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c'est un autre point de question. M. Brunetière, qui avait de Tesprit et un sens assez droit lorsqu'il n'était pas en colère, ce qui lui arrivait dix fois sur douze en discutant, fit observer à Gohier qu'il était impossible de traduire un homme devant une commission militaire sur de pareilles pauvretés, et surtout quand il était si chargé de lauriers « qu'il n'en peut marcher », disait-il.
— Écoutez donc, mon cher Gohier, nous sommes avocats tous deux et nous pouvons dire comment on peut être mis en accusation.
Gohier leva encore une fois les épaules.
— Et les contributions qu'il levait en Italie ! il n'était peut-être pas concussionnaire ?
— Mais, mon cher ami, vous voulez rire ? Avezvous fait passer à une commission militaire Masséna, Brune et vingt autres qui en ont fait encore plus que lui ? Car, en résumé, il n'en est pas plus riche. La république Cisalpine lui a donné, à lui général Bonaparte, de fort beaux diamiants qu'il a pu accepter sans nul remords ^ Allons ! allons ! la mise en jugement n'était pas facile à faire.
— Eh bien ! il fallait accepter sa démission le jour où il l'offrit. Rewbel fut le seul qui eut du cœur : il lui présenta la plume, en lui disant : Vous voulez vous retirer du service, général ? La république y perdra sans doute un brave et habile chef, mais elle a encore des enfants qui ne l'abandonneront pas.
Le résultat de cette bravade, poursuivit Gohier, fut que Bonaparte ne prit pas la plume, qu'il ne
1 II n'est point vrai qu'il ait rapporté trois millions de l'armée d'Italie. J'ai su la somme précise, à un centime près; mais j'ai perdu la note qui en parle ; tout ce que je puis affirmer sur ma conscience, c'est que cette somme ne montait pas à xm million. Au surplus, il est bien vrai de dire que la chose importe peu.
donna pas sa démission et qu'il partit pour l'Egypte, emmenant l'élite de nos troupes, la fleur de notre littérature, nos plus habiles savants et toute notre marine. Nous lui avions montré de la défiance parce qu'il la méritait, et il nous a échappé.
Il fallait le frapper, ajouta Tex-président du Directoire encore froissé et endolori de sa chute, il fallait le frapper, et sans pitié. La république existerait encore. C'était mon avis. Mais Sieyès, qui était son complice ^, a bien eu assez de force dans notre conseil pour faire accepter la démission de Bernadotte que celui-ci n'avait pas donnée, étant ministre de la guerre, pour l'envoyer au loin, et il n'a pas articulé un mot pour faire prendre celle d'un factieux quand il bravait le premier pouvoir de la république, en la lui offrant avec insolence.
Je le répète, ajouta-t-il avec force, si l'on m'avait écouté, tout aurait été facilement arrangé.
Cette conversation tenue par Gohier à M. Brunetière, et que je viens de rappeler dans sa plus stricte exactitude, donne' l'idée du danger qui fut révélé à Bonaparte lorsqu'il insista sur son départ pour l'Egypte. Non seulement l'Orient l'avait toujours attiré, mais dans le moment où sa gloire venait de prendre place dans l'immortalité, par ses admirables succès en Italie, il devait tenir à cette vieille Europe, dont chaque écho redisait ses hauts faits. Il a donc fallu qu'au vif désir d'aller réveiller les vieux cris de guerre de nos croisés il se joignît une intention positive
1 C'est un mot, vide de sens, et que Gohier répéta plus de dix fois dans cette conversation. Bonaparte ne conspirait pas avant son départ pour l'Egypte, si tant est qu'il ait jamais conspiré autrement que par les sottises et les fautes du Directoire.
d'échapper à un péril certain qui lui était connu. Je parlerai plus tard de plusieurs faits qui précédèrent et suivirent son départ de Paris, qui feront juger de la vérité de mon assertion et que je n'ai connus qu'après mon mariage, par Junot et par ses amis.
Quelque temps après cette conversation, Gohier rencontra Moreau chez M. Garât. Le général fut embarrassé de cette rencontre et voulut essayer une justification qui ne pouvait être que maladroite.
— Général, lui dit Gohier avec dignité, je suis par mon état appelé à lire dans les consciences. Ne me forcez pas à vous dire que je ne vois dans la vôtre rien qui puisse vous excuser.
Moreau voulut élever la voix et paraître blessé des paroles amères de Gohier.
— Général ! lui dit celui-ci, je ne vous cherchais pas, et surtout ne vous interrogeais pas. Je ne veux point poursuivre une conversation qui doit être aussi pénible pour vous que désagréable pour moi. J'ajouterai seulement, dit-il en touchant légèrement le pommeau de l'épée de Moreau, que maintenant il manque là un trousseau de clefs.
Moreau devint fort pâle. Le coup avait porté. Il balbutia quelques mots que Gohier feignit de ne pas entendre, en s'éloignant de lui. On prétend qu'il a déploré sa faute et qu'il a cru la racheter en disant : Je saurai la réparer. Si c'est en pointant les canons russes contre les phalanges françaises, il a prouvé par là seulement qu'il ne savait jamais ce qu'il avait à faire.
L'hiver de 1800. — Marengo.
L'hiver de 1800 fut très brillant en comparaison de tous ceux qui l'avaient précédé. La confiance revenait ; tout le monde voyait le général Bonaparte avec les mêmes yeux et c'était à cette époque le regard de l'attachement que l'on portait sur lui. Quelle destinée il a brisée ! Que de chances il a repoussées ! Combien on l'aimait alors ! Oui, on l'aimait, et on l'aimait partout, et là où n'existait pas l'amour étaient l'admiration et la confiance dans son caractère. Les émigrés rentraient en foule. Il était parfaitement bon pour eux et, si quelques vexations étaient ordonnées par Fouché, en s'adressant au premier consul on était certain d'obtenir justice. Ce que je dis là, c'est la vérité. Je sais bien qu'en lisant mon livre quelques personnes le jetteront avec humeur ; et cependant ces mêmes personnes sont peut-être les obUgés immédiats de Napoléon ! Quant à moi, je parle de lui suivant les temps et n'abandonnant jamais ni le héros ni l'homme. Ma plume n'est guidée par aucun autre sentiment que celui me portant à faire connaître Napoléon comme je l'ai vu et comme je l'ai jugé. Je pense en avoir le droit, parce que je ne crois pas qu'il existe un miroir capable de le refléter à toutes les époques de sa vie, comme je puis demander à mon souvenir de le faire. Je ne trouverai pas toujours d'aussi brillantes, d'aussi pures couleurs pour le peindre. Mais alors, comme maintenant, je dirai ce que j'ai ressenti, je dirai la vérité sur lui. Napoléon a pu être pour beaucoup de monde un homme tout
prestigieux, il ne Test pas pour moi. Pour moi, tout est réel en lui. Ses brillantes époques de gloire, comme celles de ses fautes, m' apparaissent tout entières et le nuage d'or qui entoure les unes comme le crêpe qui couvre les autres ne m'en dérobent aucune des parties.
Les succès de Masséna, lors de la brillante affaire de Zurich, avaient éloigné le danger pour quelque temps, mais ne l'avaient pas détruit. Le premier consul ne le savait que trop. Le sort de la France était de nouveau menacé. L'Autriche, irritée par tant de revers lorsqu'elle devait compter sur des victoires, était enfin déterminée à tenter un dernier effort et à nous écraser. Le général Masséna, après avoir résisté aux Autrichiens et aux Russes avec des forces trois fois inférieures en nombre, s'était replié sur Gênes, où bientôt après il fut renfermé avec quinze mille hommes, une population de cent mille âmes, et où il soutint pendant cinquante-deux jours un siège qui doit rendre son nom célèbre, plus encore que ses victoires. Le brave Suchet, séparé de son général en chef, opère sa retraite sur Nice avec quelques régiments qui, commandés par lui, Soult et Compans, font des prodiges de valeur et de talent. Mais presque tous les passages de l'Italie sont libres et les Autrichiens, ayant le général Mêlas à leur tête, s'apprêtent à nous faire pleurer les succès de Zurich, tandis que le général Ott continue le blocus de Gênes, heureux de tenir ainsi en captivité le vainqueur de l'armée austro-russe.
Le premier consul eut alors une de ces déterminations qui n'appartiennent qu'au génie. Le passage du Saint-Bernard est effectué. Souvarow avait reculé l'année précédente devant une teUe entreprise ; Napoléon en voit la presque impossi-
bilité, mais il la voit pour la vaincre. L'index de sa main toute - puissante s'est étendu vers les sommets glacés et les obstacles s'aplanissent. Tout devient possible par les soins de ces hommes que son regard pénétrant a su juger et dont il a deviné les talents. Le général Marmont, commandant l'artillerie de l'armée, a trouvé le moyen de transporter les canons sur les revers des escarpements les plus effrayants, en faisant creuser en forme d'auge des troncs d'arbres dans lesquels on plaçait les canons et les obusiers et de cette manière on les hissait jusqu'aux sommets les plus élevés. Les journaux ont beaucoup parlé de ce fameux passage du Saint-Bernard. La poésie l'a célébré, la peinture l'a retracé. Eh bien, il n'est rien qui en puisse donner aujourd'hui une juste idée à ceux qui n'ont pas fait partie de l'expédition ! Il fallait alors même lire les lettres qu'écrivaient de Milan, de Suze, de Verceil, de la Brunette, ceux qui, après avoir traversé les Alpes, conquéraient encore une fois la belle Italie ! Nous avions beaucoup d'amis dans cette armée exécutant le plus vaste plan que la tête d'un homme ait jamais enfanté. Ce plan venait de recevoir sa presque entière exécution par la réussite du passage du Saint-Bernard. Tout le monde le voyait et un enthousiasme général se manifestait avec une énergie qui se communiquait en France aux mères, aux sœurs, aux femmes, aux amies qui recevaient des nouvelles de l'armée. Lorsque ma pensée se reporte à cette époque, je retrouve des sensations qui depuis n'ont jamais été égalées, si ce n'est une seule fois, et je dirai à quelle occasion. Mais au printemps de 1800 ! Peut-être mes seize ans contribuaient-ils à colorer plus vivement le tableau que je regardais avec des yeux si char-
mes ? C'est possible, et je veux même le croire. Pourquoi refuser des illusions ? Elles ne passent que trop tôt.
Tandis que les Français pénétraient en Italie par trois débouchés, que la vanité, la sottise du général Mêlas n'avait pas eu le soin de garantir, le général Moreau, qui alors aimait sa patrie, rendait son nom célèbre sur les bords du Rhin. Le passage de ce fleuve, la prise de Fribourg, de Memmingen, les batailles d'Engen, de Biberach, de Moeskirch et une foule de combats partiels dans lesquels les Autrichiens ont perdu plus de vingtcinq mille hommes tués ou blessés, sans compter les prisonniers : voilà le résultat d'une campagne de trente-trois jours ^ !
Ah ! si Moreau avait toujours agi ainsi, combien sa patrie serait orgueilleuse de lui !
Lors de la campagne de Marengo, Paris était demeuré dans une sorte de solitude.
Non seulement l'armée elle-même avait opéré un mouvement considérable et un déploiement général ; mais depuis Paris jusqu'à Turin, la route était couverte de gens qui, déterminés par un motif quelconque d'intérêt personnel ou général, allaient au-devant des nouvelles. Mais ce moment d'attente fut de peu de durée. La nouvelle de la victoire de Marengo arriva à Paris le 21 juin ; le gros de l'armée, commandé par le premier consul, avait passé le Saint-Bernard le 20 mai !... L'effet
1 La campagne du Rhin, commencée le 26 avril 1800, est un des plus beaux faits de la vie militaire de Moreau. Le 29 mai de la même année, c'est-à-dire trente-trois jours après l'ouverture de la campagne, les Autrichiens avaient repassé le Rhin et étaient repoussés par delà Augsbourg. Ils avaient donc évacué tout le pays entre le Rhin, le lac de Constance, le Danube et le Lech.
de la nouvelle de cette importante affaire fut de faire monter le tiers consolidé (5 %) de vingtneuf à trente-cinq francs... La veille du 18 brumaire, il était à onze francs \
Le jour où la nouvelle de la victoire de Marengo arriva, nous avions été déjeuner et diner à Saint- Mandé. Comme il n'était venu personne que nous de Paris et que la maison était assez isolée, nous ne savions rien lorsque nous rentrâmes, le soir dans la ville. Nous eûmes donc l'annonce de la nouvelle avec tout le délire de la joie, qui enivrait le peuple des faubourgs, toujours si ardent, si franc, dans la manifestation de ses sentiments.
Depuis la barrière jusqu'à la maison de Beaumarchais, nous vîmes au moins deux cents feux de joie autour desquels le peuple dansait en criant : « Vive la République ! Vive le premier consul ! Vive l'armée ! » Et tout le monde s'embrassait, et tout le monde se félicitait comme pour un bonheur personnel, un intérêt de famille !
A l'espèce de carrefour formé alors par l'ancienne place de la Bastille, il y avait une foule plus nombreuse encore '^. On venait de la Cité, du quartier Saint- Jacques, de la place Maubert. On passait l'eau dans de petits bateaux ,pour venir chercher des nouvelles dans une partie de Paris qui devait naturellement en avoir plus facilement que celle-là, qui n'avait pas alors le pont d'Austerlitz pour la réunir à la mère ville et qui était bien plus faubourg que ne l'est aujourd'hui le bord du canal
1 C'est-à-dire le 8 novembre 1799, ou six mois auparavant.
2 II n'y avait alors ni le canal ni le pont d'Austerlitz, et la maison de Beaumarchais, qui était encore debout à cette époque, formait une sorte de promontoire, si l'on peut dire ainsi, et avait derrière elle une rue basse. Cette partie de Paris est tout à fait changée, ainsi que l'on peut se le rappeler.
de la Villette. Comme il faisait beau et que ma mère voulait rentrer chez elle le plus tard possible, en revenant de Saint- Mandé, elle avait donné l'ordre à son cocher de prendre la rue du Faubourg-Saint-Antoine, au lieu de suivre celle du Faubourg-Saint-Denis — ce qui était notre chemin — et de rentrer par la rue Caumartin, en suivant les boulevards. Cette idée fut heureuse, en ce qu'elle nous fit jouir d'un spectacle vraiment beau : celui d'un grand peuple aimant et reconnaissant.
Oui, dans le moment que je décris et dont le souvenir m'est encore si présent, pendant toute cette journée où il apprit à la fois sa délivrance et sa gloire, le peuple de Paris'; je le répète, fut aimant et reconnaissant.
Comme notre voiture allait au pas, nous entendions tout ce qui se disait dans les différents groupes.
— As-tu vu, disait l'un, ce qu'il écrit aux autres consuls ? C'est là un homme ! J'espère que le peuple français sera content de son armée ^ ?
— Oui, oui, s'écriait-on de toutes parts ; oui, il en est content !
Et les cris de « Vive la République ! vive Bonaparte ! » retentissaient de nouveau dans les rues, sur les places, dans les carrefours et aux fenêtres des maisons les plus élégantes, avec une sorte de délire.
Albert et moi nous partagions la joie et l'enthousiasme général. Pour ma mère, elle était plus calme et se contentait de faire quelques mouvements de
1 Dernière phrase de la lettre que le premier cx>nsul écrivit de Torre di Garofolo, le soir même de la bataille de Marengo, aux deux autres consuls, et qui fut distribuée dans Paris le 21 juin, jour où la nouvelle de la victoire arriva.
tête en signe d'approbation, mais sans nulle ferveur dans son expression,
— Nous verrons plus tard, disait-elle. Moreau aussi a fait de grandes choses dont on ne parle pas.
L'aigreur qui s'éfait établie entre ma mère et le général Bonaparte la rendait injuste envers lui. Mon frère et moi le lui dîmes, en riant.
— C'est possible, disait toujours ma mère, mais nous verrons !
Quelque temps après, lorsque les officiers de tous grades revinrent à Paris et que diverses relations de la bataille commencèrent à circuler, on apprit avec admiration la conduite du général Kellermann ; mais en même temps on fut dans le dernier étonnement du silence, presque complet, qu'avait gardé le premier consul sur ce beau fait d'armes. Je puis affirmer que tous ceux qui revenaient alors de l'armée d'Italie n'avaient qu'une seule et même manière de raconter l'événement.
L'action du général Kellermann est donc une des plus belles de nos fastes militaires. Mais ensuite je ne me mêle pas de trancher la question bien difficile qui traite du gain ou de la perte de la bataille. C'est une de ces grandes difficultés que j'ai entendu discuter par des gens qui ne sont jamais sortis de leur rayon habituel d'une médiocrité bien reconnue. Ils sont heureux d'être aussi bien éclairés. J'ai entendu les plus grandes capacités militaires de l'époque parler de cette affaire, et mes oreilles de femme recueillaient en toute humilité ce que disaient des hommes tels que Masséna, par exemple, ou d'autres de sa portée. Et d'après ce que j'ai entendu, je me suis fait une opinion qui n'est pas du tout à l'appui de ceUe qui fait perdre la bataille.
Ce fut là que vers cinq heures Desaix tomba, frappé d'une balle au cœur, en conduisant une
division de quatre mille hommes ^ contre une armée de vingt mille hommes d'infanterie, dix mille de cavalerie et dont l'orgueil de la victoire doublait encore la force numérique. C'est en vain que les Français, au désespoir de la rfiort d'un général qu'ils adoraient, veulent la venger sur l'ennemi, tout fuit en désordre. Le 9^ d'infanterie légère, qui marchait déployé, chancelle, se replie, dans sa retraite précipitée entraîne la ligne avec lui et t^ut paraît perdu.
C'est alors que, par une de ces inspirations dont dépend quelquefois le destin des armées et des empires, le général Kellermann fait, avec cinq cents chevaux, cette charge admirable qui assura le succès de la journée.
Masqué par les vignes dont les guirlandes suspendues à des mûriers voilaient un peu sa marche à l'ennemi, le général Kellermann observait les événements -, prêt à donner son aide au premier appel.
Lors de la retraite de nos troupes, la colonne autrichienne se laissa emporter inconsidérément à sa poursuite. Elle passa avec une telle rapidité devant le général Kellermann, qu'elle-même ne présenta plus qu'un flanc sans défense. C'est de cette faute qu'il profite avec cette promptitude de coup d'œil qui fait l'homme de guerre habile. Il tombe comme la foudre sur les Autrichiens ; les surprend dans leur désordre, car la victoire a aussi le sien, et les trouvant dégarnis de leur feu, fait en un instant plus de six mille prisonniers, parmi lesquels se trouve le général Zach, chef d'état-major et l'âme
1 La seule cavalerie qui devait l'appuyer était le détachement (car il ne peut avoir le nom de corps) de cinq cents chevaux sous les ordres du général Kellermann.
2 Après avoir toutefois fourni six charges depuis le matin.
de l'armée autrichienne. M. de Mêlas, qui, croyant être parfaitement sûr de la victoire, avait tranquillement repris le chemin d'Alexandrie, pense qu'il est victime d'un effroyable enchantement en se voyant entouré de tous côtés, car l'armée française devait passer la Bormida au point du jour et il savait que le brave Suchet était sur ses derrières avec le corps qu'il commandait. Ses avant-postes avaient déjà passé les monu tagnes.
Aussi, lorsque le 15, au matin, le général Gardanne se présenta à l'une des têtes de pont de la Bormida, ce fut un parlementaire qui lui répondit et le général Mêlas capitula. Le caractère de cet homme eut vraiment une couleur bien étrange pendant toute cette campagne ! Ou parfaitement crédule, ou parfaitement incrédule, voilà ce qu'il fut constamment. N'est-il pas curieux de voir, le 13 juin, la veille même de la bataille de Marengo, le général Mêlas et son conseil décider « que l'existence de l'armée de réserve leur avait été complètement inconnue et que, puisque les ordres et les instructions du conseil aulique n'avaient mentionné que l'armée de Masséna, la fâcheuse position où l'on se trouvait était entièrement la faute du ministère, et non celle du général » ?
L'auteur du Mémorial du dépôt de la guerre a raison de penser, ainsi qu'il le dit dans sa note, tome IV, page 313, que l'empereur a eu, relativement à ses campagnes contre l'Autriche, des renseignements curieux qu'il obtenait dans les conversations qu'il avait avec des officiers généraux, hommes d'État autrichiens, bavarois ou saxons. Je l'ai vu bien souvent parler pendant plus de deux heures avec des hommes les plus distingués de l'Allemagne comme miUtaires et comme diplomates, tout à la
fois. Et lorsque la conversation était finie et l'interlocuteur parti, l'empereur se frottait les mains en disant :
— Voilà de la lumière pour vingt pages de mes commentaires.
Une autre fois — c'était à Compiègne ou à Fontainebleau — il venait de causer longuement avec im homme auquel il n'épargnait pas les questions et qui lui répondait avec une clarté et surtout une précision si rapide que l'empereur en fut surpris. Il s'arrêta et regarda celui qui lui parlait avec une telle expression, qu'il n'avait pas besoin d'ajouter une parole pour faire comprendre sa pensée. L'interlocuteur n'en fut pas intimidé et sa physionomie, toujours calme, mais non pas inanimée, ne changea pas un instant. Lorsqu'il fut parti, l'empereur dit à Junot :
— Vois-tu cet homme-là, Junot ? C'est un des plus fins que je connaisse, et pourtant c'est un honnête homme. Tout à l'heure il répondait à mes questions avec une telle franchise que j'ai cru un moment qu'il se moquait de moi !
Et l'empereur se promenait en souriant de ce sourire rêveur qui donnait un si grand charme à sa physionomie.
— Mais non ! Il a parbleu raison. La meilleure diplomatie, c'est d'aller droit son chemin. Et puis c'est un brave homme. Sois particulièrement bien pour lui en ta qualité de gouverneur de Paris, entends-tu ?
Cet homme était M. de Bubna !
Je reviens maintenant à la singulière explication du général Mêlas. N'était-elle pas réellement à mettre dans une comédie ? ]\Iais enfin que les vainqueurs aient été vaincus par des fautes éloignées ou personnelles, la grande affaire a été d'en
profiter avec habileté et c'est ce qui est arrivé au
général Kellermann.
Maintenant pourquoi, dans sa propre patrie, a-t-on cherché à lui dénier sa part de gloire dans cette journée? En admettant même que le premier consul lui ait ordonné de charger, il n'a pu le faire que d'une manière incertaine et le résultat de cette fameuse charge, en décidant du sort de l'Italie et de la France, méritait une autre récompense que ces froides paroles : « Vous avez fait une bonne charge. »
On a dit que l'empereur, en faisant le père du général Kellermann maréchal, sénateur et duc de Valmy et en donnant de grands commandements au fils, avait par là montré sa reconnaissance. D'abord, je crois qu'une parole affectueuse solde bien des comptes à cet égard. Ensuite le maréchal Kellenuann était créancier de l'État pour la bataille de Valmy et cette dette-là n'avait rien de commun avec celle de son fils, dont la réputation militaire et politique s'appuyait sur d'autres circonstances honorables que le fait de Marengo. Je crois donc que l'empereur ne lui aurait rendu que justice en le nommant inspecteur ou colonel général et en lui donnant, du vivant de son père même, le titre de duc de Marengo. Il a bien nommé Lannes duc de Montebello. Lannes, en gagnant cette bataille, a préparé le triomphe de Marengo. Le général Kellermann l'a décidé.
Le jour de la bataille de Marengo, Junot, prisonnier des Anglais, débarquait enfin à Marseille et touchait sa terre natale, après une captivité de plusieurs mois ^.
1 Les prisonniers débarquèrent à Marseille du 14 au 15 juin. Junot avait avec lui le capitaine Lallemand, qui était alors son aide de camp et qui, ainsi que lui, était assez friand des balles
154 IMÊMOIRES
« Combien le bonheur qn'il ressentait de se trouver en France eût été empoisonné, m'a-t-il répété mille fois depuis, s'il avait su que ce même jour les champs de l'ItaUe nous revoyaient encore combattre, sans qu'il fût auprès de son général ! »
Hélas ! le même jour, presque à la même heure, tandis que le plomb meurtrier de l'Autriche faisait tomber Desaix dans les champs de Marengo, la trahison mettait dans la main d'un fanatique le poignard qui devait tuer Kléber ! Tous deux l'honneur de notre armée, tous deux par une conformité fatale périssent le même jour, presque à la même heure ^ !
Pour ne plus revenir sur la bataille de Marengo, je dirai que mon opinion sur le fait que je viens de décrire m'a été inculquée par des hommes témoins de ce fait, ou qui en avaient eu la relation parfaitement exacte.
Que de fois, cette même année de la bataille de Marengo, qui fut aussi celle où je me mariai, n'aije pas vu le dîner se prolonger jusqu'à neuf heures, parce que Bessières, Lannes, Eugène, Duroc ou Berthier, ou tel autre enfin de ses compagnons d'armes et quelquefois tous ensemble, expliquaient à Junot, avide des moindres détails, tous ceux de cette affaire mémorable ! Alors la table devenait la plaine de Marengo, un des groupes du surtout figurait le village, les candélabres de bout de table Tortone et Alexandrie, et les poires, les noix, les grappes de raisin représentaient le mieux qu'elles pouvaient les phalanges autrichiennes et hongroises et nos braves phalanges françaises.
et du boulet pour éprouver un vif regret en apprenant qu'une aussi belle fête s'était passée sans eux.
1 Kléber fut assass né au Caire par un je\ine Turc qu'expédia le visir après sa défaite d'Héliopolis.
Sans doute une femme n'a pas la prétention de comprendre ni surtout de faire un cours de stratégie. Cependant il est de fait que lorsque en- 1818 je passai par Alexandrie en revenant en France, je m'arrêtai longtemps à Marengo. J'en parcourus tous les environs, je visitai jusqu'au dernier arbre. A force d'avoir entendu raconter tous les détails de cette fameuse journée, je m: trouvai bi ntôt dans des lieux pleins de souvenirs qui semblaient s'éveiller en moi ! J'ai rapporté deux vues du village de Marengo ; l'une que je pris à peu près du milieu de la plaine, l'autre d'un endroit où me plaça la maîtresse de la petite auberge, afin que je pusse dessiner un arbre sous lequel on avait d'abord porté le malheureux Desaix, croyant qu'il n'était pas mort.
Desaix avait, comme on le sait, plusieurs aides de camp. Dans le nombre, il y en avait deux ^ qui se faisaient remarquer par l'excès de leur douleur. L'un disait d'une voix brisée de sanglots :
— Ah ! mon général ! pourquoi vous ai- je survécu ? Et l'armée ! Et la France ! Ah ! quelle perte !
Et le bon jeune homme versait de véritables larmes sur le cadavre de celui qu'il regrettait comme le jeune *** 2 regrettait Turenne.
L'autre aide de camp était jeune aussi. Comme l'autre il pleurait... beaucoup même, mais sa douleur se manifestait différemment :
1 Rapp et Savary. (Note de l'éditeur.)
2 Saint-Hilaire. — M"'e d'Abrantès commet une légère erreur. Le jeune Saint-Hilaire avait vu son père tomber, un bras emporté par le boulet qui tua Turenne ; il gémissait. « Ce n'est pas moi qu'il faut pleurer, c'est lui ! » fit le blessé en montrant le corps de Turenne. (Note de l'éditeur.)
156 MÉMOIPŒS
— Ah ! mon Dieu ! mon général est donc mort ! Qu'est-ce que je vais devenir ? Mais, mon Dieu, qu'est-ce que je vais' devenir ?
C'est au premier consul lui-même que j'ai enendu imiter l'accent des deux jeunes officiers. L'un deux pleurait encore son général bien des années après sa mort. C'était une digne et honnête créature que Rapp, un bon camarade et en tout un homme fort au-dessus de la ligne où il s'était lui-même placé par la brusquerie apparente de ses manières.
Le mariage de Junot.
Il y avait dix jours que le général Junot s'était présenté chez ma mère, et depuis le 21 septembre il était venu exactement tous les soirs. Il ne me parlait pas, se mettait à côté de la bergère de -ma mère, causait avec elle ou bien avec les personnes de sa connaissance qui se trouvaient dans le salon, mais il ne s'approchait jamais du groupe dans lequel je me trouvais. Et si à cette époque il avait cessé de venir chez ma mère, j'aurais pu affirmer que je le connaissais à peine.
Le 1^^ octobre- nous donnions une petite soirée dansante. Avant que tout le monde fût arrivé, l'mie de mes amies, Laure de Cazeaux, me prend à part et me dit :
— C'est donc ainsi que tu aimes tes amies ? Voilà une belle confiance ! Comment ! tu te maries et je n'en sais rien !
Je devins pâle, car je crus que le mariage que
je redoutais était renoué. M^^^ de Cazeaux, qui vit mon étonnement, poursuivit :
— Ne serait-ce pas vrai ? Est-ce que tu n'épouses pas le général Junot ?
■ — Le général Junot ! m'écriai- je. Es-tu folle ? Je le connais à peine, et lui-même ne me connaît pas. Quelle apparence d'ailleurs qu'il aille prendre pour femme un pauvre jeune fille sans dot, lui favori du premier consul et l'un des premiers partis de Paris ? D'où as-tu tiré cette belle nouvelle ?
Elle me nomma la personne qui l'avait dit chez ^ime (Je Cazeaux, ce même jour, à dîner. C'était M. d'Aubusson de La Feuillade \ M"^^ de Cazeaux, qui vint nous joindre un moment après, me confirma ce que m'avait dit sa fille en m'adressant aussi des reproches sur mon peu de confiance envers mes amies.
— Mais c'est une gageure pour me désoler ! m'écriai-je impatientée. Et vous, madame, qui êtes si parfaitement bonne, comment pouvez-vous croire de bonne foi que j 'aie le tort dont vous m'accusez ? Laure n'est-elle pas ma meilleure amie ? Eh ! si j'avais un secret de la nature de celui dont vous me parlez, elle le saurait en même temps que moi !
Nous nous embrassâmes et je suppliai ces dames de ne pas redire un seul de ces propos à ma mère. Je connaissais assez bien sa vivacité pour être certaine qu'à l'instant même elle prendrait fortement parti contre quelqu'un, et M. d'Aubusson, qui venait précisément d'entrer, aurait bien pu essuyer tout l'orage.
Je n'ai jamais passé une soirée plus ennuyeuse
1 Qui fut depuis chambellan de l'empereur et beau-père d'Auguste de Caulaincourî.
de ma vie. Ma mère, qui ne se doutait de rien, parlait et riait avec le général Junot qui lui-même paraissait d'une extrême gaieté. Il était auprès d'elle à sa place ordinaire, l'entourant comme tous les jours d'une foule d'attentions.
— Je crois. Dieu me pardonne ! me dit Laure, que M. d'Aubusson s'est trompé et que le général Junot épouse ta mère.
— Cela ne m 'étonnerait pas. Ma mère est charmante. Tiens, regarde comme elle est jolie ce soir !
Ma mère était encore effectivement fort belle à cette époque de sa vie. Les souffrances ne l'avaient pas encore flétrie et sa beauté était toujours frappante. Habituellement très élégante, elle apportait une recherche plus exquise peut-être dans sa toilette depuis qu'eUe était en denii-négUgé. Des peignoirs d'une magnifique mousseline de l'Inde, garnis de malines ou de points et rattachés avec de gros nœuds de ruban d'une grande fraîcheur, étaient ses robes les plus habituelles. Sur sa tête elle portait ordinairement un bonnet de malines brodées, ou de point d'Angleterre, d'un demi-quart de haut : ce bonnet, toujours fait par M^^^ Despaux, formait une coiffure charmante, surtout pour ma mère, qui le portait comme je ne l'ai vu porter à personne depuis eUe.
Une personne de notre société habituelle dont je n'ai pas parlé jusqu'à présent, était M. de Trénis, le fameux danseur. Cet homme, que Ton était convenu de ne considérer que comme danseur, avait des droits tout à fait acquis pour prétendre à une autre réputation. J'en parlerai plus longuement dans quelque temps. Je me bornerai à dire maintenant que, nous a3'ant été vivement recommandé par M. Everhard Emilhaud, on le recevait bien
dans notre maison, où il avait été présenté, je crois, par M°^^ Hamelin.
Le soir dont je parle, il était chez ma mère et voulut absolument que je dansasse avec lui la gavotte de la dansornanie. Je refusai très sérieusement. Il fut le demander à ma mère, qui me fit dire de danser. Et comme elle me vit hésiter, elle me dit tout haut :
— En vérité, Laurette, vous n'êtes pas sage, mon enfant. C'est bien la peine d'avoir^ Gardel et Saint-Amand pour maîtres de danse, si cela ne doit vous servir à rien.
Dans ce moment je vis sourire M. d'Aubusson, d'un sourire qui n'avait rien de bienveillant. Je crois que pendant quelques minutes j'aurais voulu ne pas savoir danser. J'ai conservé longtemps le souvenir de ce sourire.
Je dansai donc puisque ma mère le voulait. Mais je dois dire que je doute avoir plus mal dansé de ma vie. M™^ de Cazeaux riait de ma colère — car j'étais vraiment fâchée. — Toutefois comme ce n'est pas à seize ans que la colère dure longtemps au milieu d'accents et de sons joyeux, j'oubliai bientôt la nouvelle qui m'avait donné tant d'humeur et je fus la plus gaie de mes jeunes amies. Nous dansâmes jusqu'à minuit, nous jouâmes des charades. On prit des glaces, du thé, et la soirée s'écoula joyeusement comme toutes celles que l'on passait chez ma mère.
Mais lorsque tout le monde fut parti et que, ma
1 Mon premier maître de danse fut Despréaux ; mais ensuite sa manière, quoique bonne, n'étant pas celle à la mode, ma mère me donna Saint-Amand de l'Opéra. J'eus ensuite des leçons de Gardel, bien qu'il n'en donnât à personne. Mais mon beaufrère lui ayant rendu un léger service, ce fut lui-même qui voulut s'en acquitter en me montrant à danser.
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mère étant couchée, le silence régna dans la maison, lorsque seule dans ma chambre je pus réfléchir à ce qu'avait dit M. d'Aubusson, je pensai qu'il était convenable que ma mère en fût instruite. J'étais déjà coiffée de nuit et, au moment d'entrer dans mon lit, je repassai ma robe et, prenant ma bougie, j'allais entrer dans la chambre de ma mère, lorsque je pensai que son sommeil serait troublé par une semblable tracasserie et qu'il serait assez temps de l'en instruire le lendemain. Je me couchai donc et le jour suivant, -après l'avoir embrassée et avoir reçu sa bénédiction, je lui dis ce que M. d'Aubusson s'en allait racontant.
Cette nouvelle produisit sur ma mère l'effet que j'en avais redouté. Elle s'emporta avec d'autant plus de violence que c'était moi que la chose attaquait directement.
— Mais la société est devenue un enfer ! s'écriat-elle. Comment ! parce qu'un jeune homme vient dix fois dans une maison, il faut pour cela qu'il y ait un mariage en train ? Et si le général Junot épouse M^^^ Leclerc, comme je le crois et comme cela est convenable, on dira que son mariage avec ma fille a été rompu. Mais, poursuivit ma mère, je sais un moyen pour arrêter ces noirceurs-là et, certes, je l'emploierai dès aujourd'hui.
Mon frère entra dans ce même instant et ma mère me fit recommencer ce que je venais de lui dire.
— Je vois d'où cela part, poursuivit ma mère, M. d'Aubusson n'est en cela qu'un écho. Ce pauvre Junot déplaît à quelques-unes de ces dames, et leur déplaît d'autant plus qu'il ne leur a pas offert ses loges. Ce n'est pas M"^^ de Cazeaux, elle est trop bonne. Ce n'est pas Mérote, elle a trop
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS i6i
d'esprit. Ce n'est pas M"^® de Lostanges, elle a de l'esprit et de la bonté. Enfin n'importe, je sais où adresser mon compliment et on n'attendra pas longtemps.
Ma mère était vivement émue. Je voyais des larmes dans ses yeux et elle était tremblante. Dans ce moment on vint m' avertir que M. Viglianis, mon maître de dessin, m'attendait pour me donner ma leçon. Je m'approchai de ma mère pour lui baiser la main, mais elle m'attira à elle et m'embrassa en fondant en larmes.
— En vérité, lui dit Albert, vous n'êtes pas raisonnable, ma mère. Comment ! pour un propos dit en l'air...
— Eh ! vraiment, dit ma mère, c'est bien aussi pour cela. Crois- tu donc que précisément dans le moment où l'entêtement de ta sœur vient de refuser un mariage convenable et où des raisons de fortune ont mis des entraves à un autre établissement, crois-tu qu'il soit bien agréable pour moi d'entendre joindre son nom à celui d'une personne qu'elle ne doit jamais épouser ? Non, non, cela est fort déplaisant.
Albert convint qu'il n'avait pas d'abord considéré l'affaire sous ce point de vue et il trouva que ma mère avait raison.
— Mais qu'y faire ? dit-il après un moment de réflexion.
— Oh ! mon Dieu, dit ma mère, rien de plus facile. Je dirai tout naturellement à Junot ce qu'il en est, en le priant de ne plus revenir chez moi.
Mon frère sourit et allait répondre à ma mère lorsque, me voyant encore là, il me rappela que M. Vigiianis m'attendait. Je m'en fus prendre ma leçon et j'oubliai bientôt toute cette affaire.
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Lorsque je fus sortie, Albert dit à ma mère qu'il croyait que la démarche qu'elle voulait faire pourrait ne pas être convenable.
— Eh ! pourquoi, si cela me convient ? dit ma mère.
— Vous êtes la maîtresse, ma mère. Mais je persiste dans mon opinion.
— Encore faut-il donner une raison.
— Eh bien, si vous voulez que je vous dise quelle est ma pensée, je crois que Junot est amoureux de ma sœur.
Ma mère resta la bouche ouverte et les yeux fixés sur mon frère.
— Allons donc ! dit -elle enfin.
Albert se promenait pendant ce temps dans la chambre en souriant et ma mère le suivait des yeux, n'ayant pas encore recouvré la parole.
— Et comment le sais-tu ?. lui demanda-t-elle. Junot t'aurait-il parlé ?
— Il ne m'en a pas dit un mot, répondit Albert ; mais j'ai vu, et cela me suffit. Cependant, ajoutat-il, je puis me tromper. Au reste, j'irai voir M"^® Hamelin ce matin même. S'il y a quelque chose de ce que je crois, eUe doit le savoir et, comme elle est bonne amie, elle me parlera franchement. Je le lui demanderai au nom de l'intérêt de Laurette, qu'elle aime beaucoup.
— Ah ! dit ma mère* qui enfin était revenue à elle-même, un tel bonheur ne m'est pas réservé avant de mourir ! Junot est l'homme que je verrais avec le plus de joie devenir mon gendre ! Pauvre Laurette ! Non, non, mon fils, tu t'es trompé.
Comme ma mère achevait sa phrase, une voiture qui venait rapidement, s'arrêta devant la porte de la maison. Ma mère, qui était encore
couchée (il était à peine midi), allait sonner pour défendre sa porte, lorsque mon frère s'écria : ^- C'est Junot !
— Junot ! dit ma mère. Eh ! bon Dieu ! que peut-il venir chercher à cette heure ?... Oui, oui, qu'il monte, dit-elle à sa femme de chambre, qui venait lui demander si le général pouvait entrer. Et elle dit à Albert de rester.
Le général Junot fut à peine dans la chambre de ma mère, qu'il lui demanda de faire fermer sa port-e et, s'asseyant près de son lit, il lui dit, en lui prenant la main, qu'il venait lui présenter une requête :
— Et, ajouta-t-il en souriant, il faut me l'accorder.
— Si c'est possible c'est fait, dit ma mère en riant ; si c'est impossible cela se fera \
— Cela dépend de vous et de lui, répondit le général Junot en montrant Albert.
Il s'arrêta un moment, puis il dit comme quelqu'un qui surmonte un violent embarras :
— Je viens vous demander la main de votre fille. Voulez-vous me l'accorder? Je vous donne ma parole, poursuivit-il avec plus d assurance, et c'est celle d'un homme d'honneur, de la rendre heureuse. Je puis lui offrir un sort digne d'elle et de sa famille... Allons, madame de Permon, répondezmoi avec la franchise que je mets à ma demande : oui ou non.
1 On connaît cette charmante réponse de M. de Beaujon à la reine de France. Elle lui faisait un jour demander un million, et la chose devait être faite dans deux heures. M. de Beaujon avait la goutte et ne pouvait écrire. Il ne voulait pas se servir d'im secrétaire. Il fit approcher l'envoyé de la reine ; c'était un de ses pages. « Monsieur, lui dit-il, veuillez dire à Sa Majesté que si ce qu'elle demande est possible c'est fait ; si c'est impossible cela se fera. >
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— Mon cher général, dit ma mère, je mettrai dans ma réponse la franchise que vous réclamez, car elle est, vous le savez, dans mon caractère, et je vous dirai que quelques minutes avant votre arrivée, je disais à Albert que vous étiez l'homme que je désirais le plus nommer mon gendre...
— Vraiment ! s'écria Junot tout joyeux...
— Oui, mais cela ne veut rien dire pour votre demande. D'abord, vous devez être instruit que ma fille n'a pas de fortune. La dot qu'elle aura est bien faible pour une fortune comme la vôtre. Ensuite je suis bien malade et je ne suis pas sûre que ma fille veuille m.e quitter maintenant. Et puis elle est bien jeune encore. Faites vos réflexions sur ce que je viens de vous dire, ajoutez-y que ma fiUe a été élevée au milieu d'un monde et d'habitudes qui peut-être pourront vous déplaire. Réfléchissez enfin huit ou dix jours, et puis nous reparlerons de vos projets.
— Je n'attendrai pas vingt-quatre heures, s'écria Junot avec fenneté. Écoutez, madame de Permon, je n'ai pas fait la démarche que je tente auprès de vous en ce moment, sans avoir bien 'arrêté mes idées sur ce que j'ai à faire. Voulez- vous m'accorder votre fille ? . . . Voulez- vous me donner votre sœur, Permon ? dit-il à mon frère en se tournant vers lui. Je l'aime et je vous jure encore une fois de la rendre aussi heureuse qu'une femme peut l'être.
Albert s'approcha du général Junot et, lui prenant la main :
— Mon cher Junot, lui dit -il d'une voix émue, je vous donne ma sœur avec joie, avec bonheur ! Et croyez bien que le jour où je vous nommerai mon frère sera un des plus beaux de ma vie.
— Et moi, dit ma mère en lui tendant les bras, je veux aussi vous dire que je suis mille fois heureuse de vous nommer mon fils. Venez m'embrasser, mon enfant.
Junot se jeta dans ses bras en fondant en larmes :
— Eh bien ! dit-il en essuyant ses yeux, qu'allez-vous dire de moi ? que je suis bien faible, n'est-ce pas ?...
Et allant à mon frère, il l'embrassa plusieurs fois avec une joie qui tenait du délire.
- — Maintenant, dit-il au bout de quelques instants, il faut encore que vous m'accordiez une grâce. C'est une chose à laquelle je mets le plus grand prix, car elle est pour moi d'un haut intérêt.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda ma mère.
— Je désire, quelque extraordinaire que cela puisse vous paraître, que ce soit moi-même qui présente ma demande à mademoiselle votre fiUe.
Ma mère se récria. « Cela ne s'était jamais vu ! disait-elle, c'était une vraie folie. »
— Cela se peut, dit Junot d'une voix déterminée, quoique respectueuse, mais je suis résolu d'agir ainsi dans cette circonstance. Et puisque vous m'avez accueilli, puisque je suis maintenant votre fils, pourquoi me refuser cette faveur ? D'ailleurs, c'est devant vous, devant son frère, que je lui parlerai.
— Ah ! cela est différent, dit ma mère. Mais pourquoi ce caprice ?
— Ce n'est pas un caprice, c'est au contraire une idée fort raisonnable dont je ne me serais jamais cru capable. Eh bien, consentez- vous ?
Ma mère répondit que oui.
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— Alors, mon cher Albert, voulez-vous être assez bon pour faire demander votre sœur^?
• — • Oh ! pour cela par exemple, s'écria ma mère, je m'y oppose absolument. ]^e voulez-vous pas la faire venir ici en bonnet de nuit ? Mais cela est impossible, tout à fait impossible.
— S'il n'y a pas d'autre obstacle, dit mon frère en tirant la sonnette, je crois que nous pouvons faire venir ma sœur, car elle était fort présentable, étant tout à l'heure ici.
Mon frère avait compris l'intention de Junot et il tenait à l'aider dans ce qu'il voulait faire.
— Dites à ma sœur que ma mère la demande, ditil au valet de chambre qui vint prendre les ordres.
Et l'on vint dans mon cabinet d'études, où je travaillais avec M. Viglianis, pour me porter les ordres de ma mère, auxquels j'obéis sur-le-champ avec une grande tranquillité, car je croyais le général Junot parti depuis longtemps.
Il m'est impossible d'exprimer et de rendre compte de ce qui se passa en moi lorsque, après avoir ouvert la porte de la chambre de ma mère, j'aperçus le général Junot assis au pied du lit de ma mère. Il tenait une de ses mains et causait vivement avec elle. Mon frère était debout, appuyé sur le pied du lit. Tous trois riaient. Aussitôt que je parus, il se fit un profond silence. Le général Junot se leva, m'offrit sa place, prit un siège à côté de moi, puis, après avoir regardé ma mère, il me dit du ton le plus sérieux :
1 Si je me suis arrêtée sur tous ces détails, bien connus au reste d'une foule de personnes encore existantes à Paris, c'est pour répondre par des faits plutôt que de vaines déclamations à ce qui concerne mon mariage dans le Mémorial de Las Cases. Les meilleures réfutations sont les faits rétablis dans leur vrai jour.
— Mademoiselle, je suis assez heureux pour avoir obtenu le consentement de madame votre mère et de monsieur votre frère à la demande que je leur ai faite de votre main. Mais je dois vous dire que ce consentement sera de toute nullité pour moi si, dans ce moment, vous ne déclarez ici, devant moi, que vous-même donnez votre assentiment à ma recherche. La démarche que je fais dans cet instant est peut-être peu convenable. Je le sais, mais vous me le pardonnerez si vous voulez bien réfléchir que je suis un soldat franc jusqu'à la rudesse et désirant trouver, dans l'acte le plus important de ma vie, ce que j'y dois apporter moimême. Peut-être, continua-t-il avec un peu plus d'embarras, seriez- vous influencée par la crainte...
— Laurette sait bien, dit ma mère, que je suis...
— Permettez, madame de Permon, interrompit à son tour le général Junot avec fermeté, permettez-moi d'achever ce qui me reste à demander à mademoiselle votre fille. Voulez-vous bien me dire, continua-t-il en se tournant vers moi, si vous voulez bien m'épouser? Et surtout, réfléchissez: bien avant de répondre, si vous le ferez sans aucune répugnance.
Depuis que j'étais assise sur la chaise où le général Junot m'avait placée, il me semblait être au milieu d'un de ces songes extraordinaires qui fatiguent l'âme à courir après l'explication d'une invraisemblance. J'entendais parfaitement, je comprenais, mais rien ne se rattachait à ma position et, cependant, il me fallait répondre un mot d'où dépendait le sort de toute ma vie !
Le silence le plus complet régnait dans l'appartement. Il n'appartenait ni à ma mère ni à mon frère de me faire parler, et le général ne pouvait qu'attendre ma réponse. Cependant, au bout de dix
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minutes à peu près, voyant que mes yeux étaient toujours baissés et que je ne disais rien, le général Junot crut comprendre un refus dans mon silence et, toujours impétueux, plus encore peut-être dans ses sentiments que dans ses volontés, il voulut savoir son sort à l'instant même.
— Je vois, dit-il avec un accent d'amertume, que madame de Permon avait raison, lorsqu'elle me disait que son consentement n'était rien dans cette affaire. Seulement, mademoiselle, veuillez me dire un oui ou un non.
j\Ion frère, qui voyait le changement visible du général Junot, se pencha vers moi et me dit à l'oreille :
— Du courage, mon amie, dis la vérité. Il ne s'en offensera pas si elle lui est contraire.
— Allons, allons, mon enfant ! Il faut cependant répondre à Junot, dit ma mère. Si tu ne veux pas lui parler, donne-moi ta réponse" à moi et je la lui ferai connaître.
Je sentais bien que ma contenance finissait par être ridicule et qu'en effet, je devais enfin parler. Mais toutes les puissances du monde ne m'auraient pas fait articuler une parole, ni lever les yeux du tapis sur lequel ils étaient attachés.
Depuis mon entrée dans la chambre, mon émotion était si violente, que mon cœur battait à briser mon corset. Dans ce moment le sang se porta à ma tête avec une telle rapidité, que je n'entendis plus qu'un sifflement aigu à mes oreilles et ne vis plus autour de moi qu'un arc-en-ciel mouvant. J'éprouvai une vive douleur et, portant la main à mon front, je me levai et m'échappai avec une telle vitesse que mon frère n'eut pas le temps de me retenir. Il courut après moi et ne me trouva pas.
Le fait est que, lancée comme par une force invi-
sible, j'étais montée en deux secondes tout en haut de la maison et ne m'étais arrêtée et reconnue qu'au milieu du grenier à foin. Je redescendais pour me réfugier chez Albert, quand je le trouvai qui me cherchait. Il me gronda d'être aussi peu raisonnable. Je pleurais et je lui reprochai amèrement ce qui venait d'avoir lieu. Il me dit qu'il comprenait très bien que j'eusse éprouvé une vive peine de me voir dans la position où j'avais été quelques instants auparavant, mais que, m'aimant comme je savais qu'il m'aimait, je devais penser qu'il y avait eu des raisons positives pour que les choses se fussent passées ainsi.
Il m'embrassa, me fit entrer chez lui, et nous causâmes. Il m'engagea à me calmer, mais il ne put me décider à redescendre tout de suite chez ma mère. J'étais bien résolue à n'y retourner qu'après le départ du général Junot.
Lorsque mon frère rentra chez ma mère, il trouva le général fort agité et n'écoutant rien de ce qu'elle lui disait. Aussitôt qu'il aperçut Albert, il vint à lui et ne l'interrogea que du regard.
— Mon cher général, lui dit mon frère, j'ai moimême été un moment de votre avis et j'ai approuvé que nous fissions venir ma sœur. Mais nous n'avons pas assez réfléchi sur l'importance d'une telle action. Nous avons agi comme des enfants et, toute jeune fille qu'elle est, elle vient de me le démontrer.
— Où est-elle donc, cette pauvre Loulou ? dit ma mère. Je vous l'avais bien dit aussi, mon cher Junot : une pareille démarche était absurde !... Où est-elle donc ? répéta-t-elle encore.
— Chez moi, dit Albert, où je lui ai promis qu'elle serait en sûreté.
— Et ma réponse ? dit Junot d'un air sombre.
— Votre réponse, mon ami, est aussi favorable que vous pouvez le souhaiter. Ma sœur sera glorieuse de porter votre nom. Ce sont ses propres paroles que je vous répète. Quant à un autre sentiment, vous ne pouvez le lui demander aujourd'hui sans la mésestimer.
— Je suis content, je suis content, s'écria Junot en embrassant mon frère. Ainsi donc elle vous a dit qu'elle serait glorieuse de porter mon nom ? Et comment vous a-t-elle dit cela ?
— Mais, répondit Albert en riant, d'une manière fort naturelle. Seulement elle avait la voix altérée par les sanglots, car elle pleurait.
Junot frappa du pied avec une violence qui fit sauter ma mère dans son lit.
— S... sotte tête, dit-il, qui ne me fait faire que des sottises lorsque je veux me bien conduire. Voilà que je fais pleurer votre sœur, et Dieu sait que ce n'était pas mon intention.
— Mon cher Junot, lui dit ma mère, il faut que je vous avertisse, en amie, d'éviter de dire de ces belles paroles que vous venez de proférer tout à l'heure, parce que vous saurez que Laurette ne les aime pas du tout. Mais laissons cela et contez-moi comment vous avez remporté la plus belle de vos victoires, c'est-a-dire, comment le premier consul a pu vous accorder son consentement pour votre mariage avec ma fille ?
— Il ne le sait pas encore, répondit Junot.
— Il ne le sait pas ! s'écria ma mère. Comment ! il ne le sait pas ! Et vous êtes venu me demander ma fille en mariage ? Permettez-moi de vous faire observer, mon cher général, que votre conduite est bien légère.
Mon frère m'a dit depuis que, dans ce moment, il fut de l'avis de ma mère.
— Et je vous prie, madame, de me dire en quoi ma conduite peut être blâmable, répondit le général Junot avec un peu de hauteur.
— Comment pouvez-vous me le demander ?
Ne connaissez-vous pas la froideur et même la mésintelligence qui ont succédé à l'amitié qui existait entre le premier consul et moi ? Croyezvous qu'il consentira à ce que ma fille devienne votre femme, n'ayant surtout aucune fortune ? Et que ferez-vous, dites-moi, si, lorsque vous irez lui faire part de votre mariage en lui demandant son agrément, il vous le refuse ?
— Je m'en passerai, dit Junot d'un ton fort résolu. Je ne suis plus un enfant et, dans l'action la plus importante de ma vie, je ne dois consulter que ma convenance et nullement écouter de petites passions qui me sont étrangères.
— Vous dites que vous n'êtes plus un enfant et voilà que vous raisonnez comme si vous aviez six ans ! dit ma mère. Irez- vous rompre avec votre bienfaiteur, votre ami. parce qu'il vous plaît de faire ce qu'il appellera un mauvais mariage, c'està-dire un mariage sans fortune ? Car voilà la raison qu'il vous donnera. Il n'ira pas vous dire que c'est parce qu'il ne m'aime pas, vous pensez bien. Que ferez-vous, que répondrez- vous, lorsqu'il présentera l'option entre ma fille et lui ?
— Mais il ne le fera jamais, s'écria Junot. Et, s'il pouvait à ce point oublier et mes services et mon attachement, je serais toujours un fidèle enfant de la France ; elle ne me repousserait pas, elle. Et je suis un officier général.
— Mais croyez-vous que nous serions capables d'accepter un pareil sacrifice ? dit ma mère. Et, quoique ma fille n'ait que seize ans, l'auriez-vous donc si mal jugée que vous puissiez penser
qu'elle abusât à ce point de son empire sur vous !
— ^lon cher général, dit Albert, qui n'avait pas encore prononcé une parole depuis cette discussion, je crois que tout ceci s'arrangera fort bien. Mais permettez-moi de vous faire observer, à mon tour, que vous avez été un peu plus vite que vous ne le deviez dans cette affaire. Néanmoins tout peut encore facilement s'arranger, car je ne pense pas, comme ma mère, que le premier consul intervienne comme partie et encore moins comme juge dans une question du genre de ceUe-ci.
Junot regardait Albert et l' écoutait attentivement. Tout à coup il prend son chapeau, après avoir regardé à sa montre, et dit à ma mère :
— Je vais aux Tuileries. Le premier consul n'est pas encore au conseil. Je lui parlerai et, dans une heure, je suis ici.
Il serre la main d'Albert, baise celle de ma mère, franchit l'escaUer en deux sauts, monte dans sa. voiture et crie à son cocher :
— Aux Tuileries ! et ventre à terre ! Seulement, prends garde de verser, parce qu'il faut que j'arrive.
— Où est le premier consul ? demanda-t-il à Duroc •.
— Chez M"^® Bonaparte.
— Mon ami, il faut que je lui parle à l'instant même.
— Comme tu es agité ! lui dit Duroc, en observant son visage enflammé et le tremblement de sa voix. Est-ce qu'il y aurait quelque nouvelle inquiétante ?
1 Junot n'avait nul besoin de demander une audience au premier consul ; mais il avait été déjà le matin à l'ordre, et ce n'était plus l'heure de son travail avec lui ni même de celui d'aucun autre. C'était l'heure du Conseil d'État,
— Non, non, dit Junot ; mais il faut que je parle au premier consul. Il le faut; je te dirai plus tard pourquoi j'insiste si péremptoirement.
Duroc lui serra la main et, comme il comprit qu'il pouvait l'obliger, l'excellent homme ne fut pas long à s'acquitter de sa commission. Quelques instants après, Junot fut introduit dans le cabinet du premier consul.
— Mon général, lui dit-il, entrant aussitôt en matière, vous m'avez témoigné le désir de me voir marié. C'est une chose faite, je me marie.
— Ah ! ah !... Et viens-tu par hasard d'enlever ta femme ? Tu as l'air tout effarouché.
— Non, mon général, répondit Junot en se maîtrisant pour être calme au moment de la crise ; car tout ce que ma mère lui avait objecté lui revenait en foule à la pensée, et à mesure que l'instant de l'expHcation approchait il devenait craintif, non que son parti ne fût pris irrévocablement, mais l'idée d'une lutte avec son général lui brisait le cœur.
— Et qui épouses-tu ? dit enfin le premier consul qui vit que Junot ne parlait pas.
— Une personne que vous avez connue bien enfant, que vous aimiez beaucoup, mon général, dont on ne dit que du bien et dont je suis amoureux comme un fou. C'est M^^^ de Permon.
Le premier consul, contre son habitude, en ce moment ne marchait pas en causant. Il s'était assis et tra\^aillait son bureau avec son canif. En entendant prononcer mon nom, il fit un saut, jeta le canif et, venant auprès de Junot en lui secouant vivement le bras :
— Qui as-tu dit que ta épousais? lui demandat-il.
— La fille de M"^® de Permon ; cette enfant que
vous avez tenue sur vos genoux tant de fois, étant vous-même un bien jeune homme, mon général.
— Cela n'est pas possible ! Loulou ne peut pas être bonne à marier. Quel âge a-t-elle donc ?
— Seize ans dans im mois.
— Mais c'est un fort mauvais mariage que tu fais là. Il n'y a pas de fortune. Et puis... et puis, comment as-tu pu te décider à devenir le gendre de M™^ de Permon ? Comme si tu ne savais pas que, toute femme qu'elle est, il te faudra marcher droit avec elle... C'est une rude tête !
— Permettez-moi de vous faire observer, mon général, que je n'épouse pas ma belle-mère. Ensuite je crois...
Ici il s'arrêta et sourit.
— Eh bien ! après, que crois- tu ?
— Je crois, mon général, que les discussions qui se sont élevées entre M°^® de Permon et vous jettent peut-être une teinte de prévention sur le jugement que vous portez d'elle. Ce que je sais Darfaitement, c'est qu'elle a de nombreux et d'anciens amis dont elle est entourée. Ce que j'ai vu, c'est l'amour que ses enfants lui portent. Sa fille lui donne des soins que le cœur seul d'ime enfant dévouée peut faire prodiguer, ainsi qu'elle le fait depuis deux ans, au point d'altérer sa propre santé. Son fils...
— Ah! c'est un brave garçon! Et puis, de grands moyens !
— Eh bien, mon général, cro3^ez-vous qu'il serait pour sa mère ce qu'il est, si M°^^ de Permon n'était pas elle-même non seulement une bonne mère, mais une bonne personne ? Des enfants sont respectueux, soigneux même pour leur mère. Mais pour être auprès d'elle comme M}^^ Laurette et son frère sont auprès de M°^® de Permon, il faut
qu'elle le mérite. Rien ne peut vous donner une idée de cet intérieur, mon général. Au surplus, interrogez M"^^ Bonaparte, M"^^ Joseph, W^^ Murât. Ces dames vous diront quelle a été la conduite des enfants de M°^® de Permon depuis le commencement de sa cruelle maladie.
— Est-elle donc si malade ? demanda le premier consul avec intérêt.
— Très malade, et les soins les plus attentifs peuvent seuls la guérir et empêcher ses souffrances.
Le premier consul se promenait sans parler. Il était sérieux, sans toutefois témoigner aucune humeur. Enhn il dit :
— Mais sans doute aucune fortune ? Quelle dot apporte la jeune personne ?
— • Je ne l'ai pas demandé.
— Tu avais bien raison de dire tout à l'heure que tu étais amoureux fou. Quelle extravagance ! Et moi qui te recommande surtout d'épouser une femme riche, car enfin tu ne l'e:: pas, toi.
— Je vous demande pardon, mon général, je suis riche et très riche même. N'êtes-vous pas mon protecteur, mon père, ma providence ? Et lorsque je vous dirai que j'aime une jeune fille, pauvre peut-être, mais sans laquelle je sens que je serais malheureux, je suis assuré que vousmême, mon général, vous viendrez à mon aide et que vous doterez ma fiancée.
Le premier consul se mit à sourire.
— Ah ça ! et comment cette maladie t'est-elle venue? Il y a donc longtemps que tu vas chez Mme Permon ?
— Onze jours aujourd'hui, mon général. Mais il y a plus de deux mois que je m'occupe de sa fille. On m'en avait parlé. Une de nos amies communes avait même désiré faire ce mariage. Mais
alors M}^^ Laurette devait épouser une autre personne et, d'après ce qu'on m'avait dit d'elle, je ne voulus pas aller voir sa mère, dans la crainte de devenir amoureux de la fille. Dans l'intervalle, ce mariage s'est rompu. J'ai été revoir M°^® de Permon et mon parti a été bientôt pris. Maintenant, mon général, je vais vous donner encore bien plus de prise sur moi, car j'ai agi encore plus en insensé que vous ne pouvez le croire.
Et il lui raconta la scène du matin jusque dans ses plus petits détails. Le premier consul l' écouta dans un profond silence et avec une grande attention.
— Quoique je reconnaisse dans tout ce que tu viens de me dire le caractère de M™^ Permon, dit enfin le premier consul, je ne puis m'empêcher de l'approuver dans son raisonnement à mon égard, et le sacrifice que tu lui offrais en véritable paladin du temps des croisades ne pouvait être accepté, en effet, par elle ni par Permon, Au reste, tu m'as placé dans la position de ne pas même te faire de remontrances d'après ce que tu viens de me dire. D'ailleurs tu n'épouses pas ta belle-mère, comme tu l'observes, et si la jeune personne est telle que tu viens de me la dépeindre, je ne vois pas de raison pour être sévère sur l'article de la fortune. Je te donne cent mille francs de dot et quarante mille francs pour la corbeille. Adieu, mon ami, adieu, sois heureux ! dit-il en prenant la main de Junot et la lui serrant avec force.
Et comme il retournait à son bureau, il dit en riant :
• — Oh ! tu auras une terrible belle-mère !... ' Puis, revenant sur ses pas, il ajouta d'un ton plus sérieux :
— Mais tu auras un bon et digne beau-frère.
Républicanisme de Lucien Bonaparte. — Signature du contrat de mariage.
Quelques jours après la découverte de la conspiration Aréna et Ceracchi, Lucien vint nous voir. Il était fortement préoccupé et ne cacha pas que toutes ces tentatives contre la vie de son frère lui donnaient une vive inquiétude ^
— Comment prévenir de tels coups ! disait-il. Jacques Clément, Ravaillac, Damien, Jean Châtel, tous ces hommes-là ont toujours exécuté leur projet, parce que leur vie n'était d'aucun intérêt dans ce qui pouvait les arrêter. Si Ceracchi eût été seul, comme c'était d'abord son intention, mon frère n'existerait plus. Il a cru, en s'adjoignant un représentant du poignard ^, avoir plus de chances de réussite. Il s'est trompé.
— Mais, observait ma mère, vos réflexions sont effrayantes, car, enfin, comment alors sauver votre frère ?
— Lui seul peut être sa sauvegarde, répondit Lucien. Il est l'homme de la révolution, il doit marcher dans les principes qu'elle a consacrés. Il doit éviter surtout de porter atteinte aux libertés citoyennes. Sa route lui est tracée. Il faut qu'il y marche, ou bien il est perdu et nous
1 Depuis un an c'était la troisième fois qu'on tentait de l'assassiner. La première fut sur le chemin de la Malmaison, la seconde dans les Tuileries même, et Ceracchi la troisième. Il y eut deux ou trois autre? tentatives obscures," plutôt provoquées peut-être que découvertes par la police.
2 II avait déjà nommé ainsi tous ceux qui étaient à Saint - Cloud.
perd avec lui. Il n'est pas ici question de chercher à garrotter un peuple libre qui sent sa liberté et en même temps toute sa force, ou bien nous verrons les liens des Lilliputiens rompus par Gulliver.
Junot et mon frère lui firent observer qu'il paraissait trop bien, à la plupart de ses démarches, que le premier consul avait les sentiments d'un bon républicain ^ pour qu'on pût l'accuser justement de ne pas marcher dans la route tracée par ces mêmes sentiments et Junot poursuivit en s'animant :
— On ne doit donc, dit-il, aucune pitié à ceux qui veulent l'assassiner, sous le prétexte qu'ils défendent une liberté illusoire, liberté qu'au contraire le premier consul protège et consolide. Quant à moi, poursuivit-il, j'avoue que je ne dissimule pas mon opinion à cet égard.
— Ni moi, dit Albert ; car je trouve de pareils êtres plus coupables cent fois que Ravaillac et Jacques Clément. Ceux-là avaient, pour les excuser de leur parricide, une raison de religion et de fanatisme, tandis que les hommes d'à présent n'ont qu'un intérêt particulier et spécial. Tous sont ainsi, excepté Ceracchi, et celui-là est fou.
— Cela peut être pour les conspirateurs de cette dernière affaire, dit Lucien, mais, mon cher Permon, ne croyez pas qu'il n'y ait plus en France de ses âmes gardiennes de nos libertés qui sont toujours là com.me des sentinelles avancées pour les défendre si on voulait les détruire. Il y a dans cette poitrine, ajouta-t-il d'une voix émue en
1 II faut bien remarquer le temps, l'époque et surtout les opinions influencées des personnes qui parlent. Ce n'est pas la seule fois que je montrerai Junot parfaitement de bonne foi dans sa persuasion que Bonaparte était républicain.
frappant fortement sur la sienne, un cœur français et patriote. Mon frère me connaît. Je ne me cache pas à ses yeux — et Junot le sait bien, ainsi que tous ceux qui l'approchent de près — je ne cesse de lui rappeler, avec toute Ténergie d'une âme française et libre, les engagements solennels qu'il a contractés avec la nation au 19 brumaire et dont je me suis porté garant.
Se tournant alors vers Junot, il lui dit : — Te rappelles-tu la conversation dont tu fus témoin il y a quatre jours ? Eh bien ! je parlerai toujours dans ce sens et nulle crainte ne me fera dévier de mon chemin. Si les hommes dont mon frère s'est entouré dans le gouvernement veulent consentir à T aider dans des mesures oppressives pour la patrie, je n'augmenterai pas leur nombre et le jour où j'entendrai sonner la dernière heure de la république j'irai chercher une autre terre pour y mourir.
Cette conversation prouve que, dès cette époque, Lucien voulut prévenir la volonté de Napoléon tendant à une centralisation de pouvoir, dont quelques-uns de ses actes pouvaient faire présumer l'établissement. L'entretien dont Junot avait été en effet témoin à la Malmaison avait eu pour objet la discussion de plusieurs choses relatives aux préfets et que Lucien, comme ministre de l'intérieur, ne voulait par ordonner, les trouvant trop arbitraires. Résister à Napoléon, c'était s'exposer à un brisement d'existence. Lucien était son frère à la vérité, mais l'homme était là avant tout. Son ambassade d'Espagne, qui eut lieu quelques semaines après cette conversation, est expliquée pour moi par sa résistance aux volontés de son frère, surtout par sa constance à rappeler au premier consul les promesses jurées au 19 bru-
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maire. On comparait déjà le consul de l'an IX au consul de Tan VIII, le général Bonaparte de Toulon et d'Italie, fondant des républiques, filles de la république française, au général Bonaparte cherchant à centraliser le pouvoir dans sa propre patrie. Lucien avait pu entendre des réflexions accompagnées d'un sourire, faites à demi-voix dans le salon de ma mère, par des gens qui n'ajoutaient pas assez de foi aux vocations républicaines pour croire que Bonaparte voulait maintenir le système annoncé par lui au 19 brumaire. Plusieurs étaient même assez sots pour parler de Monck, de Charles II. Lucien entendait tout cela. Il lui revenait de toutes parts de semblables paroles et il voulait empêcher non seulement que le mal fût réel, mais qu'il fût même soupçonné.
Lorsque tout fut calmé par l'arrestation des autres conjurés \ on s'occupa de terminer mon mariage. Le premier consul avait dit à Junot :
— Sais-tu bien que ton mariage a tenu à peu de chose, mon pauvre Junot ? Car je crois que, si ces coquins-là m'avaient tué, ils ne se seraient guère occupés de ta noce et de ta dot 2.
Le 6 brumaire, la famille de Junot arriva tout entière à Paris et vint le soir même chez ma mère à laquelle il la présenta, à l'exception de sa sœur aînée qui était demeurée en Bourgogne. C'est ce jour-là que j'ai pu apprécier tout ce qu'il y
î Topino-Lebrun, Demerville et quelques autres. Le procès fut instruit à la cour criminelle de Paris sur le rapport et la demande du ministre de la police générale.
2 Jamais le général Bonaparte n'aurait dit un pareil mot trois ou quatre ans plus tôt. Mais arrivé au pouvoir presque absolu, il avait une pensée qui du reste l'a peut-être perdu, mais à laquelle il prêtait une grande force, c'est que les hommes n'étaient dominés et conduits que par la crainte et l'intérêt.
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avait de bon, de parfait dans le cœur de Junot. Depuis que Junot venait chez ma mère il avait pu reconnaître la différence immense qui existait dans les manières, dans les habitudes et surtout dans réducation, entre ma famille n'ayant jamais habité que Paris et la sienne n'étant jamais sortie du fond de sa province. Il m'aimait trop pour ne pas redouter de trouver en moi un signe qui aurait décelé un sentiment moqueur qui l'aurait rendu malheureux ; et la sollicitude dont il entourait son père, sa mère, sa belle-sœur avait le caractère le plus touchant. Comme il prenait garde de laisser aller la conversation sur des sujets étrangers à ses parents ! Il ne me dit pas une fois :
— Je vous demande d'être une fille pour mon père et ma mère.
Eh bien, je l'ai compris dans sa seule démarche en conduisant sa mère lorsqu'il l'introduisait dansle salon. C'était une si vraie tendresse que celle dont il la couvait pour ainsi dire des yeux, que je ne pouvais pas comprendre un autre mot que celui-ci :
— Vous me rendrez malheureux si vous ne l'aimez pas.
Eh ! qui ne l'aurait pas aimée, cette femme si parfaitement bonne ! Je lui ai voué à l'instant même la tendresse respectueuse d'une fille pour sa mère. Ce sentiment ne fit que s'accroître en admirant ses vertus.
Le lendemain, on passa le contrat. Ce fut seulement dans cet instant que j'appris que mon frère me dotait d'une somme de soixante mille francs, prise sur sa propre fortune. Je connaissais notre ruine, puisque je savais trop bien qu'à la mort de mon père, il ne nous était rien resté et que l'entretien de la maison de ma mère, les frais très coûteux de mon éducation avaient été payés
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par les soins de mon frère qui, par son travail, était parvenu à se recréer une sorte de fortune. Je fus donc stupéfaite d'entendre M. Tricard, le notaire de ma mère, lire que j'avais une dot de soixante mille francs, que mon frère me payait à valoir sur ce qui pourrait me revenir de la succession paternelle. M. Lequien de Bois-Cressy, ancien ami de mon père et qui devait épouser ma mère en secondes noces, me dota, comme sa future bellefille, d'une somme de cinquante mille francs, hypothéqués sur la terre de Lessay qu'il avait en Bretagne. Et mon trousseau, qui en effet était magnifique, fut stipulé pour douze mille francs.
Lorsque je pus rejoindre Albert, je lui demandai l'explication de ce que je venais d'entendre et comment je pouvais me trouver riche — c'était le mot — après avoir été, moi pauvre orpheline, entièrement à sa charge.
— Ne parle pas ainsi, me dit-il en m' embrassant avec cette tendresse fraternelle qu'il m'a toujours témoignée. Ne sais-tu pas que ma mère et toi vous êtes les uniques objets de mon affection et mon seul bonheur ? Je ne vis que pour vous. Il est donc bien simple que le produit de mon travail soit employé comme je le fais. Quant à ce qui t'a paru singulier, c'est fort simple. Tu fais un grand mariage, ma chère enfant, un mariage inespéré ; le général Junot a exigé qu'il y eût communauté de biens entre vous deux. Fallait-il que tu ne misses rien absolument au jeu d'une si belle partie? Non, ma sœur, cela ne pouvait pas être. Je te donne une somme dont je puis disposer. Si jamais nous retrouvons ce que mon père a placé en Angleterre, eh bien, tu me le rendras. Sinon, c'est à toi, je t'en fais don. Mais comme il n'était pas convenable pour toi de recevoir ainsi ta dot en présent, j'ai fait mettre
par Tricard que cela venait de la succession de mon père.
Voici un fait bien simple, mais qui montre à quel point le premier consul avait une mémoire prodigieuse pour les choses même les moins importantes pour lui. Le lendemain (8 brumaire), lorsque Junot fut aux Tuileries pour faire signer son contrat de mariage, il était accompagné, selon l'usage, du parent le plus proche de la future, et mon frère y alla avec lui. Le premier consul le reçut avec une grâce parfaite, le questionna sur son avenir, sur ses prétentions ; lui parla de ma mère avec intérêt et de moi avec une bienveillance qui me toucha lorsque Albert m'en parla à son retour.
Mais voici le singulier de l'entrevue. Il se fit lire le contrat. Lorsqu'il entendit parler des soixante mille francs de la succession de mon père, il fit un mouvement, mais ne dit rien. Il en fit un autre, mais beaucoup moins fort, lorsqu'on parla des cinquante mille francs de M. de Bois-Cressy.
Après que la lecture fut finie, il prit mon frère par le bras et, l'emmenant dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui dit :
— Permon, je me rappelle très bien que, lors de la mort de M. Perrhon, il ne laissa rien du tout. J'allais à cette époque tous les jours chez votre mère, et vous savez sans doute, ajouta-t-il avec un air assez embarrassé, que, dans ce temps-là, je voulais vous marier avec ma sœur, M"^^ Leclerc, et arranger le mariage à venir de M^^® Loulou avec ce mauvais sujet de Jérôme, — il ne parla pas du principal mariage qu'il avait voulu faire ce jour-là; — eh bien, M°^® Permon me dit que son mari n'avait laissé aucune fortune. Comment cela se fait-il donc ?
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Albert répéta au premier consul ce qu'il m'avait déjà dit, en le priant de n'en pas parler. Napoléon le regarda avec une expression indéfinissable.
— Vous êtes un brave garçon, mon cher Permon, vous êtes un brave garçon, j'aurai soin de vous. Vous vous laissez oublier. Pourquoi ne vous ai-je pas vu depuis que je suis aux Tuileries ? Maintenant votre beau-frère vous fera ressouvenir de moi et me fera ressouvenir de vous.
En effet, lorsque, quelques semaines après, Junot sollicita pour Albert une place dans laquelle il pût faire preuve de ses talents administratifs et de son dévouement à la cause du 19 brumaire, le premier consul nomma peu de temps après mon frère à l'une des trois places de commissaires généraux de .police qu'il y avait alors en France.
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Lendemain du mariage. — Les camarades de Junot.
JUNOT était fort attaché à ses camarades. Tout ce qui avait fait partie de l'armée d'ItaUe et de l'armée d'Egypte était pour lui l'objet d'une amitié plus spéciale. Aussi voulut-il donner à dîner le lendemain de son mariage à huit ou dix de ses frères d'armes. Ma mère, qui voulait toujours lui faire suivre la route de ce qu'elle appelait la bo7tne manière, lui remontra vainement que ce n'était pas V usage, que cela aurait l'air d'un garçon menuisier faisant le lendemain de noce à la Court ille. Junot tint bon et ma mère fut obligée, pour tout accorder, d'inviter les amis dont il lui donna les noms.
— Mais viendront-ils chez moi qu'ils ne connaissent pas ? demanda ma mère.
— Sans aucun doute, répondit Junot.
Et des invitations furent aussitôt envoyées à Duroc, Bessières, Lannes, Eugène Beauharnais, Rapp et quelques autres. Junot avait encore des amis en Egypte qui n'étaient pas revenus à cette époque, tels que Belliard, Desgenettes, etc. Quant à ceux qui se trouvaient alors à Paris, ils se rendirent tous à l'invitation de ma mère.
Ce dîner fut extrêmement curieux en ce qu'il offrait pour la première fois la réunion complète de tous les partis. Non seulement les amis de ma mère s'y trouvaient assis à côté de toute la famille Bonaparte, mais il y avait cette fois un accroissement de convives bien intéressant, et c'étaient les hommes que je viens de nommer.
Je ne les connaissais pas alors. Leurs noms avaient bien souvent frappé mon oreille au milieu des cris patriotiques que poussait dans ce temps-là le peuple de France à la nouvelle de quelque triomphe remporté sur les ennemis par ses armées. Mais je ne les avais jamais vus. Je connaissais seulement Moreau, Macdpnald et Beumonville, que pendant quelque temps nous avions rencontrés assez souvent chez M"^^ Leclerc, et je ne sais pourquoi je n'avais pas pour Moreau cet attachement — je puis dire le mot — qu'avaient éveillé en moi la gloire de Kléber, celle de Hoche et de Masséna. Mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.
J'étais donc très contente de connaître enfin ces hommes qui avaient secondé Bonaparte et lui avaient été à la fois bons camarades et bons ouvriers pour l'aider à construire cet édifice de gloire sous lequel maintenant s'abritait la belle nation de France et narguait de cet asile les peuples
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qui avaient voulu l'asservir. J'ai assez fait connaître, je crois, ma façon de penser pour que l'on puisse juger de mes sentiments dans cette journée.
Le général Lannes venait aussi de se marier. Il avait été même plus diligent que Junot, et depuis trois semaines il était l'époux de M^^^ Louise Guéhéneuc, personne d'une ravissante beauté. Le général Lannes, alors âgé de vingt-huit ans, avait une taille de cinq pieds cinq à six pouces, svelte, élégante même, le pied, la jambe et la main d'une remarquable beauté. La figure n'était pas belle, mais elle était expressive, et lorsque sa voix exprimait une de ces pensées militaires qui ont produit ces choses par lesquelles il est arrivé à être nommé le Roland de l'armée, « alors, me disait Junot, ses yeux que tu vois si petits deviennent immenses et lancent des éclairs ». Junot me disait aussi qu'il regardait Lannes, sans aucune exception, comme l'homme le plus brave de l'armée, parce que son courage, toujours égal, ne recevait d'accroissement ni d'altération des choses qui influent sur presque tous les militaires. Le même sang-froid qu'il avait en regagnant sa tente, il le possédait en arrivant au feu, au milieu de la mêlée et dans les circonstances les plus difficiles,
A ces avantages inappréciables à rencontrer dans un officier supérieur surtout, Junot me dit qu'il fallait ajouter ceux d'une rapidité de coup d'œil et de conception, d'une justesse d'appréciation, qu'il n'avait rencontrés dans personne après le premier consul. Selon Junot, Lannes était celui qui réunissait le plus de qualités nécessaires pour composer l'homme d'armes parfait. Il avait ensuite de la bonté, de la fidélité en amitié et un réel amour de la patrie, un cœur vraiment français.
Mais des beaux jours de la république et des jours de la belle république, rien n'ensanglantait ses souvenirs, si ce n'est le sang de l'ennemi ^
Duroc venait après Lannes dans ceux que Junot me citait. Duroc avait alors, je crois, un an de moins que lui. Il était bien de sa personne, de la même taille à peu près que Lannes et svelte comme lui, mais avec plus de distinction dans les manières. Sa figure pouvait plaire, mais je ne la trouvais pas agréable, et cependant l'amitié que je lui portais devrait aujourd'hui même embellir l'ombre que j'évoque. Duroc avait les yeux assez forts et trop à fleur de tête pour que son regard fût jamais en harmonie avec son sourire ou toute autre expression. Ce qui faisait dire à ceux qui ne l'aimaient point qu'il n'était pas franc. Mais moi, dont il était l'ami bien cher, moi qui puis dire avoir connu son âme mieux que personne peut-être, je puis certifier de toute sa bonté et de tout ce que son caractère avait de parfait. Duroc fut mon ami comme il était celui de Junot. Notre amitié, commencée en 1801, et qui n'eut de terrae que celui de sa vie, fut constamment celle d'un frère et d'une sœur. Différentes circonstances me rendirent sa confidente, d'abord malgré lui, mais ensuite de son entier acquiescement, dans une relation qui devait influer en bien, en bonheur sur sa vie et qui en a fait le malheur. De nombreuses lettres de lui, écrites
' Une chose remarquable de Lannes fut l'obstination qu'il mit à ne pas vouloir couper sa queue. Ce fut en vain que le premier consul le lui demanda, comme prière même. Il ne voulut jamais retrancher cette partie de sa toilette. Il avait toujours une queue assez grosse et courte, les cheveux coupés en vergette et bien poudrés et pommadés. Sa manie pensa le brouiller avec Junot malgré leur amitié, lorsque celui-ci fit couper les cheveux à la fameuse division d'Arras et par suite à toute l'armée.
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de toutes les contrées et que j'ai encore, certifient que la blessure fut longue à se fermer et, bien longtemps après, il ne pouvait pardonner à ceux qui avaient brisé du même coup sa vie morale et sa vie politique.
Duroc avait des moyens remarquables. Bonaparte, qui savait juger les hommes, en le distinguant de ses camarades et en l'envoyant pour exécuter ses ordres dans les cours étrangères à une époque où nous n'avions pas seulement à dire : « V empereur mon maître vous ordonne de parler ou de vous taire », comprenait tout ce que pouvait Duroc. J'ai une lettre de lui datée de Pétersbourg, dans laquelle il me parle de l'opinion trop flatteuse que . l'on avait de lui dans cette cour. Eh bien, lorsque douze années après l'empereur Alexandre vint me voir, il me parla beaucoup des personnes de la cour de Napoléon que ce dernier avait envoyées près de lui, et son opinion de 1814 sur Duroc fut la même que celle de 1802. Ce n'est pas ici le lieu de rapporter des faits aussi postérieurs, mais d'ici là j'aurai souvent l'occasion de faire remarquer, avec la preuve écrite à côté, que, bien loin d'être ingrat envers Bonaparte, ainsi que l'avance un peu légèrement M. de Bourrienne, Duroc lui était dévoué comme plusieurs de ses fidèles.
Quant à sa figure, je l'ai déjà à peu près esquissée. Ses cheveux étaient noirs ainsi que ses yeux. Son nez, son menton, ses joues, tout cela avait le défaut de ses yeux et était trop arrondi, ce qui ne donnait rien d'arrêté à ses traits et répandait même une sorte d'indécision sur sa physionomie. Sa taille était au-dessus de la moyenne, svelte, élégante, et fort distinguée.
Le colonel Bessières, car alors il n'avait encore que ce grade, était mis à cette époque au rang des
amis intimes de Junot ^ Son âge était le même que celui de tous ses camarades. Il était plus grand que Lannes. Comme lui, il était du Midi, et comme lui aussi son accent ne laissait à cet égard aucun doute. Il avait de belles dents, des yeux qui louchaient un peu, sans que cela fût désagréable, et une tournure qui était plutôt bien que mal ; mais comme le général Lannes il avait la manie de la poudre. La différence qu'il mettait dans sa coiffure était dans la coupe des cheveux. Ils étaient de chaque côté en petites oreilles de chien, et sa queue, longue et mince comme une queue à la prussienne, remplaçait chez lui le catogan de Lannes. Il était alors colonel des guides, c'est-à-dire des chasseurs à cheval de la garde consulaire, conjointement avec Eugène Beauharnais. Ils logeaient ensemble et le bruit du monde racontait qu'ils étaient tous deux très friands de toutes les joies que peuvent procurer la fortune et la jeunesse.
Eugène Beauharnais n'était encore qu'un enfant, mais déjà à cette époque il promettait d'être ce qu'il fut plus tard, un charmant et aimable garçon, à l'exception de ses dents qui étaient affreuses comme celles de sa mère. Toute sa personne offrait un ensemble d'élégance d'autant plus attrayant qu'il y joignait une chose qui se trouve rarement avec elle, c'était de la franchise et de la gaieté dans toutes ses façons. Il était rieur comme un enfant, mais jamais son hilarité n'eût été provoquée par une chose de mauvais goût. Il était aimable,
1 Depuis, cette amitié se refroidit. J'en ai toujours déploré la cause, aussi futile et aussi ridicule que possible, surtout entre deux honunes tels que Bessières et Junot, tous deux jeunes bourgeons du même arbre et devant habiter sous son ombre. J'ai été juge entre eux deux, et je dois dire que je n'ai pas toujours donné raison à Juuut.
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gracieux, fort poli sans être obséquieux et moqueur sans être impertinent — talent fort perdu, soit dit en passant. Il jouait très bien la comédie, chantait à ravir, dansait comme avait dansé son père ^ qui en avait attrapé un surnom, et était enfin un fort agréable jeune homme. Il fit la conquête de ma mère à qui il voulait, je crois, plaire, et en cela il réussit complètement.
Rapp était alors ce qu'il fut vingt ans plus tard, sauf quelques blessures de plus et un énorme ventre. Il a eu beau passer par toutes les étamines, par tous les creusets des cours française et étrangères, il est toujours demeuré un excellent homme au cœur bon, à l'écorce non pas rude, mais mal travaillée, et l'être le plus gauche, le plus maladroit pour jouer le rôle d'homme du monde, que Dieu ait mis sur terre. Toutefois il était aimé, considéré, parce que Rapp était en effet digne de l'être. Si, dans les cours, il ne perdit pas cette enveloppe rude et grossière qui le couvrait, il conserva aussi intacte et pure une belle âme et un bon cœur. J'en ai eu des preuves ainsi que Junot, et je les produirai en leur lieu.
Berthier était celui de tous les amis de Junot que je désirais le plus connaître. Je l'avais bien vu, souvent même, chez M"^^ Visconti, mais c'était toujours en courant, pour ainsi dire, et à cette époque le nom de Berthier était tellement attaché à celui de Bonaparte qu'en le prononçant on croyait rappeler pour le moins Parménion. Avec
1 On l'appelait Beauharnais le beau danseur. Quoique les Beauharnais fussent des gens bien nés, ils ne pouvaient pas monter dans les carrosses du roi et jamais Joséphine — Mn^e de Beauharnais — ne fut présentée. Son mari n'était invité aux bals de la cour qu'en sa qualité de beau danseur. La reine dansait souvent avec lui.
ma jeune imagination je faisais poser des personnages, je les habillais et puis je les faisais agir, parler. Que de fois il est ai rivé que mes compositions se trouvaient entièrement imaginaires !
Berthier a laissé de lui une telle quantité de portraits, parmi lesquels il s'en trouve beaucoup de ressemblants, qu'il est inutile de parler de sa figure. Cependant, pour les plus curieux, je dirai qu'il était petit, mal bâti, sans être cependant contrefait, ayant une tête un peu trop forte pour son corps, des cheveux crépus plutôt que bouclés, d'une couleur qui n'était ni noire ni blonde, des yeux, un nez, un front, un menton, tout cela à sa place, mais formant un ensemble qui n'était pas beau ; des mains naturellement laides et qu'il rendait effroyables en rongeant continuellement ses ongles au point d'avoir ses doigts presque toujours saignants, des pieds à l'avenant, excepté qu'il n'en mangeait pas les ongles. Ajoutez qu'il bredouillait fort en parlant et faisait non pas des grimaces, mais des mouvements tellement singuliers par leur vivacité, qu'il en était fort amusant pour ceux qui ne prenaient pas un intérêt direct à sa dignité. Voilà pour sa personne \ Quant à luimême, c'est-à-dire à son cœur, son âme, et puis cette grande partie appelée en nous V entendement, je parlerai plus tard du jugement que j'en ai porté moi-même. En attendant que j'en sois arrivée là, je dois dire qu'il était un fort excellent homme, quoique d'une faiblesse qui dénaturait en lui mille qualités que la nature, en bonne mère, lui avait départies. Mais que Berthier mérite ce que plusieurs biographies ont dit, voilà ce que je nie. Il
1 n était le plus laid des trois frères. César était mieux que lui et I.éopoîd mieux que César. M^e d'Ogéranville, leur sœur, ressemblait à Berthier.
aimait non seulement Napoléon, mais il était fort attaché à beaucoup de ses frères d'armes. Il bravait même l'humeur de l'empereur pour lui parler de ceux de ses amis qui avaient commis des fautes. J'aurai beaucoup à dire là-dessus et beaucoup à prouver. Berthier était un bon homme, dans toute l'acception du mot.
— Le meilleur, le plus cher de mes amis, me dit Junot à mesure que tous ses camarades m'étaient présentés par lui, n'est pas ici dans ce moment. Il est encore en ItaUe, mais bientôt il va revenir avec sa femme à laquelle je veux vous présenter et dont il faut demander l'amitié en lui donnant la vôtre, car le mari et moi nous nous aimons comme deux frères !
C'était le général Marmont.
Junot avait prié ma mère d'inviter aussi M. de La Valette. Je ne sais pas trop ce qu'il était alors, je ne me rappelle même pas s'Û était encore aide de camp dû premier consul. Il avait déjà cette tournure burlesque que nous lui avons toujours connue. Bâti en manière de Bacchus, avec de petites jambes soutenant un ventre qui promettait, et puis une figure comique à cause de ses petits yeux, de son nez pas plus gros qu'un pois, placé au milieu de deux grosses joues, et tout cela entouré d'une chevelure dont l'on pouvait compter non pas les mèches, mais les individus. Un jour, en Egypte, je ne sais plus qui S dans l'état-major du général en chef, paraît un matin au déjeuner avec un crêpe noir au bras : .
— Qui as-tu donc perdu ? demande le général. Le meneur de deuil répond d'un ton solennel :
— Mon général, l'Indomptable est tombé au désert.
1 C'est ou Bourrienne ou Junot. Je n'ai plus maintenant le nom présent à mon souvenir.
Or, il faut savoir que chaque cheveu de M. de La Valette avait reçu un nom. L'un s'appelait Vlnvincihle, d'autres le Redoutable, le Courageux, un enfin se nommait V Indomptable, et cela parce que le peu de crins qui croissaient sur son chef se regimbaient toujours, non pas contre le peigne vraiment — qu'aurait-il été faire là ? — mais contre la jolie petite main blanche ^ aux ongles roses et bombés, qui les rabattait continuellement. Ces malheureux cheveux, toujours en l'air, étaient donc fort connus de tout l' état-major et, lorsque l'un d'eux passait de vie à trépas, on lui faisait un service. L'Indomptable étant donc tombé, on en avait pris le deuil.
Maintenant il faut dire ce qu'il y avait dans cette personne qui, avec une tournure qui prêtait à rire, né laissait jamais aller au delà des bornes qu'ellemême voulait bien poser.
M. de La Valette était, dans l'acception littérale du mot, un homme d'esprit. Il contait avec grâce une foule d'anecdotes qu'une mémoire très heureuse lui fournissait abondamment. Il avait beaucoup vu, beaucoup retenu, et joignait à son esprit naturel et fort bien cultivé un don assez rare que la nature n'accorde qu'à ses favoris, c'était une grande douceur de pensée avec du brillant, du piquant dans les idées et dans la narration. Sans doute, M. de La Valette n'était pas un homme supérieur — du moins n'est-ce pas là mon sentiment. — J'avoue que je suis un peu difficile pour' accorder cette dénomination-là. M. de La Valette était un homme d'esprit, mais voilà tout. L'horrible et infâme persécution dont il a été l'objet l'a obhgé de se sauver du torrent pour n'être pas
1 M. de La Valette avait une main dont une femme aurait été vaine.
englouti sur une éminence, au sommet de laquelle lui-même n'aurait jamais songé à monter, s'il fût resté calme et tranquille dans sa maison. Il avait des qualités essentielles, il était bon père, bon mari et fidèle ami. Il portait même cette qualité quelquefois trop loin, comme je pourrais le prouver.
Son mariage eut une couleur assez singulière. Il épousa, peu de jours avant de partir pour l'Égjrpte, M^^^ Emilie de Beauharnais, fille de M. le marquis de Beauharnais, beau-frère de M°^® Bonaparte. Cette jeune personne était difficile à marier en raison de la positioji de ses parents. Ils avaient divorcé, le père pour épouser une chanoinesse allemande, la mère pour épouser un nègre. De ce bienfait divorcial, il était résulté que la pauvre fille qui, du reste, n'avait aucune fortune, n'était pas facile à pourvoir. Cependant elle était ravissante de beauté, douce, bonne et parfaitement élevée, grâce aux soins de sa tante. Enfin M. de La Valette se prit d'amour pour elle, ce qui était fort dans l'ordre. Ce qui l'était moins, c'est qu'elle y répondit de tout son cœur. Le mariage se conclut et le mari partit pour l'Egypte, laissant en Europe la plus charmante des femmes.
A toutes les querelles matrimoniales de ses deux mères et de ses deux pères, le noir compris, la pauvre enfant abandonnée avait gagné de n'être préservée de rien. Aussi, quoiqu'elle eût dix-huit ans, elle n'avait pas été inoculée et, comme le fléau de la petite vérole trouve de l'attrait à s'attaquer à un beau visage, l'armée n'était pas en vue de Malte que M™^ de La Valette, heureuse encore d'avoir échappé à la mort, avait changé son visage pour un autre.
Elle fut désespérée et d'abord voulut mourir. Elle se trouvait hideuse et, en effet, elle était fort
changée. Mais ensuite les rougeurs s'effacèrent, les traces devinrent moins visibles et elle finit par s'habituer à son changement. Le fait est qu'il n'était pas tellement fort qu'elle dût s'en désoler autant, et beaucoup de femmes se seraient fort bien arrangées des restes de sa beauté. Elle avait toujours une peau éblouissante, de belles dents, un doux regard, une belle taille ; enfin, tout bien considéré, elle était encore une belle femme, mais elle n'était plus celle qu'avait épousée M. de La Valette. Elle eut l'attention de lui envoyer son portrait en Egypte. Je crois que les Anglais le prirent. Quant à l'impression qu'il a dû ressentir en ne trouvant pas ce qu'il avait laissé, je ne crois pas que sa déhcatesse ait jamais fait douter à sa femme que -son attachement en fût altéré. Mais j'ai des raisons de croire qu'elle le supposait. Sa douceur l'empêchait de le lui laisser entrevoir. Mais des larmes continuelles, des tristesses profondes, un dégoût de la vie fortement exprimé, ont souvent fait passer de mauvais moments à ce bon et excellent La Valette, qui aurait voulu, au prix de son sang, que sa femme fût heureuse. J'ai eu là-dessus des détails qui rendent pour moi l'action de M°^6 de La Valette vraiment belle. Voilà ce qui me porte à l'admirer, et non pas ce qu'on appelle sottement un dévouement. Le code qui était là répondait d'elle ; mais, avec une persuasion telle que celle qu'elle avait, il y a dans le cœur bien de la générosité et de la grandeur.
Le lendemain de mon mariage, Lucien, qui alors était ministre de l'intérieur, n'avait pas pu venir dîner, mais toute la famille Bonaparte s'était réunie pour me fêter. M™^ Murât avait fait un effort et, quoiqu'elle fût au moment d'accoucher, elle était venue. Elle avait mis une robe de velours
noir, me dit-elle, « pour cacher sa rotondité ». En effet elle était énorme. Quant à M^^^ Leclerc, elle était, comme toujours, la belle des belles. Je l'ai déjà dit et je le dis encore, on n'a pas vu M"^^ Leclerc dans sa beauté, si on ne l'a vue qu'à son retour de Saint-Domingue. M"^^ Bacciochi avait ce jour-là une toilette dont j'ai gardé le souvenir. « Elle avait présidé le matin, nous dit-elle, une Société littéraire où . elle voulait admettre toutes les femmes d'esprit de sa société, et le sujet qui avait été l'objet de la discussion était le costume des dames admises. »
— J'avais fait un plan, ajouta-t-elle, et, pour mieux le faire comprendre, je l'ai mis d'abord à exécution. Ces dames auront cet habit.
Or il faut savoir qu'elle était coiffée avec un voile de mousseline brodé en soie de toutes couleurs, broché d'or, tortillé autour de §a tête, et puis une guirlande de laurier à la manière de Pétrarque et du Dante juchée là-dessus, y ne tunique fort longue avec une jupe à demi-queue pardessous. Peu, ou je crois point de manches et, par-dessus tout cela, un immense châle en manière de manteau. C'était une toilette où il y avait du juif, du grec, du moyen âge, du romain, de tout enfin, excepté du bon goût français. Voir M™^ Bacciochi affublée de la sorte ne m' étonnait guère, j'y étais habituée ; mais lui entendre dire que ce serait le costume d'honnêtes chrétiennes craignant Dieu, oh ! pour celui-là, il n'y avait pas moyen d'y résister.
Mme Junot est présentée à M^e Bonaparte et au premier consul.
Le surlendemain de mon mariage, je fus présentée à M™® Bonaparte et au premier consul. Ce fut une grande affaire pour ma mère. Elle s'occupa de ma toilette avec un soin plus minutieux que dans les jours où elle avait le plus de coquetterie pour elle-même. Une chose l'offusquait beaucoup, c'est qu'il n'y avait nulle étiquette, nul cérémonial.
— Il fait cependant le petit roi, disait ma mère.
Le fait est que l'intérieur de la famille du premier consul était alors celui d'un homme fort riche. Mais, du reste, nulle distinction n'existait pour les femmes de ses ministres ou celles des officiers attachés à sa personne. A cette époque, W^^ Bonaparte n'avait même pas de dames de compagnie, comme elle en eut depuis pour préluder aux dames du palais. W^^ de Luçay, M™® de Lauriston n'étaient pas encore en fonction.
Ce fut en sortant de l'Opéra que nous nous rendîmes aux Tuileries. Pour ne pas arriver trop tard, nous laissâmes à moitié le ballet de Psyché. Le cœur me battait violemment. Je redoutais beaucoup l'accueil du premier consul, devant une foule de personnes que je ne connaissais pas et qui seraient sûrement sans indulgence pour une jeune femme "qui ne tenait à elles par aucun lien de parenté et même de société. J'avais prié M, de Caulaincourt de venir ce soir-là pour me donner un peu de courage ; mais il n'avait pu quitter une de ses filles qui était fort souffrante. J'arrivai donc aux Tuileries fort agitée de me trouver ainsi toute
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seule dans une occasion aussi importante de ma vie de jeune femme. Il était dix heures. Nous descendîmes au pavillon de Flore, à cette porte qi^i précède celle de l'angle et qui s'est depuis appelée si longtemps porte de l'impératrice. Comme nous montions les cinq ou six marches qui sont en avant de la porte de gauche qui mène aux appartements du rez-de-chaussée, nous rencontrâmes Duroc et Rapp qui descendaient.
— Comme vous venez tard ! nous dit Duroc, il est près d'onze heures !
— Ah ! reprit le brave Alsacien, M°^^ Junot est une merveilleuse ! Elle va faire de notre bon Junot un incroyable.
Et puis il se mettait à rire d'un rire qui ébranlait les voûtes.
— M"^® Bonaparte m'a dit de venir ce soir après l'Opéra, répondit Junot qui voyait que je faisais mine de vouloir m'en aller. Et je ne pense pas qu'il se soit écoulé bien du temps depuis la sortie du spectacle.
— Cela est tout à fait différent, dit Duroc. Dès que M™^ Bonaparte t'a donné et le jour et l'heure...
Dans ce moment la porte battante de l'appartement de M"^^ Bonaparte s'ouvrit et quelqu'un descendit rapidement. C'était Eugène de Beauharnais. Sa mère l'envoyait, parce que, ayant entendu rouler une voiture dans l'intérieur de la cour, qui était alors bien plus petite qu'elle ne l'est aujourd'hui, et ne voyant arriver personne, elle avait craint que, par une méprise que l'heure pouvait autoriser, on ne m'eût dit qu'elle ne recevait pas. Je fus sensible à cette attention, d'autant plus que le messager était bien fait par lui-même pour inspirer de la confiance à qui aurait craint de ne pas rencontrer un regard bienveillant.
M. de Beauhamais me donna la main et nous entrâmes enfin dans ce grand salon qui alors était meublé de jaune et que nous connaissons si bien, nous autres femmes de ce temps-là.
C'est un des souvenirs de ma vie le plus profondément gravé dans mon esprit, que celui de cette première présentation. Je dirais bien pourquoi, mais ce serait long et puis je n'ai pas pris l'engagement de donner de ces explications qui ne tiennent pas à l'intérêt que j'ai commencé à éveiller. Je parlerai donc seulement de ce qui se passa dans cette soirée très mémorable pour moi.
En entrant dans ce vaste salon, je ne vis personne, d'abord par l'effet de mon émotion, ensuite parce que la pièce était seulement éclairée par deux faisceaux de bougies placés sur la cheminée et entourés d'une gaze pour adoucir la lumière, ce qui répandait une demi-obscurité dans le reste de la pièce. Mais je me remis bientôt, et cela, par l'effet d'un mot d'Eugène de Beauhamais. Il serra mon bras passé sous le sien — car alors nous ne savions pas beaucoup ce que c'était que de donner la main — et me dit :
— N'ayez donc pas peur ! ma mère et ma sœur sont si bonnes.
Ce peu de mots me fit tressaillir. Sans doute je pouvais avoir l'émotion que toute jeune femme éprouve en étant présentée à des personnes inconnues, qu'elle sait avoir quelque raison d'être peu indulgentes. Mais que ces dames me fissent peur, c'était autre chose. Je rappelai alors ce moi dont parle Platon et mes esprits retrouvèrent leur équilibre. Cette phrase d'Eugène de Beauhamais me servit merveilleusement. Tout cela avait été fort rapide et pendant ce petit colloque nous traversions la vaste pièce.
M°^® Bonaparte était à cette même place qu'elle occupait alors comme maîtresse de maison bourgeoise et où depuis elle s'est assise comme souveraine du monde. Alors elle était là tout simplement devant un métier -à tapisserie, faisant un ouvrage dont les trois quarts sortaient des mains de M^i^ Dubuquoy, et dont j'ai fort le soupçon que la bonne femme lui avait inspiré le désir de s'occuper en lui répétant combien la reine Marie- Antoinette était habile à ces sortes d'ouvrages.
De l'autre côté de la cheminée était M^^^ Hortense de Beauharnais, aimable, douce, bienveillante jeune fille, et puis si agréable avec sa taille de nymphe, ses beaux cheveux blonds, ses gracieuses manières, sa douce parole. Elle plaisait impérativement. C'est le charme de la bonté et d'un grand attrait, il commande.
Le premier consul était debout devant la cheminée, les mains derrière lui et se dandinant comme il en avait déjà pris l'habitude. Ses yeux étaient braqués sur moi et, dès que ma propre vue se fut débrouillée, je les aperçus inspectant chacun de mes mouvements avec une attention scrupuleuse qui ne contribua pas à me rassurer. Mais j'avais pris mon parti et, dès ce même soir, je résolus avec moi-même de ne pas me laisser dominer par une terreur fantastique, ou bien avec un tel homme j 'étais perdue.
M"^^ Bonaparte se leva, vint à moi, me prit les deux mains, m'embrassa et me dit que je pouvais compter sur l'amitié qu'elle me promettait :
— Je suis depuis trop longtemps l'amie de
Junot, poursuivit-elle, pour que sa femme ne
trouve pas en moi les mêmes sentiments, surtout
lorsqu'elle est comme celle qu'il a choisie.
— Oh, oh ! Joséphine, dit le premier consul,
comme tu vas vite en besogne ! Et sais-tu si ce petit lutin-là vaut assez pour qu'on l'aime ? Eh bien, mam'selle Loulou — vous voyez que je n'oublie pas le nom de mes anciennes amies, — est-ce que vous n'avez pas une bonne parole pour moi ?
Il m'avait pris la main et, m' attirant à lui, il me regardait avec une attention qui me fit baisser les yeux. Mais, comme je l'ai dit, mon parti était arrêté.
— Général, lui répondis-je en souriant, ce n'est pas à moi à parler la première.
Le froncement de sourcil aurait été imperceptible pour tout autre que pour moi, mais depuis longtemps je connaissais ce visage. Il sourit presque aussitôt et dit :
— Bien, très bien riposté... Oh ! la tête de la mère... A propos, et comment se porte-t-elle, M"^^ Permon ?
— Mal, général, eUe est fort, souffrante. Depuis deux ans sa santé est même dérangée assez sérieusement pour nous donner de vives inquiétudes.
— Ah ! vraiment, c'est à ce point ! J'en suis fâché, très fâché... Vous lui ferez mes amitiés. C'est une mauvaise tête, une tête du diable ^ ! Mais elle a du cœur et une âme généreuse.
Je retirai ma main qu'il avait retenue pendant tout ce temps-là et j'allai m 'asseoir près de yime Bonaparte. La conversation devint générale ; Duroc rentra, et ce fut à dater de cette soirée que je pris de lui cette opinion qui a été le fond de Famitié que je lui ai toujours conservée. M"^^ Bonaparte parlait peu de ce qu'elle ne savait
1 J'ai déjà dit que je conserverais toujours la tournure de phrase de Napoléon et sa manière de dire. Elle avait cela d'original qu'elle était à la fois orientale et bourgeoise.
pas, ce qui empêchait de s'apercevoir de la faiblesse de son esprit. Et puis sa fille était là et, sans parler plus qu'une jeune personne ne le doit faire habituellement, elle soutenait la conversation sur des sujets agréables à tout le monde. D'ailleurs les événements, à cette époque, se pressaient en foule et suffisaient seuls à l'entretien. On attendait M. de Cobentzel à Paris, on parla de son arrivée, mais nullement sous le rapport politique. M"^^ Bonaparte nous dit qu'elle avait entendu parler quelqu'un avec étonnement de la ressemblance du comte Louis de Cobentzel avec Mirabeau.
— Qui t'a dit cela ? demanda le premier consul en se retournant vivement vers sa femme.
— Je ne me le rappelle plus positivement. Je crois que c'est Barras.
— Et où Barras a-t-H vu M. de Cobentzel ? Mirabeau !... Il était laid ! M. de Cobentzel est laid... voilà tout... Eh, parbleu, tu t'en souviens, toi, Junot ! Tu étais avec moi lors de notre fameux traité, et Duroc aussi. Mais vous n'avez pas vu Mirabeau, vous autres. C'était un coquin, mais un habile coquin ! Il a fait à lui seul plus d'ouvrage contre les anciens maîtres de cette maison, que les états généraux tous ensemble. Mais c'était un coquin !
Et le premier consul prenait une prise de tabac, en répétant :
— C'était un mauvais homme... trop taré pour être tribun du peuple... Ce n'est pas, ajoutait-il en souriant, que dans mon tribunat il n'y en ait quelques-uns qui le valent en mauvaise conduite et en sont loin comme talent. ''Pour le comte Louis de Cobentzel...
Il prit encore un.e prise de tabac, puis il allait reprendre sa phrase où il l'avait laissée, mais il
s'arrêta comme frappé d'une réflexion subite. Il songea peut-être que le premier magistrat de la république ne pouvait pas ainsi donner son opinion sur un homme qu'une grande puissance venait de nommer pour traiter avec lui. Quelle que fût sa pensée relativement à M. de Cobentzel, quelque peu d'estime qu'il pût avoir pour son caractère personnel, l'homme privé disparaissait devant l'homme public que son souverain venait de charger de ses plus puissants intérêts et de nommer dernièrement à la haute dignité de chancelier de cour et d'État. Le général Bonaparte s'arrêta donc à moitié d'une phrase commencée et, se retournant vers moi, il me dit :
— J'espère que nous vous verrons souvent, M^^ Junot. Mon intention est de former autour de moi une nombreuse famille, composée de mes généraux et de leurs jeunes femmes. Elles seront les amies de la mienne et d'Hortense, comme leurs maris sont mes amis. Cela vous convient-il ? Je vous avertis que vous aurez peut-être des mécomptes si vous croyez trouver ici tous vos beaux amis du faubourg Saint-Germain. Je ne les aime pas. Ils sont mes ennemis et me le prouvent bien, car ils me déchirent. Au surplus, dites-leur, puisque votre mère vit au milieu d'eux, dites-leur que je ne les crains pas. Je n'ai pas plus peur d'eux que des autres.
Cette phrase, dite avec aigreur, me fit de la peine, par deux motifs. D'abord elle était désobligeante tout à la fois pour Junot et pour moi. Il semblait que le premier consul lui reprochât d'avoir été prendre une femme dans un monde ennemi et que j'arrivais près de lui armée de dispositions hostiles. Aussi ne me fut-il pas possible de retenir une réponse peut-être vive.
— Général, répondis-je, permettez-moi, si je m'oubliais au point de faire ce qui ne regarde nullement une femme et encore moins celle du général Junot, de ne porter, de votre part, à mes amis, que des paroles de paix et d'union. Je sais que ceux que je vois ne désirent pas autre chose.
Et cela était vrai.
Mrae Bonaparte et le premier consul invités au bal de noce.
J'ai déjà dit que ma mère avait décidé qu'elle donnerait im bal dans la quinzaine qui suivrait mon mariage. Elle tenait à cet ancien usage et quoiqu'elle fût très élégante et suivît exactement la mode du moment, eUe ne voulut pas abandonner son projet de hal de noce.
Un jour donc — c'était quatre' ou cinq jours après mon mariage — nous avions dîné chez ma mère. Elle se trouvait bien et voulut s'occuper des préparatifs de son bal.
— Je veux qu'on n'en donne pas un plus joli d'ici à longtemps, dit-elle en s 'arrangeant sur son canapé. Ma maison est bien petite, mais ce sera une corbeille de fleurs enchantée. Allons, reprenez votre ancienne place au secrétaire, madame Laurette, et faisons la liste à nous deux, car il faut inviter tous les amis de ton mari.
Junot se leva et fut lui baiser la main.
— ^lais sûrement, dit ma mère, vos amis sont maintenant les miens. Seulement il y en a qui jurent trop fort. Laurette dit que, lorsque vous êtes en colère, cela ronfle aussi pas mal. Il faut
vous corriger de cette vilaine habitude. C'est odieux pour des gens qui mangent à table.
Junot se mit à rire et me menaça du doigt. Je rougis jusqu'aux yeux.
— Quoi ! parce qu'elle m'a dit que vous juriez ! dit ma mère. Mais j'espère bien que, parce qu'elle s'appelle M"'^ Junot, elle ne cessera pas d'avoir confiance en moi, de me dire ses joies et ses chagrins. Elle n'a pas encore assez fait connaissance avec votre oreille pour que vous me remplaciez. Et puis une oreille maternolle ! Où donc est celle qui écoute mieux ? Au surplus, ajouta ma mère, elle m'a dit aussi que vous l'aimiez bien... Mais, voyons, il est tard, et le loto ne se fait pas, écrivons.
Ce malheureux loto donnait une attaque de nerfs à Junot, à Albert et à moi, chaque fois — et cela arrivait tous les jours — qu'on apportait la grande table ronde et le bienheureux sac de taffetas vert. Quand on sonnait, Junot ne disait rien, mais aussitôt que le mouvement causé par les domestiques qui disposaient la table et les tableaux pouvait le dissimuler, il faisait signe à mon frère et tous deux sortaient par ma chambre pour aller au spectacle, puis Junot venait me reprendre. Mais ils ne faisaient cela l'un et l'autre que lorsque ma mère avait assez de monde pour faire sa partie. Dans ce temps-là, non seulement le respect pour nos parents nous empêchait d'être malhonnête avec eux, mais nous en agissions ainsi pour ne pas leur donner de chagrin. Ma mère, par exemple, dont la sensibilité était extrême, aurait pleuré si elle avait pu croire que mon frère, quoiqu'il eût vingt-huit ans, avait, en sortant au moment où le loto commençait, l'intention de décliner son autorité. Nous connaissions sa susceptibilité, et nous prenions le plus grand soin de ne pas la
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froisser ; nous n'avions pas le ridicule, lui et moi, de prétendre n'être pas menés. Junot nous secondait si bien qu'il semblait être son troisième enfant. Lorsqu'elle parla du loto en me disant d'aller au secrétaire, Junot, qui avait franchement confessé son aversion pour le dauphin, le ballon et toutes les gentillesses du loto, vint à moi et me dit qu'il allait faire la liste. Après avoir inscrit les femmes, en tête desquelles étaient M"^® Bonaparte et M^^^ de Beauhamais, on arriva aux hommes. Junot avait la main posée et n'attendait que le nom que ma mère allait dire pour écrire.
— Le premier consul de la république française une et indi\dsible !... N'est-ce pas comme cela que vous parlez ? dit ma mère.
— Le premier consul ! nous écriâmes-nous tous trois.
— Eh ! oui, le premier consul. Que trouvezvous de si étonnant là-dedans ? Cro^^ez-vous donc que je suis Corse pour la vendetta? D'abord cela m'ennuie de ne pas aimer les gens. Et puis ensuite...
— ■ Ensuite, dit Junot en riant, vous pensez que peut-être vous avez plus de torts que lui.
— Non pas, non pas ! s'écria ma mère ! Ah ! pour celui-là, par exemple, c'est une autre affaire ! C'est bien lui qui a tort, mille fois tort. Et comment pouvez- vous dire cela, mon cher enfant, vous qui avez été témoin de toute cette histoire ? Non, non, le général Bonaparte a tort envers moi. Mais j'ai pensé que Laurette va maintenant avoir avec lui des rapports journaliers et que peut-être cette sorte de brouillerie qui existe entre nous pourrait produire un effet désagréable pour elle et j'ai voulu le prévenir. N'ai- je pas bien fait ?
Nous embrassâmes ma mère.
— Oui, mais ce n'est pas tout d'inviter, il faut être accepté. Croyez-vous qu'il vienne ?
— J'en suis sûr ! s'écria Junot. Tenez, demandez à Laure combien il lui a parlé de vous avec intérêt lorsqu'il a été question de votre maladie et de vos souffrances.
Je l'avais raconté à ma mère, qui me l'avait fait répéter plus de dix fois.
— Et vous lui avez donc dit que j'étais bien malade ? De manière qu'il va croire que je suis mourante. Il s'attend à voir un spectre.
Et, pendant qu'elle disait cela, elle se regardait, en souriant, dans une grande glace qui était en face de sa chaise longue et arrangeait les boucles de jais de ses cheveux. Elle était encore charmante.
— Eh bien, maman, dites-moi l'heure qui vous conviendra le mieux. Donnez-moi vos ordres et je viendrai vous chercher, lui dit Junot, enchanté de ce rapprochement entre sa belle-mère et son général bien-aimé.
Ma mère se redressa sur ses coussins et, regardant Junot avec un air d'étonnement tout à fait risible :
— Me chercher ? Et pour aller où ?
— Mais, répondit Junot, tout aussi surpris de la question, pour aller aux Tuileries faire vousmême vos invitations au premier consul, et à M^^e Bonaparte.
— Mon cher Junot, dit ma mère avec un sérieux et un sang-froid admirables, vous êtes tout à fait, mais tout à fait, complètement fou.
— Il me semble, maman, que ce que je dis est pourtant fort sensé et ne peut être même plus raisonnable, répondit Junot, un peu blessé de l'apostrophe.
— Et moi, je vous dis que vous êtes fou. Com-
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ment, vous voulez que j'aille moi-même demander au général Bonaparte de revenir chez moi après lui avoir dit de n'y plus rentrer ?
— Mais, puisque vous l'invitez, il me semble qu'il n'y a pas de distinction à faire.
— Je vous demande pardon, il y en a une fort grande et le général Bonaparte vous dirait luimême le premier qu'elle existe pour lui comme pour moi. Vous pensez qu'il viendra, je le veux croire aussi. Mais enfin, s'il ne voulait pas revenir chez moi, s'il me refusait, il serait bien plus Hbre de le faire sur une invitation écrite que sur une invitation verbale. Il a encore assez de vergogne, à ce que je présume, pour ne pas me faire à moi une impertinence en face.
— Mais comment allez- vous donc l'engager, demanda Junot avec un accent impossible à rendre.
— Eh vraiment ! comment voulez- vous que je m'y prenne ! Je vais lui envoyer une invitation comme à tous les autres. Seulement elle sera écrite à la main, je la ferai moi-même, de ma belle griffe blanche, qu'il connaît bien, et ce sera plus de besogne que je n'en aurai fait depuis trois ans. Demandez à Loulou.
Junot marchait à grands pas dans la chambre et disait :
— Mais cela ne se peut pas ! Il vaut bien mieux ne pas l'inviter ! Quelle idée ! Il va croire que vous voulez lui faire une impolitesse.
— Mais il se tromperait beaucoup ! Comment, une impolitesse ? Du tout, il ne pensera pas cela et vous verrez que lui-même, après avoir reçu une lettre d'invitation, fera comme tous les hommes bien appris, il viendra me voir une fois avant le bal, ou bien il fera mettre une carte à ma porte.
— Comment ! dit Junot dans le plus grand étonnement, vous croyez qu'il a des cartes de visite ?
— Et pourquoi n'en aurait-il pas ? répliqua ma mère avec le plus beau sang-froid. Comment, mon cher enfant, parce que Bonaparte gagne des batailles, vous ne voulez pas qu'il fasse de visites ?
Il y avait déjà longtemps que l'envie de rire m'oppressait à un tel point que j'en souffrais réellement. Albert avait, depuis le premier mot, donné carrière à la sienne. A cette dernière interpellation, mais plus encore à l'air stupéfié de Junot, qui regardait avec la bouche à moitié ouverte sans pouvoir répondre, je me laissai aller à un accès de folle gaieté. Ce qui la redoublait encore était le sérieux de ma mère et de Junot. Depuis quelque temps ma mère s'était imaginé qu'elle aimait 'le tabac et, à ma grande désolation, une petite tabatière en écaille noire et or fut admise comme commensale de la maison. Ma mère, qui n'avait jamais mis.de cette vilaine poussière dans son nez, y était la plus maladroite personne du monde. Ses petits doigts blancs en laissaient tomber bien plus qu'elle n'en retenait. Dans ce moment elle s'occupait, avec une gravité singulière, à prendre une de ces malheureuses prises et répétait, tout en aspirant :
— Je ne vois pas pourquoi il ne ferait pas de visites ! Et puis, comme je ne veux pas être préfet, moi, je n'irai certainement pas la première.
Junot prenait la chose au sérieux. Il se promenait silencieusement en regardant ma mère d'un air consterné et lui demandant, par des yeux suppliants, d'être moins altière et de s'incliner devant la gloire toute lumineuse de son général chéri. Mais ma mère était inflexible. Quant à Albert, renversé dans son fauteuil, depuis le com-
mencement de la scène il riait comme un enfant joyeux. Pour moi, je n'avais même pas attendu le développement de la chose pour me laisser aller à un de ces rires que seize ans seuls connaissent.
Cependant mon frère et moi devînmes plus sérieux lorsque nous nous aperçûmes que ma mère ne plaisantait pas du tout et qu'elle prétendait véritablement que le premier consul vînt le premier chez elle. Sans doute on était encore bien loin d'attacher une pensée de royauté à son nom, mais depuis un an il avait le pouvoir et l'exercice de ce pouvoir l'avait non seulement placé à une haute élévation, mais tout naturellement cette élévation paraissait être sa demeure ordinaire. Il était là parce qu'il y devait être.
Albert connaissait le caractère de ma mère. Il savait qu'il ne ferait que l'irriter sans l'amener à ce que nous voulions. Il fit un signe à Junot, puis, se mettant au bureau de ma mère, il lui dit de dicter les noms qu'elle voulait mettre sur sa liste. Elle ne parut pas attacher autrement d'importance à tout ce qui s'était dit et continua de parler de son bal comme elle l'aurait fait si le premier consul n'eût pas existé. La liste était nombreuse, il y avait soixante-dix hommes et quarante femmes. C'était beaucoup. Mais alors, comme aujourd'hui, on se plaisait dans une foule bien serrée et le lendemain d'un bal on se disait : « Quelle charmante fête ! On y étouffait. » *
Le lendemain, Albert vint déjeuner avec nous. Il fut résolu dans notre petit comité que nous allions tous trois monter en voiture pour nous rendre aux Tuileries. Mon frère et moi devions demander à voir M"^^ Bonaparte pour la prier, au nom de ma mère et en notre nom, de venir au bal que donnait ma famille à l'occasion de mon ma-
riage. Nous nous gardâmes bien de remettre l'invitation dont je m'étais chargée, pour être bien certaine qu'elle ne servirait qu'à faire des papillotes. M"^^ Bonaparte nous reçut de la manière la plus gracieuse. C'était en pareille circonstance qu'elle était vraiment charmante. Elle avait déjà merveilleusement fourni tout ce qu'un noviciat de reine peut exiger et il est difficile d'imaginer avec quelle promptitude elle se mit au pas royal. Nous lui adressâmes la même demande pour M^^^ de Beauhamais, qui, en ce moment, était absente des Tuileries.
— Elle est à Saint-Germain, nous dit sa mère.
Je n'ai pas encore parlé de M^^^ de Beauhamais. J'ai placé son nom quelquefois dans ces Mémoires, mais jamais je n'ai dessiné assez fortement son portrait pour qu'il fût possible de la reconnaître. C'est un tort, car on aurait vu un gracieux et joli visage de plus dans la galerie que j'ai déjà fait parcourir.
Hortense de Beauhamais avait dix-sept ans à l'époque où je la vis pour la première fois. Elle était fort remarquable, sans avoir cependant une beauté positive, mais elle était fraîche comme une fleur, avait les plus beaux cheveux blonds du monde et puis, ce qui fait le charme d'une femme, une tournure gracieuse. Toute la nonchalance créole et la vivacité française étaient réunies dans une taille svelte comme celle d'un palmier, elle était alors ronde et menue, ce qui est le complément d'une jolie taille. Elle avait de jolis pieds, des mains très blanches, avec des ongles bien bombés et rosés, dont la beauté lui avait mérité l'attention spéciale de M. le chevalier de Livry. J'ai déjà parlé de ses cheveux, qui accompagnaient à merveille, de leurs grosses boucles soyeuses, des yeux bleus.
d'une douceur infinie et d'une grande puissance de regard. Son teint était celui d'une blonde. Elle n'avait pas beaucoup de couleur, mais ses joues reflétaient assez de rose pour qu'elle eût de la fraîcheur, et cela d'une manière élégante. Sa fraîcheur sentait bon, sans porter à la tête. Sans être grande, elle paraissait d'une taille élevée, parce qu'elle avait un maintien de femme bien apprise qui lui faisait porter la tête deux pouces plus haut qu'une de ses alliées, qui, sans faire de reproches à sa fraîcheur, n'était et ne fut jamais qu'une belle grosse rose des peintres, bien enfoncée dans les deux montagnes d'ivoire que formaient ses .deux épaules.
W^^ de Beauhamais, que je connus alors assez particulièrement pour faire aujourd'hui le portrait de son moral comme je fais celui de sa personne, me parut, aussitôt que je pus l'apprécier, une personne remarquable sous tous les rapports qui se présentent ordinairement pour faire juger une femme. Elle était gaie, douce, parfaitement bonne. D'un esprit fin qui réunissait cette gaieté douce a^ec assez de malice pour être fort piquant et rendre sa conversation désirable, possédant des talents qui n'avaient nul besoin d'être vantés pour être connus, sa charmante manière de dessiner, l'harmonie de ses chants improvisés, son talent remarquable pour jouer la comédie, une instruction soignée : voilà ce qui se trouvait dans Hortense de Beauharnais en 1800, à l'époque de mon mariage. Alors elle était une charmante jeune fille. Depuis, elle est devenue une des plus aimables princesses de l'Europe. J'ai vu depuis bien des cours étrangères. J'ai vu à Paris des princesses de ces mêmes cours, je les ai vues ayant, il est vrai, le désir d'avoir des talents, et je n'ai jamais pu trouver
qu'une nullité si complète que, s'il y avait de la bonté, elle rappelait le proverbe italien : è tanto buono che non val ni ente.
M}^^ Hortense de Beauharnais était aimée de tout ce qui l'entourait. Sa mère était la seule qui semblât ne pas reconnaître tout ce qu'il y avait de charmant et d'attrayant dans sa fille. Je ne prétends pas dire qu'elle ne l'aimait pas. Dieu me garde d'émettre une pareille pensée ! Toutefois j'ai mes souvenirs, et ces souvenirs me retracent des mots, des faits, des choses enfin qui, je le crois, n'admettent pas un amour de mère, comme celui que devait inspirer 'Hortense de Beauharnais. Mais son frère l'aimait avec une tendresse intime, le premier consul la regardait comme sa fille et le lui témoignait à tout instant, sans que néanmoins la calomnie la plus méchante ait jamais pu trouver de quoi motiver ses traits empoisonnés. Il a fallu, pour qu'elle parlât,. que Fhistoire entière fût forgée à son feu maudit. Cette sotte accusation, qui n'eut de source que dans un pays fertile en pareille matière, est tombée dans le mépris qu'elle mérite, ainsi que ses inventeurs, et il n'y a plus aujourd'hui que les jocrisses de bonne compagnie — dont il existe encore, malheureusement, quelques échantillons parmi ijous — qui parlent des relations de parenté de l'empereur et de la reine Hortense autrement que de celles d'un père avec sa fille.
^me Bonaparte nous promit de se trouver, le jour fixé par ma mère, au bal qu'elle donnait. Junot lui dit alors que nous allions monter chez le premier consul pour l'engager à l'accompagner. M.^^ Bonaparte sourit avec un air contraint et particulier qui me déplut.
— Je crains bien, nous dit-elle, que vous ne fassiez une démarche tout à fait inutile. Bona-
parte va bien peu dans le monde depuis qu'il est au consulat. Il n'est allé qu'à deux fêtes, l'une était celle de Morfontaine, et il y avait une raison politique pour se trouver avec les envoyés des États- Unis. L'autre fête lui a été donnée par le consul Cambacérès pour le retour de Marengo.
— Ma mère en sera d'autant plus reconnaissante s'il veut bien accepter, répliquai-je.
]\/[ine Bonaparte sourit, mais toujours avec la même expression et répétant encore :
— Il va bien peu au bal. Vous savez qu'il danse peu, poursuivit-elle en me regardant et continuant ce sourire à lèvres serrées qui lui était habituel.
— Ma sœur pourrait certifier le contraire, dit Albert avec cette douce expression qu'il mettait à ses moindres mots.
Et souriant à son tour :
— Le premier consul a souvent... oui, souvent, ajouta-t-il en appu^^ant sur le mot souvent, le premier consul a souvent dansé la monaco et les deux coqs avec Laurette, au bruit du piano de ma sœur aînée. Savez-vous, madame, que nous osons presque réclamer auprès du général Bonaparte un droit de fraternité ?
— Je le sais, je le sais, se hâta de répondre M°^e Bonaparte.
Et elle ajouta avec une affectation de bienveillance :
— Il me l'a dit lui-même très souvent.
Cela n'était pas vrai. Je sais au contraire que le premier consul ne lui a jamais parlé de ma mère que lorsque ^I"^^ Bonaparte elle-même commençait la conversation sur ce sujet, chose qu'il n'aimait pas à traiter avec elle.
Après avoir pris congé de M"^^ Bonaparte, nous nous rendîmes chez le premier consul, par l'escalier
du pavillon de Flore. Junot fut à l'aide de camp de service, qui était, autant que je puis me le rappeler, ce malheureux Lacuée \
— J'ai un rendez- vous, dit Junot, lorsque son camarade lui observa que l'heure ordinaire de l'ordre était passée.
— Et madame ? dit en souriant l'aide de camp.
— Nous sommes trop nouvellement mariés pour ne pas faire qu'une seule et même personne, mon cher, lui répondit Junot. Annonce-moi toujours. Quoique les femmes ne te viennent pas troubler souvent dans ta retraite d'ermite, montre que tu sais être galant en donnant le bras à ma femme jusqu'à la porte du cabinet.
Lorsque la porte du cabinet fut ouverte et que le premier consul m'aperçut :
— Oh ! oh ! dit-il en souriant avec bonne humeur, que signifie cette députation de famille ? Il n'y manque que W^^ Permon. Est-ce que les Tuileries lui font peur... Ou bien serait-ce moi ?
— Ah ! mon Dieu, dis-je tout bas à mon frère, il se doute de la vérité ! Nous sommes perdus !
— Mon général, dit aussitôt mon mari, M°^^ de Permon voulait se joindre à nous, mais vous savez combien elle est souffrante et il lui a été de toute impossibilité de sortir de sa chambre pour venir vous demander une faveur à laquelle elle tient infiniment. Ma femme est chargée par elle de vous en adresser la demande en forme.
Le premier consul se tourna vers moi et, me regardant en souriant :
— Eh bien, voyons ! J'écoute. Que me voulezvous ?
1 Neveu du comte de Cessac, cousin de M. de Beausset. Il fut tué dans la campagne d'Austerlitz. C'était un sujet remarquable, mais le cerveau trop brûlant.
2i6 MÉMOIRES
Il est difficile ou plutôt impossible de rendre le charme de sa physionomie lorsqu'il souriait avec une pensée douce. Il y avait alors de l'âme sur ses lèvres et dans ses yeux. On sait au reste assez quelle fut plus tard la puissance magique de ce regard. L'empereur de Russie l'avait bien éprouvé lorsqu'il me disait :
— Je n'ai rien aimé plus que cet homme !
Je dis au général Bonaparte ce dont nous étions convenus entre nous trois. A peine eus- je terminé ma petite harangue, qu'il me prit les deux mains et me dit :
— Eh bien, sans doute, j'irai à ce bal. Pourquoi donc aviez- vous l'air de croire que je refuserais ? J'irai, et très volontiers encore:
Puis il ajouta une phrase que depuis il m'a bien souvent répétée :
— Et cependant, je vais me trouver là au milieu de mes ennemis, car le salon de votre mère en est, dit-on, remph.
Plus tard, c'était le mien.
Junot nous fit signe, à Albert et à moi, qu'il était temps de prendre congé. Nous saluâmes et le premier consul, après avoir serré la main de mon frère avec la même cordiaUté que si nous avions été encore dans la maison de mon père, nous dit :
— A propos, et quel jour est ce bal ?
— Lundi prochain, mon général. C'est, je crois. le 10 novembre.
— Qu'est-ce? Comment? lo novembre, dit le premier consul en allant vers son bureau. Il me semble que cela se rapporte à quelque chose... et je ne...
Et tout en parlant, il cherchait un calendrier qu'il trouva enfin.
— Je m'en étais douté, nous dit-il après avoir
regardé et comparé les deux calendriers, le 10 novembre est l'anniversaire du 18 brumaire. Je ne puis accepter une fête ce jour-là. Et votre mère n'aurait personne, poursuivit-il, en nous regardant mon frère et moi. Tout le faubourg Saint-Germain de votre connaissance ne sortira certainement pas de sa retraite pour venir fêter l'anniversaire du rétablissement de la république \ Ce qui me concerne personnellement, continua-t-il en prenant à l'instant une expression sérieuse et sévère, est peu important sans doute. Mais il convient que je fasse respecter la république. Il serait donc peu convenable que cette journée, qui nous l'a rendue tout entière, fût à son renouvellement fêtée autrement qu'en famille. Je ne refuse pas l'invitation de jyjme Permon, si vous voulez prendre un autre jour. La chose fut aussitôt résolue. Il prit heureusement de lui-même le 12 novembre. Cela arrangeait tout.
— Avez- vous Joséphine ? me demanda-t-il.
Je lui répondis affirmativement. Je lui dis que M"^® Bonaparte avait accepté pour elle et pour sa fille l'invitation que ma mère, à son grand regret, n'avait pu venir lai faire eUe-même.
— Oh ! je crois bien que M"^^ Permon est souffrante, dit le premier consul. Mais il y a de la paresse, et puis autre chose que je ne veux pas dire. N'est-ce pas, M^^ Loulou ?
Et il me tirait l'oreille et les cheveux à me faire pleurer. .Je n'en étais pas trop fâchée parce que c'était un prétexte pour rire, tout en ayant la larme à l'œil, pour ne pas répondre à cette brusque interpellation et à la rougeur qui me couvrait la figure comme un masque.
Pendant que nous devisions ainsi avec le maître
' Je ne sais pas quelle était sa pensée, mais ce sont ses propres paroles.
2i8 MÉMOIRES
futur du monde, il se passait en bas, chez M^^ Bona* parte, une bonne scène, qui pouvait servir de second acte à notre campagne dans le cabinet du premier consul.
M. de Caulaincourt était fort soigneux de faire sa cour à M°^^ Bonaparte. C'était une vieille amitié, une ancienne relation à laquelle même était attaché un souvenir de protection de la part de M. de Caulaincourt et de la reconnaissance du côté " de M^^ Bonaparte. En conséquence, elle était fort bien pour mon petit papa et presque tous les matins le petit poney, ayant selle de velours et bridon d'or, prenait son trot de la rue des Capucines aux Tuileries. Or, ma mère, qui voyait M. de Caulaincourt encore plus souvent que M"^^ Bonaparte, lui avait raconté tous les préparatifs de son bal, le monde qu'elle avait invité, la mosaïque obligée que devait nécessairement produire un mélange de personnages tout à fait étrangers les uns aux autres, et, enfin, elle avait fini par lui raconter aussi nos persécutions pour lui faire inviter le premier consiil autrement que comme une personne de la société et la fermeté qu'elle avait montrée dans cette affaire. M. de Caulaincourt l'avait approuvé sur tous les points. C'était à déjeuner un matin, chez ma mère, que cela se disait et ce même matin était celui que nous a\'ions précisément choisi pour aller faire notre perfidie et engager traîtreusement le premier consul au nom de ma mère. En la quittant, mon petit papa se fit amener le poney et trotta vers les Tuileries. Nous sortions de chez M"^^ Bonaparte lorsqu'il y fut annoncé. Après les premiers mots, i\I°^^ Bonaparte lui parla, selon son habitude, de ma mère, de moi et, enfin, du bal et de notre invitation, ainsi que des excuses de ma mère.
— Et dans ce moment, ajouta-t-elle, Bonaparte reçoit comme moi et l'invitation et les excuses.
— Cette petite Loulou, s'écria M. de Caulaincourt, aura mal compris ce que lui avait dit sa mère ! Ce n'était pas du tout son intention. Loulou est vive comme la poudre, et ce petit chou-là... Que diable, ventrebleu I Elle a mal compris sa mission.
— Ah çà, lui dit M^^ Bonaparte, comment l'entendez-vous ?
— Oh ! pour vous, la chose est toute naturelle. Encore, écoutez donc. Vous êtes la femme du premier magistrat de la république, et en prononçant le mot de république, le petit papa n'avait pas du tout l'expression d'un Brutus ; M"^^ Gohier aussi était femme du président du Directoire. Eh bien, à l'heure qu'il est, elle est rentrée dans son repos et ressemble comme elle ressemblait alors, par exemple, à une brave et bonne lingère ! Mais enfin laissons-la tranquille. Pour vous, ma belle amie, vous êtes et serez toujours charmante ; mais mon autre amie est charmante aussi. Elle n'a pas de fortune, voilà toute la différence. Car vous savez que son nom... Eh bien, a égalité de la chose, elle devait vous engager avec Hortense, par un billet d'invitation, comme on engage dans le monde. Quant au premier consul, comment voulez-vous, ma bonne amie, que M"^^ de Permon, qui a vu le général Bonaparte enfant, qui Ta vu jeune homme et amoureux d'elle comme un fou... Imaginez- vous que j'ai remarqué dans ce temps-là, lorsqu'il lui faisait la cour et qu'elle se moquait de lui, j'ai vu une fois que...
— '■ Vous m'avez souvent conté tout cela, mon ami, dit M™^ Bonaparte. Mais laissons ce sujet pour reprendre celui du bal, si vous voulez bien, et je
vous dirai que la jeune femme a probablement compris autrement que vous, car elle est dans ce moment chez Bonaparte pour répéter les mêmes excuses qu'elle m'a faites au nom de sa mère.
Comme elle parlait encore, je rentrais dans le salon, et son affreux monstre de carlin annonçait ma venue, avec ses hurlements ordinaires. Je n'ai jamais connu de plus horrible bête. Dès que le petit papa me vit, il me cria sans faire de façon, car il n'y avait dans le salon qu'une grande dame assez vieille, drôlement habillée, qu'on appelait ^me (^e Jarnac :
— Eh bien, vous vous êtes trompée, petite folle, et...
Il resta court. Le sujet de son interruption, c'est que mon frère me donnait le bras et que nos amis savaient tous qu'il se trompait rarement dans ce qu'il avait à faire. Deux mots nous mirent au fait. Le bon papa s'aperçut à l'instant qu'il avait fait une chose qui pouvait nous être nuisible, non pas auprès du premier consul, mais de ^I"^^ Bonaparte.
Jimot, qui connaissait le terrain mieux que moi, sentit aussitôt le mal qui pouvait résulter d'une chose simple en elle-même, mais commentée par de la malveillance et il savait que quelqu'un en avait pour moi. Il me fît signe de me tenir en repos et, prenant la main de M™^ Bonaparte, il la conduisit dans cette embrasure de fenêtre unique, qui est dans le salon jaune de l'appartement d'en bas, aux Tuileries. Il lui dit quelques paroles très bas. M°^^ Bonaparte parut écouter avec attention et, autant que je pus juger d'aussi loin, je m'aperçus qu'elle paraissait fort touchée. Junot tira quelques papiers de sa poche, qu'il lui fit voir. EUe les lui rendit après les avoir parcourus et lui donna sa main que Junot baisa avec autant de
plaisir apparent que si c'eût été la plus belle main du monde. Et pourtant elle était maigre, ridée et peu blanche. Ses ongles toujours fort longs, étaient mal faits et plats. Mais enfin, telle qu'elle était, il paraît qu'elle servit de gage de paix, car tous deux revinrent en apparence fort contents.
— Que lui avez- vous donc dit ? demandai- je à Junot.
— Oh ! cela ne te regarde pas... c'est de l'histoire ancienne.
^me Bonaparte nous suivait des yeux et n'écoutait pas ce que lui racontait le petit papa. Elle vint auprès de nous et, passant son bras autour 'de ma taille, elle m'attira à elle et me dit d'une voix caressante :
— Qu'est-ce donc qu'il vous dit, ce méchant mari ?
Je ne sais quelle fut la pensée qui me porta à répondre :
— Rien, madame, il prétend que l'histoire ancienne ne me regarde pas.
Je n'y entendais certes pas malice, mais il paraît qu'il pouvait y en avoir. W^^ Bonaparte laissa aller doucement ma taille et se rapprocha de la cheminée, sans dire un seul mot. Nous prîmes congé un moment après. Pendant notre petit colloque, Albert avait tout expliqué à M. de^ Caulaincourt, qui comprit et notre démarche et la nécessité de n'en pas parler à ma mère.
Lorsque nous fûmes dans la pièce avant le salon de réception, là où fut longtemps le beau portrait de François P^ par Léonard de Vinci, Junot s'arrêta tout à coup, puis me prenant dans ses deux mains il m'enleva comme une plume — car j'étais presque aussi légère alors — et m'embrassa étroitement.
— Mon Dieu, que je t'aime ! Mon Dieu, que tu es gentille !
— Eh bien, laisse-moi donc. Si je suis gentille, ce qui est bien certain, il l'est tout autant que vous ne l'êtes guère, vous !
Et j'avais de l'humeur, parce que trois ou quatre huissiers qui étaient dans la pièce à côté, entendaient et voyaient toute cette petite scène. Mais Junot n'était pas d'un caractère qui écoutât volontiers les remontrances. Il ne m'embrassait que de plus belle et répétait toujours :
— Mon Dieu, que je t'aime ! Mon Dieu, que tu es gentille !
Duroc montait chez le premier consul, comme nous sortions de chez M"^^ Bonaparte.
— Ah ! parbleu, te voilà bien à propos, lui dit Junot, écoute-moi un instant.
Il le prend sous le bras, l'emmène à l'autre bout du vestibule de la cour, cause un moment avec lui, et les voilà tous deux à rire comme deux enfants. Et tellement, qu'Albert, qui était gai comme tous les gens supérieurs qui ont de la bonté, se mit à rire avec eux, sans savoir pourquoi toute cette allégresse.
— Eh bien ! n'est-elle pas gentille, ma petite femme, d'avoir parlé si parfaitement ?
— Il faut que je lui baise la main pour l'en remercier, dit Duroc. Le permets-tu, Junot ?
— Oui, oui, baise la petite patte qui griffe si bien sans savoir ce qu'elle fait.
Ce ne fut que plusieurs années après, que j'ai compris la malice de ma réponse, elle avait en effet porté coup et directement. Mais je ne l'ai bien appréciée que lorsque Junot me parla avec une grande confiance de quelques-unes de ses jeunes années, ainsi que de celles de deux de ses camarades.
La cour du premier consul. — Lucien part pour Madrid.
A l'Époque de mon mariage, la cour consulaire était assez singulièrement organisée. Son arrangement se ressentait un peu de la grande préoccupation du premier consul. Il voulait qu'il y eût de la représentation et cependant il craignait de mériter le reproche que lui adressaient déjà plusieurs tribuns, qui, prenant le*" Palais-Royal, où l'égalité n'était certes guère, pour le forum romain, se complaisaient dans de longs discours où César, Brutus, Périclès, Solon, Aristide, Lycurgue trouvaient tous une place et dans lesquels il n'était pas plus question de la république française que si la pauvre malheureuse eût été par delà Tobolsk. Un seul morceau, qui méritait vraiment la reconnaissance patriotique, fut celui que prononça Andrieux dans les derniers jours de vendémiaire. Il y parlait au moins de la France, en appelant l'attention sur elle. Mais, excepté quelques louanges excessives données à plusieurs de nos généraux, ce n'était pas encore ce qu'il aurait fallu à une époque où, presque rappelée des portes du tombeau par l'éminent ascendant d'un homme surnaturel, il fallait néanmoins que ses enfants s'unissent entre eux pour veiller à ce que cet ascendant ne dominât pas trop fortement celui de ses propres destinées. Je ne sais pourquoi j'ai dans moi-même un sentiment plus fort qu'un instinct, me disant que Bonaparte, trouvant une résistance raisonnable, un continuel avertissement adressé par l'un des corps de l'État institués par lui-même, aurait tenu en main cette fougue à laquelle il
se laissa emporter, parce que nul frein ne lui fut présenté.
Un homme cependant était toujours là représentant la république, ou plutôt cette volonté de république que nous avons eue en effet depuis le g thermidor jusqu'en 1797, c'est-à-dire jusqu'au 18 fructidor. Le 18 fructidor ne tua pas seulement Clichy, il donna un coup de massue au parti républicain de la Convention, réparti dans les deux conseils. Et pour preuve de mon opinion, il n'y a qu'à lire la condamnation de Camot et la persécution de Thibaudeau. Le Directoire, qui voulait alors jouer aussi à la royauté, avait bien ce qu'il fallait de talent pour opprimer. On en a toujours assez pour être tyran, quand cela n'est pas long. Le Directoire avait donc éloigné du pouvoir tous ceux qui dans les conseils auraient eu la force de le défendre plus tard. Mais ceci est une question rétrograde qui, d'ailleurs, serait trop longue à reproduire. Je vais seulement parler d'un homme qui vint sur la sèène politique précisément à ce même moment du 18 fructidor. Il était alors plein du feu sacré d'un véritable amour de liberté. Il avait la tête remplie d'idées de république, idées peut-être impossibles à réaliser, utopie qui probablement n'existera jamais que dans l'imagination de ceux qui la tirent au moins d'une âme pure et vrai foyer de nobles sentiments. Mais enfin ce souvenir-là, n'étant entouré d'aucune page sanglante dans l'histoire de sa vie, est tou-. jours honorable à rappeler. Je veux parler de Lucien Bonaparte. Il s'appelait, il est vrai, Brutus à Marathon. Tout cela faisait rire alors, et moimême je plaisantais de cet accord entre le Grec et le Romain. Mais un lien réunissait, coordonnait tout cela. Ce lien était une volonté d'établir et de
maintenir la république en France, non cette république dont le souvenir fait frémir les cœurs les plus endurcis, ces temps qui furent une déviation de la révolution et non pas une de ses conséquences, mais une république telle enfin que peut l'avoir un grand peuple. Hélas ! ne sommesnous pas nous-mêmes un empêchement à son établissement ?
Lucien, aussitôt après le 18 brumaire, fut nommé au ministère de l'intérieur ^ Il est malheureux qu'un préjugé, car ce n'a certes pas été autre chose, ait empêché de le nommer second ou troisième consul. La nation, en voyant deux frères en même temps au pouvoir, aurait d'abord pensé que ce pouvoir ne s'exécuterait que d'après la volonté d'un seul, tandis que ses intérêts au contraire auraient -été bien autrement défendus que par un homme honnête sans doute (le consul Lebrun), mais disposé d'avance à dire oui à tout ce que dirait son second et encore bien plus son premier collègue.
En faisant le 18 brumaire, auquel il a travaillé avec une activité influente dont jamais son frère n'aurait dû perdre le* souvenir, Lucien croyait, sans que cela pût être mis en doute, que son frère donnerait à la France un gouvernement qui la rendrait heureuse au dedans, grande et redoutée au dehors. Quant à la guerre, on partait alors comme pour une partie de plaisir. De ce
1 M. de Laplace l'y précéda ; mais seulement pendant quelques joiurs. Il était imposs-ble que sa science et celle de l'Administration allassent ensemble. Lorsqu'il fut nommé, un homme de notre société, qui dessinait fort bien, fit en deux coups de crayon un charmant petit dessin qui n'était autre chose que l'astrologue se laissant tomber dans im puits. M. de Laplace était parfaitement ressemblant.
côté on était bien sûr non seulement de la gloire, mais du bonheur des Français. Mais dans l'intérieur il en allait tout autrement, le malheur était au comble. N'étant pas troisième consul, Lucien pouvait beaucoup au ministère de l'intérieur. Le choix des préfets, des maires ; de nouvelles lois municipales à donner aux communes ; un mode d'élection à réformer en entier ; des manufactures à protéger, car de toutes parts il s'en élevait alors ; de nouvelles découvertes à accueillir ; de la misère à consoler par du travail, seule et honorable aumône qu'il faut donner au peuple : voilà tout ce qu'il voyait à faire et ce qu'il entreprenait avec courage et bonheur. Mais bientôt il nous parut triste et malheureux. Les obstacles naissaient en foule autour de lui. Un jour il en parla à mon frère qui avait dîné au ministère. Mon beau-frère avait encore plus sa confiance qu'Albert ; mais, par cette raison même, il nous parlait moins des chagrins de Lucien. Ma mère, qui l'aimait avec tendresse, s'en aperçut presque avant qu'il n'en eût parlé. J'ai peu connu de personnes dont le coup d'œil ami fût aussi prompt à sonder une plaie dans le cœur d'une personne qui lui était chère. Lucien était malheureux et l'était doublement parce qu'il l'était par son frère. Mais c'est ici que je dois rendre à chacun la justice qui lui appartient. Je déclare donc que Bonaparte fut à cette même époque indignement trompé sur le compte de son frère. On lui persuada l'existence de beaucoup de faits entièrement faux. Je puis dire aujourd'hui qu'on alla jusqu'à chercher à donner au premier consul des inquiétudes sur sa sûreté. Je dois aussi à la vérité de dire que jamais ces inquiétudes ne l'ont eu en leur pouvoir, mais enfin la bouche qui accusait un frère était une bouche
bien chère aussi. Lorsque Bonaparte, tourmenté et nécessairement malheureux des agitations qu'on jetait ainsi dans son âme, croyait que de fâcheuses erreurs amenaient ces annonces d'orage, il disait néanmoins, comme Antiochus :
Une main qui nous fut bien chère,
Madame, est-ce la vôtre ou celle de mon frère ?
Le premier consul a souvent cherché à me faire expliquer sur le compte de Lucien, surtout à l'époque de mon mariage. Il me parlait de lui pendant le dîner en poste que l'on faisait alors à la Malmaison. Il était évident qu'il cherchait avec une sorte d'avidité tout ce qui pouvait lui être rayon consolateur dans cette nuit ténébreuse dont on cherchait à remplir l'espace que le sort venait d'établir entre les deux frères, espace que. Lucien a toujours respecté tout en ne le reconnaissant pas, et que le premier consul aurait dû combler. Mais la haine qui s'était allumée entre M"^^ * Bonaparte et ses beaux-frères était un obstacle non seulement à tout bonheur domestique dans cette nombreuse famille, elle devait encore être plus tard une source des plus grands malheurs pour elle.
J'allais voir ma mère non seulement tous les jours, mais j'y dînais même souvent et je n'y manquais surtout point lorsque mon mari avait un dîner ministériel. J'ordonnais chez moi que l'on servît à quatre heures, ce qui charmait mes vieux parents, et puis je venais reprendre joyeusement ma place à la table de famille et m'établir à celle de loto dauphin pour le reste de la soirée. Depuis que je savais ma mère triste et abattue de mon absence — ce qu'elle me cachait, mais que
je n'ignorais pas — je ne sais ce que j'aurais fait pour ajouter un peu de joie, un peu de bonheur à 3es moindres caprices, même aux plus insensés qu'elle eût pu avoir. Un jour, j'avais dîné avec elle 3t nous étions seules. Albert et M. de Geouffre étaient tous deux absents. A peine étions-nous sorties de table que Lucien arriva. Il était triste, fort sérieux surtout et paraissait profondément occupé. Ma mère lui en fit la remarque. Il en convint et nous dit qu'il allait partir. Ma mère fit une exclamation.
— Ne le saviez-vous pas ? lui dit-il. J'emmène Geouffre avec moi.
— Si vous comptez me faire savoir ce qui vous concerne par mon gendre, répondit ma mère, alors donnez-lui l'ordre de m'en faire part, car lorsqu'il est question de vous, c'est un vrai Malmesbury ^
— Oui, je pars, dit Lucien en croisant les bras sur sa poitrine et regardant le feu avec cette distraction sombre qui indique une peine \dve et profonde. Je pars. Mes avis déplaisent, et puis il y a maintenant une barrière qui jamais ne sera
1 Lord Malmesbury fut envoyé extraordinairement auprès du Directoire par l'Angleterre, dans l'an YW. M. de Talle>T:and était alors au ministère des affaires étrangères. Il est à présumer que les instructions de lord Malmesbury n'étaient pas fort étendues, car à chaque parole hasardée par M. de Talleyrand, qui cependant n'en perd pas beaucoup inutilement, lord Malmesbmry répondait toujoxirs : < Permettez que j'en écrive à ma cour ». Et, comme nous ne laissons guère passer ce qui a l'apparence d'un ridicule, on avait fait vme caricature dans laquelle M. de Talleyrand s'avançait vers l'ambassadeur anglais et lui demandait comment il se portait, et lord Malmesbury lui renvoyait selon le costmne caricaturien vme longue banderolle svu: laquelle était écrit : permettez-moi d'en écrire à ma cour. En me rappelant la personne de lord Malmesbury, je trouve qu'il avait bien la figure de sa réponse.
abattue entre Bonaparte et moi, parce qu'il est au-dessous de mon caractère de me justifier et de reconnaître par là la légalité d'un tribunal que je récuse au contraire. Mon frère croit plutôt les insinuations perfides d'une femme qu'il doit assez connaître pour ne pas lui sacrifier sa famille. Il soupçonne la fidélité fraternelle, lorsque c'est le dévouement de ce même frère qui lui a ouvert le chemin du trône.
— Du trône ! s'écria ma mère.
Lucien ne répondit que par un sourire tout à la fois triste et pénétré, tandis qu'il avait pris les pincettes et tourmentait un pauvre tison qui ne mettait le feu que dans la cheminée.
— Rappelez- vous bien toujours, madame Permon, reprit-il après un long silence, que je n'avais certainement pas cette pensée-là en vue, le 18 et le 19 brumaire.
On pense bien que, lorsque le premier consul me parla plus tard de Lucien, je me donnai bien de garde de lui rapporter cette partie de la conversation, non qu'elle ne soit parfaitement honorable pour Lucien, mais quel résultat aurait eu ma franchise ? Aucun, et dès lors elle n'était plus que de l'indiscrétion.
— Allez-vous loin ? lui demanda ma mère.
— Je ne puis vous le dire. Je dois même ne pas annoncer mon départ. Je demande à M"^^ Junot de ne pas parler de notre conversation devant son mari. Non pas, ajouta-t-il, que je vous engage au mystère ; mais, comme nous sommes liés par une amitié fraternelle, je puis bien en demander une légère preuve.
Quelques jours après, en effet, Lucien partit de Paris avec mon beau-frère, M. Félix Desportes, Arnault et une personne dont j'ai oublié le nom.
Une première voiture dans laquelle étaient Arnault, un peintre en miniature nommé Châtillon, et M. Félix Desportes prit la route d'Amiens, tandis que Lucien, ayant avec lui mon beau-frère, suivit dans sa berline la route de Bordeaux. Il avait avec lui ses deux petites filles, dont l'une était encore avec sa nourrice. Il entoura ces deux petits êtres de tous les soins qu'une femme attentive aurait pu leur prodiguer. Ma mère, apprenant qu'il allait emmener ses enfants, lui conseillait de les laisser à M°^^ Joseph, si bonne et si excellente femme. Mais au premier mot que ma mère lui en dit, Lucien sauta de sa chaise.
— Non, non, s'écria-t-il, je ne veux pas laisser mes enfants ici ! Ne me parlez pas de me séparer d'eux ! On peut m'accuser de légèreté, de facilité de mœurs ; mais du moins ma mère, mes frères, mes enfants, mes amis n'auront-ils jamais de reproches à faire à mon cœur.
Il était fort ému. Ma mère l'embrassa et lui dit :
— Eh bien ! vous avez raison, emmenez ces pau\rres petites. Elles n'ont plus de mère et il n'est maintenant qu'un bon père pour la remplacer.
On envoya un courrier après la voiture qui cheminait devers Amiens. Elle tourna bride et rejoignit Lucien à Bordeaux. Je ne sais pas pourquoi ce mystère. Peut-être voulait-on cacher à l'Autriche, avec laquelle on était en négociation, l'envoi d'un frère du premier consul comme ambassadeur en Espagne. Mais cela ne pouvait être secret que pendant sept à huit jours au plus. Au reste, sept à huit jours sont beaucoup dans des relations diplomatiques et ce que je puis dire làdessus, c'est le fait tel qu'il est, et je réponds de son exactitude. Lucien arriva à Madrid, où il remplaça deux hommes que son habileté allait
faire paraître bien médiocres dans les circonstances qui avaient précédé. C'étaient Berthier et Alquier. Je ne parlerai que plus tard des événements relatifs à cette ambassade.
La cour consulaire. — Une parade aux Tuileries. — Le corps diplomatique en 1800.
La cour consulaire, dont j'ai déjà commencé l'esquisse, était au moment de mon mariage à son plus haut point de' perfectionnement Plus tard, ce fut une autre chose que le protocole d'étiquette introduit aux Tuileries. Celui-ci avait un côté étrange de cérémonie, tandis que l'autre avait l'intention d'être populaire, mais ne pouvait y parvenir.
M"^^ Bonaparte occupait toute la partie du rezde-chaussée, qui depuis fut également son séjour comme impératrice, et plus tard celui de Marie- Louise. A côté de son cabinet de toilette était le petit appartement de M^^^ de Beauharnais, composé de sa chambre à coucher et d'un cabinet de travail, tout au plus assez grand pour faire supporter l'odeur de la peinture à l'huile, lorsque ce même hiver elle voulut faire le portrait ce son frère \ Les appartements de M"^^ Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans aucun luxe.
1 Ce même hiver de 1800, où M^e de Beauharnais fit le portrait de son frère, le feu prit aux Tuileries et brûla ce portrait qui était fort ressemblant. On répandit le bruit que le feu avait été mis par des malveillants. Cela n'était pas vrai, le feu prit par des conduits de chalevu: mal entretenus.
Le grand salon de réception était tendu en quinzeseize jaune. Les meubles meublants étaient en gourgouran, les franges étaient en soie, et les bois en acajou. Il n'y avait d'or nulle part. Les autres pièces n'avaient pas plus de richesse dans leur décoration ; tout était frais et élégant, mais voilà tout. Au reste, les appartements de M°^^ Bonaparte n'étaient destinés que pour les réunions particulières et les visites qu'elle recevait le matin ; les grandes réceptions avaient lieu en haut. Il n'y avait encore ni chambellan, ni préfet du palais. Un conseiller d'État, ancien ministre de l'intérieur, M. de Benezech, était chargé de l'administration intérieure du palais. Cela parut d'abord un peu difficile à admettre parmi ce qui restait de vrais et «bons républicains. Le service de M. de Benezech embrassait tout ce qui depuis fit partie des attributions du grand-maréchal et du grandmaître des cérémonies. Les maîtres d'hôtel et les huissiers faisaient le service subalterne, et les aides de camp tenaient heu de chambellans.
Une coutume instituée par le premier consul, et qui me parut des plus bizarres, était celle de donner des dîners de deux cents personnes, tous les dix jours. Ces dîners avaient lieu dans la galerie de Diane. Les invités étaient de toutes les classes, de tous les rangs. Le corps diplomatique, qui commençait à être assez nombreux à l'époque de mon mariage, était de ces réunions. Les femmes des fonctionnaires civils, des généraux, des colonels, formaient la société — car on n'osait pas encore dire la cour — de M™^ Bonaparte. Le général était fort sévère dans les choix qu'il faisait, non pas pour ces cohues du quintidi, mais pour les invitations particulières et fréquentes pour la Malmaison et, plus tard, pour Saint-Cloud. Un
fait qui est positif et que des esprits passionnés ou prévenus par la mauvaise foi pourraient seuls contester, c'est que le premier consul voulait perpétuer autant qu'il se pourrait l'amélioration des mœurs que la révolution avait amenée. Je sais qu'en lisant ce que je viens d'écrire, il est deux sortes de personnes qui se récrieront ou bien souriront de pitié. Libre à elles. Je ne veux contraindre en rien à venir à mon opinion. « Je donne mon avis, non comme bon, disait Montaigne, mais comme mien. »
Oui, il est positif que la révolution a retrempé le moral des hommes et des femmes de la génération existante. Le malheur est un maître sévère et ses leçons ne nous furent pas épargnées. Pour les consolider, nous eûmes l'absence de l'exemple d'une cour corrompue ainsi que l'était celle de Louis XV et une grande partie de celle de Louis XVI. Peut-être, si la révolution n'avait pas eu son cours, que ce changement dans la société de la haute classe se serait opéré par la force de ce même exemple dont je parlais à l'instant. Louis XV avait empoisonné Paris et les provinces d'un souffle de corruption, qui avait donné une peste épidémique à tout le royaume. Il avait fallu toute la vertu du malheureux Louis XVI pour comprimer, dans des êtres dépravés et riant de toute espèce de morale, l'expression bruyante et orgueilleuse d'une manière de voir qui ne leur paraissait que celle du bon air et de la bonne compagnie. Le vice et le désordre n'étaient sans doute plus afîîchés par ceux-là même qui, en leur quahté de premiers dans l'État, auraient dû ne l'être que pour marcher d'abord dans le droit chemin : mais la légèreté relativement aux femmes, une sorte d'impudeur dans ce qui avait rapport à leur réputation, à leur sort.
tout cela n'était encore que trop en usage au moment de la révolution. La moralité de M. de Lauzun, de M. de Dillon, de M. de Durfort e1 d'une foule d'autres était établie sur des bases bien commodes et bien larges. Ils s'y reposaient d'autant mieux que leur réputation d'homme agréable n'en était que plus assurée. Mais tout cela n'existait plus, les malheurs de la révolution avaient jeté du sérieux sur la vie même des personnes qui par leur âge et leur fortune étaient appelées à une manière d'existence folle et bruyante. On me citera peutêtre quelques noms célèbres qui prouvent le contraire, mais cela n'infirme en aucune manière mon assertion. Les exceptions prouvent, dit-on, les règles, et dans ce cas plus que dans tout autre.
Ce qui est positif, c'est qu'en 1800, à l'époque où la cour des Tuileries s'est formée, la société avait une apparence de moraUté, de vertus exercées dans l'intérieur des famiiles, qu'elle n'avait jamais eue dans aucun temps en France. La partie de la haute classe, qui elle-même avait ses traditions pour agir autrement, frappée par le malheur depuis huit années d'exil, de proscription et de revers, la noblesse, ou ce qu'on est convenu enfin d'appeler le faubourg Saint-Germain, était contraint, par la force de ce vent qui soufflait alors dans les voiles de notre navire, de faire comme le reste de la société. On pourra faire encore ici l'observation que, parmi quelques-uns des noms remarquables de l'ancienne noblesse, il y en avait quatre ou cinq qui me donnaient un démenti. Je dirai encore ici ce que j'ai dit plus haut pour la société en général : c'est une exception. Non pas que d'exception en exception je finisse par me retrouver au miheu du salon de M"^^ Dubarry ; je déraisonnerais, au Heu d'arriver à présenter un tableau
fidèle de ce que je prétends prouver : mais il est de fait que M^^^ ^q q^^ ]V[me ^e M.. .y, M^^^ ^q c...s, M"^® du C...1 et quelques autres ont surtout fondé leur renommée dans l'émigration lors des folies de Bruxelles, de Coblentz et même de Worms, et plus tard de l'Angleterre. Mais je demanderai si toutes les jeunes femmes qui n'eurent ici qu'une prison pour demeure et les supplices de leurs parents, la perte de leurs biens pour instruction, n'en ont pas tiré des avis salutaires ? Plus tard, la cour impériale vint, comme tout ce qui tient à cet ordre de choses, répandre sa maligne influence. Encore cela ne fut-il que bien peu susceptible de reproche, car l'empereur exerçait un pouvoir magique sur chaque femme admise à sa cour. Mais ce n'est pas ici le moment de parler de cette époque. Il faut rester à celle du consulat, l'une des plus remarquablement intéressantes de la vie de Napoléon.
Lorsque les différents pouvoirs eurent adopté la nouvelle Constitution proposée après le 18 brumaire et qui, je crois, fut la quatrième qu'ils étaient appelés à sanctionner, le gouvernement quitta le petit Luxembourg pour venir aux Tuileries. Il est à remarquer que le premier consul, qui d'abord avait logé le oisième consul au pavillon de Flore, en reprit bientôt, seul, possession. M. Lebrun alla, comme Cambacérès \ occuper une maison parti-
1 Cambacérès fut loger à l'hôtel d'Elbeuf sur le Carrousel, en face des Tuileries. Le consul Lebrun eut l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré. Cette répartition fut faite selon les besoins de famille de chacun des deux consuls. Lebrun avait sa belle-mère et ses cinq enfants avec lui (sa fille aînée qui épousa peu après M. de Plancy, la plus jeune, aujourd'hui M^e de Chabrol, et ses trois fils, Charles, Alexandre et Auguste Lebrun) ; il avait donc besoin d'un local plus étendu que Cambacérès, qui était seul chez lui.
culière. Du reste, la trinité consulaire ne se séparait pas lorsqu'il y avait réception d'ambassadeurs ou des corps de l'État. Le 30 pluviôse an VIII (19 février 1800), le premier consul prit possession' du palais des rois, qui, au fait, depuis le commencement de la révolution, avait toujours été occupé par la représentation nationale. Aujourd'hui la Constitution du 18 brumaire élevait le pouvoir consulaire au-dessus de tous les autres pouvoirs nationaux. Il représentait à lui seul le peuple français, il fallait donc un logement convenable à une telle autorité. Celui qui aurait vu passer le cortège se rendant, le 30 pluviôse an VIII, du Luxembourg aux Tuileries et se serait endormi tout aussitôt au bruit de la musique militaire qui jouait tous nos airs patriotiques, puis se serait réveiUé au grondement du canon annonçant, le 2 décembre au matin, que l'empereur Napoléon allait se faire sacrer par le pape dans Notre-Dame, celui-là aurait trouvé ime curieuse différence entre les deux cortèges. Au premier on avait été obligé, en raison du petit nombre de voitures particulières qu'il y avait alors^ dans Paris, de prendre, pour les conseillers d'État, les sénateurs, des fiacres dont on avait caché les numéros avec du papier blanc, ce qui faisait un effet beaucoup plus ridicule que si les numéros eussent été apparents. Le jour de son installation aux Tuileries, à peine le premier consul fut-il arrivé qu'il monta à cheval et passa sur-le-champ une revue dans la cour du palais — qui n'était pas alors entourée d'une griUe — donnant sur une vaste place. Elle était fermée avec des planches mal jointes et la place du Carrousel d'alors était petite et toute irréguUère. Le changement fut rapide. Une parole de Napoléon était fiai lux.
Le premier consul convenait qu'il était heureux pendant qu'il passait ses revues.
— Et toi aussi, je suis sûr que tu es content lorsque je suis avec tes conscrits, disait-il un jour au général Lannes. Il ne t'arrive pas de grogner, toi, parce que la parade nous a fait quelquefois dîner une heure plus tard.
— Oh ! pour cela non, répondait le général Lannes, je vous en donne ma parole d'honneur ! Il m'est, pardieu ! bien égal de manger la soupe froide ou chaude^ pourvu que vous nous fassiez
travailler à chauffer un bon bouillon à ces s
Anglais !
Il avait les Anglais dans une aversion que je n'ai vue à aucun général de l'armée de l'empereur, même ayant fait la guerre sous la république. C'était quelque chose d'antipathique, de répulsif, comme s^il avait été devant un animal malfaisant ou contraire à sa nature. J'aurai à en donner de curieuses preuves en parlant de sa mission en Portugal ^
Les quintidis, car il faut parler le langage de l'époque qu'on retrace, les quintidis avaient été choisis pour le jour des revues, ou plutôt des parades, surtout celles du consulat. Sous l'empire,
1 Un effet bizarre des affections léguées par les parents à leurs enfants, c'est que le fils aîné du maréchal Lannes a épousé une Anglaise et que l'un des plus jeunes va, dit-on, aussi se marier avec une Anglaise. Cela prouve que les sentiments ne sont pas héréditaires, et fort heureusement, car la haine est un triste sentiment. Seulement, il est étrange de voir ainsi se distribuer l'affection d'une famille dans une direction aussi diamétralement opposée à celle que suivait son chef. Je crois, au reste, que la belle-fille que lui a donnée le jeune duc l'aurait fait revenir de ses préventions. C'est une belle, bonne et charmante personne. Si son frère choisit aussi bien que son aîné, il sera le bienvenu à nous amener une nouvelle compatriote.
elles pouvaient être plus magnifiques ; mais en 1800, leur splendeur était toute nationale. C'était la gloire de la France qu'on cherchait dans ces escadrons, ces bataillons, qui, soit qu'ils fussent conscrits ou vieux soldats, faisaient autant trembler l'étranger qui les regardait des fenêtres du palais. Car l'ardeur des jeunes troupes s'augmentait encore en voyant les cicatrices des vieilles moustaches de la garde consulaire. Et peu s'en fallait qu'elles ne chantassent en chœur, comme les jeunes Spartiates, bien qu'elles fussent sous les armes :
Comme vous, un jour nous serons Vaillants et combattants.
Nous aussi nous vaincrons !
Le premier consul prenait plaisir à ces revues. Il y passait quelquefois cinq heures de suite, sans prendre un instant de repos. Tous les régiments existant en France venaient alternativement à Paris et passaient la revue comme la garde tous les quintidis à midi. Le premier consul avait près de lui, avec l'aide de camp de service, le ministre de la guerre, le général commandant la première division et le commandant de Paris, puis le commissaire ordonnateur, les commissaires des guerres attachés à la ville de Paris, enfin toutes les personnes auxquelles un ordre devrait être immédiatement transmis dans le cas où, dans le cours de son inspection, le premier consul trouverait quelque chose à changer ou bien une amélioration à commander. De cette manière, nul retard dans la communication des ordres. Tout se faisait avec rapidité, bien plus, avec contentement.
Car on savait qu'on était observé et que, si l'on était puni pour cause de négligence, l'exactitude dans le service était aussi appréciée par le chef du gouvernement qui voyait alors tout par lui-même.
Quelquefois il passait la revue en galopant dans les rangs, mais cela était bien rare. Il fallait, pour qu'il demeurât à cheval, que les troupes qu'il voyait eussent déjà passé la revue et qu'il sût qu'elles n'avaient besoin de rien. Encore adressait-il au hasard quelques questions à deux ou trois soldats. Mais presque toujours, après avoir parcouru les rangs sur son cheval blanc — le Désiré — il descendait et parlait avec tous les officiers et avec presque tous les sous-officiers et les soldats. Il s'occupait des soins les plus minutieux. C'était la nourriture, rhabUlement, la manœuvre, enfin tout ce qui pouvait être utile à l'homme et nécessaire au soldat. Il les encourageait à lui parler sans crainte.
— Ne me cachez aucun de vos besoins, leur disait -il, ne me taisez aucun des reproches que vous pourriez avoir à adresser à quelqu'un de ceux qui sont au-dessus de vous. Je suis là pour rendre la justice à tous, et le plus faible doit être surtout protégé par moi.
C'est ainsi qu'il parla un jour étant devant une demi-brigade. Je crois que c'était la 17^. Il avait appris qu'avant de venir à Paris ce régiment avait eu à souffrir dans le département où il était en garnison. Une pareille conduite avait non seulement des résultats immédiatement bons pour chacun, mais elle était d'une grande adresse également utile dans son but. L'armée s'unissait ainsi à son chef et l'unissait à elle ; et ce chef, c'était la nation que l'armée voyait dans sa personne. C'était donc l'État qui dispensait et le blâme et
réloge. Ensuite Paris apprenait à connaître l'armée et les troupes, en passant ainsi à tour de rôle dans la capitale, cessaient de la regarder comme un autre continent et de lui devenir, pour ainsi dire, étrangères. Mon mari, qui ne quittait pas le premier consul pendant ces parades, me rapportait tout ce qu'il y faisait de remarquable en améliorations, en choses importantes, qu'un autre aurait peutêtre mis un mois à exécuter.
— Eh bien, me disait Junot, tout cela marche avec des rouages magiques ! Cet homme est un être surnaturel.
Et Junot pouvait bien voir son général bienaimé avec des yeux prévenus, mais ce n'était pas dans ces occasions-là. Il était vraiment admirable à cette époque de sa vie.
Le corps diplomatique était fort avide de voir les parades. Les étrangers y assistaient ordinairement des fenêtres du général Duroc, qui occupait déjà la partie du rez-de-chaussée située au bout de l'appartement de l'impératrice. C'est de ce même endroit que je vis la première parade après mon mariage. Il advint ce jour-là à mon beau-père une petite aventure qui peut trouver sa place à côté de celles de beaucoup de provinciaux arrivant à Paris.
Junot ne pouvait me conduire chez Duroc parce qu'il devait monter à cheval avec tous ses aides de camp, il me confia à son père et à son frère. Ma mère étant souffrante, Albert ne pouvait pas la quitter. Ma beUe-mère, qui n'avait pas encore vu de parade, voulut venir avec nous. Nous nous mîmes donc tous quatre en route. Arrivés à la grille du pont Royal, nous descendîmes de voiture et, traversant le jardin, nous tentâmes de gagner la porte de Duroc qui se trouve, comme on sait, tout à fait dans l'angle, à droite du vestibule en
venant du jardin. Mais, comme il était tard, la foule était tellement serrée qu'on ne pouvait avancer qu'au péril de sa vie. Mon pauvre beau-père, qui n'était pas habitué à trouver une pareille cohue quand il allait se promener au parc, à Dijon, ou bien le long de la Brenne à Montbard, était dans un état violent. Ma belle-mère, la meilleure et la plus parfaite des femmes, toujours contente, riant de tout, ne faisait que plaisanter des coups qu'elle recevait. Mais mon beau-père, qui n'avait pas l'humeur couleur de rose, il s'en fallait, grondait comme une basse continue. Ce qui l'offusquait surtout, c'était de voir chiffonner un très beau châle de cachemire jaune que j'avais sur mes épaules. Il ne tarissait pas en plaintes sur le peu de soin des jeunes femmes parisiennes qui portaient ainsi au milieu d'une foule un châle de deux mille francs sans y mettre une épingle, de inanière qu'en le tirant on peut le voler.
— Pour moi, je ne suis pas si peu soigneux, je tiens ma n^ain sur ma montre. Elle est là dans mon gousset, je me moque des filous. Mais votre châle, ma bru — il ne m'appelait jamais autrement — votre châle, on vous le prendra.
— Ah ! mon Dieu, mon châle ! On me prend mon châle ! m'écriai-je au même moment.
Je venais en effet de sentir une main qui le tirait fortement.
— Hem ? quoi ? qu'est-ce ? s'écria mon beaupère, en se retournant vivement.
Mais tout était rentré dans l'ordre. Mon premier mouvement avait été de ramener mon châle sur ma poitrine et, lorsque je m'étais retournée, je n'avais vu autour de moi que des figures parfaitement tranquilles qui elles-mêmes auraient crié : « Au voleur U si on le leur avait demandé.
— Pardieu ! je vous le disais au même moment, me dit mon beau-père avec ce ton joyeusement doctoral qu'ont les donneurs d'avis lorsqu'un malheur prédit vient en effet à arriver, et qu'ils vous répètent, en vous voyant une jambe cassée, une épaule démise, une fortune perdue : « Je vous l'avais bien dit ! »
J'avais beau lui montrer mon châle recouvrant mes épaules, il n'en répétait pas moins :
— Je vous l'avais bien dit !
Pendant ce temps nous étions arrivés à la porte de Duroc. Lorsque mon beau-frère m'eut nommée, un huissier me fit entrer et placer à l'instant à une fenêtre qui m'avait été réservée. La parade n'était pas encore commencée. Les officiers se promenaient silencieusement dans les rangs de leurs régiments respectifs. Ils parlaient de temps en temps, mais à voix basse, à quelqu'un de leurs soldats, ou bien à un sous-officier, pour rectifier un port d'armes mal observé, un chapeau mal posé. Ce n'était pas qu'ils eussent peur du prernier consul, mais il était adoré de l'armée et les chefs comme les subordonnés voulaient mériter une de ses louanges. Oh ! quel temps ! quel temps !
Midi venait de sonner, et le roulement du tambour battant aux champs ne se faisait pas entendre.
— C'est singulier, dit mon beau-père, cependant tout est prêt ! Il faut que je voie si ma montre va juste avec l'horloge du château... Eh bien ! qu'esteUe donc devenue, ma montre ? Ma femme ! Je n'ai plus ma montre... Ma femme !...
Et ma belle-mère qui était à la fenêtre, regardant de tous ses yeux, non pas les troupes qui étaient dans la cour, mais pour voir son enfant bien-aimé aussitôt qu'il paraîtrait, lui répondit sans tourner la tête :
— Eh bien, on vous a volé votre montre tandis que vous tourmentiez votre belle-fille pour son châle. C'est bien fait.
La chose était pourtant vraie. M. Junot avait si bien répété qu'il tenait sa main sur sa montre pour qu'on ne la prît pas, qu'on n'avait pas trouvé de meilleur moyen de lui faire quitter son poste, que de faire semblant de me voler mon châle, bien assuré que, d'après l'intérêt qu'il lui portait, il viendrait à l'instant à son dde. La chose avait parfaitement réussi. Lorsque nous lui eûmes expliqué la conduite de l'affaire, il fut confondu. Mais au réveil de sa stupéfaction, il nous fallut entendre une oraison funèbre en trois points, rappelant les perfections de cette bienheureuse montre qu'il avait depuis trente-cinq ans ! Ma belle-mère, ennuyée de cette suite de louanges, finit par lui dire :
— Allons donc, monsieur Junot, vous oubliez qu'elle s'arrêtait tous les huit jours et que l'année dernière elle vous a coûté plus de cinquante francs de raccommodage.
— Si vous ajoutez à cela, lui dis- je, qu'elle avait l'air d'une bassinoire et que vous me permettiez de réparer le malheur occasionné par le soin que vous avez pris de mon châle, nous n'y penserons plus que pour en rire.
Dans ce moment, le tambour battit aux champs et M. Junot ne put pas me remercier en grondant, ce qui était son habitude.
Il me serait fort difficile de rendre l'impression que me fit éprouver cette première vue d'une parade, ou plutôt d'une revue ainsi passée par le premier consul. Junot, qui connaissait maintenant ma véritable manière de voir, qui savait tout ce que le mot de patrie, celui de gloire pouvaient avoir
d'action sur une âme toute remplie de leur amour, m'avait prévenue d'avance que je serais vivement émue. Il me salua de la main en passant et se mit à sourire en voyant mon mouchoir près de mes yeux. Il parla bas à Duroc. Tous deux me regardèrent encore et je pus remarquer qu'ils étaient eux-mêmes émus de mon émotion. Junot me le confirma après la parade. C'était simple, ils me comprenaient. Tous deux aimaient cette patrie, cette gloire, cet homme prestigieux par la lueur de cette même gloire dont il éclairait toute la France. Et puis ces soldats qui le regardaient avec des yeux dans lesquels on pouvait lire : « Oui, nous nous ferons tuer pour que la France soit grande, pour que son nom soit le premier du monde ! Où faut-il aller ? Nous sommes prêts. » Et lui, répondant à ces serments tacites par des soins paternels, questionnant ses soldats sur le lieu de leur naissance, leurs parents, s'informant si leur état était heureux ou misérable, donnant des pensions pour exister à la mère dont les fils quittaient les champs et la vigne pour défendre l'Etat. Oh ! quel temps ! quel temps !
Ce jour-là il y avait tout près de moi un homme dont l'admiration pour ce qu'il voyait était digne et profonde. J'en fus frappée. C'était un étranger. Il portait un signe tellement singulier que je ne pus résister à ma curiosité et je fus assez indiscrète pour lui demander ce qu'il signifiait. C'était un mouchoir de batiste d'une finesse et d'une blancheur admirables, noué autour du bras, comme le serait une écharpe d'aide de. camp.
— C'est un souvenir de mon souverain et d'une journée glorieuse, madame, me répondit-il, et puisque je suis assez malheureux pour être obligé
de me présenter moi-même, permettez-moi de me nommer : je suis le baron d'Ernswarth. J'ai eu l'honneur de mettre ma carte à votre porte.
C'était le ministre de Suède. Je lui fis raccueU qui convenait et lui présentai les parents du général Junot, pour lesquels il fut aussi poli qu'il l'aurait été envers les frères et les pères de tous les Montmorency et de tous les La Trémouille de France. M. d'Ernswarth était un homme de quarante-huit à cinquante ans, ayant une belle tournure, peutêtre déjà un peu trop d'embonpoint, ce qui nuisait à l'élégance sévère du costume militaire, qu'il portait toujours. Il me parla, avec une expression qui devait m'aller au cœur, de la renommée de celui dont je portais le nom.
— Si jeune, disait-il, et déjà si fameux ! Mais aussi avec un tel capitaine, comment les lieutenants ne seraient-ils pas, même enfants, de dignes fils de la patrie !
Dans ce moment le premier consul s'arrêta au bas de la fenêtre à laquelle nous étions. Il s'adressa à un jeune tambour qui paraissait avoir seize à dix-sept ans.
— C'est donc toi qui as battu la charge devant Zurich, ayant le bras percé d'une baUe, mon brave enfant ? lui dit-il avec un accent et un regard qui auraient fait courir au milieu d'une armée de démons.
Le visage du jeune soldat se couvrit d'une noble couleur ; mais ce n'était pas la timidité qui rougissait son front. Il leva sur le premier consul de grands yeux noirs tout étincelants de la joie d'être ainsi distingué publiquement et répondit d'une voix tremblante, mais assurée :
■ — Oui, mon général.
— C'est encore toi qui, à Veser, a fait preuve
d'une présence d'esprit courageuse en sauvant ton commandant ^ ?
Le jeune homme rougit plus fort. Cette fois c'était de la modestie, et il répondit plus bas que la première :
— Oui, mon général.
— Eh bien, je dois acquitter la dette de la patrie. Il te sera donné, non pas une baguette d'honneur, mais un sabre d'honneur. Je te fais sous-officier dans la garde des consuls. Continue à te bien conduire et j'aurai soin de toi.
Comme le premier consul finissait de parler, il leva les yeux vers la fenêtre basse à laquelle nous étions. Avant de continuer sa tournée, il porta la main à son chapeau et nous salua tous avec un sourire gracieux. Ma beUe-mère avait les yeux humides.
— Comme on doit aimer cet homme-là ! disaitelle en pleurant et riant en même temps. Ce pauvre enfant ! voyez dans quel état il est !
Nous vîmes, en effet, le jeune tambour appuyé
1 Je ne puis af&rmer si ce commandant est ou n'est pas le commandant Godinot. Mais je crois cependant en être certaine. Le général Godinot, alors commandant la 25e légère, fut effectivement blessé et courut le danger d'être pris devant Veser. Ce fait, que je rapporte, m'a frappée parce que cette parade était la première que je voyais et que tout m' arrivait avec de vives impressions. Mais les annales militaires de cette époque sont remplies de pareils événements. Le Mœiiteur, les journaux du temps n? pouvaient faire mention de tout ce qui se passait dans ce genre. Celui-ci me frappa beaucoup. Lorsque j'en parlai, le soir même, au premier consul comme d'un fait comparable aux plus beaux de l'antiquité : « Bah ! me dit -il, demandez à votre mari, il vous dira qu'il n'existe pas un régiment ni une demi-brigade de l'armée qui ne puisse en citer dix semblables, et même de plus forts. Lui-même, poursuivit-il, saurait bien les trouver dans son propre fonds. »
contre Tépaule d'un de ses camarades et suivant de l'œil le général Bonaparte. Il était pâle comme un mort, mais son regard, qu'il disait de choses ! Je ne sais ce qu'il sera devenu, mais je réponds qu'il n'aura pas eu regret à sa vie perdue si la mort est venue la lui demander pour Napoléon. Lorsque j'en parlai au premier consul, et ce fut, je pense, le soir même, car alors j'étais moins retenue pour lui dire ma pensée sur tout ce que je voyais que je ne le fus dans la suite, il m' écouta avec intérêt et, s' adressant à Berthier, qui venait d'arriver d'Espagne et de prendre le portefeuille du ministère de la guerre, il lu: dit de prendre le nom de ce jeune homme et de lui réserver un dossier. Je ne sais ce qu'il est devenu. Peut-être est-il général aujourd'hui, peut-être est-il mort ? Mais bien certainement il est l'un ou l'autre.
Le jour de cette parade était un jour extraordinaire relativement aux autres revues, et voilà pourquoi Junot avait voulu que ce fût la première que je visse. Le roi d'Espagne avait envoyé des chevaux au premier consul, et ces chevaux devaient lui être présentés à cette parade. « C'était une cérémonie qui rappelait un peu, disait Brunetière, le cadeau équestre envoyé à Cromwell par un prince d'Allemagne. » Je ne sais comment étaient les bêtes du Mecklembourg, mais celles qui venaient d'Espagne étaient vraiment admirables. Il y avait seize chevaux, tous de la plus grande beauté, soit pour les formes, soit pour le pelage, qui était fort rare, à ce que fit observer un Espagnol qui était dans la même chambre que nous. Quatorze venaient des haras du roi d'Espagne, les deux autres étaient fils des haras du comte d'Altamira et de ceux du duc de Medina- Cœli. Il nous fit remarquer que ces deux chevaux
étaient les plus grands de la troupe, ils avaient un et deux pouces au-dessus des bêtes royales. Les dix premières sortaient du haras d'Aranjuez, les quatre autres de celui de Cordoue. El Jornalero ^ (haras d'Altamira), bai-brun, de quatre pieds dix pouces et demi et six ans, était vraiment une superbe bête. L'autre, El Contador 2 (haras Medina-Cœli), bai-clair, de quatre pieds dix pouces et demi et quatre ans, avait toute l'encolure, tout l'aspect d'un cheval arabe, les mêmes fanons légers, la même souplesse dans le portement de tête. En tout, le présent était vraiment royal.
Après la parade, Junot vint me prendre et me présenta, dans les règles voulues par V étiquette, à M. le baron d'Ernswarth. Je lui témoignai mon désir de le voir. Je désirais lui demander des détails sur cette révolution de Suède dont il paraissait qu'il avait été l'un des acteurs importants d'après ce signe de ralliement qu'il portait encore au bras, après vingt -huit ans d'intervalle entre le temps où nous étions et le jour de cette révolution importante -K J'en témoignai le désir à mon mari, qui, toujours naturel et franc, le dit à M. d'Ernswarth. Le baron répondit, avec une grâce parfaite, qu'il était à mes ordres et que je pouvais commander le jour, l'heure et la minute auxquels je le requerrais, et qu'il s'y trouverait
1 Le journalier.
2 Le receveur.
3 Elle eut lieu le i8 août 1772. Tous les partisans de Gucland, qui voulaient le défendre contre la diète, prenaient pour signe de ralliement un mouchoir blanc noué autour du bras. Tout ayant réussi en faveur du roi, il accorda comme faveur à ceux de ses partisans qu'il voulut récompenser de porter pendant toute leur vie un mouchoir blanc autour de leur bras gauche, en mémoire du service qu'ils avaient rendu à la couronne.
avec exactitude. Il vint, en effet, dîner chez moi et, dans quelques conversations, il nous fit connaître des détails excessivement curieux relatifs à cette journée tout à fait mémorable pour la Suède. J'en parlerai plus loin ; ce sont des choses sur lesquelles on peut toujours revenir.
Le corps diplomatique était assez nombreux à l'époque de mon mariage. Il était composé des ambassadeurs d'Espagne et de Rome ; des ministres de Danemark, de Suède, de Bade, de Hesse-Cassel ; de l'ambassadeur de Hollande, M. de Schimmelpenning, qui avait une si belle femme et surtout si accorte ; des ambassadeurs des répubUques Cisalpine et Ligurienne et d'un ministre de Suisse. La Prusse, toujours prompte à se rapprocher de nous, avait envoyé, dès le mois d'octobre 1800, M. de Lucchesini comme en mission extraordinaire. Mais ce ne fut qu'en 1801 ou même 1802 qu'il présenta ses lettres de créance comme ministre plénipotentiaire. Il ne fut près de nous que peu d'années, et après la campagne d'Iéna, il ne revint pas en France. Le premier consul ne l'aimait pas, il le trouvait finasseur.
— Ce n'est pas qu'il m'attrape, disait Bonaparte, mais il le veut trop, et cela me blesse. Si les gens qui font de la diplomatie avec moi savaient combien les routes tortueuses servent à les perdre plus qu'à m' égarer, ils marcheraient plus droit.
Une attention que M. de Lucchesini crut devoir faire merveille déplut au contraire au premier consul et plaça le diplomate étranger dans une attitude qu'il ne put jamais changer, parce qu'il ne s'en douta pas pendant longtemps. Ce fut de haranguer le premier consul en italien le jour où il lui présenta ses lettres de créance. Bonaparte n'aimait pas qu'on lui parlât italien ; il était Fran-
çais et voulait être Français. Que servait-il d'aller lui raconter en haut-toscan ^ que la Prusse voulait être bonne amie et bonne aUiée de la France ? C'est peut-être parce qu'elle ne voulait rester ni l'une ni l'autre qu'elle faisait parler à son ambassadeur une langue étrangère aux deux nations. Peu de temps après, le congrès de Lunéville nous donna la paix avec l'Autriche et celui d'Amiens avec l'Angleterre. La Russie devint aussi notre amie, et tout cela se fit en moins d'une année. Voilà de belles époques ! Voilà de beaux souvenirs ! Et en les évoquant, je puis dire, comme je le disais quelques pages plus haut : « Oh ! quel temps ! oh ! quel temps ! »
La^achine infernale.
Ma mère était remarquablement mieux depuis l'époque de mon mariage. EUe avait pris, contre notre gré à mon frère et à moi, un nouveau médecin qui cependant paraissait faire merveille. On le nommait Vigarousse ou Vigaroux, je n'ai jamais vu son nom écrit. Je sais seulement qu'il était fils d'un habile chirurgien de Montpellier. Il s'était engagé à guérir ma mère en six mois. Et le fait réel, c'est qu'elle ne souffrait plus, qu'elle était fraîche et belle plus que je ne l'avais vue belle et fraîche depuis dix ans et que son contentement à ellemême était à son comble. Elle venait dîner chez
1 M. de Lucchesini était de Florence.
moi, allait au spectacle, courait toute la matinée pour faire des visites et ne s'en portait que mieux, bien loin d'éprouver de la fatigue.
Garât, qui était depuis vingt ans un des habitués les plus assidus de la maison de ma mère, vint un jour nous dire qu'il nous demandait très sérieusement de ne pas manquer de nous trouver à l'Opéra le 3 nivôse. Il devait chanter avec M^^® Barbier- Valbonne le bel oratorio de la Création d'Haydn, dont Steibelt, revenu en France depuis peu, avait arrangé toutes les parties pour notre grand orchestre de l'Opéra. Les chœurs de l'Opéra, ceux de Feydeau étaient chargés des parties de ce grand ensemble. Garât avait dirigé toute cette machine, commue il l'appelait, avec l'abbé Rose, qui entendait l'art de mettre en répétition les musiques difficiles autant qu'un homme au monde. Ma mère, qui était passionnée pour la bonne musique et le chant de Garât, s'engagea à ne pas manquer cette représentation. Elle devait venir dans ma loge à l'Opéra et, Junot dînant chez Berthier, qui venait de remplacer Lacuée ' au ministère de la guerre où celui-ci avait succédé à Carnot, il fut arrangé que je dînerais chez ma mère, où je viendrais tout habillée avec mon beau-frère, et que de là nous nous rendrions à l'Opéra. Junot devait venir nous rejoindre après le dîner.
Le 3 nivôse, après avoir fait ma toilette, je montai en voiture avec mon beau-frère, et nous nous rendîmes chez ma mère, que nous trouvâmes belle, gaie et charmante. EUe avait une robe de velours noir et des diamants, un chapeau à l'espagnole, également en velours noir, avec des plumes
1 Je me rappelle que Berthier fut nommé aussitôt après la destitution de Carnot. Lacuée n'eut le portefeuille que pendant que Berthier était en Espagne.
blanches et une agrafe de diamants. Elle était vraiment belle et, certes, ce soir-là, on ne lui aurait pas donné les cinquante-deux ans qu'elle avait.
• Nous dînâmes de bonne heure. Ma mère demanda ses chevaux comme nous étions au café et nous partîmes aussitôt. Il était sept heures lorsque nous arrivâmes à T Opéra. La salle était rempUe de manière à ne pas « placer une épingle », comme on le dit en pareil cas. Ce qui était vrai. Les femmes étaient fort parées et la salle très éclairée. Le coup d'œil était vraiment admirable.
Nous distinguâmes Garât, qui, avec une lorgnette à double verre et s' avançant un peu sur le bord de la rampe, regardait dans la salle pour y découvrir quelques-unes de ses connaissances et, quoiqu'il fut huit heures du soir, pour attraper un rayon de l'Aurore \ Il était en noir, mais plus ridiculement habiUé que de coutume, ce qui était difficile. Son collet lui passait par-dessus la tête, et sa figure un peu singesse paraissait à peine au milieu de quatre aunes de mousseline lui faisant une cravate et d'une forêt de boucles formant une coiffure. M"^® Barbier-Valbonne, toujours simple et bonne personne, attendait près de lui le moment où ils devaient commencer.
1 Garât avait d'intimes relations d'amitié avec M^e Aurore de B... Pendant im nombre d'années que je ne puis déterminer, il était toujours avec elle et avec sa sœur, -Ces dames allaient régulièrement chez Mme de Talleyrand, et le valet de chambre, habitué à les annoncer en même temps que M. Garât, ne manquait pas de crier à haute voix : M»»" de B... et M. Garât ! Mais tout change, tout passe en ce monde. Il advint qii^ ces dames et M. Garât se firent annoncer séparément. Mais le pU était pris ; et plus de deux ans encore après, Courtiade disait toujours, en annonçant les deux sœurs : M^es de B... et M. Garât !
Les violons s'accordaient et cet immense orchestre, plus nombreux que jamais on ne J' avait vu jusqu'alors, se disposait à nous faire entendre le chefd'œuvre d'Haydn, plus parfaitement exécuté qu'il n'a eu la consolation de l'entendre lui-même \
Nous étions occupées, ma mère et moi, à regarder cette belle chambrée et nous rendions une foule de saints accompagnés de sourires si doux, si bienveillants, qu'un étranger, arrivant chez nous dans un pareil moment, croirait que tous les hommes sont frères, que toutes les femmes sont sœurs. Et, ce qui est plaisant, c'est que cette bienveillance est réelle dans l'instant où on se la témoigne. Je crois en avoir trouvé la raison dans un état de bonheur et de quiétude, une sorte de jouissance éprouvée par les jeunes femmes lorsqu'elles sont parées, en vue, dans une salle de spectacle ou bien une salle de bal, et que tout ce tourbillon joyeux les entoure et les enivre. Le sourire de leurs lèvres, le regard de leurs yeux forment alors comme un seul mouvement mécanique provoqué par l'influence magnétique exercée sur toute femme dans cette position.
Je pourrais ajouter, pour fortifier mon opinion, que, dans de semblables réunions, il ne se trouve que de jeunes femmes, ou du moins des femmes en âge de plaire. Junot nous trouva occupées, ma mère et moi, à faire ces remarques et en même temps à envoyer et à rendre de ces mêmes regards, de ces mêmes sourires qui sont si doux et si attrayants. Il était lui-même dans une situation d'es-
1 Ha^'dn était maître de chapelle du prince d'Esterhazy qui est aujourd'hui à Vienne. Comme le prince ne donnait pas facilement une permission de s'absenter, Haydn ne put venir à Paris, « ce qu'il désirait beaucoup », à ce que me dit Steibelt, qui était mon maître de piano.
prit tout à fait particulière. Il était à la fois attendri et joyeux. Berthier, chez qui il avait dîné, lui avait rendu compte d'une conversation que le premier consul avait eue avec lui relativement à Junot. Ses paroles avaient été si bienveillantes, si amicales d'intention et de fait immédiat, que Junot éprouvait un attendrissement profond, et pourtant un bonheur qui provoquait une certaine humidité dans ses yeux en même temps qu'un sourire sur sa bouche. Il était loin de se douter que la mort avait failli l'atteindre deux minutes plus tôt.
Les trente premières mesures de l'oratorio étaient à peine jouées qu'une forte explosion, comme un coup de canon, se fit entendre.
— Que veut dire cela ? dit Junot avec émotion. Il ouvrit la porte de la loge et regarda dans le
corridor s'il ne voyait pas un officier de la place ou l'un de ses aides de camp.
— C'est étrange ! poursuivit -il. Comment auraiton tiré le canon à cette heure ? Et puis, je l'aurais su. Donne-moi mon chapeau, dit-il à son frère, je vais savoir ce que c'est.
Tout aussitôt la machine de Chevalier me revint à la pensée. Je saisis la basque de l'habit de Junot. Il me regarda avec colère et tira son habit de ma main avec une sorte d'impatience.
Dans ce moment la porte de la loge du premier consul s'ouvrit et lui-même parut avec le général Lannes, Lauriston, Berthier et Duroc. Il salua en souriant cette foule immense qui mêlait presque des cris d'amour à ses applaudissements. M"^^ Bonaparte le sui\dt à quelques secondes de distance. Elle était avec le colonel Rapp, M"^^ Murât, qui était grosse de près de neuf mois, et M^^^ de Beauharnais.
Junot allait rentrer dans la loge pour voir luimême 'l'air serein du premier consul que je venais de remarquer, lorsque Duroc se présenta à nous avec une physionomie fort troublée et Tair presque égaré. Ce que je vais dire fera comprendre son état.
— Le premier consul vient d'échapper à la mort, dit rapidement Duroc à Junot. Descends auprès de lui, il veut te parler, mais sans affectation. Il est impossible que la chose ne soit pas sue d'ici à un quart d'heure. Mais il désire ne faire aucun événement par lui-même. Ainsi, viens avec moi. Laisse-moi prendre ton bras pour m' appuyer, car je suis tremblant. Ma première bataille m'a causé moins d'émotion.
Tout cela fut dit à voix basse et nous n'entendîmes rien. Ce fut le soir que Junot me répéta cette conversation en me disant :
— J'aime Duroc. Il est attaché au premier consul presque autant que moi et Marmont ^
Junot me dit adieu en courant et partit avec Duroc.
Pendant le court entretien des deux amis, l'oratorio avait été commencé, mais lés belles voix de jyimes Branchu et Valbonne, et celle de Garât, n'absorbaient pas encore l'attention. Tous les yeux étaient tournés vers le premier consul et lui seul occupait en ce moment deux mille personnes. Je n'avais pas parlé à ma mère de la machine infernale de Chevalier. Mais mon beau-frère connaissait toute cette affaire. Je lui dis un mot à l'oreille pour l'engager à aller aux nouvelles. J'avais le pressentiment de quelque malheur. Au moment où Duroc avait parlé à Junot, celui-ci était devenu pâle comme un spectre et je l'avais
1 Ces paroles sont textuelles et de ce même jour, du 3 nivôse.
parfaitement vu porter sa main à son front avec un mouvement de surprise et de désespoir. Néanmoins, ne voulant pas alarmer ma mère et les personnes qui étaient dans les loges voisines \ je me contentai de dire tout bas à mon beau-frère, M. Junot, d'aller aux informations.
Mais avant son retour nous fûmes instruites. Un bruit sourd commença à se répandre du parterre à l'orchestre, à l'amphithéâtre, puis aux loges.
— Le premier consul vient d'être attaqué dans la rue Saint-Nicaise, disait-on.
Bientôt la nouvelle véritable circula dans la salle. A l'instant même, et comme par un coup électrique, une même acclamation se fit entendre, un même regard sembla couvrir Napoléon d'un amour protecteur. Ce que je rapporte ici, je l'ai vu, et je ne l'ai pas vu seule. Il existe peut-être dans Paris plus des deux tiers de ceux qui étaient à l'Opéra le 3 nivôse. Ils peuvent ne pas oser dire ■les premiers ce qui arriva dans cette soirée. Mais en les interpellant, qu'ils répondent si je ne retrace pas fidèlement ce qui eut Ueu au moment où la nouvelle fut connue. Quelle agitation précéda l'explosion de la colère nationale qui était représentée, dans ce premier quart d'heure, par cette foule dont la fureur pour un attentat si noir ne peut être exprimée par des mots ! On voyait des femmes pleurer à sanglots, des hommes frémissant d'indignation, quelle que fut la bannière qu'ils suivissent, et s' unissant du cœur et du bras, dans cette circonstance, pour prouver que les différences d'opinion n'apportent pas avec elles de différences dans la manière de comprendre l'honneiu". Je
1 Ma loge était alors aux troisièmes, à l'Opéra. On sait qu'elles n'étaient point fermées ; il était donc facile d'entendre ce qui se disait dé l'une à l'autre loge.
regardais pendant ce temps dans la loge du premier consul, qui, étant immédiatement au-dessous de moi, me permettait de voir et d'entendre presque tout ce qui s'y disait. Il était calme et paraissait seulement fort ému toutes les fois que le mouvement lui apportait quelques paroles fortement expressives relativement à ce qui venait de se passer. M™^ Bonaparte n'était pas aussi maîtresse d'elle-même. Sa figure était bouleversée. Son attitude même, toujours si gracieuse, n'était plus la sienne. Elle semblait frissonner et vouloir se cacher sous son châle comme sous un abri. Et, dans le fait, c'était ce châle qui avait été la cause de son salut personnel. Elle pleurait. Quelque effort qu'elle fît pour retenir ses larmes, on les voyait couler le long de ses joues pâles, et lorsqu'elle regardait le premier consul, elle frissonnait de nouveau. Sa fille était aussi fort troublée. Quant à M"^^ Murât, le caractère de la famille paraissait en elle : quoique son état lui permît de manifester un trouble et des inquiétudes bien naturelles à la sœur du premier consul, elle fut parfaitement maîtresse d'elle-même dans toute cette cruelle soirée.
Junot, après avoir pris les ordres du premier consul, remonta pour nous dire de ne pas l'attendre et repartit aussitôt pour aller à son devoir. Il y avait aussi longtemps que le préfet de police, dont la loge était à côté de la mienne, l'avait quittée pour courir à la préfecture. Lorsque Junot fut parti, ma mère, qui maintenant connaissait toute l'affaire, me dit que, dans la loge à côté d'elle, un jeune homme qui paraissait militaire venait de dire aux dames qui l'occupaient que les auteurs du complot avaient d'abord voulu mettre le tonneau d'artifice à la porte de l'Opéra.
— La salle entière aurait alors sauté, avait ajouté le jeune homme.
Ma mère me dit de le regarder et de voir s'il méritait quelque croyance. C'était M. Diestrich, aide de camp du général Vandamme. Les dames de la loge étaient sa mère et sa sœur. Je l'avais vu quelquefois chez moi, les jours où Junot recevait, et l'avant-veille il avait dîné chez le général Mortier, le même jour que moi. Je le priai de me dire s'il pensait qu'il y eût quelque nouveau malheur à craindre.
— Il est difficile, me répondit -il, de savoir à quoi s'en tenir à cet égard. J'observerai seulement que ces misérables ont voulu mettre, comme chance plus certaine, leur charrette contre la porte de l'Opéra. Le factionnaire n'obéissant qu'à une consigne générale, qui est de ne laisser stationner aucune voiture près d'un théâtre le jour d'une première représentation, a éloigné la mort de tout ce que renferme cette saUe. Mais, ajouta M. Diestrich en baissant la voix, aucun des auteurs de ce crime infâme n'est encore arrêté. Qui peut répondre qu'au moment de la sortie du premier consul, un autre coup ne soit pas .préparé, dans le cas de la non-réussite du premier ? Quant à moi, je viens chercher ma mère et ma sœur ; lorsqu'elles seront en sûreté chez elles, je reviendrai, parce que le bras d'un homme est toujours nécessaire au milieu du tumulte.
Il me demanda s'il pouvait m'être utile en quelque chose. Comme j'avais mon beau-frère, je le remerciai et, quelques instants après, nous le vîmes sortir en effet avec sa mère et sa sœur, qui était une fort jolie et fort agréable personne. Elle avait seulement une chose que je n'ai vue qu'à eUe, c'est un œil bleu et un œil brun. Cela ne
nuisait en rien à son regard, et lui donnait même une expression singulière qui n'avait rien que de piquant *.
— Je veux aussi m'en aller, me dit ma mère. Ce monsieur a parfaitement raison. Donne-moi mon châle, mets le tien et partons.
Je paraissais hésiter.
— Eh bien, à quoi peut-on réfléchir - dans une semblable affaire ? Je ne te dirai pas : « Je m'en « vais et tu feras ce que tu voudras » ; mais : « Je « m'en vais et tu vas me suivre. » Allons, allons, Laurette, ton châle et partons ! Il peut arriver un malheur, et c'est une chose plus que probable. En l'honneur de quoi serions-nous des victimes de plus dans le sacrifice ? Tu vois bien que ton hésitation n'a pas de bon sens.
Ma mère, depuis mon mariage et même dans beaucoup de circonstances antérieures, m'avait toujours reproché ma partialité pour le général Bonaparte, et surtout cette passion pour sa gloire qui me faisait sentir aussi vivement ses triomphes que s'il eût été mon frère, cet enthousiasme qui me faisait mettre en commun alors les intérêts de la France et ceux de Napoléon. Tout ce que je sentais, tout ce que je voyais n'était pas comme ce que voyait et sentait ma mère. Aussi bien souvent avions-nous de petites contestations, telles que nous pouvions les avoir. Ce soir du 3 nivôse, ma mère, qui m'avait vue pleurer et qui jugeait que je souffrais véritablement, ne comprit pas d'abord ce qui causait mon inquiétude présente. Pour les larmes, je ne les nie pas. Elles étaient provoquées
1 Les Diestrich sont, je crois, de Belgique ou de Hollande. Cette famille est riche, honorable, et la jeune personne dont je parle est aujourd'hui l'une des femmes les plus considérables de Baraberg, où elle s'est mariée.
26o MÉMOIRES
par l'horreur d*un forfait tellement atroce que l'être qui a pu l'exécuter doit être voué à l'exécration des siècles. Mais dans le moment où ma mère me parlait, j'étais dans un état violent, à la pensée que Junot courait des dangers inconnus, d'autant plus à redouter que les misérables qui en voulaient d'une manière aussi acharnée à la vie du premier consul, devaient, pour arriver à lui, sacrifier ses plus fidèles serviteurs. Cette idée me torturait et je ne la disais pas, parce que je craignais de paraître trop faible. Je sentais bien qu'il fallait que ma mère s'en allât. Mais, moi, j'aurais voulu savoir où était Junot et ne pas le perdre de vue. Il me paraissait assez vraisemblable qu'il ne quitterait pas le premier consul dans un pareil moment. Ce n'était pas à lui à courir dans les quartiers perdus de Paris, pour découvrir les conspirateurs dans leurs différentes retraites, et je devais croire qu'il resterait dans les environs de l'Opéra. Comme ces idées me passaient rapidement dans l'esprit, ma mère mettait sa palatine, son châle et m'enveloppait aussi dans mes fourrures. Tout à coup la porte de la loge s'ouvrit et Junot avança la tête pour me dire rapidement :
— Va-t'en avec ta mère. Lorsque tu l'auras remise chez elle, demande-lui de te prêter sa voiture pour te mener chez M"^^ Bonaparte, tu renverras après la voiture de maman. Je serai là et je te ramènerai.
Et il s'en fut en courant. Il était baigné de sueur, malgré le froid rigoureux qu'il faisait.
Nous partîmes. Mon beau-frère vint avec nous. Après avoir remis ma mère chez elle rue Sainte- Croix, sa voiture nous mena aux Tuileries. Le premier consul était revenu de l'Opéra et tout paraissait aussi calme à l'extérieur que s'il n'y avait rien
eu. Mais dans le salon c'était une autre chose. Il y avait plusieurs autorités, comme les ministres, les consuls, le général commandant Paris, le général Mortier, commandant la division, efc, etc. Le premier consul, qui jusqu'alors avait montré une sorte d'indifférence pour tout ce qui avait été tenté sur lui, fut cette fois sans aucune indulgence, et il avait plus que raison. W^^ Bonaparte était accablée. Elle pleurait constamment, Indépen damment du péril auquel avait échappé le premie. consul, elle-même avait failli être la victime de l'explosion.
Discussion entre Bonaparte 'et Fouché : « enragés » ou Vendéens ?
Le soir on allait, même après le spectacle, quand il n'était pas trop tard, chez M°^^ Bonaparte. C'était là qu'on était heureux de rencontrer le premier consul. Sa conversation, toujours attachante par la profondeur de la pensée jointe à ce tour original que lui donnait son imagination si brillante et si riche, était bien plus intéressante encore dans un moment où l'on savait qu'il devait ne donner passage qu'à des idées dont l'influence était directe. J'avoue que je manquais rarement les dîners du quintidi par cette raison. Quoiqu'il y eût beaucoup de bruit et beaucoup de monde, et par conséquent de mouvement, il était toujours facile d'entendre le premier consul converser avec tout ce que la France avait alors d'habile et de savant. Les jurisconsultes les plus profonds, les financiers les plus
forts, les diplomates les plus fins venaient autour de lui pour l'entendre et semblaient être là plutôt à la leçon que pour faire part de leurs lumières à un jeune homme dont le pâle visage accusait des veilles et des fatigues bien au-dessus des leurs, même depuis leur jeune âge.
C'était surtout à la Malmaison, ou bien à Paris dans le salon de M"^^ Bonaparte, qu'il fallait entendre le premier consul. Mais jamais il ne fut une époque plus intéressante que celle que je viens de décrire, bien imparfaitement sans doute, lorsque je pense au coloris fort et vigoureux qu'il faudrait répandre sur tout ce qui se passait alors, puisque je le fais comparaître devant des yeux qui n'ont pas le même souvenir pour aider à la faiblesse du pinceau. Mais je suis convaincue, et c'est beaucoup pour peindre.
A l'époque de la machine infernale, on sait que le premier consul avait la persuasion que le coup avait été fait par les jacobins, ou plutôt par une classe de misérables usurpant le nom de républicains et ne méritant que celui à'enragés que la police leur avait donné. Et dans le fait, on ne vit parmi eux ni Thibaudeau, ni Daunou, ni Grégoire, ni Boissy d'Anglas, ni aucun des républicains d'une opinion bien avouée avant le consulat. Nous avons eu des hommes obscurs, instruments de crimes, souillés de sang, rebut de nos époques fatales de 93 et de 94. Ces hommes, mécontents du retour de l'ordre, ainsi que le préfet de police l'avait dit dans plusieurs rapports faits en fructidor et vendémiaire an IX, conspiraient contre un gouvernement réparateur, sévère dans l'exécution des lois, et sous lequel ils ne pou\'aient espérer de voir revenir l'anarchie. Il y avait parmi eux plus d'un Babeuf, et la conspiration du camp de Grenelle
se renouvelait tous les jours autour de la personne du premier consul.
Mais lui-même était injuste lorsqu'il disait dans le conseil d'État : « Ce sont les hommes de la révolution qui font tout ce mal, ce sont les septembriseurs, »
Ce pouvait bien être ces hommes de sang qui, sous le nom à' enragés, avaient essayé d'entrer dans les souterrains des Tuileries en forçant les grilles, qui avaient essayé un assassinat, qui avaient essayé même une machine infernale. Mais j'ai toujours pensé, et l'événement est venu me confirmer dans mon opinion, qu'il y avait d'autres mobiles qui les faisaient agir et l'affaire de nivôse le prouve.
Longtemps le premier consul fut impossible à persuader. Je me rappelle qu'un jour à la Malmaison il eut une conversation avec Fouché, Junot, Cambacérès et plusieurs autres personnes, contre lesquelles il soutenait son avis. Déjà à cette époque la police commençait à tenir le fil de cette infamie, et Fouché était bien glorieux. Junot, qui ne l'aimait pas, était de son avis relativement à tout ce qu'à disait sur la machine infernale. Le premier consul discutait sans humeur. Cambacérès lui-même, avec sa figure habituellement aussi jaune que calme, recevait un peu d'émotion de la contradiction soutenue du général Bonaparte. Lui seul était aussi tranquille que si la question agitée n'eût pas intéressé sa vie. Il n'y eut qu'un moment où il finit enfin par se fâcher.
Fouché prétendait avec raison que la Vendée, quoique pacifiée en apparence, était toujours en feu, que les bandes d'insurgés occupaient toutes les routes et que la Bretagne n'était pas habitable.
— Parbleu, dit le premier consul en colère, vous
nous la donnez bonne ! Que venez- vous nous parler de la Vendée et de la Bretagne ? Comment, vous qui êtes ministre de la police, et qui savez dans quel état est le nord et le midi de la France, vous venez parler de la Vendée comme du point central vers lequel il semble que toute la sollicitude, toute l'attention du gouvernement devraient se porter ! Quelles sont les nouvelles de la rive droite du Rhin ? Est-ce un Vendéen, ce chef de bande qui a fait un vol de soixante mille francs, à main armée, en germinal dernier, dans l'intérieur de la France, dans le département de l'Ourthe ? Est-ce encore de la Vendée, ces hommes qui viennent d'être arrêtés à Châteaudun ? Ce sont des déserteurs conduits par une femme habillée en homme. Dans le département du Gard, vous voyez que depuis le mois de germinal jusqu'au lo nivôse on a arrêté soixante-huit brigands. Dans la Sarre, comment appellerez-vous la bande du brigand Schinderanes ? Dans l'Aveyron, dans les Basses- Alpes, vous apprenez tous les jours quelques nouvelles arrestations. Avant-hier encore, qu'est-il arrivé sur la route de Rouen ? La route de Rouen à Paris, j'espère que ce n'est pas là un pays perdu ! Eh bien, la diligence est attaquée par huit brigands, malgré l'escorte de quatre hommes commandée par un sergent et établie sur l'impériale ! Sont-ce là des Vendéens encore ?
Le premier consul était presque en colère. Fouché, qui ne se démontait pas facilement, le regardait fort respectueusement sans doute, néanmoins avec une expression qui m'aurait impatientée si j'avais été à la place du premier consul, ce qui n'était guère possible.
— J'ai l'honneur de vous faire observer, général, dit-il au premier consul, que les brigands qui ont
arrêté la diligence de Rouen ne sont pas autre chose que des chouans, qui eux-mêmes ne sont que des Vendéens rhabillés. Lorsque la diligence fut arrêtée, ils commencèrent, avant même de faire feu, par demander les fonds appartenant à la république, et l'on sait que la formule des brigands de l'ouest n'est pas diÔé rente de celle-ci. Chassés, traqués, pour ainsi dire, par le général Bernadotte, ils refluent de notre côté. Mais ce sont des chouans, et je persiste à le dire.
A cette nouvelle assertion répétée avec une expression tout à fait inconvenante, le premier consul s'avança vers Fouché avec une précipitation qui dénotait une vive colère. Il se planta devant lui et, se croisant les bras :
— Et moi je vous répète aussi, citoyen ministre de la poUce générale, que vous vous trompez, ou plutôt que vous voulez faire croire que vous vous trompez.
Dans ce moment M°^^ Bonaparte, qui aimait tendrement Fouché et qui lui portait un profond intérêt, ce qu'il reconnaissait à sa manière, s'avança derrière Bonaparte et passa sa main dans son bras. Le premier consul dégagea doucement son bras de la pression de celui de sa femme et lui dit sans humeur, mais assez péremptoirement :
— Je t'en prie, Joséphine, laisse-moi tranquille lorsque je parle d'affaires sérieuses.
Je n'oublierai jamais la figure décontenancée de W^^ Bonaparte. Elle retourna tranquillement à sa place, sans avoir seulement la pensée de répondre.
— Oui, citoyen ministre, reprit le premier consul, je vous le répète bien clairement, vous vous trompez lorsque vous prétendez que le poison domestique dont la république est malheureusement atteinte a pour cause une autre origine que
cette vaste conspiration de brigandage et de crimes, ourdie par une troupe de misérables, qui ne sont d'aucun parti et qui déshonoreraient celui auquel on les attacherait, mais qui depuis quinze ans, toujours prêts à vendre leurs bras, sont attentifs au moindre trouble pour l'accroître et en profiter. Croyez-vous que les hommes qui ont égorgé aux 2 et 3 septembre, ceux qui exécutaient à Nantes les mariages républicains et qui Uaient dos à dos une jeune fille de quinze ans avec un jeune homme de vingt, en faisant les plus infâmes réflexions ; ceux qui ont comblé les glacières d'Avignon avec des cadavres, les assassins des prisonniers de Versailles ; les misérables qui ont vécu pendant deux ans les pieds dans le sang jusqu'au-dessus de la cheville, en signant les arrêts de mort de vieillards de quatre-vingt-dix ans, comme Tabbesse de Montmartre \ ou de jeunes victimes de seize ans, comme les jeunes fÛles de Verdun ; croyez- vous, monsieur — et le premier consul avança de deux pas vers Fouché — croyezvous que ces hommes-là aimaient la liberté, la république ? Pouvez- vous me répondre oui ? Si vous le faisiez, je vous dirais non, moi. Je vous dirais que ce sont des hommes voulant de la licence, des hommes qui, la veille du jour où ils massacraient comme je viens de le dire, n'avaient
1 C'était M™e de Montmorency. Elle était tellement courbée par l'âge que le bourreau fut obligé de la redresser, ou plutôt de la casser, pour l'exécuter. L'infortimée était sourde et aveugle. Lorsqu'elle fut interrogée, comme elle n'entendait qu'à l'aide d'un cornet qu'on lui avait ôté, Fouquier-Tinville fut obligé de crier très haut. Malgré cela comme elle n'entendait pas, elle fut condamnée pour avoir conspiré sourdement. Lorsqu'elle fut dans la charfette et que l'air frappa son \isage, elle chanta le Salve regina à demi-voix. Elle se croyait délivrée !
pas de quoi payer un pain et vivaient dans l'opulence six mois après, parce qu'ils n'avaient nul remords de porter la chemise de celui qu'ils avaient égorgé et de dormir dans son lit. Vous me direz peut-être que parmi ces hommes on en a vu se retirer pauvres et sans bien ? Peut-être cela est -il possible, mais la plupart d'entre eux ont longtemps 'mangé du pain trempé de sang. Je sais ce que je sais, ajouta-t-il en secouant la tête.
Fouché était plus pâle qu'à son ordinaire et l'on voyait que depuis longtemps il voulait répondre au premier consul. Lorsque Napoléon se fut retourné vers le feu et qu'il se mit à tisonner, selon son habitude, Fouché dit d'une voix évidemment altérée par la colère, bien que sa parole fût posée :
— Mais, général, vous me permettrez de vous dire que toutes les horreurs qui ont ensanglanté la révolution n'ont pas été commises par les jacobins, comme vous les appelez. On voit bien que vous n'avez pas assisté aux tragédies de Tarascon, de Beaucaire, de Marseille et de tant d'autres villes du Midi, théâtres des hauts faits des compagnies de Jésus et de leurs collègues, enfin des assassinats royalistes.
Le premier consul était encore courbé et occupé à tourmenter un pauvre tison. A ce mot de Fouché il se releva avec précipitation et, se retournant aussi vivement, il fut aussitôt près du ministre.
— Eh ! pardieu, que venez- vous me conter là ? Vous me donnez gain de cause. C'est ce que je vous dis depuis une heure. Ces monstres à figure huniaine qui retroussent les manches de leurs cheniises, quand ils en ont, pour aller couper des têtes ou jeter les gens à l'eau, les jetteraient dans le feu d'un bûcher de l'inquisition d'Espagne, si le grand inquisiteur les payait mieux que leurs brigandages.
Parbleu, je le sais bien, qu'il y a eu des assassinats royalistes ! Je pourrais dire que ceux-là étaient des représailles et que les glacières d'Avignon, le massacre de plusieurs individus que j'ai moi- "nême particulièrement connus, quoique bien eune alors, et dont je puis garantir la moralité, pouvaient excuser ceux qui arrivaient après. Mais je ne le dirai pas. Rien ne peut autoriser la cruauté, rien ne peut légitimer le crime. Notre belle révolution n'est point mère de ces infamies.. Toutes les horreurs de 93 ne pourront jamais ternir sa robe éclatante de blancheur, lorsque, conduite par la hberté, ou plutôt la tenant par la main comme une sœur, elle nous vint délivrer en 89 de notre dur esclavage. Les gens de mauvaise foi et qui n'aiment pas la révolution pourront seuls au reste confondre les époques et les temps. Il est impossible de ne pas faire la part de chacun. Mais il n'en est qu'une seule pour les égorgeurs et les verseurs de sang. Réprobation sur eux ! La France ne veut plus de ce régime-là et l'anarchie est décidément en horreur. Il faut mettre un terme aux brigandages qui désolent l'intérieur de la république. C'est un rejeton des fatales époques. La liberté publique est menacée et même déjà attaquée dans ses plus précieuses garanties. Chaque membre de la grande famille de la société est à chaque instant frappé dans ses moyens d'existence. La sûreté n'est plus qu'un mot et l'être le plus inoffensif ne sait en se couchant si le lendemain il déjeunera dans sa maison. Voyez ce bon Clément de Ris. Et tout cela se passe sous le régime d'un gouvernement qui veut le calme et le retour de l'ordre ! Il faut que cela finisse ! Je sais bien que le Directoire a préparé ces tristes héritages, par la détestable organisation de ses provinces, surtout après la première
pacification de la Vendée. Mais on ne répare pas le mal en le rejetant sur les autres. Voilà maintenant que les misérables, non contents de s'attaquer à moi, veulent faire sauter tout un quartier de Paris. Si la sentinelle de TOpéra n'avait pas éloigné le tonneau, trois mille personnes étaient mutilées, assassinées, parce que des monstres en veulent à ma vie. Je le répète, il faut que cela finisse ! Ce n'est pas au moment où la république partout victorieuse dicte des lois à ses ennemis au sein même de leurs pays, qu'elle se laissera meurtrir sous les coups de quelques scélérats obscurs prenant comme par dérision une couleur politique. Ce n'est pas dans de telles âmes qu'U y a place pour un sentiment aussi noble que celui de l'amour de la patrie. Comme ils volent les diligences et les receveurs des contributions, parce qu'Us ont toujours une caisse bien garnie, ces coquins-là disent qu'ils font la guerre au gouvernement. Cela fait pitié.
— Citoyen consul, répondit Fouché, je ne puis que répéter ici ce que j'ai eu l'honneur de vous dire plusieurs fois, depuis le 3 nivôse. J'ai exprimé ma pensée intime, lorsque j'ai dit que ce forfait exécrable n'avait pu être commis que par des ennemis non pas de la république, non pas de votre personne, mais des hommes. La Convention a été attaquée par eux à main armée au 13 vendémiaire. Ils ont été en conspiration permanente contre le Directoire, non pas qu'il fût plus mauvais gouvernement pour eux que l'eût été celui de la Convention ou bien des comités, mais parce qu'ils sont ennemis de tout gouvernement. Je sais bien la vérité de tout cela, citoyen consul, et la place que j'occupe me met à même, bien plus qu'un autre, de connaître toutes ces iniquités. Mais tout
en convenant avec vous que quelques centaines de bandits sont répandus sur la surface de notre belle France, pour y faire le mal que nous leur voyons commettre, je dis que l'enfer qui vomit ces démonslà n'est pas 93.
Le premier consul leva les épaules.
— Et le Militaire et le Turc ? La plume qui a écrit ce beau morceau est-elle dirigée par l'Angleterre ou par tout ce qu'il y a de plus enragé en opinion démagogique ?
— Voilà précisément ce qui vient à l'appui de mon assertion, citoyen consul. Metge, l'auteur du libelle que vous venez de nommer, est un de ces hommes qui se montrent à toutes les grandes époques. Il ressemble à ces claqueurs en chef, connus pour faire réussir ou tomber une pièce nouvelle. On les prend à la solde de tel auteur pour un soir et de tel autre pour le lendemain. Ces deux auteurs sont ennemis, cela importe peu au claqueur. Il en est de même de ces hommes de l'espèce de Metge. Vous êtes dans une sphère, citoyen consul, de laquelle vous n'apercevez aucune de nos misères politiques. Vous ne voyez rien du dégoûtant — je puis dire le mot — de l'arrangement qu'il faut faire pour que toutes ces matières fétides ne sentent pas trop mauvais. Vous n'avez jamais eu besoin de vous servir de Metge, et Metge ne vous aime pas parce qu'il sait bien qu'avec vous il ne peut espérer que la prison. Aussi a-t-il ouvert de grandes oreilles aux premières paroles, ainsi que les mains pour recevoir les belles guinées bien dorées qui lui ont été remises pour qu'il taillât sa plume afin de produire le beau chef-d'œuvre du Turc et du Militaire français.
— Allons, vous voilà encore avec votre comité anglais ! Certes, je n'aime pas l'Angleterre, c'est-à-
dire son cabinet, mais je crois que vous êtes aussi par trop injuste pour lui.
— Citoyen consul, je ne suis plus assez jeune pour me laisser emporter par le feu de la prévention. Je raisonne d'après des faits. Il y a longtemps que je connais Metge et que je puis résumer mes soupçons et mes doutes. Metge n'a aucun moyen d'existence et cependant il fait de la dépense, et une dépense journalière assez considérable qu'il paie toujours comptant. Où prend-il cet argent ? Il faut bien qu'il soit à la solde des ennemis de la république.
■ — Mais n'existe-t-il donc que l'Angleterre qui puisse donner de l'argent pour troubler la tranquillité de l'État ? Vous avez vu que les soupçons ont été fortement éveillés sur Félix Lepelletier et sur Antonnelle. Metge n'a-t-il pas fréquenté ces hommes-là ? N'est-il pas connu aujourd'hui que toute l'affaire de Ceracchi, Diana, DemerviUe, Aréna, n'était pas étrangère à ce Metge ? Il paraît même que le stylet qu'il portait devait me servir dans l'occasion, si je me trouvais dans son chemin. C'est un vigoureux compère, au reste, que ce Metge. Il paraît qu'il s'est défendu comme un hon. Où donc fut-il pris ?
— Au passage Feydeau. Il était fort tard. Les hommes de la police chargés de le suivre l'arrêtèrent d'abord au nom de la loi, sans s'assurer immédiatement de ses mains. Il eut le temps de saisir un stylet qu'il portait toujours et de frapper l'officier de police. Il lui porta plusieurs coups très violemment qui heureusement ne le blessèrent qu'à la main et au poignet. Une chose asse^ remarquable, c'est qu'il ne couchait pas deux nuits de suite dans le même endroit depuis plus de quatre mois. Il travaillait à Montmartre, dans
une petite chambre. C'était là qu'il composait les mauvais pamphlets qu'on lui payait bénévolement bien au-dessus de ce qu'ils valaient.
Dans le même moment entrèrent deux tribuns. Le premier consul les accueillit avec une bonne grâce tout à fait remarquable. La conversation continua sur le même ton. L'un des deux tribuns était Duveyrier. Le premier consul parla avec lui d'un rapport qu'il devait faire au tribunat, quelques jours après, relatif à l'établissement des tribunaux criminels spéciaux. Ces tribunaux étaient particuhèrement destinés à punir immédiatement tous les voleurs et les brigands qui désolaient les routes de la répubUque et qui venaient enfin troubler la tranquiUité intérieure des villes. Le premier consul reparla de nouveau sur cet objet et fut admirable dans son discours. C'était dans de pareils moments qu'il fallait et le voir et l'entendre. Il y avait alors en lui un feu qui s'épanchait en vivifiant tout ce qui était autour de lui. Je ne l'avais jamais vu sous ce jour lumineux. J'en étais plus qu'étonnée. Il me faisait un effet tout à la lois entraînant, comme charme d'attrait, et vivement agitant, comme éloquence unique, par sa concision concluante et parfaitement persuasive.
M. Portails arriva ensuite. Le premier consul fut à lui et, lui prenant la main, il le conduisit pour ainsi dire jusqu'auprès de M™^ Bonaparte. Il avait pour lui une profonde estime. Portails n'avait pas, à cette époque, la triste infirmité de la cécité. Il voyait déjà péniblement, mais cependant il n'avait pas besoin de guide. Le premier consul lui parla, aussitôt qu'il fut entré, du discours préliminaire du Code. C'était M. PortaUs qui était chargé de le faire.
. — Vous êtes paresseux, citoyen Portails, lui dit
en riant le premier consul, mais il faut vous hâter. Voilà tout le monde qui crie après nous pour ce Code. Il faut aller vite en besogne.
— Ah ! général, répondit le digne homme, en riant à son tour, vous croyez donc que tout le monde a votre don de féerie ? Vous avez été doué en naissant, vous, mais nous autres, pauvres humains, il nous faut aller tout doucement dans notre route. Et puis, savez- vous, général, que notre Code n'est commencé que depuis un an ? Savezvous que c'est un immense monument à élever dans une nation, qu'un Code de lois ? Vous y avez travaillé comme nous et vous savez que c'est un écheveau difficile à débrouiller.
— Oui, sans doute ; oui, sans doute, répondit le premier consul, mais il faut marcher, répétait-il toujours, il faut marcher. Le discours préliminaire est-il prêt ?
— Le premier consul est bien sûr que je ferai toujours non seulement mon devoir, mais plus que mon devoir, pour seconder ses nobles et grands projets, ayant pour but le bonheur de la France, répondit Portails. Le discours est fait.
— Ah ! vous êtes un excellent et bon Français ! dit le premier consul. A la bonne heure ! Parlezmoi de gens comme vous et coname ce brave Duveyrier. Je suis heureux quand je vois des hommes comme vous autour de moi. Étant ainsi secondé, je ne puis que bien faire.
Cette conversation fut la première de ce genre que j'entendis tenir au premier consul après mon mariage. Elle me frappa d'autant plus que, dans la position où il était, cette liberté d'esprit pour raisonner de vie et de mort, quand il s'agissait de lui-même, me parut admirable. Cependant, quoique je fusse bien frappée de tout ce qui s'était
dit dans cette soirée, je n'aurais pas pu rappeler ainsi jusqu'aux moindres mots du premier consul et de Fouché, si je n'avais trouvé cette conversation écrite par mon mari, dans les papiers que j'ai conservés de lui. Il en est encore d'autres aussi curieuses que celle-ci et faisant encore mieux paraître dans leur vrai jour les différents interlocuteurs.
La Malmaison. — Bonté et obligeance de Joséphine.
La Malmaison, propriété d'une famille riche aimant à tenir un grand état et mettant de l'orgueil à imiter les Anglais dans leurs coutumes de château, la Malmaison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit M"^^ Bonaparte, une délicieuse demeure. Le château, sans être aussi grand que celui de Petit-Bourg ou de Méréville, l'était autant que celui de Morfontaine et d'Ermenonville. Seulement le bout des deux ailes avançant sur la cour n'existait pas. Mais cette addition fut plus commode pour le service des communs que pour les habitants du château.
Le parc était délicieusement distribué, malgré sa proximité avec la montagne assez aride qui se trouve sur la gauche. Rien n'était plus frais, plus vert, plus ombragé que toute la partie bordant la route et le champ dont le parc était séparé par un saut de loup. Le voisinage de la rivière, bien que le parc fût plus haut que la route et la berge, donnait toujours par sa communication une fraîcheur salutaire aux plantes et aux arbres et la
végétation était plus belle dans cette portion du village de Rueil que dans la partie supérieure. Le premier consul voulant plus tard, c'est-à-dire à son retour d'Egypte, agrandir la Malmaison et son parc, demanda comme service de voisin à M^^^ Julien, vieille fille très riche, demeurant à Rueil, de lui céder, au prix qu'elle voudrait y mettre, un parc ou plutôt un jardin qui, n'étant séparé que par un chemin vicinal qu'il était facile de changer, lui donnerait la chose qu'il désirait vraiment beaucoup, le moyen d'avoir un parc dont l'étendue au moins pourrait ne plus le faire rougir à côté de la magnifique propriété de Joseph. Le parc de la Malmaison n'avait pas, je crois, à cette époque, plus de cent arpents, et du côté de la montagne et de M^^^ Julien il était surtout tellement étranglé, si l'on peut le dire, que d'un jardin situé au sommet de cette montagne où était un petit belvédère à l'italienne, on pouvait voir avec une lunette d'approche tout ce qui se passait dans le parc inférieur. Le premier consul avait un petit jardin particulier auquel on arrivait par un pont recouvert de coutil comme une tente et qui aboutissait immédiatement à son cabinet particulier. C'était là qu'il prenait l'air lorsque l'excès de travail lui rendait un peu d'exercice nécessaire. Car alors, comme dans les deux années suivantes, il ne prit de repos que ce que la nature exigeait impérativement. Ce pont, dont je viens de parler et qui était arrangé comme une petite tente, lui formait une chambre de plus. Il y faisait porter une table et travaillait tout seul sur le pont, soit en piquant des cartes, soit en faisant des notes et des remarques sur des pétitions.
— Lorsque je suis à l'air, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus
étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s'opérer avec succès à côté d'un poêle et privés de la communication du ciel.
D'urf autre côté Napoléon ne pouvait supporter le moindre froid sans en souffrir à l'instant même. Il faisait faire du feu dans le mois de juillet et ne comprenait pas que l'on ne fût point comme lui saisi au moindre vent de bise.
La vie que Ton menait à la Malmaison, à l'époque de mon mariage, ressemblait à la vie que l'on mène dans tous les châteaux, lorsqu'on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaient composés d'une chambre, d'un cabinet et d'une chambre pour notre femme de chambre, ainsi que cela se voit toujours dans les maisons de campagne des gens riches. Les meubles en étaient fort simples et l'appartement de la fiUe de la maison, qui touchait au mien, n'en différait que par une porte à deux battants ; encore n'eutelle, je crois, cet appartement qu'après son mariage. Les chambres n'étaient pas parquetées, ce qui me surprit, sachant à quel point M°^^ Lecoulteux était elle-même recherchée. Elles donnaient toutes sur un long corridor auquel on montait par une marche, laissant à droite l'appartement de M"^^ Bonaparte et le petit salon dans lequel on déjeunait. Ce corridor était fort étroit, carrelé comme le reste et donnant sur la cour.
Le matin on se levait à l'heure qu'on voulait, "et jusqu'à onze heures, moment fixé pour le déjeuner, on était sa maîtresse. A onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas donnant sur la cour, au premier et dans l'aile droite. Il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût Joseph
ou bien Louis ou Fesch, enfin quelqu'un de la tamille. Les exceptions étaient tellement rares que je ne puis me rappeler si j'ai vu un homme admis à nos déjeuners de la Malmaison. Après le déjeuner, on causait, on lisait les journaux ; il arrivait toujours quelqu'un de Paris, pour avoir une audience ; car malgré la volonté prononcée du premier consul pour que M™^ Bonaparte ne fît rien qui pût blesser en quoi que ce fût l'opinion générale, elle accordait déjà des audiences, apostillait des pétitions, quoique la colère du premier consul l'eût déjà fait pleurer, et abondamment, pour avoir ainsi apostille une pétition relative à un marché de chevaux.
On ne voyait jamais le premier consul avant le dîner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet particulier. Il travaillait avec Bourrienne ou avec les ministres, les généraux, les conseillers d'État et ce travail durait jusqu'à l'heure du dîner, qui avait toujours lieu à six heures. Il était rare qu'il n'y eût pas quelqu'un d'invité. Dans ce moment tout ce qui entourait le premier consul se mariait et formait une nouvelle famille ajoutée à celle déjà si nombreuse qui existait. Le colonel Savary venait d'épouser M^^^ de Faudoas, parente de M™^ Bonaparte. Ce mariage était un bonheur inespéré pour un homme dont la vie n'avait d'autre mobile que le désir d'avancer. Sa femme aurait été fort jolie, s'il ne s'était trouvé une 'distance toujours désagréable entre sa bouche et son nez et si ses dents n'eussent été, quoiqu'elle fût fort jeune, déjà presque toutes gâtées.
Une personne vraiment belle était M"^^ Lannes. EUe était fort en faveur à la Malmaison et aux Tuileries, et elle le méritait non seulement à cause de
son mari, mais à cause d'elle-même. Elle était fort douce, point envieuse, ne sacrifiant jamais à un mauvais bon mot le repos ou la réputation de quelqu'un, ainsi que je l'ai souvent vu et entendu faire, lorsque dix ou douze de ces nouvelles mariées, dont au reste je faisais partie, se trouvaient réunies à la Malmaison. Mais je dois dire pour ma justification, dans le cas où Ton me confondrait avec quelques-unes de ces bonnes personnes, que je fus bien plus souvent sur la défensive que sur l'offensive.
Je parlais, avant de m'occuper du mariage de M™^ Savary, des audiences que M"^^ Bonaparte donnait après son déjeuner. C'était le seul moment où la' surveillance du premier consul la laissait en repos ; il se fiait pour cela sur Bourrienne, « qui aurait cru honteux, nous dit-il, de surveiller la femme de son ami. o
Le secrétaire intime du premier consul a donc repoussé toute surveillance sur la conduite politique et financière de Joséphine, se bornant à cacher au général les acquisitions un peu trop fortes, comme, par exemple, celle d'un collier de perles et d'autres bijoux, qui en effet ne furent pas achetés, mais donnés. Foncier, qu'on fit intervenir sans qu'il le sût pour une certaine parure de turquoises, fut très fâché de cette licence-là. Et il avait raison. Il faut dire que la plupart du temps M"^^ Bonaparte ne savait rien de toutes ces petites manigances. Elle se bornait à écrire avec ses petites pattes de mouches à Berthier, qui, sensible à la bonté de M"^^ Bonaparte dont l'indulgence plaidait pour faire admettre ^me Visconti à la Malmaison — chose que le premier consul a constamment refusée, s'en
expliquant même d'une manière assez dure, — faisait pour M°^® Bonaparte beaucoup plus que les autres ministres, auprès desquels son crédit était presque nul et n'avait d'effet qu'à force d'importunités. M^^^ Hortense en aurait eu un bien plus positif si elle en avait usé.
Mais si le crédit de M"^^ Bonaparte était sans force chez les autorités, la renommée de ce même crédit avait reçu de rudes atteintes par sa propre faute à elle-même... Elle était bienveillante, avait le désir en effet d'obliger, mais ce désir cédait à la moindre crainte de mécontenter le premier consul. Et puis la dernière personne venue avait toujours raison avec elle sur la même affaire. J'ai vu de graves inconvénients de cette faiblesse. Elle désolait Napoléon.
La Malmaison était fort affectionnée par lui. Je disais tout à l'heure comment on y passait la matinée, c'est-à-dire le commencement de la matinée. Il avait ordonné, si l'on peut parler ainsi, que l'on fût complètement à son aise. C'était toujours lui qui mettait des entraves à tout ce que M"^^ Bonaparte voulait introduire, déjà à cette époque, de choses gênantes et imposées par une étiquette dont elle-même souffrait, mais qui lui plaisait. J'ai bien ri en lisant dans des mémoires, fort estimables du reste et bien au-dessus des Mémoires contemporains, que Joséphine disait un jour :
• — Ah ! que tout cela m'ennuie ! j'étais faite pour être la femme ci' un laboureur !
En vérité, il ne faut pas que cette personne ait jamais entendu parler M"^^ Bonaparte, ni Joséphine, ni l'impératrice. Il ne faut pas qu'elle l'ait suivie dans aucune de ses positions. La toilette surtout était une des parties de la vie
28o MÉMOIRES
de M™® Bonaparte bien autrement importante que celles qui regardaient le soin de sa vie. Elle n'aurait pas vécu, si le matin le travail des trois toilettes n'avait pas été fait. Au reste, il n'y a rien à dire sur cette occupation dans une personne qui est assise auprès de la suprême puissance. Il aurait été à désirer que les reines de France n'eussent jamais eu de goûts plus pesants sur le peuple que celui de la toilette de Joséphine. Il ne fallait pas de grands impôts pour acquitter le mémoire de Leroy ou de M^^^ Despaux, lorsque le premier consul trouvait qu'ils excédaient de quelques mille francs la somme fixée pour la dépense de sa femme.
La Malmaison. — Parties de barres.
Les mercredis, il se donnait un dîner presque de cérémonie à la Malmaison. Il y avait le second consul — le troisième ne sortait presque jamais de sa famille et vivait fort retiré ^ — des conseillers d'État, des ministres, quelques généraux plus particulièrement estimés et des femmes d'une réputation intacte, car, à cette époque. Napoléon se montra sévère dans le choix qu'il fit pour la société de M"^^ Bonaparte.
^ Il donnait de petits bals le mardi chez lui, tandis qu'il occupait le pavillon de Flore, où il logeait dans les appjurtements supérieurs. Il avait alors ses enfants qui n'étaient pas mariés, et dont il s'occupait beaucoup. C'était un digne homme. Son fils aîné, dont la bonté et l'honneur ont fait partie de l'héritage paternel, a épousé la fille de Barbé-Marbois. ^
M^^^ de Beauharnais et M^^ Bonaparte m'avaient prévenue que nous allions joiier la comédie, et que j'aurais l'emploi des soubrettes. Le colonel Savary venait, comme je l'ai dit, de se marier, et sa femme devait être aussi de notre troupe. Junot était notre plus beau talent, avec Bourrienne et Eugène de Beauharnais. Lauriston était aussi bon acteur, à ce qu'on disait.
— Citoyen Cambacérès, dit un soir le premier consul, vous devriez jouer la comédie avec nos jeunes gens. Vous feriez les pères nobles.
— Ne croyez pas plaisanter, citoyen consul, lui répliqua Cambacérès, j'ai joué, et, je puis le dire, avec quelque succès, le Montauciel du Déserteur.
— Vraiment ! Eh bien, cela prouve, dit le premier consul, qu'il ne faut jamais dire : « Ceci est impossible ! »
Nous avions l'honneur de faire tous les frais du spectacle de la Malmaison, et le commencement ne fut pas sans douleurs. Ce n'était pas une chose de peu d'importance que de jouer devant non seulement trois cents personnes, mais devant le premier consul. Quant à moi, j'avoue que j'aurais mieux aimé voir doubler l'auditoire. Il était même assez singuher que moi, de toutes les personnes de la Malmaison sans contredit la plus hardie avec lui et la plus prompte à lui répondre un mot, quelquefois même trop fort, moi enfin qui, dès cette époque, annonçais la femme qui le traita en petit garçon, comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, le jour où il fit entendre à mon oreille des paroles qu'il ne me convenait pas d'écouter, eh bien, je ne pouvais supporter sa censure juste ou injuste dans la manière de prendre un rôle, toute convaincue que j'étais cependant qu'il se trompait et que je pouvais comprendre mon affaire moi-même, surtout
avec le secours de Dugazon qui était mon répétiteur.
On dînait, comme je l'ai dit, à six heures. Lorsqu'il faisait beau, le premier consul ordonnait que l'on servît dans le parc. On mettait la table à gauche de la pelouse qui est devant le château et un peu en avant de l'allée droite, dont il n'existe plus maintenant d'autres traces que quelques marronniers épars. On était peu de temps à table et le premier consul trouvait que le dîner était long, lorsqu'on y restait une demi-heure.
Quand U. était de bonne hiuneur, que le temps était beau et qu'il avait à sa disposition quelques minutes dérobées à ce travail constant qui le tuait alors, il jouait aux barres avec nous. Il trichait comme au reversis, par exemple. Il faisait tomber, il arrivait sur nous sans crier : barre I Enfin c'était des tricheries qui provoquaient des rires de bienheureux. Dans ces occasions-là, Napoléon mettait habit bas et courait comme un lièvre, ou plutôt comme la gazelle à qui il faisait manger tout le tabac de sa tabatière, en lui disant de courir sur nous, et la maudite bête nous déchirait nos robes et bien souvent les jambes.
Un jour, après dîner, il faisait beau. Le premier consul dit :
— Jouons aux barres !
Et voilà l'habit par terre, et le conquérant du monde courant comme un écoUer de seconde.
Le parc de la Malmaison n'était pas alors fait comme U est fait aujourd'hui, quoique le vandahsme le plus éhonté ait tout fait pour détruire même les souvenirs attachés à quelques brins d'herbe. Insensés ! Comme si cela dépendait d'eux, de dépouiller un pareil séjour de sa magie toute puissante !
La Malmaison. — Visites matinales.
Il était dans la nature de Napoléon de prendre l'air et de faire de l'exercice. La privation de ces deux choses le mettait dans un état violent. On s'apercevait toujours du temps qu'il faisait, à l'humeur qu'il témoignait en dînant. Si la pluie ou tel autre motif l'avait empêché de faire sa promenade habituelle, il était non seulement maussade, mais souffrant. Et je ne comprends que trop, hélas ! que cet infortuné ait succombé sous la double action d'un soleil dévorant et d'une réclusion forcée. Tout ce que la barbarie peut trouver dans sa quintessence est produit par cette conduite de monstre à figure humaine, délégué par l'Angleterre à Sainte- Hélène.
Le premier consul fut bientôt ennuyé de parcourir le parc de la Malmaison ; l'étendue n'en était pas assez vaste alors pour lui permettre de s'y promener à cheval, comme il aurait pu le faire à Morfontaine. Il en parlait souvent. Il regrettait fort de n'avoir pas une terre aussi belle, et le curieux de ses regrets c'est que c'était principalement sous le rapport rural qu'il aurait voulu être seigneur de château.
M^^^ Julien ne voulant décidément pas vendre, le premier consul chercha alors à étendre le parc sur sa gauche et devant lui, puisqu'il ne pouvait le faire autrement. Il eut un moment l'idée la plus singulière ; ce fut d'acheter l'île Channorier. C'est une île plantée d'arbres, dans laquelle il y a de beaux ombrages, de beaux gazons, et d'une étendue assez considérable. Elle est au milieu de la Seine ;
à la vérité, en face de la Malmaison, mais à une distance bien trop grande pour qu'on pût avoir la pensée de la faire servir à l'agrandissement du parc.
— Mais à Morfontaine, répondit le premier consul un jour que Joséphine lui en faisait l'observation, à M or fontaine, les lacs sont de l'autre côté de la route : on peut facilement faire un chemin souterrain, et, en achetant tout le terrain qui se trouve entre la route et la rivière et le plantant en jardin anglais, il me semble que cela pourrait se faire?
Je crois eue Fontaine le fit renoncer à son projet, vu que M. de Channorier ne voulut pas vendre son île. Ce que je sais, c'est que le premier consul chercha d'un autre côté et ce fut alors qu'il acheta les bois du Butard.
C'était une addition ravissante à la propriété de la Malmaison, parce que des bois ont toujours un charme à nul autre pareil. Et pour Napoléon surtout, ils en avaient plus encore que pour nous. Le premier et le second jours de son acquisition, il en était tellement enchanté qu'il voulut absolument nous y mener pour que M°^® Bonaparte pût voir surtout le pavillon du Butard, dont il voulait faire un rendez-vous de chasse. Joséphine avait une de ces affreuses migraines qui la torturaient si souvent, la malheureuse femme ; alors elle souffrait à un tel point qu'il n'y avait pas d'autre remède que de la faire coucher et de la laisser dormir.
— Allons, allons ! viens avec nous, lui dit le premier consul, l'air te fera du bien. C'est le remède souverain pour toutes les douleurs.
M"^® Bonaparte n'osa pas refuser plus longtemps. Elle fit demander un châle, un chapeau, et nous
montâmes, elle, M°^® de Lavalette et moi, dans une de ces calèches en forme de corbeille et menée par un jeune postillon conduisant à la d'Aumont.
Napoléon était en avant de nous avec Bourrienne. L'aide de camp de service n'avait pas même été demandé pour cette course, dont le premier consul était enchanté comme un jeune garçon en congé. Il était à cheval et galopait devant nous, puis revenait pour prendre la main de sa femme, ainsi qu'un enfant, courant devant sa- mère, va, vient, repart, revient encore pour l'embrasser et reprend de nouveau sa course.
Aucune parole ne peut exprimer la terreur que M"^^ Bonaparte éprouvait en voiture. Je ne conçois pas non plus de terme pour rendre l'impatience où je suis, lorsque je vois être sans pitié pour de telles faiblesses. Elles sont importunes, je le sais, mais c'est à l'éducation qu'il faut s'en prendre et non pas à la personne assez malheureuse pour éprouver un vrai martyre. Napoléon ne pensait pas tout à fait comme moi à cet égard. Il était sans pitié pour sa femme et ne lui faisais aucune concession.
Ce jour-là, comme nous allions pour la première fois au Butard, le postillon ne connaissait pas la route. Il arriva devant un ravin, ou plutôt un ruisseau, dont les deux berges extrêmement élevées rendaient le passage diSicile pour la calèche. Dès que M^^ Bonaparte aperçut ce précipice, comme eUe l'appelait, elle s'écria qu'elle défendait que l'on allât plus avant. Le piqueur, interrogé par elle et connaissant sa frayeur, lui répondit que véritablement le passage pouvait être dangereux.
— Voyez- vous ! s'écria-t-elle, je ne veux pas aUer au Butard par ce chemin. Allez dire au premier consul que je retourne au château, à moins qu'il ne connaisse un autre chemin.
Et, commandant au postillon de tourner bride, nous revînmes sur nos pas. Mais nous n'en n'avions pas fait dix, que le premier consul avait rejoint la calèche.
— Qu'est-ce que c'est ? dit-il avec cette expression que lui seul avait dans la physionomie lorsque quelque chose l'affectait désagréablement, qu'est-ce que c'est que ce nouveau caprice ? Retournez d'où vous venez ! ajouta-t-il en touchant légèrement du bout de sa cravache l'épaule du postillon.
Et donnant de l'éperon à son cheval, il repartit aussitôt.' Nous le trouvâmes devant le fatal ruisseau dont il regardait les bords assez élevés. Mais comme il venait de traverser ce même ruisseau à cheval, il fallait que tout le monde le passât. Cette petite scène est le modèle de beaucoup de choses que j'ai pu observer par la suite.
— Allons ! dit Napoléon au petit jeune homme qui conduisait la calèche, un bon élan, et puis rends la main et tu passeras.
M°^^ Bonaparte jeta un cri perçant, qui fit retentir la forêt.
— Jamais vous ne me ferez rester dans la calèche. Laissez-moi descendre ! Bonaparte, je t'en prie en grâce, laisse-moi descendre... laisse-moi descendre !
Elle joignait les mains en pleurant. Elle faisait pitié. Napoléon la regarda. Mais, loin d'être attendri, il leva les épaules et lui commanda assez rudement de se taire.
— C'est de l'enfantillage! Vous passerez, et dans la calèche ! Allons ! m'as-tu entendu ? dit -il en jurant au postillon.
Je vis qu'il était temps d'intervenir pour moimême, espérant d'ailleurs que cette diversion pour-
rait lui faire voir son tort, car il avait tort dans ce moment-là. J'étais enceinte et je ne voulais pas commettre la vie de mon enfant au hasard de la réussite du passage de cette calèche. On pouvait verser, et le moins qui dût arriver de l'entêtement de Napoléon, c'était le brisement de la calèche.
■^- Général, dis- je au consul, en faisant signe au piqueur de venir m' ouvrir la portière, je suis responsable de la vie d'un autre ; je ne puis rester ici. La secousse sera violente et pourrait me faire non seulement beaucoup de mal, mais me tuer, dis- je en riant, et vous ne le voulez pas, n'est-il pas vrai, généra] ?
— ■ Moi ! s'écria-t-il. Ah ! mon Dieu, vous faire le moindre mal, à vous ! Descendez, vous avez raison. Une secousse pourrait vous faire grand mal.
Et, s' approchant de la calèche, il m'aida luimême à mettre pied à terre, car, depuis le commencement de la scène, il était descendu de cheval.
Encouragée par l'expression toute bonne et même plus que bienveillante qui était sur sa figure, je me hasardai assez ridiculement peut-être à lui dire, comme il me soutenait pour descendre :
— Mais une secousse pourrait peut-être faire bien mal à W^^ Bonaparte, général ? Car, enfin, si elle était comme moi...
Je laisse à ceux qui expliquent les énigmes le soin de me traduire celle-ci. Le premier consul me regarda avec un air si plaisamment stupéfait que, au Heu de sauter à terre, je demeurai sur le marchepied en riant comme une jeune folle que j'étais. Et tout à coup lui me répondit par un éclat de rire unique, mais si bruyant, si clair, que nous en tressaillîmes. Enfin je sautai à terre et Napoléon, qui avait repris son sérieux aussitôt après avoir ri, me
fit observer que je venais de faire une imprudence en sautant ainsi. Puis, comme s'il craignait de n'avoir pas été assez amer pour témoigner son mécontentement à sa femme :
— Relevez le marche-pied et que la calèche passe ! dit-il d'un ton qui n'admettait aucune répUque.
M"^^ Bonaparte était si pâle, elle souffrait déjà tant au moment du départ, que je ne pus m' empêcher de dire à Napoléon :
— Général, vous paraissez méchant, et cependant vous ne l'êtes pas. M"^^ Bonaparte est malade, elle a de la fièvre. Je vous en conjure, laissez-la descendre !
Il me regarda sans me dire une parole, mais avec une expression qui me fit froid, si je puis parler ainsi :
— Madame Junot, je n'ai jamais aimé les remontrances, même étant enfant. Demandez à la signora Laetitia, ainsi qu'à M"^® Permon... Jugez si depuis lors je me suis assoupli ?
Et voyant que ce qu'il me disait, et surtout le ton de sa voix, son regard, m'effrayaient presque :
— Allons, venez ! que je vous fasse passer ce fleuve épouvantable, ce précipice effrayant !
Bourrienne était aussi descendu de cheval. Tous deux m'aidèrent à passer le ruisseau sur quelques pierres disposées pour cela. Lorsque nous fûmes de l'autre côté. Napoléon vit que la calèche ne bougeait pas. Et en effet Joséphine, pleurant comme elle aurait pleuré devant les apprêts de son supplice, demandait au postillon d'attendre encore une minute, comme un condamné demande un sursis.
— Ah çà ! drôle que tu es, dit le premier consul, veux-tu bien exécuter mes ordres ?
Et cette fois ce ne fut pas légèrement, mais de
DE LA DUCHESSE D' AERANTES 28c
toute la force de sa belle petite main blanche et rose qu'il appliqua un coup de sa cravache sur le dos du postillon. Et tout aussitôt, fouettant les deux chevaux, il leur fit prendre leur élan et la calèche franchit le ruisseau, mais, pour dire la vérité, avec une telle difficulté et elle reçut une si violente secousse que l'un des cols du cygne fut cassé, un bouton sortit de sa place et la petite caisse de la calèche fut endommagée par les roues au point de ne pouvoir plus servir. Quant à M°^® Bonaparte, elle était encore plus maltraitée par ce passage de malheur. Sa figure était bouleversée, et l'on sait que les vives émotions ne rendent intéressants que les jeunes visages. Elle pleurait, à la vérité, sans faire la lippe, grand avantage pour une femme ; mais le pochement de ses yeux, l'abattement fiasque de ses joues retombant après la tension forcée de la colère, tout cela enlaidit bien. Joséphine le savait sans doute, car elle s'enveloppa dans un grand voile de mousseline qu'elle avait sur sa tête, et nous n'entendîmes plus que ses sanglots ; cela dura jusqu'à notre arrivée au Butard. Et lorsqu'en descendant Joséphine offrit à son mari une figure en pleurs, il témoigna plus que de l'humeur, c'était de la colère. Il la tira assez brutalement même de la voiture et, l'emmenant dans une partie peu éloignée du bois, nous pûmes entendre qu'il continuait à gronder avec d'autant plus de force que le matin en partant il se préparait à faire une course joyeuse. Il avait eu tort en forçant sa femme à passer le ruisseau ; mais ensuite tout était de son côté. Il paraît que Joséphine avait d'autres reproches à lui faire que celui du passage du ruisseau, car j'entendis Napoléon lui répondre :
— Tu es folle, et si tu répétais un pareil mot
j'ajouterais une folle méchante, parce que tu ne penses pas ce que tu dis là. Et puis tu sais que je hais comme la mort toutes ces jalousies n'ayant pas le sens commun. Tu finiras par m'en donner l'envie à la fin. Allons, embrasse-moi et tais- toi, tu es laide quand tu pleures, je te l'ai déjà dit.
Le retour fut triste, malgré le raccommodement. M°^^ Bonaparte me lança quelques petits mots à l'hydromel sur ma faveur spéciale d'avoir pu descendre de la calèche. Comme j'aurais fait une fausse couche en y demeurant, je ne songeai même pas à m'excuser de n'y pas être demeurée. J'avoue que cette folie de ^I"^^ Bonaparte me semblait bien plus folle que l'entêtement du général.
Ceci me conduit tout naturellement à parler d'une petite histoire arrivée, je pense, l'année d'ensuite à cette même Malmaison, et dont le souvenir est aujourd'hui pour moi la clef explicative de beaucoup de mystères, qui sans elle me sembleraient aussi difficiles à traduire en langage de raison que les hiéroglyphes les plus abstraits le sont à M. Champollion pour les mettre en français.
M°^^ Bonaparte était à Plombières. Elle y était allée seule, sans sa fille, et cette dernière était demeurée à la Malmaison pour en faire les honneurs et rendre possible notre séjour au château, ce qui n'aurait pu avoir lieu si la mère et la fille l'eussent quitté toutes deux. On jouait la comédie tous les mercredis. On allait beaucoup à la chasse comme j'aime qu'on aille à la chasse, pour prendre l'air et courir. Le soir, on riait, on causait. M°^® Louis Bonaparte, qui venait de se marier, était la plus aimable des jeunes femmes comme elle l'avait été des jeunes filles. M™^ Bessières nous avait été amenée de Cahors depuis peu, par son mari, et formait ime bien agréable addition à notre société
intime. Elle avait de la douceur et de la finesse, de l'esprit et de la bonté. Elle me plaisait beaucoup ; il n'en était pas de même de toutes celles qui arrivaient. Aussi qu'en advint-il ? Que cet intérieur si doux, si agréable pour le premier consul luimême, devint un petit enfer de bonne compagnie très ennuyeux à partager. Mais alors cet ennui ne l'avait pas frappé de son anathème et l'on s'amusait franchement à la Malmaison. Il faut que j'ajoute, avec justice, que jamais je n'ai vu le premier consul aussi aimable qu'il le fut alors pendant une quinzaine de jours. Il était aimable, c'est le mot seul à employer. Il était constamment de bonne humeur, riant joyeusement, s'amusant beaucoup à me faire réciter des vers italiens, et puis nous jouions au reversis. Alors c'étaient des rires, des rires ! Il se trouvait toujours que le premier consul avait tous les cœurs dans ses levées et, lorsqu'on voulait forcer le quinola, il ne se trouvait pas un seul cœur dans le jeu des trois autres. Alors il enlevait en triomphe le panier des remises en disant :
— Je tiens les bêtes, toutes les bêtes ! Qui veut acheter toutes les bêtes de la maison ?
Une autre fois, il jouait aux échecs. Comme il n'étais pas bien fort, il employait le même moyen qu'au reversis. Jamais la partie ne pouvait finir, parce qu'il se trouvait toujours deux fous blancs, ou deux fous noirs. Il n'aimait pas que l'on en fît la remarque trop sérieusement. Il en riait tout le premier. Mais'il était évidemment fâché qu'on y mît trop d'importance. Et au fait, ne jouant jamais d'argent, il y avait plus à en plaisanter qu'à se fâcher.
Nous menions ainsi joyeuse vie et l'été s'écoulait agréablement. Cependant quelques-unes d'entre nous avaient demandé la permission d'aller passer
quelques jours chez elles. J'avais moi-même rédigé la pétition et pris toutes les mesures pour qu'elle fût octroyée. Je venais de recevoir, en l'honneur de ma grossesse, un cadeau de mon mari que j'étais curieuse d'examiner. C'était une charmante maison de campagne, située à Bièvres ^ Je désirais une maison de campagne et Junot employa à l'achat de celle-là la plus grande partie de la dot que lui avait donnée le premier consul lors de notre mariage. Je désirais donc aller chez moi pour juger de l'eSet que produirait une dame de château âgée de dix-sept ans. Et puis, je voulais revoir ma mère, mes amis, que je ne voyais plus depuis quelques mois. Mais il fallut renoncer à tous nos projets. Nous n'avions pas même la possibilité d'aller jusqu'à Rueil. Nos voitures et nos chevaux étaient à Paris. A la vérité, nos maris venaient presque tous les jours et nous avions la faciUté de repartir avec eux, car, de ce que je viens de dire, il ne faut pas conclure que nous étions en prison. Mais déjà la cour consulaire était une cage, dont, à la vérité, les barreaux étaient voilés de fleurs. Néanmoins déjà nous étions en cage. Par la suite, les fleurs devinrent plus rares, mais on dora les barreaux.
Un matin je dormais profondément. Tout à coup je suis réveillée par un coup très violent frappé près de moi, et tout aussitôt j'aperçois le premier consul près de mon lit ! Je crus rêver et me frottai les yeux. Il se mit à rire.
1 Cette maison était le petit Bièvres. Elle appartenait autrefois à M. de Channelly, premier valet de chambre du roi. EUe était, selon moi, plus agréable que le château dt Bièvres.. Nous l'avons payée 90,000 francs à M. de Lannoy, ami de ma mère, le chef de la Compagnie Rochefort. C'était fort petit, mais charmant. Le jardin avait soixante-dix arpents et contenait les plus beaux arbres exotiques de France.
— C'est bien moi, dit-il. Pourquoi cet air étonné ?
Une minute avait suffi pour m'éveiller entièrement. Pour réponse j'étendis en souriant la main vers la fenêtre que la grande chaleur m'avait forcée de laisser ouverte. Le ciel était encore de ce bleu vif qui suit la première heure de l'aube. On voyait au vert sombre des arbres que le soleil était à peine levé. Je pris ma montre, il n'était pas cinq heures.
— Vraiment, dit-il quand je la lui montrai, il n'est que cette heure-là ? Eh bien, tant mieux, nous allons causer.
Et prenant un fauteuil, il le plaça au pied de mon lit, s'y assit, croisa ses jambes et s'établit là comme il le faisait cinq ans avant dans la bergère de ma mère à l'hôtel de la Tranquillité. Il tenait à la main un énorme paquet de lettres sur lesquelles on voyait en gros caractères : Au premier consul ; à lui-même ; à lui seul en personne. Enfin toutes les formules de secret et de sûreté pour le solliciteur étaient employées et avec succès, car le premier consul réservait pour lui seul les lettres qui portaient ces mots sur la suscription.
Et je puis justifier que ce même jour, lorsque je lui dis qu'une pareille besogne était faite pour le bien ennuyer et qu'il devrait s'en remettre à une personne de confiance, il me répondit :
— Plus tard, peut-être. Maintenant c'est impossible. Je dois répondre à tous. Ce n'est pas au commencement du retour de l'ordre que je puis ignorer un besoin, une réclamation.
Ce sont ses propres paroles.
— Mais, lui dis-je en montrant du doigt une grande lettre dont l'adresse mal écrite, le cachet mal posé annonçaient que l'auteur n'était pas fort
habitué au travail épistolaire, cette lettre ne contient peut-être qu'une demande qui pourrait vous être soumise par l'intermédiaire d'un secrétaire ?
Napoléon ouvrit la lettre et la lut d'un bout à l'autre ; elle avait trois grandes pages remplies d'une assez mauvaise écriture. Lorsqu'il eut fini, il me dit :
— Eh bien ! cette lettre elle-même est une preuve que je fais bien de voir par moi-même. Tenez ; lisez-la.
Cette lettre était d'une femme dont le fils avait été tué en Egypte, à la bataille du 4, Cette malheureuse, n'ayant pas de moyens d'existence et déjà veuve d'un militaire mort des suites de ses campagnes, avait écrit plus de dix lettres, à ce qu'elle disait, au ministre de la guerre et au premier consul, « ainsi, ajoutait-elle, qu'à monsieur son secrétaire, et jamais de réponse ».
— Vous voyez donc bien qu'il est nécessaire que je voie moi-même tout ce qu'on m'écrit en me le recommandant spécialement ?
Et il se leva pour aller prendre une plume sur une table ; il fit une sorte de signe, convenu probablement entre Bourrienne et lui, sur la lettre de cette mère et veuve de soldats, et revint s'asseoir comme s'il eût été dans son cabinet. Je crois. Dieu me pardonne, qu'il pensait y être en effet.
— Ah çà ! voici une attrape, dit-il en ôtant une, deux, trois, quatre enveloppes. Sur chacune étaient toujours les mots sacramentels : Pour lui seul, et en mains propres.
Enfin, impatienté, il dit fort drôlement et comme si la lettre pouvait l'entendre :
— Mais c'est moi ! Et quant à mes mains — et il retournait sa jolie petite main modelée — j'espère qu'elles sont propres ?
Il était enfin arrivé à la dernière enveloppe. Toutes celles qu'il avait enlevées sentaient l'essence de rose à n'y pas résister. J'avais attrapé une de ces enveloppes et je regardais l'écriture, qui était assez jolie, lorsque le premier consul se mit à rire. C'était toujours assez extraordinaire chez lui. Aussi, nous qui le connaissions, avionsnous la mesure assez juste de son hilarité, pour attendre une explication d'un accès aussi joyeux.
— C'est une déclaration, dit-il, après avoir jeté encore un ou deux petits éclats, non pas de guerre, mais d'amour. C'est une belle dame, qui m'aime, dit-elle, depuis le jour où elle me vit présenter le traité de paix de Campo-Formio au Directoire. Et si je veux la voir, je n'ai qu'à donner des ordres au factionnaire de la grille du côté de Bougival, pour qu'il laisse passer une femme vêtue de blanc, qui dira : Napoléon. Et cela, — il regarde la date — ma foi, dès ce soir !
— Mon Dieu ! m'écriai-je, vous n'irez pas faire une pareille imprudence ?
Il ne me répondit pas, mais me regarda fixement :
— Qu'est-ce que cela vous fait, que j'aille à la griUe de Bougival ? Que peut-il m' arriver ?
— Ce que cela me fait ? Ce qu'il peut vous arriver ? Mais, général, voilà d'étranges questions. Comment ne voyez-vous pas que cette femme est une misérable gagnée peut-être par vos ennemis ? Mais le piège est lui-même trop grossier. N'importe, il peut y avoir péril ! Et vous me demandez après cela ce que peut me faire votre imprudence ?
Napoléon me regarda encore, puis se mit à rire :
— Je disais cela pour plaisanter, me dit-il ; croyez- vous donc que je sois assez simple, assez bête pour mordre à un pareil appât ? Imaginez-
vous que tous les jours je reçois des lettres de ce genre-là, avec des rendez-vous indiqués tantôt ici, tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourg ; mais la seule réponse que je fasse à ces belles missives, et la seule qu'elles méritent, c'est celle-ci.
Et, allant de nouveau vers la table, il écrii-it quelques mots. C'était un renvoi au ministre de la police.
— Diable ! voilà six heures, dit-il en entendant sonner une pendule. Adieu, madame Junot.
Et, s'approchant de mon lit, il ramassa tous ses papiers, me pinça le pied à travers mes couvertures et, me souriant avec cette grâce qui éclairait sa figure, il s'en alla en chantant d'une voix fausse et criarde, malgré le bel accent sonore qu'elle avait en parlant :
Non, non, z^il est impossible
D'avoir xrn plus aimable enfant.
Un plus aimable ? Ah ! si vraiment, etc.
C'était son air favori. Il paraît que M°^® Dugazon avait fait impression sur lui dans le rôle de Camille, car c'était l'unique chanson qu'il répétât. Mais une chose particuhère, c'est que, à dater du premier jour où il a chanté cet air, il a dit z'il est impossible. Junot, qui le lui a entendu dire à Toulon, n'a jamais pu parvenir à lui en faire perdre l'habitude. Il ne chantait au reste cet air que lorsqu'il était de fort bonne humeur.
Je me levai sans penser autrement à cette visite du premier consul. Je ne pensai pas davantage, ainsi que lui, à cette foule d'enveloppes laissées par terre dans ma chambre, et ma femme de cham.bre n'y songea pas plus que nous deux. La journée se passa comme toutes les autres, à
Texception d'une occupation qui m'amusait assez, c'était l'étude d'un rôle. Je crois que c'était celui de M"^^ Derval dans les Rivaux d'eux-mêmes. Le soir, vers neuf heures, le premier consul s'approcha de moi et me dit très bas :
— Je vais à la grille de Bougival.
— Je n'en crois pas un mot, lui répondis- je sur le même ton. Vous savez trop bien que vous feriez trop de mal à la France s'il vous arrivait de succomber. Si vous dites encore une semblable parole, je le dis à M™-^ Hortense ou à Junot.
— Vous êtes une petite folle, dit-il en me pinçant l'oreille.
Puis me menaçant du doigt :
— Si vous vous avisiez de dire un mot seulement de ce que je vous ai laissé voir, je serais non seulement mécontent, mais vous me feriez de la peine.
— La dernière considération suffisait, général. Il me regarda :
— La tête de la mère, la tête de la mère absolument !
Je ne répondis pas. Il attendit quelques minutes. Voyant que je continuais à garder le silence, il se leva et passa dans le billard.
Le lendemain matin, je fus encore réveillée par le même coup, à la porte de ma femme de chambre, et le premier consul entra, comme la veille, avec un paquet de lettres et de journaux à la main. Il ne me demanda pas pardon, comme la veille,, de m' avoir éveillée trois heures trop tôt, mais il me dit :
— Pourquoi dormez- vous la fenêtre ouverte ? C'est mortel pour les femmes qui ont, comme vous, des dents comme des perles. Il ne faut pas vous exposer à perdre vos dents. Elles sont comme celles de votre mère, de vraies petites perles.
Et il se mit à lire les journaux et à faire des marques à plusieurs lignes avec son ongle. Il levait quelquefois les épaules et marmottait un ou deux mots que je n'entendais pas. Il dit ce jour-là une parole sur quelqu'un que je dois rapporter dans toute sa vérité, car je suis sûre que dans cet instant la vérité le portait seule à la dire.
Il tenait un journal. Je ne me rappelle plus lequel, mais je crois être sûre cependant que c'était une gazette étrangère, écrite en français. Je ne sais s'il y en avait à cette époque, mais j'en suis presque certaine. Il était question, autant que je pus en juger par une question qu'il me fit, du prince de Wurtemberg. Ce jeune prince avait été trouvé à Paris, presque déguisé, avec une demoiselle bien née qu'il avait non pas enlevée, mais séduite. Il paraît que le duc n'était pas d'humeur facile, et M^^^ Abel n'obtint pas la réparation unique qui puisse être offerte à une jeune fille crédule. Junot avait été mêlé dans cette affaire pour faire trouver les jeunes gens. Je savais tout cela confusément, mais, n'y attachant aucune importance, parce que je n'y mettais aucun intérêt, je ne savais que ce qu'on en disait partout, et ce qu'on en disait n'était pas à la louange du jeune prince. Il paraît que ses compatriotes n'en jugeaient pas plus favorablement, car l'article était sanglant.
— Avez- vous vu cette jeune fille ? me demanda le premier consul.
Je répondis négativement.
— Ah ! oui. Je me rappelle que, lorsque je parlais à Junot de la prendre chez vous pour en avoir soin, il fit un saut de dix pieds en l'air... Et le jeune duc ?
Je ne l'avais pas non plus rencontré, ou bien.
si je l'avais vu à l'un des dîners du quintidi, comme en effet cela devait être, je n'y avais pas fait attention. J'ignorais quelle figure il avait.
— C'est un de ces jeunes fous qui se croient tout permis, parce qu'ils sont princes, dit le premier consul. Au surplus, il a mal agi dans cette circonstance, et le père de la jeune fille, ayant un nom connu dans la diplomatie, aurait dû mettre plus d'insistance dans la réparation.
Et frappant le journal du dos de la main :
— Voilà un homme qui n'attirera jamais la parole du blâme sur lui, c'est le prince Charles. Cet homme a une âme des temps héroïques, un cœur de l'âge d'or. C'est un homme vertueux. Cette parole renferme tout, lorsqu'elle est dite sur un prince.
Il est à remarquer que bien certainement, à cette époque. Napoléon avait déjà des idées d'ambition souveraine. Du moins je le crois. Mais je crois aussi que les éclairs qui jaillissaient encore par intervalles de son âme pour éclairer une pensée républicaine, étaient véritables. C'était un feu qui s'éteignait et qui bien certainement aurait toujours brûlé si les corps de l'État avaient euxmêmes défendu la liberté de la république..
Après avoir encore parcouru quelques journaux et quelques lettres le premier consul me pinça encore le pied à travers ma couverture, me dit bonjour et descendit dans son cabinet en marmottant quelques fausses notes.
J'appelai ma femme de chambre. C'était une femme que j'avais depuis peu de temps à mon service. Je lui dis, sans aucune explication, que je lui défendais d'ouvrir lorsqu'on frapperait d'aussi bonne heure chez moi.
— Mais, madame, si c'est le premier consul ?
— Je ne veux pas être réveillée d'aussi grand matin par le premier consul plus que par tout autre. Faites ce que je vous dis.
La journée fut encore semblable à toutes les autres. Seulement, le soir, on fit une promenade en calèche et l'on fut du côté du Butard. En passant près de l'endroit qui avait tant effrayé •^me Bonaparte, le premier consul loua beaucoup mon courage.
— Mais il me semble que je fus assez poltronne pour descendre, dis-je tout franchement.
— Mais c'était une précaution pour votre état, et cette précaution n'en est que mieux à vous. Néanmoins, j'ai vu que vous n'aviez pas peur.
Il n'est peut-être pas arrivé à Napoléon de faire un compliment aussi long, deux fois dans sa vie. J'en fus tellement surprise que je ne pus répondre. Mes oreilles n'étaient pas les seules ouvertes et occupées à entendre, l'étonnement ne fut pas pour moi seule.
— Je veux vous donner à déjeuner ici aprèsdemain, dit le premier consul, lorsque nous fûmes au pavillon du Butard. Nous chasserons un peu avant et après. Cela me fera du bien et nous amusera tous. Après-demain mardi \ je vous donne rendez-vous ici, à dix heures.
On se promena encore quelque temps, puis on rentra au château. Le premier consul, après avoir fait deux ou trois tours dans le salon, s'en fut travailler et nous ne le vîmes plus de la soirée.
En rentrant dans mon appartement, je donnai de nouveau l'ordre à ma femme de chambre de ne point ouvrir ma porte le lendemain matin,
1 II peut paraître extraordinaire qu'après un aussi long temps je me rappelle le jour précis de cette chasse. Mais il s'y rattache un événement qui me donne l'indication juste de cette journée.
et je me couchai fort ennuyée sans savoir pourquoi. J'étais triste. Je voulais revoir mes amis. Tout, cet intérieur si heureux, si animé, dont ma vie était embeUie, je ne l'avais pas à la Malmaison. J'étais bien accueillie, mais enfin je vivais là au milieu d'étrangers. Quelle différence d'existence pour une jeune personne entourée depuis sa naissance d'une perpétuelle affection qui remplissait chacun de ses jours ! Et puis, je ne voyais presque pas mon mari à cette époque. Cet intérieur marital qui, par la suite des temps, change toujours, en se refroidissant, jusqu'au moment où la raison et une sincère amitié remplacent tout ce que l'amour a donné de beaux jours et le remplacent avec une sûreté qui en détermine à jamais la durée, cet intérieur était entre Junot et moi dans toute sa fraîcheur de bonheur. Nous étions heureux autant que des êtres humains peuvent l'être. Ce bonheur, je le sentais vivement et je regrettais de vivre ainsi éloignée de ma famille, de mon mari. Et pourquoi ? On ne l'exigeait pas. C'était une déférence que Junot avait pour le premier consul et cette déférence lui coûtait, car à cette époque, il m'aimait avec cette même force de sentiment qui l'avait porté à conclure une alliance dans laquelle il ne pouvait trouver que du bonheur de cœur. Je savais que je lui étais nécessaire. J'étais encore trop jeune pour me dire que ce besoin ne serait pas éternel. La jeunesse est plus que crédule à cet égard. Elle est elle-même créatrice et donne sa main pour serrer le bandeau posé sur ses yeux.
Toutes les réflexions que je viens de donner furent faites par moi, dans la nuit du dimanche au lundi, avec des sensations beaucoup plus vives que je ne puis même les retracer aujourd'hui.
quoique l'âge n'ait certes pas glacé mon cœur. Il résultait, de beaucoup de ces réflexions, des choses pénibles dans leur aspect et tellement pénibles que mon état finit par être un état de vraie souffrance. Je voyais confusément un malheur, un malheur dont les suites pouvaient être terribles. Mais je le vis en enfant et, tout en voulant l'éviter, je pensai l'amener. Je passai ma nuit à pleurer. J'aurais donné, je crois, des années de ma vie, de ma vie encore à son matin et dont la journée promettait d'être si belle et si brillante I Eh bien, j'en aurais donné des années au démon famiher qui m'aurait portée près de ma mère ou de mon mari. Je ne savais que résoudre. Je voulais m'en aller et je craignais que Junot luimême, malgré son désir de m' avoir près de lui, ne voulût pas consentir à mon retour à Bièvres avant celui de M°^® Bonaparte à la Malmaison. Enfin, je m'endormis, comme les enfants, quand leurs yeux sont fatigués de larmes. Mais mon sommeil fut agité et la première clarté du matin perçait à peine à travers mes persiennes, lorsque je m'éveillai. J'avais cru entendre du bruit près de ma porte. J'écoutai et n'entendis rien. Tout à coup il me vint en pensée que je devrais peutêtre prendre la clef, parce que ma femme de chambre n'oserait sans doute pas refuser d'ouvrir au premier consul et j'étais bien déterminée à ce que ces visites du matin ne se renouvelassent pas. Je n'y voyais aucun mal. Mais, enfin, le monde m'était, assez connu pour juger de l'effet qu'elles pourraient produire. Je me levai donc très doucement, et traversant la chambre de ma femme de chambre qui ronflait comme un soufflet d'orgue, je fus à sa porte pour en prendre la clef. Mais je fus bien étonnée de trouver la porte aussi peu
rmée que le soir, lorsque nous nous étions coucVées. La clef était en dehors et le verrou n'était même pas poussé. J'eus un moment de vraie colère, mais je me contins. J'ouvris doucement la porte, je retirai la clef, je fermai à double tour et, l'emportant avec moi dans ma chambre, je me couchai sans pouvoir m'endormir. J'avais ma montre près de moi. Je suivais le mouvement de l'aiguille. Lorsqu'elle marqua six heures, j'entendis les pas du premier consul dans le corridor. Il s'arrêta à la porte et frappa, mais un coup beaucoup moins fort que les jours précédents. Il attendit un moment, puis frappa une autre fois. Ma femme de chambre s'éveilla alors probablement, et j'entendis qu'elle lui disait que j'avais pris la clef. Il ne répondit rien et s'en alla.
Lorsque le bruit de ses pas se perdit dans FescaUer qui menait à son cabinet, je respirai comme si le plus lourd des fardeaux avait été enlevé de ma poitrine, puis je me mis à pleurer encore. Je regardais le premier consul comme mon frère, et même, le sentiment que j'avais pour lui ayant toujours été appuyé sur une profonde admiration, je le voyais plutôt comme un père. Il était le protecteur de mon mari, son appui ; Junot luimême le considérait comme sa plus chère affection. De quel œil verrait-il cette sorte de méfiance grossière que je lui témoignais, en le privant d'un moment de distraction qu'il se donnait en venant causer avec une enfant qu'il avait presque vue naître ? Oui, mais les autres ne verront pas la chose aussi innocemment, me dis- je. J'ai déjà surpris des regards malveillants et d'autres trop bienveillants — car, à cet égard, la corruption habite surtout auprès du pouvoir — et j'étais bien déterminée à ne pas les mériter.
Je me rendormis, après avoir dit à ma femme de chambre de fermer la porte qui donnait chez elfe. J'avais presque pris mon parti et j'étais plus tranquille. Je dormais donc profondément lorsque ma porte s'ouvrit avec assez de force et je vis le premier consul.
— Craignez- vous donc que l'on vous assassine ? me dit-il avec une aigreur assez forte pour m'ôter toute crainte.
Car aussitôt que l'on veut me passer le mors, je de\'iens rétive, et il put juger, à ma physionomie, que j'étais plus fâchée que repentante.
Je lui dis que, étant levée de grand matin, j'avais été dans la chambre de ma femme de chambre et que, voulant désormais qu'on entrât par ma chambre, j'avais ôté la clef de la sienne. Napoléon fixa sur moi ses yeux de faucon et d'aigle tout ensemble et ne me répondit pas. J'eus le tort de ne pas lui dire à l'instant même ce que j'avais résolu, mais j'eus une sotte timidité et je m'en suis bien repentie.
— C'est demain notre chasse au Butard, me dit le premier consul. Vous ne l'avez pas oublié depuis hier soir, n'est-ce pas ? Nous partirons de bonne heure et, pour que vous soyez prête, je viendrai moi-même vous éveiller. Et, comme vous n'êtes pas ici au miheu d'une horde de Tartares, ne vous barricadez pas comme vous l'avez fait. Au reste, vous voyez que votre précaution contre un vieil ami ne l'a pas empêché d'arriver jusqu'à vous. Adieu.
Et il s'en alla, mais cette fois sans chanter.
Je regardai ma montre. Elle marquait neuf heures. Je fus désolée. Cette heure était celle où toutes les femmes de chambre allaient et venaient dans la maison pour le service de leurs maîtresses
et il était impossible que l'une d'elles au moins ne l'eût pas vu entrer ou sortir, et c'en était assez pour que tout le château en fût informé.
— Mais comment est-il donc entré ? me demandai-] e.
J'appelai M^^^ Caroline et lui demandai pourquoi elle n'avait pas suivi mes ordres. Elle me dit que le premier consul av^it ouvert avec un passe-partout et qu'elle n'avait pas osé l'empêcher d'entrer dans ma chambre.
Je ne dis rien à cette fille qui ne m'aurait pas comprise et je me mis à réfléchir sur ce que j'avais à faire. Demander une voiture à M™® Louis Bonaparte fut ma première idée. Mais quelle raison donner ? M'en aller aux écuries ? Dire à Jardin, le premier écuyer, de faire atteler deux chevaux à une calèche ? Il le ferait bien certainement, mais comment dire le premier mot de ma demande ?
Dix ans plus tard, je l'aurais fait. Mais alors mes dix-sept ans me donnaient une timidité dans les manières, bien que je ne l'eusse pas dans le caractère, qui m'empêchait de manifester ce qui était la pensée de mon esprit. Je m'habillai donc et m'en allai au déjeuner avec une irrésolution dans la façon d'exécuter ma volonté qui était pourtant bien positivement arrêtée.
Duroc était absent. S'il eût été à la Malmaison, j'aurais eu un conseil, im ami, et surtout un moyen d'agir. Mais il était en Lorraine pour plusieurs jours et son secours m'était immédiatement utile. Jamais son amitié ne me faillit autant. Parmi les personnes qui alors étaient au château, il n'en était pas une qui fût jugée par moi susceptible de recevoir et de comprendre ce que j'avais à lui dire ; M"^^ Louis Bonaparte, elle-même, bonne, spirituelle et connaissant assez le monde pour accorder
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avec les convenances tout ce qui pouvait être admis, aurait été la seule femme que j'aurais consultée. Mais je fus arrêtée par une considération toute-puissante, qui me retint au moment où je me levais pour passer chez elle.
Je retombai presque anéantie. Je ne savais quel parti prendre. Je voulais positivement retourner à Paris. Le lendemain, cela ne m'embarrassait pas. En écrivant à Junot ce même jour et lui disant que j'étais malade et que je voulais m'en aller chez moi, j'étais certaine de voir arriver ma voiture dans la 'journée. Mais c'était le lundi que je voulais m'en aller, et non pas le mardi, et encore moins le mercredi. Ensuite, je ne voulais pas faire une chose désobUgeante pour M™^ Louis Bonaparte, que j'aimais véritablement, et encore moins une démarche qui pût blesser le premier consul, et cependant !...
— Mon Dieu ! dis- je en laissant tomber ma tête sur mes deux mains, mon Dieu ! comment donc faire ?
Dans ce moment je me sentis entourer par deux bras qui me pressèrent doucement et une voix bien connue me dit :
— Qu'as-tu donc, ma Laure ?
Dieu tout-puissant ! C'était mon mari ! Je m'élançai dans ses bras, je l'entourai des miens, je le pressai, je l'embrassai, je baisai ses cheveux, ses mains. Dans la vivacité de mes caresses, je me blessai même à la joue contre une de ses épaulettes, et mon sang coula.
— Mais qu'as-tu donc ? me répétait Junot en étanchant le sang de mon égratignure en même temps qu'il essuyait mes larmes — car je pleurais aussi. — Qu'as-tu donc, ma pauvre enfant ? Mais regarde-moi d'abord. Sais- tu que voilà quatre jours que je ne t'ai vue ?
Et lui aussi me prenait les mains, me les baisait, m'embrassait, puis m' éloignait de lui pour juger des progrès que faisait notre enfant.
— Tu as toujours la même taille, me dit-il d'un air fâché... Tu ne grossis pas !...
Ah ! qu'on ne me reproche pas de m'arréter sur de semblables souvenirs. Ils sont purs et doux comme le bonheur même. Tous deux voyageurs sur cette route pénible de la vie, sans doute nos deux têtes n'eurent pas toujours au-dessus d'elles un ciel calme et serein, mais alors, oui, alors nous étions bien heureux !...
— Mon ami, je veux m'en aller, dis-je à Junot. Je veux retourner à Paris.
— Oh ! tu peux compter qu'aussitôt après le retour de M"^^ Bonaparte, je t'emmène avec moi.
— Et pourquoi pas à présent ?
— A présent ? Avant son retour ? Mais tu n'y songes pas, ma chère enfant.
Je n'insistai pas davantage, mon plan était fait.
Depuis la machine infernale et la conspiration de Ceracchi, j'ai déjà dit qu'il était défendu à toutes les autorités agissantes de quitter Paris une seule nuit. Junot et le préfet de police étaient les deux plus assujettis à cette sévère ordonnance. Depuis mon séjour à la Malmaison, il y venait très fréquemment, indépendamment de ses voyages de service. Il venait le soir à l'issue du dîner et restait jusqu'à onze heures, ou bien le matin il se mettait en boghey ou en caricle et en trois quarts d'heure il était à la Malmaison. Alors le premier consul lui faisait dire de rester à dîner et il ne repartait que le soir lorsque nous rentrions dans nos appartements.
Ce même jour dont je viens de parler, ce lundi, veille d'une chasse au Butard, Junot vint à la Malmaison, ainsi que je viens de le raconter. Il resta
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pour dîner, le premier consul le lui ayant fait dire par l'aide de camp de service. Lorsqu'on se réunit dans la salle à manger, le premier consul était fort gai. Il plaisanta tout le temps du dîner avec M. Monge, lui fit répéter plus de dix fois ce que c'était que les vents alizés, quoiqu'il le sût fort bien, mais le digne homme avait dans le fait une si singulière manière d'arranger ses mains en parlant et puis de courir la poste dans ses narrations, qu'il était fort amusant et l'aurait été bien plus s'il n'eût réuni la plus excellente bonté à son haut savoir. L' aprèsdîner se passa comme à l'ordinaire. On joua au billard. Je fis une partie d'échecs avec le premier consul et à l'heure ordinaire tout le monde se sépara, les uns pour s'aller coucher, les autres pour retourner à Paris. J'avais empêché Junot de repartir avec Bessières, en lui disant que j'avais une commission à lui donner pour ma mère et, comme il me fallait écrire, je devais remonter dans ma chambre.
Lorsque nous y fûmes, je lui dis que je le suppliais de m' emmener avec lui \
— Laure, mon amie, me dit -il, je t'ai déjà fait l'observation que c'était une chose ridicule, que ce caprice de ne pas vouloir attendre dix ou douze jours. Tu sais combien je t'aime et pourtant je n'y céderai pas. Quelle raison peux- tu donner ? On te comble de bontés, on a pour toi des attentions dont j'ai été moi-même témoin encore aujourd'hui... Quelqu'un t'aurait-il fait de la peine ici ? s'écriat-il ensuite, comme frappé d'une idée soudaine.
1 On me demandera pourquoi je n'avais pas demandé tout simplement à Mme Louis Bonaparte la permission de m'en aller à Paris avec Jimot. C'est très vrai, mais Jimot ne le voulait pas, Im, et, pour l'y déterminer, il aurait fallu lui communiquer tout ce qui me traversait la cervelle, ce qui était plus qu'inutile.
Ne me le cache pas. Si quelque femme, jalouse de l'accueil que tu reçois ici, a pu te blesser, toi, si bonne et si inoffensive, ma Laure, dis-le-moi. Je ne lui parlerai pas, mais elle a un mari... et, maintenant que j'y pense, ton entêtement à vouloir partir ne peut pas avoir une autre cause.
— Non, non, m' écriai- je, tout à fait alarmée de la tournure que prenait cette affaire, car la physionomie de Junot devenait terrible aussitôt qu'une affection forte venait l'animer, non, personne ne m'a offensée. Mais je voudrais m'en aller. Je sais que ma mère est plus souffrante, qu'elle me désire. Mon frère est loin d'elle, ma place est près de la chaise longue où ma mère languit.
Quelques raisons que je pusse ajouter à mon vif désir de m'en aller avec Junot, il ne voulut en écouter aucune. Au. fait, à présent que je puis réfléchir à toutes les particularités de cette étrange semaine, je conçois très bien que mon mari ne pouvait me laisser commettre une aussi ridicule action. J'étais bien jeune alors.
Notre discussion avait été longue. Il était minuit et demi lorsque Junot me dit qu'il était résolu à ne pas m' emmener ainsi, au milieu de la nuit, comme une héroïne de roman. Ce n'est pas la première fois que l'on combat des raisonnements solides avec des mots spécieux et vides de sens. Mais il me fut impossible de trouver un autre expédient que celui de faire rester Junot près de moi. Aussitôt que je lui en dis le premier mot, il se récria comme si j'avais reparlé de m'en aller avec lui. Mais ici j 'avais bien plus de marge pour étendre mon texte et, malgré sa résistance, ce fut en souriant qu'il me dit :
— Heureusement que je ne crains plus les arrêts. Mais tu me feras gronder.
Et il resta.
Je laissai la porte de ma femme de chambre fermée à doublé tour et je gardai la clef, en ayant soin de pousser les verroux. Je laissai ma porte simplement fermée avec la clef en dehors. Tout cela disposé, je me couchai, très bêtement convaincue que j'avais pris le meilleur moyen — ne pouvant m'en aller — de faire comprendre au premier consul que je préférais que ses visites, puisqu'il voulait bien m'en honorer, eussent Heu à une toute autre heure que celle qu'il choisissait.
Cinq heures venaient de sonner à l'éghse de Rueil lorsque je m'éveillai et j'entendis encore vibrer les deux derniers coup^ de la cloche du village. Tout était calme dans le château comme au milieu de la nuit. Le temps était admirable et, à travers mes persiennes entr' ouvertes, je voyais les beaux ombrages du parc se balancer sous le vent frais du matin, tandis qu'un rayon doré jaunissait déjà leur cime. Il y avait dans tout ce silence et ce repos un contraste si frappant avec l'inquiétude qui me dominait malgré moi, que je ne pus m' empêcher de tressaillir lorsque mon regard tomba sur Junot endormi, reposant à côté de moi. Son sommeil était calme, et pourtant c'était une chose imposante que cette figure, ce mâle et beau visage encore basané par le soleil d'Afrique, ce front si jeune et déjà labouré de cicatrices. C'était un coup d'œil pittoresque que cette tête blonde aux traits caractérisés, coiffée d'un châle de mousseline turque tombé sous sa main la veille et dont il s'était servi pour bonnet de nuit. Junot, sans avoir une beauté remarquable, avait un ensemble qui faisait dire : // est bien ! A cette époque surtout, il avait à peine vingt-huit ans et la jeunesse ajoutait encore à ces dons naturels.
La demie de cinq heures venait de sonner lorsque j'entendis le bruit des pas du premier consul retentir au bout de notre long corridor. Le cœur me battit violemment. J'aurais donné ma vie pour que Junot fût à Paris. J'aurais voulu le rendre invisible, le cacher, mais il n'était plus temps.
Encore une minute, et Napoléon était à ma porte !
Mes yeux troublés parcouraient tous les traits de mon mari, et il me semblait dans cet instant que je ne l'avais jamais tant aimé ! Il y avait de la colère à côté de cet amour, mais elle n'était pas pour lui. Je craignais, et cette obligation où j'étais de craindre m'irritait contre le premier consul, tandis que j'aurais dû ne l'être, au fait, que contre moi-même.
Dans cet instant un mouvement que fît Junot en dormant entr' ouvrit sa chemise et me laissa voir deux cicatrices de blessures reçues à la bataille de Castiglione. Un peu plus bas, au-dessous du cœur, était celle que lui fit Lanusse en Egypte, lorsque, pour défendre son général bien-aimé, il croisa le fer avec un brave compagnon d'armes.
— Ah ! dis- je alors, je ne crains rien. C'est un bouclier bien fort que celui-là !
Et, reposant ma tête sur mon oreiller, j'attendis l'événement.
La porte s'ouvrit avec bruit.
— Comment ! Encore endormie, madame Junot ! un jour de chasse ! Je vous disais bien que...
Tout en parlant, le premier consul avait fait le tour nécessaire pour arriver en face du lit, il avait soulevé le rideau et demeurait immobile à la vue de cette figure tant connue, de ce visage de l'ami le plus fidèle, le plus dévoué !
Je suis presque sûre qu'il crut d'abord que c'était une vision.
De son côté, Junot, à peine éveillé, appuyé sur un de ses coudes, regardait le premier consul avec un air étonné qui aurait égayé un tiers dans ce moment singulier. Cette figure fortement colorée, avec un turban rouge et brun qui lui entourait la tête, l'expression animée de cette physionomie mobile, tout donnait à cette scène un caractère oriental. Mais dans le regard de Junot il n'y avait nulle colère.
— Eh ! mon Dieu, mon général, que venez- votis donc faire chez nos femmes à cette heure-ci ?
Et ces paroles furent dites par lui avec un ton de bonne humeur.
— Je venais réveiller M"^^ Junot pour la chasse, répondit le premier consul sur le même ton, mais après m' avoir lancé un long regard dont le prolongement est encore présent à ma pensée, malgré les trente années qui me séparent de ce moment. Mais je vois qu'elle a un réveil-matin beaucoup plus matinal encore que moi. Je pourrais gronder, car enfin, monsieur Junot, vous êtes ici en contrebande.
— Mon général, répondit Junot, si jamais faute fut digne de pardon, c'est bien la mienne. Si vous aviez vu cette petite sirène-là, hier soir, employer toute sa magie pendant plus d'une heure pour me séduire, je crois que vous me pardonneriez.
Le premier consul sourit, mais il était évident que son sourire était forcé.
— Aussi je t'absous, et entièrement. C'est M°^® Junot qui sera punie.
Et il se mit à rire de ce rire qui ne rit pas.
— Pour te prouver que je ne suis pas fâché, je te permets de venir à la chasse avec nous. Es-tu à cheval ?
— Non, mon général, je suis venu en voiture.
— Eh bien, Jardin te donnera un cheval, et je te permets de me gronder tout à ton aise \ Adieu, madame Junot. AUons, levez- vous et soyez diligente.
Et il sortit.
— Ma foi, dit Junot en sautant de son lit, voilà, je vous l'avoue, un bien excellent homme ! Quelle bonté !... Au lieu de me gronder, au lieu de me renvoyer comme un vilain faire mon devoir à Paris. Ma Laure, conviens que c'est vraiment un être non seulement étonnant, mais hors du cercle de l'humaine nature. -
Lorsque tout le monde fut prêt et réuni sur le pont de pierre du jardin, on amena plusieurs calèches et des chevaux de main. Une petite calèche à la Daumont s'avança, le premier consul s'y plaça et me faisant signe de la main :
— Madame Junot, voulez-vous m'honorer de votre compagnie ?
Il y avait dans le sourire qui accompagnait ces mots fort simples, une expression qui ne me plaisait pas. Je montai sans répondre. Vigogne referma la portière, et la petite et légère voiture, prenant à droite, suivit une allée qui menait à l'une des grilles du parc. Je savais que le premier consul ne resterait en voiture que pendant le trajet du château au rendez-vous, car alors il devait monter à cheval, mais ce temps me paraissait bien long et pour beaucoup j'aurais voulu être hors de là.
Lorsque nous fûmes à quelque distance du château, le premier consul, qui jusqu'alors avait regardé les personnes à cheval qui passaient auprès de nous en rejoignant la tête de la troupe, se tourna de mon côté et, se croisant les bras, il me dit :
— Vous vous croyez beaucoup d'esprit ?
Je ne répondis rien. Il répéta :
1 Parce qu'il ne savait pas chasser.
— Vous vous croyez beaucoup d'esprit, n'est-ce pas ?
Je répondis, — car le ton devenait positivement interrogatif, — mais avec fermeté, quoique avec mesure. Avec un tel homme j'étais perdue, si je me laissais intimider en ayant raison.
— Je ne me crois pas un esprit au-dessus de la portée ordinaire, mais je pense que je ne suis pas une imbécile.
— Une imbécile, non, mais une sotte.
Je gardai le silence.
— Pouvez-vous m'expliquer pour quelle raison vous avez fait rester votre mari ?
— L'explication sera claire et concise, général. J'aime Junot. Nous sommes mariés et j'ai pensé qu'il n'y avait nul scandale à ce qu'un mari demeurât près de sa femme.
— Vous saviez que je l'avais défendu et vous savez aussi que mes ordres doivent être exécutés.
— Ils ne me regardent pas. Lorsque les consuls auront signifié leurs volontés pour le degré d'intimité qui doit régner entre deux personnes mariées ensemble, et le nombre de jours et d'heures qu'elles doivent accorder à leurs entrevues, alors je verrai à m'y soumettre. Jusque-là, général, mon bon plaisir, je vous l'avoue, sera ma seule loi.
Ici je devenais impolie, mais j'étais en colère. Probablement que cette manière d'être de ma part lui donna de l'humeur aussi, car il reprit avec aigreur et une sorte d'ironie :
— Vous n'avez pas eu d'autre raison que votre amour pour votre mari en le faisant rester ?
— Non, mon général.
— Vous en avez menti.
— Général !
— Oui, vous en avez menti, reprit-il avec une
voix altérée. J'ai deviné la raison qui a provoqué cette démarche. Vous avez eu de moi une méfiance... que vous ne devez pas avoir. Ah ! vous ne me répondez pas, dit-il d'un air triomphant.
— Et si j'avais eu en cela un autre motif que la méfiance dont vous parlez, général, si je m'étais aperçue que vos visites à une telle heure dans la chambre d'une jeune femme de mon âge pourraient me compromettre étrangement aux yeux des personnes qui habitent cette maison avec moi, et que j'eusse pris ce moyen pour les faire cesser ?
Je n'oublierai jamais l'expression de la physionomie de Napoléon dans ce moment. Il y eut une rapide succession de sentiments dont aucun n'était mauvais.
— Si cela était vrai, dit-il enfin, pourquoi ne pas m'avoir parlé à moi-même de ce qui vous troublait. Ne vous ai-je pas montré assez d'amitié, méchante enfant, depuis huit jours, pour avoir confiance en moi ?
— Voilà mon tort peut-être. J'aurais dû songer que vous m'avez connue enfant, général, que mes parents vous aimaient, que vous étiez vous-même tendrement attaché à ma mère — il regarda de l'autre côté de la route — et que surtout et avant tout il y avait une raison, la plus forte de toutes, qui devait me donner l'assurance de vous dire ce que je pensais de ces visites matinales dès le deux ou le troisième jour, c'est que je suis la femme de Junot, de l'homme qui vous aime le mieux et le plus en ce monde. Tenez, tout à l'heure, lorsque j'entendais vos pas, lorsque vous alliez entrer dans ma chambre, je craignais, je l'avoue, votre humeur. Mais en voyant ces cicatrices reçues en partie pour votre gloire, je me suis dit que jamais vous ne feriez souffrir le noble et excellent cœur
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qui bat pour vous peut-être plus que pour moi dans cette poitrine mutilée de Junot.
— C'est presque une homélie que vous me faites là. Qui vous parle d'affliger Junot ? Pourquoi ne m'avoir pas parlé à moi ?
— Et le moyen de le faire ! Lorsque hier matin vous employiez un moyen qui serait appelé indigne, pour entrer chez moi, après que ma manière d'agir a dû vous montrer, général, que les visites du matin que vous aviez la bonté de me faire étaient jugées par moi ce qu'elles sont en effet, c'est-à-dire compromettantes ? Vous êtes entré une seule minute, et certes avec un air d'humeur qui n'appelait pas la confiance. J'ai dû alors ne recourir qu'à moi-même. Peut-être ai-je eu tort dans le moyen.
— N'y a-t-il pas de conseil de votre mère, dans tout cela ?
— De ma mère, général ? Comment ma mère pourrait-elle me diriger ? Ma pauvre mère ! il y a un mois que je ne l'ai vue.
— Vous pouvez vous écrire.
Et le regard de Napoléon m'entourait de son interrogation.
— Mon général, je n'ai point écrit à ma mère que je n'étais point en sûreté sous votre toit. Je lui aurais fait trop de peine.
— Madame Junot, vous me connaissez depuis assez longtemps pour savoir que vous n*obtiendrez pas la continuation de mon amitié en parlant comme vous le faites. Il ne manquerait plus à votre manière d'agir en tout ceci, que vous eussiez été dire à JUnot ce que vous avez si heureusement imaginé.
Et ce même regard investigateur m'enveloppait de nouveau.
— Je ne réponds pas à cette interpellation, général, répondis-je avec une humeur que je ne dissimulai plus. Si vous ne m'accordez ni de bon sens, ni d'esprit, accordez-moi du moins assez de cœur pour ne pas blesser celui que je connais, et que vous connaissez aussi.
— Encore !
Et il frappa le bord de la calèche avec son poing fermé.
— Encore !... Taisez- vous !
— Non, général, je ne me tairai pas. Je continuerai ce que je veux avoir l'honneur de vous dire. Je vous supplie de croire que ma mère, ni mon mari, ni même un de mes amis, n'ont été instruits de ce qui s'est passé depuis huit jours. Je dois vous ajouter que ne vous supposant aucune mauvaise intention, il y aurait eu inconséquence à moi à me plaindre d'une marque d'amitié, parce qu'elle pouvait me compromettre. Mais j'ai jugé à propos de la faire cesser, quelque prix que je dusse y mettre. Et voilà où ma jeunesse sans conseils m'a sans doute fait errer, puisque je vous ai déplu. J'en suis peinée. Mais voilà tout ce que je puis dire.
Nous allions arriver. On entendait déjà les chiens, les cors, tout le bruit de la chasse. Le premier consul prit une physionomie moins sombre que celle qu'il avait pendant mon long discours.
— Et vous me donnez votre parole d'honneur que Junot ne sait rien de toute cette sotte affaire ?
— Grand Dieu ! général, comment une pareille idée peut-elle se présenter à vous, connaissant Junot comme vous le connaissez ! Mais c'est un Othello pour la violence des passions, un Africain pour la chaleur du sang ; sa faible raison française n'aurait pas eu la force de juger sainement de tout ceci, et...
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Je m'arrêtai.
— Eh bien! après?... Allons! n'ayez pas de réticences en parlant. Rien n'est plus sot.
— Eh bien, général, si j'avais dit à Junot tout ce qui s'est passé depuis huit jours, ni lui ni moi nous ne serions ici ce matin ! Junot vous est assez connu pour cela, n'est-ce pas ?
Napoléon ne répondit rien à son tour et fit jouer ses doigts sur le bord de la calèche. Enfin, se tournant vers moi :
— Vous ne voulez donc pas croire que je ne vous voulais aucun mal ?
— Moi, général ! Je suis au contraire si convaincue que vous n'aviez aucune mauvaise intention que je puis vous assurer que mon attachement pour vous, attachement qui date de l'enfance, ainsi que l'admiration que vous inspirez et que je sens plus qu'une autre, n'en éprouveront nulle atteinte. Et voilà une main pour gage de mes paroles.
Je ne puis rendre, non, je ne puis expliquer ni exprimer son mouvement de front, son regard et son demi-sourire, secouant négativement et doucement la tête, en refusant ma main. Je fus blessée de ce refus.
— Ainsi, lui dis- je, nous sommes brouillés, parce qu'il vous a convenu de faire une chose dans laquelle, au fait, tous les torts sont de votre côté, et vous allez laisser croître la barbe et mettre le stylet au côté ^ parce que vous m'avez fait de la peine !
Il demeura une minute les yeux attachés sur la route, puis, se tournant tout à coup vers moi, il me tendit sa petite main après l'avoir dégantée :
1 On sait qu'en Corse, la personne offensée, ou qui croit l'être, se met ainsi en état de vendetta, aussitôt que l'injure a été commise.
— Croyez bien que j'ai de ramitié pour vous, madame Junot. Il aurait tenu à vous qu'elle fût plus solide encore. Mais l'éducation première ne change pas. Elle inculque les sentiments et ceux qui vous ont été inspirés pour moi sont d'une méchante nature. Vous . ne m'aimez pas, et je suis sûr...
— Je prends la liberté de vous interrompre, général, pour vous supplier de ne jamais parler ainsi. Vous m'affligez et d'autant plus que c'est faux de raisonnement, de conséquences et de tout enfin. Dites-moi que vous ne le pensez pas, il me serait trop pénible de vous quitter ainsi.
Le premier consul regardait alors les couples de chiens que menaient les piqueurs ; il se retourna si brusquement, que la calèche fit un mouvement sur le côté et il s'écria :
— Vous partez !
— Au retour de la chasse, général, j'ai déterminé Junot à m 'emmener, et voici qui vous prouvera que, même sans aucun des incidents qui nous ont occupés tous ces jours-ci — je dis cela en souriant — je n'en serais pas moins partie ce matin pour aller auprès de ma mère.
Et je lui montrai une lettre de ma mère qui, se doutant que Junot voulait me faire rester à la Malmaison, m'écrivait directement pour me demander d'aller près d'elle :
« Si le premier consul, fait quelques difficultés pour te laisser aller, ajoutait-elle, ainsi que M"^^ Louis Bonaparte, montre-leur ma lettre et demande-leur de laisser venir une fille à sa mère bien malade. »
On m'avait remis cette lettre le matin, pendant que je m'habillais. Le premier consul y jeta les yeux et leva les épaules en souriant avec une sorte
de dédain qui me fit mal. Il fallait que cette scène se terminât, elle n'avait que trop duré !
— Et quand reviendrez-vous ? me demanda-t-il avec un air assez moqueur pour donner de l'humeur à quelqu'un mieux disposé que moi.
Aussi je répondis avec aigreur :
— Lorsque je serai nécessaire pour mon rôle, général. Mais vous pouvez disposer de mon appartement. Je ne l'occuperai plus à l'avenir. Je vous en donne ici l'assurance.
— Comme vous le voudrez. Au surplus, vous faites bien de vous en aller ce matin. Après toute cette sotte affaire, vous et moi nous n'aurions pas grand plaisir à nous voir maintenant. Vous avez raison... Jardin ! mon cheval.
Et, ouvrant lui-même la portière de la calèche, il sauta à terre, monta sur son cheval et partit au galop.
Lorsqu'on revint au château, je dis à M"^^ Louis que la santé de ma mère me demandait impérieusement à Paris et que j'allais repartir avec Junot. L'excellente femme me comprit et je crois même qu'elle me comprit tout à fait. Elle voulut me retenir à dîner, mais Junot était absent de la veiUe et il avait besoin de se retrouver chez Jui. Nous refusâmes donc et revînmes à Paris, où nous dînâmes chez ma mère.
Un an après, je fus un jour dîner à la Malmaison. J'étais alors à Bièvres et dans mxon contentement d'habiter une maison vraiment charmante, dont j'étais la maîtresse, je la quittais le moins qu'il m'était possible et, selon ma détermination, je revenais toujours le même soir. Le jour de ce dîner à la Malmaison, ayant demandé mes chevaux pour dix heures, au moment de partir il éclata un orage tellement terrible, que les arbres du parc se rom-
paient sous la violence du vent. M"^^ Bonaparte me dit qu'elle ne voulait pas que je partisse au milieu de cette tempête et qu'on allait me préparer ma chambre. Je la remerciai et lui dis que l'on m'attendait chez moi et à l'instant :
— Je ne vous laisserai pas partir au milieu d'un tel orage, madame Junot, me dit M°^^ Bonaparte en allant vers la porte pour donner ses ordres.
Je l'arrêtai en lui donnant pour raison que je n'avais pas de linge, pas de femme de chambre.
— On vous donnera un de mes bonnets de nuit, une de mes camisoles, vous aurez tout ce qui vous est nécessaire. Une de mes femmes sera à vos ordres. Allons, restez. C'est entendu, n'est-ce pas ? Comment, d'ailleurs, vous en iriez- vous à cette heure, seule, au milieu des bois ? Vous courez des risques. Savez- vous que les bois de Bougival ne sont pas sûrs ?
— Je ne crains rien du tout, madame, j'ai quatre hommes avec moi, et puis je vous assure que les bois de la Celle et ceux de Bougival n'ont aucune bête féroce. Permettez-moi donc de partir et de prendre congé de vous.
Le premier consul était à la cheminée, occupé à tourmenter un malheureux tison avec les pincettes et ne se mêlant pas du tout de la conversation. Seulement, de ma place, je le distinguais parfaitement, je le voyais sourire, mais sans aucune expression méchante. Il était clair pour moi que son souvenir lui rappelait une de mes paroles. Enfin, au moment où M"^^ Bonaparte insistait une dernière fois avec plus de force pour me faire rester, il lui dit de sa place, sans quitter sa pincette et la tête toujours dans la cheminée :
— Ne la tourmente pas davantage, Joséphine ; je la connais, elle ne restera pas.