‹ Mémoires de la duchesse d'Abrantès. La révolution, le directoire, le consulat. [Microform]Chapitre 7 sur 7 · Robert, peintre célèbre, élève de Gérard · texte numérisé non relu

Robert, peintre célèbre, élève de Gérard

Les Gobelins au siècle dernier.

naparle, où j'avais été prendre Junot pour continuer nos aventures, le premier consul voulut savoir où nous allions ce jour-là. C'était au cabinet de M. Sage, à la Monnaie, où nous attendait Millin.

« Et vous faites ce beau voyage toute seule avec votre mari? rae demanda Napoléon. En vérité, vous faites durer la lune de miel plus longtemps qu'il n'appartient. »

Je lui nommai les diverses personnes avec lesquelles nous étions en route. Après en avoir entendu la liste, il nous dit :

« Pourquoi n'avez-vous admis dans votre projet aucune devos connaissances étrangères? Vous êtes commandante de Paris ; c'est une manière agréable d'en faire les honneurs à des étrangers, en leur faisant voir que nous valons en effet la peine qu'on nous rende visite. »

On pense bien que je ne me le fis pas dire une seconde fois, et je me reprochai de n'en pas avoir eu la première pensée. Ma position me donnait de grandes facilités auprès des chefs des différenis établissements. Aussi ce voyage dans Paris fut-il charmant. Nous visitâmes l'atelier de David ; nous paréourûmes non seulement les manufactures de Paris, comme celle des Gobelins, celle de Dyle et Gherard pour la porcelaine, celle de Dagoty pour le même objet, mais nous étendions nos excursions jusqu'à plusieurs lieues aux environs de Paris. Nous fûmes à Jouy, à Versailles, voir la manufacture d'armes. Denon, Millin, M. Langlès, M. Lenoir, levèrent pour nous l'un des coins de la science qu'ils savaient rendre à la fois aimable et sérieuse. On connaît l'esprit aimable de Denon ; il le portait dans tout ce qu'il faisait. J'appris ainsi une foule de choses curieuses sans fatigue et encore plus

sans ennui. Combien il y a de gens en Europe, en France et même à Paris, qui attribuent la fondation des Gobelins^ à Louis XIV ! Les plus instruits il y a vingt-cinq ans lui adjoignaient Colbert ; il n'en est rien. Cette belle manufacture fut fondée dès le quatorzième siècle, sur le même emplacement de la rue Mouffetard qu'elle occupe aujourd'hui. Alors, dit la chronique, il était, au faubourg Saint- Marcel, une rivière dont les eaux étaient d'une grande excellence pour les teintures de laines et soies, ce qui attira en cet endroit des drapiers et teinturiers. L'un d'eux, nommé Jean Gobelin, y vint demeurer au commencement de 1400. Il était riche et acquit presque tous les bords de la rivière de Bièvre ; ses enfants, quoique très riches, continuèrent la profession de leur père. Leurs héritiers continuèrent et finirent par donner une grande célébrité au nom des Gobelins. Cela vint enfin au point de le faire appliquer au quartier tout entier et même à la rivière de Bièvre, et cela, il faut le remarquer^ soixante ans au moins avant que Colbert pensât à en faire l'acquisition. La famille de Jean Gobelin, au bout de deux cents ans d'un travail honorable, quitta le commerce. Quelques-uns de ses membres, même avant cette époque, achetèrent des charges de finances, de magistratures, d'autres devinrent militaires ; enfin l'un d'eux fut marquis, et il se rattache à celte particularité une sorte d'intérêt en raison du nom qui, par la suite, s'y trouva uni. Ce qui est d'abord fort remarquable, c'est que le nom de Gobelin signifie, d'après les savants, .quelque chose appartenant à l'antique fable gauloise. Il tiendrait, à ce qu'il paraît, à un démon familier, un lutin, ou à l'une de ces sorcières qui tenaient fidèle compagnie aux

mauvaises personnes. Quoiqu'il en soit, l'un des Gobelins fut maître des comptes vers le milieu du seizième siècle ; une demoiselle Gobelin fut présidente au Parlement; Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, épousa, en 1651, Marie-Marguerite Daubrai, fille du lieutenant civil de Paris, laquelle, aimable et vertueuse dame, comme aurait dit Brantôme, fut, comme on le sait, décapitée et brûlée pour ses faits et gestes le 6 juillet 1676.

Il ne paraît pas que les hautes lices aient été faites par les Gobelins; ce sont leurs successeurs, qui s'appelaient, je crois, Canaye.

Colbert établit dans la manufacture des ouvriers de tous les genres; il voulait former là une sorte de bazar national; il y avait déjà des ouvriers en bijouterie, en horlogerie qui prospéraient; mais les folies funestes de Louis XIV contraignirent à des économies , tandis que des millions étaient engloutis pour faire un lac, une forêt factices (à Marly, des forêts furent transplantées pendant une nuit)^ €t les pauvres ouvriers furent congédiés.

La Savonnerie fut visitée dans tous ses détails. Elle fut établie pour imiter les tapis de Perse. Henri IV, qui protégea les manufactures, donna tout appui et protection à la fondation de la Savonnerie, qui s'appelait de son temps de tapis façon Perse. Nous visitâmes aussi la belle pompe à feu de Chaillot, établie par les frères Perrier. Nous parcourûmes tout Paris pendant un mois.

Une de nos promenades nous conduisit au musée des tableaux. C'est à M. Thibaudeau que nous devons cet établissement en 1793, mais ce fut seulement en 1800 et 1801 que, tous les travaux étant achevés, on put jouir de la riche collection que le droit de conquête avait mise dans

nos mains. Denon était surtout fort glorieux d'une foule de trésors que l'art le plus admirable venait de nous ren-, dre plus beaux qu'ils n'avaient été depuis longtemps dans les mains des insouciants Italiens.

Le musée d'artillerie n'existait pas à cette époque, mais il était commencé, sous la conduite de M. Régnier. J aï vu chez lui une foule de choses curieuses et peu connues^ par exemple un psautier qui renfermait un pistolet. Beaucoup de pièces remarquables du château de Chantilly e1 du garde-meuble de la couronne étaient en sa possession. L'armure de Jeanne d'Arc, celle de Charles le Téméraire, faisaient partie de ce trésor. L'armure de Jeanne n^e^ pas complète, et pourtant le poids de ce qui existe s'élève à soixante-six livres.

Il est peu de personnes à Paris qui ne connaissent le cabinet des médailles et des antiques. 11 n'a pas toujours été à la Bibliothèque royale. Il fut d'abord formé au Louvre par Louis XIV; avant lui François P' rassembla quelques médailles antiques et du moyen âge en or et en argent et il en fît des objets de parure. Puis \int Catherine de Médicis, qui apporta de Florence de grandes richesses en ce genre. Charles IX, qui aimait l'étude, s'il n'aimait pas le bien, augmenta la collection de sa mère. Ce fut Colbert qui forma enfin le beau cabinet situé au Louvtc. En 1662, le duc d'Orléans, le père de la grande Mademoiselle, laissa au roi tout ce que contenait en raretés, médailles et manuscrits, le château de Bloîs, où l'on sait qu'il faisait sa demeure. En 1666, le dépôt précieux fut transporté rue Vivienne. Colbert fit voyager des savants éclairés en Suisse, en Grèce, en Italie. Un antiquaire, Vaillant, rapporta une ample moisson d'Afrique, de Perse,

des contrées les plus lointaines. Enfin, sous le règne de Louis XVI, le cabinet des médailles s'est enrichi des trente mille médailles de M. Pèlerin.

Nous vîmes aussi le cabinet des manuscrits, des gouaches, des gravures...

l^e roi Jean est le premier qui ait possédé une bibhothèque. Il est vrai qu'elle n'était pas nombreuse, à peine huit ou dix volumes. C'étaient un Traité des échecs, quelques décades de Tite-Liw, une Bible, les Guerres de la. terre sainte et quelques livres pieux. Charles le Sage porta cette collection jusqu'à neuf cents volumes. Plus lard Henri II rendit l'ordonnance qui enjoignait aux libraires de fournir un exemplaire en vélin et relié de tous les ouvrages qu'ils imprimeraient.

Nous mîmes six semaines à faire notre délicieux voyage, et j'avoue q^e j'ai conservé de ces journées si remplies un doux et charmant souvenir.

Le premier conâul commença vers cette époque à faire une cérémonie imposante pour le baptême des enfants dont il était parrain avec M"'" Bonaparte, car dès lors, comme sous l'Empire, il ne choisissait jamais qu'elle pour sa commère, en exceptant quelquefois M""" Laetitia, sa mère, et M""" Louis, sa belle-sœur. 11 y avait, après le Concordat, plusieurs enfants qui attendaient pour recevoir l'eau sainte que le premier consul fixât lui-même le moment de celte cérémonie. 11 voulut qu'elle eût lieu à Saint-Cloud, qui, à notre grand regret, avait fait abandon-

ner la Malmaîson, c'est-à-dire l'avait fait au moins beaucoup négliger. Ma fille aînée, ma Joséphine, la première filleule de Napoléon, avec le fils aîné de ]\P° Lannes, étaient donc à attendre l'eau régénératrice. J'avoue que je fus fort contente lorsque je reçus l'avis de me tenir prête, ainsi que ma fille, parce que le cardinal Caprara, nonce apostolique, devait faire tous les baptêmes deux jours après dans la chapelle consulaire de Saint-Cloud. Je ne sais si on a bien gardé le souvenir du cardinal Caprara. C'était un des hommes les plus rusés que la ville de saint Pierre ait jamais mis en circulation dans le commerce diplomatique. Avec son air cassé, sa petite voix de musicOy son œil furtivement quêteur et humble cependant, il y avait, dans cette tête couverte d'un vieux gazon et surmontée d'une calotte rouge, 'plus de finesse, de ruse et même de petites perfidies que vous ne sauriez l'imaginer. Il avait les yeux couverts de lunettes vertes dont les immenses verres lui cachaient une partie des joues, et cela peut-être, croyait-on, parce qu'il avait la vue basse? Pas du tout. C'était parce qu'il craignait ce regard perçant du premier consul, cette investigation redoutable pour les plus astucieux, et le meilleur moyen d'échapper à ce coup d'œil terrible pour un homme qui ne veut pas être deviné avait été de se mettre derrière une redoute. Napoléon, qui savait que le cardinal n'était pas myope, le plaisanta si bien que les lunettes disparurent.

Le jour indiqué pour le baptême que le cardinal devait faire, nous nous rendîmes à Saint-Cloud avec nos enfants. M""" Lannes et moi nous étions les plus avancées dans notre maternité; nos enfants étaient à peu près du même âge. Ma fille promettait j^d'êlre ce qu'elle est en

effet devenue, une personne charmante de grâce et de beauté. On peut me pardonner cette effusion d'amour maternel, aujourd'hui que cette beauté, ces grâces, et je puis ajouter ces talents, ces vertus, tout est enseveli sous une guimpe de religieuse et a dit adieu au monde.

Talleyrand.

Au moment où, fière de ma belle enfant, je la présentai à Tautel, elle avait déjà quinze mois, et son intelligence était plus avancée que ne Test ordinairement celle des enfants de cet âgé. Elle parut d'abord fort étonnée de se voir dans un lieu dont rien ne lui rappelait sa demeure habituelle, excepté le salon de M""** Bonaparte. Mais la chapelle, tout ce monde, ce clergé, ce bruit, tout cela lui fit une telle impression que la pauvre petite, cachant

sa jolie lêle blonde dans mon sein, se mit à fondre en larmes.

Comme elle pleurait sans crier et surtout sans faire la lippe, le premier consul n'y fit pas d'abord grande attention ; mais lorsqu'elle se trouva face à face avec ce qui pour elle était un épouvanlail, ce fut tout autre chose.

Elle n'avait jamais vu le cardinal Caprara. Ce n'élait pas en un instant qu'il faisait sa toilette de cérémonie. Il sortit enfin de la sacristie, rouge comme une grenade mûre, resplendissant du feu de beaucoup de ruhh pastorauXy cardinaux, mais surtout d'une laideur de vieillesse qui devait elTafer de jeunes yeux bien enfants, qui ne miraient jamais que de riants visages et de gais sourires. Aussitôt que Joséphine l'aperçut, elle ouvrit ses grands beaux yeux, puis je la sentis se dresser et frémir sur mou bras, et son tremblement fut suivi du blanchissement de ses joues rosées.

Dans ce moment le premier consul et M"° Bonaparte s'approchaient de l'autel pour que le cardinal achevât la cérémonie, déjà fort avancée par le fait de l'ondoiement.

« Donnez-moi votre fille. Madame Junot, » me dit Napoléon.

Et il se mit en devoir de prendre Joséphine ; l'enfant poussa un cri perçant et entoura mon cou de ses petits bras en jetant un regard courroucé sur le premier consul.

« Quel petit diable! Ah çà! voulez-vous bien venir avec moi, Mademoiselle Démon? » dit-il à la petite.

Mais Joséphine ne comprenait rien à ce qu'il lui disait : elle ne voyait que ses mains se tendant vers elle pour la prendre, et comme sa volonté était assez ordinairement

suivie, soit qu'elle fût négative ou bien commandante, elle redressa sa jolie tête et dit avec ses grands yeux flamboyants et dans son jargon d'enfant :

« Je ne veux pas. »

Le premier consul se mit à rire.

« Eh bien! gardez-la donc sur vos bras, me dit-il; mais ne crie pas, poursuivit-il en menaçant la petite du doigt, ou bien... »

Mais ses menaces étaient perdues pour Joséphine. Plus rapprochée maintenant du cardinal, elle n'en eut plus peur, mais il lui fit l'effet probablement de quelque chose d'extraordinaire, et son regard fixé sur le prélat semblait lui demander quelle était sa nature. Le cardinal portait sur sa tête le petit bonnet ressemblant à ceux de nos avocats et que l'on nomme barrette. C'est le signe ou l'insigne qui donne et sanctionne la pourpre et qui devient l'objet de l'ambition de tout homme entré dans l'état ecclésiastique. En voyant cette coiffure extraordinaire, Joséphine fut surprise et heureusement amusée. Cette forme bizarre, surmontant une figure qui Tétait passablement, eut le pouvoir de la captiver au plus haut degré. Elle ne murmura pas, ne versa pas une larme et se laissa prendre par le premier consul et même embrasser plusieurs fois par lui sur ses deux petites pommes d'api, sans que rien fit paraître qu'elle en fût même contrariée, si ce n'est pourtant le revers de sa main potelée qui essuyait sa joue toutes les fois que Napoléon l'embrassait. Mais en revanche ses grands yeux étaient attachés sur la personne du vénérable cardinal, et cela avec une attention vraiment risible. Tout à coup, au moment où personne ne pouvait certes prévoir ce que la petite

peste allait faire, elle avança un bras rond, blanc comme un salin rosé, et de sa petite main enleva la barrette de la tête éminentissime, en poussant un cri de triomphe qu'on aurait pu entendre des cours du château.

Le pauvre cardinal, les assistants qui remplissaient la chapelle, furent autant effrayés et surpris qu'amusés de cette petite scène. Joséphine était la seule qui ne rît pas. Elle nous regardait tous- avec un petit air de triomphe comique et paraissait assez déterminée à se coiffer de la barrette.

<c Oh! pas cela, mon enfant, dit le premier consul, qui enfin avait cessé de rire. Tu permettras qu'il n'en soit rien. Donne-moi ce joujou, car c'est un hochet comme tant d'autres, poursuivit-il en souriant, et rendez-le au cardinal. »

Mais Joséphine ne voulait pas rendre le bonnet ; elle voulait le mettre sur ma tête, sur celle de son parrain môme, mais elle ne se souciait pas du tout de le rendre au vrai chef possesseur, et lorsqu'on le lui prit elle poussa des cris inhumains.

« C'est un vrai démon que ta fille, dit le premier consul à Junot; elle a, pardieu! une voix déterminée comme celle du plus mascuhn garçon de France, mais elle est bien jolie, elle est vraiment jolie. »

11 la tenait sur ses bras en disant cela et il regardait ce charmant visage; Joséphine regardait Bonaparte sans colère et ne parlait plus de le quitter; elle fit même une légère résistance lorsque je la repris des bras de Napoléon.

« C'est ma' filleule, ma fille, dit-il en serrant la main de son père ; j'espère que lu y comptes, n'est-ce pas, Junot? »

Junot^ dans des moments comme ceux-là, n'avait jamais une parole à proférer; son cœur était trop plein. Il regarda le premier consul avec un œil humide et lui dit d'une voix altérée :

« Mon général, il y a longtemps que moi et tous les miens nous sommes accoutumés à vous devoir tout le bien de notre existence. Mes enfants en éprouveront les effets comme leurs parents, je le sais, mais aussi, comme leurs parents, ils vous dévoueront leur sang et leur vie. »

Le lendemain du Mptême, M""" Bonaparte m'envoya un collier de perles fines ayant plusieurs rangs ; les perles étaient de la grosseur d'une forte groseille; le cadenas était formé par un solitaire d'une blancheur et d'une eau admirables. Mais le premier consul y avait joint un présent bien autrement remarquable; c'était le contrat de vente de notre hôtel de la rue des Champs-Elysées, acquitté, parce que M. Estève l'avait payé par ordre de Napoléon, qui nous le donnait comme cadeau de baplémc. Il avait coûté deux cent mille francs.

Je n'ai pas assez parlé d'un événement fort important qui eut lieu vers cette époque. Ce fut le retour de l'armée d'Egypte. Je connaissais déjà beaucoup d'amis de Junot, mais alors chaque jour voyait arriver chez moi une foule de frères d'armes, de compagnons de dangers auxquels Junot courait serrer la main, qu'il embrassait avec effusion et qu'il me nommait les yeux humides et la voix toute tremblante, tant il était joyeux de les revoir sains

2i8 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS

et saufs, échappés au sabre des Mamelucks et à la perfidie des Anglais.

Un jour on vînt lui dire que le général Verdier l'attendait dans son cabinet et qu'il y avait une dame avec lui.

« Pardieu! s'écria Junot, ce doit être notre chère et brave Bianca; je cours la chercher. Laure, je te prie d'être aimable pour elle ; c'est une femme charmante. »

Et il partit en courant.

J'avais entendu parler fort souvent de M™'' Verdier; je savais que, mariée avec le général Verdier, qui l'avait connue en Italie où elle était alors célèbre comme cantatrice, elle avait suivi son mari dans les guerres d'Orient et qu'elle ne l'avait jamais quitté. On m'avait raconté d'elle une foule de traits admirables qui me l'avaient fait estimer sans la connaître; mais j'avoue que l'idée que je m'étais faite d'elle n'allait pas du tout à une personne telle que celle annoncée par Junot. Je me figurais une grande et masculine personne, à l'œil charbonné, la chevelure de jais, la peau basanée et toute l'apparence enfin d'une chevahère d'Éon. Quel fut mon étonnement en voyant entrer dans ma chambre une petite femme gracieuse, jolie, bien faite, ayant des cheveux châtains, mais plus blonds que bruns, et des manières si affables, une voix si douce... Je savais presque toute son histoire, car elle avait traversé le désert avec Junot.

« Comment ! lui disais-je en prenant ses petites mains, comment I ce poignet soulevait une épée, tirait un coup de pistolet, conduisait un cheval arabe, malgré son ardeur?

— Eh! oui, chère Madame, me répondit-elle avec cette douceur dans l'inflexion de la voix, douceur qui est tout enchantement lorsqu'il existe chez une Itahenne; sans

doute je me suis servie d'une épée, mais non pas pour tuer, sainte Vierge ; mais ne me fallait-il pas suivre le général? »

Et elle me disait cela comme si toutes les femmes allaient obligatoirement à la guerre avec leurs maris. Et puis elle me racontait ses fatigues du désert, me parlait du brûlant simoun, de Junot qui lui donnait le reste de son eau et puis son manteau pour la garantir de l'abondante rosée en l'ajustant sur deux fusils croisés.

« Caro! caro! »

Et elle lui tendait sa petite main, qu'il secouait comme il aurait secoué celle de son mari.

11 me raconta comment, M"° Verdier se trouvant une fois dans le désert, son cheval fut en relard; elle se hâtait de rejoindre la troupe avec laquelle elle était, lors- ' qu'elle trouva un malheureux soldat affligé d'une ophtalmie et tout à fait aveugle. L'infortuné errait dans cette mer de sable brûlant et se croyait perdu. M""* Verdier s'approche de lui, le questionne, le regarde et voit en frémissant que le malheureux homme a totalement perdu la vue. Et pas de secours, pas de possibilité de trouver un conducteur.

« Eh bien! je lui en servirai, moi, dit M"' Verdier; viens ici, mon ami, donne-moi ta main... là... à présent ne quitte pas mon cheval; lorsque tu seras fatigué, tu monteras dessus et je te conduirai. Nous irons plus lentement ; mais Dieu nous protégera ; il ne nous arrivera pas de malheurs.

— Oh ! dit le pauvre soldat, est-ce donc un ange qui me parle avec un si doux langage?

— Eh ! non, mon ami, c'est la femme du brave général Verdier. »

Et Fexcellenle femme disait cela avec un naturel si admirable, que celte simple et touchante histoire allait à l'âme.

Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire en remontant vers le printemps de Tannée 1802, qu'eut lieu le premier appel fait à l'ambition monarchique de Napoléon : je veux parler de sa nomination de consul pour dix ans. On fît alors peu d'attention à ce renouvellement, à cette prolongation de pouvoir ; ce ne fut que le sénatus-consulle qui nomma Napoléon consul à vie qui avertit enfin les Français qu'ils avaient un nouveau maître. Junot, qui avait pour lui un attachement passionné, me dit :

« Il faut célébrer tout à la fois et cet événement remarquable dans la vie de mon général (car il prouve l'amour d'une grande nation), et notre reconnaissance envers le premier consul et M""" Bonaparte pour les biens dont nous sommes comblés par eux; il faut que tu demandes à M""" Bonaparte de venir déjeuner dans notre maison avant qu'elle soit arrangée. Il faut qu'elle la voie telle qu'elle est maintenant. Arrange la chose avec elle, je me charge d'en parler au premier consul. »

Je fus donc chez M""' Bonaparte et lui présentai ma requête; elle l'accueillit avec une extrême bonté, car, je le répète, elle était bonne et parfaite lorsque la légèreté de son caractère ne l'entraînait pas; encore n'était-ce point du tout pour nuire, puisque ce n était jamais que pour recommander d'une manière trop générale seulement. Mais toutes les fois qu'elle pouvait, comme en ceci, obli-

ger et être gracieuse , elle l'était avec charme. Elle accepta donc mon invitation; néanmoins ce fut sous condition.

(( En avez-vous parlé à Bonaparte? » me demandât-elle.

Je lui dis que Junot était en ce moment chez le premier consul, ^our le lui demander.

« Il faut attendre sa réponse, me dit-elle, car vous savez que je ne puis accepter aucune fête, aucun dîner, sans la permission positive de Bonaparte. »

Cela était vrai. Quelque temps auparavant, j'avais été témoin d'une mercuriale très vertement faite par le premier consul à M°° Bonaparte pour avoir été déjeuner chez une femme pour laquelle lui-même professait la plus haute estime; c'était M""" Devaisnes; mais il n'en avait rien su, et cela l'avait fâché. Je crois que c'était une raison de prudence qui le faisait agir ainsi ; il connaissait l'extrême facilité de M"" Bonaparte à accueillir tout ce qui se présentait à elle. La chose n'était pas très facile aux Tuileries, où personne n'allait sans y être autorisé, à l'exception de quelques vieilles têtes solliciteuses qui venaient régulièrement trois ou quatre fois par semaine apporter des plàcets, des demandes de préfectures, de sénatoreries, de commandements divisionnaires, de recettes générales; enfin rien n'était oublié dans cette longue liste, si ce n'est le bon sens. Le premier consul savait que cette bonté de M"" Bonaparte était tellement généreuse qu'elle accorderait quinze promesses sur quinze demandes; aussi était-il fort difficile sur les endroits où il lui permettait d'aller.

Le sénatus-consuUe organique, demandant plutôt qu'il ne déclarait la prolongation du consulat, ne parut pas suffisant; le sénat en fit un autre qui fut présenté au premier consul le 1" août ou le 31 juillet, Junot était allé le matin même de fort bonne heure aux Tuileries ; il avait longtemps causé avec Napoléon, et je puis affirmer sur ma conscience que Junot, en revenant du château, me dit que le premier consul était encore dans l'indécision s'il accepterait ou non le consulat à vie. Maintenant je sais bien qu'on peut me dire que Napoléon n'en pensait rien ; je demanderai à mon tour s'il n'existe donc pas en France une foule d'hommes qui aiment la patrie pour elle-même. Ils le disent au moins. Est-ce donc à eux à mettre en doute de nobles sentiments? Mais, ajoutent-ils, ce que Napoléon fit plus lard est une preuve sans réplique de ses projets despotiques. A cela je ne puis répondre qu'avec un sourire de pitié. Je demande de nouveau qu'on me trouve un ange parmi les hommes; je le demande surtout à ceux qui, n'ayant encore rien fait ni pour le bonheur de la patrie ni pour sa gloire, s'érigent en dispensateurs du blâme ou delà louange de la renommée de celui qui n'a pas encore eu d'égal dans les siècles passés. Encore une fois, il y a, comme le disait Torcy, de quoi rendre colère à devenir canard.

Quoi qu'il en soit, ce fut deux mois après que le consulat pour dix ans fut demandé par la nation, que, sentant elle-même le besoin de conserver le plus longtemps

qu'elle le pourrait celte protection sous laquelle notre belle France a vu renaître ses beaux jours, elle demanda le consulat à vie. Mais Napoléon, tout en ayant une grande ambition, veut qu'elle soit justifiée par le vœu de la France. Un appel est fait, des registres sont ouverts, les citoyens peuvent y signer en liberté sans craindre les proscriptions, car il est à remarquer que, pour des causes politiques, jamais Napoléon ne s'est vengé.

« La vie d'un citoyen est à sa patrie, répondit le premier consul à la députation du sénat; le peuple français veut que la mienne lui soit consacrée, j'obéis à sa volonté... »

Et certes il pouvait bien le dire, que c'était la volonté du peuple, car sur 3,577,259 citoyens votant librement (à cette époque s'il en eût été autrement la chose n'aurait pas eu lieu), 3,568,890 ont émis un vote favorable. Un de ces rapprochements dont quelquefois l'histoire s'occupe peu parce qu'elle crayonne à trop grands traits, et qui pourtant est frappant dans la vie de Napoléon , c'est que ce même mois qui vit la France lui demander sa vie fut témoin également de la réunion définitive, sanctionnée par un sénatus-consulte, de l'Ile d'Elbe, où depuis cette même France exila le héros sur ses rochers de feu.

Junot avait été élevé dans des idées tellement et si purement républicaines, que le sénatus-consulte qui déclarait Napoléon consul à vie ne lui plut pas autant qu'on pourrait croire que cela eût dû convenir à un ami, tandis que des indifférents ne voyaient en cette circonstance que le bien à venir et présent de la France. Je me rappelle qu'un jour, en revenant de Saint-Cloud, Junot était soucieux; je lui demandai d abord vainement ce qu'il avait; il finit par me dire qu'ayant été questionné par Napoléon relative-

ment à Topinion de la haute société de Paris sur Tévéneîïient du consulat à vie, il lui avait répondu que cette opinion était entièrement approbative; ce qui était vrai,

a Tu m'annonces cela comme si tu me disais le contraire, avait observé Napoléon. Approuvé par la France entière, ne dois-je donc trouver des censeurs que dans mes plus chers amis? »

Et son front devint aussitôt triste et sévère.

« Cette parole, me dit Junot (et sa voix était tellement altérée qu'à peine pouvais-je l'entendre, les lanternes de la voiture éclairaient trop peu pour que je visse ses traits, mais sa voix tremblante me prouvait qu'il y avait des larmes dans cette affaire), cette parole m'a brisé le cœur. Moi, le censeur de mon général bien-aimé ! Ah! sans doute il a déjà oublié Toulon. »

Il y avait bien quelquefois des nuages qui s'élevaient sur l'horizon de la vie de Junot et qu'amenaient ou des remontrances du premier consul ou des mouvements trop vifs de sa part pour reprendre d'une faute ou d'une étourderie de conduite; mais ici je voyais que l'âme, cette âme noble et sensible de Junot, avait été profondément touchée, etje ne m'en étonnai pas, caria blessure d'une main chérie est plus pénible et moins facile à guérir qu'aucune autre.

(( Mais, lui dis-je en prenant sa main, que je trouvai froide et humide, il est impossible que ce soit la seule expression de ta physionomie quj lui ait fait articuler de telles paroles. »

Junot garda quelque temps le silence, puis il me dit, sans se tourner vers moi :

<c Sans doute, je lui ai parlé de notre peine, oui, notre

peine, je puis dire ce mot, en voyant le nouveau sénatusconsulte organique qui bouleversait la eonslitution de Tan VIII. Voilà le sénat qui vient de réduire le Tribunat à cent cinquante membres; ensuite on a beaucoup crié dans les provinces, surtout de ce qui a été fait par le con-

Napoléou empereur.

seil d'État. Il est reconnu corps constitué. J'ai dit au premier consul que cette mesure avait été mal accueillie. J'ai été, poursuivit-il, ce que je serai toujours... un loyal et honnête homme... Je ne trahirai ni ma conscience, ni les intérêts de ma patrie, ni-ceux de l'homme que j'aime et que je vénère par-dessus toute chose, mais je crois le servir mieux en lui disant la vérité qu'en la lui cachant. Je lui ait donc expliqué que ce n'était pas relativement à sa nomination

de consul qu'il fallait attribuer l'expression de tristesse qu'il voyait sur mon visage ; je lui ai parlé alors de cette foule de sénatus- consultes organiques dont le Moniteur est rempli depuis quinze jours. Voilà ce qui fait crier. Enfin, ma pauvre Laure, j'ai dit ce que je pensais, et je commence à croire que nous avons une cour, car on ne peut plus dire la vérité sans déplaire. »

Junot fut malade à la suite de ce voyage de Saint-Cloud, Sa tendresse pour le premier consul était d'une telle nature, que tout ce qui, même légèrement, touchait à celte question délicate, lui allait directement à l'âme. Quelques jours après, M°* Bonaparte m'ayant fait inviter à déjeuner et m'ayant fait dire de lui amener ma Joséphine, je fus à Saint-Cloud, mais seule, car Junot était au lit et fort souffrant. On sait que Napoléon ne déjeunait pas avec iVP' Bonaparte et qu'il ne paraissait même jamais le malin dans son salon. Cependant on l'y voyait quelquefois, lorsqu'il savait qu'il y trouverait des personnes auxquelles il voulait parler sans que cela tirât à conséquence. Le même matin de ce déjeuner, il arriva comme nous sortions de table, vint à nous et démêla d'abord au milieu du groupe la ravissante figure de ma Joséphine, qui était là avec ses jolis cheveux blonds entourant un charmant visage plein de finesse et de grâce, quoiqu'elle n'eût que dix-huit mois. Le premier consul fit une exclamation nouvelle en la voyant :

<c Ah ! ah ! voilà notre filleule cardinalesse ! Bonjour, Mam'zelle... Voyons, regardez-moi... là... ouvrez bien vos yeux. Comment I diable ! mais savez-vous qu'elle est furieusement jolie, cette petite fille-là I Elle ressemble à sa grand'mère. Oui, ma foi, elle ressemble à cette pau-

vre M"** Permon, Voilà, par exemple, une belle et jolie femme. C'est la plus belle personne que j'aie jamais vue. »

Et pendant ce temps il tirait les oreilles et le nez de ma fille, ce qui ne l'arrangeait pas du tout. Mais je l'avais prévenue que, si elle ne pleurait pas à Saint-Cloud, nous nous arrêterions au retour chez un marchand de joujoux, et que là elle prendrait tout ce qu'elle voudrait. Napoléon, qui ne savait pas la promesse, ne remarqua que la bonne humeur de l'enfant, à laquelle, comme on peut le penser, je renouvelais dix fois par minute le souvenir du magasin de polichinelles. Aussi il s'en expliqua hautement.

<( Voilà comme j'aime les enfants, pas criards, pas grognons. 11 y a cette petite Laetitia qui est belle comme un ange. Eh bien! elle crie si fort que je m'en sauve comme du feu. »

Tout en parlant, on était revenu dans le salon bleu, qui était à celte époque celui de M"" Bonaparte ; il y avait un balcon circulaire tournant autour des appartements et sur lequel on passait de ce même salon. Le premier consul me fil signe de l'y suivre. Je voulus remettre ma petite à sa nourrice, mais il me dit :

<( Non, non, gardez votre» fille. Une jeune mère est toujours intéressante en portant son enfant.

<c Qu'a Junol? me demanda-l-il aussitôt que nous fûmes * sur le 'balcon.

— La fièvre, général, et assez fortement pour ne pas vouloir se lever.

— Mais cette fiè^TC a un caractère quelconque, enfin. Est-ce une fièvre putride, maligne, quoi enfin?

— M Tune ni Taulre, citoyen consul, répondis-je, un peu impatientée du ton d'humeur qu'il mettait dans ses questions. Mais Junot est, comme vous le savez, fort impressionnable, et lorsque quelques peines de cœur le frappent, c'est au cœur aussi que les coups portent. Vous savez que ces maux-là trouvent peu de secours dans les soins d'un médecin.

— Je vois que Junot vous a parlé de l'espèce de querelle que nous eûmes ensemble, il y a quelques jours. Il y fut ridicule.

— Vous me permettrez, citoyen consul, de ne pas confirmer par mon assentiment le mot que vous venez de dire, sans doute en plaisantant. Tout ce que je puis faire, c'est vous affirmer qu'ayant sans doute mal compris Junot, vous lui avez fait une peine profonde. Elle a été bien vive, car les caresses de cette enfant, mes soins, rien ne l'a calmé. 11 faut même, général, qu'il ne m'ait pas tout dit en me rapportant la conversation qu'il eut avec vous, il y a trois jours. »

Cela était vrai, je l'appris ensuite.

Le premier consul me regarda quelques instants sans parler... Puis il prit ma main droite, qui retenait ma fille que je portais sur le bras gauche; mais il la rejeta aussitôt avec un mouvement singulier, saisit le petit bras blanc et potelé de Joséphine, le baisa, donna une forte tape sur la joue de la petite, lui tira le nez, l'embrassa, et tout cela en une minute, puis disparut comme un éclair.

Je rapportai toute cette petite scène à Junot, que je trouvai vraiment souffrant. Il était non seulement très irritable moralement, mais son physique lui-même s'op-

posait à ce que rien parvînt à son âme avec traiiquîllité et lui permît de raisonner. Toute cette aventure depuis trois jours le bouleversait entièrement.

Le malin même cependant on lui avait appliqué trois sangsues, et la perte d'une immense quantité de sang aurait dû l'affaiblir ; mais il n'en était pas moins irritable, parce que ses nerfs étaient fortement agacés et que depuis trois jours il ji'avait pas dormi. Cependant vers sept heures du soir, après avoir pris un bouillon, il s'étendit sur un divan de mon cabinet et s'endormit profondément. Bientôt la nuit s'épaissit, et je demeurai dans l'obscurité; mais, craignant d'éveiller mon mari, je me mis à songer, comme en un gîte^ et bientôt le mouvement machinal que j'avais imprimé à ma tête, le bruit, régulier et plus fort, mais monotone, de la respiration de Junot, tout finit par me porter moi-môme au sommeil, et je m'endormis aussi.

Tout à coup des pas rapides se font entendre dans le

petit escalier qui conduisait de la salle dans la cour.

* Habituée à veiller une malade , je suis debout au même

instant et j'entends Heldt, le premier valet de chambre

de mon mari, qui accourt en disant :

« Madame , Madame !...>>

Une lumière frappe mes yeux encore à moitié fermés, mais .une voix bien connue achève de me réveiller. Le premier consul est devant moi :

« Bonsoir, Madame Junot; vous ne m'attendiez pas, n'est-il pas vrai?

« Eh bien! où donc èst-il votre morîboiid? »

Et eiï parlant , il était arrivé dans 1q petit salon qui servait d'entre-deux pour ainîii dire à nos appartemepts

à Junot et à moi et dans lequel îl s'était endormi, comme je l'ai dit.

« Eh bien I Monsieur Junot, qu'est-ce que vous avez donc ? hein ! qu'est-ce que cette fièvre ? Eh bien 1 pourquoi pleures-tu, grand enfant? Eh! ehl je te ferai le caractère, moi ! »

Et il lui tirait son pauvre nez, ses oreilles, lui pinçait les joues; enfin lui faisait toutes ses grâces.

Quant à Junot, il suffoquait ; jamais peut-être je ne l'ai vu aussi profondément ému; il prenait les mains du premier consul à son tour, il les pressait contre sa poitrine, le regardait avec des yeux remplis de larmes et une physionomie! une physionomie,., comme le cœur seul en fait une. 11 ne pouvait parler, il prenait la main de ce bon Duroc, de cet ami qui ne cessa jamais d'être le plus loyal et le plus excellent de ses frères d'armes.

« Je parie que tu n'es plus malade,, dit le premier consul, en s'asseyant enfin dans la gondole en gourgouran gris que je lui présentais depuis son arrivée ; hein! mauvaise tête? »

Et, à peine assis, il se leva et se mit à parcourir la chambre.

« Ah çà ! voilà donc ce qu'on appelle ton palais ! Pardieu ! je veux le voir. Ils disent tous que c'est une merveille et une folie, mais ça me parait bien simple. »

Et il avait déjà parcouru la chambre de Junot, son cabinet, puis il revint et entra enfin dans mon appartement.

« Ah! ah! voici le sanctuaire, dit-il avec un ton qui n'avait que de la bonté, mais qui pourtant était un peu goguenard. Que diable avez-vous donc là? poursuivit-il en levant la têle et regardant la corniche de ma chambre

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 23r

ainsi que la frise qui était au-dessous; est-ce que par hasard ce sont vos grand'mères?

— Il n'y a pas même de parenté, général, répondis-je ; c'est une galanterie de Junot, qui a fait mettre dans ces médaillons tous les portraits de femmes célèbres de l'antiquité et du dernier siècle; il a voulu m'empôcher d'être trop humble en pensant que je suis femme.

— Ohl il pouvait se dispenser de la galerie de portraits pour cela ; seulement il a bien fait de ne pas y faire mettre ceux des femmes d'aujourd'hui, car toutes veulent et prétendent être célèbres. C'est une folie de tous les pays. »

Et tout en discourant, il allait toujours, et moi je le regardais avec une attention qu'il était d'abord loin de remarquer, mais qu'il finit par deviner en voyant mes yeux attachés sur lui, et un sourire accompagnait mon reg6U*d. C'était sa toilette toujours comique qui produisait cet effet sur moi ; elle me rappelait la rue des Filles-Saint- Thomas; la redingote était d'un beau drap, le chapeau d'un fin et magnifique castor; mais il avait toujours la même forme, et son maître le posait toujours de même sur son front, avec cette seule différence que la poudre et les oreilles de chien avaient disparu. Le fait est que Napoléon, même entouré de tout le prestige de sa gloire et même de sa grandeur impériale, a toujours eu la plus comique tournure en habit bourgeois ; dire pourquoi, je ne puis, car je n'en sais rien. Cela venait peut-être du peu d'habitude qu'il avait de porter l'habit de ville. Toujours est-il qu'il était autrement qu'un autre homme lors-» qu'il n'avait pas son uniforme, et qu'il était, conime il le disait lui-même, dans son habit couleur de muraille.

« Ah çà! Monsieur Junot, dit-il à mon mari, après avoir parcouru mon appartement; j'espère que celle petite course dans tes domaines t'a radicalement guéri. »

Junot saisit la main que le premier consul lui présentait,, et, la serrant entre les siennes, il pleura sans répondre. 11 n'était là ni l'homme fort ni le soldat courageux; ce n'était qu'un faible enfant.

« Et pour me prouver que tu es guéri, reprit Napoléon, tu viendras déjeuner avec moi demain à Saint-Cloud. Bonsoir, mon vieil ami; adieu. Madame la commandante. »

Nous raccompagnâmes jusqu'à la porte de la rue ; personne ne savait que le premier consul était dans notre maison; il avait ordonné le silence à Heldt, le seul qui Feût vu, et Ion sait que Napoléon n'était pas de ceux à qui l'on n'obéissait pas. Il avait eu raison dans sa défense : la connaissance de celte visite n'aurait fait que de l'envie. Il était à pied, il avait traversé les Tuileries, et Duroc nous dit qu'une chaise de poste, une sorte de cabriolet à deux chevaux, dont lui, Duroc, se servait fort souvent, les attendait à Feutrée des Champs-Elysées.

J'ai toujours été dans le doute s'il n'y avait pas eu un peu d'aide de Dieu en ce que je vais dire, mais il n'y eut littéralement que le temps physique nécessaire pour descendre la moitié du grand escalier de mon hôtel et traverser le vestibule pour que Junot, que j'avais vu dispa-» raître, revînt avec son habit d'uniforme et son sabre au côté ; il était enveloppé d'un manteau.

<' Qu'est-ce que cela veut dire, Monsieur Junot? Je ne veux pas que tu sortes, entends-tu? Je te le commande militairement.

— .Mon général, vous me connaissez; je serais malade

et sérieusement si je ne vous voyais monter en voiture avec la certitude que votre bonté pour un fidèle ami ne vous a exposé à aucun danger. N'insistez pas, mon général; j y suis résolu.

— Et comme il me faut veiller sur mon malade, ajoutaije, le premier consul me permettra de me joindre à lui.

— Oh! ohl une amazone! avez- vous Clorinde làhaut?

— Certainement, général. »

Nous gagnâmes les premiers arbres de l'avenue de Neuilly, où la chaise de poste attendait. Le premier consul s'y jeta, el Duroc était h peine assis q^u'il partit comme un trait.

Junol s'appuyait contre un arbre, et son regard perçant suivait la trace lumineuse des lanternes allumées, tant qu'elle fut visible. Il ne disait rien, et je ne troublai pas ce silence extérieur, qui n'avait Heu que parce que l'âme disait trop.

« Ah ! dit-il enfin, lorsque le dernier rayon eut disparu. Comment mon sang, ma vie entière ne seraient-ils pas à cet homme? »

Je le ramenai, le fis coucher, mais il dormit mal; son âme était tellement ardente que le bonheur et la peine ne pouvaient y être contenus. Néanmoins le lendemain matin il était remis et parfaitement portant.

Mais quelque temps après il arriva que Napoléon, qui, au demeurant, tout grand homme qu'il était, n'était pas un ange, voulut donner au général Murât le gouvernement de Paris, envoya Junot commander les grenadiers réunis à Arras. On minutait alors le sénatus-consulte qui devait décréter l'Empire. Je crois aussi que le premier

cousul ne fut pas fâché d'avoir un peu loin de lui tous ses anciens frères d'armes à vieilles idées républicaines. Il connaissait les hommes et savait fort bien que le prestige les gagnerait ; mais il fallait éviter le premier choc. Au reste, Junot, chargé d'une honorable tâche, celle de former ce beau corps de grenadiers, partit pour Arras dans l'hiver de 1803 à 1804. On s'attendait à un embarquement prochain, et Junot ne voulait pas m'exposer avec mes enfants à une fatigue inutile. Je partis en même temps pour la Bourgogne avec ma jeune famille pour passer le temps de l'absence de mon mari dans la maison de ses parents. Mais au bout de quelques semaines^ ayant appris que le moment de l'embarquement était retardé indéfiniment, Junot m'envoya chercher par M. de Limoges, son secrétaire. Je me rendis donc à Arras, où je m'établis dans la maison où le prince de Condé avait logé. Ce fut pendant ce temps que se passèrent plusieurs événements remarquables. Alors l'Empire fut proclamé, et Napoléon I" régnait sur la France.

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