‹ Mémoires de la duchesse d'Abrantès; souvenirs historiques sur NapoléonChapitre 3 sur 5 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

AUJOURD'HUI chacun publie des mémoires ; J\^ tout le monde a des souvenirs. Depuis longtemps j'aurais pu, comme bien d'autres, faire un appel au temps passé et lui redemander aussi une foule de faits curieux et inconnus sur une époque qui fixe tous les regards ; mais, je l'avoue, cette manie, qui exerce si universellement son influence, ne m'avait pas encore atteinte. J'éprouvais même de l'humeur toutes les fois que je voyais annoncer de nouveaux mémoires ; il m'était odieux de penser qu'un regard étranger, indifférent, était porté sur la vie privée d'un ami ; que les intérêts de sa famille, de sa veuve, de ses orphelins étaient appelés à être discutés, jugés par un tribunal composé de gens qui donnent ainsi la question à leur

manière, par la raison que cela fait toujours passer une heure ou deux.

Bientôt cette humeur, qui d'abord n'était qu'un sentiment général, devint un sentiment particulier. Le général Junot a été un personnage trop marquant sous les divers gouvernements qui ont précédé le retour des Bourbons pour ne pas attirer l'attention de tous ceux qui cherchent pâture. L'occasion était belle ; il n'était plus là pour répondre. Aussi ce fut d'abord un déluge. Tous les mémoires qui paraissaient parlaient de lui en bien et en mal, et toujours avec aussi peu de vérité ^.

Bientôt je fus moi-même en scène ; et ce monde à qui j'avais dit adieu, auquel je ne tenais plus que comme mère de famille, par les rapports qu'établissait entre nous cette jeune génération que j'élevais pour lui, eut à s'occuper non seulement de moi, qu'il avait déjà également oubhée, mais de ma mère, de mon père, de mon aïeul, enfin de toute ma famille.

La chose est trop ennuyeuse par elle-même pour n'être pas l'œuvre de la malveillance. Cependant je fus longtemps à le croire ; m^on doute était fondé sur la certitude de n'avoir jamais nui à personne. Toutefois il fallut se rendre à l'évidence ; mes amis et ceux de Junot me pressèrent de répondre. Je ne le voulais pas ; je résistai longtemps. La réfutation n'est jamais calme. Elle est presque toujours passionnée et devient alors ridicule dans la bouche d'une femme. Mais enfin, à la vue de cette foule de mémoires qui doivent, dit-on, servir de matériaux pour édifier l'histoire de notre époque, je me suis demandé si je n'étais pas coupable de laisser établir comme vérités des faits erronés, des temps,

ï De toutes les nombreuses biographies qui parlent de lui, deux seulement disent le véritable lieu de sa naissance.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTËS îl

des dates intervertis, du bien omis, du mal inventé, enfin des choses dont l'altération peut porter atteinte à la mémoire du père de mes enfants, de mon aïeul, de ma mère... J'avoue que, en regardant cette masse de faits réunis, toutes les craintes puériles qui avaient pu retenir la femme du monde s'évanouirent devant le devoir de la veuve, de la fille et de la mère. A mesure que le temps appesantit sa main sur notre tête, tout ce que le jeune âge lui donnait de légèreté disparaît pour faire place au caractère sacré que ces titres lui impriment et nous montrer les obligations qu'ils imposent.

C'est donc en grande partie sous ce point de vue, et pour les causes que je viens d'énoncer, que j'ai rédigé ces Mémoires et mis en ordre une foule de souvenirs qu'il m'a été fort pénible de rappeler. J'ai été peu excitée par des sentiments haineux. Aucune pensée de vengeance ne s'est jointe à la pensée première, bien que j'en eusse la possibilité et qu'on m'ait fortement provoquée.

Entrée dans le monde à une époque fertile en mouvements remarquables, vivant journellement avec les acteurs du grand drame politique dont la représentation occupe l'Europe depuis trente-cinq ans, il me sera sans doute difficile de ne pas parler des individus, lorsque les choses les placeront en scène. Cela pourra être désagréable, je le sais ; mais qu'y faire ? C'est une conséquence, une suite naturelle de la mode des mémoires. J'ai bien passé par le scalpel de gens qui, sans me connaître, disaient les uns du mal, les autres du bien de moi, sans que le bien fût plus mérité que le mal, sans que ces gens m'eussent vue, sans qu'ils sussent même si j'étais brune ou blonde, laide ou jolie, droite ou crochue. On aurait dit qu'ils avaient pris mon nom dans l'almanach des vingt- cinq mille

adresses. Quant à moi, je puis certifier qu'il est une chose sur laquelle se portera toute l'attention, non pas de mon esprit, mais de mon âme : ce sera de n'affiger personne par des attaques offensantes et directes.

Au milieu de cette foule d'événements, d'incidents répétés, actrice moi-même dans ces scènes agitées d'un monde fabuleux de merveilles et d'horreurs, j'ai dû chercher à en conserver le souvenir, et je l'ai fait. Tout en redressant de graves erreurs commises par les auteurs de mémoires contemporains, je déroulerai de longues pages, qui peut-être inspireront un vif intérêt. Car, dans le moment où nous sommes, quel est le regard français qui n'est pas humide en cherchant à percer le nuage qui s'élève entre lui et trente années ?

Oui, j'ai vu ces époques fameuses ! J'étais bien jeune alors ; et cependant tout s'est gravé ineflaçablement dans mon esprit. La gravité des événements dont dépend le sort d'une grande nation a un caractère solennel qui a peut-être influé sur la manière dont je les ai considérés. Je pense qu'à cet égard il en est de même de toutes les femmes de mon âge : nous n'avons eu ni enfance ni adolescence. Quant à moi, du moins, je ne me rappelle aucune de ces joies de la toute première jeunesse, de cette insouciance qui frappe la douleur de léthargie et donne à ce temps de la vie une couleur qui, à la vérité, s'efface pour ne jamais reparaître, mais en laissant des impressions impérissables. A peine ma jeune intelligence fut-elle développée, que je dus l'appliquer tout entière à veiller sur un mot, sur un geste ; car alors qui pouvait se dire à l'abri de la plus légère investigation ? Les jeux, cette seconde vie de l'enfance,

les jeux y étaient eux-mêmes soumis ; et je n'oublierai jamais qu'à Toulouse une visite domiciliaire eut lieu dans notre maison, que mon père fut au moment d'être arrêté, parce que, en jouant à La Tour, prends garde ! j 'avais dit à un enfant de cinq ans : « Toi, tu seras Monsieur le dauphin. »

Il existait un danger continuel dans lequel il fallait vivre et qui imposait à tous les individus l'obligation non seulement de veiller sur soi, mais encore d'observer les autres. Cette méfiance était forcée ; car la partie était sérieuse, et, pour la plupart des joueurs, leur tête était l'enjeu. Il résultait de cette crainte quotidienne que rien n'était indifférent pour ceux qui entouraient un chef de famille, et l'enfant de dix ans devenait observateur...

On a beaucoup dit que la Révolution avait détruit tout principe et que l'éducation en avait immensément souffert. Cette assertion est fausse. L'éducation des bonnes manières, voilà celle qui a reçu une atteinte tellement profonde que jamais elle^ n'en guérira. Cela est fâcheux : l'absence de cette courtoisie, de cette urbanité qui faisait renommer la France comme la plus polie entre les nations est peut-être en effet un obstacle aux relations intimes qui unissent entre elles les différentes parties de la société. Je vois donc la perte de cette fleur de politesse exquise que nous possédions et que nous n'avons plus, hélas ! comme une chose plus sérieuse qu'une futile exigence de cérémonial. L'impolitesse, l'impertinence même l'ont remplacée, sans que la franchise, la générosité les fassent pardonner.

D'un autre côté, l'éducation a beaucoup gagné au changement total qui s'est opéré dans toutes

ses parties. Sans doute, la tourmente révolutionnaire mit obstacle, pendant 93 et 94, aux soins de l'éducation privée : tout était bouleversé. Quant à moi, j'ai toujours trouvé dans ma famille même les plus excellents maîtres, et je ne dois pas me plaindre. Mais il faut que je convienne que sous le rapport si essentiel de la religion, on éprouvait de véritables privations. Tout ce qui était élevé dans des pensions souffrait à cet égard ; mais cette souffrance fut courte. Les parents, d'ailleurs (et je parle ici de la grande masse), donnaient eux-mêmes les premières notions religieuses à leurs enfants.

Quant à la jeunesse en général, si pendant une courte époque elle fut privée de ses universités, de ses grands collèges, il est notoire qu'il lui était ouvert une carrière bien autrement féconde, dans ses résultats, que l'enseignement gothique et routinier que suivaient les Frères minimes dans les écoles. Dans ces temps de troubles et de malheurs, continuellement aux prises avec un danger permanent, souvent obligée de braver la mort, la proscription, de supporter la misère, dans un âge qui lui-même est l'objet des plus tendres soins, contrainte à une prudence dont bien souvent dépendait la vie de tout ce qui lui était cher, la jeune génération d'alors recevait, du spectacle imposant et terrible qu'elle avait sous les yeux, les leçons les plus instructives. Les femmes y acquéraient une prudence de conduite, un esprit d'observation qui n'étaient plus de la ruse. Elles avaient la preuve que des talents réels, une instruction positive devenaient doublement utiles, car ils donnaient du pain. Les hommes y puisaient, avec la haine de l'oppression, cet amour de la gloire, ce mépris de la mort, qui les rendaient invin-

cibles ; ils y prenaient une connaissance entière de leurs droits et de ceux de la patrie. C'est avec ces hommes-là que Bonaparte a conquis l'Italie ; c'est avec eux qu'il est allé remuer la vieille Egypte. C'est encore l'un d'eux qui commandait et mourait à Novi, ayant à peine trente ans ; tandis qu'à Paris un jeune homme du même âge était jugé digne de présider la Convention.

Ainsi tout se développait avant le moment avec une rapidité presque effrayante. Notre esprit, nos facultés mûrissaient avant la saison.

C'est à peu près vers cette époque que des intérêts particuliers, d'une haute importance pour ma famille, dans les suites qu'ils eurent relativement à elle, vinrent s'enchaîner à l'intérêt général.

Je veux parler des relations très étroites qui existaient entre ma mère et la maison Bonaparte. Celui qui fut depuis le maître du monde a vécu longtemps dans notre intimité. Je l'y ai vu, moi, étant encore une toute petite enfant, lui à peine un jeune homme. Mon œil s'est attaché à son étoile depuis le jour où elle s'est élevée sur l'horizon jusqu'au jour où, devenue soleil dévorant, elle a tout consumé, jusqu'à lui-même. J'ai assisté aux scènes de sa vie entière ; car, mariée à l'un de ceux qui lui étaient le plus dévoués et qui pendant bien des années ne cessa d'avoir sur lui le regard de l'affection, ce que je n'ai pas vu il me l'a fait connaître.

Je ne crains donc pas d'affirmer que, de toutes les personnes qui ont parlé de l'empereur, je suis la seule qui puisse donner des détails aussi complets. Ma mère l'a vu naître ; amie de Laetitia Ramolino, elle a porté Napoléon dans ses bras, l'a balancé dans son berceau, et plus tard elle a protégé, guidé sa toute première jeunesse, lorsque

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après avoir quitté Brienne il vint à Paris. Non seulement elle aimait Napoléon, mais ses frères et ses sœurs étaient presque de notre famille. Je parlerai des relations d'amitié qui se formèrent même plus tard entre les sœurs de Napoléon et moi ; amitié que l'une d'elles a bien entièrement oubliée.

Lorsque ma mère quitta la Corse pour suivre mon père en France les rapports d'intimité qui l'unissaient à la famille Bonaparte ne furent détruits ni par l'éloignement ni par l'absence ; et la conduite de mes parents envers M. Buonaparte le père, lorsqu'il vint à Montpellier, avec son fils et son beau-frère, pour y mourir loin de sa patrie et de tout ce qui lui était cher, ne doit jamais être oubliée par les deux familles, dont l'une doit se la rappeler avec le sentiment d'une bonne action, l'autre avec celui de la reconnaissance.

Les autres membres de la famille Bonaparte étaient également aimés de ma mère. Lucien trouva plus qu'une amie ordinaire en elle. Lorsqu'il fit cet étrange mariage avec M^^^ Boyer, ma mère l'accueillit comme sa fille et devina d'abord qu'il y avait un ange sous cette enveloppe de femme. M.^^ Joseph Bonaparte, M°^^ Leclerc étaient dans notre plus grande intimité. Les détails dans lesquels j'entrerai en parlant des événements de ma vie et de celle de mes parents en donneront une juste idée.

Lorsque Bonaparte quitta Brienne pour venir à l'École militaire de Paris, ma mère et mon père furent pour lui comme les correspondants de sa famille, avec cette différence qu'ils prenaient sur eux d'agir avec le jeune élève, qu'Us voyaient si malheureux, comme n'aurait pas osé le faire un correspondant ordinaire.

Ce fut au siège de Toulon que mon mari fut attaché à Bonaparte ; et, à dater de ce moment, il ne Ta plu^ quitté que pour mourir. Sans être près de lui, j'avais donc des yeux, des oreilles à moi, pour le voir, pour l'entendre.

On voit, par ce que je viens de dire, qu'en ayant la prétention d'être la seule personne qui connaisse parfaitement Napoléon, je n'ai pas une prétention présomptueuse. Les détails qui seront relatifs à sa personne et à toute sa famille seront puisés à une autre source que celle qui alimente l'administratio7i des mémoires.

On ne croirait peut-être pas que ma position envers la famille Bonaparte a été longtemps une des raisons qui m'empêchaient de publier ces Mémoires, surtout relativement aux attaques faites au général Junot. Il m'était impossible de parler de lui sans parler de l'empereur. La vie de mon mari a été presque entièrement liée à la sienne depuis le siège de Toulon. Je ne voulais d'ailleurs parler de Napoléon qu'avec une entière liberté. Il en était de même pour moi et pour la famille de ma mère, puisque Bonaparte tient à tout ce que j'en puis dire. Par suite d'une erreur, bizarrement admise par le directeur du Mémorial de Sainte-Hélène, je me trouve dans la désagréable position de relever le gant qui m'a été jeté. Je le fais à regret ; mais une fois dans la lice, je parlerai avec la force que donne le bon droit et la certitude d'avoir raison.

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Origine des Bonaparte.

Des recherches d'érudition sur des hommes qui n'ont joué qu'un rôle ordinaire dans l'histoire ne sont pas très importantes ; mais il est d'un haut intérêt de suivre dans toutes ses ramifications la généalogie de celui qui a rempli le monde de son nom, lorsque surtout cet homme est Napoléon !

Lorsque Constantin Comnène ^ aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calomeros. Ce fils fut envoyé par lui à Florence pour remplir près du grand-duc de Toscane une mission délicate. Constantin Comnène mourut avant son retour. Le grand-duc garda le jeune Grec près de lui et, renonçant à la Corse, Calomeros s'établit en Toscane.

Calomeros, traduit littéralement, signifie hella parte ou huona parte. Le nom de ce Calomeros a donc été italianisé. C'est ainsi que de ^larpoç (mot qui signifie médecin), nom d'une famille considérée de Mania, où elle subsiste encore de nos jours ainsi qu'en Corse, les Italiens ont fait Medici. C'est ainsi que, au rapport de Linda, plusieurs branches des Comnène existaient en Itahe sous des noms empruntés, qui obscurcissaient le véritable. Dans le duché de Mantoue, une famille fut nommée Arriva-Bene. Qui se serait jamais douté que cette famille appartînt à celle des Comnène, si Miniati ne nous l'apprenait pas ? En général, le peuple italien a métamorphosé tous les noms grecs ayant une signification.

1 Ancêtre de M™e d'Abrantès.

Pour en revenir à mon sujet, je dirai donc qu'un Calomeros revint d'Italie, de Toscane même, et s'établit en Corse, où ses descendants se perpétuèrent et formèrent la famille Buonaparte. Maintenant la question est de savoir si le Calomeros partant et le Calomeros revenant ont une filiation directe. Ce qui est certain, ce sont les deux faits, du départ de l'un et du retour de l'autre. Une particularité assez singulière, c'est que les Comnène, en parlant des Bonaparte, ne se servent jamais, dans leur idiome, que du nom grec pour les désigner, Calomeros, Calomeri ou Calomeriani, selon qu'ils parlent d'un seul, ou de plusieurs collectivement. Une grande amitié unissait les deux familles.

Lorsque les Grecs furent contraints d'abandonner Paomia et de fuir les persécutions des Corses révoltés, ils avaient été s'établir momentanément dans les villes demeurées fidèles à la république de Gênes. Mais plus tard, lorsque, pour récompenser et indemniser les Grecs de leurs immenses pertes, on leur donna Cargèse pour y former un nouvel établissement, quelques familles gardèrent une maison à Ajaccio. De ce nombre fut celle du chef privilégié, et ma mère passa également son temps à Ajaccio et à Cargèse ; ce fut alors qu'elle se lia d'une amitié tendre avec la signora Laetitia Ramolino, mère de Napoléon. Elles étaient à peu près du même âge et toutes deux ravissantes de beauté. Le caractère de cette beauté était assez différent pour qu'il n'y eût entre elles aucune jalousie. M.^^ Laetitia Bonaparte était gracieuse, jolie, charmante ; mais, sans aucune vanité filiale, je puis dire ici que je n'ai jamais rencontré dans le monde une femme aussi belle, aussi jolie

que je me rappelle encore avoir vu ma mère. A l'âge de quatorze ans, c'était la meilleure, la plus spirituelle, la plus gracieuse jeune fille de toute la colonie et, sans Laetitia Ramolino, on aurait pu dire de toute l'île. Laetitia Ramolino était en effet une belle personne ; ceux qui l'ont connue âgée lui trouvaient de la sévérité dans la phj'sionomie, mais cela n'était pas ; l'expression un peu dure qui était habituellement la sienne venait, au contraire, de la crainte. C'est une personne qui a été bien supérieure dans toutes les positions où elle s'est trouvée, et comme malheur et comme bonheur. Son fils lui a rendu justice, mais un peu tard. Lui-même aidait à l'erreur ; et, s'il l'a réparée depuis, l'impression était donnée et reçue.

On sait que, avant d'entrer en négociation avec la république de Gênes, la France lui avait fourni des troupes pour ramener les insulaires à l'obéissance. Parmi les Français qui faisaient partie de radministi:ation on remarquait un jeune homme de vingt ans, d'une agréable tournure, faisant des armes comme Saint-Georges, jouant du violon à ravir, ayant toutes les manières d'un homme de qualité et n'étant cependant qu'un roturier. Mais il s'était dit : « Je ferai m.a fortune et je parviendrai d ; et cela avec une de ces volontés à qui rien ne résiste, parce qu'elles résistent à tout. Aussi avait-il déjà une fortune honorable à offrir à celle qu'il épouserait. Il n'avait garde de ne pas choisir la perle de la contrée ; il demanda ma mère et l'obtint. Cet homme fut mon père, c'était M. de Permon.

Mes parents quittèrent la Corse et vinrent en France, où les affaires de mon père l'appelaient. Quelques années après il fut nommé à une place importante à l'armée d'Amérique et partit en

emmenant mon frère, âgé seulement de huit ans. Ma mère retourna en Corse près de mon aïeule, avec toute sa jeune famille, pour y attendre le retour de mon père. Je n'étais pas née à cette époque.

Après le départ de mon père pour l'Amérique, ma mère ayant donc été rappelée en Corse par des souvenirs de famille et d'amitié, se résolut à y passer une partie du temps de l'absence de mon père. C'est alors qu'elle a vu Napoléon tout petit enfant, qu'elle l'a souvent porté dans ses bras, qu'il jouait lui-même avec une sœur aînée que j'ai perdue de la manière la plus funeste. Napoléon se la rappelait à merveille et souvent, dans les années où il était à Paris sans aucun emploi, lorsque, après avoir dîné à notre table de famille, il se mettait devant le feu, les bras croisés sur sa poitrine, les jambes étendues devant la cheminée, il disait : « Signera Panoria, parlons de la Corse, parlons de la signora Laetitia. »

Il appelait presque toujours sa mère ainsi, mais seulement avec ou devant les personnes qu'il connaissait depuis longtemps et auxquelles il savait que ce nom ne pouvait paraître singulier. « Comment se porte la signora Laetitia ? » me demandait-il quand il me voyait. Ou bien, à elle-même : « Eh bien ! signora Laetitia, comment vous trouvez-vous de la cour ? Vous vous ennuyez, n'est-ce pas ? C'est que vous vous y prenez mal : vous ne recevez pas assez. Voyez vos filles : elles semblent être nées où elles sont. Je vous ai donné un bel hôtel, une belle terre, un million de rentes pour jouir de tout cela : et vous vivez comme une bourgeoise de la rue Saint-Denis. Recevez, et recevez d'autres têtes que vos C... et vos Cl... de... »

Ma mère et mes oncles m'ont assuré mille fois que Napoléon n'a eu dans son enfance aucun des

caractères singuliers que le merveilleux lui prête. Il se portait bien et était même, jusqu'au moment où il vint en France, ce qu'on appelle un gros et beau garçon ; enfin, il était ce que sont tous les enfants.

Peut-être cependant existait-il dans le caractère de Napoléon enfant quelques-unes de ces nuances délicates qui font pressentir l'homme extraordinaire. Mais qu'il ait fait deviner le géant qui devait un jour sortir de cette enveloppe, non, cela n'est pas. M°^® Bonaparte avait amené avec elle en France une bonne, une de ces servantes-maîtresses, comme il y en a tant dans nos provinces. Cette femme, qui se nommait Savéria, était curieuse à entendre sur cette famille qu'elle avait élevée, dont eUe connaissait l'intérieur et dont chaque membre occupait un trône ; elle racontait une foule de choses qui devenaient anecdotiques. J'aimais fort à causer avec elle lorsque j'allais à Pont-sur-Seine faire mon service. J'avais remarqué qu'elle aimait moins quelques enfants de la famille que les autres ; j'avais fait cette remarque, je lui en demandai l'explication. Comme j'ignore si elle est morte, je ne veux pas l'exposer, à son âge, lorsqu'elle va peut-être bientôt dépendre de personnes qui pourraient se rappeler une préférence ou une exclusion qui les blesseraient, à voir son existence compromise par mon indiscrétion. Tout ce que je puis dire, c'est qu'elle adorait l'empereur et Lucien. Elle me parlait un jour de plusieurs petites scènes de l'enfance de l'empereur, qui n'est demeuré en Corse que jusqu'à l'âge de neuf ans ; et à propos de l'une de ces scènes où il avait eu le fouet, Savéria me confirmait une chose que m'avait assurée ma mère : c'est que Napoléon, lorsqu'il était grondé, ne pleurait près-

que jamais. En Corse, les enfants sont battus dans toutes les classes. Battre sa femme est là, comme ailleurs, le type de la grossièreté ; mais battre son enfant, c'est la chose la plus simple. Lorsqu'il arrivait à Napoléon d'être battu, quelquefois la douleur lui arrachait une larme, mais cela durait peu et lorsqu'il n'avait pas tort il ne voulait rien dire pour obtenir sa grâce. Voici à cet égard une anecdote que je tiens de lui-même ; il me l'a racontée pour me donner un exemple de modération.

Il fut un jour accusé par une de ses sœurs d'avoir mangé une grande corbeille de raisins, de figues et de cédrats ; ces fruits venaient d'un jardin de l'oncle le chanoine. Or, il faut avoir vécu dans l'intérieur de la famille Bonaparte pour comprendre la grandeur du méfait d'avoir mangé des fruits de la vigne de l'oncle le chanoine ; c'était bien plus criminel que d'avoir mangé des raisins et des figues d'un autre. Enfin, grand interrogatoire ; et comme Napoléon niait, il fut fouetté. On lui dit de demander grâce ; que, s'il le faisait > on lui pardonnerait. Il avait beau dire qu'il était innocent, on ne le croyait pas et le pauvre petit postérieur était abîmé de coups. Je crois me rappeler qu'il nous dit que sa mère était en ce moment-là en visite chez M. de Marbeuf ou chez quelque autre ami. Le résultat de son obstination fut d'être trois jours entiers sans manger autre chose qu'un peu de pain avec du fromage qui n'était pas du broccio ^ .• néanmoins il ne pleura pas ; il était triste, mais non pas boudeur. Enfin le quatrième jour une petite amie de Marianne Buonaparte revint de la vigne de son père, et, ayant appris ce qui s'était passé, alla s'accuser et dire que c'était elle et Marianne qui avaient

1 Fromage fort aimé en Corso.

expédié la corbeille de figues et de raisins. Ce fut le tour de Marianne d'être punie. On demanda à Napoléon pour quelle raison il n'avait pas dénoncé sa soeur ; il répondit qu'il ne savait pas que ce fût elle qui était coupable ; cependant qu'il s'en doutait, mais que, en coilsidération de la petite amie, qui n'avait pas trempé dans le mensonge, il n'aurait rien dit. Ceci est fort remarquable; il n'avait pas sept ans à cette époque.

Napoléon, me disait Savéria, n'a jamais été un joli enfant, comme l'était Joseph, par exemple : sa tête avait toujours été trop grosse pour son corps, défaut commun dans la famille Bonaparte. Cette sorte de difformité donne ordinairement, de celui qui l'a reçue, l'idée d'une forte prééminence sur les autres. Ici la chose s'est trouvée justifiée et, pourtant, il n'en faudrait rien conclure à l'avantage des grosses têtes ni au désavantage des petites. Qui a eu une plus petite tête que Voltaire ? Eh bien ! j'ai une armée de neveux et de nièces avec des têtes de Goliath sur des corps de pygmées ; cependant il n'en résulte pas autre chose qu'une grosse tête sur un petit corps.

Ce que Napoléon avait de charmant lorsqu'il devint jeune homme, c'était son regard et, surtout, l'expression douce qu'il savait lui donner dans un moment de bienveillance. A la vérité, l'orage était affreux et, quelque aguerrie que je fusse, jamais je n'ai regardé cette physionomie admirable, même dans la colère, lorsqu'elle en était animée, sans éprouver un frisson ; son sourire était également captivant, comme le mouvement dédaigneux de sa bouche vous faisait trembler. Mais tout cela, mais le front qui devait porter les couronnes d'un monde, ces mains dont la plus coquette des

femmes se serait enorgueillie et dont la peau blanche et douce recouvrait des muscles d'acier, des os de diamant ; tout cela ne se distinguait pas dans l'enfant et ne se fit présumer que dans le jeune homme adolescent. Savéria me disait, avec vérité, que, de tous les enfants de la signora Laetitia, l'empereur était celui qui le dernier aurait donné l'idée d'une fortune inespérée.

En 1785 M. et Mme Permon s'installent à Paris avec leur famille. — Bonaparte à l'École militaire de Paris. — Bonaparte sous-lieutenant.

En arrivant à Paris, le premier soin de ma mère fut de s'informer de Napoléon Bonaparte. Il était alors à l'École miHtaire de Paris, ayant quitté celle de Brienne depuis le mois de septembre de l'année précédente. Mon oncle Démétrius lui en parla ; il l'avait rencontré le jour de son arrivée au moment où il venait de sortir du coche. « Et en vérité, dit mon oncle, il avait bien l'air d'un nouveau débarqué. Je le rencontrai au Palais- Royal, où il bayait aux corneUles, regardant de tous côtés, le nez en l'air, et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine, s'il avait eu quelque chose à prendre. f> Mon oncle lui demanda où il dînait et, comme il n'avait pas d'engagement, il l'emmena dîner chez lui ; car, bien que mon oncle fût encore garçon à cette époque, il ne serait pas entré chez un traiteur (tel était alors le nom qu'ils avaient ; celui de restaurateur

n'est venu que plusieurs années après). Il dit à ma mère qu'elle trouverait Napoléon assez morose. « Je crains, ajouta mon oncle, que ce jeune homme n'ait plus de vanité qu'il ne lui convient d'en avoir dans la position où il est. Lorsqu'il vient me voir, il déclame fortement contre le luxe des jeunes gens de l'École militaire. Il est venu, il y a quelque temps, me parler de Mania, de l'éducation actuelle des jeunes Maniotes, du rapport qu'elle a avec l'ancienne éducation Spartiate, et tout cela pour mettre, m'a-t-il dit, dans un mémoire qu'il veut faire pour le présenter au ministre de la guerre. Tout cela ne servira qu'à le faire prendre en grippe par ses camarades, et, peut-être même, à lui valoir quelque coup d'épée. »

Peu de jours après, ma mère vit Napoléon et cette disposition à l'humeur était, en effet, des plus fortes. Il souffrait peu d'observations, même dans son intérêt, et je suis persuadée que c'est à cette excessive irritabilité qu'il ne pouvait contraindre qu'il doit la réputation, qu'il a conservée longtemps, d'une enfance et d'une jeunesse sombres et atrabilaires.

Mon père, qui connaissait une grande partie de ses chefs, le fit sortir quelquefois pour le distraire. On prit pour prétexte un accident, une entorse (je ne me rappelle plus trop bien le motif que l'on donna) et Napoléon passa toute une semaine dans notre maison. Lorsque encore aujourd'hui je passe sur le quai Conti, je ne puis m'empêcher de regarder une mansarde, à l'angle gauche de la maison, au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents. Cette petite chambre était fort jolie. A côté se trouvait celle de mon frère.

Les deux jeunes gens étaient presque du même

âge ; mon frère avait peut-être un an ou quinze mois de plus. Ma mère lui avait recommandé de se lier avec le jeune Bonaparte ; mais, après plusieurs tentatives, mon frère témoigna combien il lui était pénible de ne trouver qu'une stérile politesse là où devait être de l'affection, et cette répulsion lui était presque offensante. Elle devait surtout l'être pour mon frère, qui était non seulement aimé pour la douceur de son caractère, l'aménité, la bonne grâce de ses manières, mais recherché dans les sociétés les plus distinguées de Paris pour ses talents et son esprit. Il s'était même aperçu d'une sorte d'âcreté, d'ironie amère, dont il avait longtemps cherché la cause.

— Je crois, dit un jour Albert à ma mère, que le pauvre enfant sent vivement sa position dépendante.

— Mais elle ne Test pas du tout, s'écria ma mère ; j'espère bien que tu ne lui as pas fait sentir qu'il n'était pas chez lui ?

— Albert n'a aucun tort dans cet affaire, dit mon père qui se trouvait présent. Napoléon souffre parce qu'il a de l'orgueil ; et je ne puis l'en blâmer. Il te connaît ; il sait que ta famille et la sienne sont en Corse dans une égale position de fortune ; il est le fils de Laetitia Bonaparte, comme Albert est le tien. Je crois même que vous êtes parents. Tout cela ne s'arrange pas dans sa tête, avec cette immense différence dans l'éducation qu'il reçoit comme boursier, isolé, loin des siens, privé de ces soins qu'il voit ici prodiguer à nos enfants.

— Mais c'est de l'envie, ce que tu me dépeins là, dit aussitôt ma mère.

-^ Non, il y a loin de l'envie à ce que je crois qu'éprouve ce jeune homme ; mais j'ai trop l'habitude du cœur humain pour me méprendre à ce qui

est dans le sien. Il souffre, et dans ta maison peutêtre plus qu'ailleurs. Tu es bonne et tu ne comprends pas que quelquefois la bonté mal placée peut n'être pas un remède curatif. Lorsque tu voulus employer le crédit de M. de Falgueyreytes pour faire sortir le jeune Napoléon pour plus d'un jour ou deux, je te dis que tu faisais mal. Tu ne voulus pas me croire et, dans le zèle de ton amitié pour la mère, tu mis le fils sans cesse en présence d'une position qui ne peut que lui être pénible, parce qu'il se dit : « Pourquoi ma famille n'est-elle pas ainsi ? d

— Tu m'impatientes, répondit ma mère. S'il disait cela, il serait un sot et un méchant enfant.

— Il ne serait ni plus sot ni plus méchant que les autres ; il serait homme. Pourquoi est-il dans un état permanent de colère depuis son arrivée à Paris ? Pourquoi crie-t-il du haut de sa tête contre le luxe indécent (ce sont ses paroles) de tous ses camarades de l'école ? Parce que leur position blesse à chaque instant la sienne. Il trouve ridicule que ces jeunes gens aient un domestique, parce qu'il n'en a pas ; il trouve mauvais que l'on mange à deux services, parce que, lorsqu'il y a des piqueniques en fraude, il ne peut pas y contribuer. L'autre jour, j'ai su par Dumarsay, le père de l'un de ses camarades, qu'il devait y avoir un déjeuner donné à l'un des maîtres, et chaque élève devait contribuer pour une somme vraiment trop forte pour ces enfants. En cela Napoléon a raison. Bref, je fus le voir et je le trouvai encore plus triste que de coutimie. Je me doutai pourquoi et j'abordai le sujet en lui proposant la petite somme qu'il lui fallait. Il devint aussitôt très rouge ; puis sa fi^re reprit cette teinte d'un jaune pâle qu'il a toujours, et il me refusa.

— C'est que tu t'y seras mal pris ! s'écria ma mère. Les hommes sont toujours maladroits.

— Quand je vis que le cœur du jeune homme était aus^i élevé, dit mon père, sans se laisser déconcerter par la vivacité de ma mère, à laquelle il était habitué, je fis un mensonge et Dieu me le pardonnera sans doute. Je lui dis que, lorsque son père était mort dans nos bras à Montpellier, il m'avait remis une petite somme pour lui être donnée de cette manière dans un cas pressant pour sa convenance personnelle. Il me regarda fixement, ajouta mon père, avec un œil si scrutateur qu'il m'intimida presque. « Puisque cet argent vient de mon père, monsieur, me dit-il, je l'accepte ; mais, si c'eût été à titre de prêt, je n'aurais pu le recevoir. Ma mère n'a déjà que trop de charges ; je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout lorsqu'elles me sont imposées par la folie stupide de mes camarades. » Tu le vois donc bien, poursuivit mon père, si son orgueil est aussi facilement blessé à son école par des étrangers, que ne doit-il pas souffrir ici, quelque tendresse que nous lui montrions ? Albert n'en doit pas moins continuer ses prévenances et ses bons procédés; mais je doute qu'ils produisent pour résultat une liaison intime.

Joseph Bonaparte avait adressé à mon oncle Démétrius, une lettre dans laquelle il le remerciait de vouloir bien aller voir Marianne Bonaparte, qui était élève de Saint-Louis, à l'établissement de Saint-Cyr. C'était ma mère qui se chargeait de ce soin. Elle le remplissait avec une grande bienveillance et, pendant le long temps que Marianne passa à Saint-Cyr, ma mère fut pour elle une amie bonne et tendre.

Un jour que Napoléon était venu avec mon

oncle qui l'avait fait sortir, on fut à Saint-Cyr exprès pour lui. Marianne vint au parloir fort triste, fort abattue et le cœur tellement gros qu'au premier mot qu'on lui dit pour lui demander ce qu'elle avait, elle fondit en larmes. Ma mère l'embrassa, la consola, sans savoir ce qu'elle avait d'abord ; ce qu'elle ne parvint à tirer d'elle qu'avec beaucoup de peine, car elle avait bien pleuré parce que la nature l'avait vaincue, mais ici la vanité s'en mêlait et elle ne voulait pas desserrer les dents. Enfin, ma mère apprit que, M^^^ de Montluc, je crois, sortant dans huit jours, les élèves de sa classe devaient donner un goûter d'adieu ; chacune contribuait et Marianne ne pouvait donner, parce que sa pension était à sa fin et qu'il ne lui restait que six francs.

— Si je les donne, disait-elle, je n'aurai plus rien et ma pension ne me sera payée que dans six semaines ; et puis, d'ailleurs, ce n'est pas assez.

Le premier mouvement de Napoléon, m'a dit ma mère en me contant cette anecdote, avait été de porter la main à sa poche ; mais comme la réflexion lui dit qu'il ne trouverait pas ce qu'il y cherchait, il s'arrêta et rougit en frappant du pied. Quant à ma mère, elle ne put s'empêcher de rire en pensant au rapport singulier qu'il y avait entre le goûter de Saint-Cyr et le déjeuner de l'École militaire de Paris, et elle le dit en grec à mon oncle. Au fait, la chose était toute simple ; le frère et la sœur étaient tous deux boursiers dans des écoles où se trouvaient en même temps des enfants de nobles et riches familles. Ce qu'ils souffraient aurait été inaperçu par eux-mêmes s'ils eussent été dans une position seulement aisée ; or la famille Bonaparte, loin d'être riche, pouvait être regardée comme pauvre. M. Bonaparte le père en convenait

hautement lui-même lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre pour lui demander de placer Lucien à Brienne. Je ne sais pourquoi on a voulu parler du luxe de M. Bonaparte le père ; luxe qui avait, dit-on, dérangé ses affaires, que l'oncle le chanoine, comme l'appelait Madame, avait remises en ordre ; et à propos de cela suit un long article sur les richesses de l'oncle le chanoine. Tout ce qui est dit à cet égard est vraiment ridicule. Qu'importait à la grandeur de la famille de Napoléon, lorsque chacun de ses frères occupait un trône, lorsque Madame mère était altesse impériale et qu'elle habitait un palais somptueux où elle représentait fort dignement comme mère du plus grand homme qui ait jamais existé, comme mère de l'empereur, ce qu'elle faisait fort convenablement, quoi que la haine et la méchanceté puissent dire aujourd'hui ; qu'importe, mion Dieu ! qu'avant d'entrer dans cette nouvelle vie de merveilles ils aient été plus ou moins riches, plus ou moins heureux ? Cela fait-il un point d'appui pour le départ ? Cela fait-il un point de comparaison ? Eh ! non, sans doute. Le seul effet d'aussi misérables reproches, c'est de prêter à rire de ceux qui les font.

Pour en revenir à la pauvre affligée, ma mère lui demanda ce qu'il lui fallait pour calmer son chagrin ; la somme n'était pas énorme, il s'agissait de dix à douze francs ^ ; ma mère les lui donna et fit la remarque qu'elle ne s'en mit pas autant en peine que son frère à la proposition de mon père.

Lorsqu'on fut remonté en voiture, Napoléon, qui s'était contenu devant sa sœur, éclata en invectives contre la détestable administration des

1 La somme est modique en elle-même, mais au fait elle est énorme pour un pique-nique d'élèves, dans un lieu où elles sont censées peu riches.

maisons comme Saint-Cyr et les Écoles militaires. On voyait que l'humiliation de sa sœur lui avait fait mal. Mon oncle, qui était extrêmement vif, s'impatienta à la fin du ton d'amertume tranchant qu'il mettait dans son discours et le lui dit assez sèchement. Napoléon se tut aussitôt, parce qu'alors la jeunesse était élevée un peu plus dans l'observance des bonnes manières envers les personnes plus âgées. Mais son cœur était trop plein ; il ramena bientôt la conversation sur le même sujet, et enfin ses expressions devinrent tellement offensantes que mon oncle lui dit : « Tais-toi ! il ne t'appartient pas, étant élevé par la charité du roi, de parler ainsi que tu le fais. »

Ma mère m'a dit qu'elle avait craint que Napoléon n'étouffât. En un moment il devint blême et cramoisi.

— Je ne suis pas élève du roi, dit-il d'une voix tremblante d'émotion ; je suis élève de l'État.

— Voilà une belle distinction que tu as trouvée là, répondit mon oncle. Mais que tu sois élève du roi ou de l'État, il n'importe. Le roi n'est-il pas l'État, d'ailleurs? et puis je ne veux pas que tu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi.

— Je ne dirai rien qui vous déplaise, monsieur de Comnène, dit le jeune homme ; permettez-moi seulement d'ajouter que, si j'étais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement et pour le bien de tous.

Je n'ai rapporté cette petite scène que pour faire remarquer ces mots : si j'étais le maître !... Il l'est devenu, et l'on sait comment il avait monté toute l'administration de ses Écoles militaires. Je suis convaincue qu'il a gardé longtemps le souvenir pénible des humiliations qu'il a été obligé de supporter à l'École militaire de Paris. Sans doute.

il y avait à cette école des jeunes gens qui, comme lui, n'étaient pas riches ; mais ils avaient au moins des • parents, des correspondants, des moyens de distraction que Napoléon n'avait pas. Ce ne fut qu'à l'arrivée de ma mère qu'il eut enfin quelqu'un qui prit intérêt à lui ; mais il y avait déjà un an qu'il était à l'École militaire de Paris, seul et presque continuellement humilié et blessé. Il n'y était pas aimé. Plusieurs chefs qui étaient de la connaissance de mon père lui dirent alors que le jeune Napoléon Bonaparte avait un caVactère impossible à rendre même sociable. Il frondait tout, blâmait hautement et avec un ton tranchant qui ne pouvait être admis par toutes ces vieilles têtes qui ne voyaient en lui qu'un jeune humoriste. Le résultat de sa conduite fut de faire avancer le moment de sa sortie ; ce fut un concours unanime pour la demander ^ C'est alors qu'il fut pourvu d'une sous-lieutenance dans un régiment d'artillerie et qu'il fut à Grenoble, Valence, Auxonne, etc., avant de revenir à Paris. Lors de l'époque de son départ, il vint passer quelque temps avec nous. Ma sœur était alors au couvent, mais elle sortait fréquemment et vint chez nos parents tandis que Napoléon y était. Je me rappelle que le jour où il endossa l'uniforme il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont à pareil jour ; mais il avait dans son habillement une chose qui lui donnait une apparence fort ridicule, c'étaient ses bottes. EUes étaient d'une dimension si singulièrement grande que ses petites jambes, alors fort grêles, disparaissaient dans leur ampleur. On sait que rien ne saisit le ridicule comme l'enfance ; aussitôt que ma sœur et moi nous le vîmes entrer dans le salon

1 C'est-à-dire, pour le faire entrer dans un régiment. Il n'est pas question d'une autre manière de sortir. I. 2

avec ses deux jambes affublées de la sorte, nous ne pûmes nous contenir et des rires fous s'ensuivirent. Alors, comme plus tard, il n'entendait pas la plaisanterie ; dès qu'il se vit l'objet de notre hilarité, il se fâcha. Ma sœur, qui était plus grande que moi et beaucoup plus âgée (elle était ma marraine), lui répondit, toujours en riant, que, puisqu'il ceignait l'épée, il devait être le chevalier des dames et qu'il était bien heureux qu'elles plaisantassent avec lui.

— On voit bien que vous n'êtes qu'une petite pensionnaire, dit alors Napoléon d'un air dédaigneux.

Ma sœur avait alors douze à treize ans : on peut penser combien ce mot la blessa. Elle était fort douce ; mais nous ne le sommes plus, nous autres femmes, quels que soient et notre âge et notre caractère habituel, lorsque notre vanité s'en mêle. Celle de Cécile fut blessée au vif de l'épithète de petite pensionnaire.

— Et vous, répondit-elle à Bonaparte, vous n'êtes qu'un chat botté.

Tout le monde se mit à rire ; le coup avait porté. Je peindrais difficilement la colère où il mit Napoléon. Il ne répondit rien, et il fit bien. Ma mère trouva eUe-même l'épithète de chat hotte si juste et si plaisante qu'elle en rit de bon cœur. Napoléon, bien qu'alors il manquât d'usage du monde, avait un esprit trop fin, trop instinctif pour ne pas comprendre qu'il devait se taire dès qu'il y avait des personnalités et que son adversaire était une femme ; quel que fût son âge, il devait la respecter. Du moins tel était alors le" code de politesse des gens qui mangeaient à table. Maintenant, que l'on réduit tout à l'acception la plus positive, on trouve de l'abus dans

l'emploi du temps destiné à accomplir des devoirs, faire des politesses, en un mot porter dans le monde son contingent de sociabilité. Il n'y a que les visites qui ne soient pas frappées d'anathème, parce qu'elles sont bonnes à quelque chose ; car je parle de visites utiles faites à des autorités ou à des personnes en relation avec elles ou avec le haut pouvoir : et tout cela se fait avec une impudeur naïve, qui serait en vérité bien amusante s'il n'y avait pour cette manière d'être un nom qui arrête le rire sur les lèvres les plus joyeuses pour faire place à une expression tout opposée.

Bonaparte, quoiqu'il fût piqué vivement du malheureux sobriquet que ma sœur lui avait donné, affecta de n'y plus penser si ce n'est pour en rire avec les autres et, pour prouver qu'il n'en avait aucune rancune, il fit faire un petit joujou, qu'il m'apporta et qui représentait un chat botté courant devant le carrosse de monsieur le marquis de Carabas. Ce joujou était fort joli et lui avait sûrement coûté cher, ce qui n'allait pas avec l'état de ses finances. Il y avait joint une charmante petite édition du conte du Chat hotte pour ma sœur, en lui disant que c'était un souvenir qu'il la priait de conserver. « Le conte est de trop, Napoléon, lui dit ma mère ; s'il n'y avait eu que le joujou de Loulou, à la bonne heure ; mais le conte pour Cécile montre que vous êtes piqué contre elle. » Il répondit qu'il donnait sa parole du contraire. Mais je pense, comme ma mère, qu'il était piqué et fortement encore. Toute cette histoire me serait bien sûrement sortie de la tête, si ma mère et mon frère, en la répétant devant moi depuis, ne me l'avaient rendue familière. Elle me fut utile depuis et d'une étrange façon.

Bonaparte n'avait pas toujours la main légère

pour manier l'arme de la raillerie ; et les personnes qu'il aimait le mieux avaient souvent à souffrir de la douleur du coup. Quoique Junot fût très aimé de lui, sous le consulat et pendant les premières années de l'empire, il le choisissait quelquefois pour but de quelque grosse plaisanterie qu'il accompagnait d'une oreille pincée jusqu'au sang, et la faveur était complète.

Junot, qui avait pour lui un sentiment d'attachement abnégatif qui faisait tout disparaître, excepté le rapport aimant qui le liait à Napoléon, en riait le premier, en riait de bonne foi, et il n'y pensait plus ; mais quelquefois un de ceux qui étaient présents recueillait la mauvaise plaisanterie et trouvait admirable de la répéter. Junot n'y faisait aucune attention ; mais j'avais l'oreille plus' fine, et il arriva qu'une fois la chose me donna de l'humeur.

Le premier consul était un jour d'une grande gaîté. On était à la Malmaison ; on dînait sous les grands arbres qui couronnent le petit monticule à gauche de la prairie devant le château. M™® Bonaparte avait essayé le même jour de mettre de la poudre, ce qui lui allait fort bien. Mais le premier consul n'en fit que rire et lui dit qu'elle pouvait jouer la comtesse d'Escarhagnas. La plaisanterie ne lui plut pas apparemment, car elle fit une petite moue, dont le premier consul s'aperçut. « Eh bien ! qu'est-ce ? dit-il ; crains-tu de manquer de cavalier? Voilà M. le marquis de Carabas (et il montrait Junot) qui te donnera le bras. 5>

Or, il faut savoir que le premier consul avait déjà nommé ainsi quelquefois Junot et Marmont, mais tout à fait en bonne et gracieuse humeur. « C'était, disait-il, à cause de leur goût pour la

représentation. » Tous deux n'en faisaient que rire et, dans le fait, la chose n'était que plaisante. M°^^ Bonaparte ne la prit pas ainsi et montra un air chagrin. Ce n'était pas le moyen de plaire à Bonaparte, dont le front se rida à l'instant même. Il prit son verre et, regardant sa femme, il s'inclina en buvant et dit : « A la santé de W^^ la comtesse d'Escarbagnas. » La continuité de cette plaisanterie fit venir les larmes aux yeux de M°^^ Bonaparte. Napoléon le vit et, comme il l'aimait, il fut, je crois, fâché d'avoir été si loin. Pour arranger l'affaire, il reprit son verre et, s'inclinant de mon côté en me faisant un clignotement de l'œil, il me dit : << A la santé de M°^® la marquise de Carabas. » Nous nous mîmes tous à rire, M^^ Bonaparte comme les autres ; mais elle avait le cœur gros. Je n'avais que seize ans et elle en avait quarante.

Jusque-là l'histoire ne paraît pas me regarder ; mais en voici la suite. Parmi les camarades de Junot et ceux qui entouraient alors le premier consul, il y avait bien des variétés dans l'espèce. La bravoure était la seule vertu commune. Quant au reste, c'était comme dit M. Bonnard, une autre chose. Or, parmi cette troupe de bons et vaillants enfants de la France, il y en avait qui n'étaient pas forts sur la compréhension. L'un de ceux-ci trouva admirable de répéter la plaisanterie du premier consul. Oh ! cela était trop fort ! et puis l'imitation ne lui allait pas. Il était le meilleur des humains, mais la raillerie lui était de peu d'usage.

Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, Ne saurait passer pour galant.

Ensuite Junot aurait pu l'entendre et, de ridi-

cule, la chose serait devenue tragique. Je ne voulus donc pas laisser continuer la représentation imitative et, désirant m'en mêler seule, je consultai ma mère. Elle m'écouta attentivement, puis me donna mes instructions et je retournai à la Malmaison, où nous étions à cette époque pour plusieurs jours.

Le lendemain, Junot, qui était alors commandant de Paris et ne pouvait pas venir tous les jours, ne se trouva pas à dîner, mais il vint le jour d'après et le marquis de Carabas ne faillit pas en son lieu. On était alors sur le pont qui mène au jardin ; le premier consul était assis sur le bord du parapet : « Mon ami, dis-je à Junot, la première fois que nous irons dans tes terres, iï ne faudra pas oublier une chose tout à fait de rigueur dans ton train ou je ne vais pas avec toi, je t'en avertis, et je suis sûre que le général m'approuvera. — Qu'estce donc ? demanda le premier consul. — C'est un chat botté pour coureur. »

Tout le monde se mit à rire en se récriant. Mais je n'oublierai jamais la figure du premier consul, elle était à peindre. Je poursuivis d'un grand sérieux : « J'ai conservé un joujou que l'on m'a donn% étant petite enfant ; si tu le veux pour modèle, je te le donnerai, o

On rit beaucoup, et la chose n'alla pas plus loin ce jour-là. Mais mon grain avait été jeté en bon terrain ; il devait porter fruit. Quelques jours après, nous étions, après dîner, dans la galerie qui est à côté du salon et qui alors était beaucoup plus petite que maintenant. L'imitateur, avec un bon et franc rire, se mit à parler du marquisat. Je ne fis que regarder le premier consul ; il se tourna vers son sosie et lui dit assez sèchement : « Lorsque vous voudrez faire et dire comme moi, choisissez mieux

vos sujets. Il me semble que l'on peut m'imiter en autre chose. 9

Un quart d'heure après, il s'approcha de moi, me prit le nez, me le pinça à me faire crier et me dit : « Vous avez de l'esprit, petite peste, mais vous êtes méchante. Ne le soyez pas. Une femme n'a jamais de charmes lorsqu'elle se fait craindre. »

Le résultat de tout cela fut que je n'entendis plus parler du marquisat, d'autant qu'on portait alors des bottes à î'écuyère avec des manchettes et que le chat botté serait venu là à miracle. Ma mère, qui me demanda des nouvelles de mon expédition et qui, bien certainement, y avait mis plus de malice que moi, rit beaucoup de l'effet que j'avais produit. « J'en étais sûre », me dit-elle.

Bonaparte suspect. — Il est emprisonné.

En arrivant au siège de Toulon, Bonaparte avait la réputation d'un chaud patriote. Junot m'a dit souvent que le général en chef, qui était très modéré, avait d'abord eu une sorte de prévention contre le jeune officier qui affichait des principes au moins fort exaltés. Cette manière de voir était celle de toute la famille. Si cela n'avait pas été, le représentant du peuple Fréron, qui était alors à Marseille, n'aurait pas eu pour société intime, comme il l'avait alors, la maison de W^^ Bonaparte, la mère, qui habitait Marseille à cette époque avec ses filles et ses deux plus jeunes fils, Louis et Jérôme.

Je ne veux pour preuve de la justesse de mon opinion que les deux pièces citées dans les Mémoires de M. de Bourrienne et dont Junot avait gardé copie.

La mission donnée par le représentant Ricord, le 25 messidor an II, à Bonaparte, est bien moins militaire qu'une espèce d'ordre de surveillance et d'enquête ^. Il est évident qu'il inspirait la plus haute confiance aux proconsuls qui alors étaient les maîtres de tout, et cette confiance ne pouvait résulter que de la connaissance qu'on avait de sa manière de penser. Il n'avait alors que vingt-cinq ans. Il fallait donc que Ricord fût bien sûr de lui. ,

Salicetti remplaçant Ricord, on devait s'attendre que Bonaparte serait protégé par le nouveau venu. Ils étaient compatriotes et même amis, malgré la différence de leur âge ; et bien que Salicetti arrivât à la suite d'une réaction, il était cependant certain que lui Salicetti avait l'opinion que l'on appelait terroriste, puisque enfin Salicetti était de la Montagne.

Les deux attitudes politiques de Salicetti, au 7 thermidor et au 19 thermidor de la même année, furent remarquablement différentes l'une de l'autre, bien qu'il n'y ait eu que onze jours de distance entre ces deux époques, et cette différence pouvait amener des résultats graves, non pas que l'humanité eût moins à gémir depuis la mort de Robespierre ; mais on en parlait davantage; Salicetti, quoiqu'il ne fût pas méchant, avait assez marqué pour chercher à faire impression d'une

1 II fut spécialement recommandé au chargé d'affaires de la république française à Gênes, M. Faypoult. Il fut chargé de prendre note de la conduite du ministre français Tilly. En général, la teneur de ses instructions indiquait plus vme mission diplomatique qu'vme mission militaire.

autre manière. Bons-parte et lui avaient été plus que d'accord l'année précédente, lors des affaires de Corse. Bonaparte s'était mis plus en évidence, avait plus parlé à la tribune du club, et quoique depuis il ait beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y tromper.

Lorsqu'il fut arrêté, Junot, qui l'aimait avec tendresse et un entier dévouement, voulut le sauver par la ruse ou par la force. Les supplices de la Terreur n'avaient pas cessé, et les inquiétudes les plus vives étaient à l'instant éveillées sur la personne atteinte d'une accusation, de quelque nature qu'elle fût. Mais Bonaparte lui défendit toute mesure hostile.

— Je suis innocent, lui dit-il, je dois me confier aux lois.

Voilà, au surplus, la lettre que, de sa prison. Napoléon écrivit à Junot, en réponse à sa proposition. Celle-là est bien de Bonaparte lui-même, car alors il n'avait pas de secrétaire.

« Je reconnais bien ton amitié, mon cher Junot, dans la proposition que tu me fais ; depuis longtemps tu connais aussi toute celle que je t'ai vouée, et j'espère que tu y com.ptes.

« Les hommes peuvent être injustes envers moi, mon cher Junot ; mais il suffit d'être innocent ; ma conscience est le tribunal où j'évoque ma conduite.

« Cette conscience est calme quand je l'interroge ; ne fais donc rien, tu me compromettrais.

« Adieu, mon cher Junot. Salut et amitié.

« BUONAPARTE. f>

Cette réponse était faite à une lettre que Junot lui avait fait parvenir par un soldat, dans les vingt-quatre premières heures qui suivirent son

arrestation, parce qu'il n'avait pu parvenir à le voir dans sa prison. Je ne me rappelle plus à présent pour quel motif, mais je crois que c'est parce qu'il était au secret. Junot, dans sa lettre, lui proposait de s'échapper et lui soumettait plusieurs plans qui n'étaient admissibles que par une jeune tête exaltée comme la sienne ^ ; et, en résumé, il annonçait l'intention bien déterminée de partager sa détention, « dût-elle être éternelle », lui disait-il.

La défense de Bonaparte, adressée aux représentants et écrite par Junot lui-même sous la dictée de Napoléon, indique aussi le vrai motif de son arrestation. « Déclarer un patriote suspect, disait-il, c'est lui ravir ce qu'il a de plus précieux, la confiance et l'estime de ses concitoyens. »

C'est donc le patriote qui est attaqué, c'est rhomme d'un parti quel qu'il soit ; car l'homme n'est attaqué dans son caractère, de manière à perdre et la confiance et l'estime, que lorsque l'honneur ou telle autre partie vulnérable de son âme est mise en jugement.

« Depuis l'origine de la révolution, disait-il plus loin, n'ai-je pas toujours été attaché aux principes ? »

Non, il ne faut pas accuser Bonaparte d'avoir été un terroriste. Il ne l'a jamais été, par deux raisons : la première, c'est qu'il n'était pas méchant 2 ; c'est une chose incontestable ; la seconde,

1 Madame mère s'est toujours rappelé la conduite que Junot a tenue à cette époque ; elle m'en parlait sans cesse lorsque je faisais mon service auprès d'elle. Madame mère a le cœur bon et l'âme élevée ; je ferai connaître plus tard son caractère.

2 Non, il n'était pas méchant. Bonaparte consul, Napoléon empereur n'ofifrent pas,' dans toute leur carrière, ime preuve qui puisse faire donner ce surnom au grand homme. Il est des êtres qui ne comprennent pas Vaunage du patron sur lequel est coupé un pareil homme. Il peut mériter toute autre épithète, mais non pas celle de méchant.

parce qu'il avait une trop saine raison, une trop parfaite intelligence pour ne pas voir qu'un système dévastateur n'était pas celui qu'il fallait à notre nation. L'ivraie n'était pas à ce point parmi le bon grain, qu'il fallut faucher le champ pour le rendre productif. Mais il était républicain, malgré la teinte d'absolutisme que pouvait avoir son exclamation, au 10 août, en voyant la faiblesse, à ce qu'il disait, de Louis XVI. Il était républicain ; il l'était comme Barnave, comme Gensonné, comme Valazé, comme ces héros du vrai républicanisme ; et c'en était assez pour que la vengeance s'en servît en son lieu. Ce que je sais (et je puis ajouter que je le sais avec entière certitude) c'est que Salicetti et lui adressèrent leurs vœux à la même personne. J'ignore si ce fut en Corse ou à Paris ; mais ce dont je suis sûre, c'est que, malgré sa jeunesse, ou plutôt à cause de sa jeunesse, Bonaparte fut écouté. Ce n'est pas le motif unique de l'animosité que Salicetti fit voir contre Bonaparte dans l'affaire de Loano ; mais cette cause, jointe à tout ce que j'ai indiqué, peut faire asseoir un jugement. Ce qui va suivre y contribuera encore davantage.

L'opinion de mon frère, alors secrétaire de Salicetti, était que Bonaparte n'avait dû la vie qu'à une cause que personne n'a bien connue. Le fait est que Salicetti reçut une lettre de Bonaparte, qui parut lui faire une vive impression. Les papiers de Bonaparte avaient été remis à Salicetti ; celui-ci, après les avoir parcourus très attentivement, les avait repoussés avec une impatience marquée ; ensuite il les reprit et les lut encore une fois. Mon frère lui ayant proposé de l'aider dans l'examen des papiers de Bonaparte, Salicetti le refusa et, après une seconde inspection, qui probablement fut

encore inutile, il s'assit avec un air préoccupé. Que cherchait-il dans ces papiers ? Était-ce une pièce qui le concernait ? Une autre circonstance, c'est que l'homme qui fut chargé de la levée des scellés était un homme en sous-ordre, tout à fait à la dévotion de Salicetti, et mon frère, que ce soin devait regarder en sa qualité de secrétaire du représentant, eut ordre de n'y point toucher. Il m'a souvent parlé de ce fait, et je le cite ici comme une circonstance d'une haute importance pour l'histoire de ce temps. Rien de ce qui se rapporte à un homme comme Napoléon ne saurait être inutile ni à dédaigner.

Quel fut, après tout, le résultat de cette étrange procédure, dont l'issue probable était de faire porter la tête de Bonaparte sur l'échafaud ? Qui ne voit que, s'il eût .été conduit à Paris et jugé par le comité de salut public, sans aucun doute l'ami de Robespierre le jeune aurait été condamné par Biïlaud-Varennes et Collot-d'Herbois. L'issue de ce procès fut l'acquittement du prévenu. Ce résultat d'une affaire qui menaçait la tête du jeune général doit paraître d'autant plus extraordinaire qu'il semble que dans le moment Salicetti le craignit. On donne même des éloges à Bonaparte, dans l'arrêté qui le met dans une liberté provisoire : (a C'est, dit -on, en raison de l'utnité dont le général Bonaparte peut être à la république. » C'est là de la prévision, de la seconde vue ; mais plus tard et lorsque des mesures ont été prises probablement pour qu'il ne soit plus à craindre, alors le comité du salut public le raye du tableau des officiers généraux et (chose fort remarquable) Cambacérès, destiné à devenir son collègue au consulat, fut un des signataires de l'acte de radiation. Ce qu'il y

a de certain, c'est que cette affaire est fort obscure.

Ce fut alors que Bonaparte, tout à fait malheureux, vint à Paris pour tenter d'obtenir justice ou pour chercher à mettre à flot quelques-uns des mille projets « qu'il faisait, nous disait-il, chaque soir en s'endormant. » Il n'avait avec lui qu'un seul aide de camp, un seul ami que sa mauvaise fortune attachait encore plus à lui, c'était Junot ; Junot qui, à dater de ce moment, lui donna des preuves positives de cet attachement qui n'a cessé d'être que le jour où lui-même a cessé d'exister.

Duroc ne fut attaché à Bonaparte qu'à l'armée d'Italie ; on a toujours persisté dans cette faute, de croire qu'il l'avait connu à Toulon. M. de Bourrienne, qui est fort bien instruit et dit la vérité lorsque la passion n'offusque pas son jugement, rétablit les faits dans leur état véritable ; mais il se trompe en parlant des relations de Salicetti et de Bonaparte après Toulon. Ils ne s'aimaient pas, et Salicetti craignait le jeune compatriote qu'il voulait perdre. Il ne fut jamais son confident. Bonaparte a pu être le sien ; ce qui est bien différent. Mais dans tous les orages des journées de prairial, Bonaparte ne s'est aucunement aventuré ; il était toujours chez ma mère à cette époque et ce moment de sa vie m'est aussi connu que s'il faisait partie de la mienne.

, Bonaparte avait des opinions à lui, qu'il était difficile de classer dans les diverses factions d'alors. Son républicanisme était girondin, ainsi que je l'ai dit plus haut, au fédéralisme près. Il aurait voulu, comme ceux du 31 mai, que tous les abus fussent détruits sans que le nivellement coûtât trop cher ; il n'avait pas encore l'expérience qui

devait un jour le guider à travers les détours du labyrinthe épineux des révolutions. Ses propres paroles en sont la preuve. Cependant ces mêmes paroles sont pour moi un sujet profond de réflexion ; car elles me prouvent que dans un temps de sa vie il ne fut pas de bonne foi ; mais je ne puis décider en quel temps.

Tout le monde connaît l'opinion de Bonaparte consul sur les hommes de la révolution. Tous ceux qui étaient conseillers d'État peuvent certifier la vérité de ce que j'avance. Bonaparte avait employé, dans les premières places, des hommes de cette même révolution ; mais excepté Fouché, qu'il n'aima jamais ^, ces hommes n'étaient pas les plus marquants dans l'histoire révolutionnaire. On se rappellera tout ce qu'il dit au conseil d'État lors de la machine infernale, sur les hommes de sang de la révolution, les hommes de Septembre. « Jamais la France, disait-il, ne sera tranquille, si vous ne les chassez pas ! Ce sont eux qui font tout le mal ! » Je ne cite pas ici des ouï-dire. On peut le voir dans les Mémoires d'un conseiller d'État, de ]\I. Thibaudeau. Cet homme, que la France peut présenter en première ligne à son Plut arque, si jamais elle est assez heureuse pour en avoir un, cet homme qui n'a jamais dit que la vérité dans tout ce qu'il a écrit sur la révolution, donne une relation exacte des discours de Bonaparte aux séances du conseil d'État.

1 II est positif que Bonaparte n'aimait pas Fouché, et cependant il l'employait malgré ce sentiment instinctif qui lui disait sûrement que, dans cet homme, il voyait l'un de ceux qui devaient aider à sa ruine.

Bonaparte à Paris en 1795.

Ma mère voyait beaucoup de Corses avant la révolution. Quoique leurs opinions ne fussent pas d'accord avec les siennes, elle ne les en réunissait pas moins chez elle. Dès qu'ils surent qu'elle était de retour, tous vinrent la voir : Multedo, l'abbé Arrighi, que l'on appelait Arrighi-Lunettes, Aréna, Salicetti, Chiappe ; mais avant tous, Bonaparte. Albert, à qui il avait fait promettre de l'avertir de l'arrivée de ma mère, l'en ayant informé tout de suite, nous le vîmes dès le lendemain accourir rue des Filles-Saint-Thomas.

C'est de ce jour-là que j'ai vraiment connu Bonaparte ; je me le rappelais bien, mais confusément. Lors donc qu'il vint nous voir à notre retour à Paris, sa figure me frappa, sans que je puisse exprimer pourquoi, mais de manière à n'être jamais oubliée.

A cette époque de sa vie. Napoléon était laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire, je n'entends que le changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables ; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd'hui dans les gravuresdu

passage du pont d'Arcole, était alors toute simple parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues ; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose ; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin, lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la cour de l'hôtel de la Tranquillité, la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV ; sans gants, parce que, disait-il, « c'était une dépense inutile », portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune, enfin quand j'évoque son souvenir de cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits.

Ma mère, la meilleure et la plus naturelle des femmes, lui témoigna, comme elle le sentait, le plaisir qu'elle avait à le revoir. Elle lui parla de Salicetti, et ne lui cacha pas combien elle avait blâmé sa conduite envers lui. Un sourire indéfinissable passa rapidement sur les lèvres de Bonaparte : « Il a voulu me faire bien du mal, répondit-il, mais mon étoile ne l'a pas permis. Cependant je ne dois pas me louer de cette étoile, car enfin quel sera mon sort ? »

Je n'oublierai jamais l'expression de sa physionomie, en prononçant ces derniers mots. Il était profondément ému. Ma mère essaya de le calmer et y parvint plus facilement que je ne l'aurais cru. Mon étonnement fut, je puis le dire, extrême lorsque le lendemain je les vis venir tous deux dîner avec nous. Ils paraissaient assez bien ensemble ; mais rien n'annonçait cette intimité de confidences dont parlent les Mémoires contemporains.

Chaque jour on était réveillé par le tocsin, la générale ou des cris d'alarme, d'insurrection ; ou bien encore, au milieu de la nuit, le repos du malade, l'asile de la jeune fiUe, rien n'était sacré ; tout était violé au nom d'une loi que chacun transgressait. Les visites domiciliaires, invention infernale que ne renierait pas l'inquisition, livraient à toutes les passions le moyen de nuire et de tout exécuter. La Convention elle-même, qui comptait dans son sein, à cette époque, d'honnêtes et purs républicains, voyait son pouvoir bravé et méconnu ; tout paraissait nous reporter vers ces temps malheureux, dont le seul souvenir faisait trembler d'effroi. C'était vainement que les bals reprenaient, que les spectacles étaient remplis chaque soir. Ne sommes-nous pas de ces gens qui vont à la mort en chantant ? Et, en vérité, je n'ose pas dire que ce n'est pas là le vrai courage; c'est plutôt de l'insouciance que de la force.

Oui, l'on dansait ; on aUait au spectacle, aux concerts du Conservatoire, dans de grandes réunions publiques ; mais la famine nous menaçait, et nous avions à craindre tout ce que le système anarchiste peut offrir de terrible dans ses résultats. Bonaparte

venait alors tous les jours régulièrement chez ma mère ; il avait de longues discussions avec d'autres personnes de nos amis. Ces discussions amenaient presque toujours des paroles vives qui déplaisaient à ma mère. Mais Bonaparte était malheureux ; nous le savions, et cette certitude nous rendait bien plus indulgents pour lui. Ma mère me dit un jour qu'elle savait des détails relatifs au général Bonaparte qui l'affectaient vivement, d'autant plus qu'elle ne pouvait y porter aucun remède. Ces détails lui étaient parvenus par sa femme de chambre. Cette fîUe, qui s'appelait Mariette, était de Toulouse. C'était un bon sujet. Elle était assez jolie ; le domestique de Bonaparte en était devenu amoureux et voulait l'épouser. Elle ne l'aimait pas et, comme il n'avait rien, la tentation n'était pas forte, comme on peut le penser. Ce domestique disait à Mariette que le général n'avait pas souvent d'argent ; « mais il a un aide de camp, lui disait-il aussi, qui partage tout ce qu'il a avec lui, et quand il joue et qu'il gagne, le plus gros lot est pour son général ; et puis, la famiUe de l'aide de camp lui envoie de l'argent aussi quelquefois. Eh bien ! presque tout le magot est pour le général ; mais aussi, poursuivait cet homme, le général aime son aide de camp comme l'un de ses frères. »

Cet aide de camp, c'était Junot. C'était celui qui, plus tard, devait être mon mari.

A cette époque, Bonaparte, revenu à Paris après les malheurs dont il accusait alors Salicetti, y était sans nulles ressources. Sa famille, proscrite en Corse, avait trouvé un asile à Marseille, mais ne pouvait pas faire pour lui ce qu'elle aurait certainement fait si elle eût été en Corse, au milieu de ses ressources naturelles. De temps à autre il

recevait quelque argent, et je soupçonne que c'était son excellent frère Joseph, marié depuis peu à M^^^ Clary, qui lui faisait parvenir ces secours ; mais ils étaient insuffisants pour un homme qui, quelque économe qu'il fût, avait cependant des besoins indispensables à satisfaire. Car enfin, il fallait manger et se vêtir, et à cette époque on ne trouvait pas, dans tous les quartiers de Paris, des tailleurs, des restaurateurs, des logements au rabais. Bonaparte était donc vraiment malheureux. Junot, qui souvent m'a parlé des six mois qu'ils passèrent ainsi à Paris, me disait que souvent, en se promenant le soir sur le boulevard et en voyant passer de ces jeunes gens élégants, montant de beaux chevaux et entourés de l'opulence qu'on pouvait alors se permettre, Bonaparte déclamait contre le sort et injuriait à demi- voix les incroyables à oreilles de chien et à cadenettes relevées, qui passaient devant eux en se dandinant et jurant paole pafumée, paole panachée, que W^^ Scio avait chantée à mi-acles 1. « Et ce sont de pareils êtres qui jouissent de la fortune ! » s'écriait Bonaparte, en se levant avec humeur et poussant sa chaise de manière à ce qu'elle allait quelquefois tomber sur les jambes de l'incroyable ! Grand Dieu ! que notre nature est petite ! »

Junot, qui aimait Bonaparte comme on aime à l'âge qu'il avait alors, lui donnait tout ce qu'il recevait de sa famille qui, sans être riche, était assez aisée pour ne le laisser manquer de rien. Il jouait quelquefois, mais avant de commencer cette spéculation, car il jouait pour gagner, il remettait entre les mains de Bonaparte les trois

» On sait que, dans ce temps-là, les jeunes gens appelés incroyables parlaient de cette manière.

quarts de ce qu'il venait de recevoir de la Bourgogne ; l'autre portion allait courir les chances du trente-et-un. Junot rapportait souvent de l'or en abondance; aîors le petit intérieur devenait plus joyeux ; on payait les dettes les plus urgentes. C'était Bonaparte qui réglait la distribution, et Junot était mille fois heureux en voyant à son général une physionomie éclairée par l'expression d'un bonheur qu'il lui avait procuré.

Un soir, ils se promenaient au Jardin des Plantes. Ces promenades solitaires avaient toujours un grand charme pour Bonaparte ; il avait alors plus d'abandon, de confiance, et se sentait lui-même plus rapproché de la divinité, dont un véritable ami, disait-il, est la fidèle image ^.

Le Jardin des Plantes prenait alors une forme nouvelle, par les soins d'un homme que la reconnaissance de la patrie devrait aller chercher davantage derrière sa modestie. Destiné, dans l'origine, à la seule culture des plantes médicinales, le Jardin des Plantes avait été ensuite l'objet des soins de Tournefort pour toutes les branches de la botanique. M. de Buffon ne le trouva donc remarquable que sous ce rapport. Il forma le cabinet d'histoire naturelle, avec Daubenton, mais tout était incomplet. Il appartenait à une époque dévastatrice, d'ailleurs, d'imprimer cependant à son règne un caractère que la postérité ne pourra s'empêcher d'admirer. C'est la Convention qui releva et fonda tant de beaux et utiles établissements, parmi lesquels est au premier rang le Jardin des Plantes, tel que nous le voyons aujourd'hui.

1 J'ai entendu cette phrase bien souvent répétée par Bonaparte, et littéralement, comme je la rapporte.

Thibaudeau, qui, par la place qu'il occupait au comité de l'instruction publique, pouvait beaucoup pour tout ce qui a rapport aux beaux-arts et aux sciences, faisait, à cet égard, ce qu'il faisait pour tout le reste, son devoir en homme honnête et éclairé ; mais il trouvait de puissants auxiliaires, au Jardin des Plantes, pour l'aider à faire le bien. Mon oncle, l'évêque ^ de Metz, ami intime de Daubenton, me disait que rien n'était plus admirable que de voir ce vénérable vieillard au milieu de l'établissement dont il était le chef. Junot jouissait auprès de lui de toutes les prérogatives d'amxi, de compatriote de M. de Buffon et de neveu de son ami le plus cher. Aussi allait -il souvent au Jardin des Plantes et y entraînait-il son général.

— Là, me disait Junot, nous respirioiîs un air non seulement plus pur, mais, en passant le seuil de la grille, il nous semblait que nous déposions un lourd fardeau ; tout prenait autour de nous un aspect de paix et de bonhomie. Le soir était ordinairement l'heure que nous choisissions pour nos visites à M. Daubenton ; nous le trouvions, comme un patriarche, au milieu de ses serviteurs, inspectant leurs travaux, surveillant les semailles, guettant les produits et étant entouré, soutenu, aidé par les frères Thouin, qui soignaient la culture des plantes comme de simples jardiniers.

L'aîné était, comme on le sait, un homme d'un rare mérite, joignant la théorie la plus savante à la pratique la plus habile. Aussi Bonaparte, animé

1 Mon oncle, le chanoine Bien-Aimé, évêque de Metz, l'un des hommes les plus vertueux de son temps, était un botaniste fort distingué, et grand ami de M. de Buffon et de Daubenton. C'est lui qui a fait en entier l'article sur les abeilles : il était oncle de Junot, frère de sa mère.

dès lors de ce vaste esprit qui ne veut rien laisser à l'inconnu, faisait-il avec lui de longues promenades autour des vastes serres qui déjà commençaient à être remplies de plantes rares et qui plus tard devaient, sous ses auspices, mériter le nom du plus beau temple que les hommes eussent élevé à la nature, dans les villes.

Jussieu, Fourcroy et Lamark dirigeaient d'autres parties de l'enseignement. Le peu d'étrangers qui venaient à Paris alors et qui allaient au Jardin des Plantes étaient frappés de la parfaite intelligence, de l'union qui y régnaient. Comme je le disais plus haut, en y entrant on respirait la paix.

C'était ce que disait Bonaparte à Junot un soir qu'ils avaient été plus longtemps que de coutume à suivre les travaux des frères Thouin. En les quittant, ils s'enfoncèrent sous des ombrages où ils trouvèrent un air chargé des parfums des milliers de rosiers en fleurs qui remplissaient les carrés. L'air était doux et frais ; les deux amis marchaient lentement en silence, en se tenant par le bras et se le serrant par intervalles, comme pour interroger le cœur et lui répondre. En ce moment il n'y avait plus d'épaulettes pour s'interposer entre le général et l'aide de camp. Les deux hommes, les deux amis étaient bien plus rapprochés, bien plus l'un à l'autre dans cette belle soirée, nageant dans une atmosphère douce, brillante et parfumée, entourés de touffes, de guirlandes, de massifs, des plus merveilleuses, des plus odorantes fleurs, se parlant l'un l'autre de cœur à cœur, ils étaient là bien plus l'un à l'autre qu'ils ne l'ont été depuis dans un cabinet doré de dix pieds carrés.

L'influence d'une belle nuit est puissante sur toutes les âmes qui sentent vivement. Bonaparte

a été ensuite dominé par une passion dévorante qui a tout desséché dans sa fleur, qui a tout subjugué chez lui et qui a dit : « Je régnerai seule sur toi. » Cette passion, je n'ai pas besoin de la nommer. Mais, à cette époque, il était fort jeune, son cœur ^ battait vivement sous le regard d'une femme et, dans ce moment, il aimait. Il parla de ce sentiment à Junot et lui en parla avec amertume, car il n'était point heureux. Junot m'a dit que si Bonaparte n'avait pas brisé de lui-même tous les liens qui asservissaient son âme aux passions, il les aurait ressenties d'une manière terrible. Ce jour-là même, en parlant de ce qui l'affectait, sa voix tremblait, et Junot sentait son émotion. Mais déjà on voyait en lui une force inconnue lutter contre sa faiblesse. Il rompit lui-même le discours et parut avoir oublié le sujet de son émotion.

Rien n'appelle la confiance comme la confiance. Junot avait aussi le cœur rempli de ces choses qui ont besoin d'être contées à un ami ; mais depuis longtemps, Toreille de Bonaparte en avait reçu la confidence : Junot était amoureux comme un fou de Paulette Bonaparte ; son âme toute jeune et toute brûlante n'avait pu résister à la vue d'une créature enchanteresse comme l'était Paulette. Il l'aimait avec passion, il l'aimait avec délire ; son secret n'en fut pas un huit jours pour son général. Son honneur lui ordonnait de parler, si sa raison n'avait pu l'empêcher de devenir amoureux.

Bonaparte n'avait ni accueilli ni rejeté sa

1 Lorsque je parlai à Junot du mot de ma mère sur Bonaparte, relativement à son cœur qu'elle disait remplacé par un gésier, il se mit à sourire et me dit : « Ta mère a doublement tort. »

demande. Il le consolait et, ce qui y contribuait plus que toutes ses paroles, c'était la presque certitude que Paulette dirait oui avec plaisir le jour où Junot pourrait lui offrir un établissement, non pas riche, disait Bonaparte, mais enfin suffisant pour ne pas avoir la douleur de mettre au jour des enfants qui soient malheureux.

Ce même soir dont je viens de parler, Junot, entraîné, enhardi par ce que Bonaparte lui-même venait de lui dire, fut plus pressant qu'il ne l'avait encore été. Il avait reçu la veille une lettre dé son père, qu'il avait montrée à Bonaparte. M. Junot disait à son fils qu'à la vérité il n'avait rien à lui donner dans ce moment, mais que sa part serait un jour de vingt miUe francs.

— Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, puisqu'avec mon état j'aurai douze cents livres de rentes. Mon général, je vous en conjure, écrivez à la citoyenne Bonaparte, et dites-lui que vous avez vu la lettre de mon père. Voulez-vous qu'il en écrive une autre à Marseille ?

En sortant du Jardin des Plantes, ils avaient passé l'eau dans un batelet et, à travers les rues, ils avaient gagné le boulevard. Ils étaient parvenus vis-à-vis des bains Chinois et se promenaient dans la contre-aUée. En remontant et redescendant cette partie du boulevard, Bonaparte écoutait Junot attentivement ; mais déjà ce n'était plus le même homme que sous les ombrages odorants qu'ils venaient de quitter. Il semblait qu'en rentrant dans tout ce bruit de la vie, dans ce tumulte de la société, il en eût repris les entraves et les obligations. Cependant son ton était toujours aft'ectueux. Il donnait des a\ds.

— Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande, disait-il à Junot ; car enfin tu

auras douze cents livres de rentes, c'est bien ; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien et te les fera attendre longtemps. Enfin, tu n'as rien, si ce n'est ton épaulette de lieutenant. Quant à Paulette, elle n'en a pas même autant. Ainsi donc, résumons : tu n'as rien, elle n'a rien, quel est le total ? rien ^. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent ; attendons. Nous aurons peut-être de meilleurs jours, mon ami. Oui, nous en aurons, quand je devrais les aller chercher dans une autre partie du monde.

Après un séjour en province, M. Permon revient à Paris avec sa famille ; il y meurt. — Mn>e Permon s'installe à Paris avec ses enfants ; ils retrouvent Bonaparte.

DÈS que mon frère avait été certain de notre retour définitif à Paris, il s'était occupé de chercher une maison seule dans laquelle nous pussions demeurer tous ensemble et où il aurait été facile de loger ma sœur lorsqu'elle viendrait à Paris. Tous ces projets de douce réunion venaient d'être cruellement déjoués. Hélas ! ils devaient l'être bien douloureusement encore !

Aussitôt quç notre nouvelle demeure fut prête,

1 J'ai transcrit cette conversation en entier et d'après Junot lui-même, parce que je trouve remarquable toute l'attitude de Bonaparte pendant cette soirée. Junot avait gardé le souvenir de tout, même de la partie du boulevard sur laquelle ils étaient lorsque Bonaparte lui dit ce mot bien remarquable à cause des événements postérieurs.

ma mère se hâta de quitter l'hôtel de TAutruche ^, pour échapper aux souvenirs pénibles qui sont inséparables de la prolongation de séjour dans un lieu où vient de se passer un événement malheureux.

La maison que nous allâmes habiter était située dans la Chaussée-d'Antin. C'était le petit hôtel ou plutôt la petite maison (on sait que toutes les maisons de cette partie de la Chaussée-d'Antin n'étaient pas autre chose avant la révolution) de M. de Vamachan, ancien fermier général. Elle était commode et son peu d'étendue n'était qu'un agrément de plus dans un moment où tout le monde cherchait à s'effacer en dissimulant ses moyens de fortune.

Nous apprîmes avec étonnement ce qui venait d'arriver d'heureux à Bonaparte, ou plutôt ce qu'il avait contraint le sort de lui accorder. Ma mère, absorbée dans son chagrin, n'eut pas de pensée à donner à ce que la conduite du jeune général pouvait offrir de singulier, comparée à ses propres paroles. Elle le revit même sans avoir la volonté de le lui rappeler. Un grand changement au reste s'était opéré dans Bonaparte et le changement relatif au soin de sa personne ne fut pas le moins remarquable. Une des choses que ma mère avait le plus en aversion était l'odeur des bottes mouillées et crottées lorsqu'elles sont échauffées par le feu. C'était pour elle d'un effet tellement nauséabond que bien souvent elle quittait la chambre pour n'y revenir que lorsque la botte était parfaitement sèche. Mais alors il s'ensuivait un autre malheur (car il était dit que ma pauvre mère serait prise par tous les sens dans sa contrariété), c'était le

» Cette maison s'appelait avant hôtel d'Autriche. Le changement est heureiix.

bruit du craquement produit par la semelle séchée, ce que je conçois d'autant plus aisément que c'est une de mes antipathies. Or, dans ces temps d'infortunes, où c'était une chose de luxe que de prendre un fiacre, on pense bien que ceux qui n'avaient qu'avec grand'peine de quoi dîner ne se donnaient pas la jouissance d'éclabousser les autres et qu'ils conservaient assez de philosophie pour se crotter les pieds. Ma mère convenait de la justesse de la -remarque, mais n'en mettait pas moins son mouchoir parfumé sous son nez pendant une demi-heure, lorsque Bonaparte établissait ses petites jambes sur les chenets. Il s'en était enfin aperçu, et comme à cette époque il craignait fortement de déplaire à ma mère, il avait mis notre femme de chambre dans ses intérêts pour qu'elle lui fît la toilette de ses jambes avant d'entrer. Ce détail, qui n'est certes rien par lui-même et n'offre aucun côté remarquable dans sa vulgarité, devient intéressant lorsqu'on se rappelle l'homme qu'il concerne.

Mais après le 13 vendémiaire il n'était plus question de bottes crottées. Bonaparte n'allait plus que dans un bel équipage, habitait une maison fort convenable, rue des Capucines 1. Enfin il était devenu un personnage important, nécessaire, et tout cela sans antécédent, sans bruit, comme par un coup de baguette. Il venait tous les jours nous voir avec la même amitié, le même naturel. Quelquefois il nous amenait un de ses aides de camp, mais rarement. C'était Junot, Muiron. D'autres fois, c'était son oncle Fesch, homme de la société la

1 M. de Bourrienne se trompe. La maison qui fut longtemps le quartier général de la division, est à côté de la maison qu'il cite rue des Capucines. Le maréchal Mortier y a logé lorsqu'il commandait la division.

6o MÉMOIRES

plus douce et la plus égale. Mais, comme je l'ai dit, peu souvent. Nous étions bien éloignés, moi et Junot, de l'idée qu'un jour nous nous marierions ensemble. L'une des personnes qui venaient le plus souvent avec Bonaparte était un nommé Chauvet. Je ne me rappelle pas bien ce qu'il était, mais ce que je sais, c'est que Bonaparte l'aimait beaucoup et qu'il était d'une humeur douce et d'une conversation très ordinaire.

A cette époque, la famine régnait à Paris, plus encore que partout ailleurs. On souffrait réellement du manque de pain ; les autres denrées ellesmêmes commençaient à ne plus arriver à Paris ; cela tenait à un plan insurrectionnel. Quelle époque, grand Dieu, quel temps ! La misère était affreuse. Le discrédit des assignats augmentait en proportion du malheur. Les ouvriers, ne travaillant plus, mouraient dans leur grenier ou bien allaient se réunir aux bandes de voleurs, de chauffeurs qui commençaient à s'organiser dans les provinces ; dans Paris même on n'en était pas à l'abri.

Bonaparte nous fut alors d'un grand secours. Nous avions du pain blanc pour notre consommation, mais nos domestiques n'avaient que celui de la section et c'était une nourriture aussi malsaine que celle qu'ils auraient disputée à un pourceau dans son auge ; il était immangeable. Bonaparte nous envoyait tous les jours de beaux pains de munition dont il nous arrivait bien souvent de manger avec un grand plaisir. Je ne sais, à cette occasion, ce que veut dire M"^^ de Bourrienne, en parlant d'une histoire de pain arrivée chez elle. Ce que je puis affirmer, parce que Bonaparte voulut bien m'associer au bien qu'il faisait, c'est qu'à cette époque il sauva de la mort plus de cent

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 6i

familles. Il faisait faire à domicile des distributions de bois et de pain, ce que lui facilitait sa position. J'ai été chargée par lui de donner de ces bons de bois et de pain à plus de dix familles malheureuses qui mouraient de besoin. La plupart logeaient dans la rue Saint-Nicolas, tout près de notre maison. Cette rue n'était alors habitée que par le peuple le plus misérable et quiconque n'est pas monté dans un de ses greniers n'a pas d'idée de la véritable misère.

Un jour, Bonaparte, venant dîner chez ma mère, fut arrêté, en descendant de voiture, par une femme qui tenait le cadavre d'un enfant sur ses bras. C'était celui du plus jeune de ses six enfants. Son mari, couvreur de son état, s'était tué, six mois auparavant, en travaillant à la toiture des Tuileries. On lui devait près de deux mois de travail. Sa veuve ne pouvait pas être payée. Elle nourrissait. La misère, ensuite la faim avaient tari son lait. Son pauvre petit enfant venait d'expirer, il n'était pas encore froid. Elle voyait descendre de voiture, presque tous les jours, un homme avec un habit chargé d'or ; elle venait lui demander du pain « pour que ses autres enfants n'eussent pas le sort du plus jeune, disait-elle ; et si l'on ne me donne rien, je les prendrai tous les cinq, et puis nous irons tous nous jeter à l'eau. »

Ce n'était point un vain mot dans la bouche de cette malheureuse mère, car alors les suicides se succédaient chaque jour ; enfin, on n'entendait parler que de morts tragiques. Quoi qu'il en soit, ce jour-là Bonaparte entra chez ma mère avec une expression de tristesse qu'il conserva pendant tout le dîner. Il avait, pour le plus pressé, donné quelques assignats à cette malheureuse femme. Après qu'on fut sorti de table, il dit à ma mère

qu'il la priait de faire prendre des informations sur elle. Je m'en chargeai. Tout était vrai et, de plus, cette pauvre mère était une honnête et vertueuse femme. Bonaparte la fit payer d'abord de ce qui était dû à son mari, puis on lui donna une petite pension. Cette femme s'appelait Marianne Huvé. Elle a demeuré longtemps près de notre maison. Elle avait quatre filles, qu'elle a élevées en bonne mère. Deux d'entre elles venaient souvent travailler en journée dans notre Hngerie ; elles avaient la plus profonde reconnaissance pour le général, comme eUes l'appelaient. Si je me suis autant arrêtée sur cette histoire, peu importante en eUe-même, c'est pour montrer ce fait en regard avec ce que raconte M™^ de Bourrienne relativement à un dîner fait chez elle avec Bonaparte et son frère Louis. J'ai bien peur que le ressentiment n'ait taillé le crayon de M.^^ de Bourrienne. C'est un écueil qu'il faut éviter.

Ce n'est pas à présent que je ferai le portrait de Bonaparte ; plus tard, je parlerai de lui comme je l'ai vu. Alors il n'était pour personne un être prestigieux ; il est donc dans mon souvenir pur de toute prévention et de toute influence. Au reste, il y avait en lui deux hommes fort distincts pour moi et j'espère que je parviendrai à faire comprendre et partager ma manière de voir. Mais à présent marchons toujours.

Nous fûmes quelque temps à nous bien établir. Ma mère prenait patience, lorsqu'elle était dans un hôtel garni et comme passagère dans une ville ; mais dès qu'il était question d'un établissement durable, elle devenait la plus difficile des femmes. EUe avait fait un plan d'ameublement, moitié asiatique, moitié français, qui était la plus charmante des inventions. Elle avait déjà écrit à Livoume pour les tapis.

Malgré ma jeunesse, mon frère me parla d'une chose qu'il fallait enfin aborder. C'était notre position ; elle était effrayante. Les scellés étaient levés ; l'inventaire des papiers fait, on n'avait rien trouvé. Mon père n'avait rien laissé ! « Rien laissé ! dis- je à mon frère, et l'argent porté en Angleterre ? — Il n'existe aucun papier, aucune trace, rien. Mon père, en venant de Bordeaux, a toujours payé ; il avait de l'argent pour le peu de dépenses qui se faisaient. Arrivé à Paris, il n'a pas dit une parole à Brunetière. Ma mère, comme tu le sais, ne parlait jamais d'affaires d'intérêt avec lui. Quant à moi, s'il ne m'en a pas parlé en Angleterre, ce n'était pas pour m'en parler ici. » Ma mère fut ma première pensée.

— Mon Dieu, dis- je à Albert, elle ne vivra pas ; cet état de privation la tuera !

Nous décidâmes alors, mon frère et moi, de cacher à ma mère, du moins pour quelque temps, le malheur affreux qui bouleversait son existence. Nous avions encore quelque chose sur le Grand-Livre, de l'argent comptant. Mon frère en avait à lui appartenant, que mon père lui avait donné pour qu'il le fît valoir. A cette époque tout le monde tentait ce moyen de gagner de l'argent.

— Bonaparte nous aime, me dit mon frère ; il me fera avoir une place. Tout ce que je gagnerai sera pour ma mère et pour toi ; mais à présent cachons à ma mère ce qui est arrivé ; elle n'a pas besoin de nouvelles peines.

J'ai déjà dit que je n'ai eu ni enfance ni adolescence. Maintenant va s'ouvrir pour moi une nouvelle vie, étonnante d'occupations, bien éloignées de celles qui auraient dû égayer ma jeunesse. On ne peut se faire une idée exacte de mon existence

depuis la mort de mon père jusqu'au jour de mon mariage.

Élevée fort durement en Corse, ignorant jusqu'à l'existence des objets de luxe qui. faisaient alors partie de la tolette d'une femme, ma mère avait été dans une sorte d'enivrement lors de son arrivée en France. Mon père, qui était éperdument amoureux d'elle, éprouvait ce charme si doux qu'on trouve à entourer la femme que l'on aime de tout ce qui peut flatter ses goûts. Il jouissait autant qu'elle de ses surprises et se plaisait à les multiplier. Elle avait donc vécu dans un continuel enchantement, d'autant plus que mon père lui épargnait tout l'ennui de la surveillance d'une maison. C'était lui qui se mêlait de tout ; il ne lui demandait que de s'amuser. Lorsqu'elle arriva en France, son ignorance de la langue et des usages la rendait inhabile à tout ce qu'elle aurait dû faire comme maîtresse de maison. Plus tard, ce fut un pli pris.

Lorsque les affaires s'embrouillèrent et que mon père voulut mettre sa fortune à l'abri, il en parla à ma mère comme d'une chose de confiance. Ma mère reçut sa confidence de même, mais n'y comprit rien ; seulement à V mort de mon père, elle paraissait certaine que, la dot de ma sœur payée, il nous restait une fortune honorable ; mais comme elle n'avait apporté aucune dot, elle ne se comptait pas dans la répartition.

— Mes enfants, nous disait-elle, votre père m'a épousée sans rien ; je lui dois tout. Ainsi tout est à vous. Seulement, ajoutait-elle avec son charmant sourire et en nous tendant les bras, vous me donnerez une place à votre feu.

Ce ne fut pas chose facile que son étabhssement..

Il y avait des marchands qui étaient déserteurs ; ils ne se trouvaient plus et ma mère ne se serait pas crue bien et diiment logée, si elle n'avait pas eu une foule d'accessoires inconnus aujourd'hui malgré le catalogue de brimborions qu'on est convenu d'appeler des raretés. Transportée en France à la fin du règne de Louis XV, ma mère avait reçu une nouvelle existence au sein d'une foule de délices qui, pour elle, étaient devenus les besoins d'une seconde nature. Jamais les Français n'avaient été plus créateurs qu'à cette époque ; jamais les sensualités de tous genres ne s'étaient autant multipHées pour entourer une femme de leur élégance recherchée. Nous croyons avoir gagné en ce. genre et nous n'y entendons rien. Une femme, qui avait quarante mille livres de rentes il y a cinquante ans, vivait mieux qu'une femme de notre époque qui en dépense deux cents. Tout ce qu'elle avait alors autour d'elle ne se peut nombrer. C'était une profusion de niaiseries inutiles dont non seulement nous manquons, mais dont l'usage est lui-même perdu et qui n'ont pas été remplacées. Le service d'une femme comme il faut n'était jamais composé de moins de deux femmes de chambre et, presque toujours, d'un valet de chambre '^mêlant du service intérieur. Une salle de bain était de rigueur, car une femme élégante ne passait pas deux jours sans se baigner. Et puis des parfums en abondance, les batistes, les toiles les plus fines, les dentelles les plus précieuses, pour chaque saison, étaient sur la toilette, dans les sultans, les corbeilles ambrées, garnies de peaux d'Espagne, qui recevaient les objets nécessaires, en premier ressort, à la toilette d'une femme riche. Cette recherche s'étendait à tout. L'ameublement était aussi une partie fort soignée de ce I. 3

qui regardait les dépenses d'une femme. C'étaient des appartements bien frais, bien parfumés de fleurs pendant l'été, et bien chauds, bien clos pendant l'hiver. Dès que le froid arrivait, on mettait des tapis d'Aubusson, épais de plusieurs pouces. Une femme, en rentrant le soir dans sa chambre à coucher, la trouvait échauffée par un grand feu fait dans une vaste cheminée ; de longues draperies tombaient devant les doubles fenêtres, et le lit, entouré de rideaux amples et épais, était un asile où elle pouvait prolonger sa nuit sans que le jour vînt interrompre son sommeil.

Il en était de même des choses servant à la vie ordinaire. L'argenterie, les porcelaines, le linge, tout cela était bien autrement commode et fait pour l'usage de gens qui s'y entendaient. Les formes étaient moins gracieuses à l'œil, sans doute ; mais quelle différence ! Au surplus, mon avis se confirme chaque jour ; car tout ce qui est du siècle dernier reprend faveur, au point d'expulser, je l'espère, bientôt toutes ces modes grecques et romaines, qui allaient très bien à des gens qui habitaient le beau ciel de la Messénie et de Rome, mais qui ne sont pas en harmonie avec notre ciel gris et notre vent de bise, auquel il plaît de souffler neuf mois de l'année. Une pièce de mousseUne, pendue à un mauvais bâton revêtu de papier doré, ne vaut rien, si ce n'est pour donner l'illusion qu'on est derrière des rideaux. Il en est de même de ces tapis de moquette, de ces murs épais de six pouces, qui ne préservent ni de la chaleur en été, ni du froid en hiver. Toutes les autres parties de la toilette et de l'ameublement sont comprises par moi dans le même anathème et l'ont toujours été. Espérons que toutes celles qui servent à la vie de l'homme seront également

changées et reviendront à des formes que le bon goût aura rectifiées dans ce qu'elles ont de mal. On est sur la voie ; il ne s'agit que de continuer.

On a prétendu qu'on avait tout simplifié, qu'on avait mis chaque chose plus à la portée de toutes les fortunes. Cela est vrai, dans un sens ; c'està-dire que notre épicier aura des rideaux de mousseline et des bâtons dorés à ses fenêtres et que sa femme aura un manteau de soie comme le nôtre, parce que cette soie est devenue si mince et à si bon marché qu'elle est à la portée de tout le monde, mais elle ne tient chaud à personne. Il en est de même de toutes les étoffes. Il ne faut pas s'y tromper. N'allez pas dire : « Tant mieux ! voilà l'égalité ! » Pas du tout. L'égalité n'est pas plus là qu'elle n'est en Amérique, qu'elle n'est nulle part, puisqu'elle ne peut pas exister. Il s'ensuit que vous aurez de mauvais taffetas, de mauvais satin, de mauvais velours, et voilà tout.

« Mais voyez comme tout est confortable ! » disent les gens qui donnent raison à la dernière chaise que leur fait leur ébéniste, comme à la dernière des treize ou quinze constitutions qui nous ont été données depuis trente ans, et ils croient avoir tout dit avec ce grand mot qu'ils ne comprennent quelquefois pas. J'ai été longtemps aussi à le comprendre. Enfin je me le suis fait littéralement expliquer. Cela veut dire convenablement bon. Eh bien, de tous les objets auxquels on applique ce mot, un bien petit nombre le justifie. Tout ce qui le mérite aujourd'hui est copié des modes du temps de Louis XV ; car c'était là, alors, le vrai règne des sensualités exquises. Sous Louis XVI, la reine allait à âne et portait des petites robes de percale ; cela allait mal. L'expérience lui a fait

voir qu'une reine ne doit pas aller à âne ; donc ce n'était pas une mode à suivre. Le trône de la mode a donc rencontré l'autre trône dans son choc. Le peuple français, en devenant un peuple de frères, n'avait plus les mains propres ; je ne sais pas pourquoi. Il n'aimait plus les bonnes choses. Les vastes bergères bien moelleuses, les tapis épais, les larges et longues draperies, les coussins d'édredon, toutes les recherches de l'art culinaire, que nous entendions seuls en Europe, tout cela n'était bon qu'à nous faire mettre en prison; et, pour peu qu'on habitât un bel hôtel situé dans le fond d'une cour, pour n'avoir pas l'odieux fracas et l'odeur de la rue, on avait le cou coupé. Cette façon de reconnaître les bonnes manières en avait un peu dégoûté. On s'en était donc éloigné et, pendant quelque temps, elles furent abandonnées. Mais on fait actuellement justice du mauvais goût et chaque jour voit mettre dans le garde-meuble un de ces fauteuils grecs qui vous cassent les bras et ces canapés qui sentent l'écurie parce quUls sont pleins de foin.

Je grogne parce que je deviens vieille. Si je vois qu'on fait ce que je veux, je ne dirai plus rien et peut-être même ferai- je comme ces gens qui donnent raison à la dernière chose venue. J'applaudirai à tout, même à notre nouveau gouvernement. Il faudrait cependant, pour cela, avoir une grande vocation à trouver tout bien. Je n'en suis pas encore là.

Brouille entre Bonaparte et M^e Permon.

Le deuil de ma mère était profond. Les convenances exigeaient une entière solitude, qui prenait chaque jour plus fortement sur sa santé habituellement délicate. M. Duchannois lui dit un jour que, dans les circonstances où elle se trouvait, les convenances pouvaient exiger qu'elle n'allât pas dans le monde, mais qu'il fallait qu'elle prît de la distraction. En conséquence, il lui ordonna de louer une loge à quelque spectacle et d'y aller dans le plus profond incognito, d'écouter là de bonne musique dans le coin de sa loge, entourée d'amis, de soins, et l'âme dans une douce léthargie qui, pendant quelques heures au moins, lui ferait oublier tous ses chagrins. Ma mère prit une loge à Feydeau. Elle allait y passer une ou deux heures tous les soirs. Bonaparte ne manquait jamais d'y venir. Il n'aimait pas la musique française et, pour dire la vérité, les voix de M°^^ Scio et de Gaveaux- Bouche 1 n'étaient pas faites pour lui en donner le goût.

A cette époque Bonaparte eut avec ma mère une conférence bien étrange, et si étrange même que, moi-même, je ne puis aujourd'hui m'empêcher de sourire en la repassant dans ma mémoire.

Un jour Bonaparte dit à ma mère qu'il voulait faire un mariage qui unît les deux familles.

— C'est, ajouta-t-il, celui de Paulette et de Permon. Permon a quelque fortune (on ne savait pas encore que nous n'avions rien trouvé à la mort de

1 II avait la bouche très grande et on le nommait ainsi pour le distinguer de Gavaudan.

mon père). Ma sœur n'a rien, mais je suis en position de beaucoup obtenir pour les miens, et je puis faire avoir une bonne place à son mari. Cette alliance me rendrait heureux. Vous savez combien ma sœur est jolie ! Ma mère est votre amie. Allons ! dites oui et ce sera une affaire arrangée.

Ma mère ne dit ni oui ni non et répondit que mon frère était parfaitement le maître de sa destinée, qu'elle ne l'influencerait en rien et que tout dépendait de lui.

Bonaparte avoua que Permon était un jeune homme si remarquable que, bien qu'il n'eût que vingt-cinq ans, il avait la maturité et l'habileté qui le rendraient propre aux emplois. Jusque-là, ce que disait le général Bonaparte était naturel et convenable. Il s'agissait du mariage d'une jeune fille de seize ans avec un jeune homme de vingtcinq. On croyait à ce jeune homme dix mille livres de rentes. Il était d'un extérieur agréable, il peignait comme Vernet dont il était élève, jouait de la harpe beaucoup mieux que Kromphultz son maître ; parlait l'anglais, l'italien, le grec moderne comme le français, faisait des vers comme un ange ; avait une facilité de travail, une habileté de conduite des affaires qui l'avait fait distinguer de tous ceux qui s'étaient trouvés en relation avec lui à l'armée du Midi. Tel était l'homme que Bonaparte demandait pour sa sœur, ravissante personne, il est vrai, bonne enfant, mais là s'arrêtait réloge. On pouvait ajouter à tout ce que je viens de dire de mon frère qu'il était le meilleur des fils et homme remarquable dans ses devoirs de membre de la société et dans tous ceux d'ami, de frère et de simple parent. Peut-être m'accusera-t-on de laisser couler ma plume d'après mon cœur et de l'écouter un peu trop. Non, je suis loin du charme et de la

prévention. Je parle de M. de Permon selon la plus stricte et la plus scrupuleuse vérité. Il reste encore beaucoup de ses amis, de ses parents, de ses parents surtout pour lesquels il fut une seconde providence. Qu'ils parlent comme moi, qu'ils répondent à l'appel de ceux qui ne l'ont pas connu et qui veulent savoir si l'éloge que j'en fais est vrai, et qu'ils le fassent sans être arrêtés p^r cette sotte et ridicule vanité qui empêche souvent de dire : « Voilà un homme à qui je dois tout. »

Tel était donc mon frère, lorsque Bonaparte parla à ma mère du projet de l'unir à M^^^ Pauline Bonaparte, appelée dans la famille et par tous ses amis la jolie Paulette. Il ajouta à cette demande le projet de doubler l'alHance et de me marier avec Louis ou avec Jérôme.

— Jérôme est plus jeune que Laurette, dit ma mère en riant. En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand-prêtre aujourd'hui ; vous mariez tout le monde, même les enfants.

Bonaparte riait aussi, mais d'un air embarrassé. Il convint que le matin, en se levant, il avait soufflé sur lui un vent de mariage et, pour le prouver, il ajouta, en baisant la main de ma mère, qu'il avait décidé à lui demander de commencer l'union des deux familles par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances de deuil le permettraient.

Ma mère m'a si souvent raconté cette scène singuUère que je la connais comme si j'en eusse été l'actrice principale. EUe regarda Bonaparte pendant quelques secondes, avec un étonnement qui tenait de la stupéfaction ; puis elle se mit à rire avec un tel abandon que nous l'entendions de la pièce voisine, où nous étions trois ou quatre.

Bonaparte fut d'abord très choqué de cette

manière de recevoir une proposition qui lui paraissait toute naturelle. Ma mère, qui s'en aperçut, se hâta de s'expliquer et de lui dire que c'était elle qui, au contraire, jouait là dedans, du moins à ses yeux, un rôle parfaitement ridicule.

— Mon cher Napoléon, lui dit-elle, lorsqu'elle eut cessé de rire, parlons sérieusement. Vous croyez connaître mon âge ? Eh bien ! vous ne le connaissez pas. Je ne vous le dirai pas, parce que c'est ma petite faiblesse. Je vous dirai seulement que je serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph. Laissons cette plaisanterie ; elle m'afflige venant de vous.

Bonaparte lui dit et lui répéta que c'était très sérieux d'après sa manière de voir ; que l'âge de la femme qu'il épouserait lui était indifférent, si, comme elle, elle ne paraissait pas avoir trente ans ; qu'il avait réfléchi mûrement à ce qu'il venait de lui dire. Et il ajouta ces mots bien remarquables :

— Je veux me marier. On veut me donner une femme charmante, bonne, agréable, et qui tient au faubourg Saint-Germain. Mes amis de Paris veulent ce mariage. Mes anciens amis m'en éloignent. Moi, je veux me marier, et ce que je vous propose me convient sous beaucoup de rapports. Réfléchissez.

Ma mère rompit la conversation en lui disant, en riant, que ses réflexions étaient toutes faites ; qu'au surplus, pour ce qui regardait mon frère, eUe lui en parlerait et rendrait sa réponse le mardi suivant (nous étions au samedi). Elle lui donna la main, lui répéta toujours en riant que, bien qu'elle eût des prétentions, elles n'allaient pas jusqu'à conquérir un cœur de vingt-six ans et qu'eUe espérait que leur bonne amitié ne serait pas troublée par cette petite affaire.

— Mais réfléchissez au moins ! disait Bonaparte.

— Eh bien ! je réfléchirai, répondait ma mère en riant de plus beUe.

On pense bien que j'étais trop jeune pour que l'on me fît part de cette conversation à l'époque où elle eut lieu. Ce ne fut que lors de mon mariage que ma mère me la raconta telle que je viens de la rapporter. Mon frère avait tenu note de cette singuHère aventure, qui avait en effet une couleur étrange, Bonaparte n'eût-il jamais été ce qu'il est devenu.

Lorsque Junot l'entendit, il nous dit que cela lui paraissait plus naturel qu'à nous. Bonaparte, à l'époque du 13 vendémiaire, était parvenu à se faire attacher à quelque comité de la guerre. Je ne sais ce que c'était, mais ce n'était pas grand'chose. Ses projets, ses plans avaient tous un but, tous une direction qui tendaient vers l'Orient. Le nom de Comnène pouvait avoir un grand intérêt pour une imagination éminemment créatrice. Le nom de Calomeros, uni au nom de Comnène, pouvait lui être d'une grande utilité. « Le grand secret de tous ces mariages, pensait Junot, était dans cette idée. » Je le crois aussi.

Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut savoir qu'un cousin de ma mère, nommé Dimo Stephanopoli, était arrivé de Corse depuis peu de temps, demandant aide et secours à sa cousine pour obtenir du service et de l'avancement. Je ne lui en veux pas, mais il me reporte à une époque dont je ne puis avoir qu'un amer souvenir, puisqu'elle me rappelle involontairement une scène désagréable, qui brouilla pour toujours Bonaparte avec ma mère, ce dont je ne puis m'empêcher de gémir, lorsque les conséquences de ce fait si simple en lui-même se présentent à ma mémoire.

Ce fut, comme je l'ai dit, un samedi que Bonaparte eut avec ma mère la conversation que je viens de rapporter. Le mercredi précédent, jour que ma mère avait choisi pour réunir quelques personnes à dîner, elle avait parlé au général Bonaparte en faveur de son cousin Stephanopoli, pour qu'il le fît entrer dans la garde de la Convention. Il était remarquablement beau ; il avait une taille de cinq pieds neuf pouces, une tête peut-être trop petite pour cette haute stature, mais de joHs traits. Enfin, il n'était certes pas de régiment ou de garde qui ne fût heureux de faire une telle acquisition. Bonaparte en convint, lorsque ma mère le lui fit remarquer en le lui présentant ; il promit une réponse prompte et surtout favorable.

Le vendredi, ma mère demanda au général s'il avait pensé à sa recommandation.

— Vous ne pouvez pas en douter, répondit Bonaparte. J'ai la promesse du ministre de la guerre : il ne faut qu'une démarche que je me propose de faire demain et je vous apporterai le brevet à vous-même.

Le lendemain fut le malheureux samedi. Ma mère lui demanda encore ce qu'était devenu son brevet. « Car, dit-elle, je le regarde comme mien. » Il répondit sous l'influence de ce qui venait de se passer et, quoiqu'il n'y eût pas d'aigreur dans ses paroles, il ne parut pas être aussi bien disposé que la veille.

— Napoléon, dit en riant ma mère, il y a deux hommes en vous dans ce moment. Soyez, je vous prie, toujours celui que j'aime et que j'estime, et surtout ne vous laissez pas envahir par l'autre.

Bonaparte était à table en ce moment à côté de ma mère. Il fronça le sourcil et repoussa vivement son assiette :

— Pourquoi vous fâcher ? lui dit doucement ma mère.

— Vous vous trompez sur la véritable cause de ma colère, répondit Bonaparte. Je suis fâché contre moi. C'est aujourd'hui quintidi, et il n'y a rien de fait. Mais demain comptez sur moi.

Par déUcatesse, ma mère n'avait pas insisté ce jour-là, quoiqu'elle en eût bonne envie.

Le soir même, elle parla à mon frère de la conversation du matin. Mon frère répondit sur le champ : « Non, » Des raisons étrangères à ces Mémoires l'empêchèrent d'accepter. Quoi qu'il en soit, il y a peu de temps que, racontant cette histoire à une personne, qui cependant n'est pas sotte, elle me dit avec une expression d'étonnement :

— Comment ! votre frère a refusé la princesse Pauline ?

— Eh ! oui, sans doute ! Faites donc la part des années, des positions respectives, des changements fabuleux, et ce qui vous paraît si extraordinaire deviendra tout de suite naturel.

Le lundi, le général Bonaparte vint voir ma mère dans la matinée. Il était à cheval et était entouré d'un nombreux état-major. Il paraissait assez gai et dit à ma mère une foule de choses aimables et même gracieuses. Le matin même, Dimo StephanopoU avait écrit à sa cousine une longue et ridicule lettre (je lui en demande pardon) dans laquelle il se plaignait avec amertume du retard qu'éprouvait sa nomination, retard dont il semblait accuser ma mère. Au moment où le général Bonaparte lui baisait la main en lui en vantant la petitesse et la blancheur, elle l'arrache des siennes avec violence et lui demande si enfin le brevet est expédié.

Le général répondit qu'il ne l'était pas, mais qu'il avait promesse pour le lendemain.

C'était un mot malheureux ; ma mère s'en serait moins fâchée, s'il n'avait pas été prononcé dix fois depuis le commencement de l'affaire.

— Qu'est-ce à dire ? reprit-elle en fronçant ses deux petits sourcils et regardant Bonaparte avec des yeux animés, des joues colorées et les deux narines ouvertes. Qu'est-ce à dire ? Est-ce une gageure, une mystification ? L'une doit être gagnée ;> l'autre est trop longue. Est-ce mauvaise volonté ? Mais alors il était bien plus simple de me refuser dès le premier jour. J'aurais encore bien trouvé des amis qui m'auraient servie.

— Il n'y a rien de tout ce que vous venez de dire, madame Permon, répondit Bonaparte, mais il y a des occupations graves qui ont pris tous mes moments.

— AUons donc, tous vos moments ! Ne me dites pas des absurdités pareilles. Quelles sont-elles, ces graves occupations qui vous empêchent de tenir votre parole ? Est-ce la coutume que vous avez adoptée aujourd'hui dans votre nouveau code mihtaire ?

Bonaparte devint pourpre, ce qui ne lui était pas habituel.

— Ceci devient bien fort, madame Permon.

— Cela ne l'est pas encore assez. Il faut vous réveiller, par une secousse, du rêve où vous plongent les grandeurs de votre république.

La conversation, qui d'abord avait été générale, était suspendue et alors le plus profond silence régnait autour des deux interlocuteurs. Chacun était gêné. Chauvet, qui, par son amitié pour les deux personnes, pouvait plus que tout autre ramener la paix, voulut le tenter et dit un ou deux mots à ma mère ; mais elle était tellement montée qu'aucun son de voix ne parvenait à elle. « Elle se

trouvait offensée, disait-elle. Vingt fois le général Bonaparte lui avait donné sa parole (ce qui était vrai) que le brevet avait été accordé et qu'une légère formalité qui dépendait de lui causait seule le retard. Elle lui avait expliqué combien il était important, pour des raisons de famille, que Dimo Stephanopoli eût son brevet. Le général Bonaparte savait tout cela ; et de jour en jour, de parole en parole, le temps s'était écoulé sans que rien eût été fait. »

— Qu'eût fait de plus un ennemi ? poursuivit ma mère, s'animant à mesure qu'elle parlait. Il paralysait ainsi toutes les démarches que j'aurais pu faire. Je croyais en lui, enfin.

— Vous êtes trop animée pour ne pas être injuste en ce moment, madame Permon, dit le général Bonaparte en prenant son chapeau pour sortir ; demain, j'espère vous trouver plus calme et par conséquent plus juste.

Bonaparte s'approcha de ma mère et lui prit la main pour la lui baiser ; mais ma mère était tellement irritée qu'elle la retira avec violence. Dans le mouvement qu'elle fit, elle lui attrapa même l'œil au point de lui faire mal.

— Vous ne pouvez réparer ce qui s'est passé, lui dit-elle avec hauteur ; ce qui est fait est fait ; les mots ne sont rien pour moi, les actions sont tout. Ma va bène. Ramentatevi che, se non sono Corsa, sono nata in Corsica.

— Questa rimenhranza sara sempre per me cosa gradevole, signora Panoria. Mai non tenero di lei. Dunque la mano e pace.

Il s'avança et dit assez bas à ma mère, en essayant de lui prendre la main :

— Ces jeunes gens-là se moquent de nous. Nous avons l'air de deux enfants.

Ma mère retira sa main et croisa ses deux bras avec un sourire dédaigneux. Bonaparte la regarda un moment, comme pour lui demander un changement qu'il était évident qu'il souhaitait. Lorsqu'il vit qu'elle demeurait impassible, il fit un geste d'impatience plutôt qu'un salut, et sortit rapidement.

— Au nom de Dieu, dit Chauvet, ne vous séparez pas ainsi ! Laissez-moi le rappeler, madame de Permon ! je vous en conjure ! Vous lui avez fait de la peine. Vous avez eu tort de lui parler ainsi devant ses aides de camp. Tenez, voyez comme il descend doucement ; il attend, j'en suis sûr, que je le rappelle.

Ma mère était essentiellement bonne et avait surtout un avantage rare dans une femme : c'était de convenir de ses torts. Mais, soit que dans le moment son amour-propre fût trop vivement blessé, soit qu'en effet elle ne crût pas avoir tort dans cette aÔaire, elle ne voulut jamais que Chauvet rappelât Bonaparte.

— Voyez quel entêtement il met de son côté ! disait ma mère. Il a tort ! eh bien rien ne lui ferait faire un pas rétrograde ! Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui le fasse, ce pas ?

Un domestique étant venu demander M. Chauvet de la part du général :

— AUez, mon cher Chauvet ! lui dit ma mère en lui tendant la main ; aUez ! ne me condamnez pas, je n'ai pas tort.

Mon frère était absent, lors de cette malheureuse scène. S'il y eût été, je suis sûre qu'elle n'aurait pas eu lieu ou qu'elle aurait tourné tout autrement. Lorsque je la lui racontai, le soir même, par ordre de ma mère (car d'en parler l'animait encore trop), il en fut au désespoir. Quant à ma mère, elle en eut beaucoup de regrets. Elle aimait Bonaparte,

comme on aime un enfant qu'on a élevé. Par la suite, la rancune de Bonaparte provoqua chez ma mère un sentiment d'aigreur, qui prit une teinte non pas de haine, parce qu'elle n'en avait pour personne, mais d'éloignement très prononcé, surtout vers le 18 fructidor, qui frappa un grand nombre de ses amis et que la voix publique attribuait à Bonaparte. Je ne sais si ce fut le même jour ou le lendemain que nous revîmes Fesch. Son caractère était bon, doux et surtout extrêmement conciliant ; il fut très fâché de cette querelle entre ma mère et son neveu et tenta de les raccommoder : mais il y avait deux sujets d'empêchement d'autant plus difficiles à détruire que l'un était seulement connu de ma mère et de Bonaparte et l'autre de lui seul. C'était peut-être le plus important des deux. Il s'agissait, comme l'avait prévu Chauvet, de ce qu'il avait pu souffrir en se voyant traiter, cornme un écoHer sortant de Brienne, devant des officiers dont il était peu connu. S'il n'y avait eu que Junot, Chauvet ou quelques autres, il aurait ri le premier d'une chose qui au contraire l'ulcéra profondément. L'autre sujet, qui avait aussi dans tout cela une part très active, était l'état d'aigreur et d'hostilité dans lequel était Bonaparte, depuis le samedi. Enfin, quoi qu'il en soit, la rupture fut entière. Nous fûmes plusieurs jours sans le voir ; puis il vint un jour où il savait que nous étions au spectacle ; enfin il ne vint plus du tout. Nous apprîmes un peu plus tard par son oncle et par Chauvet, qu'il allait épouser M™^ de Beauhamais et, bientôt après, qu'il était nommé au commandement en chef de l'armée d'Italie.

80 MÉMOÎTCES

L'armée d'Italie. — Triomphes de Bonaparte. — Enthousiasme de Paris. — Haine du Directoire.

L'armée d'Italie surprenait chaque jour par les prodiges qu'annonçaient ses bulletins. Le Directoire, qui n'aimait pas le général Bonaparte, aurait bien voulu dissimuler la gloire du jeune héros ; mais alors la patrie qu'il sauvait de l'invasion autrichienne, les soldats qu'il menait à la victoire, tout avait des milliers de voix pour la proclamer, et la ressource unique qui restait au ridicule gouvernement que notre sottise nous avait donné était de nuire dans l'ombre à celui qu'il aurait voulu détruire après l'avoir élevé.

Mon frère était alors en Italie. Il avait rejoint le quartier général et Bonaparte avait été parfait pour lui. Mon frère lui avait remis une lettre de recommandation de Joseph Bonaparte.

— Pourquoi donc cette lettre ? avait dit le général ; d'où vient de votre part une aussi grande méfiance de vous-même ? poursuivit-il en regardant plus sérieusement Albert.

Mon frère répondit que la légère altercation qu'il y avait eu entre ma mère et lui lui avait fait craindre que le général n'en eût peut-être gardé le souvenir.

— Vous vous trompez, dit Bonaparte ; cette scène a été aussitôt effacée de mon souvenir. Je crains même que M°^® Permon en ait plus de rancune que moi. Et cela doit être, ajouta-t-il en riant, ceux qui ont tort se fâchent toujours.

En cette occasion, le contraire arriva ; car c'est Bonaparte qui n'a jamais perdu le souvenir de

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 8i

cette malheureuse altercation. Plus de dix ans après il m'en parlait encore avec amertume. Quoi qu'il en soit, il fut très bien pour mon frère, l'accueillit à merveille, lui donna tout l'appui qu'il pouvait demander et lui fit avoir une fort bonne place.

Tandis que le général Bonaparte parcourait l'Italie de victoire en victoire, sa famiUe se réunissait à Paris et y formait une colonie. Joseph Bonaparte, après avoir été ambassadeur de la république française à Rome, était revenu à Paris, ramenant avec lui la sœur de sa femme, M^^^ Désirée Clary, qui alors était dans le deuil le plus profond de la mort tragique du malheureux et brave Duphot qui aVait été massacré à Rome presque sous ses yeux, au moment où elle allait l'épouser. La première douleur avait perdu un peu de sa violence, mais il en restait encore ^ssez pour exciter beaucoup de pitié. Heureusement qu'elle était jeune alors et fort agréable.

Lucien annonçait son arrivée. Il venait d'obtenir une place je ne sais où, en Allemagne, et il voulait passer par Paris pour voir sa famiUe qui s'y trouvait presque toute réunie dans ce moment. Lucien venait de faire à cette époque un coup de tête, dont le général en chef, qui dès lors se regardait comme le chef de la famille, était courroucé au dernier point. Lucien Bonaparte est un homme que, sans nul doute, beaucoup de gens ont bien connu, mais que peut-être peu ont bien jugé. Je l'ai vu longtemps et beaucoup. Je l'ai vu sans prestige, sans prévention ; ce sont deux écueils à éviter dans le jugement à porter d'un individu, quel qu'il soit.

Lucien Bonaparte a été doué par la nature d'ime profusion de talents, d'une richesse de

capacité immense. Son esprit est vaste, il ne recule devant aucun plan. Son imagination brillante, accessible à tout ce qui porte un caractère de grandeur et de création, lui a souvent donné l'apparence d'un homme peu susceptible d'être guidé par la raison dans une occasion importante. Mais cela n'est pas ; son cœur est bon, et quoique les passions l'aient souvent entraîné, quel est le reproche sérieux qu'elles lui aient fait encourir? Et quant à sa conduite avec l'empereur, elle est parfaitement belle et honorable.

En 1794 ou 1795, Lucien obtint une place de garde-magasin à Saint-Maximin, petit village de Provence. A cette époque, la folie était un peu à l'ordre du jour, même pour les plus sages. Il fallait sacrifier à cette manie du moment. Il le fallait sous peine sévère. Ce n'est pas que je veuille justifier Lucien de sa folie, en prétendant qu'il y était contraint. Je crois, au contraire, que ce qu'il a fait, il l'a fait tout à fait volontairement et je suis convaincue qu'il agissait, non seulement de son plein gré, mais même par goût, lorsqu'il prit le nom de Brutus, et changea aussi, tandis qu'il était en train, le nom de Saint-Maximin en celui de Marathon. Brutus à Marathon, cela n'allait guère ensemble ; mais les noms étaient bien ronflants, et c'était ce qu'il fallait.

Le village de Saint-Marathon-Maximin n'est pas une magnifique résidence. Lucien-Brutus le sentit bientôt et l'ennui l'aurait gagné, si l'amour ne l'eût consolé. Lucien-Brutus devint amoureux, mais amoureux fou, de M^^® Christine Boyer, dont le père était à la tête de la petite auberge de Saint- Marathon. Lucien était jeune alors, il avait à peine vingt-trois ans. Il aimait pour la première fois et il aimait un ange de bonté, de vertu et de

candeur. Christine ne se vit pas adorée par un jeune homme ardent, emporté, mettant en œuvre auprès de sa simpHcité villageoise toutes les ruses, les ressources que sa courte expérience du monde lui avait fait connaître et que son amour lui faisait employer habilement ; Christine ne se vit pas impunément en butte à une telle attaque. Elle aima comme elle était aimée ; mais jamais elle n'oublia son devoir et Lucien fut contraint de l'épouser pour être heureux. Mais il l'aimait trop lui-même pour s'apercevoir de tous les désagréments que cette alliance pouvait lui susciter dans sa propre famille. En effet, aussitôt que le général Bonaparte apprit ce mariage, il prononça comme un arrêt que jamais il ne connaîtrait la femme et ne reverrait le mari. Une place fut alors donnée en Allemagne à Lucien et le jeune ménage vint à Paris.

C'est à cette époque que je vis Lucien Bonaparte pour la première fois et que je connus Christine. Il y a des femmes dont il est facile de faire le portrait. On dit qu'elles ont de grands yeux, de beaux cheveux, un teint de lis et de roses, et puis c'est tout. Mais n'est-ce donc qu'au physique que l'on peut prendre une femme ? N'at-elle donc pas en elle des charmes divins à décrire ? des profusions de bonté, d'amour ? Et voilà ce qu'on trouvait dans le cœur de cette excellente Christine. Je l'ai connue et aussitôt je l'ai aimée. Plus tard, lorsque je l'ai vue entourée de cette auréole touchante de l'amour maternel, de nouveaux trésors de tendresse se laissaient découvrir en elle et contraignaient à l'aimer davantage. C'était une douce tâche à laquelle on se soumettait sans peine.

Ma mère avait une grande affection pour Lucien

et le reçut comme l'aurait reçu sa mère. Christine fut aussi accueillie par elle avec une égale bonté. Joseph ^, qui revenait alors à Paris et qu'au fait chaque cadet considérait comme le chef de la famille depuis la mort du père, Joseph ouvrit les bras au jeune ménage et ils furent heureux. A quelques jours de là, ils partirent pour l'Allemagne.

Pendant le peu de temps que Lucien Bonaparte et sa femme passèrent à Paris, ils firent une course à Versailles et ne laissèrent aucun repos à ma mère qu'elle n'eût consenti à ce que je fusse aussi de la partie. Ne connaissant pas Versailles, je joignis mes demandes %ux leurs et je partis.

C'est dans cette petite excursion que j'ai vu Versailles pour la première fois, et je ne puis rendre l'impression terrible (c'est le mot) que cette reine veuve et dépouillée produisit sur moi ! En voyant ces longues salles détendues et désertes, ces corridors obscurs, ces chambres encore toutes dorées, paraissant attendre un achèvement de pompe, ces immenses salons dans lesquels quelques voix étrangères et sohtaires font entendre des parcelles de sons brisés ; tout me paru\: si triste et si désolé que, toute jeune fille que j'étais, j'en ai conservé une si vive impression qu'en 1821, lorsque je fus m'établir à Versailles, je me rappelai l'impression produite sur moi par l'abandon triste et honteux de l'ancienne demeure de Louis XIV. Je demandai dans quel état était le château et, lorsque je sus qu'il était toujours le même que sous le Directoire, je ne me souciai pas d'entrer dans cette royale habitation délaissée volontairement par ses protecteurs naturels. J'aurais bien

1 Je ne suis pas bien certaine qu'à ce premier voyage de Lucien Bonaparte à Paris, Joseph fût déjà revenu de Rome. Comme la difiérence est courte, je ne puis bien le dire.

plus souffert en voyant son abandon en 1821 que je ne l'avais fait en 1796. Le jardin était mon seul but de promenade.

Lucien fut absent peu de temps. Je n'ai jamais su ce qu'il avait été faire dans cette course. Sa femme avait été avec lui, ainsi qu'un de ses cousins, nommé Boyer. A leur retour, ils se logèrent rue Verte, dans le faubourg Saint-Honoré. M.^^ Bacciochi (Marianne Bonaparte) logea aussi, à ce que je crois, rue Verte. M™^ Leclerc, qui alors arrivait de Milan, où elle s'était mariée, prit une maison rue de la Ville-l'Évêque. Louis et Jérôme, trop jeunes pour être seuls, étaient, le dernier au collège de Juilly, et l'autre avec son frère Joseph ^ Quant à celui-ci, il avait acheté une maison tout en haut de la rue du Rocher, presque dans la campagne, du moins alors. Depuis cette époque, on a tant bâti là, comme partout, que l'emplacement de la maison de Joseph est presque au centre d'un nouveau quartier.

Le temps dont je parle est encore plus loin de nous par la marche rapide des événements que par celle du temps. Alors une semaine nous offrait le spectacle d'un empire détruit, d'une armée vaincue, prisonnière. Nous étions accoutumés à de tels événements et nous ne nous contentions pas à moins. Cette époque est la plus glorieuse de la vie de Bonaparte. Il' le savait bien, lorsqu'il dictait à Saint-Hélène les plus belles pages des campagnes d'Itahe.

Bonaparte vint à Paris. Il serait bien difficile de donner même une légère idée de l'enthousiasme

1 Et chez sa belle-sœur, M'ns Bonaparte, rue Chantereine. Il logeait chez les deux alternativement. Dès cette époque, Joséphine pensait au mariage d'Hortense.

avec lequel il fut reçu. Le peuple français est bien léger, bien peu susceptible d'une longue suite dans ses affections ; mais il est accessible au sentiment de la gloire. Donnez-lui des victoires et il sera plus que content, il sera reconnaissant.

Il le fit bien voir, lorsque le général Bonaparte arriva à Paris, à l'époque dont je viens de parler. Ce fut un vrai triomphe, auquel il ne manquait que l'ovation ; mais il faillit lui coûter cher. Voici un fait qui peut servir à le prouver.

Le Directoire, comme tous les pouvoirs faibles et impuissants pour produire et pour diriger, bien qu'il s'appelât le Directoire exécutif, vit avec une jalousie, qui bientôt produisit la haine, ce sentiment d'amour et de reconnaissance que le peuple français témoignait à son jeune héros. Un seul mouvement semblait faire agir ces cinq hommes, dont pas un n'était capable de comprendre Bonaparte. L'incapacité, la corruption et une ambition effrénée, cachée sous des dehors répubhcains, voilà de quoi se composait le pouvoir qui nous régissait alors et qui ne voulait de gloire que celle de ses créatures immédiates. Bonaparte s'était émancipé depuis qu'il avait été envoyé en ItaUe, et ses lauriers et ceux de son armée étaient propriété personnelle, autant que chose le puisse être légalement.

Barras le laissait assez jouir de sa renommée ; Moulins ne se hasardait même pas à se rappeler qu'il eût jamais été général pour lutter de vanité avec lui. Roger-Ducos opinait à tout comme un bon homme qu'il était. Et Sieyès !... Sieyès, habituellement silencieux, comme on le sait, ne trouvait pas nécessaire de déUer sa langue, précisément pour anathématiser. De cette manière, ce que j'ai dit plus haut paraît assez contradictoire. Mais j'arrive à ma preuve.

Un homme parmi les cinq directeurs régla seul, dans cette circonstance, les sentiments des autres directeurs. Il avait non pas plus de talent, mais plus d'esprit que ses quatre collègues et une ambition sans bornes, tout en disant qu'il n'en avait aucune. Manière banale de parler, à laquelle aujourd'hui on n'attache aucune valeur. Cet homme était Gohier. A cette époque nous avions chaque jour le bulletin de cet intérieur directorial, parce que M. Brunetière, notre ami et mon tuteur, était également lié avec Gohier et le voyait journellement. Ma mère lui demandait quelquefois l'explication de son aversion pour le général Bonaparte, car elle était assez amusante à son^ égard. Elle voulait bien parler de lui comme elle l'entendait, mais elle ne voulait pas que les autres l'attaquassent, et les mauvais mots que M. Brunetière nous rapportait chaque jour et qu'il entendait contre le général Bonaparte mettaient ma mère en colère contre lui et contre le Directoire, que du reste elle détestait cordialement. Dès cette époque la haine de Gohier contre Bonaparte se manifestait dans toutes ses actions, dans toutes ses paroles. Il protégeait, à son préjudice, l'homme le plus incapable ; c'est-à-dire que, auprès de Gohier, une recommandation du général Bonaparte suffisait pour exclure de la nomination à une place, si elle dépendait de Gohier. Il y a eu certainement ime cause positive et première à cette haine, que le 18 brumaire est venu fortifier et rendre implacable. Quelle a été cette cause ? Je crois que, tout simplement, Gohier aurait trouvé très convenable au bonheur de la France, et surtout au sien, de parvenir, à l'aide de la Société du Manège, à éloigner les quatre fantômes de chefs du gouvernement qui étaient avec lui et se faire prési-

dent, non pas du Directoire, comme il l'était au i8 brumaire, mais président de la République française. L'œil d'aigle de Bonaparte l'avait deviné. Il avait prévenu Sieyès, très probablement, et l'admirable finesse de celui-ci déjouait les projets de Washington cadet. Gohier était im homme qui ne manquait pas de talent ; mais son talent, qui pouvait avoir quelque mérite devant un tribunal, devenait nul dans la position inconcevable où le sort l'avait fait parvenir. Car enfin, l'on peut dire aujourd'hui, en consultant la Hste des directeurs de cette époque, si vous en ôtez Camot, homme vertueux et d'un éminent talent, et Sieyès, qui, bien que sa carrière pohtique ne soit pas droite, avait du mérite, quels sont les chefs qui menaient notre pauvre navire ? Gohier sentait donc qu'il était supérieur au Directoire, comme il fut composé après fructidor ; et comme le sentiment de son infériorité ne se présente jamais à l'homme, il pensa qu'il pouvait se saisir des rênes que toutes les mains laissaient tomber et même traîner dans la fange. Il fut deviné, je le répète ; et voilà la cause de sa haine, vraiment violente, contre le général Bonaparte. On en sera convaincu plus tard, quand je rapporterai la conversation que M. Brunetière eut avec Gohier après le i8 brumaire.

Quoi qu'il en soit, quelle que fût la vanité de Bonaparte, elle dut être satisfaite, car toutes^ les classes se réunirent, comme je l'ai dit, pour l'accueiUir à son retour dans sa patrie. Le peuple criait : « Vive le général Bonaparte ! Vive le vainqueur de l'Itahe, le pacificateur de Campo- Formio ! » La bourgeoisie disait : « Que Dieu le conserve pour notre gloire et nous déhvrer du maximum et des directeurs ! d La haute classe.

qui était déhâillonnée et désembasiillée, courait avec enthousiasme au-devant du jeune homme qui en une année avait été de la bataille de Montenotte au traité de Léoben, et cela de victoire en victoire ! Il a pu faire des fautes, de grandes même, depuis lors, mais qu'à cette époque il était un colosse de gloire grande et pure !

Toutes les autorités lui donnèrent des fêtes magnifiques. Le Directoire se montra dans toute sa pompe burlesque, de manteaux, de chapeaux à plumes, qui rendaient la réunion du noble pcuvoir en cinq parties passablement ridicule. Mais d'ailleurs les fêtes étaient belles ; elles avaient surtout le charme attaché aux choses qu'on a crues perdues et qui reviennent à nous. L'argent circulait, et le résultat de tout cela était que tout le monde était content.

Mais l'une des plus belles fêtes. Tune des plus élégantes dans sa magnificence surtout, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des relations extérieures. Il a toujours entendu admirablement l'ordonnance des fêtes qu'il donnait. Quand on a de l'esprit, on le met à tout ce que l'on fait. Il habitait alors l'hôtel Galliffet, rue du Bac, et quoique les salons fussent trop petits pour l'affluence'de monde qui était ce soir-là chez lui la fête fut admirable. On y voyait tout ce que Paris renfermait alors d'élégant et de plus distingué. Ma mère voulut absolument y aller. Elle était un peu souffrante. Mais lorsqu'elle fut habillée, qu'elle eut mis un peu de rouge, eUe était ravissante et, ce soir-là même, je crois pouvoir affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle. Nous étions mises de même. Une robe de crêpe blanc, garnie avec deux larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même

bordé avec un bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée d'argent et, sur la tête, une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles. C'était la seule différence qu'il y eût dans nos parures ^.

Dans le cours de la soirée, ma mère parcourait les salons en donnant le bras, d'un côté, à M. de Caulaincourt le père, et, de l'autre, à moi, lorsque nous nous trouvâmes en face du général Bonaparte. Ma mère le salua et passait outre, lorsque le général avança quelques pas et vint lui parler. Ma mère fut, à mon avis, peut-être un peu trop sèche. L'humeur n'était pas encore dissipée, mais dans son excellent cœur il n'y avait pas de rancune. Chez le général, c'était le contraire. Quoi qu'il en soit, il parut regarder ma mère avec admiration. En effet, ce soir-là surtout, elle était vraiment ravissante. Le général Bonaparte parla bas pendant quelques secondes à l'ambassadeur turc, qu'il tenait sous le bras ; le Turc fit une exclamation et regarda ma mère avec de grands yeux, qu'il ne tenait qu'à lui de faire passer pour hébétés, puis lui fit une manière de révérence.

— Je lui ai dit que vous étiez d'origine grecque, dit Bonaparte à ma mère en la saluant pour lui dire adieu.

Puis, lui tendant la main, il lui serra amicalement la sienne et nous quitta après une courte conversation, qui cependant attira l'attention sur nous, quoiqu'elle n'eût duré que quelques minutes.

1 Ce même soir, lorsque le général Bonaparte entra dans le grand salon de l'hôtel des relations extérieiires.

La famille Bonaparte à Paris. — Bonaparte se prépare à l'expédition d'Egypte.

Notre société présentait après le 18 fructidor un aspect assez singulier. Parmi les émigrés, rentrés comme je l'ai dit plus haut, se trouvait une foule d'anciennes connaissances de ma mère, qui, remplies encore de craintes, et de craintes assez justes, étaient tout heureuses de trouver un salon dans lequel, pouvant parler avec assez de liberté, elles rencontraient plusieurs notabilités du jour, de vieux amis, de jeunes connaissances, tout cela marchant du même pied, parlant de la même voix, parce que la maîtresse de la maison tenait son sceptre d'une main ferme et n'entendait pas que des discussions dégénérassent en disputes. C'était une manière d'être méritoire, à cette époque où les gens s'enrouaient à force de crier, dès qu'il était question de politique.

Précédemment, on vous faisait passer votre mal de gorge en vous la coupant. On s'était pourtant lassé de ce remède par trop héroïque, comme on dit dans la médecine moderne. On commençait à pouvoir mettre du linge blanc sans se cacher de sa femme de chambre ; on n'était plus mandé au tribunal révolutionnaire parce qu'on avait cinquante mille livres de rente et, pour dire la vérité, c'est que personne ne les avait, du moins en apparence. Le Moniteur, il est vrai, n'était plus déshonoré quotidiennement par des listes sanglantes ; mais il y avait encore le Temple, la plaine de Grenelle et les déportations, qui étaient là pour ranimer les goûts émoussés de ceux qui se seraient

blasés sur les dangers à force d'en avoir couru et, quoique l'horizon se fût éclairci, on entendait encore souvent, comme à la fin des grands orages, de ces coups de tonnerre isolés qui suivent presque toujours la tempête.

Malgré tout cela, on redevenait gai. On était avide de plaisirs ; on allait dîner au cabaret, on allait danser dans des guinguettes, prendre des glaces dans un café, car il ne s'agit pas d'ennoblir les choses en leur donnant d'autres noms pour se faire illusion. Very, le bal de Richelieu, les bals de Tivoli et de Marbeuf, le pavillon de Hanovre et Frascati n'étaient au fond que ce que je viens de dire, ce qui n'empêchait pas la bonne compagnie d'y aller en foule et de s'y amuser.

Au milieu de cette vie vagabonde, de ces joies où l'on cherchait des distractions contre le souvenir de tant de douleurs passées et de tant de craintes pour l'avenir, il s'opérait une étrange fusion. Elle commença dans la maison de ma mère et, chose assez remarquable, c'est la famiUe Bonaparte qui, la première, s'est trouvée en présence de l'ancien régime.

Maintenant, pour mxettre les choses à leur place, je dois parler encore de Lucien Bonaparte, dont, comme on l'a vu, j'avais fait depuis peu la connaissance. La destinée de Lucien est peut-être plus bizarre que la destinée d'aucun des membres de sa famiUe, par la manière dont il l'a gouvernée. Presque jusqu'au i8 brumaire il resta dans une demi-teinte assez nuageuse, ainsi qu'on a pu en juger précédemment.

A l'époque dont je parle, c'est-à-dire en 1797, Lucien pouvait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans ; il était grand, mal fait, ayant des jambes et des bras comme des pattes de faucheux, une petite

tête ; ce qui, avec sa grande taille, l'aurait rendu dissemblable aux autres Bonaparte, si sa physionomie n'avait répondu de la confraternité par ce même type d'après lequel les huit enfants ont été, pour ainsi dire, frappés comme une médaille. Lucien avait la vue très basse, ce qui lui faisait cligner les yeux et baisser la tête. Ce défaut lui aurait ainsi donné un air peu agréable, si son sourire, toujours d'accord avec son regard, n'avait donné quelque chose de gracieux à sa physionomie. Ainsi, quoiqu'il fût plutôt laid qu'autrement, il plaisait généralement. Il a eu des succès fort remarquables près de femmes très remarquables elles-mêmes, et cela longtemps avant la puissance de son frère. Quant à son esprit et à son talent, Lucien en a toujours eu beaucoup et de nature diverse. Dans sa toute première jeunesse, lorsque Lucien Bonaparte rencontrait une question, si elle lui plaisait, il s'identifiait à elle et l'identifiait à lui. Il vivait, dès lors, dans un monde métaphysique tout autre que notre pauvre monde intellectuel. C'est ainsi qu'à dix-huit ans la lecture de son Plut arque le fit errer dans le Forum, sur le Pirée. Il était Grec avec Démosthènes, Romain avec Cicéron ; il épousait toutes les gloires antiques, mais il était ivre des nôtres. Et ceux qui, pour ne pas connaître cette chaleur, ce délire qui fait des gens de cœur, ont prétendu qu'il était jaloux de son frère, ont proféré le plus indigne mensonge, s'ils ne sont pas tombés dans la plus grande erreur. C'est une vérité que je puis garantir. Mais ce dont je ne me rendrais pas caution, c'est la rectitude de sa raison à cette même époque où Bonaparte posait, à vingt-cinq ans, la première pierre du temple qu'il dédiait à son immortalité. Naturellement peu disposé, par l'immensité de son génie, à voir les

choses sous un jour fantastique, ne s'attachant qu'à la réalité des choses, Bonaparte allait tout de suite au but, marchant d'un pas ferme et sûr. Aussi avait -il la plus médiocre idée de ceux qui voyageaient toujours, disait -il, « dans le royaume des fous ». D'après cette manière rigoureuse de juger les hommes à imagination ardente, on pense bien que son frère Lucien était vertement repris par lui lorsqu'il lui parvenait des phihppiques ou des catilinaires du jeune Grec ou du jeune Romain. Il oubliait que lui-même, peu d'années auparavant, lorsqu'il était en Corse, il avait donné des preuves d'une assez forte exaltation. Aurait-il voulu que l'on crût que c'était alors de la réaUté ?

Au portrait de Lucien, j'ajouterai celui de sa femme Christine, quoique j'en aie déjà parlé ; mais elle était si bonne que quelques répétitions seraient pardonnables à qui fait son éloge.

M™^ Lucien était grande, bien faite, svelte, et avait dans sa taille et dans sa démarche ce moelleux abandon, cette grâce native que donnent l'air et le ciel du ^lidi. Sa peau était brune ; elle était marquée de la petite vérole. Ses yeux n'étaient pas grands et son nez était un peu fort et aplati. Eh bien, malgré cela, elle plaisait, parce que son regard était bienveillant, son sourire doux, ainsi que son parler. Elle était gracieuse enfin et puis, bonne comme un ange. Ce que je puis certifier, c'est que son amour pour son mari la rendit intelligente à se façonner aux choses du jour. En peu de semaines, elle devint une femme élégante, portant à ravir tout ce qui sortait des mains de Leroi, de M^^^ Despaux et de M™® Germon.

Dans son premier voyage à Paris, Lucien n'y avait fait qu'une station. Lui et sa femme, à leur retour d'Allemagne, revinrent à Paris, où ils se

fixèrent et demeurèrent cette fois Grande-Rue Verte, faubourg Saint-Honoré.

Joseph était établi avec sa femme rue du Rocher. Cette rue était alors presque dans les champs, tout au haut de ce qu'on appelait la Petite-Pologne. Il avait acheté cette maison. Lorsque, quelques mois plus tard, M"^® Bonaparte, la mère, vint habiter Paris, ce fut dans la maison de son fils aîné qu'elle fit son étabUssement.

M"^^ Bacciochi demeurait rue Verte, comme Lucien. W^^ Leclerc, qui arriva d'ItaHe peu de temps après l'époque que j'ai signalée tout à l'heure comme celle de la réunion de la famille, prit une maison rue de la Ville-l'Évêque. Nous formions, comme on le voit, presque le centre de la colonie corse, au milieu de Paris. Aussi jamais un jour ne se passait sans que quelqu'un des frères ou quelqu'une des sœurs vînt nous voir ou que nous allassions chez eux.

Caroline Bonaparte, qu'on appelait Annunciata, venue de Marseille avec sa mère, était alors âgée de douze ans. De jolis bras, des petites mains ravissantes de forme et de blancheur, des petits pieds ritondetti, une peau éblouissante, tels étaient les éléments de sa beauté, en y ajoutant de belles dents, une fraîcheur de rose, des épaules très blanches mais rondes, une taille un peu trop forte et une tournure encore peu élégante. Caroline était d'ailleurs une très bonne enfant et nous nous liâmes autant que le permettait ma plus intime liaison avec M}^^ de Périgord et M^^^ de Cazeaux.

Je n'ai pas parlé encore de ces deux amies de ma jeunesse, qui méritent, ainsi que leur famille, une place à part dans mes Mémoires, comme elles en ont eu une dans mon amitié. Mais en ce moment je dois continuer l'esquisse que j'ai commencée de la

famille Bonaparte, au milieu de laquelle, à cette époque, je passais la plus grande partie de ma vie. Caroline, dont je viens de parler, fut mise en pension à Saint-Germain, daiîs la mg-ison de M^^ Campan. Il fallait non pas achever, mais ébaucher son éducation, qui n'était pas même commencée.

M™® Leclerc était celle de la famiUe que nous voyions le plus souvent. Tous les jours elle venait chez ma mère, qui l'aimait tendrement et la gâtait, pour dire le mot juste, en lui passant, avec plus d'indulgence que sa mère, les mille et une fantaisies qu'un même jour voyait naître, satisfaire et mourir. Beaucoup de personnes ont parlé de la beauté de W^^ Leclerc ; on connaît cette beauté par ses portraits, ses statues même. Toutefois il est impos-/ sible de se faire une idée de ce qu'était cette femme vraiment extraordinaire comme perfection du beau, parce qu'on ne l'a connue généralement que lors de son retour de Saint-Domingue et déjà fanée, flétrie même, n'étant plus que l'ombre de cette Paillette si ravissante de beauté que nous admirions quelquefois, comme on admire une beUe statue de Vénus ou de Galathée. Elle était fraîche encore en arrivant de Milan à Paris ; mais cette fraîcheur ne dura qu'un jour. Dès la première année de son séjour à Paris, elle commença à n'être plus tout à fait la Paulette de Milan.

Elle était à cette époque fort bonne personne. On a dit depuis qu'elle était méchante et ce bruit a été répandu même par des personnes de sa maison. J'ignore si les grandeurs l'avaient changée.

Avant de quitter l'Europe, le général Bonaparte avait voulu voir toute sa famille étabhe convenablement à Paris. Mais appréciant dans tous leurs inconvénients les réputations concussionnaires des

généraux républicains, il ne voulut pas que le luxe de sa famille pût donner lieu à de malignes interprétations. Rien n'était plus simple que le train de maison de Joseph, tout en étant cependant très honorable. Bonaparte avait également réglé la manière dont M"^® Bonaparte devait se conduire à cet égard. S'il avait été écouté, cette conquête sur l'esprit dissipateur de Joséphine eût été plus belle que la conquête de l'Egypte qu'il allait entreprendre.

Le général Bonaparte, bien qu'il fût plus jeune que Joseph, bien que sa mère vécût encore, prit dès ce moment, sur sa famille, l'ascendant et l'autorité d'un père et d'un chef. Les instructions qu'il lui laissa étaient vraiment remarquables et surprenaient- ma mère. Elle ne l'avait pas revu chez elle, depuis le jour de la fameuse dispute qu'elle eut avec lui au sujet de mon cousin Stephanopoli^ Naturellement fière, les pas qu'elle aurait volontiers faits au devant de Bonaparte quelques années auparavant, elle les faisait maintenant en arrière. La conduite du jeune général l'avait \dvement blessée et l'espèce d'indiSérence qu'il avait mise à 4'excuser avait achevé de l'aigrir. Mais, plus tard son excellent esprit fit la part de tout ce que devait alors contenir la tête d'un pareil homme.

Bonaparte était à cette époque aussi amoureux de sa femme que sa propre nature lui permit de l'être, aussitôt que son intelligence fut tout entière consacrée à l'œuvre immense de la nouvelle vie qu'il s'était créée. Sans doute il a aimé Joséphine ; mais ceux qui ont dit qu'elle était la femme qu'il avait le plus aimée ne l'ont pas suivi dans toutes

1 11 est mort à Neuilly, il y a un mois, pour s'être coupé un cor au pied.

les années et n'ont pas surtout remonté dans le passé pour l'y voir aimant violemment et, malgré cela, d'une manière romanesque. Ils ne l'ont pas vu rougir, pâlir, trembler, pleurer même. Il existait à l'ancien théâtre Feydeau, une loge, aux premières grillées, n° ii, bien plus savante qu'eux à cet égard.

Son amour pour sa femme n'était pas de la même nature. Il l'aimait, sans doute, mais sans en faire une de ces divinités qui s'emparent de l'intelligence la plus déliée et l'empêchent d'apercevoir une imperfection morale ou extérieure dans l'objet aimé. Il entrait d'ailleurs dans la composition de son philtre amoureux une substance qui en tempérait l'effet ; je veux parler de la prétendue reconnaissance que, à l'époque surtout de son retour d'Italie, chacun disait que Bonaparte devait à sa femme.

]\|me Bonaparte a complètement manqué d'adresse non seulement en n'imposant pas silence à ceux qui répandaient ce bruit, mais encore en lui donnant de la consistance par ses éternelles confidences à tout un monde de flatteurs et surtout d'intrigants, qui ne portaient jamais le poids du secret plus d'une heure. Je sais que Bonaparte a été informé de l'autorisation, si je puis me servir de ce mot, que M™^ Bonaparte donnait au bruit ridicule que les ennemis de Napoléon, et il en avait déjà beaucoup, faisaient courir sur son compte. On peut donc juger combien son âme dut être blessée, quand il se vit l'objet d'un regard dédaigneux, quand il entendit dire : « C'est le crédit de sa femme qui le soutient ! » Cela était faux, absurde ; mais on le disait et qui a bien connu Bonaparte doit savoir qu'il n'en fallait pas plus pour produire en lui un étrange effet. Or, ce que je dis

ici, je ne T avance pas sans raison et, quand nous serons parvenus à l'époque du consulat, j'en donnerai des preuves plus que suffisantes.

Bonaparte connaissait l'inconséquence de sa femme. Aussi lui recommandait-il, par-dessus tout, de ne jamais parler de politique, sujet auquel elle n'entendait rien et qui ne pouvait manquer d'amener des conversations capables de le compromettre.

— Ce que vous dites est censé venir de moi, lui disait -il souvent ; gardez le silence. De cette manière, mes ennemis, et vous en êtes entourée, ne pourront tirer de sottes inductions de vos paroles.

J'ai déjà dit que la froideur survenue entre ma mère et le général Bonaparte, loin de s'être dissipée, avait encore pris plus de force par la retraite de ma mère. Nous ne le rencontrions que bien rarement chez ses frères et nous ne le vîmes, je crois, que trois fois pendant son séjour à Paris. Ce n'est donc pas comme témoin que j'ai rapporté ce que je viens de dire ; mais nous étions peut-être mieux informées de tout ce qui se passait dans l'intérieur du général Bonaparte que si chaque jour nous y eussions passé une heure. Ma mère, malgré son irritation, avait le plus grand attachement pour Napoléon. Sans en convenir, elle savait bien qu'elle avait eu tort dans la sotte querelle de l'affaire de notre cousin Stephanopoli, et cette conviction intérieure suffisait pour la rendre encore plus intéressée à connaître tout ce qui touchait au bonheur ou. au malheur d'un enfant qu'elle avait élevé. Ces renseignements nous venaient d'ailleurs d'une source bien autrement certaine que tout ce que nous aurions pu puiser dans les plaintes de la famille Bonaparte. Ma mère, avec son excellent

esprit, savait que la prévention louche en regardant et ment en parlant. Or la famille entière détestait M™^ Bonaparte. Cette malveillance étaitelle fondée ? C'est ce que nous verrons plus tard. Quant à présent, tout ce que je puis dire, c'est que l'inimitié était vive et je crois bien rendue.

Junot.

Parmi les jeunes officiers que le général Bonaparte avait présentés à ma mère, lorsqu'il fut nommé commandant de l'armée de l'intérieur, elle en avait distingué un, tant à cause de ses manières franches sans rudesse et de son air ouvert, qu'en raison de l'extrême attachement qu'il témoignait pour son général. Cet attachement tenait presque de la passion. Il y avait en lui un enthousiasme tellement touchant que ma mère, dont l'âme élevée, le cœur aimant concevaient tous les sentiments exaltés, avait aussitôt distingué le colonel Junot. Elle lui voua dès ce moment la plus sincère amitié. Il venait quelquefois nous voir, malgré la brouillerie qui existait entre ma mère et son général. J'étais bien enfant alors et je ne me doutais pas que ce beau colonel, aux blonds cheveux, aux vêtements pittoresques, au visage gracieux et sévère tout à la fois, reviendrait, trois ans plus tard, demander par amour la main de cette petite tille à laquelle il faisait à peine attention alors.

De tous les officiers composant l'état-major du général Bonaparte, le colonel Junot était celui qui

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS loi

avait eu la destinée la plus aventureusement heureuse. Idéalement brave, il portait, en stigmates fraîchement reçus, les glorieuses marques d'une valeur que ses ennemis même les plus acharnés n'ont pas pu lui disputer. Le général en chef avait su l'apprécier, et à l'origine de sa fortune se rattachaient plusieurs actes très remarquables, non seulement de courage, mais aussi d'honneur et de loyauté. C'est au siège de Toulon que le général l'avait connu, et d'une manière qui mérite par sa bizarrerie d'être rapportée avec détail.

Junot naquit à Bussy-le-Grand, département de la Côte-d'Or, le 24 septembre 1771, et, pour le dire en passant, on lui donna pour nom patronymique celui du saint dont le jour de sa naissance était la fête ; ce qui fut cause qu'il eut bien le nom le plus extravagant qui fût en France. Il s'appelait AndocJie. Aussi que de mal ce malheureux nom ne donna-t-il pas par la suite aux maîtres en l'art de plaire, qui étaient en possession de chanter les puissances.

Les parents de Junot étaient de bons bourgeois ; sa famille avait de l'aisance. Les deux frères de sa mère étaient, l'un médecin à Paris, où il jouissait d'une considération méritée, l'autre premier chanoine de la cathédrale d'Évreux, ayant de bons bénéfices qu'il devait laisser à l'aîné de ses neveux, M. Junot, qui est mort receveur général de la Haute-Saône. L'abbé Bien-Aimé était un digne prêtre, dont je vénère la mémoire. Il est mort évêque de Metz en 1806, regretté de tout son diocèse, dont les pauvres l'appelaient le Bien-Notmné.

Avant la Révolution de 89, la classe bourgeoise ne mettant pas ses fils au service, Junot se destinait au barreau. Il étudia pour être avocat et fit ce qu'on appelait alors de bonnes études. Son

éducation, commencée à Montbard chez un brave homme nommé M. Heurté, dont il parlait toujours avec reconnaissance, fut terminée au collège de Châtillon-sur-Seine. C'est là qu'il connut Marmont, élève du même collège, et qu'ils se lièrent tous deux de cette amitié que rien n'altéra jamais, bien qu'ils suivissent tous deux la même carrière. Cette amitié n'eut de terme qu'à la mort de Junot en 1813.

Junot avait un caractère fort remarquable et que n'ont pas toujours apprécié ceux qui l'ont approché, parce que lui-même y mettait obstacle quelquefois par un défaut qui nuisait en effet à ses nombreuses qualités, c'était une extrême irritabilité, facilement excitée chez lui par la seule apparence d'un tort. Dès qu'il pouvait en supposer un, surtout relativement à quelqu'un sous ses ordres, pour un objet dépendant du service, il ne pouvait s'empêcher de le témoigner d'une manière d'autant plus dure que, dans le même cas, il aurait été tout aussi sévère pour quelqu'un des siens. Combien cette manière d'être lui a fait d'ennemis de gens qui ne pouvaient, après tout, lui reprocher d'autre tort que celui qu'eux-mêmes avaient eu ! Une inexactitude dans le service, une tenue négligée, une administration douteuse, toutes ces fautes le mettaient hors de lui et sa franchise alors ne lui permettait aucune parole transitoire.

Junot avait une belle âme, ignorait le mensonge et était doué d'une générosité, d'une noblesse de caractère, que ses ennemis ont cherché à présenter comme un vice, mais que sa nombreuse famille, qui pendant quinze ans n'eut d'autre soutien que lui, la foule de militaires infirmes, de veuves chargées d'enfants, qui recevaient de lui des pensions et des secours, ne nommeront jamais que la vertu d'un noble coeur.

On pensera peut-être que j'ai mis de la partialité en traçant le portrait de mon mari ; il n'en est rien. Je n'écris que sous l'influence de la vérité. Xelle dont la magie pouvait m'égarer est détruite depuis bien des années. Je ne fais que mon devoir, en lui reconnaissant des vertus qu'il avait en effet. Il possédait à un degré éminent les qualités d'un bon fils, d'un bon ami et d'un excellent père. Je me rappelle que M. Fox me dit un jour combien il avait été touché en voyant Junot, la veille, à la sortie de l'Opéra, s'occuper de sa mère avec le soin, le respect qu'il aurait eu pour la première pairesse d'Angleterre ^ Que d'amis de collège, que de parents dans l'indigence il a aidés, secourus et sauvés ! Combien d'ingrats dont il a fait la fortune, dont il a été le patron, le frère ! Il existe un homme qui habite Paris, qui lui a été longtemps attaché et qui avait toute sa confiance. Cette personne a mérité notre reconnaissance pour les soins qu'elle a donnés à notre position quand elle était désespérée, à l'époque du départ de Junot pour l'Illyvie et ensuite après sa mort. Cette personne, qui était le secrétaire intime du duc, a été à portée de connaître la noble et généreuse conduite de Junot envers sa famille. Cette conduite fut admirable. Quant à la personne dont je parle, elle habite Paris et peut rendre le témoignage que réclame un noble pCœur. C'est M. Fissout, ancien secrétaire intime

lu général Junot, aujourd'hui agent de change. Junot adorait ses enfants. Il faut connaître [comme moi toute cette sollicitude, si vive, si tendre,

lui l'occupait au milieu même du danger. Quelles lettres il m'écrivait quelquefois ! Combien eUes

1 M. Fox ne voulait pas faire la satire de la France en ayant ^*air de trouver admirable qu'un fils donnât le bras à sa mère. tais l'excès de soins et d'attention le frappa et il le témoigna.

étaient touchantes par leur naïveté, si je puis me servir de ce nom ! C'était pour savoir si la dixième dent de son fils était enfin percée. « Mais quand sèvreras-tu donc ce petit Rodrigue ? » Et puis ses filles, que faisaient-elles ? Étaient-elles grandies ? Travaillaient-elles ? Ces détails peuvent paraître puérils ; mais ces lettres étaient écrites sous le feu de l'ennemi, au milieu des glaces de la Russie, ou bien une heure après avoir reçu une balle dans la figure, avant même d'être pansé. Je les ai toutes, ces lettres précieuses. Mes enfants les recevront de moi comme un héritage sacré.

Entré dans le monde avec la Révolution, Junot est tout à fait l'un de ses fils. Il avait à peine vingt ans lorsque le premier roulement de tambour se fit entendre. Un cri de guerre retentit dans tout le royaume ; les plus sages voulaient le combat, tous s'ennuyaient du repos. Si Junot n'eût pas été mon mari, je dirais comment il devint aussitôt un jeune Achille. Ce fut un réveil, une passion des armes et, au même instant, un oubli entier de cette vie molle et oisive qu'il menait auparavant.

— Et cependant, me disait-il lorsqu'il me parlait de ce temps-là, il ne me paraissait pas que j'eusse jamais été autrement.

Ce fut alors qu'il entra dans ce fameux bataillon des volontaires de la Côte-d'Or, si renommé par la quantité de généraux et de grands officiers de l'Empire sortis de ses rangs. Il avait pour chef l'aimable et malheureux Cazotte. Après la reddition de Longwy, le bataillon fut dirigé sur Toulon, qu'il s'agissait de reprendre sur les Anglais. C'était le moment le plus affreux de la Révolution. Junot était sergent de grenadiers, grade qu'il avait reçu sur le champ de bataiUe. Souvent, en me racontant les premières années de sa vie aventureuse, il me

parlait de cet événement comme d'une chose immense de son existence. Il disait, avec cet accent qui persuade, parce qu'il est vrai, que dans le cours de sa carrière d'honneurs, rien ne lui avait donné un délire de joie comparable à ce qu'il avait éprouvé lorsque ses camarades, « tous aussi braves que lui », disait-il, l'avaient nommé leur sergent, que leur chef le confirmait dans ce grade et qu'il était élevé sur un pavois tremblant formé de baïonnettes encore fraîchement teintes du sang de l'ennemi.

C'est dans ce même temps que, étant un jour au poste de la batterie des Sans-Culottes, un commandant d'artillerie, venu de Paris depuis peu de jours pour diriger les opérations du siège en ce qui regardait l'artillerie sous les ordres de l'intelligent Cartaux, demanda à l'officier du poste un jeune sousofficier qui eût en même temps de l'audace et de l'intelligence. Le lieutenant appelle aussitôt La Tempête et Junot se présente. Le commandant fixe sur lui cet œil qui semblait déjà connaître les hommes.

— Tu vas quitter ton habit, dit le commandant, et tu iras là porter cet ordre.

Il lui indiquait de la main un point plus éloigné de la côte, et lui expliqua ce qu'il voulait de lui. Le jeune sergent devint rouge comme une grenade, ses yeux étincelèrent.

— Je ne suis pas un espion, répondit-il au commandant ; cherchez un autre que moi pour exécuter votre ordre.

Et il se retirait.

— Tu refuses d'obéir ? lui dit l'officier supérieur d'un ton sévère ; sais-tu bien à quoi tu t'exposes ?

— Je suis prêt à obéir, dit Junot, mais j'irai là où vous m'envoyez avec mon uniforme, où je

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n'irai pas. C'est encore bien de l'honneur pour ces...

Anglais.

Le commandant sourit en le regardant attentivement.

— Mais ils te tueront ! reprit-il.

— Que vous importe ? vous ne me connaissez pas assez pour que cela vous fasse de la peine, et quant à moi, ça m'est égal... Allons, je pars comme je suis, n'est-ce pas ?

Alors il mit la main dans sa giberne.

— Bien ! avec mon sabre et ces dragées-là, du moins la conversation ne languira pas, si ces messieurs veulent causer.

Et il partit en chantant.

Après son départ : « Comment s'appelle ce jeune homme ? demanda l'officier supérieur. — Junot. — Il fera son chemin. » Alors le commandant inscrivit son nom sur ses tablettes. C'était déjà un jugement d'un grand poids, car on a facilement deviné que l'officier d'artillerie était Napoléon.

Peu de jours après, se retrouvant à cette même batterie que l'on appelait la batterie des Sans- Culottes, Bonaparte demanda quelqu'un qui eût une belle écriture ; Junot sortit des rangs et se présenta. Bonaparte le reconnut pour le sergent qui déjà avait fixé son attention. Il lui témoigna de l'intérêt et lui dit de se placer pour écrire une lettre sous sa dictée. Junot se mit sur l'épaulement même de la batterie. A peine -avait-il terminé sa lettre, qu'une bombe lancée par les Anglais éclate à dix pas et le couvre de terre ainsi que la lettre.

— Bien ! dit en riant Junot, nous n'ayions pas de sable pour sécher l'encre.

Bonaparte arrêta son regard sur le jeune sergent ; il était calme et n'avait pas même tressailli. Cette circonstance décida sa fortune. Il demeura

près du commandant d'artillerie et ne retourna plus à son corps. Plus tard, lorsque la ville fut prise et que Bonaparte fut nommé général, Junot ne demanda pas d'autre récompense de sa belle conduite pendant le siège que d'être nommé son aide de camp \ préférant un grade inférieur à celui qu'il pouvait avoir en restant au corps. Mais pour cela il fallait quitter Bonaparte et Junot ne le pouvait déjà plus.

Junot avait une âme de feu et le plus noble cœur. Il s'attacha bientôt à son général avec un dévouement qui devenait un culte. Sans avoir la mesure du géant qui était devant lui, son esprit pénétrant avait jugé qu'il voyait un grand homme. Voici l'extrait d'une lettre dont l'original est dans mes mains. Elle fut écrite en 1794, lorsque M. Junot père, alarmé de la résolution de son fils, lui demanda quelques renseignements sur l'homme dont il suivait la fortune :

— Pourquoi as-tu quitté le commandant Laborde - ? Pourquoi avoir quitté ton corps ? Qu'estce que c'est que ce général Bonaparte ? Où a-t-il servi ? Personne ne connaît ça.

Junot répondit à son père et lui expliqua pourquoi il avait préféré le service d'état-major, surtout d'une manière aussi active qu'il allait le faire avec son général, au service plus lent dans ses résultats que celui au'il aurait fait en restant à son bataillon, puis il ajoutait :

— Vous me demandez ce que c'est que le général

^ Junot et Muiron, qui périt depuis si malheureusement, fiurent les deux premiers aides de camp que Napoléon ait eus.

— Depuis général de division et commandant de Lisbonne, lors de la conquête. C'est lui qui commandait dans Porto, lorsque le maréchal Soult se laissa surprendre par les Anglais, croyant que c'était le régiment suisse qui passait la rivière.

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Bonaparte ? Je pourrais répondre comme Santeuil : Pour savoir ce qu'il est, il faut être lui-même ! Je vous dirai toutefois que, autant que j'ai pu le juger, c'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle ne jette sur le globe que de siècles en siècles'.

Lorsque Napoléon partit pour l'Egypte, il passa par la Bourgogne en allant s'embarquer à Toulon. Il s'arrêta à Dijon, où était alors mon beau-père, qui lui fit voir la lettre que je viens de citer,

— EUe ne fait que me confirmer dans la conviction que j'ai de l'attachement que me porte votre fils, monsieur Junot, dit le général. Il m'en a donné de fortes preuves dont je suis très touché. Aussi, vous et lui pouvez compter que je l'aiderai de tout mon pouvoir et de toutes mes relations pour faire son chemin dans notre aventureuse carrière.

Mon beau -père ne demandait plus alors ce que c'était que ce petit général Bonaparte ; ses paroles étaient aussi précieuses pour le bon vieillard que s'il eût été Siméon et se fût trouvé en présence du Messie. Un quart d'heure après cette conversation, ce que lui avait dit Bonaparte était écrit dans son portefeuille et dans sa poche gauche, bien près de son cœur. Son adoration pour Napoléon devint dès ce moment presque aussi forte que celle de son fils.

Bonaparte tint la parole qu'il avait donnée au père de Junot. Il fut pour lui un bon et utile patron ; mais aussi combien le lien prêtait pour donner un texte à la bienveillance ! On a vu précédemment comment Junot, au désespoir de l'arrestation et de la mise en accusation du général Bonaparte, avait voulu partager sa captivité, comment il avait

1 L'empereur a eu les deux lettres en sa possession, en passant par la Bourgogne trois an? plus tard, pour aller en Egypte.

été repoussé par Napoléon lui-même, qui lui avait fait enfin comprendre qu'il lui serait plus utile en restant libre. En effet, nous voyons que la défense de Napoléon adressée par lui aux représentants du peuple, Albitte et Salicetti, qui l'avaient fait arrêter, est de l'écriture de Junot. On y trouve seulement quelques notes de la main de Bonaparte. Après la mise en liberté du général, Junot, comme on l'a vu, l'avait suivi à Paris. Là, il partagea constamment sa misère et lui fit toujours part de ce qu'il recevait de sa famille.

— Les galions ne sont pas encore arrivés, disait Bonaparte à ma mère, lorsqu'il venait la voir avec ime figure bien allongée et une redingote grise, qui depuis est devenue bien fameuse, mais qui alors n'était qu'un vêtement fort râpé.

— La diligence de Bourgogne n'est pas arrivée. Si elle ne vient pas ce soir, nous ne dînerons pas demain, à moins que vous ne nous receviez, madame de Permon.

Ce que Napoléon appelait les galions consistait en deux ou trois cents francs que M™® Junot la mère envoyait à son fils. Il partageait avec son général.

— Et c'est toujours moi qui ai la plus grosse part, disait Bonaparte.

Pendant toute la durée des campagnes d'Italie, Junot suivit Bonaparte dans ces champs de gloire ; son sang n'y fut pas épargné. Il se trouva à toutes les belles journées d'Arcole, de Lodi, de Castiglione, de Lonato, du Tagliamento, etc., etc. Il servit son pays sur le champ de bataille et son général avec toute l'activité que l'on pouvait attendre d'un attachement comme le sien. Bonaparte, qui le connaissait et savait l'apprécier,

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l'employa dans les campagnes d'Italie autrement que comme un officier d'avant-garde. L'affaire de Venise, dans laquelle il fallait à la fois de la finesse et une extrême fermeté, lui fut confiée. Il vint apporter des drapeaux que son bras avait aidé à conquérir, et sa mission avait, ainsi qu'on le verra, un but tout diplomatique.

J'ai dit précédemment que Junot avait prodigué son sang pour la gloire de sa patrie. J'en rapporterai ici quelques exemples. Pendant la campagne d'Italie, au combat de Lonato, il reçut cette belle blessure que Ton voyait à sa tempe gauche, mais la plus affreuse de ses blessures était un coup de feu reçu en Allemagne, lorsqu'il y était simple volontaire. Cette blessure, dont la cicatrice seule faisait frémir, avait dû être terrible. On sentait le battement du cerveau, et jamais un peigne ne pouvait la toucher. La cicatrice était longue au moins d'un pouce et profonde de sept à huit lignes. A des intervalles assez rapprochés, pendant les trois ou quatre années qui suivirent cette campagne, cette blessure se rouvrait d'une manière aussi singulière qu'effrayante et, le sang circulant avec une violente rapidité, Junot courait chaque fois le risque d'une hémorragie. Un jour, à Milan, étant chez M™^ Bonaparte, où. ils jouaient au vingt-et-un, Junot était assis à une table ronde, tournant le dos à la porte du cabinet du général en chef. Le général sort de son cabinet sans être entendu de Junot. Il fait signe de ne rien dire et, s'avançant doucement, il met sa main dans cette beUe chevelure blonde qu'avait alors le jeune aide de camp et lui tire fortement les cheveux. Junot ne peut retenir un demi-cri, tant la douleur est violente. Il sourit, mais son visage est devenu pâle comme celui d'un mort, puis d'une rougeur

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS m

effrayante. Le général retire sa main ; elle était pleine de sang !

Junot joignait à une imagination brillante et créatrice un esprit fin et très prompt à saisir l'inconnu, dès qu'il s'offrait à lui. Il apprenait tout avec une rapidité incroyable. Il faisait de jolis vers très facilement ^ jouait la comédie avec un talent tout à fait remarquable et écrivait à merveille. On pourrait dire de lui, en voyant ses lettres, que son cœur avait de l'esprit. Il était vif et même emporté. Cela venait de la trop rapide circulation de son sang. Mais jamais il ne fut ni grossier ni brutal et, dans les treize années qu'a durées notre union, je n'ai pas été une seule fois témoin de scènes pareilles à ce dont on parle dans le Mémorial de S amie- Hélène. L'empereur n'a pas pu le dire, ou bien alors, dans sa distraction, il a prononcé un nom pour un autre. L'image de Junot, parcourant son bel hôtel, comme le nomme le Mémorial, le sabre à la main, pour solder ses créanciers, est vraiment bouffonne pour qui connaissait Junot et savait à quel point il était désireux d'être en harmonie avec la place élevée qu'il occupait. Junot recherchait tout ce qui avait été fait pendant le temps du gouvernement du duc de Brisssac. Cette charge, si éminente jadis sous les Bourbons, l'était bien autrement sous l'empereur. Le gouverneur de Paris commandait activement à près de quatre-vingt mille hommes.

1 En voici un échantillon. Jouant aux échecs un soir avec la reine Hortense, alors M'ie-de Beauharnais, après quelques parties perdues par complaisance, Junot fit ce quatrain sur l'échiquier même :

Dans ce beau jeu je vois l'emblème

De tout ce que vous inspirez :

Fou celui qui vous dira : « J'aime ! >

Roi celui que vous aimerez.

Son autorité, du moins du temps de Junot, seul gouverneur de Paris qui ait eu un si grand pouvoir, son autorité, dis-je, s'étendait jusqu'à Blois, et je crois même jusqu'à Tours. Tous les militaires de marque, étrangers et français, qui passaient par Paris, étaient reçus par lui. Tout ce qui venait en France ayant quelque renom était admis au gouvernement de Paris et, dès le premier jour de sa nomination, Junot voulut rappeler le duc de Brissac, sinon par ses deux queues et son écharpe blanche, au moins par la politesse de ses manières. Ce désir d'être bien dans ses rapports avec le monde social date même de bien plus loin, malgré l'amour de Junot pour la république et son aversion pour les anciennes coutumes. Je vais en rapporter un exemple.

Lorsque tout le monde émigrait et que l'orage révolutionnaire commençait à gronder sur toutes les têtes, M.^^ de Brionne, mère de M. le prince de Lambesc et du prince de Vaudémont, fut arrêtée comme elle sortait de France dans une ville que je crois être Châlons, sans pouvoir l'assurer positivement, mais où Junot se trouvait alors avec son régiment. On disait que M°^^ de Brionne emportait les diamants de la couronne. Elle était mère du prince de Lambesc, dont le nom était en horreur au peuple pour son affaire des Tuileries ; de plus, elle était de la maison de Lorraine, et c'en était assez pour la rendre suspecte. Elle fut donc arrêtée ; mais, grâce à Junot, cette démarche, qui aurait pu avoir un caractère fort alarmant pour celle qui en était l'objet, n'eut d'autre suite fâcheuse que le fait même de son arrestation. W^^ de Brionne fut conduite à la meilleure auberge de la ville et Junot persuada aux gens de la mairie d'aller eux-mêmes l'interroger.

- — C'est une femme, leur dit-il. Vous ne l'arrêtez pas en vertu d'un mandat d'amener, puisque vous n'avez aucune mission pour le faire ; mais vous agissez par patriotisme. Vous avez reçu des avis, vous agissez, jusque-là tout est bien. Cependant faites attention que vos avis peuvent être mauvais et qu'alors votre action devient d'autant plus vexa • toire qu'elle n'est plus motivée ; il faut donc agir comme si vous doutiez d'avoir raison. Et puis, je vous le répète, elle est femme, et nous sommes Français.

On répondit à Junot par des hourra et le résultat de sa harangue fut de se rendre près de la noble voyageuse, qui, n'étant pas prévenue, pensa tout gâter. Elle s'était mise sur un lit, sous prétexte de la fatigue, mais probablement pour éviter le cérémonial des révérences et des politesses ; il lui paraissait odieux de faire asseoir devant elle, dans sa chambre, des gens de l'espèce de ceux qu'elle voyait. Néanmoins, par un incident tout simple, sa finesse se trouva déjouée. Le maire, n'étant pas alors dans la ville, fut remplacé par un homme de la commune extrêmement grossier, qui, en entrant dans la chambre, se jeta d'abord dans un fauteuil en disant à W^^ de Brionne : « Je vous demande excuse, citoyenne, mais je suis puissant, comme vous voyez (il pesait au moins trois cents), et, sauf votre respect, je m'assiérai. »

Lorsqu'on entra dans la chambre de M"^^ de Brionne, elle se souleva à moitié sur son lit et, relevant sa tête avec une expression qui lui donnait vdngt coudées :

— De quel droit, monsieur, interrompez-vous mon voyage ? dit-elle au gros homme qui remplaçait le maire. Est-ce donc ainsi qu'on est Hbre en France aujourd'hui ? Je vous somme de me laisser continuer ma route à l'instant même.

Le gros homme ne répondit rien à la requête ; bien loin de là, il demanda à M°^^ de Brionne qui elle était et comment elle se nommait.

En me racontant cette scène, Junot me disait :

— Je n'oublierai jamais l'expression de la figure de M°^^ de Brionne. Ce n'était pas de la colère, ce n'était pas un sentiment connu : c'était une stupéfaction, une rage ! Elle, M™^ de Brionne, être interrogée ! Et comment encore ? Car non seulement on lui demandait son nom, mais qui elle était. « Car enfin, après tout, disait l'homme de la commune, faut-il savoir quelle est votre profession ! » M°^^ de Brionne ne répondait pas, mais il était facile de voir à quel point elle souffrait de sa contrainte. Une jeune femme qui était près d'elle lui parlait bas et semblait chercher à la calmer. Enfin lorsque pour la troisième fois on l'interrogea sur son nom et ses qualités, elle se releva avec cette dignité qui impose toujours, lorsqu'elle est inspirée par le sentiment de ce qu'on est réellement. « Marie-Louise de Rohan, comtesse de Brionne ^ « dit-elle au gros homme. Quant au fait dont vous « avez la sottise, plutôt encore que l'infamie de « m'accuser, qu'on leur montre mes bagages, continua-t-elle en s'adressant à un valet de cham- « bre ; ils verront que la maison de Lorraine a « d'autres richesses que celles qu'elle viendrait « dérober à la maison de France. »

— Je souffrais de cette scène, me disait Junot.

1 Marie-Louise- Julie-Constance de Rohan-Rochefort, comtesse de Brionne, fille de Charles, prince de Rohan-Montauban, comte de Rochefort et d'Éléonore-Eugénie de Béthizy-Mézières.

M. le prince de Soubise avait pour sœur unique Marie-Louise de Rohan-Soubise, gouvernante des enfants de France, femme de Gaston-Charles de Lorraine, comte de Marsan.

Les fils de M™e la comtesse de Brionne étaient M. le prince de Vaudémont et M. le prince de Lambesc.

Aussi lorsque cette lourde bête se fut bien convaincue que M"^^ de Brionne n'avait rien avec elle qui pût la faire même soupçonner, je parlai avec sévérité pour qu'elle prît quelque repos avant de se remettre en route, ce qu'elle voulait faire immédiatement. Toutefois cette femme avait un courage noble et digne qui m'inspirait un vif intérêt et je m'efforçai d'éloigner d'elle tous les inconvénients de sa situation.

jyjme (Je Brionne avait trop l'habitude du monde pour ne pas s'apercevoir à l'instant même de cet entourage de soins qui ne la quitta plus jusqu'à son départ ; et dans un moment où elle croyait n'être pas entendue, elle dit à Junot :

— Monsieur, vous devez bien souffrir en portant cet habit et en vivant avec de pareils hommes. C'est sans doute monsieur votre père dont les opinions... Hélas ! dans ces temps désastreux on ne voit que trop de gens de notre caste passer du côté de la c...

Junot l'interrompit en riant et lui dit :

— Madame, je dois vous empêcher d'aller plus loin, et vous prévenir que mon père et moi nous sommes de m^ême opinion et, de plus, que nous avons le malheur d'être pour vous, madame, de véritables parias ; enfin, dois- je le dire ? je suis roturier et même très républicain,

— Impossible ! s'écria M"^® de Brionne d'un air aussi étonné que si Junot lui eût appris en effet qu'il était un paria des bords du Gange. Impossible !

Le jeune soldat s'inclina toujours en riant.

— Eh bien ! dit alors M"^^ de Brionne à la jeune dame qui lui avait déjà parlé, il y a bien de nos jeunes fous à Versailles qui n'auraient été ni aussi prévenants ni aussi polis pour une femme de mon âge.

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— Je l'entendis très bien, quoiqu'elle eût parlé très bas, dit Junot ; et tu ne croirais pas qu'une des choses qui m'occupait le plus était, lorsqu'ellemême en eût parlé, de lui demander l'âge qu'elle avait. Elle paraissait encore superbe ; ses bras, ses mains étaient d'une admirable beauté.

;^me ^q Brionne avait cinquante ans environ, lors de cette aventure. S'il y avait une différence, elle était même plutôt en plus qu'en moins.

— Monsieur, dit-elle à Junot au moment de son départ, agréez ce souvenir de moi. Puisse-t-il vous rappeler une personne qui n'oubliera jamais, de son côté, ce que vous avez bien voulu faire pour elle!

Ce souvenir était une boîte d'écaiUe blonde avec le portrait de ]\I°^® de Brionne. Junot le reçut avec une reconnaissance qu'il exprima vivement et le conserva toujours, malgré sa vie errante. Depuis il est arrivé une petite aventure assez singulière qui en est non pas la suite, m^ais la conséquence. Je la raconterai ici, quoiqu'elle se rattache à une époque postérieure.

Quelque temps après la victoire du Tagliamento, un peu avant le traité de Léoben, Junot étant à Klagenfurth, avec le général en chef, reçut la visite d'un jeune ofticier allemand, fait prisonnier dans la bataille. Cet ofacier avait une jolie figure, de bonnes manières et parlait seulement fort mal français. Du reste, homme fort comme il faut ; car il s'annonçait comme parent de M™^ de Brionne, dont il se réclamait auprès du colonel Junot.

Il paraît, d'après ce que le baron de Steyer dit à Junot, que M°^^ de Brionne l'avait toujours suivi de l'œil et que son nom, souvent placé dans les journaux, lui avait donné d'honorables renseignements sur lui. Elle avait recommandé au

baron, dans le cas où il aurait une fâcheuse affaire, comme celle de la captivité par exemple, de parler d'elle au colonel Junot et de lui demander, en son nom, son intérêt. La confiance de M°^® de Brionne ne fut pas trompée. Junot accueillit à ravir le jeune officier ; il demanda et obtint pour lui son renvoi sur parole avant les cartels d'échange. Mon mari fut très sensible à cette marque de souvenir de M"^^ de Brionne ^, et il avait raison. Quoi de plus aimable que de procurer l'occasion de faire une bonne action et de laisser voir qu'on a compté sur vous ?

Cette petite histoire n'est pas étrangère à ce qui précède, comme on le voit. Elle y tient même immédiatement. Le jeune homme dont il est question est le même qui, par son courage bouillant, son caractère emporté, se fait appeler quelques mois plus tard La Tempête, sur le champ de bataille, par ses braves compagnons d'armes. Il est à présumer que cette politesse, qui était née avec Junot, car elle ne pouvait lui avoir été apprise, avait été ensuite bien plutôt développée qu'étouffée par les circonstances remarquables dans lesquelles il s'était trouvé depuis.

Il est un point qu'il faut que je règle mainte-

1 Comme il est probable que je ne parlerai plus de M™e de Brionne, je veux placer ici ime petite anecdote qui regarde son fils aîné, Ite prince de Vaudémont. Chacim sait qu'il était loin de ressembler à sa mère et à son frère, et encore moins à sa femme que chacun aimait et aime encore. Elle était forf malade, et Louis XVI, qui prenait à elle un vif intérêt, demande un jour au prince de Vaudémont : « Comment se porte la princesse ? Qu'en pense Portai ? Comment est-elle enfin ? — Ma foi, sire, répond le prince de Vaudémont^ je ne voudrais pas être dans sa peau. »

Maintenant il faut songer que cette réponse était faite du plus grand sang-froid et d'une voix et d'un accent inimitables.

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nant pour n'avoir plus à y revenir. Je veux parler d'une sorte d'irrégularité dans plusieurs récits, tels que le précédent par exemple, et qui n'est . pas là dans son lieu. Mais ce défaut, si toutefois c'en est un, tient à la nature de ces Mémoires. Ce sont des souvenirs évoqués par des souvenirs. Une corde touchée en fait vibrer dix autres, qui toutes rendent un son différent, mais qui pour cela n'en ont pas moins d'accord et n'en forment pas moins une harmonie entière. Ainsi point d'étonnement si quelquefois j'interromps un récit pour en commencer un autre.

Ici je trace rapidement une esquisse de la vie de Junot ; plus tard, je placerai sa personne et ses actions dans un jour non pas plus lumineux, mais plus fait pour laisser voir les détails. Maintenant je veux montrer l'homme devenu grand par lui-même et aidé de l'amitié de celui qui savait si bien reconnaître le genre de mérite de chacun et l'attribuer à sa vraie destination. C'est une ébauche, une esquisse à grands traits, que je terminerai quand j'en serai venue à l'époque de mon mariage. L'existence de Junot fut bien différente alors ; la paix générale venait d'être signée et il recommençait pour ainsi dire une autre vie.

Bonaparte revient d'Egypte.

Il n'existe, dans aucune langue, des termes capables de donner l'idée précise de l'effet que produisit en France l'arrivée de Bonaparte. M.

de Bourrienne a raison lorsqu'il dit que c'était un délire. Beaucoup de gens, de ceux au moins qui veulent toujours faire et dire mieux que tout le monde, ont prétendu que, si le Directoire avait voulu agir avec fermeté, il aurait eu la victoire. Ceux qui parlent ainsi ne connaissent ni la France d'alors ni la position du Directoire. L'enthousiasme de la nation, celui des deux Conseils dont il avait eu la maladresse de se faire détester, étaient à eux seuls la preuve que le Directoire ne faisait qu'avancer le moment de sa chute. Il était du nombre de ces gouvernements que le doigt de Dieu a touchés et auquel sa voix dit : « Tu ne passeras pas telle journée ! »

A dater du 18 vendémiaire tout fut autour de nous dans une agitation continuelle. Le 19, au matin, M°^® Bonaparte (Joséphine) était partie et avait été au-devant de Bonaparte, mais sans aucune indication sûre relativement au chemin qu'elle devait prendre. Seulement, comme on savait qu'il aimait beaucoup la Bourgogne, Louis et elle suivirent cette route pour se rendre à Lyon.

M"^® Bonaparte avait des inquiétudes vives et fondées. Soit imprudence, soit faute réelle, il est de fait que devant le tribunal de la famille de son mari elle était fortement accusée et que le projet général était de faire divorcer Bonaparte. M. de Caulaincourt le père nous communiquait toutes ses inquiétudes à cet égard. Mais lorsqu'il venait à aborder un pareil sujet, la conversation languissait, parce que ma mère, qui connaissait la manière de voir de la famille Bonaparte, ne pouvait pas répondre sans la compromettre ou sans mentir. Elle connaissait d'ailleurs, d'une manière très précise, beaucoup de détails dont M. de Caulaincourt paraissait douter et dont la position

de ma mère vis-à-vis de Bonaparte lui défendait de parler.

M™® Bonaparte avait formé depuis quelque temps, lorsque son mari revint d''Égypte, une liaison assez intime avec Gohier et sa femme. La famille y cherchait une raison qu'elle ne pouvait trouver que dans l'espoir de s'en faire un appui, dans le cas où Bonaparte écouterait ses frères et ses sœurs. Le i8 brumaire a légitimé la haine de Gohier pour Napoléon ; mais elle lui était antérieure de beaucoup. Je puis parler de cet homme avec une entière assurance, parce que j'ai eu pour amis les plus intimes deux personnages dont l'esprit et l'extrême probité ne me laissent aucun doute sur ce qu'ils ont vu. Ils l'ont bien jugé. J'en donnerai la preuve.

Une grande faute de W^^ Bonaparte a été, à cette époque, de ne pas chercher, au contraire, un appui au sein même du danger. C'était à sa bellemère qu'il fallait qu'elle demandât du secours contre ceux qui la voulaient perdre et qui l'ont perdue huit ans plus tard. Car il ne faut pas s'y tromper : le divorce de 1809 fut le résultat des tentatives sans cesse renouvelées de tous les membres de la famille de Napoléon et de celles de quelques-uns de ses plus intimes serviteurs, que M'"^ Bonaparte et Joséphine, impératrice, négUgea trop de ramener à elle. Elle voyait bien qu'elle courait des dangers en n'étant appuyée sur aucun faisceau de famille, attaché par les liens dont aucun événement n'altère jam.ais la force.

Bonaparte, en arrivant à Paris, le 24 vendémiaire au matin, ne trouva donc personne dans sa petite maison de la ruje Chantereine, où il alla descendre, puisque Louis et M°^^ Bonaparte a' étaient pas encore revenus de leur course inutile.

Il fut donc entouré, aussitôt après son .arrivée, par sa mère, ses sœurs, ses belles-sœurs et, enfin, de toute la partie de sa famille qui n'avait pas été au-devant de lui. L'impression qu'il reçut de la solitude de cet appartement, de l'abandon de sa maison par celle qui en était la maîtresse, fut terrible et profonde. Il en parla depuis fort longuement à Junot. Et une particularité bien remarquable, c'est que, neuf ans plus tard, dans une circonstance funeste pour sa malheureuse femme, il ne l'avait pas oublié. Il pensa, en ne la trouvant pas au milieu de sa famille, appuyée sur ses sœurs, présentée par sa mère, qu'elle-même se sentait indigne de leur protection et qu'elle fuyait jusqu'à la présence de celui qu'elle avait outragé. L'erreur de route ne lui parut qu'un prétexte. Il fut blessé profondément et, dans une âme comme la sienne, une pareille douleur devait faire ravage. « Il a dû bien souffrir », me disait Junot, lorsque, quelques mois plus tard, je lui parlai de cette époque de la vie de Bonaparte, dont la contre-épreuve se frappait tous les jours sous mes yeux !

M™^ Bonaparte revint. M. de Bourrienne dit que Bonaparte témoigna pendant trois jours une extrême froideur à sa femme. Puisqu'il était témoin oculaire des faits, pourquoi ne dit-il pas que Napoléon ne voulut pas la voir et ne la vit pas à son arrivée ? Ce qui est plus fort que de la froideur et rétablit les faits dans leur vérité. W^^ Bonaparte ne dut à cette époque de retrouver, non pas le cœur de son mari, car depuis longtemps il n'était plus amoureux d'elle, mais enfin cette tendresse d'habitude, ces rapports intimes qui lui rendaient le titre de compagne du plus grand homme du monde ; eUe ne dut cette faveur

de la fortune qu'aux soins, aux prières de ses enfants. Bonaparte à cette époque aimait beaucoup Eugène de Beauhamais, qui, dans le fait, était alors un charmant sujet. Il connaissait beaucoup moins Hortense. Mais sa douceur, sa jeunesse, cet appui qu'elle venait, comme fille adoptive, lui demander de ne pas lui enlever, étaient de puissants titres auprès de lui et devaient vaincre sa résistance. Il y avait eu ensuite de l'habileté à ne lui adjoindre aucun tiers, quelque puissant qu'il pût être auprès de Bonaparte par ses rapports d'amitié ou de haut intérêt. Ainsi, M"^^ Bonaparte n'avait eu garde de faire intervenir Barras, Bourrienne ou Berthier dans cette grande affaire. Il faUait que ceux qui parlaient pour elle pussent tout dire, tout invoquer, sans qu'on pût leur répondre. Or, le moyen d'entretenir des enfants de l'âge d' Hortense et d'Eugène des torts de leur mère ? Bonaparte était contraint de se taire et ne pouvait combattre par aucun argument les armes irrésistibles de deux jeunes et innocentes créatures, qui étaient à ses genoux, mouillaient ses mains de leurs larmes et lui répétaient :

— N'abandonnez pas ma mère ! Elle en mourra ! Et nous, pauvres orphelins, nous dont l'échafaud a déjà dévoré le protecteur naturel, faut-il que l'injustice nous prive de celui que la Providence nous avait envoyé ?

Le résultat de cette scène, qui fut longue et douloureuse, à ce que Bonaparte a dit depuis, fut que les deux enfants allèrent chercher leur mère et la mirent dans ses bras. La malheureuse femme attendait la décision de son sort, pendant que son fils et sa fille priaient pour elle, à la porte d'un petit escaher dérobé, presque couchée sur les marches et souffrant sans doute des

douleurs dont la moindre devait cruellement la punir.

Enfin, quels que fussent les torts de sa femme, Bonaparte parut les mettre en oubli et la réconciliation fut complète. Les soins importants qui allaient l'occuper étaient ensuite d'une nature trop grave pour qu'auprès d'eux quelque chose fût de quelque intérêt.

Celle de la famille qui ne put endurer en silence le pardon accordé par Bonaparte fut M"^^ Leclerc. C'était un véritable état de colère que le sien. ;^me Bonaparte la mère n'en était pas plus contente qu'elle, mais du moins garda-t-elle le silence. M"^^ Joseph Bonaparte, toujours bonne et parfaite, ne s'était jamais mêlée de rien. Aussi se trouvât-elle bien à son aise pour le rôle qu'elle avait à choisir, lorsque le beau jeu revint à M"^^ Bonaparte. M"^^ Bacciochi ne se contraignait pas et laissait voir toute son inimitié dédaigneuse. Aussi sa bellesœur ne pouvait-elle la souffrir. Christine, ange de bonté, suivait l'exemple de M^^ Joseph. Pour Caroline, elle était trop jeune pour que son opinion fût comptée pour quelque chose. Qu^nt aux frères, ils étaient en guerre déclarée avec M"^® Bonaparte et ne s'en cachaient pas. Jérôme luimême, tout enfant qu'il était — il avait à peine quinze ans — voulut se mettre aussi dans l'opposition de famille et frondait tant qu'il avait de voix. Mais il n'y songeait plus quand il courait dans le petit jardin de la maison de la rue Chantereine, après sa jolie demi-sœur, comme il appelait Hortense de Beauharnais. Les beaux yeux bleus, les cheveux blonds, tournaient facilement une petite tête dès lors facilement pivotante. W^^ Bonaparte, tout enfant qu'était son jeune beaufrère, songea à lui avant de jeter les yeux sur Louis,

et cela immédiatement après le raccommodement. M. de Bourrienne, qui était son ministre dirigeant en toutes choses, lui donna ce conseil ; mais elle avait à faire à trop forte partie ayant Lucien en tête ; et Jérôme courut bien dans le petit jardin, joua bien à de petits jeux dans le salon, mais, tout enfant qu'il était, il comprit très bien qu'il ne devait pas devenir amoureux des yeux violets, des tresses blondes, qui captivèrent son frère plus tard. Dès que le parti famille se fut aperçu du plan de W^^ Bonaparte, — il en fut ce qu'il sera toujours des projets mis au jour avant leur exécution, ils manquent, — de tels moyens furent employés que Jérôme revint bientôt aux intérêts de famille et depuis ne les a jamais abandonnés contre Joséphine. A l'époque dont je parle, au retour de son frère, avant le i8 brumaire, il venait de sortir ou était encore, je crois, au collège de Juilly. Il avait dans ce temps-là toute la légèreté, l'étourderie, la frivoUté de toute la famille et que je n'ai vues chez aucun de ses frères. C'était en homme, c'est-à-dire en jeune homme, le portrait ressemblant de sa sœur Paulette. Lui et elle n'ont jamais eu rien de commun avec le caractère des six autres.

Le i8 brumaire.

Le i8 brumaire a été raconté par tant de témoins, acteurs eux-mêmes dans ce grand drame politique, que je me bornerai à rapporter ici des faits isolés qui s'y rattachent cependant, qui ne sont connus

que de peu de personnes et dont quelques-uns même ne peuvent l'être que de moi.

Pendant les jours qui précédèrent le 18 brumaire, une très grande agitation régnait dans Paris. Elle avait cela de particulier qu'on ne savait pas ce qu'on avait à craindre, mais l'on craignait. Cependant rien n'était menaçant et chacun était soumis à je ne sais quel instinct d'inquiétude. Hélas ! qui nous' avait rendus si timides ? Nos souvenirs.

Le 18 au matin, Lucien quitta la maison de la petite rue Verte, dans laquelle il demeurait, et vint établir son quartier général chez M. Mercier, président du conseil des Anciens, qui demeurait alors dans une maison située à côté de l'hôtel de Breteuil, près du Manège. Il était tout à fait dévoué s mais le décret de translation n'était pas expédié. Il était sept heures et demie et Bonaparte envoyait à tout instant pour savoir si la chose marchait. Mon beau-frère fit plusieurs fois le voyage pour l'engager à prendre patience. Lorsqu'il y alla pour la première fois, le domestique du général confondit les deux beaux-frères, qu'il connaissait tous deux et, se trompant de nom, annonça le citoyen Permon. Le général fit une exclamation de surprise ; car au fait iï n'attendait pas mon frère. Il reçut très bien M. de Geouffre et le renvoya de suite pour accélérer la venue du décret. Mon beau-frère remarqua que Bonaparte avait une paire de pistolets à sa portée. Dans ce moment, il était encore tout seul ; mais déjà la rue Chantereine commençait à se remplir tellement de chevaux et de monde, qu'on avait peine à circuler. Enfin à huit heures et demie à peu près, la nouvelle que le décret était expédié lui fut portée par mon beau-frère. Il monta aussitôt à cheval pour se

rendre aux Tuileries. Comme fls mettaient tous pied à terre, mon beau-frère rencontra le général Debelle, avec lequel il était intimement lié. Le général était en habit bourgeois. Au premier bruit du mouvement, il était accouru.

— Comment, lui dit M. de Geouffre, tu n'es pas en uniforme ?

— Je ne savais rien qu'imparfaitement. Mais, attends, cela ne sera pas long !

Et se tournant vers un canonnier qu'il jugea être de sa taille :

— Donne-moi ton habit, mon brave, lui dit-il en ôtant le sien.

Le canonnier lui donna son habit et ce fut dans ce costume-là qu'il sui\'it le général Bonaparte au conseil, en attendant que son domestique lui eût apporté son uniforme.

La révolution du i8 brumaire était faite, et Paris n'y croyait pas encore. Nous allâmes voir ]\I°^® Bonaparte la mère, qui demeurait chez Joseph, comme je l'ai déjà dit. EUe était calme, quoique fort inquiète. Son extrême pâleur et un mouvement convulsif, qui venait l'agiter toutes les fois qu'un bruit inattendu frappait son oreille, faisaient presque mal à voir. C'est alors que j'ai pris d'elle une grande et forte opinion. ]\I°^^ Bonaparte me rappelait bien, ce jour, la véritable mère des Gracques. Il y avait parité de position ; son enjeu était même plus fort que celui de la grande Romaine. Elle avait trois fils sous le coup du sort. L'un d'eux pouvait être frappé, si les deux autres échappaient. Elle le sentait, et le sentait fortement.

Ma mère et moi, nous restâmes avec eUe une partie de cette pénible journée et nous ne la quittâmes que lorsqu'elle fut rassurée par différents messages de Lucien qui, plusieurs fois dans

la journée, lui envoya Mariani, son valet de chambre, pour calmer ses inquiétudes et celles de sa femme. Nous laissâmes donc ces dames presque rassurées et nous allâmes voir M°^® Leclerc, qui était la moins effrayée véritablement, parce qu'elle ne réfléchissait jamais sur rien et qu'elle était celle qui pourtant criait le plus haut.

Elle faisait écrire tous les quarts d'heure au général Moreau ^. Elle avait alors une femme de chambre, sorte de serva pa^rona, qui écrivait sous sa dictée, et Dieu sait comment. Lorsque j'arrivai avec ma mère, elle voulut que j'écrivisse à mon tour, en son nom, au général Moreau. C'était toujours pour avoir des nouvelles, et depuis deux heures, cependant, on était venu lui dire que Moreau n'était pas chez lui et qu'il ne rentrerait très probablement pas cette nuit. Elle nous fit promettre de revenir la voir le lendemain de

1 H lui était arrivé d'étranges histoires avec Mme Leclerc. Je ne les ai connues que beaucoup plus tard. Le général Lannes, qui, je crois, ne l'aimait guère, non plus que ceux qui avaient été mystifiés avec lui, était bien amusant à entendre là-dessus. Il avait puisé ces détails, à ce qu'il prétendait, à une source authentique. Il les tenait de IM^e Leclerc elle-même. Et dans le fait, lorsqu'on en parlait devant elle, elle riait beaucoup de l'efiet qu'avaient produit « deux ou trois mots seulement, disaitelle, sur trois têtes aussi bonnes que celles de Moreau, Macdonald et Beumonville » et, en les nommant, elle comptait sur ses doigts.

Le fait est qu'ils étaient tous trois fort liés ensemble et qu'un jour, sans qu'ils sussent pourquoi, ils se trouvèrent brouillés. Un certain charme empêcha toute explication pendant quelque temps. Mais le plus doux songe voit enfin venir le réveil. On s'ennuya bientôt de se bouder, on s'expliqua et cela mit à jour la plus compliquée, la mieux ourdie des noirceurs. Les trois amis ne firent qu'en rire et se promirent seulement de renoncer à Vamie. Trois acteurs, hélas ! de cette scène malijEme et joyeuse ont déjà disparu ! L'un d'eux seulement a survécu !

bonne heure. Ma mère s'y engagea sans peine, parce qu'elle l'aimait beaucoup. Quant à moi j'étais alors bien plus attachée à Caroline, la plus jeune des sœurs de Bonaparte, dont l'âge était bien plus rapproché du mien.

Tandis que nous étions sorties, mon beau-frère était venu pour nous voir et nous donner des nouvelles. Ne nous ayant pas trouvées, il était allé rejoindre Lucien, qu'il ne voulait pas quitter dans ces heures périlleuses, car la tranquillité n'était qu'apparente, surtout pour la famille Bonaparte. Son danger fut même immment dans la nuit du i8 au 19. Si le Directoire n'avait pas été gardé aussi étroitement par les troupes sous le commandement de Moreau, qui avait accepté la charge de geôlier en chef des directeurs captifs, si au lieu de leur attacher les menottes, ce qu'il fit même en les serrant plus fort qu'on ne le lui avait dit, si au lieu de jouer un vilain rôle, enfin s'il eût agi comme il le devait, le Directoire et les conseils auraient été vainqueurs et non pas vaincus, le 19 brumaire. Cela eût été malheureux, sans doute, mais enfin leur cause était celle de la Constitution ; si cela eût été ainsi, tous les frères de Bonaparte l'auraient suivi sur l'échafaud, et leurs amis et leurs partisans auraient eu tout au moins la Guyane en perspective.

Je ne me rappelle plus maintenant l'époque précise du mariage de Moreau, je crois cependant que ce fut à peu près vers l'époque du 18 brumaire. Bonaparte avait eu l'intention de lui faire épouser sa sœur. Peut-être est-il fâcheux pour tous deux, pour tous trois, que cela n'ait pas eu lieu. Au reste, il est difficile de juger si Moreau eût été plus fidèle, comme beau-frère, qu'il ne l'a été comme frère d'armes. Bonaparte avait été fort coquei pour luL

Après l'avoir rencontré chez Gohier, il alla le lendemain chez lui et lui donna un cimeterre parfaitement beau et enrichi de pierreries, venant de Mourad-Bey. Aussi, à l'époque du 18 brumaire, Moreau étail-il tout à fait sous ce charme que Bonaparte savait si bien jeter sur ceux qu'il voulait conquérir. Mais revenons aux fameuses journées.

Ce fut longtemps pour moi une sorte d'énigme que la conduite de Moreau. Je ne voulais pas croire mon frère, qui ne cessait de répéter que c'était sa très grande médiocrité qui l'avait ainsi mis à la disposition de Bonaparte ; mais j'en ai eu la confirmation de la propre bouche de Napoléon. J'étais un jour à la Malmaison, dans la chambre à coucher de Joséphine. Il y vint un instant. Elle lui donna à lire un petit billet, je crois de M"^^ Hulot, bellemère de Moreau, qui alors était marié. Bonaparte lut le billet et leva les épaules en disant :

— Toujours le même î A la merci de qui veut bien le mener ! A présent c'est une vieille femme méchante. Il est heureux que sa pipe ne parle pas, elle le mènerait aussi.

Joséphine voulut lui répondre.

— • Allons, tais-toi ! Tu n'entends rien à tout cela ! — et il l'embrassa. — Si encore il était mené par une gentille femme comme toi ! Mais son caporal de belle-mère et son casse-noisette de femme sont méchantes comme des pestes ! Je ne veux pas de cela ici.

Pourquoi disait-il cette dernière phrase ? Je n'en sais rien, non plus que des autres. Je n'ai pas demandé, comme on le pense bien, ce qui était dans le billet. Mais voilà ce que j'ai entendu et ces paroles du premier consul me frappèrent beaucoup. Je venais de me marier.

On sait que Moreau s'était établi et fait reconnaître comme commandant les troupes chargées de la garde des directeurs prisonniers. La consigne la plus sévère fut donnée jusque dans les lieux les plus intérieurs. Et nous eûmes dès le lendemain là-dessus des détails bien curieux que nous donna Brunetière et qui, certes, ne se peuvent trouver dans le Moniteur. Le pauvre Gohier avait un homme qui ne le quittait pas. Il n'y a pas de terme pour exprimer jusqu'où allait sa surveillance. Et en disant que cette sentinelle demeura à son chevet pendant qu'il était dans son lit, je ne dis que ce qu'il y a de cruel, d'odieux, dans un pareil ordre, et non pas ce qu'il a de complètement ridicule.

— Heureusement, disait Brunetière, qu'il est enrhumé (le gardien) ; car enfin Gohier n est pas militaire, lui. Ce n'est pas son métier d'avoir du courage. Et, ma foi, écoutez donc, une journée comme celle-là était bien faite pour produire un terrible effet sur lui !

M. Brunetière était intime ami de Gohier. Aussitôt qu'il apprit ce qui se passait, il se rendit au Luxembourg, d'où il demeurait à deux pas, rue du Théâtre-Français. Arrivé aux premières sentinelles, il se crut dans une place de guerre. Son assurance ordinaire — et il n'en manquait pas — échoua devant les réponses répétées : « On ne passe pas ! » Inquiet pour son ami, il voulut voir Moreau. Impossible ! Il retourne au Luxembourg. Son agitation, l'insistance qu'il mit à vouloir parvenir auprès d'un ami malheureux, qui peut avoir besoin de son ministère, inspirent des soupçons. On alla prendre les ordres de Moreau, qui ordonna que tous ceux qui se présenteraient sans un écrit signé de lui et qui insisteraient pour voir les directeurs prisonniers, seraient conduits devant l'officier

commandant. Quant à toutes les personnes qui sortaient de chez Moulins ou de chez Gohier, elles devaient donner leur parole d'honneur qu'elles ne portaient ni papier, ni message verbal. Heureusement que Brunetière, voyant la tournure des choses et jugeant qu'il serait plus utile à son ami loin de lui que près de lui, se hâta de sortir du Petit-Luxembourg.

La conduite de Gohier dans les deux journées du 18 et du 19 fut parfaitement convenable. Il refusa de voir Moreau lorsque celui-ci se présenta chez lui le 18 brumaire. Moulins l'avait déjà traité avec un mépris tellement offensant que les personnes qui furent témoins du fait en souffrirent pour Moreau. Le général-directeur le regarda quelques instants avec une expression de mépris accablante, le toisa plusieurs fois, puis lui indiquant l'antichambre : « Restez-là ! » lui dit-il ^ Et il rentra chez lui. Quant à Gohier, comme je l'ai déjà dit, il ne le reçut pas.

C'était le 19 que devait se développer le plan tout entier de la conjuration — car enfin il faut dire le mot — qui n'avait été qu'annoncée par les événements de la journée du 18.

Un fait assez singulier, c'est l'ignorance complète où se trouvait toute la famille de Bonaparte qui n'avait pas pris part à l'actioUj c'est-à-dire les femmes. Tout était si calme dans* Paris, Fouché avait si bien pris ses mesures pour qu'aucune nouvelle ne se répandît, que l'on va voir comment la mère et la sœur de Bonaparte apprirent ce qui s'était passé.

Les événements de la veille avaient été si doux

1 Moreau a dit depuis qu'il n'y était pas allé. Cela n'est pas, il ne fut pas reçu. La note qui relate ce fait n'est nullement juste.

que l'inquiétude de M"^^ Bonaparte la mère était presque dissipée. On croyait que les conseils, après avoir sanctionné le renvoi de trois directeurs et voté une dispense d'âge, procéderaient à la nomination de Bonaparte et que tout serait terminé. Albert pensait que M. de Talleyrand serait un des directeurs remplaçants, et j'en étais aise, parce que sa nièce était mon amie.

Ma mère parut étonnée que M"^^ Laetitia n'eût pas été chercher sa belle-fille dans ime pareille circonstance. Elle le dit à son amie.

— Signora Panoria, répondit-elle, ce n'est pas là que je dois aller pour avoir le cœur content, c'est chez Julie, chez Christine. Voilà où je vois mes fils heureux, mais l'autre... non, non !

Et en finissant sa phrase elle serrait les lèvres et ouvrait les yeux, ce qui était un mouvement très caractéristique chez elle pour indiquer que ce qu'elle venait de dire l'intéressait fortement.

Ce fut ce jour-là surtout que je pus juger de la bonté maternelle de M"^^ Laetitia. Nous n'avions personne à dîner et, pendant plusieurs heures, elle parla avec plus d'abandon qu'elle ne l'avait fait encore avec ma mère, depuis son arrivée de Corse. Toutes deux se mirent à se rappeler les jours de leur jeunesse. M"^^ Bonaparte était à son aise parce qu'avec nous elle ne parlait qu'itaUen et que, pour dire la vérité, son français n'était pas compréhensible. Je me rappelle que ce fut ce jour-là qu'elle nous raconta comment, étant à la messe le jour de la fête de Notre-Dame d'août, les douleurs lui prirent et qu'elle eut à peine le temps d'arriver jusque chez elle, où elle accoucha de Napoleone, sur un méchant tapis. Déjà pendant cette grossesse elle avait éprouvé des accidents. Lorsque les Français étaient entrés à Corte, plusieurs

familles principales, parmi lesquelles était la famille Bonaparte, furent contraintes de fuir. Elles se réunirent au pied du Monte- Rotondo, la plus haute montagne de la Corse. Elles eurent beaucoup à souffrir dans cette fuite et pendant ce séjour au pied des montagnes. Dans ce moment, ^jme Bonaparte était grosse de Napoléon :

— Je ne sais pourquoi, nous dit-elle, on a répandu le bruit que Paoli était le parrain de Napoleone. Cela n'est pas vrai. C'est Laurent Giùbéga ^ qui l'a tenu sur les fonts de baptême avec une autre de nos parentes, Geltruda Bonaparte -.

Et toutes les personnes qui connaissent M"^® Bonaparte savent qu'une fois sur le chapitre des parentés, on n'en sortait pas facilement.

M°^^ Leclerc, pendant ce temps-là, était établie sur son divan favori, s' admirant dans une grande glace qui était en face d'elle et, tout en arrangeant les plis de sa robe et de son châle de cachemire, rappelait à sa mère tout ce qu'elles avaient eu à souffrir pendant leur fuite d'Ajaccio. Madame mère m'a bien souvent raconté ces faits. Mais ils ne me présentaient pas le même degré d'intérêt que le 18 brumaire, lorsque six années seulement avaient rendu si différente la position de ces mêmes enfants, qu'à elle seule, faible femme, elle était forcée de soustraire à la proscription, portant dans ses bras les plus jeunes, lorsque, accablés de fatigue, ils ne pouvaient plus marcher ; cheminant tantôt dans une mauvaise barque, tantôt sur un littoral où les dangers se multipliaient. En racon-

1 Son neveu fut depuis préfet en Corse. Il était parent de Napoléon.

■^ Fille de Charles Bonaparte, oncle de l'çmpereur, et femme ^de Paravicini, aussi cousin de Napoléon.

tant cette partie de sa vie, M"^^ Laetitia Bonaparte était bien belle et bien éloquente.

C'est ici, c'est au moment où une nouvelle ère va commencer pour toute cette famille, que je veux rappeler et résumer la position de ses différents membres dans les années révolutionnaires.

A l'époque où l'intention de Paoli était de livrer l'île de Corse aux Anglais, il fut connu que beaucoup de familles considérables du pays résolurent de déjouer ses projets et de s'emparer elles-mêmes d'Ajaccio, de Saint-Florent et de Calvi, capitale de la Balagne ^ Les Bonaparte étaient à la tête du mouvement d'Ajaccio, les Giùbéga de celui de Calvi et les Gentile de celui de Saint-Florent. Calvi et Saint-Florent réussirent. Mais l'influence de Paoli, qui était immense, et le défaut de moyens d'action paralysèrent l'exécution du plan des conjurés patriotes d'Ajaccio, dont les chefs, après cette tentative manquée, furent contraints de fuir. C'est alors que la famille Bonaparte, plus menacée que tout autre, quitta la ville. Napoléon, qui était l'un des meneurs, se sauva dans les montagnes avec Multédo 2. Tous deux étaient déguisés en matelots. Il fut arrêté par les partisans de Paoli, qui descendaient alors des vallées supérieures 3, au nombre de quatre ou cinq mille, mais il parvint à s'échapper et, traversant le Marzolino (petit district intermédiaire), il se rendit à Calvi. Là, apprenant que sa mère, ses jeunes frères et ses sœurs

1 Petite province de la Corse. (Note de l'éditeur.)

2 II est bien singulier que l'empereur n'ait pas dit plus tard, à Sainte-Hélène, un mot sur des événements si remarquables et auxquels il avait pris une part aussi active.

3 Ce fut vers ce temps que le gouvernement envoya trois commissaires pour faire arrêter Paoli. Ces trois commissaires étaient Salicetti, Delcher et Lacombe.

n'étaient pas encore arrivés, il se rembarque et veut aller à Ajaccio. Mais, apprenant en route que sa mère avait eu le bonheur de passer, il revint à Calvi, où il trouva sa famille établie chez les Giîihéga et les Paravicini, leurs parents et amis, j^me Bonaparte avait alors avec elle Joseph 1, Élisa (Marianne), Jérôme, Louis, Paulette, Caroline (Annunciata), Napoléon et Fesch. Ce fut de Calvi que M"^^ Bonaparte se rendit à Marseille, où elle demeura jusqu'à son retour en Corse, ce qui n'eut Heu que lorsque son fils fut général en chef de l'armée d'ItaUe. Jérôme demeura avec le général Casablanca, commandant de Calvi, et CaroUne fut confiée aux Paravicini. Lucien n'était plus avec sa famille depuis un mois lorsque les troubles éclatèrent. M. de Sémonville, en quittant la Corse pour revenir en France dire au comité de salut public, qui avait bonne envie de sa tête, qu'il ne la lui voulait pas donner, avait emmené Lucien avec lui. Il avait attaché sur le jeune homme cet œil d'un homme habile, qui sait distinguer l'esprit et le talent, parce que lui-même est tout talent et tout esprit. Il avait lu dans cette âme ardente, dont les laves comprimées l'auraient dévoré, tué, si M. de Sémonville n'eût été sa providence. Au désespoir d'être destiné à l'état ecclésiastique 2, pour lequel il n'avait aucune vocation, Lucien se fit un ami de M. de Sémonville, qui se détermina à le prendre avec lui dans son service particulier,

1 Voici leur ordre de naissance : Joseph, Napoléon, ÊJ.isa Lucien, Paulette, Louis, Caroline et Jérôme.

2 Lucien avait été destiné à l'état ecclésiastique, à la demande d'un abbé Bonaparte, de ses parents, qui voulait lui résigner un canonicat du chapitre noble de Saint-Étienne à Florence. Cet abbé vivait encore lors de la conquête de l'Italie. Il habitait San-Miniato.

lorsqu'il fut nommé à l'ambassade de Constantinople. Lucien n'avait nulle fortune!*, tenait à une famille malheureuse. M. de Sémon ville faisait là une bonne action. Cela ne m'étonne pas ; les gens d'esprit, quoi qu'on en dise, sont presque toujours bons.

Lucien demeura à Marseille avec M°^^ de Sémon\dlle et ses enfants, parmi lesquels était cette jolie Zéphyrine, qui plus tard devint M"^^ Joubert. et les MM. de Montholon, dont le nom est maintenant attaché à la plus illustre des infortunes. Lucien échappa de cette manière à la captivité de M. de Sémon ville -. Il prit la carrière administrative qu'il voulait suivre alors, et c'est à cette époque qu'il alla à Saint-Maximin. Quant à Bonaparte, on sait quelle fut sa direction.

Tandis que M"^^ Laetitia nous parlait des dangers auxquels eUe avait soustrait sa jeune famiUe, ses enfants couraient de nouveaux hasards à Saint- Cloud. Mais la tranquilhté de Paris n'était nullement troublée et tout était si tranquille que notre partie de spectacle ne fut pas dérangée. A sept heures, ma mère fit mettre ses chevaux. M"^^ Bonaparte avait fait venir sa voiture, parce que, ma mère n'a^^ant qu'une voiture-coupé, nous n'aurions pas pu tenir toutes quatre dans la même. Albert n'était pas avec nous. Je pense qu'il était avec Joseph. Nous partîmes pour Feydeau. La salle était aussi remplie que les jours de représentation ordinairement courue. Il n'y avait pas foule, mais il y avait du monde. A cette époque, le théâtre Feydeau était le théâtre le plus agréable. EUe-

^ M. de Sémon\ille, partant pour son ambassade, fut arrêté dans sa route à Xovate, dans les Grisons, sur le lac de Garda. Ce fut le colonel même qui l'escortait qui le vendit aux Autrichiens (juillet 1793).

viou, Martin, M"^^ Saint-Aubin, M^^^ Philis, Juliet, Chenard, toute cette réunion d'excellents acteurs attirait continuellement la foule. Je ne me rappelle plus quelle était la première pièce ; la seconde était VAitteur dans son ménage.

Depuis que nous étions arrivées, M°^® Bonaparte paraissait être dans une disposition d'esprit tout à fait agitée et inquiète. Elle ne disait rien, mais elle regardait souvent la porte de la loge, et nous voyions, ma mère et moi, qu'elle s'attendait à voir arriver Albert ou mon beau-frère, mais la soirée s'écoula sans qu'aucun d'eux parût. Dans l'entr'acte, il y eut un peu d'agitation dans le parterre ; c'était un homme qu'on arrêtait pour avoir volé je ne sais quoi. M™^ Bonaparte tressaillit, mais sans parler : cette femme a vraiment une âme forte. Le rideau se leva. La pièce se jouait fort tranquillement, lorsque les acteurs s'arrêtèrent tout à coup et V. auteur dans son ménage, lui-même, s'avança sur le devant" de la scène. Et ayant fait sa révérence au public, quoiqu'il fût en robe de chambre de basin blanc, il dit à très haute voix :

, — Citoyens, le général Bonaparte a manqué d'être assassiné, à Saint-Cloud, par les traîtres à la patrie...

En entendant ces paroles, M™^ Leclerc jeta un cri terrible qui fit à l'instant même tourner tous les regards vers la loge 1, malgré l'agitation qu'avait excitée cette nouvelle. M°^® Leclerc continuait à crier et sa mère, qui, certes, avait été frappée aussi douloureusement qu'elle, n'était occupée qu'à la calmer. Elle était elle-même fort pâle et put à peine prendre le verre d'eau que nous lui fîmes apporter par l'ouvreuse.

Cependant il fallait sortir. Il n'était que neuf

1 N» II, premières grillées.

heures et demie. M°^® Bonaparte avait renvoyé sa voiture et ma mère n'avait demandé également la sienne que pour la fin du spect9,cle. Mais, par un hasard heureux, il se trouva que notre domestique était dans le corridor et nous dit que notre voiture était en bas. Ma mère proposa alors à ses amies de les emmener, car l'état de M"^^ Laetitia surtout devenait alarmant :

— Je vais vous reconduire chez vous, lui dit ma mère, et puis je mènerai Paulette chez elle.

— Non, non, dit M°^^ Bonaparte ; allons rue Chantereine, chez ma belle-fille ! Ce n'est que là que nous aurons des nouvelles certaines.

Et la pauvre mère tremblait au point de ne pouvoir marcher. Et, pourtant, elle était calme en apparence et ne pleurait pas.

Nous nous entassâmes comme nous pûmes dans notre voiture et, en peu d'instants, nous fûmes rendues rue Chantereine. La cour, l'avenue, tout était encombré de chevaux, de voitures, de gens à pied qui se heurtaient, qui criaient. C'était un vacarme à rendre sourd.

— Je voudrais bien avoir des nouvelles de Lucien et de Joseph, dit ma mère à M^^ Bonaparte lorsqu'elle descendit de voiture. Comme je ne connais pas madame votre belle-fille, je ne puis me présenter chez elle...

— C'est égal ! s'écria M"^^ Laetitia, dans un moment comme celui-ci ! Et une amie comme vous !

Ma mère ne voulut jamais consentir à monter. Au bout de quelques instants, nous vîmes descendre mon beau-frère qui arrivait de Saint-Cloud. Il nous donna une foule de détails.

Mon beau-frère remonta chez M"^® Bonaparte, il ne pouvait nous reconduire. En rentrant, nous trou-

vâmes Brunetière qui nous attendait. L'excellent homme était atterré ; il aimait beaucoup Gohier et sa chute l'affligeait douloureusement. Ma mère lui raconta ce qu'il ne savait pas encore et il partit pour tenter de voir son ami malheureux. M. Brunetière avait un caractère que n'effrayait pas l'infortune.

Peu de jours après le 18 brumaire, causant sur les événements qui avaient précédé et suivi cette journée, Gohier ne parla de Bonaparte qu'avec une extrême aigreur, mettant même une affectation ridicule à lui refuser un talent transcendant.

« Oh ! pour cela, lui dit M. Brunetière, c'est aussi trop fort. — Pas du tout, répondit Gohier. Les fautes des uns font souvent les succès des autres ; et, si lorsque le général Bonaparte vint à Paris après fructidor. Moulins, Barras et Ducos avaient voulu me seconder, ce petit monsieur-là ne serait pas à leur place et à la mienne. Était-ce donc si difficile ? — Mais, à ce qu'il me semble, dit M. Brunetière, la chose n'aurait pas été bien aisée. Quel prétexte prendre ? — Lequel ? Nous en avions vingt, dont le moindre pouvait le faire passer à une commission militaire. D'abord le 18 fructidor conçu par lui, exécuté par ses ordres. — Mais il me emble que c'était pour sauver la république ? — Oui ! un beau salut vraiment ; en mutilant toutes les parties de son administration, en portant la main jusque dans le sein du Directoire, en voulant faire fermer nos sociétés politiques ! Allons donc, il était en cela le premier conspirateur ! »

Gohier oubliait ou voulait oublier, en parlant ainsi, que Carnot avait été sacrifié à une intrigue à laquelle le général Bonaparte était étranger, du moins je crois en avoir acquis la certitude ; et quant au Manège, à la Société de la rue du Bac,

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