CINQUIÈME PARTIE
M"° de Beauharnais avait eu de trop grands succès chez M"''' Campan, lors des représentations d'Esther et des autres pièces, pour n'avoir pas la pensée d'utiliser le théâtre de la Malmaison. Eugène de Beauharnais jouait parfaitement bien; Junot avait un talent supérieur; M. Didelot était un admirable Crispin; je ne me tirais pas mal de mes rôles, et le général Lauriston faisait un fort noble Almaviva ou tout autre amoureux en habit de cour. Mais le plus habile de la troupe était M. de Bourrienne ; il jouait les rôles à manteau dans une réelle perfection.
La première pièce représentée à la Malmaison avec une sorte de solennité fut le Barbier de Séville. M"* de Beauharnais remplissait le rôle de Rosine, M. de Bourrienne celui de Bartholo; M. Didelot, Figaro; le général Lauriston, Almaviva; Eugène, Basile; et le général Savary éternuait dans la perfection dans le rôle de l'Éveillé.
M"*' Murât joua quelquefois. Elle était bien jolie, mais il y avait un malheureux accent qui était funeste, surtout
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dans les rôles qu'elle choisissait. Néanmoins, comme elle était la sœur du premier consul, tout cela passait. Quant à M"°Bacciochi, c'était à donner le fou rire.
On jouait des pièces de tout genre, et, le cothurne ne faisant pas peur, la haute comédie effraya encore moins.
On monta les Folies amoureuses de Regnard; je fus chargée du rôle d'Agathe, que je n'aimais pas et qui n'était nullement dans mes attributions. Ce malheureux rôle est fort difficile, bien qu'il soit presque toujours chargé, et Dugazon, qui 'était mon répétiteur et qui tenait à me voir réussir, faillit me décourager en me disant un jour :
« Il ne faut pas jouer ce rôle-là ; vous êtes horriblement secondée; le général joue de son côté un rôle qui ne lui va pas. C'est une représentation manquée. »
Le premier consul faisait toujours inviter, le jour de nos représentations, ordinairement le mercredi, quarante personnes à dîner et cent cinquante à venir passer la soirée, et conséquemment nous écouter et nous draper sans pitié. Les consuls, les ministres, le corps diplomatique, leurs femmes, formaient notre auditoire. Mais le plus terrible épouvantait était Bonaparte lui-même. Il était là dans sa loge, immédiatement à côté de nous, et ses yeux nous suivaient en accomplissant leur course^ d'un sourire plus ou moins malin, dont la justesse était fort à redouter.
Dugazon me dit le matin, après m'avoir entendue répéter avec Bourrienne, qui faisait Albert admirablement bien :
« Allons ! du courage ! A vous deux, vous pouvez tout sauver. Le Crispin est bon aussi ; quant au général, son rôle est nul. Allons ! enlevez-moi cela, et vous mériterez de la patrie en déjouant la conspiration. »
On sait que dans le rôle d'Agathe les costumes changent cinq ou six fois. Comme il faut une grande prestesse dans les évolutions de coulisses, j'avais recommandé à M°° Murât de ne pas entrer en scène sans s'être assurée si
Bourrienne.
j'étais habillée en officier sous mon domino noir de vieille grand'mère. Le commencement n'avait pas mal été; la pièce marchait; elle ne devait bientôt plus aller que d'un pied. Soit que Lisette eût mal entendu, soit qu'elle l'eût oublié, elle entra en scène sans s'inquiéter si j'étais prête. Je me disposais à mettre mes bottes, lorsque j'entendis
le premier vers de Tacte; je n'étais pas au bout de mes peines. Il faisait, ce jour-là, une chaleur étouffante; j'étais dans une fournaise : cela n'avançait pas les affaires, et les bottes ne voulaient pas entrer.
<( Mon Dieu! disais-je en joignant les mains, tandis que ma femme de chambre me donnait des secousses à me casser la jambe, mon Dieu! ayez pitié de moi ! »
Et Dieu, qui ne se mêle pas des affaires des gens qui jouent la comédie, faisait, je crois, enfler mon pied, et la botte n'avançait pas d'un pouce. Enfin j'entendis la réplique précédant la mienne, je jetai la bollc à dix pas de moi et passai à la hâte mon domino noir; j'entrai en scène. Mais ma pauvre tête n'y élait plus du tout. Machinalement je dis mon rôle, mais toute mon attention élait en ce moment à mes pieds.
« Mon Dieu ! dis-je tout bas à Junot, pendant un intervalle de couplets, comment faire? je ne puis pas mettre mes bottes.
— Hein ! quoi ? » me dit-il.
11 n'avait pas entendu.
« Je ne peux pas mettre mes bottes, dis-je à Bourrienne. » '
Mais comme je parlais très bas et très vite, aucun d'eux ne m'entendait. Enfin, je sortis de la scène, je courus à mes bottes; je voulus les mettre. Impossible. Le pied s'était encore enflé, et il aurait autant valu prétendre chausser avec le colosse de Rhodes que de faire entrer ma jambe dans l'une d'elles.
Dans ce moment, Dugazon, qui rôdait dans nos coulisses, arriva pour être témoin de mon désespoir. Il vint à moi et m'embrassa.
MÉMOIRES DE Lk DUCHESSE D'ABRANTÊS 171
« Cela va bien. Mais que diable aviez-vous donc à regarder le bout de vos pieds tout à l'heure ? »
Et comme je n'avais qu'une idée fixe en ce moment-là, je le regardai d'un air consterné en lui disant :
« Je ne puis pas meltre mes bottes.
— Vous n'avez pas vos bottes! » s'écria-t-il , en jurant comme un charretier embourbé.
Dans le même instant, le valet de chambre de mon mari, qui devait m'apporter un très petit sabre que j'avais fait faire, frappa à la porte de ma loge et passa un sabre grand comme le damas de Mahomet ; et il me dit dans son jargon allemand que mon sabre n'était pas prêt, mais qu'il m'apportait le plus petit du chénéral, que seulement il fallait prendre garde, parce qu'il coupait comme un rasoir.
« Ah ! mon Dieu ! en voici bien d'une autre ! m'écriai-je.
— Eh! ne vous inquiétez pas, dit Dugazon, en faisant un saut de trois pieds en l'air. Tout est bien. Vous avez une redingote ; donnez-vous garde de mettre des souliers noirs ; gardez vos souliers blancs. Agathe est folle ; ce n'est pas un déguisement. Elle a endossé un habit militaire parce que sa tête n'est plus à elle. Eh bien, ses souliers blancs sont restés. En vérité, cela n'est pas mal. »
Il me poussa sur la scène en me disant cela, et il fit bien, car mon tour était arrivé, et jamais je n'aurais eu le courage de paraître ainsi en officier de dragons et en souliers blancs. Je me donnai bien garde de jeter les yeux sur la loge du premier consul. Si je l'avais vu rire ou froncer les sourcils, j'étais muette. Je jouai cette dernière scène comme une vraie folle. Mais, tout entière à
mes malheureuses bottes, j'oubliai le sabre turc et son tranchant, et lorsqu'à la fin Agathe se met h espadonner autour des oreilles d'Albert et finit par se trouver mal, le malheureux damas entra de pointe dans mon soulier blanc et me fit au pied une entaille assez profonde, dont je porte encore la marque. Mais aussi, je vous le demande^ vit-on jamais quelqu'un arriver sur un théâtre en habit de dragon et en souliers blancs?
Le premier consul fut impitoyable pendant plus de six mois pour ces malheureux souliers. Je crois qu'il en aurait parlé à propos de la bulle Unigenitus.
Un des meilleurs acteurs était Isabey. Il cessa de faire aussi souvent partie de notre corps à la suite d'une aventure plus comique que dramatique.
Un jour, le premier consul descendait de cheval ; il s'arrêta pour regarder un cahier de gravures qu'on avait déposé sur une table au bout de la galerie. Isabey entra en ce moment par la porte opposée. A celte époque Napoléon était fort mince et portait l'uniforme des guides ou chasseurs à cheval de la garde, dont Eugène était colonel. Isabey, qui n'avait pas entendu rentrer le premier consul, voyant au bout de la galerie un personnage petit, svelte, revêtu de l'uniforme des guides, prend ce personnage pour Eugène, avec lequel il était fort lié, oi se disposa à lui faire une surprise. Adroit, léger, moelleux dans ses mouvements comme un vrai chat, il avance doucement, sans même faire crier le gazon sous ses pas, puis, prenant son élan, il saute d'un seul bond sur le premier consul et retombe à cheval sur son cou. Napoléon croit que la maison s'écroule ou que le diable est venu l'étrangler; il se dégage avec force de son étrange collier, qu'il jette à
son tour sur le carreau, et présente aux regards stupéfaits d'Isabey un visage que celui-ci ne s'attendait certes guère à trouver.
« Que signifie cette plaisanterie? lui dil-il d'un ton sévère.
Isabey.
— Je croyais que c'était Eugène, balbutia le bon jeune homme.
— Et quand c'eût été Eugène, répliqua le premier consul, fallait-il lui briser les épaules? »
Et il sortit de la galerie. Il faudrait être descendu en droite ligne et sans aucune mésalliance de Timon ou d'Heraclite pour ne pas rire à la pensée d'Isabey escaladant ainsi le premier consul.
iU MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS
Une suite coalinuelle de triomphes avait enfin déterminé rAulriche à conclure la paix; elle fut signée à Liinéville par le comte Louis de Cobenlzel et Joseph Bonaparte. Tout ce qui avait fait partie du congrès vint à Paris afin d'y prendre part aux fêles magnifiques que le premier consul ordonna. Les cessions stipulées à Campo- Formio avaient été confirmées de nouveau; tout était gloire pour nous.
Le comte de Cobentzel était le plus grand amateur de spectacles et de fêtes que j'aie rencontré de ma vie. Je le voyais fort souvent, et comme il aimait passionnément le spectacle et que j'avais une loge à chaque théâtre, il préférait y venir avec moi et Junot que d'aller s'ennuyer en grande représentation dans la loge du ministre des affaires étrangères. Il avait été longtemps ambassadeur à la cour de la grande Catherine, et il lui restait une admiration profonde, fanatique, pour cette souveraine qui faisait jouer la comédie et la jouait elle-même. Un jour l'ambassadeur d'Autriche devait jouer le rôle de la comtesse d'Escarbagnas. L'impératrice devait venir à la représentation, et le comte-comtesse s'était habillé de fort bonne heure pour être prêt à entrer en scène aussitôt que la czarine serait entrée dans la salle. Elle arrive; on cherche l'ambassadeur ; on ne le trouve pas. Après bien des recherches on finit par le découvrir dans son cabinet, mais en pouf, en culottes et en souHers à talons.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D*ABRANTÈS i75
Il était dans une telle fureur qu'il pouvait à peine articuler celte seule phrase :
{^ Pendez-moi ce coquin-là ! »
Et il montrait un homme qui priait tous les saints du. paradis, parce qu'il se croyait avec un fou. Le fait est que cet homme .était un courrier de Vienne, venu en toute hâte pour apporter à l'ambassadeur d'Autriche des dépêches importantes, avec Tordre de ne les remettre qu'à lui-même. Ce courrier 'était un jeune homme attaché depuis peu aux affaires étrangères et n'ayant jamais vu le comte de Cobentzel. 11 arrivait, il était sept heures du soir; le comte venait de terminer sa toilette de comtesse et n'attendait que l'impératrice pour monter en scène. Il se regardait complaisamment dans une grande glace, souriait à ce visage hétéroclite, ajoutait une mouche, jouait de l'éventail, élargissait ses paniers. C'est alors qu'on vint lui annoncer l'arrivée du courrier de Vienne. Il répondit qu'il le verrait le lendemain. Maisi le jeune homme était un nouveau venu dans la partie; il faisait son devoir en conscience. Son ordre portait de faire diligence et d'arriver à Pétersbourg tel jour, avant minuit. Il était arrivé et il voulait parler à l'ambassadeur. Il le dit très haut et fit du bruit. Un des secrétaires fut le dire à M. de Cobentzel.
« Ah çà ! que veut donc cet enlêlé-là ? Il a donc le diable au corps? eh bien! faites-le entrer. »
Le secrétaire, accoutumé aux folies de son ambassadeur, ne fit pas un seul instant la réflexion qu'il fallait prévenir l'homme qu'il introduisait dans un cabinet en lui disant : « Voilà M. l'ambassadeur, » et qui se trouve en face d'une femme habillée comme les portraits de ses
grand'mères, qui s'avance vers lui en minaudant et qui, tout en mettant une mouche sur une grosse joue couverte d un pied de rouge, lui dit, en avançant l'autre main :
« Eh bien ! Monsieur, voyons les fameuses dépêches. »
Le courrier se retourne au lieu de répondre, car il veut l'explication de Fétrange spectacle qui s'offre à lui. Mais le secrétaire est sorti après l'avoir introduit; la porte est refermée, et il se trouve seul avec la burlesque vision.
« Je veux parler à l'ambassadeur, » s'écrie le jeune homme, dont la tête, échauffée par la fatigue de plusieurs jours d'une course rapide, est au moment de se perdre en voyant un masque se jeter sur le paquet ministériel, et tenter de le lui arracher en criant :
« Le voilà, l'ambassadeur! C'est moi qui suis l'ambassadeur ! »
Et il le tirait à lui de toutes ses forces.
Le jeuae Viennois était robuste ; il tint ferme et défendit le dépôt qui lui était confié ; mais, commençant à s'effrayer, il appela au secours, voulant toujours son ambassadeur et refusant opiniâtrement de le reconnaître sous cette mascarade. C'est en vain que le comte de Cobentzel courait après lui dans le cabinet en lui expliquant pourquoi il avait mis ce jour-là sa belle robe de brocart et sa jupe de gros de Tours : l'autre aurait plutôt compris du grec. Enfin le comte, désespérant, lui dit :
« Eh bien ! tu vas le voir, entêté , ton ambassadeur, w
Et, passant dans sa chambre à coucher, il se lit ôter ses atours et revint trouver l'obstiné courrier en bas de soie blancs, souliers à talons, culotte noire et pouf en tête. Le jeune courrier, persistant plus que jamais à croire que
cet homme était fou, retint encore plus fortement le paquet impérial, et l'ambassadeur se fâcha sérieusement. Ce fut alors que, pour achever de le mettre en fureur, on lui annonça l'arrivée de l'impératrice. Le secrétaire expliqua au courrier tout ce que la scène qui venait de se passer avait d'étrange et le détermina enfin à remettre au comte les dépêches dont il était chargé. Elles faisaient un singulier prologue à la comédie qui allait être jouée. On lui annonçait les victoires des Français en Italie, on lui recommandait de ne pas perdre une seule minute en relards inutiles pour communiquer les nouvelles- à Timpéralrice et la déterminer à effectuer ses promesses dans la question de l'armement. II n'y avait pas moyen de reculer devant un tel ordre. Le comte de Cobentzel fit demander le ministre d'Angleterre, le chevalier de Withworth, grand, parfaitement beau et bien fait, de la plus noble distinction. Ce dernier reçut la communication avec la froide politesse qui lui était habituelle, sans sourire de l'agrément du costume de la comtesse d'Escarbagnas, et l'engagea à ne pas faire attendre l'impératrice. II fut la rejoindre pour lui expliquer la cause d'un relard qui n'était pas explicite, à moins de dire la vérité.
iri
C'est à un bal chez l'ambassadeur de Suède que je vis AP'' Récamier pour la première fois. Je m'étais fait d'elle l'idée d'une merveilleitse, c'est-à-dire d'une personne exagérée en ce qui regarde la mode et son cortège bruyant et insensé. Combien je fus surprise en apercevant ce
charmant visage si frais, si enfant et pourtant si beau î Son regard est doux et fin, son sourire gracieux, sa parole bienveillante, son accent mélodieux. Elle me frappa; je Tadmirai avec la sensation qu'on éprouve devant une œuvre vraiment belle. Toute sa personne était un composé de grâce naïve, de finesse et de bonté, et tout cela uni ensemble, accordé par cet attrait qui forme seul le charme par'lequel on est aimé. Souvent je lui ai trouvé de la ressemblance avec les madones des pieuses peintures de ritalie, mais cette ressemblance était tout intellectuelle et ne venait pas de la régularité de ses traits.
C'était son âme qui animait ses yeux et s'y montrait à travers de longues paupières baissées, ainsi que sur le front rougissant sous le bandeau de linon, seule parure pendant longues années d'une si charmante tête. Dans le sourire qui enlr'ouvrait si souvent ses lèvres rosées, il fallait voir la joie naïve d'une jeune et ravissante créature heureuse de plaire, heureuse d'être aimée. Lorsque M"" Récamier fut en Angleterre, elle y trouva le même enthousiasme, partout la foule sur son passage.
Lorsque je la rencontrai, elle était à la fois dans la fleur de sa beauté et à l'apogée de son existence brillante. M. Récamier était à la tête de l'une des premières maisons de banque de Paris. Ses malheurs ne pouvaient même se prévoir; sa maison, arrangée par Berlaut, était un délicieux séjour ; rien n'était comparable alors aux fêles qu'il donna aux étrangers qui lui étaient adressés. La curiosité les attirait chez lui ; ils y étaient fixés par un charme qui agissait sur les vieux et les jeunes, sur les femmes et sur les hommes. On ne trouve pas toujours dans les temps à venir une femme comme elle, donft la
beauté a fait mettre à ses pieds tous les hommes, dont Tamitié a été recheirchée des talents les plus remarquables du siècle, une femme qui ne perdit aucune des affections qui lui avaient été vouées, parce qu^'elle fut toujours prête à leur sacrifier le repos de sa vie et même de son avenir.
« Adieu, lui dit RP" de Staël dans une de ses lettres; adieu, je baise avec respect votre charmant visage. »
J'aime M"*' Récamier; je la connais trop bien pour ne pas connaître aussi les qualités, les vertus qu'elle cachait avec autant de soin qu'une hypocrite en mettrait à voiler ses défauts. Tout le monde peut juger dans son salon de sa bienveillance constante ; chacun participe à ce ■désir de plaire, cette volonté de trouver un ami, même dans wn inconnu ; mais ce que ne connaissent pas ceux qui la voient seulement quelques heures, c'est son âme, c'est elle. Pour le monde, M"° Récamier est une femme célèbre*; pour ceux qui ont le bonheur de l'apprécier, c'est un être à part que la nature a formé dans l'un de ses plus beaux jours de fête.
Dans une belle matinée de l'été de 1801, nous vîmes arriver. Rapp qui vint nous demander à déjeuner et apporter à Junot l'ordre d'aller à la Malmaison, ainsi qu'une invitation pour moi d'y passer la journée. Nous partîmes en sortant de table. Rapp retournant à la Malmaison, nous lui donnâmes une place dans notre voiture et nous fîmes la route ensemble. Nous remarquâmes prompte-
ment qu'il était triste. A peine étions-nous à la barrière de rÉtoile que, prenant la main de son camarade, Junot lui dit :
« Rapp, il y a quelque chose là-bas; le général... ? »
Rapp inclina la tête d'abord sans répondre, puis il dit, en serrant fortement la main de Junot :
« Je ne sais rien, mais il est certain que le général a reçu quelques nouvelles qui lui font de la peine. Lorsque son front se plisse, que ses yeux se couvrent et qu'avec cet air tout triste il repousse son déjeuner, sa chaise, jette sa serviette, se promène, demande trois tasses de café dans une heure, je me dis qu'il doit avoir quelque chagrin* Aussi je retourne à la Malmaison, quoique j'aie fini mon service depuis midi. Mais je serais trop tourmenté si je restais à Paris.
— Mais, leur dis-je à tous deux, vous êtes, permettezmoi de vous le dire, comme deux enfants. Comment! parce que le premier consul a peut-être de l'humeur, vous lui croyez du chagrin au point d'en ressentir vousmêmes ! »
Je me mis à rire, Rapp se fâcha. ^
« Je peux être ridicule en manifestant mon inquiétude trop vivement, dit le bon jeune homme; mais tu sais, Junot, moi qui l'ai vu, je sais que ce n'est pas de l'humeur qu'il a, c'est de la peine. Hier matin, il demanda ses chevaux : nous sommes partis, seuls avec Jardin. Tant que nous fûmes en vue du château, le général alla au pas; mais après il lança son cheval, lui enfonça ses éperons dans le ventre, et la pauvre bête monta au galop de chasse celte route pierreuse de Bougival, dans laquelle il pouvait dix fois se tuer. Dans le premier moment, je me suis
peut-être oublié ; j'ai pris la liberté de lui dire qu'il allait comme un fou et ne savait ce qu'il faisait- Mais lorsque je lui fis remarquer le danger qu'il avait couru , il sourit comme ça... »
Et Rapp fit un sourire de dédain et d'amertume accompagné d'un mouvement de tête tout à fait particulier à Napoléon, et que peuvent seuls se figurer ceux qui l'ont connu. 11 répondit :
<( Le danger ne me fait pas peur, colonel. Il y a même des instants oii je l'appelle, car il est des jours où la vie est lourde à porter. »
Et là-dessus le voilà reparti, toujours avec son galop enragé. Mais cette fois nous étions en chemin convenable pour le suivre. Aussi Jardin et moi nous ne l'avions pas quitté, et la tête de nos chevaux soufflait sur la queue du sien. Nous avons fait au moins six lieues ; lorsque nous sommes rentrés, la physionomie du premier consul était plus calme.
Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison , le premier consul était dans son cabinet. 11 demeura plus d'une heure enfermé avec Junot. A table, il me fit mettre à côté de lui et me parla de choses tellement indifl'érenles qu'il était évident que ce n'était que pour éviter un silence complet. Je vis qu'il était sous le poids d'une vive impression. Hélas ! le sujet n'en était que trop grave : nous avions perdu l'Egypte !...
i84 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS
Les étrangers connaissent peu l'intérieur de notre France et surtout les relations du général Bonaparte avec tout ce qui Tentourait ; plusieurs étaient infatués des plus burlesques préjugés, soit contre Napoléon, soit en sa faveur. L'un croyait qu'il prenait une tasse de café par heure, qu'il passait un jour entier dans le bain ; un autre qu'il dînait debout ; enfin cent rêveries plus absurdes les unes que les autres. Une chose assez remarquable, c'est que les plus extraordinaires versions venaient d'Angleterre. Les émigrés, qui, après leur rentrée, ont eu plus de vergogne et de fausse honte que les autres et sont demeurés plus longtemps éloignés de la cour consulaire, ont eu de Napoléon une opinion tellement différente de celle qu'ils devaient réellement prendre de lui, que j'en connais un dont l'étonnement fut extrême lorsqu'il le vit. J'ai connu une Anglaise, Mistress Marschall, qui croyait que le premier consul mettait tous les jours une culotte neuve, et toute son ambition était d'en posséder une. Mais son embarras pour prononcer le terrible mot technique de la chose mit souvent des entraves à la réussite du marché, et je suis sûre que lorsque Junot lui eut dit qu'on s'était moqué d'elle, elle eut plus de joie de n'avoir plus à dire : « Avez-vous une culotte du premier consul à vendre? » que de chagrin d'abandonner sa cjiimère. Il en est de même des scènes que l'on disait avoir lieu entre le général Lannes et le premier consul; rien n'est plus faux. C'est comme le tutoiement ; il a pu exister, je
ne le nie pas, quoique intimement persuadée du contraire ; mais je réponds, s'il a eu lieu, qu'aussitôt après le retour d'Egypte il a cessé. Je n'ai jamais entendu personne tutoyer le premier consul ; lui, c'est différent : Napoléon a toujours été montré par ses ennemis sous un jour faux, que ses amis et ses partisans ou seulement ceux de la vérité auraient dû épurer.
Napoléon avait dans tout son être une singulière organisation ; si cet homme fût resté dans une condition privée, il eût été le meilleur père, le plus digne chef de famille, un bon homme enfin dans l'acception véritable du mot. Mais vint ensuite l'ambition et son escorte, les vastes pensées, les hautes conceptions, et tout ce qui était bon, tendre, aimant, fut de bonne heure étouffé sous le poids immense de cette grande existence. Les bons sentiments furent contenus, mais non détruits, et surtout ne furent pas remplacés par de méchants. Il avait mauvaise opinion de la nature humaine ; avait-il tort ?
Il existe de lui une foule de traits dont la bonté est tout entière dans un premier mouvement du cœur. Dans ces temps du consulat, il y avait à Paris un abbé Bossu qui examinait les jeunes gens qui devaient être reçus à l'École polytechnique ; il n'était pas seul, mais son veto était terrible ; c'était un homme d'un haut savoir et fort sévère. Un jour le premier consul allait partir pour la chasse; l'aide de camp de service, en traversant la cour de la Malmaison, trouva un jeune homme d'une jolie figure, d'une tournure distinguée, bien mis, ayant dans toute sa personne l'apparence d'un homme bien né et bien élevé. Il était appuyé contre l'une des deux grandes guérites placées à l'entrée de la grille intérieure, regar-
dant le château d'un air triste et inquiet, et paraissant chercher quelqu'un à qui il pût s'adresser. L'aide de camp, M. Lacuée, s'approcha de lui en lui demandant avec sa politesse habituelle s'il désirait quelque chose au château. Le jeune homme sortit aussitôt de sa profonde rêverie, et sans regarder la personne qui lui parlait :
« Ah ! Monsieur ! je veux voir le premier consul. J'ai voulu entrer dans cette dernière cour, mais arrivé à la porte, ils m'ont repoussé si brutalement... Il faut pourtant que je parle au général Bonaparte. »
Et le jeune homme, sans regarder M. de Lacuée, reporta sur le château deux grands yeux noirs dans lesquels roulaient quelques larmes. Celui-ci vit dans cette rencontre une aventure romanesque ; il dit au jeune homme :
« Eh bien ! Monsieur, que voulez-vous au premier consul ? je puis me charger de votre demande si elle est raisonnable.
— Vous! Monsieur! s'écria le jeune homme, en s'élançant auprès de M. de Lacuée et serrant avec transport la main que celui-ci lui offrait. Oh ! si vous saviez quel service vous pouvez me rendre ! Il faut que vous m'introduisiez auprès du premier consul.
— Que lui voulez-vous ?
— Il faut que je lui parle. »
Puis il ajouta plus bas :
(( C'est un secret. »
Lacuée regarda le jeune solliciteur; son regard était pur,
« Ce jeune homme n'est pas dangereux, » se dit-il. Et le prenant par le bras, il le fît entrer dans la cour
•MÉMOIRES DE Lk DUCHESSE D'ABRANTÈS 187
intérieure. Au moment où ils passaient la grille, Duroc revenait de Paris, où il avait été le matin ; Junot l'accompagnait. Tous deux étaient à cheval ; ils s'arrêtèrent pour dire bonjour à leur ami ; il leur raconta sa petite aventure.
« Comment, lui dirent aussitôt Junot et Duroc, tu vas introduire ce jeune homme sans même savoir son nom? »
Junot s'avança vers le jeune homme et lui dit que le premier consul était sans doute fort accessible, mais qu'encore fallait-il savoir quel motif faisait désirer de le voir, et qu'il était impossible à ceux qui l'entouraient de lui annoncer un solliciteur par un nom en trois étoiles. Le jeune homme rougit comme une jeune fille.
« C'est juste, mon général, » répondit-il, en saluant respectueusement, mais avec toute l'aisance d'un homme de bonne compagnie ; et se nommant il ajouta :
« Mon père vit à la campagne ; ses connaissances sont assez étendues pour qu'il ait jugé inutile de me mettre au collège. Il m'a donné une instruction dirigée vers le but auquel tendent ses vœux et les miens : mon admission à l'École polytechnique. Jugez, mon général, de son chagrin, du mien surtout, lorsque, nous étant présentés devant M. l'abbé Bossu, qui est celui qui, à ce qu'il paraît, doit décider si je suis ou non recevable, il a refusé de m'examiner, lorsqu'il a su que j'avais été enseigné par mon père seul et qu'aucun professeur n'avait été mon maître. « Que vous importe, lui dis-je, si je sais ce qu'il « faut savoir? » Mais il a été inflexible, et rien n'a pu le décider à me faire seulement une seule question.
— Mais, lui dit alors Duroc, avec sa douceur et sa politesse ordinaires, que voulez-vous que puisse faire à cela
d88 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D^ABRANTÈS
le premier consul? C'est la règle, et une règle observée par tous les arrivants. Que voulez-vous de lui?
— Qu'il m'examine, répondit le jeune homme avec une naïveté toute charmante. Je suis sûr que Jorsqu'il m'aura questionné il me jugera digne de partager les travaux des jeunes gens dont il veut faire ses officiers. »
Les trois camarades se regardèrent en souriant. Duroc et Junot pensèrent comme Lacuée que ce jeune homme à la parole brûlante, au regard de feu, ne pouvait être qu'agréable au premier consul, et Duroc passa chez lui. Napoléon se mit à sourire, de ce sourire lumineux et doux qu'il avait pour les moments qui lui plaisaient.
« Et il veut que ce soit moi qui l'examine, ce jeune homme? dit-il à JDuroc. Mais comment cette idée lui estelle venue ? C'est une chose singulière. »
Et il se frottait le menton en souriant toujours,
« Quel âge a-t-il? demanda le premier consul après avoir marché quelque temps sans parler, mais dans un. gracieux silence.
— Je ne sais pas, mon général, mais il paraît avoir à peu près dix-sept à dix-huit ans.
— Faites-le venir. »
Duroc introduisit le solliciteur.
L'expression de sa physionomie était admirable : le bonheur dans sa plénitude la plus entière s'y peignait en traits de feu; son regard s'élançait sur le premier consul ; il le couvrait, l'enveloppait de toutes parts. 11 semblait que son existence dépendît du premier mol que Napoléon allait lui dire..
(( Eh bien ! jeune homme, dit le général en s'avançant
avec un gracieux sourire vers le jeune enthousiaste, vous voulez donc être exaniiné par moi ? »
. Le pauvre enfant tremblait de joie et ne pouvait répondre. Napoléon naimait ni la hardiesse insolente ni la timidité peureuse ; mais celui qu'il avait devant les yeux n'était silencieux que parce que Tâme parlait trop haut, et il le comprit.
u Remettez-vous, mon enfant ; vous n'êtes pas assez calme pour me répondre en ce moment ; je vais m'occuper de quelques affaires, puis nous prendrons la vôtre.
c( Vois-tu ce jeune homme-là? dit-il à Junot en l'amenant dans l'embrasure d'une fenêtre; si j'en avais mille comme lui, la conquête du monde ne serait qu'une promenade. »
Et il tourna la tête de côté pour examiner le jeune homme, qui, plongé dans ses méditations, repassait probablement dans sa tête tout ce que l'on pouvait lui demander.
Au bout d'une demi-heure, Napoléon commença l'interrogatoire, dont le postulant se tira h merveille.
a Et vous n'avez pas eu d'autre instituteur que votre père ? demanda le premier consul avec étonnement.
— Non, mon général, mais il a été un bon maître, parce qu'il élevait un citoyen pour qu'il fût un jour utile à son pays et qu'il pût surtout suivre les grandes destinées que vous lui promettez. »
Junot m'a dit qu'ils avaient été tous les trois étonnés de l'expression presque prophétique de ce jeune homme en prononçant ces dernières paroles. Le premier consul . en parut surtout frappé.
« Je vais vous faire donner un mot qui vous donnera l'entrée du sanctuaire, mon enfant, » dit Napoléon.
Et il fit signe à Junot d'écrire; puis se ravisant: (( Non, dit-il, je vais écrire moi-même. »
Et prenant une plume, il traça quelques mots et remit le papier au jeune homme, qui emportait du bonheur pour cent années, comme Chérubin. En arrivant à Paris il courut chez Tabbé Bossu. A peine celui-ci l'eut -il aperçu :
(( Que venez-vous chercher ? lui cria-l-il ; il n'y a rien pour vous ici. o)
Mais le jeune homme tenait un talisman qui valait une baguette magique ; il le portait au-dessus de sa tête pour le faire bien voir, puis il le donna à l'abbé, qui lut :
« M. Bossu recevra M Je l'ai examiné moi-même,
et je le juge capable d'être admis.
« Bonaparte. »
Ce jeune homme est devenu un élève distingué de l'École polytechnique. Son attachement pour Napoléon était une idolâtrie.
Une grande faveur populaire entourait à celle époque non seulement Napoléon, mais son gouvernement. On crut alors, et cela devait être, que le soldat le plus brave, le guerrier le plus illustre, devait être celui qui administrerait avec le plus de justice et nous ferait en même temps respecter au dehors. Quoique, à cette époque, Bonaparte n'aimât pas les Anglais, il ne voulut alors d'autres branches de laurier attachées à sa couronne triomphale que
celles qu'il y attacherait le jour de la paix avec TAngleterre.
C'est pour arriver à ce but qu'il écrivit au roi Georges cette lettre remarquable dans laquelle il le sollicitait, pour le bonheur du monde, de ne pas se refuser à la paix. Si Napoléon avait eu le caractère de Louis XI, j'appellerais cette conduite de la dissimulation et même de la fausseté. Il me parait au contraire bien grand lorsqu'il peut être vainqueur de lui-même au point de se rendre non pas suppliant, mais premier solliciteur de la paix entre les deux nations ennemies. L'Angleterre résista ; elle en souffrit presque autant que le Danemark, et les pertes furent immenses des deux càtés. Les préliminaires de paix furent enfin signés à Londres en 1801. Cet accord apparent ne devait pas durer longtemps.
Un grand malheur avait frappé notre famille ; ma mère avait cessé de souffrir, mais nous avions perdu notre amie, notre joie ; sa perte enfin était un malheur pour nous, un de ces malheurs que rien ne répare, dont rien ne console, un de ces malheurs dont les larmes n'ont rien de fastueux, dont le désespoir n'a rien d'éclatant, mais dont la plaie est incessamment vive et saignante, dont chaque instant vous rappelle l'amertume, parce que chaque instant vous voyait avant qu'il arrivât vous occuper de celle que vous avez perdue, et cette négative contre laquelle votre cœur se frappe est une angoisse à nulle autre comparable et dont ne peuvent parler ceux qui n ont pas
perdu une mère adorée. Les souffrances de la mienne étaient devenues si cruelles qu'il aurait fallu avoir une âme plus qu'égoïste pour ne pas songer que la fin de ces tortures de tous les moments était enfin venue pour elle. <i Elle ne souffre plus, écrivis-je à Albert après notre malheur; elle ne souffre plus! »
Junot voulut que son respect et son attachement pour sa belle-mère fussent prouvés d'une manière ostensible . et les honneurs funèbres qui furent rendus à ma mère et auxquels assistèrent non seulement ses amis, mais aussi tous ceux que nous connaissions, ce qui formait la totalité de presque toute la société de Paris, ont été une preuve vivante des sentiments qu'il avait pour elle. Lorsque j'appris plus tard les détails de cette cérémonie, leur amertume fut adoucie pour moi par ce que je vis d'admirablement bon et sensible dans la conduite de Junot ; ce ne fut pas la somptuosité de cette fête lugubre qui me flatta; à côté de la mort, la vanité trouve rarement sa place, et les armes de la maison de Comnène brodées sur le cercueil, n'étaient là que pour me dire qu'un des membres de cette maison venait d'entrer dans le tombeau. Mais ce qui me toucha profondément, parce que Junot comprit le cœur de celle qu'il honorait, c'était sa libéralité envers trois cents pauvres, les plus malheureux de Paris. Ils avaient reçu des secours et avaient été tous habillés de neuf au nom de celle dont ils entouraient le char mortuaire et dont ils portaient le deuil en priant pour elle.
Le premier consul fut très bien dans celte circonstance pénible. Rien ne parut rappeler les anciens démêlés qui l'avaient éloigné de ma pauvre mère. Junot me rapporta de lui les paroles les plus amicalement consolantes.
Vin
Nous avions perdu M™® Leclerc. Elle avait été, non pas contrainte, mais fortement invitée par son frère à suivre son mari à Saint-Domingue. Je crois que le général Leclerc se serait bien passé de cette addition à son bagage, car c'était une Vraie calamité, après qu'on avait épuisé le plaisir de la regarder pendant un quart d'heure, que d'avoir la terrible charge de distraire, d'occuper, de soigner M™® Leclerc. Elle paraissait charmée de partir avec son petit Leclerc, comme elle l'appelait, mais elle en était désolée, et un jour je la trouvai dans un accès de désespoir et de larmes tout à fait inquiétant pour quelqu'un qui ne l'aurait pas connue comme moi.
L'escadre mit à la voile dans le mois de décembre 1801 , Ce que M"® Leclerc emportait de robes, de chapeaux, de bonnets, de futilités multiples, ne se peut nombrer. Le général Leclerc aurait été assez porté à ne pas admettre cette foule d'indispensables inutilités, mais sa femme le prit sur un tel ton à la première parole qu'elle entendit que le mari s'empressa de se taire pour avoir la paix, pendant cet exil auquel il était condamné.
Cette expédition trouva alors beaucoup d'approbateurs et beaucoup de détracteurs. On prétendit que c'était folie d'affronter une population lointaine, dont la nature farouche n'accordait aucun quartier à nos soldats, qui couraient ainsi le double danger de la guerre et d'un climat meurtrier. . On voyait partir avec peine une aussi belle armée pour l'Amérique lorsque TÉgyple ne nous avait
i94 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS
pas encore rendu les restes de celle que l'Afrique avait presque engloutie. Quelques-uns prétendaient que Toussaint Louverture était nécessaire à conserver dans la colonie. Il avait des talents militaires fort distingués, une adresse politique ou plutôt une ruse habile qui avait enfin sauvé Saint-Domingue du joug de l'Angleterre. On disait qu'il fallait que le premier consul laissât Toussaint Louverture se donner tant qu'il voudrait le nom de premier des noirs, etc.
Mais le premier consul disait avec raison que Toussaint n'était qu'un fourbe qui, tout en protestant de son dévouement au gouvernement consulaire, méditait de soustraire les Antilles françaises à l'autorité de la République.
« Je suis le Bonaparte de Saint-Domingue, avait dit Toussaint; la colonie ne peut exister sans moi, il faut qu'elle me garde. »
De tels sentiments de la part de cet homme devenaient alarmants pour le sort à venir de l'île et de ses colons, surtout avec la connaissance de ses deux lieutenants Christophe et Dessalines. Un de mes xîousins germains fut prisonnier de Dessalines; il m'a raconté de ce monstre tout ce que l'imagination la plus assombrie, la plus vaste en conceptions tragiques, peut se figurer d'épouvantable et de sanglant. Saint-Domingue redevint florissant; tout se ranimait après la conquête. C'est alors que Toussaint, qui, lors de la soumission de l'île, s'était en apparence retiré pour vivre tranquille sur l'une de ses terres, se mit à comploter et à organiser un nouveau massacre des blancs. 11 fut enlevé au milieu de la nuit, transporté à bord d'un vaisseau qui l'amena en France ; il fut mis au château de Joux, puis ensuite à la citadelle de Besançon, oti il mourut
d'une façon précipitée, ce qui fît dire une absurdité ; car pour que la mort de Toussaint fût violente, comme quelques voix le publièrent, il aurait fallu qu'il y eût un seul motif; il n'en existait pas.
Mais une des grandes raisons de la perte de Saint-Domingue et de la nullité de cette expédition immense, ce fut l'impéritie du général Leclerc. On a beaucoup accusé le général Rochambeau, parce que les journaux ne pouvaient pas alors accuser le beau-frère du premier consul, et c'est toujours ainsi que va le monde. M"' Leclerc revint en Europe avec le corps de son mari. Elle l'avait fait enfermer dans un cercueil de bois de cèdre, puis elle avait coupé ses cheveux, et son retour avait lieu maintenant comme celui d'une Artémise.
Malgré tout cet étalage d'une immense douleur, on n'était pas fort attendri par la vue de ce fastueux désespoir, et le premier consul lui-même, lorsqu'on lui dit que sa sœur avait fait offrande de sa chevelure au défunt et qu'elle n'avait plus un cheveu :
« Oh! elle sait bien qu'ils n'en repousseront que plus beaux après avoir été coupés, » dit-il en riant.
Paris était devenu ce que le premier consul rêvait pour sa grande ville, la capitale du monde civilisé. L'affluence des étrangers était telle que les logements, même les plus médiocres, étaient d'un prix exorbitant, et pourtant payés sans contestation. Les Russes et les Anglais sont les deux peuples qui marquèrent le plus dans cette repré-
sentalion. Ces derniers, mettant dans la manifestation de leur plaisir l'expression franche et loyale de leur caractère particulier, si grandement opposé à celui de leur cabinet cauteleux et trompeur, accouraient en foule et se livraient même tumultueusement à tous les plaisirs que Paris et la France leur offraient avec une abondance que leur or ne pouvait trop reconnaître. Parmi eux il est des noms à jamais fameux qui surgissent dans le souvenir pour effacer presque tous les autres. M. Fox, par exemple, est un de ces êtres qui font époque dans la vie pour marquer d'un sceau ineffaçable le jour où ils vous sont présentés, M. Fox, dont les belles qualités et le grand caractère devaient faire une vive impression sur le cœur. Albert avait souvent parlé de l'admiration touchante que lui avait inspirée la noble conduite de cet homme lorsqu'il monta à la tribune pour sommer M. Pitt, alors ministre, de faire une démarche, non pas menaçante, mais conciliante, une prière enfin, pour teinter, auprès de la Convention, de sauver les jours de Louis XVI.
« Que parlez-vous d'armements? s'écria-t-il ; de quel droit irez-vous venger, avec des milliers de têtes, la chute d'une seule que vous pouvez peut-être empêcher de tomber avec quelques paroles? »
M. Fox avait au premier coup d'œil un aspect qui ne justifiait paa son immense renommée; il avait même une tournure commune, et la première fois que je le vis, vêtu d'un habit de drap gris foncé, portant la tête plutôt inclinée que haute, il me fit l'effet d'un bon fermier du Devonshire et d'un homme sans prétentions, parce qu'il n'en pouvait avoir. Mais quel changement au premier
mot! Son regard devint d'abord très beau, puis il s'éclaira d'une intelligence admirable et finit parélinceler et flamboyer. Sa voix, d'abord modulée, éclata comme le tonnerre, et cet homme qui, quelques minutes auparavant, me paraissait un être des plus ordinaires, se plaçait sur un piédestal où il fallait l'admirer.
Le premier consul avait ordonné à toutes les premières autorités de Paris 'de tenir un état splendide. Rien ne peut égaler Tordre extrême qu'il avait établi pour tout ce qui le concernait, mais il était magnifique comme le plus magnifique souverain de l'Orient lorsque les -choses l'exigeaient. Je me rappelle qu'un jour il gronda beaucoup de ce que Duroc avait négligé de transmettre un ordre donné la veille pour les déjeuners de l'intérieur du palais.
(( Un jour de plus, disait-il, c'est une somme très forte. »
Quelques moments après, je ne sais quel ministre arrive. Le premier consul parla tout aussitôt d'une fête qu'il fallait donner la semaine suivante pour l'anniversaire du i 4 juillet, et promit d'y aller avec M"' Bonaparte.
« Joséphine, lui dit-il, de ce ton de bonté qu'il avait avec elle, car il l'aimait tendrement, il faut que je t'ordonne une chose qui te fera plaisir à suivre. Je veux que tu sois éblouissante; fais tes préparatifs. Quant à moi, je mettrai mon bel habit de soie cramoisie, brodé d'or, que la ville de Lyon m'a donné, et je serai superbe. »
Pour dire la vérité, il avait déjà mis cet habit et il avait avec la plus singulière tournure. Lorsqu'il parla de son bel habit, je ne pus m'empêcher de rire. Il me vit aussitôt, car il voyait tout; il vint à moi, et me regardant avec un air moitié riant, moitié fâché :
« Que voulez-vous dire, Madame Junot, avec votre sourire moqueur? Vous pensez que je n'aurai pas aussi bonne façon que tous ces beaux Anglais, ces beaux Russes qui vous font les yeux doux à vous autres jeunes tôtes? Préventions que tout cela! Je vous assure que je suis pour le moins aussi agréable que ce colonel anglais, ce godelureau (M. Malhews) qui est, dit-on, le plus bel homme de l'Angleterre et qui me paraît, à moi, le roi des fats. Il chante bien; belle qualité pour un soldat qui, par état, est presque toujours enroué! Il est joli garçon; voilà ce qui vous touche, vous autres femmes. Eh bien! je ne lui trouve rien du tout d'extraordinaire, non plus qu'à M, F...dl, qui ressemble à un faucheux avec ses éternelles jambes. Ça n'a pas de tournure naturelle. Il faut, pour avoir de la tournure... »
Ici je dois dire qu'étant fort rieuse à cette époque, je ne pus retenir un second éclat en voyant le premier consul regarder avec complaisance ses ' petites jambes fort bien faites alors comme toute sa personne, mais toujours enfermées dans un bas de soie et le pied chaussé d'un soulier pointu à être capable d'enfiler une aiguille. Il ne poursuivit pas sa phrase, mais je suis certaine qu'il voulait dire : <i Pour avoir une jolie tournure, voilà comme il faut être. » Et pourtant à cet égard nul être n'avait moins de prétentions que Napoléon. Il était d'une extrême propreté, d'une grande recherche même; mais pour de la prétention à l'élégance, il n'en avait pas; aussi le mouvement qui lui fit porter la main à sa jambe en parlant des jambes de faucheux de M. F... me fit rire par sa naïveté. Il me vit et m'entendit môme, et venant à moi, il me regarda en riant aussi; il m'avait comprise.
« Eh bien, petite peste ! qu'est-ce que vous avez à rire? Vous vous moquez de mes jambes à votre tour; vous ne les trouvez pas aussi bonnes pour figurer dans une contredanse que celles de vos élégants amisl Au surplus, on , peut chanter et danser sans être un godelureau. Voyez vous-même, Madame Junot; dites si le neveu de M. de Talleyrand n'est pas un gentil garçon. » '
Le premier consul voulait parler de Louis de Périgord, qui serait devenu un des hommes les plus distingués .de notre époque si sa vie n'avait pas été coupée à son matin.
« Au reste, dit Napoléon, il faut laisser tout cela pour songer à notre propre beauté. Ainsi, Joséphine, je veux que tu sois éblouissante de parure et richement habillée, entends-tu bien ?
— Oui, répondit M"® Bonaparte, et puis ensuite tu fais des scènes, tu cries, tu rayes mes bon à payer au bas de mes mémoires. »
Et elle boudait comme une petite fille en faisant une mine toute gracieuse. M"** Bonaparte avait un véritable charme dans ses manières, lorsqu'elle voulait être séduisante ; elle regardait le premier consul avec une telle gentillesse, elle fut à lui avec une démarche si mollement gracieuse, toute sa personne respirait tellement le désir de plaire, que celui qui aurait résisté n'aurait eu qu'un cœur de pierre. Napoléon l'aimait, ill'attiraà lui et l'embrassa.
« Sans doute je biffe tes bon à payer ^ ma chère amie, dit-il, parce que tu te laisses si parfaitement attraper qu'il y a quelque conscience à autoriser de tels abus. Si je te recommande d'être magnifique dans les occasions d'apparat, je n'en suis pas moins très conséquent avec moi-
même, et comme il faut une balance pour peser tous les intérêts, je la tiens d'une main équitable, quoique sévère. Profitez, jeunes têtes folles, ajouta-t-il en clignant de l'œil de notre côté. Je ne prêcherais pas ainsi des hommes, ils n'en ont jamais besoin. »
Le preûiier consul dit un jour à Junot :
« Ta femme et toi, vous voyez beaucoup d'étrangers, n'est-ce pas?... »
Je répondis affirmativement, et, en eiïet, les Anglais, les Russes surtout, formaient alors notre société la plus habituelle. 11 arrivait quelquefois que des Anglais venaient en France seulement pour quelques heures. Ils allaient à la parade, voyaient le premier consul, puis repartaient pour l'Angleterre. Ce fait est arrivé plusieurs fois. A cette époque. Napoléon avait une profonde aversion pour la société étrangère et une violente antipathie contré celle du faubourg Saint-Germain. Il avait toujours quelques mots amers à dire sur les personnes très en renom. Je me rappelle que l'une d'elles entre autres était l'objet de sa répulsion plus qu'aucune des arrivantes : c'était la princesse Louis de Rohan, autrement princesse de Troubeskoï, duchesse de Sagan, duchesse de Courlande, je ne sais trop quel nom lui donner eu raison de cette foule de divorces dont sa vie est remplie. Je n'aimais pas ces charmes de neige, sans animation, cette peau de cygne, sans aucune transparence, ces yeux ne donnant qu'un regard altier, on ne sait trop pourquoi. Je ne trouve que de la mauvaise
grâce à ce cou blanc revêtu d'un satin bien éclatant, mais dont les mouvements raides et compassés avertissent que dans cette belle enveloppe il n'y a rien du gracieux de la femme. Cependant il fallait bien qu'elle le fût, car elle se ruinait en maris. C'est un singulier article à mettre dans le budget de la dépense d'une jolie femme, mais
L'impératrice Joséphine.
cela était pourtant véritable. Il existait une clause par laquelle M. le prince Louis de Rohan, qui était alors le titulaire de la charge, aurait une pension de soixante mille francs si la demande en divorce venait de la princesse, tandis qu'il n'en aurait que douze mille si elle venait de lui. Aussi M. le prince laissait-il aller les choses à la grâce de Dieu, ou plutôt à la volonté de sa femme, se contentant de l'état présent de ces mômes choses et sans nulle inquiétude sur l'avenir.
Le premier consul, à qui il était revenu plusieurs propos que la princesse avait tenus sur la cour des Tuileries et particulièrement sur ses sœurs, s'occupait d'elle plus qu'il ne l'aurait fait sans cela. Il parla un soir assez longuement du ridicule des prétentions du rang et de la richesse dans un pays encore tout républicain.
. « M. Fox sera toujours le premier dans une réunion des Tuileries, et Mislress Fox passera toujours en France avant M""" la princesse de Rohan, parce qu'elle marche à côté de la réputation de son mari. Quand à M"" de Coiirlande, ainsi qu'on l'appelle, je ne vois pas bien quelle est la bannière de gloire à l'abri de laquelle elle veut être impolie chez un peuple qui ne la désirait pas et qui connaît très bien sa généalogie. »
Mais de tous les étrangers, celui que nous voyions le plus souvent élail le colonel James Green. C'était un de ces hommes singuliers formés par la nature, un être presque fantastique à suivre pour celui qui voulait l'observer. Il avait le plus noble cœur et une âme généreuse. Chez lui toutes les cases avaient été formées pour recevoir les vertus les plus complètes, puis tout cela s'était fourvoyé, non pas de manière à changer de nature, mais à présenter un aspect bizarre au premier coup d'œil jeté dans cette âme où tout était confusion. Rien n'était en son lieu avec lui, depuis le moment où il faisait sa barbe jusqu'à celui où il mettait son bonnet de nuit. Il était décousu, si je puis dire ce mot, dans toute sa façon d'être. Il était parfois bien amusant à entendre. Un jour il devait dîner chez moi; après l'avoir attendu fort tard, nous nous mîmes à table. Nous ne comptions plus sur lui, lorsqu'il arriva. On était au second service.
« II paraît, mon cher Green, lui dit Junot, que votre montre retarde.
— Oh ! nô, nô, mon général, mais en passant tout à l'heure dans la rue Vivienne, j'ai eu le malheur de casser pour douze guinées de vieille femme, et cela m'a beaucoup retardé. »
Sa voiture avait effectivement renversé une vieille femme qui se mit à pousser de tels cris que le pauvre Green, qui crut que les chevaux l'avaient brisée, ce qui, disait-il, l'étonnait fort et lui paraissait surtout bien beau de la part des locatis français, descendit de voiture pour examiner la pauvre estropiée. Voyant qu'elle n'avait rien de sérieux, il lui donna quelque argent et voulut continuer sa route; mais la femme cria de nouveau qu'elle allait mourir, fit arrêter Green par le garde, et il n'en fut quitte qu'en donnant trois ou quatre cents francs pour une chose qui n'eut aucune suite fâcheuse. Aussi répétait-il encore longtemps après, avec son inimitable accent :
« Ohl oh! par Dioul les vieilles femmes sont bien chères à Paris. »
Je ne dois pas oublier une amie qui fît à cette époque une grande sensation dans la société parisienne par son luxe et l'état de sa maison. C'est M""* Demidoff. Son mari, qui était alors un autre homme que celui que nous avons vu dernièrement à Paris avant qu'il allât mourir en Italie, mais qui n'en était ni plus amusant, ni de meilleure ni de plus gracieuse humeur, donnait pourtant des fêtes et des bals ; mais ma bonne Elisabeth était là pour en faire les honneurs, et les beaux salons de l'hôtel de Pfaslin contenaient une foule joyeuse. M"' Demidoff n'était pas banale cependant dans sa distribution d'affection, car
certes elle n'aimait pas tout le monde ; mais elle avait un charme, une magie dans le regard qui exerçait une puissance, et cela naturellement, sur tout ce qui l'approchait. Elle n'était pas jolie, et cependant elle plaisait à ceux mêmes qui ne la connaissaient pas, parce que la grâce plaît avant tout, et surtout la grâce naturelle. Elle eut une vie troublée , douloureusement agitée ; elle repose en paix du moins sur Toreiller de marbre de son fastueux monument.
Le premier consul avait pour la France une, coquetterie tout à fait pardonnable. J'éprouvais bien aussi cette vanité qui certes doit être bien permise, et une parole de Napoléon me donna l'idée d'une chose que je soumis à Junot et qu'il approuva. Junot voulait que je connusse Paris, et il disait avec raison que les personnes qui l'habitent sont celles qui le connaissent le moins. Millin * et Robert* me demandaient toujours de me décider à le visiter. Junot avait alors un aide de camp dont l'esprit aimable et cultivé, les connaissances en peinture et en beaux-arts, me promettaient un guide aussi agréable qu'utile ; c'était M. Bardin ; enfin je me décidai. Nous arrêtâmes de faire de ces excursions un but aussi gai qu'intéressant en terminant chacune de nos journées, dont la matinée avait été remplie par une course savante, en les terminant, dis-je, par une partie joyeuse.
Deux jours après, me trouvant le matin chez M"" Bo-