sœur) d'avoir des mouvements aussi brusques ; elle a l'air d'une paysanne du Fiumorbo. »

Beroadotte.

La pauvre Caroline s'éloigna les larmes aux yeux et sans mot dire. L'expression d'admiration que n'avaient pu dissimuler les personnes présentes explique cette scène.

A ce moment, nous étions au bord d'un abîme. Ce

n'étaient pas les hommes habiles qui cependant nous manquaient. Moreau prend le commandement de quarante mille hommes, tristes débris de notre ancienne force militaire; il marche à l'ennemi. Mais le mouvement de Souwarow est mieux combiné que le sien ; il perd la bataille de Cassano, presque toute son artillerie, quinze mille hommes tués, blessés ou prisonniers.

Championnel rappelle la victoire sous nos drapeaux, bat le général Mack et prend Naples; mais il est destitué, arrêté, livré à une commission militaire, parce qu'il a voulu résister à des proconsuls lâches et cupides. Pendant ce temps, dans Touest de la France, les routes de la Vendée étaient de nouveau trempées de sang français, et nos plénipotentiaires étaient massacrés à Rastadt par les hussards Scheklers. Une seule voix formée par la France entière s'éleva pour accuser la cour d'Autriche, mais on reconnut plus tard qu'elle était innocente. Ce crime fut conçu et ordonné par une femme. La reine de Naples fut le seul auteur du meurtre, avec le colonel du régiment de Scheklers. Dans une bataille, ces hussards se trouvèrent dans une position qui les amena à demander une capitulation; mais leur conscience leur criait qu'ils ne devaient point attendre de quartier.

« Fera-t-on des prisonniers? » fit demander celui qui commandait le corps.

La réponse fut un cri de rage :

«Défendez-vous, misérables!... »

Et tout le régiment fut exterminé.

Une nouvelle infortune nous était réservée : Joubert fut tué à la bataille de Novi.

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