‹ Mémoires de la duchesse d'Abrantès; souvenirs historiques sur NapoléonChapitre 5 sur 5 · I. II · texte numérisé non relu

I. II

Théâtre de la Malmaison.

Je crois difficile de trouver une chose qui réunisse en elle deux sensations aussi diamétralement opposées que celles qu'on éprouve en jouant la comédie. Tous ceux qui ont fait gémir les planches des théâtres de société conviendront, avec moi, que rien dans leur vie ne leur présente un souvenir plus entouré de joie, de gaieté, de rire franc, que celui des répétitions et, en général, de tout ce qui tient à V avant-propos de la chose. Mais aussi, avec la même franchise, ils doivent convenir que c'est un vrai supplice, une question torturale, que le moment de la représentation. J'ai éprouvé tout ce que je viens de dire et j'en puis parler avec une sorte de science pratique.

M^i® de Beauhamais avait eu de trop grands succès chez M"^^ Campan, lors des représentations d'Esther et des autres pièces, où MM^^^^ Auguié, M^^e PanneUer faisaient, avec elle, preuve d'un talent vraiment remarquable, pour n'avoir pas la pensée d'utiliser le théâtre de la Malmaison. Eugène de Beauharnais jouait parfaitement bien. Sans aucune prévention flatteuse, Junot avait un talent supérieur ; M. Didelot était un admirable Crispin. Je ne me tirais pas mal de mes rôles, et le général Lauriston faisait un fort noble Almaviva, ou tout autre amoureux en habit de cour.

Mais le plus habile de la troupe était M. de Bourrienne. Il jouait les rôles à manteau dans une réelle perfection. Il faisait d'autant plus de plaisir que son talent n'était pas du tout le résultat de l'étude. Il jouait bien, parce qu'il comprenait et

sentait son rôle. Grandménil et Caumont, qui alors étaient les deux manteaux de la Comédie-Française, n'auraient pu trouver à censurer dans la manière dont M. de Bourrienne jouait le rôle de Bartholo, celui d'Albert, dans les Folies amoureuses, celui de l'avare, d'Harpagème dans le Florentin. Et peut-être bien leur offrit-il quelquefois des nuances fines et délicates à saisir et à copier.

Le premier consul avait lui-même presque organisé notre répertoire. D'abord, il fut assez circonscrit ; on n'osait pas se hasarder dans de grandes pièces, ni entreprendre un rôle au-dessus de ses forces. On jouait les Héritiers, les Étourdis, les Rivaux d'eux-mêmes, Défiance et malice, une foule de petites pièces spirituelles et charmantes, et qui, certes, n'ont pas trouvé leur suite, en bon goût comme en bon style. Puis on s'enhardit. Le premier consul lui-même demanda des pièces plus longues, le répertoire s'augmenta tout à coup de cinquante pièces, qu'on nous mit entre les mains, en ayant soin de répartir les emplois selon les facultés de chacun.

A cette époque, le théâtre de la Malmaison était vraiment bien monté. Plus tard, tout le monde s'en est mêlé. C'était à n'y plus tenir.

La première pièce représentée à la Malmaison avec une sorte de solennité, fut le Barbier de Séville. En disant que cette représentation fut parfaite, je ne hasarde pas un mot que la magie des souvenirs peut me demander. Nous sommes encore beaucoup ayant survécu à cette belle et riante époque et je ne crains pas d'être démentie, en affirmant de nouveau que le Barbier de Séville fut joué à la Malmaison, comme à cette époque il ne pouvait être joué sur aucun théâtre de Paris.

M^^^ Hortense de Beauharnais remplissait le rôle

de Rosine ; M. de Bourrienne, celui de Bartholo ; M. Didelot, Figaro ; le général Lauriston, Almaviva; Eugène, Basile; et le général Savary éternuait dans la perfection dans le rôle de l'Éveillé.

J'ai dit tout à l'heure que M. de Bourrienne jouait bien ses rôles, parce qu'il les comprenait et les sentait. Il en était de même de M^^^ Hortense. Sans doute, on les lui faisait répéter, mais qu'estce que cela ? Vous donnerez la réplique toujours juste, vous ne direz jamais que de bon sens. On n'aura pas prise sur vous, mais vous aurez ennuyé ; et tout cela arrivera si vous n'êtes que bien montré. Il faut pouvoir montrer soi-même le rôle à un autre aussitôt qu'on l'a lu, si on veut le bien jouer, et voilà ce qu'elle aurait pu faire.

Finesse, gaieté, esprit, sensibilité, tout ce que Beaumarchais a voulu mettre de gracieux dans sa Rosine, M™® Louis l'avait compris. Elle avait deviné la jeune fille andalouse avec toute sa grâce native et sa gentillesse. Elle joignait à son jeu, à cette époque, une figure charmante et une tournure tout à fait remarquable, à la scène surtout, l'une par son extrême fraîcheur et l'autre par son élégance. Bien des années se sont écoulées depuis ces soirées joyeuses et je me rappelle encore l'aimable et gracieuse forme de M^^^ de Beauhamais, avec cette profusion de boucles blondes sous un chapeau de velours noir à longues plumes roses ; et ce corset noir qui serrait sa taille mince et bien prise ! Je la vois encore et "je crois l'entendre. Et certes, c'est une douce et riante illusion.

M. de Bourrienne fut également parfait dans le rôle de Bartholo et son frère Eugène dans celui de Basile. Le général Lauriston fut très bien dans les différentes situations d'Almaviva. Cependant on trouvait fort à dire dans la scène du soldat et dans

celle du bachelier. Il n'était tout à fait bien que lorsque le grand d'Espagne reparaissait sous le manteau du bachelier. M. Didelot fut excellent dans le Figaro.

Et puis, ce qu'il y eut de remarquable et ce qui fait toujours le désespoir des directeurs de théâtre de société, ce fut l'ensemble parfait pendant toute la durée de la pièce. Les rôles étaient bien appris, tout allait bien. Je répète que je n'ai jamais vu représenter le Barbier de Séville de manière à me faire autant de plaisir que j'en ai éprouvé ce soir-là.

]y[me Murât joua quelquefois sur le théâtre de la Malmaison. Elle était bien jolie. Ses bras et ses mains étaient ravissants, sa poitrine étincelait de blancheur sous le velours noir d'une jeannette à cœur d'or. Mais il y avait un malheureux accent qui était funeste, surtout dans les rôles qu'elle choisissait. Néanmoins, comme elle était la sœur du premier consul, tout cela passait, tandis que M"^^ Louis Bonaparte, n'eût-elle été que la femme d'un aide de camp de Vaide de camp du premier consul, aurait toujours été applaudie pour la perfection de son jeu.

Cela me rappelle une histoire qui m'est arrivée un peu par le fait de M™^ Murât, ou du moins par son peu d'habitude de la scène.

Il existait une sorte de rivalité entre la Malmaison et Neuilly. Lucien jouait fort souvent la tragédie et la comédie avec sa sœur aînée, M^^^ 3^^ciochi. Lucien s'en acquittait remarquablement bien et déclamait dans une grande perfection. La seule chose qu'on pouvait lui reprocher et qui ne dépendait pas dé lui, était la qualité du timbre de sa voix. Elle était trop claire et montée sur un diapason trop élevé pour le ton tragique. Mais cet inconvénient était fort léger et Lucien faisait un

vrai plaisir dans le rôle de Zamore. Cependant je l'ai entendu critiquer. Quant à moi, je n'ai pas vu les défauts qu'on lui reprochait et j'ai été enchantée de lui, dans presque tout son rôle.

Mais il n'en était pas de même de M"^^ Bacciochi. C'était à donner le fou rire. Le premier consul ne s'en fit pas faute et, bien loin d'être en colère, comme le dit M. de Bourrienne, il ne fit que rire pendant toute la représentation, chaque fois que sa sœur arrivait sur la scène, et dit après qu'on fut réuni dans le salon :

— J'espère que voilà une Alzire joliment parodiée.

Il le répéta à M"^^ Bacciochi elle-même, qui n'en fut pas du tout contente.

On jouait des pièces de tous genres, comme on le voit, et le cothurne ne faisant pas peur, la haute comédie effrayait encore moins. On jouait donc des comédies en trois, puis en cinq actes. Les Folies amoureuses de Regnard nous donnèrent envie de lutter. On monta la pièce. W^^ Louis devait faire Agathe, moi Lisette, M. de Bourrienne Albert, Eugène Éraste et M. Didelot Crispin. De cette manière, la pièce était, je crois, montée de façon à bien marcher. Mais le diable vint à la traverse. M^^ Louis, toujours douce et bonne, sur une simple demande, renversa l'ordre du semainier. M^^^ Murât fit Lisette ; je fus chargée du rôle d'Agathe, que je n'aimais pas, qui n'était nullement dans mes attributions, et, pour combler la mesure, Eugène ne put faire le rôle d'Éraste. Je ne me rappelle pas pour quel motif. On ne l'apprit que l'avant-veille de la représentation et Junot fut obligé d'apprendre le rôle tout entier et de le jouer, n'ayant répété qu'une fois. Mais tout cela n'était rien en comparaison de ce qui devait suivre.

Ce malheureux rôle d'Agathe est fort difficile, bien qu'il soit presque toujours chargé. Il exige une grande finesse dans la manière de dire. Il y a une nuance de raison qui doit être toujours visible pour l'amant, tandis que le tuteur, homme cependant habile et fin, doit croire la jeune fille complètement folle ; puis de la sensibilité à travers tout ce chaos de chant, de danse, de bonne aventure, de bataille ; enfin, c'est un rôle difficile à bien jouer, et Dugazon, qui était mon répétiteur et qui tenait à me voir réussir, faillit me décourager en me disant un jour :

— Il ne faut pas jouer ce rôle-là, vous ferez comme à Neuilly.

— Ah ! mon Dieu ! m'écriai- je, tout effrayée du souvenir.

: — Sans doute ! continua-t-il. Et cela est d'autant plus certain que vous êtes horriblement secondée. Le général joue aussi de son côté un rôle qui ne lui va pas. C'est une représentation manquée.

Et voilà Dugazon se mettant à contrefaire toutes les personnes qui devaient me donner la répliqué, et cela d'une manière tellement bouffonne qu'on ne pouvait, quelque sérieux que l'on fût, s'empêcher de rire aux larmes en l'écoutant. Toutefois, mon amour-propre ne riait pas en l'entendant prophétiser que la représentation devait manquer et je fis tout ce que je pus afin de l'empêcher. Mais il n'y eut pas moyen, et le jour de la tragi-comédie arriva enfin.

Pour avoir une juste idée de la terreur — c'est le mot — qui devait s'emparer de nous autres comédiens ordinaires de la Malmaison, le jour de nos représentations, qui était ordinairement un mercredi, c'est que presque toujours le premier

consul faisait inviter ce même jour quarante personnes à dîner et cent cinquante à venir passer la soirée, et conséquemment nous écouter, nous juger et nous draper sans pitié. Les consuls, les ministres, le corps diplomatique, des conseillers d'État, des sénateurs, leurs femmes et tout ce qui composait alors la maison militaire du premier consul formaient notre auditoire. Ce n'était pas mal imposant, comme on voit. Mais le plus terrible épouvantail, c'était le premier consul lui-même. Il était là dans sa loge, immédiatement à côté de nous, et ses yeux nous suivaient en accompagnant leur course d'un sourire plus ou moins malin, dont la justesse, au reste, était fort à redouter.

Le jour de la représentation des Folies amoureuses, Dugazon me dit le matin, après m'avoir entendu répéter avec Bourrienne, qui faisait Albert admirablement bien :

— Allons ! mon élève, du courage, et vous sauvez l'État. A vous deux vous pouvez tout. Le Crispin est bon aussi. Quant au général, son rôle est nul... Allons ! mordieu, enlevez-moi cela et vous mériterez de la patrie en déjouant la conspiration !

On sait que dans le rôle d'Agathe les costumes changent cinq à six fois. Comme il faut une grande prestesse dans les évolutions de coulisses, j'avais recommandé à W^^ Murât, et Dugazon le lui avait recommandé également, de ne pas entrer en scène, en commençant le troisième acte, sans s'être informée auparavant si j'étais habillée en officier, sous mon domino noir de vieille grand'mère. Le commencement de la pièce n'avait pas mal été, sauf quelques erreurs de mémoires et un peu de froid dans le mouvement. Mais enfin la

pièce marchait. Elle ne devait bientôt plus aller que d'un pied.

Soit que Lisette eût mal entendu, soit qu'elle l'eût oublié, elle entra en scène sans s'inquiéter si j'étais prête. La chose méritait pourtant attention. Il n'y avait qu'une très courte scène entre celle où je prends l'argent d'Albert et celle où je reviens avec un habit d'officier. Il était donc de toute nécessité que je fusse habillée sous mon grand manteau noir. Je me disposais en conséquence à mettre mes bottes, lorsque j'entends le premier vers de l'acte, et tout aussitôt je me récriai. Mais vraiment je n'étais pas au bout de mes peines ! Il faisait ce jour-là une chaleur étouffante. L'agitation, la crainte, me mettaient dans un état violent. J'étais dans une fournaise. Cela n'avançait pas les affaires, et les bottes ne voulaient pas entrer.

— Mon Dieu, disais-je en joignant les mains, tandis que ma femme de chambre me donnait des secousses à me casser la jambe, mon Dieu, ayez pitié de moi !

Et Dieu, qui ne se mêle pas des gens qui jouent la comédie, faisait, je crois, enfler mon pied et la botte de malheur n'avançait pas d'un pouce. Enfin, j'entendis la réplique précédant la mienne. Je jetai la botte à dix pas de moi et, passant à la hâte mon domino noir, j'entrai en scène.

Mais ma pauvre tête n'y était plus du tout. Machinalement je disais mon rôle, mais toute mon attention était en ce moment à mes pieds.

— Mon Dieu, dis-je tout bas à Junot pendant un intervalle de couplets, comment faire ? Je ne puis pas mettre mes bottes.

— Hein ?... quoi ?... me dit-il. Il n'avait pas entendu.

— Je ne puis pas mettre mes bottes, dis- je à Bourrienne.

Mais comme je parlais très bas et très rapidement, aucun d'eux ne m'entendait et ils ne savaient à quoi attribuer ce marronnement qui faisait une sorte de murmure de moi à eux.

Enfin je sortis de la scène, je courus à mes bottes, je voulus les mettre. Bast ! impossible ! Le pied s'était encore enflé, et il aurait autant valu prétendre chausser avec le colosse de Rhodes que de faire entrer ma jambe dans l'une d'elles.

Dans ce moment, Dugazon, qui rôdait dans nos coulisses et que j'avais envoyé chercher, arriva pour être témoin de mon désespoir. Il vint à moi et m'embrassa :

— Cela va bien. Mais, que diable aviez- vous donc à regarder toujours le bout de vos pieds, tout à l'heure ?

Et comme je n'avais qu'une idée fixe dans ce moment-là, je le regardai d'un air consterné en lui disant :

— Je ne puis pas mettre mes bottes.

— Vous n'avez pas vos bottes ! s'écria-t-il en jurant comme un charretier embourbé, vous n'avez pas vos bottes !

Dans le même instant, le valet de chambre de mon mari, qui devait m 'apporter un très petit sabre que j'avais fait faire, frappa à la porte de ma loge, et passant un sabre grand comme le damas de Mahomet, il me dit, dans son jargon allemand, que mon sabre n'était pas prêt, mais qu'il m'apportait le plus petit de ceux du chénérâl, que seulement il fallait prendre garde, parce qu'il coupait comme un rasoir.

— Ah ! mon Dieu ! en voici bien d'une autre ! m'écriai-je.

— Eh ! ne vous inquiétez pas, dit Dugazon en faisant un saut de trois pieds en l'air ; tout est bien. Vous avez une redingote, donnez- vous garde de mettre des souliers noirs, gardez vos souliers blancs. Agathe est folle, ce n'est pas un déguisement. Tous ceux qui sont autour d'elle dans la pièce savent qu'un accès de folie vient de la prendre et qu'elle a endossé un habit militaire parce que sa tête n'est plus à elle. Eh bien ! ses souliers blancs sont restés. En vérité, mon honneur, cela n'est pas mal.

Il me poussa sur la scène, en me disant cela, et il fit bien, car mon tour était arrivé, et jamais je n'aurais eu le courage de paraître ainsi en officier de dragons et en souliers blancs. Je me donnais bien garde de jeter les yeux sur la loge du premier consul. Si je l'avais vu rire ou froncer le sourcil, j'étais muette. Le résultat de cette belle histoire fut que je jouai cette dernière scène comme une vraie folle. Mais tout entière à mes malheureuses bottes, j'oubliai le sabre turc et son tranchant, et lorsqu'à la fin, Agathe se met à espadonner autour des oreilles d'Albert et finit par se trouver mal, le malheureux damas entra de pointe dans mon soulier blanc et me fit au pied une entaille assez profonde dont je porte encore la marque.

Mais aussi, je le demande, vit-on jamais quelqu'un arriver sur un théâtre en habit de dragons et en souliers blancs ?

Le premier consul fut impitoyable, pendant plus de six mois, pour ces malheureux souliers blancs. Je crois qu'il en aurait parlé à propos de la bulle Unigenitus.

Ce fut, je me le rappelle à présent, ce même jour, que, parlant à table du plaisir qu'on trouvait à jouer la comédie à la campagne, le premier

consul dit à Cambacérès, qui semblait encore y être, « que ce n'était sûrement que par ouï-dire, car bien sûrement jamais il n'avait joué la comédie. » Cambacérès prit un air piqué et répondit avec un accent fort plaisant, avec sa figure triste et sévère :

— Et pourquoi, citoyen premier consul, ne me jugez-vous pas assez plaismit pour jouer la comédie ?

— Mais, citoyen Cambacérès, répondit Napoléon, parce qu'en effet vous n'avez pas l'air plaisant du tout.

— Eh bien ! j'ai joué très souvent la comédie, non seulement à Montpellier, mais à Béziers, chez l'une des amies de ma famille, où six mois de l'année le théâtre était en activité, et l'un des rôles dans lesquels j'avais. un grand succès était celui de Renaud d'Ast.

— Comment, vous chantiez ? s'écria M"^^ Bona parte.

Et tout le monde se mit à rire. Mais, sans se mettre en peine de notre hilarité, Cambacérès poursuivit :

— Et comme tous les rôles me convenaient également, j'ai joué également bien le Montauciel du Déserteur.

Pour le coup, on n'y tint pas et le rire fut universel. Mais ce n'était pas pour en sortir d'abord que Cambacérès s'engageait dans une route plaisante et, une fois qu'il eut commencé à raconter les histoires de coulisses, les petites noirceurs, les jalousies, les intrigues de sa troupe, il n'y eut pas moyen de l'en faire sortir d'une grande demiheure ; d'autant plus que Napoléon, le coude appuyé sur la table, l'écoutait avec une attention qui ne m'étonnait pas, parce que je savais à quel

point il portait celle qu'il nous accordait dans les mille événements qui surgissent pendant la répétition d'une pièce. Il faut avoir vu le premier consul dans ses fonctions d'imprésario, pour le connaître sous un aspect tout à fait étranger à ses portraits connus.

— Le premier consul à la Malmaison, le premier consul à Saint-Cloud, le premier consul aux Tuileries, me disait M. Fox, ce sont trois hommes formant bien toujours ce tout idéal de grandeur admirable. Mais je voudrais savoir peindre, poursuivait-il, pour faire son portrait dans ces trois différents endroits, parce que j'aurais trois visages ressemblant au même homme avec trois physionomies.

Et l'homme d'État avait raison. Je l'avais remarqué avant lui et je fus heureuse que cette nuance forte et sensible se fût laissée apercevoir à l'homme que j'appréciais le plus en Angleterre, à cette époque. Moi aussi, dans ce temps, j'avais pour notre sauveur cette admiration profonde qui tenait du fanatisme. J'aurais voulu voir le monde à ses pieds, et l'Angleterre me semblait lui prêter hommage dans une aimable parole de M. Fox. Je lui prêtais au reste bien plus de charme qu'elle n'en aVait réellement. Quoi qu'il en soit, elle était vraie, et Bonaparte à la Malmaison était admirablement beau, d'une immense simplicité.

Mme Récamier. — La vie à Paris.

Parmi les cases de ma mémoire, il en est une qui contient un souvenir se rattachant à l'un des bals de M. de Sprengporten, et qui tout aussitôt l'enveloppe d'un nuage frais, gracieux et odorant. Il me semble que ce jour-là il n'y avait à la fête du général suédois que des femmes jolies, jeunes et fraîches comme des fleurs.

Je n'avais jamais vu M"^^ Récamier. Ce fut chez M. de Sprengporten que je la rencontrai pour la première fois. J'en avais fort entendu parler et j'avoue que ma mère avait un peu influencé mon jugement sur elle, en se persuadant et me persuadant, par cette raison que mon opinion suivait presque toujours la sienne en ce qui regardait le monde, que M™^ Récamier était ce qu'on appelait alors une merveilletise, c'est-à-dire une personne exagérée en ce qui regarde la mode et son cortège bruyant et insensé. Je la craignais presque, et enfin, puisqu'il faut le dire, en groupant dans ma pensée les parties que je croyais devoir former un tout, il en naissait une femme chaimante, il est vrai, mais qui écrasait autour d'elle non seulement la médiocrité, mais les figures qui même ordinairement gagnent leur vie dans le monde comme succès et sont trouvées jolies. Combien je fus surprise en apercevant ce charmant visage si frais, si enfant et pourtant si beau ! Mais combien je le fus plus encore en jugeant de la peine timide qu'elle éprouvait de son triomphe ! Sans doute il était visible qu'elle était heureuse et

charmée de se voir ainsi proclamer la pi as belle de la fête. Mais il était aussi évident qu'elle souffrait des regards de colère que lui dardaient les yeux de beaucoup de femmes qui n'en étaient pas pour cela plus agréables, et qui, ne fût-ce que par intérêt pour elles-mêmes, auraient dû faire comme moi, contempler avec calme et plaisir son beau visage et s'écrier après l'avoir bien regardée :

— Mon Dieu ! qu'elle est jolie !

Et, en effet, M"^® Récamier méritait bien véritablement ce nom de jolie, si rarement obtenu à bon droit, et pourtant si prodigué. Son regard est doux et fin, son sourire gracieux, sa parole bienveillante, son accent mélodieux. La première fois que je la vis, elle me frappa. Je l'admirai avec la sensation qu'on éprouve devant une œuvre vraiment belle ; depuis je me suis demandé compte de cette impression. C'est que toute sa personne était un composé de grâce naïve, de finesse et de bonté ; et tout cela uni ensemble, accordé par cet attrait qui forme seul le chamie pour lequel on est aimée ; souvent je lui ai trouvé de la ressemblance avec les madones des pieuses peintures de l'Italie ; mais cette ressemblance était tout intellectuelle et ne venait pas de la régularité de ses traits. C'était son âme qui animait ses yeux et s'y montrait à travers de longues paupières baissées, ainsi que sur le front rougissant sous le bandeau de linon, seule parure, pendant de longues années, d'une si charmante tête. Dans le sourire qui entr' ouvrait si souvent ses lèvres rosées, il fallait également voir la joie naïve d'une jeune et ravissante créature, heureuse de plaire, heureuse d'être aimée, ne voyant que des joies dans la nature et répondant au salut d'amour qui l'accueillait en tous lieux par une expression de

tacite bienveillance. Elle remerciait la vie d'être si belle et si joyeuse.

Lorsque M°^^ Récamier fut en Angleterre, elle y trouva le même enthousiasme ; partout la foule sur son passage. C'est que ce charme, dont je signalais tout à l'heure la puissance, est magique chez tous les peuples. Il y a dans la grâce, dans la bonté, un pouvoir exercé sans appel.

A l'époque où je rencontrai M°^^ Récamier, chez M. de Sprengporten, elle était à la fois dans la fleur de sa beauté et à l'apogée de son existence grande et brillante. M. Récamier était à la tête de l'une des premières maisons de banque de Paris. Ses malheurs ne pouvaient même se prévoir, car le moyen de penser qu'on laissera souffrir l'un des membres les plus recommandables du commerce ? Il était donc en mesure alors de donner à sa jeune et charmante compagne toutes les jouissances du luxe et de l'opulence, pour reconnaître, quoique faiblement, les soins charmants, le bonheur dont elle embellissait son intérieur et sa vie. La maison de M. Récamier, arrangée par Bertaut, était un déhcieux séjour. Rien n'était comparable alors aux fêtes qu'il donnait aux étrangers qui lui étaient adressés et dont bien certainement le désir de voir W^^ Récamier avait déterminé le choix dans celui qu'ils avaient fait de M. Récamier pour leur banquier. La curiosité les attirait chez lui. Bientôt ils y étaient fixés par un charme qui agissait sur les vieux et les jeunes, sur les femmes et sur les hommes.

M™^ Récamier est une personne essentiellement nécessaire dans des Mémoires contemporains. Non qu'elle reçoive des reflets de l'époque, ou qu'elle lui en donne, mais parce qu'elle tient immédiatement à cette même époque. On ne trouvera pas

toujours, dans les temps à venir, une femme comme elle, une femme dont la beauté a fait mettre à ses pieds tous les hommes dont les yeux se fixaient sur elle ; une femme dont l'amitié a été recherchée des talents les plus remarquables du siècle ; une femme dont l'amour fut l'objet des vœux de tous et dont pourtant la vertu demeura pure ; une femme dont la réputation justement parfaite ne reçut aucune atteinte des attaques de la basse envie, de la sotte jalousie ; une femme, enfin, qui ne perdit aucune des affections qui lui avaient été vouées, parce que dans les jours radieux de sa belle vie, elle eut le mérite de sacrifier leurs joies à la souffrance et que la douleur d'un ami malheureux la trouva toujours prête à lui porter une parole consolante, fût-ce au prix du repos de sa vie et même de son avenir.

Adieu, lui dit M"^^ de Staël dans l'une de ses lettres — vrais chefs-d'œuvre de ce beau génie, car c'est l'abandon du cœur, tout le désordre de la confiante amitié — adieu. Je baise avec respect votre charmant visage ^

Il y a, je trouve, dans ce simple mot, tout ce qui peut être dit, et bien aussi tout ce qui peut être compris. Quant à moi je l'ai rapidement traduit.

J'aime M"^^ Récamier, mais je dois déclarer que mon attachement pour elle n'est point du tout le mobile du jugement que je porte sur elle, et cela est concevable, parce qu'une femme jugeant une autre femme ne peut avoir de prévention qu'en mal. Mais je connais trop bien M"^^ Récamier

^ Je parlerai plus tard de la conduite de Mme Récamier relativement à Mme de Staël lors de sa dernière proscription, si l'on peut se servir de ce mot. Comme tous le? événements tiennent à l'époque, ils viendront en leur lieu.

pour ne pas connaître aussi les qualités, les vertus qu'elle cache avec autant de soin qu'une hypocrite en met à voiler ses défauts. Tout le monde peut juger dans son salon de sa bienveillance constante. Chacun participe à ce désir de plaire, cette volonté de trouver un ami, même dans un inconnu, sentiment toujours essentiellement sorti d'un bon cœur. Mais ce que ne connaissent pas ceux qui la voient seulement quelques heures, c'est son âme, c'est elle. Pour le monde, M°^^ Récamiea- est une femme célèbre. Pour ceux qui ont le bonheur de l'apprécier en la connaissant, c'est un être à part que la nature a formé dans l'un de ses plus beaux jours de fête.

Depuis le i8 brumaire la société se réunissait, se groupait autour du gouvernement qui lui offrait enfin une perspective non seulement de salut, mais de prospérité. La paix avec l'Allemagne, celle qu'on allait conclure avec la Russie, les préliminaires déjà fort avancés entre la France et l'Angleterre ; tout cet horizon lumineux d'espérance, remplaçant ces nuages gros et lourds qui pesaient sur la poitrine de chacun au point d'empêcher de respirer et tout pleins d'inquiétudes, d'alarmes, non seulement pour ses biens, mais pour sa vie et le bonheur de tous les siens. Un tel changement d'état amenait nécessairement une révolution dans les mœurs et dans tout le gouvernement social. Car il est bon de dire et d'écrire, pour une partie de la génération qui existe et surtout pour celle qui s'élève, que la société, à l'époque dont je parle, était un royaume ayant ses lois, ses coutumes, ses usages, sa langue même, et tout cela sans porter aucun préjudice aux autres états ses voisins. Les femmes étaient les souveraines de cet empire.

Leur joug n'était pas pesant et ce qu'elles exigeaient de leurs sujets, certes elles le rendaient avec largesse dans le charme qui se répandait dans les lieux soumis à leur administration. Tout cela avait souffert du long bouleversement de chaque chose. De jolies femmes avaient coiffé le bonnet rouge, et aux jours de belle liberté on n'avait pas celle de changer de linge. Mais si dans ce monde tout doit avoir une fin, c'était bien certainement cette heureuse époque. On commença à se réunir de nouveau pour baiser la main de la vieille grand'mère aux jours solennels de l'année. On ne craignit plus de marcher en troupe joyeuse vers la chambre d'une mère, pour lui porter un bouquet de roses le jour de Marie ou d'une autre sainte. Puis on s'enhardit, et les bals particuliers commencèrent. Enfin, vint le consulat, et l'on nous ordonna de nous divertir. Oh ! pour ce commandement-là, nous sommes toujours très obéissantes ! Et tout aussitôt que l'on ne craignit plus d'être condamné à mort pour avoir dansé le jour anniversaire de la perte d'une bataille et que le gouvernement donna l'exemple ainsi que tous les ministres et les autorités, Paris redevint encore une fois le séjour enchanteur des plaisirs et de la joie.

Mais dans les deux premières années du consulat, les plus belles fêtes, si l'on excepte le gouvernement, les ministres et les premières autorités, ne se donnèrent que chez les banquiers les plus riches, tels que M. Récamier, M. Perregaux, deux ou trois autres, puis MM. Séguin, Hainguerlot et quelques millionnaires de leur force, qui rendaient en plaisirs à la France ce qu'elle leur avait donné en fortune.

Bientôt ces fêtes reçurent un nouvel éclat de

la présence d'une foule de personnages de distinction qui accoururent en France aussitôt qu'ils furent libres de voyager. Lltalie, l'Angleterre, la Suisse, furent désertés pour cette belle France, l'orgueil de ses enfants, l'amour de tous et les délices de l'étranger, qui recevait d'elle avec largesse, en échange de son or, joies, bonheur et plaisirs.

Bonaparte apprend la perte de l'Egypte.

Dans une belle matinée de l'été de 1801, nous vîmes arriver Rapp qui venait nous demander à déjeuner et apportait à Junot l'ordre d'aller à la Malmaison, ainsi qu'une invitation pour moi d'y passer la journée. Nous partîmes en sortant de table. Rapp retournait à la Malmaison. Nous lui donnâmes une place dans notre voiture et nous fîmes la route ensemble.

Nous remarquâmes promptement qu'il était triste et qu'une pensée forte l'occupait uniquement. A peine étions-nous à la barrière de l'Étoile que Junot, après avoir considéré le visage de Rapp, reçut de sa physionomie assombrie, un reflet également triste, et nous n'étions pas arrivés à Nanterre que, prenant la main de son brave frère d'armes, il lui dit :

— Rapp, il y a quelque chose là-bas... l^ général...

Et son œil, attaché sur l'excellent homme, semblait craindre une réponse affirmative. Rapp in-

clina la tête d'abord sans répondre, puis il dit, en serrant fortement la main de Junot :

— Je ne sais rien, mais il est certain que le général a reçu quelques nouvelles qui lui font de la peine. Je le connais à présent comme si je ne l'avais jamais quitté, vois-tu, et lorsque son front se plisse, que ses yeux se couvrent... — et il fronçait les sourcils comme Napoléon, lorsqu'il était fortement préoccupé. — Et puis ensuite, lorsqu'avec cet air tout triste, il repousse son déjeuner, sa chaise, jette sa serviette, se promène, demande trois tasses de café dans une heure, je me dis qu'il doit avoir quelque chagrin. Et voilà la vie qu'il a menée toute la journée d'hier, et ce matin, la même chose a recommencé. Aussi je retourne à la Malmaison, quoique j'aie fini mon service depuis midi. Mais je serais trop tourmenté si je restais à Paris.

Junot prit la main de Rapp et la serra : c'était si bien sa pensée que le brave homme venait d'exprimer ! Je les regardai tous deux. Junot avait les yeux humides. L'autre regardait par la portière, il était honteux de son émotion.

Lorsque nous arrivâmes à la Malmaison, le premier consul était dans son cabinet. Il fit aussitôt entrer Junot. Il demeura plus d'une heure enfermé avec Napoléon. Quelque temps avant le dîner, nous les vîmes se promener dans l'allée qui conduisait alors à la grille du côté de La Jonchère ^ et de Bougival. Junot était sérieux et paraissait écouter le premier consul avec un grand intérêt.

1 La Jonchère n'était pas encore au prince Eugène à cette époque. L'allée dont je parle existe même toujours, elle répond à l'extrémité du château dans laquelle se trouvent les deux cabinets de l'empereur.

Parfois on apercevait le visage de Napoléon qui s'animait et semblait s'éclairer d'une sorte de lumière. Une fois, étant arrivés au bout de l'allée du côté du château, il s'arrêta et, comme il voulait expliquer démonstrativement à Junot ce qu'il lui disait, il traçait plusieurs figures sur le sable avec son pied. Je me rappelle que, trouvant probablement la chose trop difficile ainsi, il demanda à Junot de lui donner son épée dont il se servit, sans l'ôter du fourreau, pour continuer à tracer ces figures stratégiques.

Lorsque nous nous rendîmes dans la salle à manger, le premier consul était déjà à table. Il me fit mettre à côté de lui et me parla tout aussitôt de choses tellement indifférentes qu'il était évident que ce n'était que pour éviter un silence complet qu'il entreprenait une conversation à laquelle il ne prêtait aucune attention. Je l'examinai et je vis qu'en effet il était sous le poids d'une vive impression. Hélas ! le sujet n'en était que trop grave. Nous avions perdu l'Egypte !

C'était en vain que le premier consul avait caché les premières nouvelles qui lui étaient parvenues et qui lui avaient dévoilé tout l'avenir qu'il redoutait. Il espérait encore que le bonheur de sa destinée influerait sur le malheur apporté dans celle de l'Egypte par ce malheureux Menou. Les Anglais avaient triomphé. Tous leurs moyens avaient été employés dans cette circonstance que le ministère anglais avait regardée comme une question individuelle. En vain M. Pitt, M. Dundas, lord Grenville avaient-ils donné leur démission, effrayés par l'ascendant de cet homme qu'ils détestaient. Leurs adieux ont été des vœux de mort pour frapper dans sa racine l'œuvre de sa création. L'expédition d'Abercrombie devait faire un grand mal à

rÉg3rpte avec un chef habile. Avec celui qui était à la tête tout à la fois de l'armée et du gouvernement du pays, elle portait la ruine et la mort et les débarqua toutes deux sur la plage d'Aboukir.

En revenant à Paris, Junot était vivement affecté. Il me parla de tout ce qu'il avait appris du premier consul. Il lui avait communiqué ce qui allait être public et ce qui l'était même probablement déjà, parce que le commerce devait avoir reçu des nouvelles par l'Angleterre, toujours intéressée à nous faire connaître nos désastres. Le premier consul avait paru tellement affecté à Junot, que lui-même souffrait de la peine qu'il voyait peser sur une âme dont aucune affection n'était faible ou médiocre.

— Il y a si longtemps que je connais les] projets qu'il formait relativement à cette belle Egypte ! me disait Junot. Lorsque nous nous promenions sur les boulevards neufs, dans l'une de ces soirées d'été dont la beauté du temps faisait alors notre plus grand plaisir, lorsque nous étions à Paris, malheureux et sans emploi enfin, eh bien, alors le premier consul me parlait de l'Orient, de l'Egypte, du mont Liban, des Druses, et lorsque ensuite ses rêves brillants se changèrent en une réalité glorieuse, lorsque le général Bonaparte se vit enfin chef d'une puissance pouvant exécuter de grandes choses, je sais, poursuivit Junot, que cet instant fut l'un des plus beaux de sa vie. J'ignore ceux que le ciel lui réserve, mais je puis affirmer que faire de l'Egypte un lieu d'où pouvait un jour partir la foudre qui frapperait la prospérité de l'Angleterre était son plan, et que ce plan était au moment de recevoir son exécution. Aussi, dès qu'il m'a dit aujourd'hui : « Junot..., nous avons perdu V Egypte ! » j'ai pensé à la douleur, oui, la douleur

qu'il a dû ressentir lorsqu'il à reçu la nouvelle 'qu'en effet on avait perdu l'Egypte ! et mon cœur s'est serré avec angoisse. Rapp avait bien raison ! Mon général souffrait cruellement hier matin !

Le premier consul n'a peut-être montré à aucun de ceux qui l'entouraient à quel point la blessure que venait de lui faire l'Angleterre était vive et saignante. Junot seul devait comprendre la souffrance. Aussi est-il à remarquer que, avant de le voir, il n'avait pas parlé du sujet qui paraissait causer son inquiétude et son agitation. Ce n'est qu'aux yeux de celui qui avait reçu si souvent les confidences rêveuses de son amitié, qu'il voulut lever le voile qui cachait son cœur souffrant. Junot pleurait avec l'abondance d'un enfant en me rapportant tout ce qui s'était dit pendant les deux heures qu'il avait passées avec le premier consul. Non seulement Napoléon avait été dans cet entretien l'homme de la patrie, en pleurant sur une perte irréparable pour la prospérité du commerce de la France, mais il avait encore été le chef de l'armée, l'ami des officiers. Il regrettait d'abandonner cette terre arrosée du sang de tant de milliers de Français, ces sables brûlants dans lesquels devaient blanchir leurs ossements !

— Il voulait, me disait Junot, élever un tombeau à Sulkowsky, à Julien. Il voulait ériger au pied du mont Thabor une colonne qui aurait porté les noms des trois cents braves que je commandais à Nazareth. Nous aurions ainsi bravé les siècles, et la postérité aurait trouvé également notre gloire dans les déserts de la Syrie. Mais, comme mon général le disait, poursuivit Junot : « Mes projets comme mes songes, tout, oui, l'Angleterre a tout détruit. »

Bonaparte et Joséphine ; magnificence publique et économie privée.

Paris était devenu ce que le premier consul rêvait pour sa grande ville, la capitale du monde civilisé. L'affluence des étrangers était telle, que les logements même les plus médiocres étaient d'un prix exorbitant et pourtant payés sans contestation. Ma position de femme du commandant de Paris me mettait en présence de tout ce qui arrivait ayant quelque renom, et j'avoue que cette époque de ma vie m'offre un cadre où se placent les plus intéressants souvenirs. Les Russes et les Anglais sont les deux peuples qui marquèrent le plus dans cette représentation, où chaque personnage venait faire acte de présence sur la scène de notre monde et prouver son mérite ou quelquefois le détruire par un seul mot lorsqu'il arrivait, comme cela se voit souvent, que ce mérite n'était qu'illusoire.

Parmi les Anglais qui venaient alors en troupe à Paris, il est des noms à jamais fameux qui surgissent dans le souvenir pour effacer presque tous les autres. M. Fox, par exemple, M. Fox est un de ces êtres qui font époque dans la vie pour marquer d'un sceau ineffaçable le jour où ils vous sont présentés. J'avais été élevée dans une sorte de respect pour M. Fox, si je puis me servir de ce terme de respect. Mes impressions défavorables ou favorables me furent toujours inculquées par mon frère, doat je révérais les opinions. Il n'avait pas, comme ma mère, une idée entièrement opposée à celle que devait avoir un esprit ayant assisté à toute la

révolution. M. Fox, dont les belles qualités et le grand caractère étaient un sujet d'adoration pour la plus grande partie de ses compatriotes, devait, avec bien plus de raison, faire une vive impression sur de jeunes coeurs qui aimaient la révolution française dans son origine bienfaisante, qui Taimaient dans ce qu'elle avait produit d'heureux et de grand, et non dans ses horribles déviations. Albert avait souvent parlé devant moi de l'admiration touchante que lui avait inspirée la noble conduite de M. Fox, lorsque, montant à la tribune et secondé par Grey, et je crois par Sheridan, il somma M. Pitt, alors ministre, de faire une démarche non pas menaçante, mais conciliante, une prière enfin pour tenter auprès de la Convention de sauver les jours de Louis XVI. Albert avait reçu ces détails dans une lettre particulière qu'il nous lut un jour avec un attendrissement qui me frappa comme tout ce qui était émotion et comme tout ce qui venait de lui ^ parce que le connaissant parfaitement naturel et si profondément sensible, je savais que le motif ne pouvait être que juste et touchant ; il m'expliqua alors quelle avait été la conduite de M. Fox, et surtout celle de M. Pitt, en opposition à celle du tribun, car M. Fox n'était alors qu'un tribun. M. Pitt, tout en faisant armer l'Angleterre, en stimulant l'Espagne, en faisant des démarches hostiles et bruyantes, n'a peut-être fait qu'accélérer le coup qui a fait tomber la tête de Louis XVI. L'opinion que j'émets ici était celle de mon frère et d'une autre personne dont je

1 Cette lettre, qui était d'un M. James Adamson, ne me fut lue, comme je viens de le dire, par mon frère, que longtemps après sa réception. C'est en mettant ordre à de vieux papiers qu'il la retrouva. C'était après son retour d'Italie et peu de temps avant mon mariage.

respectais les jugements, parce que j'avais toujours vu qu'ils étaient justes et surtout équitables. Mais quel fut mon étonnement, lorsqu'un jour, le premier consul, parlant avec quelques personnes de M. Fox qui venait d'arriver à Paris, cita plusieurs beaux traits de sa vie ! Et parmi ces traits il classait la démarche faite par lui auprès de M. Pitt.

— C'est au nom de l'honneur anglais, dit l'homme ayant une âme, quelque vains que soient vos efforts, quelque inutiles que soient vos tentatives, agissez au moins, et faites voir à l'univers que les rois ne laissent pas égorger tranquillement leur frère. Que parlez-vous d'armement ? s'écria-t-il avec chaleur en répondant à M. Pitt. De quel droit irez-vous venger, avec des milliers de tètes, la chute d'une seule, que vous pouvez peut-être empêcher de tomber avec quelques paroles ?

Je trouve ce mot admirable.

Il paraît que le premier consul prêtait dans cette occasion à M. Pitt des pensées machiavéliques, ce que la conduite de ce ministre n'a que trop légitimé. En effet, on peut se permettre de croire que les cabinets étrangers, en rivalité antique avec la France, ne virent, dans la sanglante aurore de nos troubles politiques, qu'un moyen plus actif d'arriver à un résultat destructeur. M. Pitt serait-il bien en droit de nous apparaître aujourd'hui, pour réclamer contre cette insulte faite à sa mémoire ? Je ne le pense pas. A l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans cet ouvrage, M. Pitt, jeune encore, s'était retiré des affaires pour ne pas « sanctionner, par son adhésion, disait-il, une alliance aussi honteuse que celle que reconnaissait le traité d'Amiens ». Ce n'est pas ainsi que parlent la raison et le vrai patriotisme. C'est le langage de la haine.

de la haine violente léguée par un père qui ne pardonna jamais le secours donné à l'Amérique. M. Pitt détestait la France comme on déteste un être de la création. C'était une aversion positive, faisant pâlir et rougir de ces sentiments provoqués par une injure enfin et qui font murmurer à la vue de celui qu'on hait :

— Je voudrais qu'il mourût !

Voilà donc la route par laquelle on voulait nous am.ener à nous égorger nous-mêmes et à ne laisser à nos ennemis que notre terre aimée du ciel, que nos champs fertilisés par l'engrais de nos cadavres ! Ah ! celui qui a entendu Napoléon dévoiler alors la politique ténébreuse des ennemis de la France, cette politique que jamais ils ne lui ont pardonné d'avoir su pénétrer, celui-là n'a pas le sot entêtement de rejeter sur lui seul les guerres qui se rallumèrent en 1803 et en 1804. Il voulait mettre la France hors d'état d'être jamais troublée. A l'époque dont je parle, M. Pitt, quoique retiré des affaires, était tout puissant en Angleterre. Napoléon savait que le gouvernement anglais n'avait fait qu'une halte. Il le savait et prévoyait tout le mal que cette rupture ferait aux affaires générales de l'Europe, mais il ne put l'empêcher. Il existe encore aujourd'hui deux hommes qui devraient articuler enfin des paroles de vérité. Il serait temps, plus que temps, que l'un d'eux surtout laissât sortir de sa bouche des accents justificateurs pour une mémoire qu'il devrait respecter. Mais viendra un jour «où toutes .les consciences devront apporter leur tribut de vérité. Il se lèvera enfin, comme tous les autres. Sa révolution aura son tour. Alors aura lieu l'interrogatoire. Alors viendra Tenquête, et nous entendrons la réponse véridique.

sans être obscurcie de vains sophismes, d'obscurs paradoxes. Puisse- je vivre assez pour voir cette journée expiatoire !

M. Fox avait, au premier coup d'œil, un aspect qui ne justifiait pas son immense renommée. Il avait même une tournure commune, et la première fois que je le vis, vêtu d'un habit de drap gris foncé, portant la tête plutôt inclinée que haute, il me fit l'effet d'un bon fermier du Devonshire et d'un homme sans prétention parce qu'il n'en pouvait avoir.

Mais combien fut rapide le changement que subirent mes impressions, au premier mot remarquable qui sortit de sa bouche ! Son regard devint d'abord très beau, puis il s'éclaira d'une intelligence tout admirable et finit enfin par étinceler et flamboyer. Sa voix, d'abord modulée, éclatait comme le tonnerre et cet homme qui, quelques minutes auparavant, me paraissait un des plus ordinaires, venait de se placer sur un piédestal où il fallait l'admirer...

Je l'avais vu de loin. Ensuite on me l'avait présenté un jour aux Tuileries, mais au milieu d'une foule tellement bruyante et nombreuse que je n'avais pu mettre en œuvre aucun des moyens que j'aurais voulu employer pour connaître l'un des hommes les plus distingués, les plus justement célèbres du dix-huitième siècle. Enfin il \dnt dîner chez moi et la conversation, après avoir été générale, de\dnt plus spécialement ce qu'elle devait être avec un homme tel que lui. Junot et quelques-uns des convives avaient avec M. Fox une parité de sentiments qui empêchait toute discussion. Ils parlèrent longtemps des affaires de l'Angleterre, du ministère qui avait remplacé M. Pitt, et la conversation, bien que tran-

quille, avait pourtant un caractère remarquable, lorsque l'une des personnes présentes amena le sujet peu traitable de tout ce qui s'était passé en Egypte depuis un an.

Je ne me rappelle pas assez quelle fut cette personne pour la nommer ici ^ Tout ce dont je puis me souvenir, c'est qu'elle revenait d'Egypte et que, le cœur encore ulcéré contre l'Angleterre, elle confondait M. Fox avec M. Pitt, ce qui pourtant n'était pas la même chose pour cette tragique question. M. Fox changea de physionomie avec une rapidité que l'on ne peut décrire. Ce n'était plus le tribun, le chef de l'opposition de l'Angleterre, c'était le frère de M. Pitt, le secourant de sa parole au milieu d'un cercle d'ennemis, comme il l'aurait secouru de son bras s'il l'eût trouvé seul attaqué par plusieurs. C'est alors qu'eut lieu cette progression d'émotions et de sentiments dont je parlais tout à l'heure. Bientôt la conversation s'anima, et M. Fox fut surtout admirable dans une partie de cette conversation que je ne pus entendre, parce que je ne comprenais pas assez l'anglais pour le suivre, et qu'il avait alors avec le colonel James Green, l'un de ses compatriotes qui défendait le lord Keith que M. Fox blâmait. Mais (^ans tout ce que j'ai entendu, j'ai été ravie de "la pureté de sentiments, de l'élévation d'âme, de cet orgueil de la patrie dont M. Fox était animé et qui le rendaient vraiment beau. Mais je vis le moment où Junot allait se mêler à la discussion d'une manière fâcheuse.

Lorsque mon mari quitta l'Egypte, après avoir

1 Je crois que c'est le général Re^mier. Mais je le répète, je n'en suis pas certaine. M. Fox était pour moi la lumière éclairant l'action et je ne puis mettre vm nom sur la figure de l'interlocuteur.

été pris par le capitaine Steeles ^ il fut quelque temps avec sir Sidney Smith, ainsi que je l'ai dit au commencement de ces Mémoires, parce que le capitaine Steeles le conduisit à Jaffa, où le Commodore négociait alors avec le grand-visir pour l'évacuation de l'Egypte (le traité d'El-Arisch), et de là, ils furent ensemble, à bord du Tigre que montait sir Sidney, à Larnaca en Chypre. Junot avait, comme je l'ai dit déjà, contracté pour Sidney Smith une de ces amitiés chevaleresques qu'il était au reste fort capable de ressentir. Et le brave marin anglais, bien digne d'inspirer cette amitié, lui avait fait plusieurs fois prendre la lance et l'épée et entrer en champ clos pour son ami-ennemi. Cette fois, il crut comprendre qu'il était attaqué dans ce qu'il disait au sujet de la rupture infâme du traité dont il avait été garant. Et comme dans son opinion il était avec raison le plus loyal des hommes, il offrit de le prouver contre qui que ce fût au monde.

— Ce n'est pas lui ! s'écria Junot animé tout à la fois par un sentiment de vérité et de justice ; ce n'est pas lui qui aurait dit, comme M. Pitt : « On doit se réjouir de la perte de cette armée perfide : sa TOTALE destruction est demandée pour l'intérêt du genre humain. » Non, monsieur ! Sidney Smith n'aurait j amais prononcé un tel blasphème comme homme et comme loyal soldat.

M. Fox devint pourpre, puis ses joues blanchirent ou plutôt pâlirent aussitôt. Il passa la main sur ses yeux et demeura une ou deux minutes sans répondre. Puis cette voix éclatante, qui dominait

^ Le capitaine Steel, ou Styles, commandait le Théseus et prit mon mari avec le capitaine Lallemand (aujourd'hui lieutenant général, alors son aide de camp) et le général Dupuy.

toutes les autres par son timbre sonore, murmura plutôt qu'elle n'articula :

— Je vous demande pardon, M. Pitt n'a jamais dit de semblables paroles. La tribune ministérielle est vierge de pareilles expressions.

— Je vous demande pardon également, répondit Junot avec assurance, mais toutefois avec une extrême politesse, car il n'oubliait pas qu'il était chez lui, et que c'était presque un démenti que lui et M. Fox se donnaient réciproquement.

— Non ! répéta l'homme d'État dont l'âme loyale et nationale souffrait une véritable peine commune, — il le dit ensuite à Junot. — Ces terribles paroles ne sortirent pas de la bouche de M. Pitt. Elles sont de M. Dundas.

— En vérité, je vous conseille de vous retrancher derrière cette belle palissade ! s'écria le colonel Green, qui ne pouvait contenir l'expression d'une sorte de haine pour cet ordre de choses. M. Dimdas ou M. Pitt," n'est-ce pas la même chose r^Et si vous voulez que je vous dise ma pensée, moi, je ne les sépare pas du tout.

M. Fox jeta en ce moment sur le colonel Green un de ces regards comme il n'appartient qu'à des yeux privilégiés de la nature d'en donner. Il y avait toute une âme belle et grande, tout le feu d'un cœur patriotique, toute l'éloquence d'une parole évoquant l'Angleterre pour qu'elle apparût à l'un de ses fils en lui disant : « Silence ! Ce n'est pas à mes enfants à dévoiler mes fautes. »

Ce regard me fit une impression peut-être plus forte que sur l'Anglais dont il devait lier la langue. Pourtant il se tut à l'instant et, faisant le tour de la table où l'on servait les glaces et le café, il vint prendre la main de Fox et, la lui secouant à -ai arracher le bras, il fit ce mouvement plus de

dix fois sans prononcer un seul mot. Mais ses yeux étaient humides. Il avait compris Fox, et le cœur de James Green, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, était fait pour lui répondre.

J'ai vu une autre fois M. Fox et le premier consul causer ensemble et parler sur des questions remarquables. Mais jamais je ne le vis — M. Fox — avoir une sublimité d'émotion aussi vivement exprimée sur sa belle physionomie. On peut accuser cet homme d'avoir aimé le jeu, d'avoir eu des défauts, peut-être des vices. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'est qu'une grande âme qui puisse ainsi fléchir sous l'accusation justement faite à sa patrie d'être cruelle et déloyale. M. Fox est à mes yeux plus grand de mille coudées que M. Pitt, malgré la haute habileté de ce dernier. Il riait moins, et, s'il faut en croire beaucoup de ses compatriotes, péchait tout autant. M. Pitt devait avoir quelque chose de jésuitique dans sa toum\ire et dans sa personne, malgré son protestantisme. Il y a du cafard dans toutes ses actions politiques. Enfin je n'aime pas M. Pitt, et cela devait lui être bien égal en ce monde où il ne me vit jamais, et encore plus dans cet autre où il est maintenant. Mais, je le répète, je n'aime pas M. Pitt...

Le premier consul avait ordonné à toutes les premières autorités de Paris de tenir un état non seulement honorable, mais splendide. Rien ne peut égaler — et ceux qui existent encore et qui ont été comme moi près de Napoléon peuvent aussi le certifier — l'ordre extrême. Tordre excessif que le premier consul avait établi pour tout ce qui le concernait, mais il. était magnifique comme le plus magnifique souverain de l'Orient lorsque

les choses l'exigeaient. Alors c'était la libéralité d'Aboul Cazem qui ordonnait tout. Je me rappelle qu'un jour il grondait beaucoup de ce que Duroc avait négligé de transmettre un ordre qu'il lui avait donné pour les déjeuners de l'intérieur du palais. Cet ordre, donné de la veille, avait été seulement oublié quelques heures : « Et un jour de plus, disait le premier consul, c'est une somme très forte. »

Quelques moments après, je ne sais quel ministre arriva. Le premier consul parla tout aussitôt d'une fête qu'il fallait donner la semaine suivante pour l'anniversaire du 14 juillet * et promit d'y aller avec M™^ Bonaparte.

— Joséphine, lui dit-il avec ce ton de bonté qu'il avait avec elle, car il l'aimait tendrement, il faut que je t'ordonne une chose qui te fera plaisir à suivre. Je veux que tu sois éblouissante. Fais tes préparatifs. Quant à moi, je mettrai mon bel habit de soie cramoisie brodé d'or que la ville de Lyon m'a donné, et je serai superbe.

Cet habit lui avait en effet été donné par la ville de Lyon, lorsqu'il y avait été au mois de janvier précédent 'pour la consulte helvétique. Et, pour dire la vérité, il l'avait déjà porté et avait la plus singulière tournure avec. Je me le rappelais et, lorsqu'il parla de son hel habit, je ne pus m'empêcher de rire. Il me vit aussitôt, parce qu'il voyait tout. Il vint à moi et, me regardant avec un air moitié riant, moitié fâché :

— Que voulez-vous dire avec votre sourire moqueur, madame Junot ? Vous pensez que je

1 On fêta l'anniversaire de la prise de la Bastille jusqu'au rétablissement de la royauté. On faisait une fête publique, des illuminations dans les Tuileries et même, autant que je puis me le rappeler, on donnait des spectacles gratis.

n'aurai pas aussi bonne façon que tous ces beaux Anglais, ces beaux Russes qui vous font les yeux doux, à vous autres jeunes têtes ? Prévention que tout cela. Je vous assure que je suis pour le moins aussi agréable que ce colonel anglais, ce godelureau ^ qui est, dit-on, le plus bel homme de l'Angleterre et qui me paraît, à moi, le roi des fats.

Il s'expliqua, ou plutôt on le devina. Il voulait parler d'un grand Anglais qui était colonel, capitaine, je ne sais pas bien, et qui s'appelait Matheus ou Mathews, et qui passait en effet pour un mangeur de cœurs anglais, remarquez bien. Je ne pus m'empêcher de rire un peu plus fort de cette idée du premier consul et de la prétention qu'il avait d'être un élégant et un joli garçon. Or, à cette époque, il faut dire qu'il avait une telle antipathie pour tout ce qui était ce qu'on appelait à la mode, qu'il n'admettait aucune modification dans les jugements qu'il portait sur les jeunes gens qui avaient le malheur d'être connus pour élégants et pour agréables. Aussi rien ne m'a plus étonnée que de voir M. de F... devenir son aide de camp. Il faut pour cela qu'il ait cessé de prétendre à la royauté de l'agrément, qu'il ait oublié pendant bien des mois, des années même — ce que j'ai grande peine à croire — qu'il avait des droits assez fondés à cette primauté, car ce n'est pas en chantant de jolies romances ou bien des duos de Gluck avec Garât qu'il a touché le cœur de l'empereur comme celui de M^^^ M... h ; et avec Napoléon, il aurait eu beau donner les

1 C'était un de ses mots de prédilection pour désigner un jeune homme qui lui déplaisait. M. Mathews pouvait lui déplaire, mais pour être jetme, c'était une autre affaire.

plus doux sons de sa voix, se placer en attitude et dire presque en artiste :

Ah ! tu prétends encore que tu m'aimes Lorsqu'au mépris des dieux, en exposant tes jours,

Tout cela n'aurait produit qu'un surcroît d'antipathie et, pour le dire avec vérité, je n'en connus jamais une plus conditionnée. C'étaient des mots amers, des phrases plus moqueuses que celles dirigées ordinairement par Napoléon contre les personnes qu'il n'aimait pas. M. de FI... fut plus tard attaché à un général de la famille de Napoléon. Ce dernier disait un jour à M™^ Bonaparte, qui prenait la défense de M. de F...t et faisait remarquer qu'il avait beaucoup de moyens :

— Quels sont-ils ? De l'esprit ? Brrth ! qui n'en a pas... comme cela ? Il chante bien ? Belle qualité pour un soldat, qui par état est presque toujours enroué. Ah ! il est joli garçon, voilà ce qui vous touche, vous autres femmes ! Eh bien, je ne lui trouve rien du tout d'extraordinaire. Il ressemble à un faucheux avec ses éternelles jambes. Ça n'a pas de tournure naturelle. Il faut pour avoir de la tournure...

Ici je dois dire qu'étant fort rieuse à cette époque de ma vie, défaut dont certes je me suis bien corrigée, je ne pus retenir un second éclat en voyant le premier consul regarder avec complaisance ses petites jambes, fort bien faites alors comme toute sa personne, mais toujours enfermées dans un bas de soie et le pied chaussé d'un soulier pointu à être capable d'enfiler une aiguille. Il ne poursuivit pas sa phrase, mais je suis certaine qu'il voulait dire :

— Pour avoir une jolie tournure, voilà comme il faut être.

Et pourtant, à cet égard, nul être n'avait moins de prétention que Napoléon. Il était d'une extrême propreté, d'une grande recherche même, mais pour de la prétention à de l'élégance, pour une prétention enfin, il n'en avait pas. Aussi, le mouvement qui lui fit porter la main à sa jambe, lorsqu'il parlait des jambes de faucheux de M. de F...t, me fit-il rire par sa naïveté, si je puis me servir de ce mot. Il me vit et m'entendit rire même et, venant à moi, il me regarda en riant aussi. Il m'avait comprise.

— Eh bien, petite peste, qu'est-ce que vous avez à rire ? Vous vous moquez de mes jambes à votre tour. Vous ne les trouvez pas aussi bonnes, pour figurer dans une contredanse, que celles de vos élégants amis. Au surplus, on peut chanter et danser sans être un godelureau. Voyez vousmême, madame Junot, dites si le neveu de Talleyrand n'est pas un gentil garçon ?

Ma réponse ne se fit pas attendre. Le premier consul voulait parler de Louis de Périgord. Non seulement il était le frère d'une de mes amies, mais ce qu'on disait de lui était fondé sur des bases réelles. Il annonçait toute la finesse de son oncle, néanmoins comme on peut être fin à dixneuf ans, joignant à cette disposition de ses facultés un esprit charmant, des qualités remarquables, un ton déjà parfait, une tournure qui rappelait celle de son père. Et pour ceux qui n'ont pas connu Louis de Périgord, ce seul mot est un éloge. Enfin, le premier consul avait été bien informé, ou plutôt, dans le peu de fois qu'il avait vu Louis de Périgord, il l'avait bien jugé. Louis serait devenu un des hommes les plus éminemment dis-

tingués de notre époque si sa. vie n'avait pas été ainsi coupée à son matin. Le premier consul en parla avec un intérêt séparé de celui qu'aurait pu provoquer M. de Talleyrand, en ce qui tenait à son neveu. Il me questionna beaucoup sur lui, sur sa famille, sur les projets de son père, dont on lui avait parlé. Louis de Périgord avait une belle fortune, ainsi que son frère et sa sœur, aujourd'hui M™® Juste de Noailles. Et le premier consul avait le défaut — on voit que la prévention ne m'aveugle pas sur ceux qu'il pouvait avoir — de lever, avec une main trop prompte et surtout trop puissante, le rideau qui voilait le sanctuaire des familles. Il me parla donc des projets qui pouvaient exister dans la famille de Périgord, projets qu'il connaissait mieux que moi, qui, étant encore une jeune femme à peine âgée de vingt ans, n'avais à lui donner que des conjectures. Mais avec moi il était loin de compte dans de pareilles matières. Je lui répondis que les affaires aussi sérieuses que celles dont il s'agissait ne regardaient que mes amis eux-mêmes ; que la personne dont il voulait parler pour Louis de Périgord était une des plus riches héritières de France ^ ; qu'elle était mon amie et que je verrais ce mariage avec un grand plaisir ; mais qu'à vrai dire je ne savais pas si les billets de faire part étaient déjà envoyés.

Le premier consul avait surtout un tact rapide et sûr qui lui faisait sentir, presque aussitôt que celui qu'il blessait, que le coup avait porté trop loin et

1 Cette conversation est anticipée pour l'époque, mais je n'ai ' pas voulu manquer et interrompre une chose assez peu intéressante en elle-même et qui n'avait de prix qu'en étant offerte comme elle s'est passée. Je crois que Napoléon était déjà empereur.

trop rudement. Il s'arrêta, ne me parla plus en riant, cette fois, et reprit la conversatibn où il l'avait laissée. Et malheureusement pour M. de F...t, ce fut lui qui se trouva le point de raccord.

— J'aimerais encore mieux Y Anglais, dit le premier consul. Il a l'air d'un vieux cheval de Newmarket, quoiqu'il soit encore jeune à la vérité, mais c'est égal. Quant à votre godelureau, laissez-le aller. Vous m'en direz des nouvelles dans trente ans d'ici. Je ne lui en donne pas quinze, même, pour avoir l'air d'un jeune vieillard, ce qu'il est déjà. Ou, pour parler plus juste, il sera un vieux beau -.

Et se tournant vers moi :

— Quel âge a M. de F...t ? me demanda-t-il.

— La chose n'est pas facile à savoir avec sa mère, répondis-je. Toutefois je crois que M. de F...t doit avoir vingt ans ou dix-neuf ans pour le moins.

Je calculais d'après l'âge de mes jeunes amis dont il était le camarade. Edmond de Périgord, qui n'était qu'un enfant, comparativement à lui, commençait alors à être un jeune homme.

— Au surplus, dit Napoléon, il faut laisser tout cela pour songer à notre propre beauté. Ainsi, Joséphine, je veux que tu sois éblouissante de parure et richement habillée, entends-tu bien ?

— Oui, répondit W^^ Bonaparte, et puis ensuite,

1 La prédiction du premier consul s'est, dit-on, vérifiée d'une façon terrible pour un homme dont toute la vie s'est renfermée dans cette manière de plaire par ses agréments personnels. Vivant dans la retraite depuis bien des années, je n'ai pu juger par moi-même de ce changement tellement grand dans M. de F...t, qu'il fait, dit-on, la plus morale de toutes les leçons.

36o MÉMOIRES

tu fais des scènes, tu cries, tu raies mes bon à payer au bas de mes mémoires \

Et elle boudait comme une petite fille, en faisant une mine toute gracieuse. M™^ Bonaparte avait un véritable charme dans ses manières lorsqu'elle voulait être séduisante. Que cette bonne grâce fût peut-être trop générale, c'est possible, mais il est de fait réel qu'elle était vraiment parfaitement aimable et faite pour se faire aimer, lorsqu'elle le voulait bien. Au moment où le premier consul lui parla de cette volonté de toilette, elle le regarda avec une telle gentillesse, elle fut à lui avec une démarche si mollement gracieuse, toute sa personne respirait tellement le désir de plaire, que celui qui aurait résisté n'aurait eu qu'un cœur de pierre. Napoléon l'aimait. Il l'attira à lui et l'embrassa.

— Sans doute, je biffe quelquefois tes bon à payer, ma chère amie, parce que tu te laisses aussi parfois tellement attraper qu'il y a conscience à autoriser de tels abus. Si je te recommande d'être magnifique dans les occasions d'apparat, je n'en suis pas moins très conséquent avec moi-même. Et, comme il faut une balance pour peser tous les intérêts, je la tiens d'une main équitable, quoique sévère. Tiens, je vais te raconter une petite histoire qui fera merveille comme leçon, si tu veux te la rappeler. Écoutez aussi, nous dit-il en nous faisant signe de nous rapprocher de lui. Écoutez aussi, jeunes têtes folles, et profitez.

1 La chose est arrivée plusieurs fois. J'ai vu deux de ces

mémoires biffés de la main même de l'empereur. L'un est pour des lingeries, l'autre pour de la parfumerie et des essences...

— Vous avez votre lingère, qui est M"e l'Olive, dit l'empereur, pourquoi prendre dans un magasin inconnu ? Ayez cette nouvelle venue sur vos économies.

« Il y avait à Marseille un négociant fort riche. Un jour, il reçoit une lettre qui lui est remise par un jeune homme qu'on lui recommandait fortement. Le jeune homme avait de la fortune. Il ne demandait quti7ie protection de société. Il avait même ime lettre de crédit assez forte sur le banquier. Celui-ci, après avoir lu la lettre de recommandation, au lieu de la jeter dans le panier aux papiers de rebut, ou bien de la serrer dans un tiroir, l'examina et vit qu'elle ne couvrait qu'une seule des quatre faces de la feuille, il la déchira en deux, mit la partie écrite dans un carton de son casier, puis ploya l'autre de manière à pouvoir s'en servir pour écrire un billet et la serra dans un autre carton qui en contenait déjà beaucoup d'autres. Lorsqu'il eut terminé sa petite mesure économique, il se retourna vers le jeune homme et l'engagea à venir dîner chez lui le jour même. Le jeune homme était accoutumé à une vie assez élégante, assez sybarite, pour avoir peur de dîner chez un homme qui prélevait ainsi un droit sur le chiffonnier en lui enlevant son vieux papier. Cependant il accepta et promit de revenir à quatre heures. Mais en descendant le petit escalier du bureau de son banquier, il se rappelait déjà cette pièce étroite et sombre, précédée de deux grandes salles encombrées de cartons jaunis par la poussière et la fumée et dans lesquelles travaillaient en silence dix ou douze jeunes gens dont les visages lui parurent diaphanes de maigreur. Le cabinet du banquier lui-même, avec cette fenêtre dont les carreaux étaient enduits d'une croûte épaisse et ne laissaient même pas arriver un rayon du beau soleil de Provence, la petite sébile de buis dans laquelle était la sciure de bois pour servir de poudre, Técritoire cassée, la robe de

chambre du banquier, enfin tout revenait à la file pour l'effrayer.

« — J'ai fait une sottise en acceptant ce dîner, se dit-il. Mais, n'importe ! une journée est bientôt passée.

« Après avoir fait sa toilette, plutôt pour lui que pour les hôtes qui l'attendaient, le jeune voyageur se rendit rue de Rome, où était située la maison de son banquier. Comme celui-ci l'avait prévenu que sa femme ne logeait pas dans la partie occupée par les bureaux, il demanda en arrivant à être conduit chez la maîtresse de la maison. Plusieurs valets, mis avec propreté et même avec richesse, lui firent traverser un petit jardin rempli de fleurs rares et exotiques et, après l'avoir fait passer dans plusieurs pièces richement meublées, l'introduisirent dans un salon où il trouva son banquier qui le présenta à sa femme et à sa mère. La première était jeune, l'autre n'était pas encore vieille, et toutes deux portaient sur elles de riches étoffes, de belles perles, de beaux diamants, attestant le florissant commerce du laborieux et honnête chef de famille. Lui-même n'était plus le personnage du matin, il semblait qu'il eût laissé, au milieu de ses cartons poudreirx, l'homme au bonnet de velours noir, à la robe de chambre de molleton. Le salon était rempli par quinze ou vingt convives dont les manières et le ton attestaient que cette maison était une des meilleures, si elle n'était pas la première de la ville. On servit, et ce fut alors que le jeune homme en fut convaincu. Le dîner fut parfait, les vins exquis.

« Une argenterie magnifique couvrait la table avec une somptueuse abondance. Et le jeune voyageur se vit forcé de convenir avec lui-même qu'il n'avait jamais fait une chère plus délicate, ni vu plus de magnificence. Et ce qui acheva de le

confondre fut d'acquérir la certitude, par l'une des personnes qui étaient près de lui, que le banquier donnait deux fois par semaine un dîner semblable à celui qu'il voyait.

« En prenant son café, il songeait à ^tout cela et ses jeunes idées se refusaient à un classement par conséquence et résultat, qui l'aurait amené à comprendre aisément ce qu'il voyait.

« — Jeune homme, lui dit son hôte, en lui frappant légèrement sur l'épaule, vous êtes rêveur... presque triste. Auriez-vous mal dîné ?

« Ou plutôt, le regard qui accompagnait ces paroles et l'inflexion de la voix qui les prononçait voulaient dire :

« — • Votre peur de mal dîner ne serait-elle pas encore évanouie ?

« Le jeune homm^e rougit, comme s'il eût entendu ces mêmes mots. Le bon financier se mit à rire. Il l'avait deviné.

« — Je ne vous en veux pas, monsieur. Votre âge ne comprend pas comment on forme les masses» seule et véritable force, soit qu'on la fasse avec de l'argent, de l'eau, des hommes, il n'importe. Une masse est un mobile immense, mais il faut la commencer, il faut l'entretenir. Jeune homme, les petits morceaux de papier dont vous vous moquiez ce matin sont un des moyens que j'emploie pour y parvenir. &

— Voilà une belle histoire ^ que tu viens de nous

1 Cette histoire, que j'aî entendu raconter pour la première fois au premier consul, a été fort connue depuis, et je crois qu'elle s'est répandue par mon propre fait. Il la racontait d'vme manière fort laconique et en deux phrases. Mais le texte est celui-là. Une chose qui depuis m'a vivement frappée, c'est cette pensée des masses, comme force de tout genre à mettre en action.

dire là, Bonaparte ! lui dit Joséphine en souriant. Ce que j'y vois de plus merveilleux, c'est que tu as parlé pendant plus d'un quart d'heure, seulement à des femmes.

— En vérité, je le savais bien, répondit-il en clignant l'œil de notre côté. Crois-tu que j'aurais ainsi prêché des hommes ? Ils n'en ont jamais besoin.

Bonaparte parrain de la fille de Junot.

Le premier consul commença vers cette époque à faire une cérémonie imposante, pour le baptême des enfants dont il était parrain avec M"^^ Bonaparte ; car dès lors, comme sous l'empiré, il ne choisissait jamais qu'elle pour sa commère, en exceptant ^ cependant M™^ Bonaparte la mère, et M™^ Louis, sa beUe-sœur. Il y avait, après le Concordat, plusieurs enfants qui attendaient, pour recevoir l'eau sainte, que le premier consul fixât lui-même le moment de cette cérémonie ; il voulut qu'elle eût lieu à Saint-Cloud, qui, à notre grand regret, avait fait abandonner la Malmaison, c'està-dire l'avait au moins fait beaucoup négliger. Ma fiUe aînée, ma Joséphine, la première filleule de Napoléon, avec le fils aîné de M"^^ Lannes, étaient donc à attendre l'eau régénératrice. J'avoue que je fus fort contente lorsque je reçus l'avis de me tenir prête, ainsi que ma fille, parce que le cardinal Caprara, nonce apostolique, devait faire tous les

1 Ces exceptions étaient fort rares.

baptêmes, deux jours après, dans la chapelle consulaire de Saint-Cloud.

Je ne sais si on a bien gardé le souvenir du cardinal Caprara. C'était un des hommes les plus rusés que la ville de saint Pierre ait jamais mis en circulation dans le commerce diplomatique. Avec son air cassé, sa petite voix de musico, son œil furtivement quêteur et humble cependant, il y avait dans cette tête, couverte d'un vieux gazon et surmontée d'une rouge calotte, plus de finesse, de ruse, et même de petites perfidies qu'on ne saurait l'imaginer. Le premier consul l'aimait assez à cette époque. Il riait de ses finesses, et il avait raison, car alors rien n'était plus simple que notre diplomatie, et celui qui se mettait en garde contre nous, et qui préparait une grande attention pour nous deviner, perdait certes bien son temps. Le général Lannes et le général. Junot ambassadeurs à Lisbonne, le général Beumonville à Madrid, le général Hédouville à Pétersbourg, Andréossi à Londres, Sébastiani à Constantinople, tous ces dioix faits par Napoléon dans les rangs de son armée, prouvent que la diplomatie qu'ils étaient chargés de proclamer n'avait pas besoin d'autre droit que la volonté de celui qui les envoyait. Il est vrai de; dire que quelquefois la vanité nationale souffrait bien un peu en voyant les propositi de quelques-uns de ces messieurs. Il en existe un recueil assez drôle. On y voit des offenses envers l'étiquette, contre le protocole des cours ; mais, malgré tout cela, je crois que cette époque est la plus belle de la diplomatie française.

Le jour indiqué pour le baptême que le cardinal devait faire, nous nous rendîmes à Saint-Cloud avec nos enfants. C'était plaisir de voir ces jeunes

mères, dont la plus âgée n'avait pas vingt ans, conduisant ces jeunes rejetons devant l'autel, pour qu'ils reçussent saintement le sceau de la protection promise à leur avenir par le patron de leurs pères ! Hélas ! quel a été cet avenir ?

M°^6 Lannes et moi, nous étions les deux plus avancées dans notre maternité : nos enfants étaient à peu près du même âge. Son fils aîné, Napoléon, aujourd'hui duc de Montebello, avait seulement, je crois, quelques mois de plus que ma fille. C'était un enfant beau et bon, sensible à un degré bien rare dans un âge aussi tendre. Sa mère l'adorait. Elle remplissait tous ses devoirs maternels non seulement avec exactitude, ce qui n'était que le commandement de la nature, mais elle s'y donnait tout entière avec une abnégation d'elle-même fort méritoire dans une jeune femme aussi belle, aussi remarquablement belle que l'était M™^ Lannes. Le premier consul professait une haute estime pour elle. Et cette estime il ne l'accordait pas facilement. Je n'ai même vu que deux autres femmes, pendant les quatorze années du pouvoir de Napoléon, être distinguées par lui non pas comme attachement, il y en avait d'autres pour lesquelles son amitié — je ne parle pas ici d'un autre sentiment — était même plus forte ; mais son estime presque respectueuse n'a donné des preuves ostensibles qu'à M»" Lannes, M""' Devaisne et M""' de Montesqtiiou.

Au moment du baptême de nos enfants, ma fille promettait d'être ce qu'elle est en effet devenue, une personne charmante de grâces et de beauté. On peut me pardonner cette effusion d'orgueil maternel, aujourd'hui que cette beauté, ces grâces, et je puis ajouter ces talents, ces vertus, tout est

enseveli sous une guimpe religieuse et a dit adieu au monde. Oui, il peut m'être permis de parler du trésor que j'ai perdu... Mais mon cœur de mère doit se réjouir en pensant que ma fille est heureuse. Elle Test autant qu'une créature peut l'être sur cette terre de souffrance. Elle est heureuse.

Oui, elle est heureuse... je le sais... j'en ai la certitude. Je sais que mon trésor, nom que son père et moi aimions à lui donner, je sais que mon trésor vit en paix, qu'il est heureux, enfin.

Alors je me reporte au temps de sa toute première enfance, lorsque Napoléon riait avec moi de cette illusion que je voulais me faire en habillant ma fille en garçon.

— Quel est donc votre projet, me demanda-t-il un jour assez sérieusement en regardant ma fille qui était jolie comme un amour, avec un petit matelot gris foncé, et un petit chapeau de castor noir ; quel est votre dessein en habillant ainsi cette enfant ? La destinez- vous donc au grand-œuvre de régénérer les femmes et d'en faire enfin des amazones ?

Il y avait dans l'inflexion de sa voix, dans son regard, dans son sourire, une sorte de mahce qui n'avait rien de méchant, mais qui me tint en méfiance sur ce que je devais dire.

— Général, lui répondis- je, vous avez assez entendu parler ma mère sur l'éducation des filles pour que je n'ajoute rien ici à ce que vous pouvez vous rappeler. Certes, il est difficile d'avoir des idées plus féminines dans son plan d'éducation que ma mère les avait, comme vous le savez. Je ne ferai donc pas de ma fille une Jeanne d'Arc, je n'en ai nullement l'intention. Ces jolies joues, roses et blanches, seraient trop mal encadrées par le cercle de bronze d'une mentonnière de casque ; et comme

je veux qu'elle ait de belles mains, elles ne s'exerceront pas à manier la lance et tirer le pistolet.

Le premier consul regardait ma fille.

— C'est vrai qu'elle est bien jolie, cette petite criarde-là, dit-il en rappelant le jour du baptême. Au surplus, si elle ne porte pas le casque et si elle ne frappe pas de la lance, elle aura peut-être la vocation d'être un jour papesse.

Or, voici l'explication de ce que le premier consul venait de dire.

Le jour du baptême de ma Joséphine, au moment où, fière de ma belle enfant, je la présentai à l'autel en la portant sur mes bras, elle avait déjà quinze mois, et son intelligence, développée par l'occupation constante dont elle était l'objet pour son père et pour moi, était plus avancée que ne l'est ordinairement celle des enfants de cet âge. Elle parut d'abord fort étonnée de se voir dans un lieu dont rien ne lui rappelait sa demeure habituelle, excepté le salon de M"^^ Bonaparte. Mais la chapelle, tout ce monde, ce clergé, ce bruit, tout cela lui fit une telle impression que la pauvre petite, cachant sa jolie tête blonde dans mon sein, se mit à fondre en larmes.

Comme elle pleurait sans crier, et surtout sans faire la lippe, le premier consul n'y fit pas d'abord grande attention, mais, lorsqu'elle se trouva face à face avec ce qui pour elle 'était un épou vantail, ce fut tout autre chose.

Elle n'avait pas vu le cardinal Caprara. Ce n'était pas en un instant qu'il faisait sa toilette de cérémonie. Il sortit enfin de la sacristie, rouge comme une grenade mûre, resplendissant du feu de beaucoup de rubis pastoraux, cardinaux, mais surtout d'une laideur de vieillesse qui devait effaroucher de jeunes yeux bien enfants qui ne

miraient jamais que de riants visages et de gais sourires. Aussitôt que Joséphine l'aperçut, elle ouvrit ses grands beaux yeux plus que le général Jacquot ne les lui avait fait ouvrir, puis je la sentis se dresser et frémir sur mon bras, et son tremblement fut suivi du blanchissement de ses joues rosées.

Dans ce moment, le premier consul et M°^^ Bonaparte s'approchèrent de l'autel pour que le cardinal achevât la cérémonie déjà fort avancée par le fait de l'ondoiement.

— Donnez-moi votre fille, madame Junot, me dit le premier consul.

Et il se mit en devoir de prendre Joséphine ; Tenfant poussa un cri perçant et entortilla mon cou de ses petits bras en jetant un regard courroucé sur Napoléon.

— Quel petit diable ! Ah çà, voulez-vous bien venir avec moi, mademoiselle Démon ? dit-il à la petite.

Mais Joséphine ne comprenait rien à ce qu'il lui disait. Elle ne voyait que ses . mains qui se tendaient vers elle pour la prendre ; et, comme sa volonté était assez ordinairement suivie, soit qu'elle fût négative ou bien commandante, elle redressa sa jolie tête et dit avec ses yeux flamboyants et dans son jargon d'enfant :

— Je ne veux pas.

Le premier consul se mit à rire.

— Eh bien ! gardez-la donc sur vos bras, me dit-il. Mais ne crie plus, poursuivit-il en menaçant la petite du doigt, ou bien...

Mais ses menaces étaient perdues pour Joséphine. Plus rapprochée maintenant du cardinal, elle n'en eut plus peur. Mais il lui fit l'effet probablement de quelque chose d'extraordinaire, et ses regards fixés

sur le prélat semblaient lui demander quelle était sa nature. Le cardinal portait sur sa tête ce petit bonnet ressemblant à ceux de nos avocats, et que l'on nomme barrette. C'est le signe ou l'insigne qui donne et sanctionne la pourpre, et qui devient l'objet de l'ambition de tout homme entrant dans l'état ecclésiastique. En voyant cette coiffure extraordinaire, qui était si différente de ce qu'elle voyait chaque jour, Joséphine fut surprise et heureusement amusée. Cette forme bizarre, surmontant une figure qui l'était passablement, eut le pouvoir de la captiver au plus haut degré. Elle ne murmura plus, ne versa pas une larme, et se laissa prendre par le premier consul et même embrasser plusieurs fois par lui sur ses deux petites pommes d'api, sans que rien fît paraître qu'elle en fût même contrariée, si ce n'est pourtant le revers de sa petite main potelée qui essuyait sa joue toutes les fois que Napoléon l'embrassait. Mais, en revanche, ses grands yeux étaient attachés sur la personne du vénérable cardinal, et cela avec une attention vraiment risible. Tout à coup, au moment où personne ne pouvait certes prévoir ce que la petite peste allait faire, elle avance un bras rond, blanc comme un satin rosé, et de sa petite main enlève la barrette de la tête éminentissime, en poussant un cri de triomphe qu'on aurait pu entendre des cours du château.

Le pauvre cardinal, les assistants et les assistantes qui remplissaient la chapelle, furent autant effrayés et surpris qu'amusés de cette petite scène. Joséphine était la seule qui ne rît pas. Elle nous regardait tous avec un air de triomphe tout à fait comique et paraissait assez déterminée à se coiffer de la barrette.

— Oh ! pour cela, mon enfant, dit le premier

consul, qui enfin avait cessé de rire, tu permettras qu'il n'en soit rien. Donne-moi ce joujou, car c'est un hochet comme tant d'autres, poursuivit-il en souriant, et rendons-le au cardinal.

Mais Joséphine ne voulait plus rendre le beau bonnet. Elle voulait bien le mettre sur ma tête, sur celle de son parrain même, mais elle ne se souciait pas du tout de le rendre au vrai chef possesseur, et lorsqu'on le lui prit de force elle poussa des cris inhumains.

— C'est un vrai démon que ta fille, dit le premier consul à Junot, elle a pardieu une voix déterminée comme celle du plus masculin garçon de France. Mais elle est bien jolie, elle est vraiment jolie !

Il la tenait sur ses bras en disant cela, et il regardait ce charmant visage, qui en effet était vraiment bien joli. Joséphine regardait Bonaparte sans colère et ne parlait plus de le quitter ; elle fit même une légère résistance lorsque je la repris des bras de Napoléon.

— C'est ma filleule..., ma fille, dit-il en serrant la main de son père. J'espère que tu y comptes, n'est-ce pas, Junot ?

Junot, dans des moments comme ceux-là, n'avait jamais une parole à proférer, son cœur était trop plein. Il regarda le premier consul avec un œil humide et lui dit d'une voix altérée :

— Mon général, il y a longtemps que moi et tous les miens nous sommes accoutumés à vous devoir tout le bien de notre existence. Mes enfants en éprouveront les effets comme leurs parents, je le sais, mais aussi, comme leurs parents, ils vous dévoueront leur sang et leur vie.

Le lendemain du baptême de ma fille aînée, jyjme Bonaparte m'envoya un collier de perles fines

ayant plusieurs rangs ; les perles étaient de la grosseur d'une forte groseille, le cadenas était formé par un solitaire d'un blanc et d'une eau admirables. Mais le premier consul y avait joint un présent bien autrement remarquable, c'était le contrat de vente de notre hôtel de la rue des Champs-Elysées, acquitté, parce que M. Estève l'avait payé par ordre de Napoléon, qui nous le donnait comme cadeau de baptême. Il avait coûté deux cent mille francs.

Prolongation du consulat de Bonaparte. — Fête chez Mnie Junot.

Ce fut vers cette époque, c'est-à-dire en remontant vers le printemps de l'année 1802, qu'eut lieu le premier appel fait à l'ambition monarchique de Napoléon. Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur ce sujet sans que jamais le véritable sens ait été expliqué, sans que jamais le véritable point ait été 'atteint. Quant à moi, mon opinion est formée à cet égard, et je crois que je puis m'y tenir avec d'autant plus de confiance que j'ai depuis longtemps fait une étude sérieuse de cette époque de sa vie. Je veux parler de sa nomination de consul pour dix ans, par delà les dix années fixées par l'acte constitutionnel du ij décembre 17 çç.

On fit alors peu d'attention à ce renouveUement, à cette prolongation de pouvoir ; ce ne fut que le sénatus-consulte qui nomma Napoléon consul à vie qui avertit enfin les Français qu'ils avaient un

nouveau maître. Néannloins, le premier sénatusconsulte était, selon moi, bien autrement fait pour avertir de ce qui se préparait, le second n'en était plus qu'une conséquence toute naturelle. Au reste, il faut dire que les amis de Napoléon, s'ils entrevirent ses projets, n'y virent que le bonheur et la gloire de la France. Le considérant du sénat portait en substance :

« Que la république française voulant conserver à la tête de son gouvernement le magistrat qui tant de fois en Europe, en Asie, conduisit ses troupes à la victoire, délivra l'Italie, préserva sa patrie des horreurs de l'anarchie, brisa la faux révolutionnaire, éteignit les discordes civiles, lui donna la paix, car lui seul pacifia et les mers et le continent, rendit l'ordre et la morale, donna des lois à son pays. La république, dit le sénatus-consulte, reconnaissante envers le général Bonaparte, lui demanda de donner à sa patrie dix années encore de cette existence qu'elle regarde comme nécessaire à son bonheur. »

La réponse du premier consul est admirable, non seulement de noblesse et d'élévation simple et grande, mais il y règne une teinte mélancolique et surtout remarquable en ce que la plupart des mots ont été prophétiques.

« Je n'ai été que le serviteur de ma patrie, répondit-il au Sénat... La fortune a souri à la république. Mais la fortune est inconstante et combien d'hommes qu'elle avait comblés de sa faveur, ont trop vécu de quelques années ! L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir marqué le terme de ma vie publique au moment oîi la paix du monde est proclamée, mais vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice, et je le ferai, etc., etc. »

On raisonne beaucoup aujourd'hui sur cette

époque remarquable de notre histoire et, ce qui n'est pas le moins étonnant, c'est que ce sont, ou des personnes qui n'étaient pas alors en France, ou bien d'autres beaucoup trop jeunes pour avoir pu voir l'état des choses à cette période extraordinaire, qui veulent juger et prononcer en dernier ressort sur ce temps de merveilles, et cela, en discutant contre nous autres contemporains qui avons vu, entendu et compris ce qui se passait sous nos yeux.

— Mais, me disait d'autre jour une de ces personnes qui ne doutent jamais de rien, qui savent tout, connaissent tout et jugent tout, et qui, si chacun était obligé de ne parler que selon sa capacité, devraient douter de tout, parce qu'elles ne savent rien et ne connaissent rien ; mais, me disait cette personne, où en serait-on, si l'on ne parlait que de ce que l'on a vu ? Nous n'avons pas vu César, nous n'avons pas vu Auguste, et néanmoins nous parlons d'eux, parce que nous les connaissons, parce qu'il a été écrit sur eux.

— D'accord, lui ai-je dit ; mais croyez- vous que si je connaissais à Paris une personne qui eût vécu familièrement avec César ou avec Auguste, je n'irais pas causer avec elle de préférence à l'étude d'un livre ? Bien certainement je le ferais, et j'aurais grandement raison.

Cette foule de personnes étrangères à l'époque dont je parle, veut donc aujourd'hui raisonner sur ce temps, ainsi que je l'ai dit plus haut, ce qui me cause de vrais maux de nerfs, non par opposition d'opinion, personne n'est plus que moi tolérante à cet égard ; mais entendre conclure d'après des idées fausses et tellement erronées, que souvent le point de départ n'existe même pas. Voilà ce qui me force à l'insurrection, et me porte même à

n'être pas indulgente pour une différente manière de penser, parce que je ne puis admettre de bonne foi dans une semblable façon d'agir.

Nous sommes encore beaucoup ayant vécu à cette époque brillante ; je fais un appel à tous ceux qui, comme moi, ont conservé un souvenir qu'ils ne craignent pas de dévoiler. Qu'ils disent quel était alors l'enthousiasme de la France ; qu'ils répètent à ceux qui veulent avoir la hardiesse mensongère de dire aujourd'hui que Napoléon a envahi le pouvoir, a usurpé la couronne, que l'usurpation n'existe que lorsque quelques centaines d'individus, profitant de la faiblesse et de la lassitude d'une nation, lui imposent un pouvoir inconnu, par la voix de misérables intrigues que l'honneur désavoue. Qu'ils disent à la génération qui succède à la nôtre, de quels cris d'amour était salué Napoléon aussitôt qu'il parcourait la France ; qu'ils racontent à leurs neveux, à leurs enfants, que dans cette même Vendée, arrosée par tant de flots de sang français, cette Vendée qu'il pacifia, qu'il rendit heureuse ; qu'ils racontent comment il y fut reçu lorsqu'il y passa après cette pacification... Je m'arrête, car le véritable état de la France au temps où nous sommes arrivés dans les Mémoires, devrait être rappelé ici comme m.otif de gloire et d'orgueil, et non pas pour être expliqué à ceux qui devraient le connaître comme moi.

Ce fut le 6 mai (20 germinal an X) que le sénatus-consulte organique, si important, ainsi que je le viens de dire à l'instant, avait été présenté au premier consul et qu'il y fit la réponse que j'ai rapportée. Junot, qui avait pour lui cet attachement passionné qui fait prendre avec ardeur tout ce qui a quelque rapport immédiat avec l'existence.

la renommée, enfin ce qui touche l'objet aimé, soit d'amour ou de cet attachement abnégatif semblable à celui qu'il avait pour le premier consul ; Junot me dit :

— Il faut célébrer tout à la fois, et cet événement remarquable dans la vie de mon général, — car il prouve l'amour d'une grande nation, — et notre reconnaissance envers le premier consul et M"^^ Bonaparte, pour les biens dont nous sommes comblés par eux. Il faut, me dit-il, que tu demandes à M.^^ Bonaparte de venir déjeuner dans notre maison de la rue des Champs-Elysées, et cela avant qu'elle soit arrangée. Il faut qu'elle la voie telle qu'elle est. D'ailleurs cela nous mènerait trop loin s'il fallait attendre qu'elle fût meublée. Ce sera ensuite une nouvelle occasion de lui demander d'y revenir. Arrange la chose avec M°^^ Bonaparte, je me charge d'en parler au premier consul.

Je fus donc chez M"^^ Bonaparte et lui présentai ma requête. Elle l'accueillit avec une extrême bonté, car, je le répète, elle était bonne et parfaite lorsque la légèreté de son caractère ne l'entraînait pas, encore n'était-ce point du tout pour nuire, puisque ce n'était jamais que pour recommander d'une manière trop générale seulement. Mais toutes les fois qu'elle pouvait, comme en ceci, obliger et être gracieuse, elle l'était avec charme. Elle accepta donc mon invitation, néanmoins ce fut sous condition :

— En avez- vous parlé à Bonaparte ? me demanda-t-elle.

Je lui dis que Junot était en ce moment chez le premier consul pour le lui demander. *

— Il faut attendre sa réponse, me dit-elle ; car vous savez que je ne puis accepter aucune fête.

aucun dîner sans la permission positive de Bonaparte.

Cela était vrai. Quelque temps auparavant j'avais été témoin d'une mercuriale très vertement faite, par le premier consul, à M"^^ Bonaparte, pour avoir été déjeuner chez une femme pour laquelle lui-même professait la plus haute estime. C'était M°^® Devaisnes. Mais il n'en avait rien su, et cela l'avait fâché. Je crois que c'était une raison de prudence qui le faisait agir ainsi. Il connaissait l'extrême facilité de M™^ Bonaparte à accueillir tout ce qui se présentait à elle. La chose n'était pas très facile aux Tuileries, où personne n'allait sans y être autorisé, à l'exception de quelques vieilles têtes solliciteuses qui venaient régulièrement trois ou quatre fois par semaine apporter des placets, des demandes de préfectures, de sénatoreries, de commandements divisionnaires, de recettes générales. Enfin rien n'était oublié dans cette longue liste, si ce n'est le bon sens. Le premier consul savait que cette bonté de M™^ Bonaparte était tellement générale qu'elle accorderait quinze promesses sur quinze demandes, dans un dîner, un déjeuner ou bien une fête où elle se trouverait. Aussi était-il fort difficile sur les endroits où il lui permettait d'aller, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure. Au surplus, en la laissant venir dans notre maison, il savait bien qu'elle n'y rencontrerait que les mêmes personnes qu'elle voyait chaque jour aux Tuileries.

Lorsque Junot descendit, il était enchanté de la bonté avec laquelle le premier consul avait accueilli sa demande. Non seulement il l'avait acceptée, mais il eut la singulière idée de ne pas vouloir d'autres hommes que Duroc et Junot avec lui ; en revanche il devait y avoir vingt-cinq femmes.

Le déjeuner eut lieu, mais le premier consul ne put venir. M^^ Bonaparte y vint seule avec M"^^ Louis ; il y avait aussi W^^ Bacciochi, M^^ Murât. Et puis venaient ensuite toutes mes jeunes compagnes de mariage, si je puis parler ainsi. J'entends par là toutes les jeunes femmes des frères d'armes de Junot. Quelques-unes étaient fort agréables. Toutes ne l'étaient pas. Mais enfin elles portaient au moins un joli et frais visage, elles étaient jeunes, et rien n'était plus joli que cette grande table entourée de vingt-cinq à trente jeunes têtes, dont une ou deux seulement méritaient le nom de laide ; cela ressemblait à une fraîche corbeille de fleurs.

;^me Bonaparte n'était plus très jeune à cette époque. Eh bien, elle était encore étonnante. Elle avait dû être bien jolie, car à cette époque encore, elle était charmante ! Si elle avait eu des dents, je ne dis pas jolies ou laides, mais seulement des dents, elle aurait certainement effacé à la cour consulaire bien des femmes qui ne la valaient pas.

Ce déjeuner dans notre maison de la rue des Champs-Elysées est rappelé ici par moi en raison de sa singularité, car c'en est une certainement que de donner un déjeuner de cette importance dans une maison où ne se trouvait pas encore un fauteuil. Deux hommes y furent admis. Ils étaient nos amis fort intimes, et l'estime que le premier consul avait pour le plus âgé des deux frères, nous était un garant qu'il ne se fâcherait pas. C'était le général, depuis maréchal Suchet, et son frère Gabriel Suchet. Le déjeuner se passa fort bien. ]\/[me Bonaparte voulut visiter la maison dans ses moindres détails. Elle parcourut tous les appartements et la matinée se passa rapidement. A trois heures, M"^^ Bonaparte nous proposa d'aller au

bois de Boulogne. Le printemps était dans toute sa suavité ; le mois des roses embaumait l'air, le soleil était doux, encore un peu pâle, mais le temps était délicieux. Nous fîmes une longue promenade dans laquelle nous aurions couru le risque de passer pour un lendemain de noces si nous avions eu quelques hommes de plus. Je n'ai jamais pu deviner quelle raison avait engagé le premier consul à ne vouloir que les vingt-cinq femmes" qu'il avait nommées. Les deux frères Suchet vinrent aussi au bois de Boulogne, et ne nous quittèrent qu'en rentrant dans Paris. M°^^ Bonaparte se promena longtemps, causa beaucoup avec moi de nos projets pour mon établissement, et finit par me dire que le premier consul l'avait chargée d'annoncer à Junot et à moi, que pour meubler notre maison, il nous donnait une somme de 100,000 francs :

— Elle est prête, ajouta M"^® Bonaparte ; Estève a ordre de la tenir à votre disposition. Car enfin, a dit Bonaparte, ce n'est pas tout de leur donner une maison, il faut la rendre habitable.

Quelque temps après je donnai un bal pour planter ce qu'on appelle la crémaillère. Ma maison, tout récemment achevée, était charmante. Le premier consul que la République venait de demander pour consul à vie, nous fit cette fois l'honneur d'y venir. Le bal eut lieu dans les salons du rez-de-chaussée. W^^ Bonaparte m'avait dit la veille :

— Je veux faire honneur à votre bal. Vous verrez quelle charmante toilette j'aurai.

Et, en effet, cette toilette était une bien joHe chose. Elle était mise en Érigone. Sur sa tête était une couronne de pampre, mêlée de grappes de raisins noirs, et sa robe lamée en argent était,

38o MÉMOIRES

relevée avec des grappes de raisin pareilles à la coiffure. A son col, à ses oreilles, à ses bras, elle avait des perles admirables. Quant à M™« Louis, qui ce soir-là était également chez moi, avec sa mère, elle était là, comme partout et comme toujours, une gracieuse et charmante femme. Elle dansait comme une sylphide, et je la vois encore svelte comme une njnnphe, et mise dans le goût antique, avec une tunique courte — • le péplum — de crêpe rose lamé en argent, et sa jolie tête blonde couronnée de roses. Je la vois égayant la fête, aimable, joyeuse, de bonne humeur ; elle en donnait aux autres. On se groupait autour d'elle, on la regardait, on l'aimait, comme aujourd'hui la foule la suivrait encore, la regarderait et l'aimerait toujours. Quant au premier consul, il voulut tout voir. Junot le conduisit sur sa demande dans les caves et dans les combles, je crois. Il ne resta au bal que jusqu'à une heure du matin ; c'était encore bien tard pour lui, et nous en fûmes bien reconnaissants.

Cette sorte de prise de possession par une fête me rappeUe une petite aventure qui m'est arrivée à peu près à cette époque dans ma campagne de Bièvre avec M"^® Murât.

Nous avions acheté cette maison de campagne appelée le Petit-Bièvre, il y avait peu de mois, et c'était encore un don de Napoléon. A force de parler de la beauté des sites qui entouraient le château, à force de comparer la vallée de Bièvre à une vallée de la Suisse, je finis par inspirer à ]y[me Murât le désir de venir faire connaissance avec ce pays, qui, à quatre lieues de Paris, était au fait aussi verdoyant, aussi frais et ombreux que la plus belle vallée des Alpes. Nous étions alors fort liées, M™^ Murât et moi, et nous nous

tuto3dons encore. Murât était aussi fort bien avec Junot. On pense bien que la partie fut promptement arrangée. Nous prîmes jour pour que le général Murât et sa femme vinssent à Bièvre, et y passassent deux fois vingt-quatre heures et même plus si la chose leur plaisait. Comme alors Junot avait une permission générale pour chasser dans les bois de Verrières qui semblaient n'être qu'une suite de notre parc, il fut résolu qu'on irait chasser dans les bois sur la gauche de la vallée. Ces messieurs devaient partir de très bonne heure ainsi que nous. On déjeunerait dans le bois, et puis nous devions suivre la chasse en calèche et en boghey.

Tout cela eut lieu de cette manière. Il y eut toutefois un épisode que M"^^ Murât et moi jugeâmes à propos d'y ajouter et qui faillit n'être point plaisant.

En allant nous coucher le soir qui précéda la chasse, je dis à M™^ Murât :

— Si tu veux, nous pourrons faire demain matin la plus délicieuse promenade. Tu ne crains pas d'aller en boghey ?

— Non certainement, et j'en serai même charmée, me dit-elle.

— Eh bien, c'est entendu.

Le lendemain, dès cinq heures, voilà tout le train des chasseurs qui commence son réveil-matin. Junot, qui avait la passion de la chasse à un degré qui tenait du délire, après avoir mis ses guêtres, passé sa veste, mis sa gibecière, pris sa casquette et son fusil, s'impatienta de ne voir arriver dans la cour, où les chiens jappaient comme des désespérés, ni M™^ Murât ni moi, attendu que nous avions nos projets et que nous ne bougions pas dans nos toiles, où nous attendions le départ de tous les Hippolytes.

Lorsque toute la bande joyeuse fut à quelque distance, je fis dire à mon cocher d'atteler au boghey un cheval, que Junot lui-même avait de la peine à conduire, qu'on appelait Coco, et dont j'ai déjà parlé, ainsi que des quatre chevaux formant le superbe attelage que Junot m'avait donné lors de mon mariage. Ces chevaux étaient tous quatre de même robe, alezan clair, d'un pelage admirable et d'une beauté vraiment digne d'attirer les regards des connaisseurs, ce qui avait eu lieu effectivement -à Longchamps, lorsque cette promenade singulière avait repris son ennuyeuse et monotone folie. Mais, je le répète. Coco, bien qu'il fût très beau, avait l'humeur et surtout les manières rudes. Sa bouche seule était fort tendre, ce qui ne nous arrangea pas, comme on va le voir.

Mon cocher ne sachant pas quelles sont les personnes qui viendront avec moi, amène le boghey, qui ne pesait pas plus qu'une coquille de noix derrière Coco, qu'il se contente d'apaiser en le flattant et lui parlant, car la mauvaise bête qui sentait ses autres camarades, soit en course, soit à l'écurie, s'ennuyait d'être ainsi contenue, d'autant que depuis quinze jours elle ne faisait rien du tout.

Je ne sais quelle folie m'avait traversé Tesprit, mais je m'étais imaginé que rien n'était plus facile que de mener un seul cheval. Aussi, lorsque M"^^ Murat m'avait demandé si je savais mener, je lui avais répondu avec une telle assurance affirmative qu'elle n'y avait plus songé, trouvant d'ailleurs bien mieux et plus amusant d'aller en boghey au rendezvous de chasse, que de s'enfermer dans une voiture. Les calèches étaient encore fort peu en usage alors.

Nous partîmes donc, au grand effroi de mon cocher, qui savait fort bien que je ne savais pas

mener, car alors il n'en allait pas pour moi comme aujourd'hui ; je n'avais pas fait des campagnes entières sur des chevaux difficiles à conduire. Les balles n'avaient pas encore sifflé autour de moi tandis que j'étais obligée de guider une bête ombrageuse ; je n'avais pas encore fait de chutes pour apprendre à ne plus tomber, ainsi que peut le témoigner le maréchal Clausel ^ s'il a gardé le souvenir de la façon dont un cheval se débarrasse d'un fardeau qui le gêne. Je n'avais donc que de la présomption, ce qui ne manque jamais à la jeunesse. J'imposai silence à mon cocher et, faisant monter M"^^ Murât dans le boghey, nous partîmes. Le tiers de la route se passa fort bien. Nous allions comme le vent et, comme nul obstacle n'était sur la route, que nous étions sur un de ces chemins sablés qui ressemblent à la route d'un parc, Coco, le boghey et les deux jeunes femmes, tout cela filait comme une flèche. Mon succès me donna, non pas du courage, je n'en ai jamais manqué dans aucune circonstance de ma vie, mais encore plus d'audace. Je cinglai un coup de fouet sur les épaules et sur les flancs de Coco pour accélérer sa course, bien qu'elle ne fût que trop rapide, ce dont je ne m'apercevais pas. Coco n'était pas endurant, ainsi que je l'ai dit. Le coup de fouet lui donna de ces accès d'humeur fort désagréables à supporter lorsqu'on est dans un boghey qui ne pèse pas dix livres et à la disposition d'un brutal de cheval qui s'emporte, non pas comme une soupe au lait, mais comme un cheval prenant sans permission le mors aux

1 Le général, aujourd'hui maréchal Clausel, était avec moi dans une promenade que je faisais près de Toro, lorsque je fis une chute qui aurait dû me tuer. Mon cheval venait de prendre vue grasse.

dents. Je vis bien que les affaires allaient mal. Et dans le premier moment, je dois le dire en toute vérité, je regardai les deux côtés de la route pour voir si le gazon était assez épais pour faciliter une chute volontaire, c'est-à-dire un saut de la légère voiture par terre. Mais, hélas ! il n'y avait que des pierres, et des pierres capables de casser la plus dure des têtes. J'avoue que, sans penser à moi, je songeai tout aussitôt à ce charmant visage de ]y|me Murât dont la peau de satin allait être abîmée dans une chute, si Coco nous envoyait où cela lui plairait, ce qu'il annonçait vouloir faire par des cabrioles fort inquiétantes.

Tout cela avait été si prompt et notre course surtout si rapide, que M"^^ Murât et moi nous n'avions pas échangé une parole. Se confiant dans mon talent pour conduire, elle trouvait seulement que j'allais bien vite, mais cela l'amusait et ellemême en riait. Cependant elle crut s'apercevoir que les choses n'étaient pas dans leur état naturel, et elle me dit entre deux éclats de rire :

— Laurette, sais-tu mener, ma chère ?

— Non, lui dis-je.

Et nous voilà nous regardant et nous mettant à rire avec un tel abandon que les larmes s'en suivirent.

— Tu ne sais pas mener ? me dit-elle. Oh ! la bonne folie ! Comme ils vont être étonnés là-bas !

Pendant ce temps nous avancions toujours, ce qui, au train dont allait Coco, n'était pas bien dif&cile ; nous avions quitté la route solitaire qui devait nous conduire hors de la vallée, et nous allions entrer sur la grande route, où le danger devenait imminent, tant à cause des nombreuses charrettes qui allaient se trouver dans les jambes de Coco, que par la nécessité ensuite de tourner

à droite pour entrer dans les bois de Verrières où nous attendaient ces Messieurs, et où il était présumable que Coco arriverait seul.

— Mais je sais mener, moi, me dit M"^^ Murât, dont le sang-froid n'avait pas non plus reçu d'atteintes. Donne-moi les rênes.

Et prenant les rênes et le fouet :

— De quel côté faut-il tourner ? me demandât-elle.

— A droite.

Elle cingle à son tour un coup de fouet à Coco, en donnant une secousse aux rênes pour le diriger, sans penser que la bête fatiguée d'impatience est dans un état d'irritation qui ne permet pas de pareilles manières, d'autant plus qu'elle avait été attelée comme elle l'était ordinairement pour Junot, avec les guides au banquet. Le cheval dont la bouche, naturellement fine, était tourmentée par moi depuis un quart d'heure et dont les barres échauffées n'admettaient plus un mouvement violent, ne résista pas à celui que M^^ Murât lui fit faire. Il fit un bond terrible qui faillit nous jeter à vingt pieds en l'air ; puis obéissant cependant à l'impulsion donnée, il tourne aussitôt sur la droite. C'est là qu'à moins d'un miracle nous devons périr tous trois.

Il y avait alors à cet endroit de la route, précisément au coude, là où se voit encore aujourd'hui une mauvaise auberge, une carrière de sable dans laquelle on fouillait depuis vingt ans, et dont l'excavation à pic n'avait son fond que dans la vallée de Bièvre que nous venions de quitter. Nul rempart, nul arbre, rien en un mot pour nous préserver d'une chute dont la seule pensée fait encore frémir aujourd'hui. M"^^ Murât me regarde, je la regarde à mon tour, et en voyant

cette jeune et charmante figure fraîche comme un bouquet de roses, riant à me montrer jusqu'à la dernière de ses trente-deux perles, le rire me gagna aussi, et nous voilà dans un tel accès de gaieté, que les rênes échappent des mains de ^ime Murât, et que je laisse tomber le fouet dont je m'étais emparée.

Et la mort cependant n'était plus qu'à vingt pas de nous ! Personne autour de cette maison ! Les habitants étaient aux champs ! Personne sur le chemin ! Rien avec nous que le danger !

Tout à coup, un bruit semblable à un tonnerre éloigné se fait entendre dans la route que nous venions de quitter. Il est produit par la course rapide d'un cheval. Nous tournons la tête. C'est en effet un homme qui accourt au galop. A travers le nuage de poussière qui l'enveloppe, Caroline Ta reconnu.

— C'est Murât ! s'écrie-t-elle.

C'était lui en effet. Demeuré derrière les chasseurs pour je ne sais plus quelle raison, il lui vint en pensée de rentrer au château par le parc, et de gagner le rendez-vous en nous escortant à cheval ; car enfin, se dit-il, voilà deux jeunes femmes toutes seules.

Et dans le sentiment tout chevaleresque qu'il avait déjà à cette époque comme il l'eut plus tard, il trouva beaucoup plus simple de nous rejoindre pour nous escorter et de courir la chance de tuer quelques lièvres, peut-être même un daim de moins, que de courir après cette troupe de démons qui déjà criaient tayaut à rendre sourds tous les lapins de la forêt ; mais en arrivant dans la cour du château il fut stupéfait en trouvant mes gens désolés et ne sachant comment faire pour courir après moi, parce qu'il n'y avait plus dans

récurie que les chevaux de ma voiture ; tous les chevaux de selle, et même de cabriolet, étaient avec les chasseurs. En apprenant notre équipée, le général Murât, qui savait que sa femme n'était pas une amazone bien capable de suppléer à mon ignorance, surtout avec une bête semblable à celle dont m.on cocher lui faisait la description, le général Murât enfonça tout aussitôt ses éperons dans les flancs de son cheval et partit comme un trait numide pour nous rejoindre ; il nous aperçut enfin à travers la poussière que les pieds légers de Coco et que les petites roues du boghey faisaient voler autour de nous ; il pressa son cheval qui fut fourbu de l'aventure, mais il arriva à temps pour nous sauver la vie. Il se précipita devant Coco, au risque de se faire briser la poitrine, et le contraignit d'un bras puissant à reculer sur la route. Aussitôt que le boghey fut sur un terrain sûr, le général Murât enleva sa femme dans ses bras, et l'embrassant avec une tendresse passionnée, il la regardait, il pleurait presque, puis il lui ôtait ses gants, baisait ses jolies petites mains roses et albâtre, tout en leur donnant de petits coups, et disant :

— De belles mains pour conduire un cheval ! Et me menaçant du doigt :

— Pour vous, madame Junot, j'espère que Junot va vous faire une belle scène ! Mon Dieu !

Et cet homme dont le courage pouvait se personnifier et dire : « Rien ne m'a j amais fait reculer », pâlissait devant le danger que venait de courir la femme qu'il aimait, ou, pour parler plus juste, qu'il adorait, car, à cette époque. Murât aimait sa femme comme on aime dans les romans. Il tremblait en regardant au-dessous de lui, où pour le dire en passant, et cela sans chercher à intéresser

sur notre péril passé, je dois dire que nous aurions fait un saut de plus de trois cents pieds. Mais nous ne l'avons pas fait ; il en est donc de cela comme si rien ne nous était arrivé, à la peur près que nous eûmes, cependant. Quelques heures après, cependant, en repassant devant la carrière :

— Laurette, me dit M"^^ Murât, veux-tu que nous remontions dans le boghey pour retourner chez toi ?

— Non, non, lui dis-je, j'en ai bien assez comme cela.

Et je l'embrassais avec une véritable effusion, car la pensée du danger que je lui avais fait courir fut longtemps pénible pour moi. Quant à elle, elle n'en fit que rire comme au moment même du péril. Pour Junot, il ne fut pas si facile de l'apaiser. Il était furieux contre moi. Lui qui ne voulait pas que j'apprisse à monter à cheval, parce que la pensée seule du peu de sécurité qu'offre la position d'une femme, le faisait frissonner en songeant à la possibilité d'une chute : « Ce n'était vraiment pas pour me voir conduire Coco, et avec les guides au banquet encore ! » disait Junot.

Mais il faut quitter Bièvre, et ses bois touffus et ses fraîches prairies, pour rentrer dans ce monde agité d'intérêts turbulents, animé par la politique, l'ambition, tous les sentiments enfin qui font fuir le bonheur. Ce sont de vieilles paroles, dira-t-on. Hélas, oui ! seulement, on les disait jadis par manière d'être ; on les prononçait comme elles venaient à la bouche, tandis qu'aujourd'hui c'est avec le sentiment amer et intime d'une profonde conviction qu'on les profère, et c'est un cruel maître qui nous a rendus si savants : l'expérience.

Bonaparte consul à vie. — Rupture avec l'Angleterre. — Napoléon Iç/

Le sénatus-consulte organique demandant, plutôt qu'il ne déclarait, la prolongation du consulat, ne parut pas suffisant ; le sénat en fit un autre qui fut présenté au premier consul le i^^ août ou le 31 juillet. Junot était allé le matin même, de fort bonne heure, aux Tuileries ; il avait longtemps parlé avec le premier consul et je puis affirmer sur ma conscience que Junot, en revenant du château, me dit que le premier consul était encore dans l'indécision s'il accepterait ou non le consulat à vie. Maintenant je sais bien qu'on peut me dire que Napoléon n'en pensait rien ; je demanderai à mon tour s'il n'existe donc pas en France une foule d'hommes qui aiment la patrie pour elle-même. Ils le disent au moins. Est-ce donc à eux à mettre en doute de nobles sentiments ? Mais, ajoutent-ils, ce que Napoléon fit plus tard est une preuve sans réplique de ses projets despotiques. A cela je ne puis répondre qu'avec un sourire de pitié. Je demande de nouveau qu'on me trouve un ange parmi les hommes ; je le demande surtout à ceux qui, n'ayant encore rien fait pour le bonheur de la patrie, ni pour sa gloire, s'érigent en dispensateurs du blâme ou de la louange de la renommée de celui qui n'a pas encore eu d'égal dans les siècles passés. Encore une fois il y a, comme le disait Torcy, de quoi rendre colère à devenir canard. '"

Quoi qu'il en soit, ce fut deux mois après que le consulat pour dix ans fut demandé par la nation ; que, sentant elle-même le besoin de conserver, le

plus longtemps qu'elle le pourra, cette protection sous laquelle notre belle France a vu renaître ses beaux jours, elle demande le consulat à vie. Mais Napoléon, tout en ayant une grande ambition, veut qu'elle soit justifiée par le vœu de la France. Un appel est fait, des registres sont ouverts, les citoyens peuvent y signer en liberté sans craindre la proscription ; car il est à remarquer que, pour des causes politiques, jamais Napoléon ne s'est vengé, et certes Moreau en est la preuve.

« La vie d'un citoyen est à sa patrie o, répond le premier consul à la députation du sénat, « Le peuple français veut que la mienne lui soit consacrée, j'obéis à sa volonté, etc., etc. »

Et certes, il pouvait bien le dire que c'était la volonté du peuple, car sur trois millions cinq cent soixante-dix-sept mille deux cent cinquante-neuf citoyens votant librement (car à cette époque, s'il en eût été autrement, la chose n'aurait pas eu lieu), trois millions cinq cent soixante-huit mille huit cent quatre-vingt-dix ont émis un vote favorable...

Un de ces rapprochements dont quelquefois l'histoire s'occupe peu, parce qu'elle crayonne à trop grands traits, et qui pourtant est frappant dans la vie de Napoléon, c'est que ce même mois qui vit la France lui demander sa vie, fut témoin également de la réunion définitive, sanctionnée par un sénatus-consulte, de l'île d'Elbe, où depuis cette même France exila le héros sur ses rochers de fer.

Junot avait été élevé dans des idées tellement et si purement républicaines, que le sénatus-consulte qui déclarait Napoléon consul à vie ne lui plut pas autant qu'on pourrait croire que cela eût dû convenir à un ami de Napoléon, tandis que des in-

différents ne voyaient en cette circonstance que le bien à venir et présent de la France. Je me rappelle qu'un jour, en revenant de Saint-Cloud, Junot était sombre et rêveur. Nous avions dîné avec le premier consul, et j'avais remarqué qu'en rentrant dans le salon de M"^® Bonaparte après avoir passé une demi-heure avec Napoléon, Junot était visiblement altéré et soucieux ; je lui demandai d'abord vainement ce qu'il avait, il finit par me dire qu'ayant été questionné par le premier consul, relativement à l'opinion de la haute société de Paris sur l'événement du consulat à vie, il lui avait répondu que cette opinion était entièrement approbative ; ce qui était vrai.

— Tu m'annonces cela comme si tu me disais le contraire, avait observé le premier consul. Approuvé par la France entière, ne dois-je donc trouver des censeurs que dans mes plus chers amis ?...

Et son front devint aussitôt triste et sévère.

— Cette parole, me dit Junot — et sa voix était tellement altérée, qu'à peine pouvais-je l'entendre ; les lanternes de la voiture éclairaient trop peu pour que je visse ses traits, mais sa voix tremblante me prouvait qu'il y avait jusques à des larmes dans cette affaire — cette parole m'a brisé le cœur !... Moi le censeur de mon général bien-aimé !... Ah' sans doute il a déjà oublié Toulon...

Il y avait bien quelquefois des nuages qui s'élevaient sur l'horizon de la vie de Junot, et qu'amenaient ou des remontrances du premier consul, ou des mouvements trop vifs de sa part pour le reprendre d'une faute de service ou d'une étourderie de conduite ; mais ici je voyais que l'âme, cette âme noble et sensible de Junot, avait été profondément touchée et je ne m'en étonnai pas ; car la

blessure d'une main chérie est plus pénible et moins facile à guérir qu'aucune autre.

— Mais, lui dis-je en prenant sa main que je trouvai froide et humide, il est impossible que ce soit la seule expression de ta physionomie qui lui ait fait articuler de telles paroles !

Junot garda quelque temps le silence, puis 'il me dit, sans se tourner vers moi :

— Sans doute ! Je lui ai parlé de notre.*, peine, oui, notre peine ; je puis dire ce mot en voyant le nouveau sénatus-consulte organique qui bouleverse la Constitution de l'an VIII. Voilà le sénat qui vient de réduire le tribunatà cent cinquante membres !... Le tribunat est un corps remarquable aux yeux des amis de la liberté et de la république... et puis le mode d'élection est bizarre. Ces deux candidats pour le sénat... Ensuite on a beaucoup crié dans les provinces, surtout, de ce qui a été fait pour le conseil d'État.

Toutes ces questions m'étaient presque étrangères, bien que déjà je n'entendisse pas un autre suj'et de conversation. Je demandai à Junot ce qu'il avait voulu dire pour le conseil d'État.

— // est reconnu corps constitué, dit Junot. J'ai dit au premier consul que cette mesure avait été mal accueillie dans plusieurs provinces. J'ai été, poursuivit-il, ce que je serai toujours, un loyal et honnête homme. Je ne trahirai ni ma conscience, ni les intérêts de ma patrie, ni ceux de l'homme que j'aime et que je vénère par-dessus toute chose ; mais je crois le ser\ir mieux en lui disant la vérité qu'en la lui cachant. Je lui ai donc expliqué que ce n'était pas relativement à sa nomination de consul qu'il fallait attribuer l'expression de tristesse qu'il voyait sur mon visage, et je lui ai parlé alors de ^ette foule de sénatus-consultes organiques, dont

le Moniteur est rempli depuis quinze jours ; voilà ce qui fait crier. On parle aussi dans un sens qui n'est pas celui que je voudrais voir animer toute parole sur le premier consul, de la nomination à vie des deux autres consuls... J'ai beaucoup d'amitié pour, l'un, et une grande estime pour l'autre ; mais pourquoi vouloir imposer à la nation deux magistrats pour lesquels certainement elle n'a pas émis un vote comme pour mon général?... Enfin, ma pauvre Laure, j'ai dit ce que je pensais, et je commence à croire que nous avons une cour, car on ne peut plus dire la vérité sans déplaire.

Junot fut malade à la suite de ce voyage de Saint-Cloud. Sa tendresse pour le premier consul était d'une telle nature, que tout ce qui même légèrement touchait à cette question délicate, lui allait directement à l'âme. Quelques jours après, jyjme Bonaparte m'ayant fait inviter à déjeuner et m'ayant fait dire d'amener ma Joséphine, je fus à Saint-Cloud, mais seule, car Junot était au lit et fort souffrant. On sait que Napoléon ne déjeunait pas avec M"^^ Bonaparte et qu'il ne paraissait même jamais le matin dans son salon. Cependant on l'y voyait quelquefois, lorsqu'il savait qu'il y trouverait des personnes auxquelles il voulait parler, sans que cela tirât à conséquence. Le même matin de ce déjeuner, il arriva comme nous sortxons de table, vint à nous et démêla d'abord au milieu du groupe la ravissante figure de ma Joséphine, qui était là avec ses jolis cheveux blonds entourant un charmant visage plein de finesse et de grâce, quoiqu'elle n'eût que dix-huit mois. Le premier consul fit une exclamation nouvelle en la voyant :

— Ah ! ah !... voilà notre filleule cardinalesse ^I

1 II faisait allusion à ce que fit ma fille le jour de son baptême avec la barrette du cardinal Caprara.

Bonjour, m'amselle ! Voyons, regardez-moi... là... ouvrez bien vos yeux... Comment, diable ! mais savez- vous qu'elle est furieusement jolie, cette petite fille-là... Elle ressemble à sa grand'mère. Oui, ma foi, elle ressemble à cette pauvre M^^ Permon. Voilà, par exemple, ime belle et jplie femme. C'est la plus belle personne que j'aie jamais vue.

Et pendant ce temps il tirait les oreilles et le nez de ma fille, ce qui ne l'arrangeait pas du tout. Mais je l'avais prévenue que, si elle ne pleurait pas à Saint-Cloud, nous nous arrêterions au retour chez un marchand de joujoux, et que là elle prendrait tout ce qu'elle voudrait. Napoléon, qui ne savait pas la promesse, ne remarqua que la bonne humeur de l'enfant, à laquelle, comme on peut le penser, je renouvelais dix fois par minute le souvenir du magasin de polichinelles. Aussi il s'en expliqua hautement :

— Voilà comment j'aime les enfants..., pas criards... pas grognons. Il y a cette petite Laetitia qui est belle comme un ange, eh bien, elle crie si fort que je m'en sauve comme du feu !

Tout en parlant, on était revenu dans le salon hleu qui était à cette époque celui 'de M"^^ Bonaparte. On peut se rappeler qu'il y avait un balcon circulaire tournant autour des appartements, et sur lequel on passait de ce même salon. Le premier consul me fit signe de l'y suivre. Je voulus remettre ma petite à sa nourrice, mais je me rappelle qu'il me dit :

— • Non, non, gardez votre fiUe. Une jeune mère est toujours intéressante en portant son enfant... Qu'a Junot ? me demanda-t-il aussitôt que nous fûmes sur le balcon.

— La fièvre, général, et assez fortement pour ne pas pouvoir se lever.

— Mais cette fièvre a un caractère quelconque enfin? Est-ce une fièvre putride, maligne, quoi enfin?

— Ni l'une ni l'autre, citoyen consul, répondisje, un peu impatientée du ton d'humeur qu'il mettait dans ses questions, mais Junot est, comme vous le savez, fort impressionnable, et lorsque quelques peines de cœur le frappent, c'est au cœur aussi que les coups portent. Vous savez, général, que ces maux-là trouvent peu de secours dans les soins d'un médecin.

— Je vois que Junot vous a parlé de l'espèce de querelle que nous eûmes ensemble il y a quelques jours. Il y fut ridicule.

— Vous me permettrez, citoyen consul, de ne pas confirmer par mon assentiment le mot que vous venez de dire, sans doute en plaisantant. Tout ce que je puis faire, c'est vous affirmer que, ayant sans doute mal compris Junot, vous lui avez fait une peine profonde. Elle a été bien vive, car les caresses de cette enfant, mes soins, rien ne l'a calmée. Il faut même, général, qu'il ne m'ait pas tout dit en me rapportant la conversation qu'il eut avec vous il y a trois jours.

Cela était vrai, je l'appris ensuite.

Le premier consul me regarda quelques instants sans parler, puis il prit ma main droite qui retenait ma fille que je portais sur le bras gauche, mais il la rejeta aussitôt avec un mouvement singulier, saisit le petit bras blanc et potelé de Joséphine, le baisa, donna une forte tape sur la joue de la petite, lui tira le nez, l'embrassa, et tout cela en une minute, puis disparut comme un éclair.

Je rapportai toute cette petite scène à Junot, que je trouvai vraiment souffrant. Il était non seulement très irritable moralement, mais son

physique lui-même s'opposait à ce que rien parvînt à son âme avec tranquillité et lui permît de raisonner. Toute cette aventure depuis trois jours le bouleversait entièrement. Le matin même cependant on lui avait appliqué trente sangsues, et la perte d'une immense quantité de sang aurait dû l'affaiblir, mais il n'en était pas moins irrité, parce que ses nerfs étaient fortement agacés, et que depuis trois jours il n'avait pas dormi. Cependant vers sept heures du soir, après avoir pris un bouillon, il s'étendit sur le divan de mon cabinet et s'endormit profondément. Bientôt la nuit s'épaissit et je demeurai dans l'obscurité. Mais, craignant d'éveiller mon mari, je me mis à songer comme en un gîte et bientôt le mouvement machinal que j'avais imprimé à ma tête, le bruit régulier et plus que fort, mais monotone, de la respiration de Junot, tout finit par me porter moi-même au sommeil, et je m'endormis aussi.

Tout à coup des pas rapides se font entendre dans le petit escaUer qui conduisait de la salle du déjeuner dans la cour. Habituée à veiller une malade, je suis debout au même instant, et j'entends Heldt, le premier valet de chambre de mon mari, qui accourt en disant :

— Madame ! madame !

Une lumière frappe mes yeux encore à moitié fermés, mais une voix bien connue achève de me réveiller. Le premier consul est devant moi.

— Bonsoir, madame Junot. Vous ne m'attendiez pas, n'est-il pas vrai?... Eh bien, où donc est-il, votre moribond ?

Tout en parlant, il était arrivé dans le petit salon qui servait d'entre-deux pour ainsi dire à nos appartements, à Junot et à moi, et dans lequel il s'était endormi comme je l'ai dit tout à l'heure.

— Eh bien, monsieur Junot, qu'est-ce que vous avez donc, hein ? Qu'est-ce que c'est que cette fièvre ? Eh bien, pourquoi pleures-tu, grand enfant ? Eh ! eh î je te ferai le caractère, moi !

Et il lui tirait son pauvre nez, ses oreilles, lui pinçait les joues. Enfin il lui faisait toutes ses grâces. Quant à Junot, il suffoquait. Jamais peut-être je ne l'ai vu aussi profondément ému. Il prenait les mains du premier consul à son tour, il les serrait contre sa poitrine, le regardait avec des yeux remplis de larmes et une physionomie, une physionomie comme le cœur seul en fait une. Il ne pouvait parler, il prenait la main de ce bon Duroc, de cet ami, qu'il a cependant méconnu quelque temps et qui jamais ne cessa d'être le plus loyal et le plus excellent de ses frères d'armes.

— Je parie que tu n'es plus malade, dit le'prer mier consul en s'asseyant enfin dans' la gondole de gourgouran gris que je lui présentais depuis son arrivée. Hein ! Mauvaise tête !

Et à peine assis il se leva et se mit à parcourir la chambre.

— Ah çà, voilà donc ce qu'on appelle ton palais ^ Pardieu, je veux le voir ! Ils disent tous que c'est une merveille et une folie, mais ça me paraît bien simple.

Et il avait déjà parcouru la chambre de Junot, son cabinet, puis il revint et entra enfin dans mon appartement.

— Ah ! ah ! voici le sanctuaire, dit -il avec un ton qui n'avait que de la bonté, mais qui pourtant

1 A cette époque toute la partie qu'habita Junot plus tard, la grande galerie, la bibliothèque et le petit hôtel n'étaient pas construits. Notre maison n'était donc pas un hôtel ; c'était une belle et bonne maison. Elle nous fut vendue par un monsieur nommé Morin. C'était, je crois, un secrétaire de Masséna.

était un peu goguenard. Que diable avez- vous donc là ? poursuivit -il en levant la tête et regardant la corniche de ma chambre, ainsi que la frise qui était au-dessous \ Est-ce que par hasard ce sont vos grand 'mères ?

— Il n'y a même pas de parenté, général, répondis-je, c'est une galanterie de Junot, qui a fait mettre dans ces médaiUons tous les portraits des femmes célèbres de l'antiquité et du dernier siècle. Il a voulu m'empêcher d'être trop humble en pensant que je suis femme.

— Oh ! il pouvait se dispenser de la galerie de portraits pour cela ; seulement, il a bien fait de ne pas y faire mettre ceux des femmes d'aujourd'hui, car toutes veulent et prétendent être célèbres. C'est une foHe de tous les pays.

EÎ, tout en discourant, il allait toujours, et moi je le regardais avec une attention qu'il était d'abord loin de remarquer, mais qu'il finit par deviner en voyant mes yeux attachés sur lui et un sourire accompagnant mon regard. C'était sa toilette, toujours comique, qui produisait cet effet sur moi, elle me rappelait la rue des Filles-Saint-Thomas, la rue de Richelieu, et même la rue Sainte-Croix. La redingote était d'un beau drap, le chapeau d'un fin et magnifique castor, mais il avait' toujours la

1 Cette malheureuse frise l'avait tellement frappé, qu'im jour, dans une conversation longue et fort sérieuse que j'eus avec lui en 1808, quatre ans et même cinq ans plus tard, au milieu d'une explication pour les dépenses immenses faites dans cet hôtel, il me demanda tout à coup si j'avais fait repeindre ma chambre à coucher et si les femmes célèbres étaient remplacées.

— Non, Sire, lui dis-je, vous les aviez regardées, eUes devaient y rester.

Et c'était vrai. Elles n'avaient pas été enleva et doivent même toujours y être.

même forme, et son maître le posait toujours de même sur son front, avec cette seule différence que la poudre et les oreilles de chien avaient disparu. Le fait est que Napoléon, même entouré de tout le prestige de sa gloire, et même de sa grandeur impériale, a toujours eu la plus comique tournure en habit bourgeois ; dire pourquoi, je ne puis, car je n'en sais rien. Cela venait peut-être du peu d'habitude qu'il avait de porter l'habit de ville ; toujours est -il qu'il était autrement qu'un, autre homme, lorsqu'il n'avait plus son uniforme et qu'il était, comme il le disait lui-même, dans son habit couleur de muraille.

— Ah çà ! monsieur Junot, dit-il à mon mari après avoir parcouru mon appartement \ j'espère que cette petite course dans tes domaines t'a radicalement guéri ?

Junot saisit la main que le premier consul lui présentait et, la serrant entre les siennes, il pleura sans répondre. Il n'était là ni l'homme fort, ni le soldat courageux ; ce n'était qu'un faible enfant.

— Et pour me prouver que tu es guéri, reprit le premier consul, tu viendras déjeuner avec moi demain à Saint-Cloud. Bonsoir, mon vieil ami. Adieu, madame la commandante.

Nous l'accompagnâmes jusqu'à la porte de la rue.

Personne ne savait que le premier consul était dans notre maison. Il avait ordonné le silence à

1 II était le seul arrangé alors dans la maison. Après avoir vu toutes les pièces qui étaient bien, mais fort simples, il se tourna vers Duroc et lui dit un mot très bas auquel notre ami répondit : « Je vous l'avais bien dit, mon général. » Et j'ai su depuis de ce bon Duroc qu'il avait pris la défense de Junot que des envieux accusaient toujours. Dvuroc n'a jamais nui à personne. C'est un fait remarquable dans la vie d'vm favori.

Heldt, le seul qui l'eût vu, et l'on sait que Napoléon n'était pas de ceux à qui l'on n'obéissait pas. Il avait eu raison dans sa défense. La connaissance de cette visite n'aurait fait que de l'envie ; il était à pied, il avait traversé les Tuileries, et Duroc nous dit qu'une chaise de poste, une sorte de cabriolet à deux chevaux dont lui, Duroc, se servait alors fort souvent, les attendait à l'entrée des Champs- Elysées.

J'ai toujours été dans le doute s'il n'y avait pas eu un peu d'aide de Dieu en ce que je vais dire, mais il n'y eut littéralement que le temps physique nécessaire pour descendre la moitié du grand escalier du premier de mon hôtel rue des Champs- Elysées et traverser le vestibule, pour que Junot, que j'avais vu disparaître, revînt avec son habit d'uniforme et son sabre au côté. Il était enveloppé d'un manteau.

— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur Junot ? Je ne veux pas que tu sortes, entends-tu ? Je te le commande militairement.

— Mon général, vous me connaissez. Je serais malade et sérieusement, si je ne vous voyais monter en voiture avec la certitude que votre bonté pour un fidèle ami ne vous a exposé à aucun danger. N'insistez pas, mon général, j'y suis résolu.

— Et comme il me faut veiller sur mon malade, ajoutai-je, le premier consul me permettra de me joindre à lui?

— Oh ! oh ! une amazone ! Avez- vous Clorinde, là-haut ?

— Certainement, général.

Nous gagnâmes les premiers arbres de l'avenue de Neuilly, où la chaise de poste attendait. Le premier consul s'y jeta, et Duroc était à peine assis, qu'elle partit comme un trait.

Junot s'appuya contre un arbre et son regard perçant suivit la trace lumineuse des lanternes allumées tant qu'elle fut visible. Il ne disait rien, et je ne troublai pas ce silence extérieur qui n'avait lieu que parce que l'âme disait trop.

— Ah ! dit-il enfin, lorsque le dernier rayon eut disparu, comment mon sang, ma vie entière ne seraient-ils pas à cet homme !

Je le ramenai, le fis coucher ; mais il dormit mal. Son âme était tellement ardente, que le bonheur et la peine ne pouvaient y être contenus. Néanmoins, le lendemain matin il était remis et parfaitement portant. Il fut à Saint-Cloud et revint enchanté ; mais un nouvel orage grondait autour de lui. Fouché, un autre homme que son rang élevé aurait dû rendre l'ami comme il était l'égal de ses frères d'afmes et qui n'était que leur ennemi le plus acharné et le plus dangereux à cette époque, car tous l'ignoraient, s'aidèrent de son caractère malheureusement trop facile à traduire en mal, en raison de son extrême irritabilité.

Ce fut quelque temps après cette aventure que je viens de rapporter, que la rupture avec l'Angleterre eut lieu \ On a écrit là-dessus tout ce qu'on a voulu ; il existe des gens qui, brisant l'idole qu'ils encensèrent à mes yeux pendant quinze années, viennent aujourd'hui vous dire que sa funeste ambition a tout perdu... qu'il a rompu les traités, violé celui d'Amiens, parce qu'il n'aimait pas M. Pitt. Et ces rêveries-là, je les ai entendu débiter,

1 La conspiration de Georges était déjà en mouvement alors. On ne peut s'empêcher de ressentir une certaine émotion lorsqu'on songe qu'à cette époque Napoléon ne prenait aucune précaution pour neutraliser un péril. Ces sorties mystérieuses avaient lieu presque chaque jour. L'année suivante le coeur y fut poiu: beaucoup.

il n'y a pas longtemps, à un homme qui se reconnaîtra en lisant ces lignes ; si ce livre lui parvient. Il se rappellera mon regard et mon sourire de mépris. Il se les rappellera sans doute, car, en les recueillant, il n'osa poursuivre son insensé, son humiliant discours...

Eh bien, quelques êtres qui devraient être marqués à l'index du mépris général et non de celui d'une personne seule, d'une femme, qui n'a pour elle que sa franchise et son courage, dirigent q^elquefois l'opinion de plusieurs jeunes têtes, qui ajoutent plus de foi à ce mensonge de celui qui dit : J'ai vu, qu'à l'assertion de celui qui écrit : Cela est.

Ce sont des opinions faussement émises, adoptées par l'inexpérience, qui ont agité ce fait au point de le rendre douteux ; je veux parler de la rupture avec l'Angleterre. Sans aucun* doute Napoléon y voulait aller. Qui pense à le nier? Mais il le voulait en temps opportun. Oui, certes, il voulait y aller. Il avait trop de comptes à demander à l'orgueilleuse Angleterre pour être plus longtemps en retard avec elle. Mais il n'était pas insensé, et le général Soult lui préparait à Boulogne des soldats pour une guerre continentale plutôt encore que pour passer le détroit.

Le traité fut rompu par r Angleterre. Le parchemin en fut déchiré par la foi carthaginoise, qui promit alliance ayant le cœur disposé à la guerre. Le premier consul était instruit des intentions du cabinet de Saint-James. Il se tenait sur la défensive, prenait des précautions : est-ce donc un motif à reproche? Non, non. Le grand Condé disait que le plus illustre capitaine pouvait être battu ; surpris, jamais. Ainsi donc lorsque les messages réitérés du roi d'Angleterre au parlement pendant l'hiver de 1803, lorsque les discours des

ministres dans ce même parlement parlaient de guerre comme si le canon eût déjà retenti, est-il donc étonnant que le premier consul, que la France vient de charger de ses intérêts, y veille avec un surcroît de sollicitude? Il demande des conscrits au Sénat ^ parce que le roi d'Angleterre a organisé les milices de son royaume. Le premier consul a vendu la Louisiane aux États-Unis ? parce que la prise de nos vaisseaux sans aucune déclaration, nous avertit que la troisième guerre punique va commencer, et qu'il faut de l'argent pour la faire. Cette vente lui a été pénible à lui-même, et ceux qui en l'accusant toujours sont si bien aveuglés par la passion, qu'ils parlent sans cesse d'après une idée erronée, devraient se rappeler que son intérêt à lui-même, s'il eût été cet homme affamé, altéré de pillage de royaumes, était de garder une province qui, par sa connexion avec l'union américaine, pouvait devenir avant peu bien dangereuse à cette dernière.

Lord Whitworth a quitté Paris. La plus grande agitation règne parmi les Anglais qui y sont encore. Junot, alors commandant de la capitale de la France, veut que sa tranquillité soit aussi renommée que son état de splendeur. Il redouble de soins. Chaque matin son rapport et celui du comte Dubois, alors préfet de police et chargé de la surveillance civile comme Junot de la surveillance miUtaire, n'annoncent rien d'alarmant, mais il existe des hommes qui poussent Napoléon à prendre une route qui doit lui être funeste, et c'est alors que commencent les odieuses manœuvres de

1 Cent vingt mille conscrits furent accordés aux consuls par le Sénat au mois d'avril 1803. La rupture n'était pas effectuée, mais elle se prévoyait. Elle eut lieu au mois de mai. Lord Whitworth était parti de Paris le 14 ou le 15 mars.

l'un d'eux qui fut funeste à l'empereur comme l'anathème d'une providence. Je vais lever un coin du rideau, cachant beaucoup de faits à*cette époque de la rupture avec l'Angleterre. Je les connais, je dois les dire. Beaucoup d'Anglais existant encore aujourd'hui pourront me comprendre, et j'ai su par la duchesse de Devonshire elle-même (lady Forster) ainsi que par beaucoup d'autres, que mes renseignements étaient certains.

La rupture était accomplie, tous les camps étaient formés sur le littoral de la Picardie, de la Normandie, et la rapidité de l'éclair avait exécuté tout ce qui s'était fait. Le général Mortier avait été envoyé en Hanovre, et Junot, que son absence livrait à plus de travail, s'y donnait, comme je l'ai dit, avec toute l'ardeur qu'il mettait à ce qui concernait le premier consul, et ici il le plaçait en première ligne. Un matin — il était cinq heures, le jour pointait à peine — une ordonnance vient chercher Junot de la part du premier consul ; il avait travaillé jusqu'à quatre heures du matin et venait de se coucher. Il se lève et part à l'instant même. Le premier consul était à la Malmaison. J'attends Junot pour déjeuner, il ne re\dent pas. Seulement à dix heures un chasseur à cheval de la garde consulaire, un de ceux qu'on appelait les guides, arrive avec un billet pour l'aide de camp de service, en lui demandant le rapport du jour à l'instant même. Mon mari ne revint qu'à cinq heures du soir. La séance, comme on le voit, avait été longue. Elle avait été bien plus orageuse encore.

Lorsque Junot arriva près du premier consul, il lui trouva la figure bouleversée. Ses traits étaient contractés et tout en lui décelait une de ces agitations terribles qui faisaient trembler...

— Junot, dit-il à son ancien aide de camp aussi-

tôt qu'il le vit, es-tu toujours l'ami sur lequel je puis compter ? Oui ou non ? Pas de phrases !

— Oui, mon général.

— Eh bien ! il faut sur l'heure prendre des mesures pour que to^ls les Anglais, sans exception aucune, pour que tous soient arrêtés dans une heure. Le Temple, Montaigu, la Force, l'Abbaye, il y aura place dans les prisons de Paris. // faut qu'ils soient arrêtés. Il faut apprendre à leur gouvernement que, s'il se retranche dans son île, pour manquer impunément à la foi des traités, il peut être atteint au moins dans ce qu'il commet à la bonne foi d'un ennemi qui ne lui doit aucune loyauté. Les malheureux !

Et il frappait du poing sur sa table :

— Les malheureux ! Ils refusent Malte ! Ils donnent pour raison...

Et la colère étouffait sa voix, il était contraint de s'arrêter.

— Ils donnent pour raison que Lucien a influencé par mon ordre les déterminations de la cour d'Espagne, relativement à la réforme opérée dans k clergé. Enfin, Junot, pourrais-tu croire que cette puissance toujours cauteleuse, toujours ennemie, doublement ennemie, prétend récuser aujourd'hui le traité d'Amiens ^ en donnant pour

1 L'Angleterre objectait que le traité portait qu'elle ne ren- .drait l'fle qu'à l'entière reconstruction de l'ordre. Or, comme il allait de plus en plus en désarroi, elle se considérait CQmme exemptée. Elle observait, en outre, que les prieurés espagnols avaient été détruits, faits dont elle accusait l'influence de la France. Il y a un autein: fort habile sans doute, qui prétend que c'est M. de Talleyrand qui a fait la presque totalité de la rupture de la France et de l'Angleterre. Mais il se trompe. J'ignore quelles ont été les actions de M. de Talleyrand dans beaucoup de moments de notre révolution, mais je sais qu'ici, il ne peut

4o6 MÉMOIRES

raison que, lorsqu'il fut signé, il avait été stipulé d'après la situation respective des puissances contractantes ?

Et poussant Junot devant son bureau, il lui mit dans les mains deux lettres qui en effet disaient ce qu'il venait d'expliquer plus haut.

Junot était atterré. Mais la cause de son accablement n'était pas dans la rupture avec l'Angleterre. Elle était prévue, et d'ailleurs connue depuis quelques jours. Mais, dans ces lettres, il voit un motif pour autoriser la terrible mesure que vient de lui commander Napoléon, celui à qui jamais il ne fit aucune objection, celui qui pouvait lui dire : « Junot, donne-moi ta vie. » Et il la lui aurait donnée. Celui-là lui demandait, lui commandait une chose répugnant à sa délicatesse et à la sévérité des principes tant libéraux dans lesquels il avait été élevé. Il demeurait immobile et silencieux.

Le premier consul attendit quelque temps une réponse, mais, voyant l'attitude de Junot, il ne parut même pas l'avoir demandée et il poursuivit comme si dix minutes ne se fussent pas écoulées dans l'intervalle :

— Cette mesure doit être exécutée d'ici à sept heures du soir. Je ne veux pas que le plus obscur théâtre de Paris, le plus mauvais restaurateur, voient ce soir un Anglais soit à leurs tables, soit dans leurs loges.

— Mon général, dit Junot, qui revenait à luimême, vous connaissez non seulement mon attachement à votre personne, mais mon déêtre accusé justement d'une influence directement agissante.. L'auteur de l'histoire chronologique de France est d'ailleurs fort partial contre M. de Talleyrand, qu'il paraît ne pas aimer beaucoup.

vouement à tout ce qui tient à vous. C'est ce dévouement qui me fait hésiter d'obéir avant de vous supplier, mon général, de prendre quelques heures pour réfléchir à la mesure que vous voulez me faire exécuter \

Napoléon fronça le sourcil.

— Encore ! s'écria-t-il. Comment !... La scène de l'autre jour va-t-elle donc se renouveler ? Lannes et toi, vous vous donnez d'étranges licences. Il n'y a pas jusqu'à Duroc qui avec son air tranquille ne vienne aussi me sermonner. Pardieu, messieurs, je vous ferai voir que je sais mettre mon bonnet de travers. Lannes Ta déjà éprouvé, et je ne crois pas que cela le divertisse beaucoup de manger des oranges à Lisbonne. Quant à toi, Junot, ne te fie pas tant à mon amitié. Du jour où je douterai de la tienne, la mienne sera détruite.

— Mon général, répondit Junot profondément blessé de n'être pas compris, ce n'est pas au mornent où je vous donne la plus grande preuve que je puisse vous donner de mon attachement qu'il y a justice à me parler ainsi. Demandez-moi mon sang... demandez-moi ma vie... vous êtes le maître, tout est à vous. Mais m' ordonner une chose qui doit nous...

— Eh bien, poursuis ! Que doit-il m'arriver, parce que je rends à un gouvernement sans foi les insultes qu'il me fait ?

— Il ne m'appartient pas, mon général, de décider sur ce que votre conduite peut avoir ou non de convenable. Je suis sûr que, lorsqu'elle ne le

1 Je n'ai pas besoin d'expliquer, je pense, que Jimot, tout en représentant au premier consul qu'il croyait la mesure mauvaise pour son intérêt et pour sa gloire, ne le faisait qu'avec les ménagements qui lui étaient indiqués par la conviction où il était de la supériorité de Napoléon en toutes choses.

4o8 MÉMOIRES

sera pas, c'est que vos yeux seront fascinés par des hommes qui ne vous donnent que des avis inquiétants, cpii vous portent à la sévérité. Ces hommes-là vous font bien du mal, mon général !

— De qui veux-tu parler ?

Junot ne répondit pas ; il savait ce qu'il voulait dire, mais son noble cœur répugnait à faire entendre une parole accusatrice. Bon et excellent homme ! Loy^e et fidèle créature ! De pareilles âmes se retrouvent rarement. Cependant le premier consul le pressait et Junot lui dit enfin quels étaient les noms qu'on signalait autour de lui et sur lesquels l'animadversion publique se portait le plus violemment. Le premier consul l'écoutait et se promenait en paraissant réfléchir.

— Quant à Fouché, dit Junot, il est mon ennemi personnel. Dire de lui ce que j'en dis ici n'est cependant pas le résultat de ma haine contre lui, car je ne hais personne. D'ailleurs, je suis juste. J'accorde à Fouché la portion qui lui revient. Il a du talent, mais il vous sert dans un sens, *mon général, qui n'est pas celui dans lequel vos amis voudraient marcher ; il a l'apparence, envers les émigrés, les habitants du faubourg Saint-Germain, d'être indulgent pour eux, et cela en dépit, leur dit-il, du danger qu'il peut courir avec vous. Et moi qui sais le contraire,... que puis-je penser? Mais ce n'est pas tout, ye puis dire aussi que souvent vous êtes excité à une sévérité qui est loin de votre caractère, et cela par quelque rapport peu ou point réel. Quant aux deux autres personnages...

Ici Junot ne put retenir un sourire de dédain.

— ... Quant aux deux autres personnages, dont Tun, mon général, est bien près de votre oreille, et l'autre de votre main, pour recevoir ce qui en

tombe, je ne dirai qu'un mot. Duroc veille comme eux sur votre sûreté. Eh bien, mon général, voyez ses rapports. Ils sont ceux d'un honnête homme, d'un loyal soldat, et pourtant ils contiennent des faits, mais du moins pas de mensonges.

— Mais cependant ces hommes me sont dévoués ; l'un d'eux disait l'autre jour : « Si le premier consul me disait de tuer mon père, je le tuerais. »

Junot me dit en me racontant toute cette scène, qu'au moment où le premier consul prononça cette phrase, il regarda Junot de côté pour l'observer. — Je ne sais, mon général, jusqu'à quel point c'est vous montrer de l'attachement que de vous supposer capable de donner à un fils l'ordre de tuer son père. Mais n'importe, lorsque Von est assez malheureux pour penser de cette façon-là, on ne le proclame pas \

Plus de deux ans après, le premier consul, qui était alors l'empereur Napoléon, me parla de cette scène — c'était à mon retour de Portugal — il me dit qu'il avait été au moment d'embrasser Junot, tant son expression était belle en résistant à lui, son général, son chef, l'homme ayant tout pouvoir et risquant ainsi son existence : « Car enfin, disait l'empereur en souriant, je ne suis pas bon quand je suis en colère, et vous le savez, madame Junot. »

Quant à mon mari, la conversation qu'il eut avec le premier consul, ou plutôt la scène, fut des plus vives. Il fut jusqu'à rappeler à Napoléon que, lors du départ de l'ambassadeur, lord Whitworth, il avait été donné solennellement des assurances de sécurité aux Anglais qui étaient encore à Paris.

1 Ces paroles ont été répétées par Junot à l'homme qui a tenu le propos que je rapporte.

— Il y a des femmes, des enfants, des vieillards... Il y en a dans le nombre, mon général, qui tous les soirs, tous les matins, prient Dieu pour vos jours ^ ! Ce sont des négociants, pour la plupart, car maintenant tout ce qui tenait à la haute classe est parti de Paris. Le dommage que peut leur faire une réclusion entière est immense, et puis... O mon général, ce n'est pas vous dont l'âme grande et noble comprend tout ce qui est bien dans la création, ce n'est pas vous qui confondrez une nation généreuse avec un cabinet perfide. Sont-ils donc solidaires ?

— Peut-être cela se devrait-il, répondit le premier consul d'un ton sombre 2. Au reste, je ne suis ni méchant ni entêté... Il est peut-être possible que tu aies raison... Cependant...

Et allant encore à son bureau, il y prit un papier qu'il relut plusieurs fois. Le donnant ensuite à Junot :

1 Une mistress Wilmot, qui a été bien connue de tout ce qui était à Paris à cette époque, avait une telle adoration pour le premier consul, que des hommes étaient apostés pour lui dire où il allait au spectacle, et aussitôt elle s'y rendait, et à force d'argent, elle parvenait à se placer en face de lui. EUe était ricne, assez jevme, et son mari et cinq enfants qu'ils avaient pensaient tous de même. Cette mistress Wilmot était parente de M. Pitt : on voit qu'elle n'avait pas sacrifié ses affections aux liens du sang. Lady Caroline Grenville était dans la même manière de voir à l'égard de Napoléon. En général, le nombre des Anglais qui admiraient Bonaparte était immense à cette même époque.

2 L'infortuné parlait en prophète. La nation n'est-elle pas aussi coupable aujourd'hui que son gouvernement pour l'agonie de six années qu'elle a laissé infliger à Napoléon ? EUe a pu entendre ses cris de souffrance et ne pas exiger que le bourreau qui les faisait pousser lui fût ôté... Mais la vengeance est xm plat dont la saveur plaît à tous les palais. Nations comme gouvernement, tous veulent y goûter... Nous sommes aussi nation.

— Lis ce rapport, lui dit-il, et réponds-moi sur ta tête après cela, comme tu affectes de le dire, réponds-moi sur ta tète, que l'on peut, sans danger pour moi, laisser courir dans Paris des gens qui tiennent de pareils propos.

Junot, tout en écoutant le premier consul, avait lu le papier qu'il lui avait remis. Son absurdité l'avait d'abord frappé, mais bientôt ce fut son mensonge. La fausseté était flagrante. Ce fut alors qu'il demanda la permission au premier consul de faire venir le rapport du jour. Il espérait y trouver des documents pour réfuter la pièce calomniatrice, et ce fut ce qui arriva. Mais Junot exigea que le premier consul fit prendre des informations. La chose fut constatée, et elle était sérieuse, puisqu'il s'agissait d'un homme ayant dîné dans une maison, s'y étant grisé, ayant dit des mots injurieux contre le premier consul et d'avoir même été jusqu'à parler d'un nouveau gouvernement auquel on pourrait arriver par la mort à' un seul homme. Et cet état bienheureux — c'était toujours l'Anglais ivre qui parlait — nous l'avions déjà connu. Il est vrai que, quant à nous, nous l'avions oublié, puisque c'était la régence du duc de Bedfort. Et voilà ce qu'on ne craignait pas d'appeler un rapport ! Mais le plus singulier de l'aventure, ou plutôt le plus noir, c'est que l'Anglais accusé était un ami de Junot.

C'était le bon colonel James Green... et vous observerez qu'il était enthousiaste de Napoléon et du caractère dont Junot était pourvu, cela ne pouvait être autrement. Il en avait été ainsi de sir Sidney Smith. Tout en étant l'ennemi du premier consul, ou plutôt du général Bonaparte, il l'admirait avec l'admiration du cœur, et Junot l'avait aimé et même compris. Il eu

était de même de notre bon et excellent ami James Green.

— Tu as la langue dorée, dit le premier consul à Junot lorsqu'il lui eut dit tout ce que je viens d'écrire, mais je conclus moi, en résiuné de tous ces dits et redits, que toi et M^^ Junot vous avez la manie de recevoir des gens qui ne m'aiment pas. S'ils n'étaient pas connus pouf cela, on ne les ferait pas parler de cette façon.

— Au surplus, mon général, répondit Junot, j'ignore si M. le colonel Green aurait dit ou n'aurait pas dit ce que ce rapport lui prête — bien que j*engage ma tête qu'il ne l'aurait pas seulement imaginé, mais vous voulez qu'il y ait au moins le doute — je me bornerai à réfuter l'invention par un fait matériel, c'est que, pour aw)ir tenu le propos qu'on lui prête, avant-hier i^ mai à sept heures et demie du soir, après avoir bu cinq bouteilles de vin de Sillery — ce qui d'abord n'est pas possible — il faudrait pour cela être à Paris, et que M. le colonel James Green est parti le 17 avril pour Londres, où l'appelaient des intérêts majeurs.

— Le premier consul ouvrit de grands yeux et sa physionomie prit un air de surprise, me dit ensuite Junot, qui m'aurait amusé si je n'avais été dans une circonstance aussi grave. Napoléon regarda son ancien aide de camp avec une expression toute particulière et répéta :

— Il n'est plus à Paris !

— Non, mon général, et veuillez remarquer que ce n'est pas ici une méprise de nom, une chose faite à la légère, c'est bien une erreur, mais des plus volontaires : la foule de détails dont le nom est entouré vous le prouverait, si je n'ajoutais pas que cet homme est mon ami... Damnation ! Il ne leur manquait plus que d'ajouter que moi aussi je

faisais partie de ce festin exécrable où, comme à celui d'Atrée, on voulait boire du sang. ' ,

En me racontant cette scène, que j'ai peut-être alors entendue plus de cent fois de sa bouche, Junot me disait à quel point sa vive émotion avait dû paraître, car Napoléon fut à lui, lui prit les mains, les lui serra, lui fit entendre de douces paroles et le ramena enfin à un état plus calme. Le résultat de cette longue conférence, à laquelle Cambacérès vint prendre part vers la fin, fut que les Anglais auraient des villes pour prison, mais autant qu'ils seraient tranquilles.

— Car alors, dit le premier consul, j'use de mon droit sur eux... Ils sont prisonniers de guerre.

Et voyant que Junot le regardait d'un air étonné :

— Oui, prisonniers de guerre... Ne font-ils pas partie des milices du royaume ?

Junot fut au moment de répondre que les milices d'Angleterre sont une institution nationale et n'ayant rien de militaire, en ce qui peut avoir rapport aux droits pour comme contre la sûreté de l'individu qui réclamerait la sauvegarde militaire comme porteur d' épaule ttes ; mais il avait obtenu que la mesure à! arrestation positive n'aurait pas lieu, et cette victoire lui parut suffisante pour ce premier essai. Le fait de Valihi du colonel Green contribua grandement à lui donner de la force. Napoléon n'était pas un tyran. Ce n'était pas un méchant homme, et toutes les fois que la raison lui parvenait sans nuages, il la repoussait rarement. Il fut violemment irrité contre celui qui lui avait menti avec cette impudence. Il s'en servit beaucoup néanmoins, l'a élevé bien haut, mais je sais, et je le sais d'une manière trop directe et trop positive pour en douter, qu'il ne l'a jamais estimé.

Quant à Junot, il avait contre lui, dans cette orageuse matinée, sa propre conduite qui, tout honorable qu'elle était, avait néanmoins un côté blessant par les mots qui trop souvent lui échappaient dans un premier mouvement. Son opinion émise avec la franchise d'un soldat, et d'un soldat estimant son général et ayant la conscience de lui dire la vérité telle qu'il la voyait, son opinion était trop peu en harmonie avec les nouvelles idées de Napoléon pour ne pas semer entre eux une sorte de graine qui ne pouvait produire que de mauvais fruits. Cependant tout aurait bien été sans cette foule d'hommes au cœur méchant qui entouraient le premier consul. Parmi ceux qui étaient attachés à sa maison \ je ne comptais que sur Duroc pour agir, et sur Rapp. Ensuite, pour ne pas nuire, et même pour être amis, je puis nommer Lemarrois, Lacuée, Lauriston ; quant à Berthier, il pouvait être parmi les premiers, mais il était si faible !... Ensuite il y avait encore des hommes dont l'attachement pour Junot prouvait qu'ils avaient su le comprendre : c'étaient Estève et quelques autres, qui, aimant le premier consul pour lui et pour sa gloire, savaient s'unir aussi d'affection avec celui qui l'aimait avec tant de tendresse. Mais l'amitié, dans un pays comme la cour (et les Tuileries l'étaient déjà devenues), est bien faible pour résister aux envieux et aux méchants. Comme ûs agissent en brisant tout, on ne peut jamais mesurer la distance qui sépare la victime du danger, c'est-à-dire

1 Je ne parle ici que de la maison militaire de Napoléon à cette époque ; les amis de Junot étaient nombreux, dans l'armée surtout. Il était bon et loyal, brave et sensible comme une femme ] ces qualités réunies ne peuvent manquer de trouver des échos d'affections dans les phalanges françaises, surtout de ce temps-là.

d'eux. Ce fut ce qui arriva à Junot. Une histoire qui avait eu lieu quelque temps avant chez Garchi, à Frascati, fut renouvelée dans le souvenir du premier consul, puis envenimée et enfin présentée sous un tel jour, comme ayant frappé la personne du commandant de Paris, que Napoléon qui, au demeurant, tout grand homme qu'il était, n'était pas un ange, voulant donner au général Murât le gouvernement de Paris, envoya Junot commander les grenadiers réunis à Arras. On minutait alors le sénatus-consulte qui devait décréter l'empire ; je crois aussi que le premier consul ne fut pas fâché d'avoir un peu loin de lui alors tous ses anciens frères d'armes à vieilles idées républicaines. Il connaissait les hommes, et savait fort bien que le prestige aussi les gagnerait. Mais il fallait éviter le premier choc. Ceci n'est qu'une pensée de moi, toutefois je crois qu'elle est juste.

Au reste, Junot chargé d'une honorable tâche, celle de former ce beau corps des grenadiers réunis, partit pour Arras dans l'hiver de 1803 à. 1804. On s'attendait à un embarquement prochain et Junot ne voulait pas m 'exposer ainsi que mes enfants à une fatigue inutile. Je partis en même temps pour la Bourgogne avec ma jeune famille, pour passer le temps de l'absence de Junot dans la maison de son père et de sa mère. Mais au bout de quelques semaines ayant appris que le moment de l'embarquement était retardé indéfiniment, Junot m'envoya chercher par M. de Limoges, le mari d'une de mes amies, qui lui était attaché comme secrétaire. Je me rendis donc à Arras, où je m'établis dans la même maison où le prince de Condé avait logé. Ce fut pendant cette portion de l'année 1804 que se passèrent plusieurs événements remarquables. Je fus privée de la vue des uns.

4i6 MEMOIRES

n'étant pas à Paris à cette époque ; mais aussi j'ai vu l'empereur au milieu de ses camps, parmi ses soldats, ses généraux jadis ses frères d'armes et alors ses sujets. Je l'ai vu se faisant adorer du conscrit enlevé à sa famille ; je l'ai vu, dominant les mers sur lesquelles voguait l'orgueilleuse Angleterre, à la vue de ses pavillons montrer à ses soldats les roches éclatantes d'Albion, et leur distribuer les récompenses d'une ancienne ^ gloire pour en faire désirer de nouvelles. Alors l'empire était proclamé, et Napoléon I"' régnait sur la France.

Le camp de Boulogne. — Distribution des croix de la Légion d'honneur.

La plus brillante solennité se préparait à Boulogne. L'empereur avait distribué les premières croix aux dignitaires de l'ordre, alors à Paris, le jour de l'inauguration de la Légion d'honneur dans l'égUse des Invalides. Mais il voulait entourer d'une grande pompe la distribution de celles qui remplaçaient les armes d'honneur, et le théâtre de cette fête de l'armée fut indiqué à Boulogne. Quelque temps avant (lo juillet 1804), l'empereur avait relevé de ses ruines une

' J'étais à Boulogne lorsque Napoléon, alors empereur (mais non sacré), distribua les croix de la Légion d'honneur aux députations de toute l'armée française. Ce spectacle, unique dans l'histoire du monde, sera rapporté dans le chapitre suivant. On sait que les croix remplacèrent alors les armes d'honneur déjà données.

DE LA DUCHESSE D'ABRANtÈS 417

institution tout opposée à celle-ci dont la valeur, la loyauté faisaient la base. Le ministère de la police était rétabli et Fouché, de nouveau dans la faveur du maître, était à la tête de cette inquisition d'État.

Tous ceux qui, dans l'armée, avaient des armes d'honneur, reçurent ordre de se rendre à Boulogne. Les camps de Saint-Omer, de Bruges, d'Arras, de MontreuÛ, d'Amiens, envoyèrent des députations. Soixante-dix nulle hommes assistaient à cette imposante cérémonie.

Nous partîmes pour Boulogne, Junot et moi, avec un de nos bons et anciens amis, M. Billy Vanberchem. Je ne crois pas avoir fait un voyage plus gai de ma vie. Junot avait alors dépouillé cette impression de tristesse que lui avait causée le changement de gouvernement. Il voyait toujours dans l'empereur le désir, la volonté de rendre la France la plus grande des nations. Et dans son cœur tout français et vraiment patriote, cette volonté excusait tout. « Il avait retrouvé la gaieté de ses jeunes années », disait-il à M. Vanberchem — il est à remarquer qu'il était alors âgé de trente-deux ans. — Aussi, que de folies furent dites dans ce voyage I que de bons rires, francs, joyeux ! Hélas ! ces journées-là n'eurent pas beaucoup de sœurs.

Nous trouvâmes à Boulogne une partie de notre société d'Arras. Le général Laplanche-Mortière, adjudant supérieur du palais, et l'un des généraux sous les ordres de Junot, s'était marié, quelques mois avant, à une jeune et jolie héritière, M^^^ Henriette B..., que sa mère, femme de beaucoup d'esprit, ayant même, je crois, remporté le prix dans quelque académie pour un ouvrage sur l'éducation, avait accompagnée à Arras lorsqu'elle vint y joindre son mari. M°^^ Laplanche-Mortière était

4i8 MÉMOIRES

fraîche et timide. Parfaitement élevée, elle paraissait en grande adoration devant son mari, dont la conduite envers elle, dès les premiers jours de son mariage, était plus que répréhensible, et tout en elle intéressait. Aussi fûmes-nous charmés de la retrouver à Boulogne, où sa mère l'avait conduite et lui servait de guide, car son mari ne s'en occupait que lorsqu'iï ne pouvait s'en dispenser. Je proposai à M"^^ Laplanche-Mortière et à M°^^ B... de venir voir avec moi la cérémonie. Je devais être placée dans la baraque de Berthier. C'était l'endroit le plus favorable pour jouir du plus magnifique coup d'œil qui jamais peut-être ait été présenté au regard de l'homme.

C'était le 15 août. L'empereur avait choisi cette journée, voulant célébrer à la fois sa fête et celle de ses frères d'armes qui venaient recevoir de lui le prix d'un sang loyalement versé pour la patrie. Désirant environner cette cérémonie d'une pompe toute solennelle, il fit construire près de la tour d'Ordre, à Pont-de-Briques, sur le sommet le plus élevé de la montagne, un trône autour duquel flottaient deux cents drapeaux pris sur les ennemis de la France, Sur les marches de ce trône étaient les vingt-quatre grands-ofiiciers de l'empire, que Napoléon avait choisis parmi les chefs militaires, dont les soldats eux-mêmes reconnaissaient la gloire. Leur élévation était im véhicule de plus dont Napoléon se servait.

— Vois-tu ce grand maigre qui est là auprès de lui, avec sa queue ! C'est" Lannes, c'est im brave luron, celui-là ! Eh ben ! nous sommes du même pays, j'ie connais ben. Il est parti simple soldat, et le v'ià un des premiers. Ah ! c'est qu'aussi faut voir comme il y va ! C'est y heureux pour un homme comme ça ! Ça n'a jamais peur ! Eh ben ! je n'aurai

jamais peur ^ non plus, moi. Ah ! si le tambour pouvait rouler ! Je ferais voir beau jeu aux ennemis de la république.

Eh bien, certainement, cet homme avait le sentiment bien intime qu'il pouvait devenir maréchal d'empire, avec la bravoure et le patriotisme du maréchal Lannes. Voilà ce qu'on appelle de l'égalité et non pas cette déviation de toutes choses, qui fait qu'un manant, que j'appelle manant, non pas parce qu'il est sans souliers, mais parce qu'il est sans éducation, sans âme, et qu'il n'est mû que par les sentiments les plus bas et les plus personnels ; qui fera, dis- je, que ce manant se croira en droit de m'insulter en me disant :

— Je suis un être vivant comme toi, je marche avec deux pieds, donc je dois être heureux comme toi ! Ta chambre me plaît, arrière ! Je veux m'y mettre.

— Mais j 'ai gagné mon asile avec mon travail et mon père a commencé ma fortune.

— Tant pis pour toi !

Voilà de cette égalité comme j'en ai vu, moi, et le souvenir en est encore assez frappant pour me faire trembler.

Sur le trône élevé à la tour d'Ordre était placé le fauteuil appelé le fauteuil de Dagobert. Près de l'empereur était le casque de Bayard, contenant les croix et les rubans rouges qui devaient être distribués. On y avait ajouté, je ne sais trop pourquoi, le bouclier de François P^, de ce roi qu'on

1 Cette conversation fut rapportée au maréchal par un officier qui se trouvait à portée de l'entendre. Le maréchal s'informa de cet homme et lui fit donner deux ou trois louis,- que le soldat refusa. « Si dans vot' chemin y se trouvait ime épaulette de sousof&cier, mon général, dame ! je ne dis pas... mais pour des sonnettes, y faut les gagner. C'est une autre affaire. »

veut toujours nous présenter comme le type -de l'honneur et de la loyauté, un chevalier comme Galaor, et qui ne fut en réalité qu'un homme fort peu honorable, capitulant avec sa conscience, comme si l'honneur le pouvait jamais, un détestable roi, un vrai fou et un monarque dont la France dut longtemps maudire le règne. L'empereur savait bien tout cela et pensait tout ce que je viens de dire. Mais il avait voulu frapper les masses et, en effet, l'impression fut produite.

Je me rendis de bonne heure à la baraque du maréchal Berthier avec M™^ Laplanche-MOrtière et M°^^ B... Nous avions avec nous M. Vanberchem et un ami de collège de Junot, appelé Magnien, qu'il avait recueilli chez lui. La baraque de Berthier était admirablement située pour ne perdi^e aucun des mouvements de ce qui allait se passer. Placée directement derrière le trône, on voyait, de ses petites fenêtres, monter chaque légionnaire venant recevoir sa croix de la main même de l'empereur. Avant de me renfermer dans la petite maison, j'avais fait le tour de l'élévation et j'avais vu ce que jamais bien certainement je ne reverrai maintenant dans ce qui me reste de jours.

Dans une vallée, taillée par la nature comme un cirque naturel, étaient placés soixante mille hommes sur plusieurs rangs et par échelons. La vallée était faite de manière qu'ils étaient en amphithéâtre et pouvaient être \ais de la mer, dont les flots venaient se briser au pied de la tour d'Ordre. En face d'eux était le trône, auquel ils parvenaient en montant plusieurs marches d'un escalier fort doux dans sa montée. C'est là qu'était placé, dans sa gloire toute lumineuse, l'homme dont le génie disposait alors de l'Europe et du monde. Il était là, abrité de cette foule de drapeaux dé-

chirés par le boulet, souillés par le sang, mais étincelants quoique poudreux et formant un digne panache au trophée vivant dont il était environné. Quoiqu'il fît beau ce jour-là, le vent soufflait avec une extrême violence et faisait tournoyer l'étoffe glorieuse à la vue de plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient alors dans le détroit et qui purent reconnaître parmi nos conquêtes le léopard insolent qui prétendait tout asservir.

On a souvent parlé de l'attachement ou plutôt de l'idolâtrie que l'empereur inspirait à (îette époque. Mais en disant : « // était bien aimé ! » on s arrête, et la pensée de celui qui parle achève sa phrase dans son souvenir. Il se croit compris et s'en tient à une parole, tandis qu'il en faudrait beaucoup et de bien senties, pour donner une idée du sentiment qui animait alors toute la France, et surtout la France militaire, pour Napoléon. Que les Anglais eux-mêmes se rappellent cette journée du 15 août 1804 ! Beaucoup sans doute vivent encore. C'est à eux que je m'adresse, et non pas à leur gouvernement. C'est à la nation grande et généreuse qui a rougi du supplice imposé en son nom à un grand homme, que je demande de convenir de l'effet que durent leur faire éprouver ces cris d'amour que le vent portait jusque sur leurs vaisseaux. Ces cris venaient du cœur. Souvent on voyait le vieux soldat, la voix rompue par les larmes, ne pouvoir se joindre d'abord à ses camarades, et agiter ses mains pour bénir celui qu'il adorait. Quel concert d'amour ! Et c'est après de telles journées, qu'on peut oser parler de la France repoussant plus tard Napoléon !

Je trouvai dans la baraque de Berthier une personne que je rencontrais souvent à Paris et dont le charme exerça depuis sur moi le même empire que

sur tous ceux qui la connaissent. Nous nous vîmes ensuite assez souvent, et toujours (du moins de mon côté) avec un nouveau plaisir. C'est la maréchale Ney.

Je fus très contente de retrouver la maréchale dans la baraque de Berthier. C'était une personne différente d'une autre pour moi, dans cette journée-là, de même que je devais être pour elle aussi une femme à part de celles qui étaient avec elle. J'ai toujours aimé ma patrie avec une passion quelle temps n'a aucunement altérée. Qu'on juge de ce que je devais éprouver en voyant cette réunion de braves, tous chargés de stigmates imprimés par le fer ou le feu de l'ennemi et reçus pour la défense de cette France belle et glorieuse, à cette époque également aimée de tous ses fils. Les partis se taisaient, les discordes étaient étouffées ; chacun venait se rallier autour du héros qui nous avait rendu la paix. Tout était beau alors ! Quel avenir se déroulait devant nous ! Gloire, prospérité, bonheur ! Du haut de cette colline, le regard de Napoléon semblait jeter ces paroles aux vaisseaux de TAngleterre. Il était calme en ce moment et plus beau que je l'aie vu jamais. Son visage avait une expression remarquable de contentement. J'ignore quelle était alors sa pensée, mais son regard était radieux, soit qu'en contemplant cette foule de vieux soldats dans de jeunes hommes il fût glorieux de distribuer à son tour, comme chef de l'État, cette récompense que dans les rêves de ses jeunes années il avait sûrement ambitionnée comme le point le plus élevé de son ambition, soit plutôt — et la chose est plus présumable — qu'en voyant l'ardeur de ces belles troupes, en écoutant ces accents d'amour et de dévouement, il se dît :

— Avec de tels hommes, je puis conquérir le monde !

La cérémonie fut longue. Chaque légionnaire montait les douze marches qui conduisaient au trône, s'inclinait devant l'empereur, puis redescendait après avoir reçu la croix et le ruban de sa propre main. Il accompagnait quelquefois cette action d'un mot ou d'un sourire, lorsque le légionnaire était plus ou moins connu de lui. Cette sorte de procession devenait pour nous fort divertissante, parce que de la manière dont la baraque était placée, nous étions tout à fait derrière le trône, ce qui nous mettait en face du récipiendaire qui, sans s'en douter, nous faisait une très belle révérence. La chose était surtout plaisante lorsqu'il montait quelqu'un de notre connaissance. Quant à eux, ils étaient trop troublés pour nous voir derrière la petite fenêtre par laquelle nous regardions. Ce sourire dont je parlais tout à l'heure était le point de mire de tous les regards, mais il n'était pas également donné, et nous qui étions de sang-froid nous pouvions en juger. L'empereur avait deux sourires ce jour-là, comme on a deux langages. L'un était purement mécanique et avec la simple intention d'être poli, si ce terme peut être employé en parlant d'un souverain, l'autre partait du cœur lorsqu'il donnait la croix à l'un de ses frères d'armes d'Italie ou d'Egypte. Alors il y avait de l'expansion, un rapport entre lui et sa première, sa plus belle gloire... Je ne sais si M. Suchet, le frère du maréchal, a gardé le souvenir de l'accueil qui accompagna le don de sa croix, mais il dut en être content.

Il était cinq heures du soir. Depuis une heure je voyais l'empereur se tourner souvent vers le ministre de la marine, M. Decrès, et lui parler

bas. Puis il prenait une lunette et regardait sur la mer comme s'il avait voulu signaler une voile lointaine. Enfin l'impatience parut le gagner. Berthier, qui se rongeait les doigts, tout maréchal qu'il était, regardait aussi. Junot s'en mêlait également, puis ils causaient entre eux. Il était évident qu'on attendait quelque chose. Enfin, le ministre de la marine fut averti et tout aussitôt il parla à l'empereur, qui saisit la lunette de Decrès avec une telle rapidité qu'elle lui échappa des mains et fut rouler sur les marches du trône. Nous suivîmes la direction de tous les yeux qui se portaient vers le fort en bois, et nous vîmes alors une flottille, composée de mille à douze cents embarcations, qui se dirigeait vers Boulogne. Elle venait des différents ports voisins et de HoUande. L'empereur avait voulu que ce fût ce même jour du 15 août que cette flottille vînt se réunir aux autres embarcations stationnées dans le port de Boulogne, à la vue des vaisseaux anglais qui croisaient dans le détroit, tandis que devant eux aussi il distribuait à son armée les récompenses qui devaient stimuler son courage et lui faire demander elle-mêpie à passer sur les côtes d'Angleterre. Mais le contentement que Napoléon avait éprouvé à la vue de la flottille fut de 'courte durée. Un jurement très énergique de M. Decrès, dont on sait que c'était le langage habituel, avertit Tempereur qu'il se passait quelque événement inattendu. En effet, l'officier qui commandait la première division de la flottille, n'ayant pas écouté les avis du pilote côtier et ne connaissant pas quelques nouveaux ouvrages autour du fort en bois, ou bien, autant que je puis m'en souvenir, n'ayant pas même voulu attendre l'arrivée du pilote, rencontra au moment d'aborder quelques

obstacles à fleur d*eau. Le choc que reçurent les chaloupes les fit chavirer, et quelques soldats firent le plongeon ; heureusement que Peau était basse. Cependant il y eut, je crois, un homme de noyé. Et puis la chose était déplaisante. On nous raillait beaucoup en Angleterre sur nos coquilles de noix, ainsi qu'on appelait les péniches et même les chaloupes canonnières. Cette mésaventure, arrivant au grand jour, devant nos ennemis dont les lunettes étaient toutes braquées vers nous, mit l'empereur dans un état de mauvaise humeur plus violent que je ne l'avais encore vu depuis longtemps. Il descendit du trône et vint avec Berthier sur l'espèce de terrasse qui régnait le long du parapet pratiqué du côté de la mer. Il marchait fort vite, et, par intervalle, nous pouvions entendre quelque expression énergique qui manifestait son mécontentement. Le ministre de la marine était aussitôt descendu pour aller à la côte et l'empereur restait en dehors de la baraque avec Berthier, marchant et pestant contre la maladresse, cause de ce tumulte.

La pluie qui survint à six heures du soir, au moment où le dîner était servi sous les tentes pour plusieurs milliers d'hommes, acheva de donner de l'humeur à l'empereur et finit mal une journée qui avait commencé si radieuse et si belle. Le soir il y eut un grand bal, où se rendit tout ce que la ville contenait, ce jour-là, de notabilités dans tout ce qui était grand. Alors nos fêtes étaient vraiment des fêtes.

La nouvelle cour. — La princesse Borghèse.

Des intérêts de haute importance pour la société occupaient tous les esprits au moment de mon arrivée à Paris, c'était la formation de la nouvelle cour qui la faisait naître. L'influence qu'elle apporte toujours avec elle se faisait dé^à sentir, et les intrigues avaient une activité non pareille. W^^ Bonaparte, qu'on connaissait d'une extrême faiblesse et d'une grande bonté, était assaillie de tous côtés pour présenter une dame du palais, un chambellan, un écuyer, et tout ce qui, enfin, faisait partie de cette nombreuse troupe, qui fut si funeste à l'empereur en 1814, lorsqu'elle fut composée presque entièrement de ses ennemis. A l'époque du couronnement elle était au moins encore tolérable pour ceux qui lui étaient attachés. On y voyait les femmes de ces hommes qui avaient donné leur sang pour la France, et qui étaient dévoués non seulement à sa cause, mais à celle de l'empereur. Comme il rêvait dès lors une chose impossible, qui était son système de fusion dont il a tant parlé à Sainte-Hélène, pour faire excuser l'immense faute qu'il fit de s'entourer de personnages qui, quelques années avant, parlaient de sa perte et de sa chute comme d'une de leurs espérances, oui, il fit une faute. Les hommes qui lui étaient attachés véritablement, le virent et le lui dirent. Mais il n'aimait pas les remontrances et, si le Sénat avait suivi l'exemple du parlement, je ne sais trop comment iï aurait pris les siennes.

La formation première de la cour de Joséphine et des princesses fut donc plutôt sous l'influence

de Tesprit consulaire que sous celle de Fesprit impérial. C'était plus tard, à Tavènement de Marie-Louise, qu'on devait voir les Tuileries envahies par le faubourg Saint-Germain, qui n'y prenait place que pour préparer celle d'un autre et se moquer journellement de l'empereur et de sa famille. On attribua cette nouvelle volonté dans les nominations à l'impératrice, et la chose n'est pas vraie. D'abord la cour était formée avant son arrivée, et puis elle aimait trop tendrement M°^^ la duchesse de Montebello, dont l'existence était à la fois républicaine et impériale. Mais lorsque nous en serons à cette époque, nous parlerons de ces choses avec les détails qui leur appartiennent.

Les dames du palais furent donc en partie, comme je l'ai dit, à l'époque du couronnement, prises parmi notre jeune troupe de femmes des généraux et des grands officiers de l'empire. M"^^ de La Valette fut nommée dame d'atour, et M™® de La Rochefoucauld dame d'honneur. Je n'ai jamais beaucoup compris quelle avait été l'intention de l'empereur en mettant M"^^ de La Rochefoucauld dans cette place importante. Non pas que celle qui l'occupait n'en fût digne à tous égards, mais une chose certaine, et que je sais positivement, c'est qu'elle ne s'en souciait nullement et qu'il fallut que l'impératrice Joséphine la pressât d'accepter ; elle voulut même plusieurs fois donner sa démission. Elle était petite, contrefaite. Son esprit fort remarquable et surtout très fin et très judicieux lui rendait pénible cette continuelle attitude que l'obligeait de garder la place qu'elle occupait à la cour la plus fastueuse et la plus élégante que T Europe ait jamais vue. Son nom était illustre sans doute ; mais il y avait dans les

noms de Fancieiyie noblesse, et même parmi les dames du palais que l'empereur venait de nommer, des noms qui réveillaient bien plus encore les souvenirs historiques. M^^ de Montmorency, de Mortemart, de Seran, de Bouille pouvaient y prétendre à ce titre, et la fortune des deux premières surtout, avantage que n'avait pas à cette époque M^^^ de La Rochefoucauld, était même une raison de plus pour déterminer l'empereur, en admettant toujours cette pitoyable idée du système de fusion. Et ce système, dont il parle tant à Sainte-Hélène, il est extraordinaire qu'il songeât à le faire entre ses amis dévoués et des gens que lui-même, à cette époque, appelait encore ses ennemis.

Mais notre parti était alors radieux d'un genre de gloire que les femmes recherchent bien autant que les hommes poursuivent la leur, c'étaient l'élégance et la beauté. Parmi les jeunes femmes qui composaient la cour de l'impératrice et celle des princesses, il était difficile de citer une femme laide ; et combien y en avait-il dont la beauté faisait, sans hyperbole, l'ornement le plus réel des fêtes que Paris voyait donner chaque jour dans ces temps de féerie.

Il est une femme de la cour impériale qui parut dans le monde un peu avant l'époque du couronnement et dont le portrait est une chose que réclament des Mémoires contemporains, surtout écrits par une femme : c'est M™^ Du...

jyjme Du... ne fournirait pas un modèle à un statuaire, parce que ses traits n'ont rien de cette régularité qu'exige l'art du sculpteur et peut-être dirais- je la même chose pour la peinture. Le charme inexprimable de sa figure, charme que la parole ne peut même rendre qu'imparfaitement, consiste dans les plus beaux yeux bleus foncés à

longues et soyeuses paupières, auxquels j'ai songé en faisant les yeux de TAntonia de mon Amirayite de CasiiUe, et dans un sourire fin, gracieux, spirituel, découvrant les plus belles dents d'ivoire. Et puis avec tout cela de beaux cheveux blonds, une petite main, un petit pied, une élégance générale que justifiait ensuite un esprit tout à fait remarquable. De tout ce que je viens de dire, il résultait un ensemble qui attirait d'abord et puis qui attachait. M"^^ Du... se maria quelques années après nous toutes. Son mari était déjà vieux et pouvait passer pour son père. Je me rappelle que le jour où elle vint faire sa visite de noce, on était à la Malmaison. C'était le soir. Nous étions dans le parc avec la reine Hortense, lorsqu'on vint la prévenir qu'il y avait du monde dans le salon, et l'on nomma M"^^ Du... Nous courûmes en grande hâte pour voir la nouvelle mariée, que je trouvai charmante ; et la reine Hortense, qui avait une indulgence parfaite jointe à son goût particulier, la trouva comme moi. Mais quelquesunes de ces dames, dont l'une entre autres n'a jamais prononcé une parole de bonté sur une autre femme, commencèrent un examen qui n'était que méchant et nullement juste. Je reçus dès ce premier jour une impression favorable de M"^^ Du... et, depuis, j'ai toujours cherché à me rapprocher d'elle, parce qu'elle me plaisait. Nous fîmes depuis, elle et moi, une visite à ce même château de la Malmaison, dans une circonstance bien intéressante. Je lui rappelai pendant la route celle que je viens de rapporter et qui nous ramenait toutes deux à des temps bien différents. M"^^ Du... était femme d'un conseiller d'État à l'époque du couronnement. Lorsqu'elle fut nommée dame du palais, on parla beaucoup du passe-droit que cette nomination faisait

éprouver à des femmes qui avaient des prétentions légitimes. Déjà venaient les droits..., déjà paraissaient les volontés, les coutumes... Je fus frappée du changement qui s'était opéré dans la société de Paris pendant les dix mois de mon absence. L'amour que l'empereur inspirait avait pris plus d'ardeur encore, s'il était cependant possible qu'il fût plus aimé que dans les trois premières années du consulat ; mais à côté de cet amour, avaient crû d'autres intérêts que la vue de la couronne avait éveillés. On trouvait déjà moins de rapports francs et venant du cœur, même avec ses meilleurs amis. Chacun pensait à ce qu'il pouvait obtenir et comment il devait s'y prendre pour supplanter son frère, même dans la demande d'une place à la cour. Il y avait alors un prestige vraiment magique. La guerre ne se voyait plus que dans le lointain, du moins pour les masses en général, et les ambitions que les années précédentes avaient tant agitées devaient nécessairement, pour exister — car elles ne voulaient pas mourir — chercher une nouvelle pâture. C'est alors que Paris offrit im coup d'œil singulier à l'observation, en voyant s'agiter, au soleil levant de l'empire, cette foule d'êtres plus ou moins insignifiants, cherchant à devenir hommes de cour. Cette manie gagna jusqu'aux plus sages et, dans les premiers temps, c'était en vérité un spectacle bizarre, que ces hommes que la répubhque avait vus naître, qu'elle avait formés, qui avaient eux-mêmes construit les plus belles parties de son édifice incomplet, après l'avoir démoH avant son entière édification, venant adorer un nouveau dieu. Je ne puis m'empêcher de rappeler l'effet que me fit alors ce changement complet ; pour moi il était sans gradation. L'empereur le voyait-il ? Je ne le crois

pas. Lui aussi était homme, lui aussi avait ses hochets.

Les maisons des princesses avaient été formées d'une manière plus absolue, peut-être, que celle de l'impératrice Joséphine, dans le sens de la fameuse fusion, car ce sont les hommes qui, étant chefs de famille, entraînent avec eux quelquefois l'opinion et qui, d'ailleurs, compromettent la maison tout entière. Ainsi, la princesse Caroline avait auprès d'elle M. d'Aligre, dont le nom et la fortune immense étaient, selon l'empereur, une bannière autour de laquelle devaient se rallier des parties de provinces entières ; et en cela il ne se serait pas trompé s'il avait voulu se donner la peine de n'être pas abusé par la seule démonstration que faisait le chambellan de la princesse Caroline, en mettant dans sa poche une paire de souliers blancs pour qu'elle pût en changer au bal. On ne donne pas de la conviction en outrepassant son devoir, et surtout un devoir qu'on dit être imposé. Le faubourg Saint-Germain, au reste, devait, à cette époque, une grande reconnaissance à la princesse Caroline. C'était elle qui avait prié pour M. le marquis de Rivière et qui lui avait sauvé la vie, comme l'impératrice Joséphine l'avait sauvée à MM. de Polignac.

La princesse Élisa, dont l'humeur plus austère se pliait moins aux volontés de son frère, était entourée de personnes qui tenaient moins au faubourg Saint-Germain, excepté une de ses dames, M™^ de Br..., qui, encore, ne resta pas avec elle et passa dans la maison de la princesse Borghèse. Quant aux autres, c'étaient M"^® de Lap..., femme de la géométrie et toute disposée à faire de la science avec la princesse, qui, sous ce rapport, rappelait parfaitement M"^^ la duchesse du Maine.

Ce n'est pas, au reste, seulement en cela qu'elle avait avec elle des rapports très positifs. Son ambition, cette manie de commander et de faire de son mari son premier officier, cette parole absolue lorsque, chez elle, elle ordonnait qu'on s'amusât, tout était ressemblance entre les deux femmes. Au reste, le parallèle n'est pas de moi ; il est de l'empereur lui-même, qui le dit im jour à Saint-Cloud, à la suite d'ime discussion fort amère qu'il eut avec sa sœur sur une pièce du siècle de Louis XIV, c'est-à-dire de V entredeux, si l'on peut dire ce mot. Il s'agissait du Wenceslas de Rotrou. L'empereur venait de faire lire à Talma tout un acte de cette tragédie, et chacun sait comment cet homme célèbre jouait le rôle de Ladislas. Après avoir parlé de l'art admirable qu'il avait mis à dire plusieurs vers, on en vint à donner son avis sur la pièce elle-même. L'empereur dit tout crûment que Wenceslas était un vieux fou, que Ladislas était un fils et im frère dénaturé et que, en résumé, la pièce ne valait rien ; " et puis il parlait ensuite de Cinna, du Cid et de quelques autres chefs-d'œuvre de Corneille en disant :

— Voilà de la tragédie.

La princesse Élisa avait pour Voltaire une grande admiration probablement, car elle entreprit au même instant une réfutation de Corneille prise dans les notes de Voltaire qui, comme on le sait, ne sont certes ni impartiales ni même justes sous aucun point. L'empereur eut probablement, de son côté, de l'humeur d'être réfuté par des arguments qu'il sentait n'être pas raisonnables. L'aigreur s'en mêla et il y eut des mots amers. Enfin, Napoléon quitta le salon en disant :

— Ce n'est plus tolérable ! Vous êtes la caricature de la duchesse du Maine !

Le mot me parut d'autant plus drôle que d'abord il était juste, et puis que l'empereur s'était servi de la même expression, lorsqu'un joiu-, à Neuilly, il s'était moqué d'une représentation d'Alzire, dans laquelle la princesse Élisa avait, disait-il, parodié le rôle d'Alzire, et l'avait joué en caricature. Il paraît que le mot lui plaisait.

Ce même salon de Saint-Cloud, dans lequel se passa cette petite scène, m'avait offert, quelques mois avant, un spectacle que le temps devait me rendre singulier dans un autre sens que celui dans lequel il s'offrit à moi.

M"^^ Leclerc était devenue veuve à Saint- Domingue ; elle avait coupé ses cheveux, fait embaumer le corps du général, l'avait embarqué sur le vaisseau qui la reportait en Europe et elle était revenue en France, ramenant en momie le mari qu'elle avait suivi très vivant peu de mois auparavant. Le premier consul, qui la connaissait et qui ne voulait pas que son deuil se passât d'une manière peu convenable, chargea son frère Joseph Bonaparte et sa digne et respectable femme de la surveillance de la jeune veuve ; elle logea dans l'appartement du rez-de-chaussée de l'hôtel Marbeuf, rue du Faubourg-Saint- Honoré, qu'habitait alors Joseph et qui, depuis, fut donné en présent de noces à M"^^ la maréchale Suchet \ C'est là que je la vis à son retour d'Amérique et que je la crus perdue en apercevant à sa main une horrible plaie qu'on fit alors disparaître mais qui revint ensuite malgré tous les efforts des médecins. Elle portait fort honorablement les voiles noirs, dans lesquels elle était jolie comme

1 On sait que la maréchale Suchet et la duchesse Decrès sont nièces de la reine d'Espagne (la reine Julie). Elles sont filles de M. d'Anthoine.

les anges. Mais elle s'ennuyait 1 oh, elle s'ennuyait !

— Je mourrai ici, Laurette, me disait-elle, et si non frère veut toujours m'empêcher de voir du monde, je me tuerai.

Junot lui dit qu'on avait jusqu'à présent parlé de beaucoup de Vénus. On connaissait la Vénus de Médicis, celle du Capitole — je ne sais pas s'il le nomma pas la Callipyge — mais qu'on n'avait pas encore nommé la Vénus Suicide. En entendant ce bon mot, que je pris la liberté de déclarer très mauvais à mon mari, M°^^ Leclerc devint radieuse et tendit sa main à Junot en lui disant :

— Venez me voir, Junot, venez donc ! Vous êtes mon vieil ami. N'est-ce pas, Laurette, que tu n'es pas jalouse ?... Et puis, je vais me marier !

Ce fut alors, en effet, que Napoléon, qui n'était encore que consul, arrangea -ce mariage de sa sœur avec le prince Camille Borghèse. .Je le vis quelque temps aprèS chez M^^ Leclerc, qui alors était chez elle \ La johe figure du futur me frappa. J'ignorais la stagnation complète de pensées qu'il y avait sous cette enveloppe toute méridionale, et cette tête, aux yeux noirs charbonnés, à la chevelure de jais, me semblait devoir contenir des idées non seulement chaleureuses, mais grandes et nobles. Pour dire la vérité, je ne l'avais pas regardé avec attention, car, alors, on trouvait dans ce sourire perpétuel, ce regard hébété, quoique toujours actif, la nullité absolue que ce pauvre prince CamiUe nous a montrée depuis, et dont alors il donnait, au reste, une preuve par son mariage.

Mais une scène dont je suis heureuse d'avoir été témoin, c'est la visite de noces de la princesse Bor-

1 Elle occupait l'hôtel qui appartient aujourd'hui à l'ambassade d'Angleterre.

ghèse à sa belle-sœur. On était alors à Saint-Cloud et en hiver. M"^® Borghèse vint le soir. Il fallait comme moi connaître non seulement l'inimitié qui existait entre les deux belles-sœurs, mais surtout la jalousie que M™^ Leclerc nourrissait contre M"^« Bonaparte depuis qu'elle avait une pensée de femme ; et cela était depuis Milan. Il fallait comme moi connaître le caractère de W^^ Leclerc, cette existence toute mondaine, cette soif de paraître non seulement la plus belle, mais la plus brillante. Que de fois je l'avais vue pleurer de chagrin à la vue de sa belle-sœur, couverte de diamants et de perles d'une beauté déjà royale. La princesse Borghèse avait un de ces caractères remarquables dans leur puérilité, qui sont par leur nullité même intéressants à étudier. Aussi, le sien a-t-il été pour moi un livre où je trouvais toujours une page nouvelle et instructive. La soirée où elle vint à Saint-Cloud et où elle se présenta comme princesse Borghèse à M'^ Bonaparte est l'un des souvenirs frappants que m'ait laissés la princesse Pauline.

On pense bien que sa toilette fut, pour ce grand jour, une affaire des plus sérieuses. Après avoir consulté toutes les nuances, pris tous les avis, elle se décida pour une robe de velours vert, sur laquelle étaient posés, avec assez peu de goût, tous les diamants de la maison Borghèse, formant ce qu'on appelait alors une Mathilde. Elle était coiffée avec des diamants, elle en portait au cou, aux oreilles, aux bras ; enfin, elle était éblouissante, et surtout d'une joie qui lui permettait à peine de parler. Lorsqu'elle entra, l'émotion qu'elle ressentait lui donnant une agitation intérieure, elle pouvait en effet passer pour une jeune et timide mariée. Jamais je ne la vis plus belle; et si son

intention était de faire de la peine à sa belle-sœur, son triomphe dut être complet, du moins dans son propre esprit, car elle était princesse, la plus jolie des femmes, possédant le plus bel écrin qu'une particulière pût avoir en Europe, et deux millions de rente.

Elle vint s'asseoir près de moi, parce qu'elle ne perdait aucune occasion de marcher pour faire voir sa magnifique robe. C'était le paon faisant la roue.

— Les vois-tu, Laurette, ma petite Laurette ! Elles crèvent de jalousie, mon enfant ! C'est égal. Je suis princesse, et une vraie princesse.

Je me suis, depuis, rappelé ce mot, surtout à Rome, lorsque, en 1818, je la vis au palais Borghèse, jouissant en effet de la protection que le pape accordait à la princesse Borghèse. Non seulement elle avait été princesse la première, mais elle était demeurée princesse au milieu du désastre de sa famille.

Le sacre.

Les adresses arrivaient de toutes parts. Les départements se distinguaient à l'envi par des expressions toutes produites par un sentiment vrai et unanime ; et celui qui, aujourd'hui, ose dire qu'alors Napoléon ne fut pas nommé par la nation entière, ment à sa conscience. Oui, il fut assis sur ce trône, que depuis on eut l'indignité de dire qu'il avait usurpé. Il y fut porté par les bras de la France elle-même. Ah ! dans ce moment, où, forcée par mes souvenirs d'interroger ces temps écoulés, je

retrouve encore en moi tout le retentissement de ces cris d'amour qui s'élançaient au ciel dès qu'il paraissait, soit dans une promenade, soit au spectacle, combien je souffre de ce que je vois autour de moi... Le peuple n'a plus de voix que pour se plaindre, ses yeux ne lui servent que pour pleurer, et il n'a plus de cœur que pour haïr.

Le i^"^ décembre, le Sénat conservateur présenta à l'empereur le décret du peuple — car on peut le nommer ainsi — qui donnait les votes de ce même peuple. Ce nouveau plébiscite offrait le résultat de soixante mille registres ouverts comme pour le consulat à vie. Une chose remarquable, c'est que pour l'empire il n'y eut que deux mille cinq cent soixante-dix-neuf votes négatifs et trois millions cinq cent soixante et quinze mille aiïirmatifs, tandis que pour le consulat à vie il y eut, je crois, près de neuf mille votes négatifs. Je déjeunais chez l'impératrice ce même jour, et je puis affirmer qu'il est faux, bien qu'on l'ait dit dans plusieurs relations, qu'elle était malheureuse des pressentiments de son propre malheur et de celui de Napoléon. Elle était fort émue — et je conçois ce sentiment — mais le bonheur perçait dans son regard et dans ses moindres actions. Elle me raconta, avec une expression dont je lui sus gré, tout ce que l'empereur lui avait dit d'aimable le matin même ; comment il lui avait essayé la couronne qu'elle devait ceindre le lendemain devant la France entière. Ses yeux étaient pleins de larmes. Elle me parla avec bonté de la peine qu'elle avait éprouvée en recevant im refus de l'empereur lorsqu'elle lui avait demandé le matin même le retour de Lucien :

— J'ai voulu invoquer une aussi grande journée, me dit-elle, mais Bonaparte — elle fut encore quelque temps à le nommer ainsi — m'a répondu avec

aigreur et j'ai été contrainte de me taire. Je voulais prouver à Lucien que je sais rendre le bien pour le mal. Si vous en trouvez l'occasion, faites-le lui savoir.

Je fus surprise de cette sévérité constante de l'empereur envers son frère, et surtout un frère auquel il devait tant. Son mariage avec M°^^ Jouberthon n'avait d'ailleurs rien qui fût contre l'honneur, seul motif pour lequel il ne doit y avoir aucun pardon. Je crois plutôt que les idées fortement républicaines de Lucien étaient le seul empêchement à son rappel. Une des raisons qui étaient venues se joindre à toutes les autres, pour augmenter l'humeur de l'empereur, était la conduite de M°^^ Laetitia Bonaparte. Elle avait pris chaudement le parti de son fils exilé et, après une altercation très vive avec l'empereur, elle avait quitté Paris pour aller rejoindre le fils malheureux et lui porter des secours, des consolations et sa noble assistance. J'ai déjà dit que je ferais connaître M™^ Bonaparte pour ce qu'elle est réellement et je le puis avec d'honorables et de glorieuses preuves. Son cœur de njère était doublement blessé à cette époque où la France retentissait de chants et de fêtes. Son plus jeune fils, Jérôme, n'était pas non plus dans ce faisceau de famille que Napoléon se plaisait à réunir autour de lui pour en composer sa force à venir. Jérôme était marié eh Amérique avec M^^^ Paterson ; quoique fort jeune et même enfant, son mariage était valide, puisqu'il avait le consentement de sa mère et de son frère aîné. Mais le premier consul était furieux contre le jeune enseigne de vaisseau et il prétendait qu'en sa qualité de chef du gouvernement il l'était de sa famille. Jérôme avait quitté l'Amérique pour revenir en Europe. M"^^ Bonaparte la

mère avait reçu l'avis de son départ. Elle Tavait fait parvenir à l'empereur, qui avait répondu en faisant donner l'ordre de lui fermer tous les ports, non seulement de France mais de Hollande, de Belgique et de toutes les côtes sur lesquelles nous avions du pouvoir. Je ne fais aucune réflexion sur cette sévérité. Les événements pourront la justifier ou la condamner. M"^^ Bonaparte la mère était donc à Rome au couronnement et n'avait aucun titre, aucune distinction. Elle fut placée ensuite dans le tableau du sacre, de David. Je ne sais trop pourquoi l'empereur eut cette idée \ Je ne crois pas qu'elle soit venue de Madame mère. Elle pouvait avoir quelquefois des manières étranges au milieu d'une cour qui, en raison de sa nouveauté, était plus exigeante qu'une autre. Mais son âme est grande et forte et je ne pense pas que ce soit elle qui ait eu la fantaisie de figurer là où elle n'était pas, tandis qu'alors elle remplissait le plus noble et le plus doux des devoirs de la femme, celui de la mère consolatrice.

Le 2 décembre, il n'était pas encore jour que l'activité régnait déjà dans toutes les maisons de Paris et il y en avait beaucoup dans lesquelles on ne s'était pas couché. Des femmes eurent le courage de se faire coiffer à deux heures du matin et de demeurer tranquilles sur leur chaise jusqu'au moment où il serait l'heure de passer leur robe. J'avoue que je préférai être un peu moins bien coiffée et l'être par ma femme de chambre afin de dormir deux heures de plus. Toutefois, nous avions peu de temps, car il fallait être rendu avant le

1 Et surtout placée comme elle y est. Je n'ai jamais vu trois plus singulières figures que celles qui sont représentées dans cette tribune. Elles sont de face toutes trois. L'une d'elles, surtout, rappelle tout à fait le mot de M^e du Deffand sur Gibbon.

départ du cortège des Tuileries, et il devait partir à neuf heures. Il partit un peu plus tard mais on croyait qu'il se mettrait en marche à cette heurelà, et il fallait agir d'après cette croyance.

J'étais à cette époque aussi liée avec la duchesse de R... que Junot l'était avec son mari. Depuis, elle s'est brouillée avec moi sans que j'en puisse connaître la raison, je le jure devant Dieu et les hommes aussi solennellement qu'on peut faire un serment. Enfin, quoi qu'il en soit, je l'aimais alors comme on aime une sœur et nous étions liées tendrement. Nous nous arrangeâmes pour aller ensemble à Notre-Dame et nous nous mîmes en effet en route à sept heures et demie du matin. Quant à Junot, il portait un des honneurs de Charlemagne — la boule ou la main de justice, je ne me rappelle plus précisément laquelle des deux — et comme il faisait partie du cortège, il était encore dans tout l'embarras de sa toilette de pair — car les vingt-quatre grands-officiers de l'empire n'étaient pas autre chose que les pairs de Charlemagne — lorsque nous partîmes toutes deux pour Notre-Dame.

J'avais ma place dans une travée du chœur qui était réservée pour les femmes des grands-officiers de Tempire. Mais étant avec M"^^ M... et ne voulant pas la quitter, je montai avec elle dans une travée du maître-autel à l'étage supérieur. Il y avait une telle afïïuence que toutes les places désignées et gardées étaient envahies par la foule. Nous nous trouvâmes si serrées que, voyant M"^^ M... avec une personne de sa connaissance, je descendis dans la travée des grands-officiers, où je pus respirer au moins et d'où je vis la cérémonie avec autant de facilité qu'une chose qui se serait passée dans ma chambre.

Quelle est l'âme — car c'est rame que j'interroge— qui peut avoir mis un pareil jour en oubli ? J'ai vu depuis Notre-Dame, je l'ai vue dans des fêtes somptueuses et solennelles, mais jamais le coup d'œil du couronnement de Napoléon n'a été même rappelé. Cette voûte aux arceaux gothiques, aux vitraux lumineux, qui retentissait du chant sacré des prêtres, appelant les bénédictions du Très-Haut sur la cérémonie qui allait être célébrée, en attendant le vicaire de Jésus-Christ, dont le trône était préparé près de l'autel, tandis que le long de ses vieilles murailles, recouvertes de tapisseries magnifiques, on voyait rangés par ordre tous les corps de l'Etat, les députés de toutes les villes, la France entière, enfin, qui, représentée par ses mandataires, envoyait son vœu : Attirer la bénédiction du ciel sur celui qu'elle couronnait ! Ces milliers de plumes flottantes qui ombrageaient le chapeau des sénateurs, des conseillers d'État, des tribuns, ces cours de judicature avec leur costume riche et sévère à la fois, et ces uniformes brillants d'or, puis ce clergé dans toute sa pompe, tandis que, dans les travées de l'étage supérieur de la nef et du chœur, des femmes jeunes, belles, étincelantes de pierreries et vêtues en même temps avec cette élégance qui n'appartient qu'à nous, formaient une guirlande ravissante au coup d'œil.

Le pape arriva le premier. Au moment où il entra dans la basilique, le clergé entonna Tu es Petrus, etc., et ce chant grave et religieux fit une profonde impression sur les assistants. Il est impossible d'imaginer dans une circonstance semblable, si on voulait prêter à la pensée un visage imposant et vénérable à la fois, une autre physionomie que celle de Pie VIL II s'avançait du fond de cette église, avec un air tout à la fois majestueux

et humble. On voyait qu'il était notre souverain, mais que dans son cœur il se reconnaissait l'humble sujet de celui dont le trône était une croix. La travée dans laquelle j'étais placée, était précisément en face de lui ; je pus donc l'examiner sans empêchement pendant cette longue cérémonie.

Déjà en 754 un souverain pontife avait passé les monts pour venir en France donner l'huile sainte au fondateur d'une dynastie. Etienne III vint resacrer Pépin-le-Bref, qui ne l'avait été que par l'archevêque de Mayence. Etienne sacra en même temps les deux fils de Pépin et leur mère. Un fait assez singulier qui revint à ma pensée en voyant les apprêts de cette cérémonie, que certes je n'eusse pas admise comme possible dix ans auparavant, ce fut le mot du pape Zacharie, prédécesseur d'Etienne. Consulté sur les projets de Pépin, non seulement il les approuva, mais il répondit ces paroles remarquables :

— Celui-là est roi qui en a la puissance.

Il ajouta même, je crois, qu'il était permis à Pépin de raser, d'enfermer, de clore à jamais dans un cloître le pauvre Childéric III, et de plus son fils Thierry. Etienne eut au moins un salaire pour son voyage ultramontain, tandis que Pie VII a été frustré dans son attente, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il ait fait le voyage pour avoir la rétrocession des trois légations cédées à Tolentino.

Je souffrais de le voir attendre si longtemps, lorsque enfin le canon annonça le départ du cortège.

Depuis le matin, le temps était affreux. Il faisait froid, il pleuvait et tout faisait craindre que le trajet ne fût troublé par le vent et la pluie. Mais comme par une sorte de protection spéciale accordée par Dieu à Napoléon, ainsi qu'on a pu le

remarquer dans une foule de circonstances, le ciel prit tout à coup un aspect moins sévère et la foule qui bordait la route des Tuileries à la cathédrale, put jouir de la vue du cortège sans avoir à craindre l'injure d'une pluie de décembre. C'est pendant ce trajet que Napoléon a pu recueillir des paroles d'amour et d'attachement passionné. C'est pendant ce trajet qu'il a vraiment reçu l'onction sainte. C'était un prernier sacre, celui-là ! L'autre ne pouvait le rendre plus positif.

Le trône de l'empereur était en face du maîtreautel et masquait le grand portail du milieu. Ce fut là qu'il monta d'abord et que Joséphine prit place à côté de lui, parmi les souverains de l'Europe.

Je ne puis rendre ce que j'ai éprouvé lorsque l'empereur est descendu de son trône et s'est avancé vers l'autel où le pape l'attendait pour le couronner. Il faut se reporter avec moi aux jours qui s'étaient écoulés, à cette vie ensemble, pour ainsi dire, qui pendant bien des années de sa vie avait été presque commune entre ma famille et lui. Cette émotion, du reste, n'avait aucune amertume pour lui. Seulement je pensai à ma mère.

La cérémonie du sacre a été décrite dans trop* d'ouvrages pour que j'entreprenne ici d'en donner une nouvelle relation. Toutefois je parlerai de ce que j'ai cru remarquer dans l'empereur et de ce qui me frappa dans cette journée unique dans l'histoire.

Napoléon paraissait fort calme. Jjb l'examinai attentivement pour voir si son cœur battait sous la dalmatique impériale plus vivement que sous l'habit de colonel des guides de la garde ; mais je ne vis rien et pourtant j'étais à dix pas de lui. La longueur de la cérémonie seulement parut l'en-

nuyer, et je le vis plusieurs fois étouffer un bâillement. Mais il fit tout ce qui lui fut ordonné et toujours convenablement. Lorsque le pape lui fit la triple onction, sur la tête et les mains, je m'aperçus, à la direction de ses yeux, qu'il songeait plutôt à s'essuyer qu'à tout autre chose et, par l'habitude que j'avais de son regard, je puis dire que j'en suis certaine. Cependant, c'est pendant ce temps que le pape récitait cette oraison remarquable :

« Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu, roi d'Israël, en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie ; qui avez également répandu l'huile sainte des rois sur la tête de Saûl et de David par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, twus consacrons, aujourd'hui, empereur en votre nom. »

L'empereur écouta cette oraison, comme tout le reste, avec recueillement et convenance. Mais au moment où le pape allait prendre la couronne, dite de Charlemagne,. sur l'autel. Napoléon la saisit et se la mit sur la tête. Dans ce moment il était vraiment beau. Sa physionomie, toujours expressive, avait un feu et un jeu de muscles tout particuliers, à cet instant unique dans sa vie. Il avait ôté la guirlande de laurier en or dont il était coiffé en entrant dans l'église, et qui est celle qu'on voit dans le beau tableau de Gérard. La couronne fermée allait moins bien peut-être comme agrément à son visage; mais l'expression provoquée Ear son contact lai donnait un éclat de réelle eauté.

Mais l'instant qui réunit peut-être le plus de regards sur les marches de l'autel où se tenait

l'empereur, fut celui où Joséphine reçut de lui la couronne et fut sacrée solennellement impératrice des Français. Quel moment, quel hommage, quelle preuve d'amour lui rendait celui qui alors l'aimait avec une solidité de sentiment dont elle aurait toujours dû se contenter, paice qu'il était réel et certifié par de fortes preuves !

Le tableau de David et plusieurs dessins faits sur les lieux mêmes ont bien représenté l'impératrice Joséphine à genoux devant Napoléon qui la couronne, puis le pape, des prêtres, et même des personnages qui se trouvaient à quatre cents lieues du théâtre sur lequel on les faisait paraître : Madame mère, par exemple, qui était à Rome, et que David plaquait comme une enseigne dans son tableau du sacre. Mais rien n'a pu donner une juste idée, un aperçu même de cette scène touchante et digne à la fois, dans laquelle un grand homme se plaçait lui-même plus haut que le trône, car il était en ce moment reconnaissant et sensible.

Lorsqu'il fut temps pour elle de paraître activement dans le grand drame, l'impératrice descendit du trône et s'avança vers l'autel, où l'attendait Tempereur, suivie de ses dames tdu palais et de tout son service d'honneur, et ayant son manteau porté par la princesse Caroline ^ la princesse Julie ^, la princesse Élisa et la princesse Louis ^ Une des beautés remarquables de l'impératrice Joséphine, c'est non seulement l'élégance de sa taille, mais le port de sa tête, la façon gracieuse et noble tout à la fois dont elle la tournait et dont elle marchait. J'ai eu l'honneur d'être présentée à beaucoup de

1 Mme Murât.

2 Mine Joseph Bonaparte.

3 Mm« Louis Bonaparte.

vraies princesses, comme on le disait dans le faubourg Saint-Germain, et je dois dire, en toute vérité de conscience, que jamais je n'en ai vu qui m'imposassent davantage que Joséphine. C'était de l'élégance et de la majesté. Aussi, une fois qu'elle avait après elle son manteau de cour, il ne fallait plus chercher la femme du monde peu arrêtée dans ses vouloirs, elle était convenable de tous points, et j amais reine ne sut mieux trôner sans l'avoir appris.

Je vis tout ce que je viens de dire dans les yeux de Napoléon. Il jouissait en regardant l'impératrice s'avancer vers lui et, lorsqu'elle s'agenouilla, lorsque les larmes, qu'elle ne pouvait retenir, roulèrent sur ses mains jointes qu'elle élevait bien plus vers lui que vers Dieu, dans ce moment où Napoléon, ou plutôt Bonaparte, était pour elle sa véritable pro\ddence, alors il y eut entre ces deux êtres une de ces minutes fugitives, uniques dans toute une vie et qui comblent le vide de bien des années. L'empereur mit une grâce parfaite à la moindre des actions qu'il devait faire pour accomplir la cérémonie. Mais ce fut surtout lorsqu'il s'agit de couronner l'impératrice. Cette action devait être accomplie par l'empereur, qui, après avoir reçu la petite couronne fermée et surmontée de la croix, qu'il faisait placer sur la tête de Joséphine, devait la poser sur sa propre tête, puis la mettre sur celle de l'impératrice. Il mit à ces deux mouvements une lenteur gracieuse qui était remarquable. Mais lorsqu'il en fut au moment de couronner enfin celle qui était pour lui, selon im préjugé, son étoile heureuse, il fut coqtiet pour elle, si je puis dire ce mot. Il arrangeait cet;te petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore ; il semblait qu'il voulût lui

promettre que cette couronne lui serait douce et légère ! Ces différentes nuances ne purent être saisies par les personnes qui étaient loin de l'autel. Sans doute le fait fut raconté, parce que d'autres yeux que les miens l'ont vu comme j'ai pu le voir, mais peu cependant ont été placés comme je Tétais et cette position m'a révélé bien des choses, pendant ces heures merveilleuses rejetées maintenant par beaucoup de gens dans les temps de féerie.

Au moment où Napoléon descendit de l'autel, pour retourner à son trône, lorsque le clergé et toutes ces voix enchanteresses, choisies par l'abbé Rose pour chanter son Vivat, entonnèrent cet hymne admirable-, mes yeux se voilèrent et je fus très émue. L'empereur, dont le regard d'aigle parcourait tout ce qui était autour de lui, me reconnut dans l'angle de la travée que j'occupais. L'expression du regard qu'il me lança, pour ainsi dire, est impossible à rendre. Un marin me disait dernièrement que, dans un naufrage, au moment de périr, il avait, dans l'espace d'une minute peut-être, déroulé le tableau de sa vie tout entière. Napoléon, en me revoyant, au moment où il ceignait la couronne, n'avait-il pas rappelé à" lui toutes les années écoulées ? La rue des Filles-Saint- Thomas ? Mais, plus loin encore, la maison et l'hospitalité de mon père, et cette voiture, dans laquelle il disait, lorsque ma mère le ramenait de Saint-Cyr :

— Oh ! si j'étais le maître !...

Ma figure seule rappelait le passé, et cela sans parole, sans intention, comme un parfum, une harmonie nous rappellent des jours écoulés.

Quelques jours après, l'empereur s'approcha de moi :

— Pourquoi donc aviez vous une robe de velours noir ?

Cette question me frappa tellement de surprise que je ne pus d'abord lui répondre.

— Était-ce en signe de deuil ?

— Oh ! Sire...

Et les larmes me vinrent aux yeux. Il me regarda avec une attention scrupuleuse, comme s'iï eût voulu traduire la plus intime de mes pensées.

— Mais pourquoi choisir cette couleur sombre et presque sinistre ?

— Votre Majesté n'a pu voir que le bas de ma robe, et le devant était brodé en épis d'or ^ J'avais mes diamants et je croyais que cette toilette était convenable, puisque, n'étant pas de celles qui devaient mettre leur habit de cour, je n'étais tenue à cet égard à aucune obligation.

— Est-ce un reproche indirect que vous me faites là? Êtes- vous comme la maréchale S., comme la maréchale D., comme la maréchale B., qui boudent parce que je ne les ai pas toutes nommées dames du palais ? Je n'aime pas les bouderies, je n'aime pas les humeurs.

— Je n'en ai pas témoigné. Sire, et à cela je n'ai nul mérite, car je puis assurer à Votre Majesté que je n'ai pas d'humeur. Junot m'a dit qu'elle avait bien voulu lui apprendre qu'elle n'entendait pas faire un double emploi de grâces dans sa maison et dans celle de l'impératrice, et que, lorsque le mari serait dans la maison militaire, la femme ne pourrait être dame du palais.

— Ah !.il vous a dit cela ! Et à propos de quoi ?

1 On portait alors beaucoup de robes de velours noir, surtout avec des diamants, ou bien du velours d'une couleur foncée poiir les faire mieux ressortir. Le jour du couronnement il y en avait beaucoup.

Vous vous plaigniez donc ? Est-ce que les femmes vont avoir de l'ambition à présent ? Je ne veux pas de cela. Les femmes ambitieuses, à moins d'être reines, et il n'y en a pas beaucoup, sont toutes des intrigantes. Rappellez-vous cela, madame Junot. Et revenant à moi :

— Répondez-moi. Êtes-vous fâchée de ne pas être dame du palais ? Mais répondez-moi avec franchise, si une femme peut être franche...

— Eh bien. Sire... Mais Votre Majesté ne me croira pas...

— Si fait. Allons, dites.

— Je n'en suis pas fâchée.

— Pourquoi cela ?

— Parce que mon humeur est contraire à une sujétion positive et que Votre Majesté voudra sûrement que le protocole de l'étiquette de service d'honneur de l'impératrice soit fait d'après un code militaire.

Il se mit à rire.

— Cela pourra bien être. Au surplus, je suis content de vous. Vous m'avez bien répondu, et je m'en souviendrai. Ah ! dites-moi, votre frère est-il à Paris ?

— Oui, Sire.

— Était-il à Notre-Dame ?

— Oui, Sire.

— Avec vous ?

— Votre Majesté oublie que cela ne se pouvait pas.

— C'est vrai ! Ce pauvre Junot, dit-il, comme pour repousser une pensée qu'il voulait éloigner, ce pauvre Junot, comme il était touché ! Avez-vous vu comme il pleurait ? C'est un bon ami, celui-là. Qui nous aurait dit à Toulon, il y a dix ans, qu'une journée comme celle du 2 décembre se préparait.

— Peut-être lui, Sire.

Je lui rappelai alors 'cette- lettre de Junot, écrite à son père en 1794, dans laquelle il réfutait les objections du vieillard qui lui reprochait d'avoir quitté son çégiitient pour suivre la fortune d'un général inconnu : « Car enfin, disait mon beau-père, qu'est-ce que c'est que le général Bonaparte ? » Et son fils lui répondait : « Vous me demandez ce que c'est que le général Bonaparte ? C'est un de ces hommes dont la nature est avare et qu'elle jette sur le globe de siècle en siècle. »

Mon beau-père fit voir cette lettre au premier consul lorsqu'il passa par Dijon, à l'époque de Marengo, et l'empereur parut frappé du souvenir que je lui rappelais.

— C'est vrai, me dit-il.

Et, se frottant le menton en souriant, il s'éloigna sans ajouter un mot.

Cette conversation eut lieu dans un bal, je crois, chez le ministre de la guerre, ou chez M. de Talleyrand, je ne puis me rappeler positivement lequel des deux. Le souvenir de la conversation m'est seul resté.

J'aiirais pu rappeler à l'empereur im fait qui n'aurait pas été déplacé, mais qui eût été inconvenant. Cela paraît bizarre à dire, et pourtant c'est la vérité.

A l'époque du consulat à vie, le premier consul, se promenant un jour à la Malmaison avec le sénateur Monge, pour lequel il avait beaucoup d'amitié, lui parla avec confiance de tout ce qui se faisait. Il était heureux de l'attachement que lui montrait la France, et le témoignait à Monge :

— Et vous, sénateur Monge, lui dit-il en souriant, et vous, êtes-vous content ?

— Je ne le serai complètement, citoyen premier

DE LA DUCHESSE D' AERANTES 45i

consul, lui répondit Monge, que lorsque votre vœu à vous-même sera rempli, et que je vous lerai ma- révérence comme juge de paix de votre

canton. . -, r - i.-

Le premier consul se mit à rire et prit fort bien la plaisanterie. Pour la comprendre tout entière, il faut savoir qu'un jour le premier consul, alors général en chef de l'armée d'ItaUe, se trouvant, le crois, à Morfontaine avec Monge et plusieurs autres savants, comme BerthoUet et Laplace les féHcitait du bonheur qu'ils avaient eu de s lUustrer sans que le sang tachât leur brevet d'immortahte :

— Quant à moi, leur dit-il, je ne serai heureux que lorsque, après avoir donné la paix à l'Europe, je pourrai, pour toute récompense, obtenir le titre de juge de paix de mon canton.

— L'avez- vous fâché en lui rappelant cette anecdote ? demandait quelqu'un à Monge. ^

Je suis sûr que non, répondit l'honnête et

excellent homme, j'en suis certain.

Et moi aussi.

Junot ambassadeur au Portugal. — Lettre au roi d'Angleterre. — Recommandations de Napoléon à la nouvelle ambassadrice.

Te vis revenir un jour Junot l'air préoccupé et presque triste. Il me dit que l'empereur voulait lui donner une marque de confiance, dont sans doute il était fort touché, mais qui le faisait presque trembler, lui qui pourtant ne tremblait guère. Il était question d'une ambassade en Portu-

gai. Je ne vis d'abord que le côté brillant de la chose, et je lui dis :

— Eh bien ! pourquoi n'en pas être content ?

— Parce que je ne suis pas fait pour la diplomatie, parce que Lannes, ce brave et excellent garçon, m'a dit que cette cour de Lisbonne est une vraie pétaudière et que je ne puis faire que de la mauvaise besogne. L'Angleterre y est toute puissante, l'Autriche menace de nous tourner le dos, ainsi que la Prusse et la Russie. Et tu penses bien que ce n'est pas au bruit des coups de canon et des coups de fusil que j'irai faire la sieste en Portugal.

Je connaissais le caractère de Junot, et je ne répliquai pas. Cette dernière objection me fermait la bouche. Quant à moi, l'idée seule de quitter la France me mettait au désespoir, et je ne pouvais en supporter la possibiUté. Cependant, comme il était question d'une affaire qui devait placer Jimot dans une position où, selon moi, il prouverait ce qu'il pouvait faire, je ne voulus pas le détourner d'une voie ouverte à sa renommée comme homme de mérite et d'esprit. Je l'exhortai tout au contraire à réfléchir avant de prendre un parti, et surtout de consulter un de nos amis, homme d'im mérite supérieur, dont je n'ai pas encore parlé... c'est M. de Lageard de Cherval.

M. l'abbé de Lageard, parent de M. de Talleyrand, son plus intime et son plus cher ami pendant les années de jeunesse qu'ils passèrent tous deux au séminaire, est un des hommes les plus distingués que j'aie rencontrés de la dernière époque sociable. Il a de la vigueur dans l'âme, de la tendresse dans le cœur, de la finesse dans l'esprit, une extrême chaleur dans l'imagination, et il a soixantedix-sept ans. C'est l'amabilité personnifiée. Son

genre était tout autre que celui de M. de Narbonne, cet ami de cœur à moi dont je parlerai bientôt, mais il était aimable sans laisser aucun désir à former. Il avait été aussi malheureux qu'un exilé comme lui pouvait l'être. Il avait souffert de toutes les douleurs, et même de leurs reflets. Je lui portais une amitié de fille. Ma confiance en lui était grande, je l'aimais et le respectais tout à la fois. Junot pensait de même et, toutes les fois qu'ihy avait un cas un peu sérieux dans notre intérieur, M. de Cherval était appelé à le juger.

— Il est mon ennemi, avait dit un jour Tempereur à Junot.

— Sire, j-e n'ai qu'une réponse à faire à Votre Majesté, c'est que je ne connais pas un de ses ennemis. M. de Talleyrand peut être comme moi garant de M. de Lageard et je pense que nos deux cautions valent bien une accusation du ministre de la police.

L'empereur ne répliqua rien ce jour-là, mais sa prévention contre M. de Lageard ne fut jamais détruite et son existence entière s'en ressentit. On sait que ce fut à M. Bourrienne que M. de Cherval en eut l'obligation. «

Lorsque Junot lui parla de l'ambassade de Lisbonne il fut de l'avis de M. de Narbonne, qui lui conseillait d'accepter.' Il y avait une chose désagréable, c'était V antécédent. Le général Lannes, qui ressentait de l'humeur d'être à Lisbonne et voulait s'en revenir, avait formé, dit-on, le projet de se faire rappeler, de quelque manière que ce fût, et voici, à ce que la médisance du faubourg Saint- Germain recontait, ce qui eut lieu entre lui et le ministre d'Angleterre.

C'était alors sir Robert Fitz-Gérald, secrétaire

d'ambassade à Paris en 1790, qui occupait à Lisbonne le rang de ministre d'Angleterre. Il est difficile d'avoir des manières plus polies, quoique froides, un abord plus digne que Tavait lord Robert ; sa tournure était encore remarquable et faisait ressortir avec plus d'effet celle de lady Robert Fitz-Gérald, qui joignait à un physique vraiment désagréable, une haine pour la France qui lui donnait par intervalle des airs de furie qui ne r embellissaient pets. Elle ne parlait de l'empereur que comme d'un brigand digne du feu, et tout ce qu'elle en disait était du même goût. On pense bien que le général Lannes S qui n'entendait rien sur Napoléon qu'avec l'oreille du cœur, ne prit en gré ni le mari ni la femme, quoique le premier fût parfaitement mesuré, mais il avait de l'humeur, et toute l'ambassade d'Angleterre fut comprise dans le même anathème, jusqu'à lord Strangford, qui, à cette époque, tout en traduisant le Camoëns, dormait une bonne partie de ses vingt-quatre heures.

Il faut avoir connu le maréchal Lannes pour avoir une idée juste de la haine, qu'il portait à l'Angleterre. Son noble cœur ne comprenait pas qu'il fût possible de transiger avec ses sentiments et il les manifestait avec la franchise de son caractère. On doit penser qu'au milieu d'une cour étrangère, où les façons obséquieuses passent comme devoir, avant tout, celles du maréchal Lannes durent paraître étranges. La maréchale avait bien apporté, dans le commerce habituel de la vie diplomatique qui existe dans une cour, toute la douceur de son caractère, sa candeur vierge et

1 Le prince Auguste d'Angleterre qui était à Lisbonne à l'époque du séjour de M^e Lannes et du général fut très gradeuz pour eux.

sa beauté admirable ; mais ces charmes, cet attrait étaient un défaut de plus dans une Française aux yeux de lady Fitz-Gérald ; et la guerre tacite qu'elle faisait à notre parti n'en fut que plus active.

Enfin le voyage fut arrêté. L'empereur décida Junot, en lui parlant avec confiance de ce qu'il exigeait de lui. Il le chargeait non seulement de l'ambassade de Lisbonne, mais d'une mission déhcate et secrète à la cour de Madrid, où cependant il avait le général Beurnonville pour ambassadeur. Mais les affaires prenaient un aspect assez sérieux pour que toute l'attention de l'empereur se dirigeât surtout vers ses aUiés du Midi. Le Portugal était neutre, mais tellement cauteleux, qu'il fallait une surveillance intime, et l'Espagne était si pitoyablement gouvernée, qu'il était plus que nécessaire de surveiller également ses démarches. L'Angleterre s'agitait et menaçait de bouleverser de nouveau l'Europe pour sa querelle. L'Espagne lui avait déclaré la guerre, le 12 ou le 15 décembre de cette même année ; mais le ministre qui régnait en Espagne serait-il de bonne foi aussi longtemps que le demandaient nos intérêts? Voilà la question qu'il fallait éclaircir. La nation espagnole était dès lors ce qu'elle a été deux ans plus tard, ce qu'elle a été depuis, grande et belle nation, mais il y a des exceptions partout.

Une grande et imposante cérémonie avait eu lieu vers la fin de décembre, c'était l'ouverture du Corps législatif. L'empereur fut dans cette circonstance ce qu'il fut si souvent dans les années glorieuses qui commençaient pour lui leur ère immortelle. Son discours fut simple et digne. Il venait demander justice au peuple français de la mauvaise foi de l'Angleterre et l'accuser de vouloir troubler

la paix de l'Europe. On a bien souvent, depuis la chute de Napoléon, repris toutes ses paroles pour en tirer de mauvaises armes émoussées contre lui. Ces armes, sans le blesser, semblaient pourtant le frapper, aux yeux de gens prévenus, qui arrivaient au jugement avec l'intention de condamner. C'est ainsi que ses discours de cette époque ont été traduits, commentés à la guise de ceux qui ensuite disaient : « Voyez ce qu'il a fait ! Voyez ce qu'il disait ! »

Mais si la force des choses entreprises pour la perte de la France, l'a contraint à agir comme il l'a fait, qui peut lui en adresser des reproches ? C'est ce qu'il faut examiner et juger avec un esprit dégagé de ces préventions funestes qui emmaillottent l'histoire et l'empêchent de marcher dans la route qui lui appartient, d'un pas ferme et sûr. Quant à moi, je rapporterai les expressions de l'empereur telles que je les ai entendues et telles qu'il les a dites ; c'est-à-dire que je les rapporte, convaincue que son intention était alors véritablement d'agir comme il le disait. Il voulait dès lors organiser l'Allemagne ainsi qu'il l'a fait depuis ; et ses projets à cet égard, qui depuis furent tournés en dérision et en blâme par ces mêmes princes qui formaient la fédération germanique, trouvaient à cette époque dans ces mêmes hommes non seulement des approbateurs, mais des courtisans serviles, qui mendiaient une couronne, quelques centaines de sujets, quelques arpents de souveraineté, l'aUiance de l'empereur à tout prix, même avec ime cousine au dixième degré, et qui voulaient surtout obtenir leur indépendance et ne plus donner à l'empereur d'Autriche le nom d'empereiu* d'Allemagne. Quant à Napoléon, il désirait, dès cette époque, mettre à exécution le

projet pour lequel armait Henri IV, lorsque le fer d'un assassin l'arrêta.

— Je ne veux pas accroître le territoire de l'empire, dit l'empereur au Corps législatif, mais en maintenir l'intégrité. Je n'ai pas l'ambition d'exercer en Europe une plus grande influence, mais je ne veux pas déchoir de celle que j'ai acquise.

Le ministre de l'intérieur parla aussi en exposant la situation de l'empire. Mais je ne trouvai pas son discours ce qu'il devait être. Il rappela trop l'affaire de Malte et parla trop longuement des efforts de l'Angleterre pour agiter le continent. Il y avait des faits à présenter à cet égard qui étaient eux-mêmes des accusations. La convention signée à Stockholm entre la Suède et l'Angleterre, par laquelle cette dernière puissance s'engageait a payer un subside à l'autre pour qu'elle agît hostilement contre la France^ cette conduite des deux cours était^ à eUe seule^ un texte plus facile à mettre en œuvre que celui de Malte déjà oublié, tandis que l'autre venait d'avoir lieu. J'en fis la remarque, et l'on me répondit que cela appartenait au ministre des relations extérieures. Mais puisque, en présentant l'exposé de la situation de l'empire, celui de l'intérieur avait parlé des mouvements de l'Angleterre, de Malte et du traité d'Amiens, cette dernière attaque pouvait y trouver sa place, et en première ligne.

Un fait de la vie de Napoléon, qu'il est important de rappeler, fut l'acte auquel sa fierté se . soumit vers cette même époque. Il est possible de tout dénaturer, de tout présenter sous un faux jour, et la malignité n'a que trop de couleurs sur sa palette pour barbouiller les teintes pures et brillantes du grand homme. C'est ainsi, comme je le disais tout à l'heure, qu'en s'obstinant à

réfuter les paroles de Napoléon, en disant qu'il pensait autre chose, en passant légèrement sur ses actions grandes et belles, en soutenant qu'il avait des proiets pour la suite et qu'il ne fallait pas faire attention à ce qui précédait ; c'est ainsi qu'un rideau est continuellement tiré sur une belle vie depuis quelques années. Heureusement qu'il se trouve des mains qui ne laisseront pas rouiller les anneaux à la tringle.

Au mois de janvier 1805, l'empereur écrivit au roi d'Angleterre et lui adressa directement sa lettre.

« Je ne vois aucun déshonneur à faire le premier pas, disait-il. J'ai prouvé, je crois, au monde que je ne crains aucune des chances de la guerre, mais la paix est aujourd'hui le vœu de mon cœur. Je supplie Votre Majesté de ne pas se refuser le bonheur de la donner au monde. Qu'elle ne laisse pas cette satisfaction à ses enfants. Je voudrais qu'elle fût davantage convaincue de cette vérité qu'une nouvelle coalition ne peut qu'accroître la grandeur et la prépondérance continentale de la France. »

L'événement le prouva dans cette même année. Et voilà la lettre qui a été si étrangement rapportée dans des livres aussi injurieux qu'ils sont mensongers. Voilà comment on a pu présenter la démarche la plus noble et la plus dégagée de toute cette petite gloire, cette vanité que Napoléon ne connut jamais ; c'est en disant que cette lettre fut écrite non seulement pour abuser les Français, mais pour traiter d'égal à égal avec une tête couronnée... C'est bien au moment le plus lumineux de la gloire de Napoléon, lorsqu'il était le souverain adoré et légalement reconnu de la plus grande nation de l'Europe, qu'il aurait eu la gloriole de

vouloir traiter par vanité avec un souverain insensé et un prince comme le prince de Galles. En vérité, je suis quelquefois tentée de repousser avec humeur, loin de moi, les livres écrits avec ce fiel amer qui blesse toute raison. Il semblerait qu'il est question de convaincre un tiers arrivant des déserts de l'Afrique, ou bien se réveillant depuis une heure d'un sommeil de plusieurs siècles. Aussi de pareilles personnes trouvent -elles fort simple que ce soit le ministre qui réponde au ministre (M. de Talleyrand), et qui lui donne pour raison d'impertinentes billevesées. « Sa Majesté, dit le ministre anglais, ne pouvant répondre plus particulièrement à la communication qui lui a été faite, avant de l'avoir fait connaître aux puissances du continent. »

Pendant ce temps on ordonne en France une levée de soixante mille hommes. Ce sont les conscrits de l'an XIV disponibles au 22 septembre de cette même année 1805. Une autre loi ordonne la construction d'une ville dans la Vendée. Non seulement Napoléon a pacifié ces provinces incendiées et inondées de sang français, mais il repeuple leurs cités, il relève leurs murailles, il rend l'âme et la fertilité à leurs campagnes dévastées par les guerres civiles. Est-ce de l'orgueil encore ? Je le veux bien. Un orgueil qui donne des résultats pareils vaut toutes les hypocrisies modestes derrière lesquelles se retranchent la nullité méchante et l'impuissance vindicative.

Pendant ce temps une escadre sort de Rochefort malgré la rigueur de la saison. EUe porte des armes et des munitions qu'elle va débarquer à la Martinique, ayant à son bord un brave et loyal ami de Junot, un frère d'armes de l'Egypte, le général Joseph Lagrange. Il conduit ses troupes aux

46o MÉMOIRES

Roseaux, chef -lieu de l'île anglaise la Dominique, opère une descente avec tout le succès qu'il devait obtenir, s'empare de la garnison, de l'artillerie, détruit les magasins, enlève les bâtiments mouillés dans le port, puis l'escadre appareille pour le retour. Toute cette besogne est terminée à la fin de février, et l'escadre était partie de l'île d'Aix, échappant à la croisière anglaise, le ii janvier de cette même année, c'est-à-dire cinq semaines avant. L'escadre était composée d'un vaisseau à trois ponts, de trois frégates et quatre vaisseaux de ligne. L'amiral Missiessy la commandait. Cet exemple, celui d'Algésiras, plusieurs autres encore, prouvent que nous faisions aussi bonne contenance sur mer que sur terre. Cette même escadre portant le général Joseph Lagrange, après avoir porté des armes et des munitions à la Martinique, détruit ime partie de la Dominique, ravitaille la Guadeloupe. Alors il régnait dans tous les cœurs français une volonté de seconder le maître, d'accroître sa propre gloire personnelle à lui-même, pour en former cette couronne toute lumineuse dont la France était alors si superbement couronnée. Alors tout marchait au son des trompettes victorieuses, alors tout était gloire et honneur, alors on parlait une autre langue...

Lorsque le départ de Junot fut résolu, lorsque j'appris qu'il me fallait quitter la France, je m'occupai, malgré le déchirement de cœur que j'éprouvais, des préparatifs de notre voyage. L'empereur me parla fort longuement un jour sur la conduite qu'il fallait tenir avec la noblesse portugaise et la noblesse espagnole.

— Une ambassadrice, me dit-il, est une pièce plus importante qu'on ne croit dans une ambassade. Cela est partout, et chez nous plus qu'ailleurs,

en raison du préjugé qui existe contre la France. C'est à vous à donner aux Portugaises une idée juste des façons de la cour impériale. Ne soyez pas haute, ne soyez pas vaine, et encore moins susceptible, mais apportez dans vos relations avec les femmes de la noblesse portugaise une grande réserve et une grande dignité. Vous trouverez à Lisbonne plusieurs femmes émigrées de la cour de Louis XVT, vous en trouverez aussi à Madrid, faites une attention scrupuleuse à vos démarches vis-à-vis d'elles. C'est dans cette circonstance qu'il faut vous rappeler les leçons de M"^® Permon dans ce qu'elles avaient de bon. Prenez surtout garde de vous moquer des usages du pays lorsque vous ne les comprendrez pas, ni de l'intérieur de la cour. On dit que l'on peut s'en moquer et en médire. Si vous ne pouvez vous empêcher de faire l'un ou l'autre, médisez, mais ne vous moquez pas. Rappelez- vous que les souverains ne pardonnent jamais une raillerie. Soyez très bien pour l'Espagne. Vous serez présentée à la cour. Soyez circonspecte en étant confiante. Vous devez me comprendre...

Et comme je le regardais comme pour l'interroger, il dit avec une sorte d'humeur :

— J'entends par circonspecte, point bavarde, point caillette. L,a reine d'Espagne vous fera des questions sur l'impératrice, sur la princesse Louis, sur la princesse Caroline, sur la princesse Joseph. C'est à vous à savoir mesurer vos paroles. L'intérieur de ma famille peut être exposé à tous les regards. Cependant il ne me serait pas agréable que mes sœurs fussent peintes par un mauvais peintre.

Je n'ai jamais oublié cette expression.

— Votre Majesté, dis- je alors, doit penser que je ne puis être accusée même de l'intention de mal faire..

— Je le sais, je le sais ! Mais vous êtes moqueuse, vous aimez à raconter. C'est une chose que vous devez éviter. La reine d'Espagne vous fera d'autant plus de. questions que l'ambassadrice de France à Madrid ne connaît pas du tout la cour impériale et fort peu la France, ayant passé toute sa jeunesse dans l'émigration. La reine vous fera donc beaucoup de demandes sur l'impératrice et sur la cour. Tant qu'elles n'auront pour objet que la façon dont on porte une robe, cela va bien. Mais aussitôt que l'entretien prendra une tournure plus sérieuse, ce qui arrivera, parce que Marie-Louise est une personne fine et madrée, alors prenez garde à vous. Quant à moi, vous savez que mon nom ne doit être prononcé que comme il l'est dans le Moniteur.

— Il y a, me dit-il une autre fois, une personne à Madrid qui, dit-on, me déteste. C'est la princesse des Asturies. Faites attention à ce que vous direz devant eUe. Elle parle français comme vous. Mais vous parlez italien, n'est-ce pas? C'est très bon cela !

Et il se promenait en souriant.

— C'est très bien ! Ils parlent peu français à Madrid et à Lisbonne, mais presque tous parlent italien. Voyons, comment vous en tirez- vous ?

Je lui récitai ce beau sonnet de Pétrarque :

Levommi il mio pensiere in parte ov'era Ouella ch'io cerco, e più non trovo in terra Ivi fra lor ch'al terzio cerchio serra La rividi più bella e men altéra.

L'empereur parut frappé de mon accent.

— Qui vous a donc appris à prononcer ainsi ?

me demanda-t-il. Je vous avais entendu parler souvent italien, mais jamais réciter de la poésie. Vous la déclamez à la française sans la chanter à l'italienne, et vous avez raison. Savez-vous des vers du Tasse par cœur ?

Je lui en dis quelques-uns, puis encore de Pétrarque, puis quelque chose du Dante.

— Oh ! c'est à merveille, dit-il en se frottant les mains. Vous apprendrez facilement le portugais en parlant ainsi l'italien ; et puis vous leur plairez. Mais rappelez- vous ce que je vous ai dit pour le cailletage. Comment êtes-vous avec la princesse Caroline ?

— Mais très bien à ce que je présume. Sire.

— Et avec la princesse Pauline ?

Voilà quel était le nom qu'il voulait dire depuis qu'il me recommandait de n'être pas caillette. J'ai souvent remarqué que l'empereur, malgré son caractère absolu et directement prononcé dans les grandes choses, avait souvent d'immenses détours pour arriver à un but tout rapproché du point de départ, et cela pour des niaiseries, comme, par exemple, le fait que je viens de citer. A cette époque, l'Angleterre écrivait d'affreux libelles sur les personnages de la famille impériale. La princesse Pauline et M"^^ Bonaparte la mère y étaient surtout présentées sous les couleurs les plus odieuses et en même temps les plus fausses relativement à M™^ Laetitia, dont le caractère n'avait rien que d'honorable. Mais enfin l'empereur connaissait tous les pamphlets, et ceux-là l'affectaient bien plus que ceux qui étaient répandus quelques années avant par ordre secret de la Prusse et par les intrigues non avouées et peut-être même inconnues du cabinet de l'empereur de Russie (1802). Napoléon était vulnérable dans cette partie de son

âme, exposée au souffle médisant du monde, à un point incroyable pour quelqu'un qui ne le connaît pas bien. Aussi, tout en me parlant, il me suivait des yeux, dans mon regard, dans mon sourire, dans mon repos, pour savoir par ma physionomie ellemême si je ferais ce qu'il voulait que je fisse.

— Recevez beaucoup, me disait-il aussi. Que votre maison soit agréable à Lisbonne comme elle l'était à Paris lorsque vous étiez madame la commandante. Mais qu'on s'y amuse avec dignité et convenance. Ce que vous avez vu ici doit vous guider, soit comme exemple, soit comme préservatif. M°^e (ie Gallo, M"^^ ^g Lucchesini, M^e ^^ Cetto, cette duchesse anglaise, vous avez là-dedans de quoi prendre et beaucoup à éviter. Vivez en bonne harmonie avec vos camarades diplomatiques, mais ne formez de liaisons avec aucune. Il s'ensuit de petites picoteries de femmes dont ensuite les maris se mêlent. Et quelquefois deux puissances seront au moment de se détruire parce que deux péronnelles se seront chamaillées, ou bien que l'une aura eu un chapeau plus élégant que celui de l'autre.

Je me mis à rire.

— Ne croyez pas que je plaisante et soyez fort circonspecte dans ce genre de relation. Il paraît que cette lady Fitz-Gérald est un tambour-major en jupons et une espèce de harengère. Laissez-la dans la position qu'elle-même a choisie. Elle y est ridicule, c'est assez pour me venger d'eUe.

Ce fut en plusieurs fois que j'eus ces différentes conversations avec l'empereur. Il paraît qu'il mettait une grande importance à faire paraître dans im jour favorable une des femmes de la nouvelle cour, chez un peuple où l'Angleterre avait du crédit et par cela même beaucoup de relations.

Napoléon amoureux. -

Avant mon départ il se passa un événement qui devait attirer l'attention sur l'empereur plus que sur tout autre homme à qui semblable chose serait arrivée. Il devint amoureux, mais amoureux de bonne foi, et s'il faut dire ce que je pense à cet égard, je crois qu'il ne le fut jamais qu'en cette circonstance, et puis une autre fois cependant. Mais il y avait alors bien des années d'écoulées entre cette époque et celle-ci.

La femme dont l'empereur était amoureux avait une réputation intacte. Elle était charmante et tout ce qui attirait en elle a toujours été fort compris par moi. C'était un spectacle curieux que la vue des agitations que fit naître cet événement. Jusque-là on n'avait pas même pensé que l'empereur fût vulrrérable. Il lui arrivait bien de s'adresser quelquefois à ime femme. Mais, pour dire la vérité, la chose était presque une insulte, du moins l'ai- je toujours considérée ainsi ; et depuis, chaque fois qu'il porta son attention sur quelqu'un, ce fut de même. Il n'eut que dans l'occasion que je viens de citer cette attention, cette délicatesse qui sont les compagnes d'un sentiment vrai. Napoléon était incapable d'aimer avec passion, avec entraînement, mais enfin il aima M™^ *** comme il pouvait l'aimer.

Je m'aperçus peut-être la première de cet événement, car c'est un événement et même de haute importance, que l'amour d'un souverain comme Napoléon. Le ministre de la guerre avait donné une fête pour le couronnement. Les femmes seules

étaient assises pour le souper à différentes tables, car déjà les distinctions étaient rétablies, et il y avait loin de là aux repas fraternels qu'on nous forçait à faire dans la rue, dans ce beau temps de liberté où votre cou était coupé si vous ne descendiez pas, malgré la pluie, pour manger avec le crocheteur du coin. Ah ! que de parades nous avons vu représenter à côté des scènes qui se jouaient sur le théâtre du monde ! Mais enfin, en 1804 nous avions un empire, une cour et, dès lors, des distinctions. La table à laquelle mangeait l'impératrice était donc la table d'honneur. La dame préférée, étant attachée à la cour, y était placée. J'étais à côté d'elle. L'empereur n'avait pas voulu s'asseoir, il faisait le tour de la table, parlait à chaque femme et, comme ce soir-là il était de la plus gracieuse et de la plus charmante humeur, cette fête rappelait tout ce qui est raconté des fêtes de la cour de Louis XIV. Nous en étions alors aux comparaisons admiratrices pour ce règne si vanté. Depuis nous en avons appelé, et nous avons bien fait ; mais alors, je le répète, nous n'avions encore aucun exemple de nous-mêmes et nous étions élèves. Nous ne fûmes pas longtemps à devenir maîtres.

L'empereur faisait donc le tour des salons, disant un mot agréable à chacun et, comme je l'ai dit, de cette amabihté qu'il savait avoir et qui était, au reste, irrésistible quand il voulait l'employer. Il avait causé avec l'impératrice comme un jeune cavalière servente. Il avait ôté une assiette des mains du page pour la lui donner. Enfin il était charmant, et d'autant plus charmant que ces manières n'étaient pas les siennes. Mais il voulait être aimable uniquement pour une femme et ne voulait pas qu'on le remarquât. Cela seul était une preuve d'amour. Il vint enfin de notre côté. Il

avait longtemps manœuvré pour arriver là, et encore ne fut-ce pas a ma voisine qu'il s'adressa d'abord. Il me demanda si j'avais beaucoup dansé, si j'emportais bien des colifichets en Portugal, qu'il me recommandait, au reste, de donner aux Portugaises un échantillon de notre élégance, comme^ je leur en présenterais moi-même un de bonne grâce et d'amabilité.

Je fus stupéfaite de cette urbanité de paroles et de manières. L'empereur était appuyé sur le dos de nos deux chaises, de façon qu'il se trouvait entre j^me *** et moi. Elle voulut atteindre un petit ravier de porcelaine, dans lequel étaient des oHves^ mais elle ne pouvait y parvenir. L'empereur s'avança entre nos deux chaises et, prenant le ravier, H le plaça devant M°^® ***.

— Vous avez tort de manger des olives le soir, lui dit -il, cela vous fera mal.

Ceci était bien une -autre affaire que mon amahilité, l'empereur -s'intéressant ^à la santé d'une femme ! La chose méritait attention, et je lui donnai la mienne.

— Et vous, madame Junot... vous ne mangez pas d'olives ?... Vous faites bien... et doublement bien de ne pas imiter M"^^ ***, car en tout elle est inimitable.

Mais ce qu'il faut avoir entendu, c'est l'inflexion de la voix. Ce qu'il faut avoir vu, c'est le regard qui suivit ces paroles... W^^ *** baissa les yeux et rougit beaucoup, mais sans répondre. L'empereur demeura encore quelques instants derrière nous également en silence, puis il continua sa tournée. Alors M°^^ *** leva les yeux et son beau regard le suivit avec une expression remarquable. Il y avait une magie profondément attirante dans l'amour d'un homme comme Napoléon et, dans ce moment, cet amour se présentait sous une forme jeime et

pure, une délicatesse sentie, qui prouvent qu'il est des sentiments qui peuvent longtemps sommeiller, et qu'il existe de fraîches matinées à tout âge. De toute cette immense assemblée qui avait les yeux attachés sur l'empereur, il n'y eut qiie moi et Timpératrice peut-être qui reçûmes une communication immédiate de la chose comme elle était réellement. C'était de l'amour, et non pas une préférence plutôt insultante qu'honorable, et qui toujours amenait avec elle deux résultats fâcheux. L'un était le mépris lorsqu'on cédait, l'autre un sentiment vindicatif lorsqu'on résistait. Mais ici il n'y avait rien de tout cela, c'était un amour comme aux jeunes années ; et la voix de Napoléon, son regard, tout en lui m'en donna la preuve dans cette soirée. L'impératrice avait probablement deviné ce que j'avais été à portée de si bien juger, parce que la jalousie a des yeux et des oreilles dont les facultés se multiplient dès qu'elle a besoin de voir et d'entendre. Je ^fus invitée à déjeuner à la Malmaison où était souvent la cour, malgré le froid de la saison ; et bien que j'eusse été d'un grand déjeuner qui avait eu lieu chez l'impératrice à Paris, quelques jours avant, elle me fit entrer dans sa chambre, dès qu'elle sut mon arrivée, et me parla avec ime sorte de confiance amicale sur mon départ qu'elle savait me faire beaucoup de peine. EUe me chargea de plusieurs commissions pour des objets de la Chine et de l'Angleterre, puis elle revint encore à mon départ :

— Si vous éprouvez trop de regret de quitter vos amis, me dit-elle enfin, pourquoi ne pas demander à Bonaparte de ne rejoindre Junot que dans quelques mois ? Voulez-vous que je lui en fasse la demande ?

— Oh! madame, m'écriai-je vraiment alarmée, je vous conjure de n'en rien faire !

— Pourquoi cela ? Vous craignez peut-être que je n'aie pas assez de crédit sur l'empereur pour l'obtenir de lui ? Vous pourriez vous tromper, madame Junot.

Et elle faisait tourner très vite le gland du coussin sur lequel elle s'appuyait.

— Je supplie Votre Majesté de ne pas m'attribuer une si ridicule pensée. Mais l'empereur m'a parlé lui-même de mon départ et de mon séjour à Lisbonne, sur lequel j'ai reçu de lui des instructions trop détaillées pour admettre qu'il ne prît pas beaucoup d'humeur si je lui faisais parvenir une pareille demande.

— Était-ce de votre voyage qu'il vous parlait avant-hier soir à souper chez Berthier ?

— Oui, madame, il me parlait de ma toilette et de mes devoirs comme Française élégante ; c'est un sujet que l'empereur ne traite pas ordinairement.

— Et M"^^ ***, lui parlait-il aussi de sa toilette? dit l'impératrice avec un sourire qui n'avait pas mal d'aigre-doux.

— Non, madame, il lui a dit, autant que je puis m'en rappeler, qu'il ne fallait pas manger d'olives le soir.

— Eh ! puisqu'il lui donnait des conseils, il devait lui dire qu'il est ridicule de faire la Roxelane avec un aussi long nez.

Je fus confondue de l'apostrophe et ne répondis rien. L'impératrice se leva de la causeuse sur laquelle elle était assise et s'approcha de la cheminée, en apparence, pour se chauffer les pieds, mais bien plutôt pour ouvrir un volume du roman de M™^ de La Vallière qui venait de paraître depuis quelques semaines et qui avait une grande vogue.

— Voilà un livre, me dit -elle en le repoussant avec humeur, qui tourne les têtes de toutes les

jeunes femmes qui ont des cheveux blonds et qui sont maigres. Elles se croient toutes des favorites ! Mais on y mettra bon ordre. A propos de cela, savez-vous bien, madame Junot, qu'on a voulu vous brouiller avec moi, il y a quelques années, lors d'un voyage que je fis à Plombières... Mais, je vous ai rendu justice, pauvre petite femme !

Quant à cela, je savais à quoi m'en tenir. Sans doute l'impératrice devait me rendre justice, parce que j'étais innocente de toute faute envers elle. Mais voilà ce qu'elle n'avait pas fait, et les plus misérables caquetages avaient formé la base de son jugement. Mais le respect me fermait la bouche et l'inutilité d'une réponse me frappa surtout plus que tout le reste. Quant à l'impératrice, il était évident qu'elle avait beaucoup deviné, mais qu'elle savait peu et comptait sur moi pour en apprendre davantage, relativement à l'avant-veille.

— Comment trouvez- vous W^^ *** ?

— Charmante, madame.

— Vraiment ?

— Oui, madame, elle est aimable et je la trouve jolie et parfaitement élégante.

Pour quelqu'un qui commençait sa carrière diplomatique, je prenais un bien mauvais chemin. L'impératrice, qui était douce et bonne réellement, me lança un regard de colère qui aurait pu donner de l'émotion à un cœur moins résolu que le mien à être toujours d'une extrême indépendance dans ce pays de cour si traître et si mensonger.

— Ne vous êtes-vous pas aperçue, me dit l'impératrice après un moment de silence, que Murât lui fait sa cour ?

J'étais déterminée à ne donner dans aucun des pièges où pouvaient m'entraîner des questions insidieuses. N'étant pas d'ailleurs l'amie de M"^^ ***,

j'étais parfaitement libre de dire que je ne voyais pas ce dont on me parlait. C'est ce que je fis.

— Comment, s'écria Joséphine, vous ne l'avez pas vu avant-hier soir, à souper ! Après que l'empereur vous eut quittées toutes deux, il vint se placer sur le dos de la chaise de M°^^ *** et lui parla pendant un grand quart d'heure.

— Votre Majesté voudra bien remarquer qu'avec le bruit que faisait autour de moi la circulation de quatre ou cinq cents personnes, il était difficile que j'entendisse ce qui se disait auprès de moi, à moins que je n'eusse la volonté d'écouter, ce qui n'est pas dans mes habitudes.

J'étais blessée. Le fait est que le prince Murât était en effet venu se percher sur les bâtons de la chaise de M°^^ *** et lui conter ce qu'il débitait à toutes les femmes qui étaient jeunes et jolies. Je crois bien qu'il aurait voulu que la conversation devînt plus sérieuse, mais il trouvait une résistance à laquelle il ne se souciait pas du tout de livrer bataille, parce qu'il se doutait de sa vraie cause. L'impératrice me parla encore de ]\^me *** (ja.ns des termes qui me firent juger quelle était la source d'où lui venaient une partie de ses renseignements. J'aurais pu répéter après le petit marquis :

J'aurais beaucoup à dire, et belle est la matière...

mais comme lui aussi je pouvais ajouter :

Mais je ne les tiens pas dignes de ma colère...

Joséphine avait une vie empoisonnée par tous les rapports que lui faisaient chaque jour une foule de femmes, non seulement dans la classe ordinaire et appartenant à la portion tout à fait

inférieure de son service, mais par celles qui, étant dans la maison d'honneur, auraient dû conserver au moins l'attitude de gens qui chez eux mangent à table. Il y en avait qui étaient de véritables vipères. J'en signalerai quelques-unes, parce que justice doit être faite, dans le monde, de ces femmes qui ne pardonnent jamais un succès, qui fouillent dans votre vie pour en exhumer jusqu'à un tort passé, qui alors sont sans pitié, vous poursuivent de leur blâme, tout en étant coupables de ce qu'elles vous reprochent, et vont même jusqu'à être jalouses d'une faute, parce que l'éducation, le cœur plus noblement placé, l'âme plus élevée, vous l'auront fait commettre avec des nuances qui demandent le pardon, tandis que cette faute commise par elles demeure dans toute sa laideur et toute sa nudité. Mais l'impératrice avait le besoin d'écouter ces femmes-là. Ses heures n'étaient pas toutes remplies, et le compte qu'elles lui rendaient de la conduite vraie ou fausse de toutes les personnes de la cour lui fournissait un bulletin qu'elle rédigeait de son côté et qui souvent, présenté à l'empereur lui-même, lui donnait des idées bien absurdes sur quelques intérieurs des hommes les plus attachés à son service. Je me rappelle qu'en 1807, je rectifiai une erreur commise volontairement sur celui de Duroc. Je connaissais heureusement la chose dont il était question et, dans une audience que j'obtins un jour de l'empereur à son retour de Bayonne, je fus assez heureuse pour faire parvenir la vérité jusque sous les yeux du maître.

• L'impératrice Joséphine s'aperçut enfin que je ne savais rien ou que le résultat de mes observations était pour moi seule. Il était onze heures et elle n'était pas encore habillée. Je sortis et fus

me promener dans les chambres de ces dames, auxquelles je fis une petite visite en attendant que l'on se réunît dans le petit salon du déjeuner, à l'extrémité du pavillon de gauche. Il me prit une forte envie de rire en trouvant W^^ de La Vallière sur toutes les tables de nuit. J'entrai chez M^^ ***. Elle l'avait comme les autres. Cette fureur de lire M"^6 de La Vallière et de la transporter dans cette cour impériale, si belle d'une vraie gloire, si vraiment belle sans accessoires de charlatanerie, me fit penser à la colère de l'empereur, lorsque, quelques années avant cette époque, il se mit dans une colère violente en lisant im mauvais pamphlet appelé une Quinzaine du Grand AlcandrCy dans lequel il était comparé à Louis XIV, surtout, disait-on, pour l'argent qu'il donnait à ses maîtresses. Et lorsque je parlai à Junot de cet épisode, assez singulier dans la nouvelle vie de l'empereur, il fut de mon avis, lui qui le connaissait si bien, quand j'ajoutai qu'il prendrait une prévention défavorable, mais au point de ne jamais pardonner la chose, contre ceux qui les premiers auraient sanctionné et donné un corps à cette première accusation, qui, d'absurde qu'elle était, et morte et oubliée, prit tout à coup ime nouvelle force et redevint active. Je prouverai plus tard que je ne me trompais pas.

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