CHAPITRE
Pourquoi Mme la duchesse d'Abrantès est la seule personne qui connaisse parfaitement Napoléon Bonaparte. — Elle est issue de David II dernier empereur de Trébizonde. — Calomeros et buona parte. — Origine grecque de Bonaparte. — Union des deux familles. — Naissance de Napoleone Bonaparte. — Naissance de Laure de Permon (Mme d'Abrantès). — Mort de Charles Bonaparte. — Misère de la famille Bonaparte. — Napoléon à l'école militaire. — Marianne Bonaparte à Saint-Cyr. - Amertumes. — « Si j'étais le maître » ! — Sous-lieutenant. — Le Chat botté.
Je veux parler des relations très étroites qui existaient entre manière et la maison de Bonaparte. Celui qui fut depuis le maître du monde a véeu longtemps dans notre intimité. Je l'y ai vu, moi, étant encore une toute petite enfant, lui à peine un jeune homme. Mon œil s'est attaché à son étoile depuis le jour où elle s'est élevée sur l'horizon jusqu'au jour où, devenue soleil dévorant, elle a tout consumé, jusqu'à lui-même. J'ai assisté aux scènes de sa vie entière; car, mariée à l'un de ceux qui lui étaient le plus dévoués et qui pendant bien des années ne cessa d'avoir sur lui le regard de L'affection, ce que je n'ai pas vu il nie l'a l'ait connaître.
Je ne crains donc pas d'affirmer que, de toutes les personnes qui ont parlé de l'empereur, je suis lajseule qui puisse donner
des détails aussi complets. Ma mère l'a vu naître; amie de Laetitia Ramolino, elle a porté Napoléon dans ses bras, l'a balancé dans son berceau et plus tard elle a protégé, guidé sa toute première jeunesse, lorsque après avoir quitté Brienne il vint à Paris. Non seulement elle aimait Napoléon, mais ses frè ses sœurs étaient presque de notre famille. Je parlerai des relation- d'amitié qui se formèrent même plus lard en Ire les sœurs de Napoléon et moi ; amitié <[ue Tune d'elles a bien entièrement oubliée.
Lorsque ma mère quitta la Corse pour suivre mon père en France les rapports d'intimité qui l'unissaient à la famille Bonaparte m- furent détruits ni par l'éloignement ni par l'absence; et la conduite de mes parents envers M. Buonaparte le père, lorsqu'il vint à Montpellier, avec son fils et son beau-frère, pour y mourir loin de sa patrie et de tout ce qui lui était cher, ne doit jamais être oubliée par les deux familles, dont Tune doit se la rappeler avec 1" sentiment d'une bonne action, l'autre avec celui de la reconnaissance.
Le- autres membres de la famille Bonaparte étaient également aimés de ma mère. Lucien trouva plus qu'une amie ordinaire en elle. Lorsqu'il fit cet étrange mariage avec M1U Boyer, ma mère l'accueillit comme m fille et devina d'abord qu'il y avait un ange sous cette enveloppe de femme. M"*8 Joseph Bonaparte, M Leclerc étaient dans notre plus grande intimité. Les détails lesquels j'entrerai en parlant des événements de ma vie et de celle de mes parents en donneront une juste id< ■
Lorsque Bonaparte quitta Brienne pour venir à l'Ecole militaire de Paris, ma mère et mon père furent pour lui comra correspondants de sa famille, avec cette différence qu'ils prenaient sur eux d'agir ave ' imeélève, qu'ils voyaient si malheureux, me n'aurait pas osé le faire un correspondant ordinaire.
Ce fut au siège de Toulon que mon mari fut attaché à Bonaparte; et, à dater de te moment, il ne l'a plus quitté que pour mourir. Sans être près de lui, j'avais donc des yeux, des oreilles à moi, pour le voir, pour l'entendre.
On voit, par ce que je viens de dire, qu'en ayant la prétention d'être la seule personne qui connaisse parfaitement Napoléon, je n'ai pas une prétention présomptueuse.
mis ni ennemie ni séide. Je réfuterai cependant des imputation- méchantes et fausses : je prouverai des droits qu'on
MÉMOIRES OK LA DUCHESSE D ABRANTÉS î
veut méconnaître ; je laverai de tout reproche une mémoire qui n'en me'rite aucun ; enfin, je remplirai mon devoir comme je l'ai dit plus haut. En accomplissant cette tâche, je suis obligée de feuilleter un grand nombre de pages où sont inscrits des souvenirs tout empreints de la couleur du temps dont ils retracent les époques; je les joindrai à mes réfutations. Ils peuvent avoir de l'intérêt.
Je suis née à Montpellier le 6 novembre 17b t. Ma famille était alors établie passagèrement en Languedoc pour faciliter à mon père l'exercice de la charge de finance qu'il avait acquise à son retour d'Amérique. Cet établissement temporaire explique comment, étant née à Montpellier, je n'y ai conservé que des amis et point de parents. Néanmoins les souvenirs qui m'en restent ont tous la couleur delà patrie et j'ai constamment considéré- les Languedociens comme mes compatriotes.
Ma mère était, comme moi, née sous la tente que ses paivn travail dressée sur la terre étrangère. Du Bosphore, ses pères avaient émigré aux solitudes du Taygète, qu'ils avaient ensuite quittées pour aller habiter les montagnes de la Corse.
Les Grecs avaient alors pour chef privilégié Jean StephanopoulosComnène. Ce fut le premier Comnène de sa branche qui naquit sujet d'une puissance étrangère. C'était un homme supérieur et digne à la fois de sa double origine Spartiate et messénienne.
Ce fut Constantin qui succéda à son père. Brave comme lui, il ajoutait aux qualités précieuses de Jean une plus grande connaissance du monde et des manières excellentes que lui avaient données les différents voyages qu'il avait faits. 11 avait quatre enfants, trois garçons et une fille, qui était ma mère.
Mon oncle Démétrius, devenu l'aîné de sa maison. utail
aucune vocation pour l'état ecclésiastique. Averti du danger de son père, il quitta aussitôt le collège de la Propaganda-Fida, où il était élevé, et se hâta d'arriver en Corse. Mais, en débarquant, il apprit que mon aïeul était mort depuis deux jours et qu'il restait seul à sa mère et à sa jeune sœur.
La perte d'un père n'était pas la seule peine qui l'attendit au rivage natal. Le rang de primatie que Gênes avait toujours conservé à sa famille par plusieurs traités authentiques passés entre la république Ligurienne ei les Comnène, ce rang fut aboli et les biens personnels de la famille réunis aux domaines de la ronne de France. Démétrius vinl porter au pied du trône ses
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justes réclamations. Elles furent écoutées favorablement. Voici quel fut le résumé de M. Chérin, généalogiste du Roi :
« On ne peut douter que M. de Comnène ne soit issu en ligne « directe et masculine de David II, dernier empereur de Trébi- « zonde, tué par ordre de Mahomet II, et par conséquent suscep- « tible de toutes les distinctions réservées à son origine. »
Après un nouvel examen fait au conseil du roi, une filiation directe depuis David jusqu'à Démétrius Comnène a été reconnue et constatée par lettres patentes de Louis XVI, datées du 15 avril I7S2, enregistrées au parlement le 1er septembre 1783.
Lorsque Constantin Comnène aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calomeros. Ce fils fut envoyé par lui à Florence pour remplir près du grand-duc de Toscane une mission délicate. Constantin Comnène mourut avant son retour. Le grand duc garda le jeune Grec près de lui et, renonçant à la Corse, Calomeros s'établit en Toscane.
Calomeros, traduit littéralement, signifie bella parte ou buona parte. Le nom de ce Calomeros a donc été italianisé. C'est ainsi que de larpoç (mot qui signifie médecin) , nom d'une famille considérée de Mania, où elle subsiste encore de nos jours ainsi qu'en Corse, les Italiens ont fait Medici. C'est ainsi que, au rapport de Linda, plusieurs branches des Comnène existaient en Italie sous des noms empruntés, qui obscurcissaient le véritable. Dans le duché de Mantoue, une famille fut nommée Arriva-Bene. Qui se serait jamais douté que celle famille appartint à celle des Comnène, si Minati ne nous l'apprenait pas? En général, le peuple italien a métamorphosé tous les noms grecs ayant une signiliralion.
Pour en revenir à mon sujet, je dirai donc qu'un Calomeros revint d'Italie, de Toscane même, et s'établit en Corse, où ses descendant- s,, perpétuèrent et formèrent la famille Buonaparie. Maintenant la question est de savoir si le Calomeros parlant et le Calomeros revenant ont une filiation directe. Ce qui esl certain, ce Bont lea deux faits, du départ de l'un et du retour de L'autre. Une particularité assez singulière, c'est que les Comnène, en parlant des Bonaparte, ne B€ Berveni jamais, dans leur idiome, que du nom grec pour les désigner, Calomeros , Cafomeri ou Calomeruini, Beiou qu'ils parlent d'un seul, ou de plusieurs collectivement. Une grande amitié unissait les deux familles.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBKANTÈS 5
Un soir, quelque temps après son retour à Paris, le prince Démétrius Comnène vit arriver chez lui le chevalier d'Hénin, qui était devenu maréchal de camp. Il pria mon oncle de passer dans un cabinet et, là, il lui parla très longuement pour l'exhorter à reconnaître que Caloyneros, revenu en Corse, était le petit-fils de celui qui était allé en Toscane.
Mon oncle, après avoir attentivement écouté M. d'Hénin, lui répondit :
— Je n'ai pas fait ce que vous me demandez, mon cher général, lorsque j'étais en Corse près de Bonaparte malheureux, vivant avec eux en ami et en frère, parce que je ne trouvais pas que les preuves de leur parenté fussent assez positives pour ajouter une nouvelle branche à notre arbre de famille, bien qu'à vrai dire je sois, moi, intimement convaincu, que les Calomeri sont nos parents, et nos parents très proches. Mais une conviction morale, qui m'est personnelle, ne suffit pas ici, je le répète. Et certes, ce que je n'ai pas fait lorsque les Bonaparte étaient malheureux, je ne le ferai pas aujourd'hui que Napoléon est au pouvoir et qu'il semble me le commander.
M. d'Hénin insista, en assurant qu'il n'était chargé d'aucune mission et que son intérêt pour le prince Démétrius le guidait seul dans cette démarche. Mais mon oncle avait prononcé. M. d'Hénin ne put rien obtenir. A quelque temps de là, une autre personne renouvela la tentative sans plus de succès.
Lorsque les Grecs furent contraints de fuir les persécutions des Corses révoltés, ils avaient été s'établir momentanément dans les villes demeurées fidèles à la république de Gènes. Mais plus tard, lorsque, pour récompenser et indemniser les Grecs de leurs immenses pertes, on leur donna Cargèse pour y former un nouvel établissement, quelques familles gardèrent une maison à Ajaccio. De ce nombre fut celle du chef privilégié et ma mère passa également son temps à Ajaccio et à Cargèse ; ce fut alors qu'elle se lia d'une amitié tendre avec la signora Laetitia Ramolino, mère de Napoléon. Elles étaient à peu près du même âge et toutes deux ravissantes de beauté. Le caractère de cette beauté était assez différent pour qu'il n'y eut entre elles aucune jalousie. M™0 Laetitia Bonaparte était gracieuse, jolie, charmante ; mais, sans aucune vanité filiale, je puis dire ici que je n'ai jamais rencontré dans le inonde une femme aussi belle, aussi jolie que je me rappelle encore avoir vu ma mère. A l'âge de quatorze ans. c'était la meil-
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teure, la plus spirituelle, la plus gracieuse jeune fille de toute la
colonie et. san< Laetitia Ramolino, on aurait pu dire de toute l'île 1 . Laetitia Ramolino était en effet une belle personne : cerna qui Tout connue âgée lui trouvaient de la sévérité dans la physionomie, mais cela n'était pas : l'expression un peu dure qui était habituellement la sienne venait, au contraire, de la crainte. C'est une personne qui a été bien supérieure dan- toutes les positions où elle s'est trouvée, et comme malheur el comme bonheur. Son fils lui a rendu justice, mais un peu tard. Lui-même aidait à l'erreur; et, s'il l'a réparée depuis, L'impression était donnée et reçue.
Un sait que, avant d'entrer en négociation avec la république M-'-, la France lui avait fourni des troupes pour ramener Les insulaires à l'obéissance. Parmi Les Français qui faisaient partie de l'administration on remarquait un jeune homme de \ ingt ans, d'une agréable tournure, faisant des armes comme Saint-Georges, jouant au violon à ravir, ayant boutes les manières d'un homme de qualité et n'étant cependant qu'un roturier. Mais il s'était «lit : « Je ferai ma fortune et je parviendrai : » et cela avec une de ces volontés à qui rien ne résiste, parce qu'elles résistent à tout. Aussi avait-il déjà une fortune honorable à offrir à celle qu'il épouserait. Il n'avait garde de ne pas choisir la perle de la contrée: il demanda ma mère et l'obtint. Cet homme fut mon père, c'était M. de Permon.
Mes parents quittèrent la Corse et vinrent en France, où les affaires de mon père rappelaient. Quelques années après il fut nommé à une place importante à l'armée d'Amérique et. partit en emmenant mon frère, âgé seulement de huit an- 2 Ma mère
M On trouvera peut-être que je retourne la fable du hibou, <-t que je prends
un peu trop l'habitude de dire : t Les niions sont gentils sur tous leurs com-
ds. ■■ .Mais i.-i je n'avance rien qui oe soi! parfaitement connu. Il existe
encore assez de personnes qui ont connu mon père pour dire si j'ai Qatté le
it ; j'ai laissé au contraire bien des qualités dans l'ombre, dont j>- par-
phis loin. Quant à ma mère et à mon oncle, l'abbé de Gomnènei ce que
j'en di Uement peu influencé par les rapports et les liens de parenté
qu<- i idrai pas d'y ajouter encore. C'est un bien pour le cœur ; il
n'est que trop de parents donl l'âme et la ligure ne gagneraient cei tes pas à
Itre dépeintes et dévoili
/i) Hou père avait an système d'éducation pour ses entants qui moaftre kquetpoinl son exceUenl esprit avait devsu scie el prisgoûl à la mé-
thode de J . tes dans ce qu'elle avait <!<■ bon. Mon pèi maie
instituteur. Je l'ai perdu trop jeune ; mais ceux qui ont connu mon frère sa - 1 quel sujet il avait formé.
retourna en Corse près de mon aïeul<\ avec toute sa jeune famille, pour y attendre Le retour de mon père. Je n'étais pas née à eette époque.
Après le dépari de mon père pour l'Amérique, ma mère ayant donc été rappelée en Corse par des souvenirs de famille et d'amitié, se résolût à y passer une partie du temps de l'absence de mon père. C'est alors qu'elle a vu Napoléon tout petit enfant, qu'elle l'a souvent porté dans ses bras, qu'il jouait lui-même avec une sœur aînée que j'ai perdue de la manière la plus funeste. Napoléon se la rappelait à merveille et souvent, dans les années où il était à Paris sans aucun emploi, lorsque, après avoir diné à notre table de famille, il se mettait devant le feu, les bras croisés sur sa poitrine, les jambes étendues devant la cheminée, il disait: « Signora Panoria, parlons de la Corse, parlons de la signora Laetitia. »
Il appelait presque toujours sa mère ainsi, mais seulement avec ou devant les personnes qu'il connaissait depuis longtemps et auxquelles il savait que ce nom ne pouvait paraître singulier. « Comment se porte la signora Laetitia? » me demandait-il quand il me voyait. Ou bien, à elle-même : « Eh bien ! signora La-titia, comment vous trouvez-vous de la cour? Vous vous ennuyez, n'estce pas ? C'est que vous vous y prenez mal : vous ne recevez pas assez. Voyez vos filles : elles semblent être nées où elles sont. Je vous ai donné un bel hôtel, une belle terre, un million de rentes pour jouir de tout cela : et vous vivez comme une bourgeoise de la rue Saint-Denis. Recevez, et recevez d'autres tètes que vos C... et vos Cl... de »
M"10 Bonaparte était à son aise parce qu'avec nous elle ne parlait qu'italien et que, pour dire la vérité, son français n'était pas compréhensible. Elle nous raconta comment, étant à la messe le jour de la fête de Notre-Dame d'août, les douleurs lui prirent et qu'elle eut à peine le temps d'arriver jusque chez elle, où elle accoucha de Napoleone, sur un méchant lapis. Déjà pendant eette grossesse elle avait éprouve" des accidents. Lorsque les Français étaient entrés à Corte, plusieurs familles principales, parmi lesquelles t'iail la famille Bonaparte, furent contraintes de fuir. Elles se réunirent au pied du Monte-Rotondo, la plus haute montagne de la Corse. Elles eurent beaucoup à souffrir dans cette fuite et pendant ce Béjour au pied des montagnes. Dans ce moment, M""' Bonaparte était grosse de Napoléon :
8 MKMOlRES DE LA DUCHESSE DAHRANTÈS
— Je ne sais pourquoi, nous dit-elle, on a répandu le bruit que Paoli était le parrain de Napoleone. Cela n'est pas vrai. C'est Laurent Giùbéga qui l'a tenu sur les fonts de baptême avec une autre de nos parentes. Geltruda Bonaparte.
Ma mère et mes oncles me l'ont assuré mille fois. Napoléon n'a eu dans son enfance aucun des caractères singuliers que le merveilleux lui prête. Il se portait bien et était même, jusqu'au moni< nt où il vint en France , ce qu'on appelle un gros et beau garçon ; enfin, il était ce que sont tous les enfants.
Peut-être cependant existait il dans le caractère de Napoléon enfant quelques-unes de ces nuances délicates qui font pressentir l'homme extraordinaire. Mais qu'il ait fait deviner le géant qui devait un jour sortir de cette enveloppe , non, cela n'est pas. MmP Bonaparte avait amené avec elle en France une bonne, une de ces servantes-maîtresses, comme il y en a tant dans nos provinces. Cette femme qui se nommait Saveria , était curieuse à entendre sur cette famille qu'elle avait élevée, dont elle connaissait l'intérieur et dont^ chaque membre occupait un trône ; elle racontait une foule de choses qui devenaient anecdotiques. J'aimais fort à causer avec elle lorsque j'allais à Pont-sur-Seine faire nom service. J'avais remarqué qu'elle aimait moins quelques enfants de la famille que les autres; j'avais fait cette remarque, je lui en demandai l'explication. Comme j'ignore si elle est morte, je ne veux pas l'exposer, à son âge, lorsqu'elle va peut être bientôt dépendre de personnes qui pourraient se rappeler une pi rence ou une exclusion qui les blesseraient, à voir son existence compromise par mon indiscrétion. Tout ce que puis dire, c'est qu'elle adorait l'empereur et Lucien. Elle me parlait un jour de plusieurs petites scènes de l'enfance de l'empereur, qui n'est demeuré en Corse que jusqu'à l'âge de neuf ans ; et à propos de l'une de ces scènes où il avait eu le fouet, Savéria me confirmait une chose que m'avait assurée ma mère : c'est que Napoléon, Lorsqu'il était grondé, ne pleurait presque jamais. Fn Corse, les enfanta sont battus dans toutes les classes. Battre sa femme est là, comme ailleurs, le type de la grossièreté; mais battre son enfant c'est la chose la plus simple. Lorsqu'il arrivait à Napoléon d'être battu, quelquefois la douleur lui arrachait une larme, mais cela durait peu et lorsqu'il n'avait pas tort il ne voulait rien dire pour obtenir sa grâce. Voici à cet égard une anecdote que je tiens de luimême \ il me l'a racontée pour me donner un exemple de modération.
MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'àBRANTÈS 9
Il fut un jour accusé par une de ses sœurs d'avoir mangé une grande corbeille de raisins, de figues et de cédrats ; ces fruits venaient d'un jardin de l'oncle le chanoine. Or, il faut avoir vécu dans l'intérieur de la famille Bonaparte pour comprendre la grandeur du méfait d'avoir mangé des fruits de la vigne de l'oncle le chanoine ; c'était bien plus criminel que d'avoir mangé des raisins et des figues d'un autre. Enfin, grand interrogatoire ; et comme Napoléon niait, il fut fouetté. On lui dit de demander grâce ; que, s'il le faisait, on lui pardonnerait. Il avait beau dire qu'il était innocent, on ne le croyait pas et le pauvre petit postérieur était abimé de coups. Je crois me rappeler qu'il nous dit que sa mère était en ce moment-làen visite chez M. de Marbeuf ou chez quelque autre ami. Le résultat de son obstination fut d'être trois jours entiers sans manger autre chose qu'un peu de pain avec du fromage qui n'était pas du broccio (1) : néanmoins il ne pleura pas; il était triste, mais non pas boudeur. Enfin le quatrième jour une petite amie de Marianne Bonaparte revint de la vigne de son père, et, ayant appris ce qui s'était passé, alla s'accuser et dire que c était elle et Marianne qui avaient expédié la corbeille de figues et de raisins. Ce fut le tour de Marianne d'être punie. On demanda à Napoléon pour quelle raison il n'avait pas dénoncé sa sœur ; il répondit qu'il ne savait pas que ce fût elle qui était coupable ; cependant qu'il s'en doutait, mais que, en considération de la petite amie, qui n'avait pas trempé dans le mensonge, il n'aurait rien dit. Ceci est fort remarquable; il n'avait que sept ans à cette époque.
Napoléon, me disait Savéria, n'a jamais été un joli enfant, comme l'était Joseph, par exemple : sa tète avait toujours été trop grosse pour son corps, défaut commun dans la famille Bonaparte. Cette sorte de difformité donne ordinairement, de celui qui l'a reçue, l'idée d'une forte prééminence sur les autres. Ici la chose s'est trouvée justifiée et, pourtant, il n'en faudrait rien conclure à l'avantage des grosses têtes ni au désavantage des petites. Qui a eu une plus petite tète que Voltaire?
Ce que Napoléon avait de charmant lorsqu'il devinly>/m^ homme, c'était son regard et, surtout, l'expression douce qu'il savait lui donner dans un moment de bienveillance. A la vérité. L'orage était afTreux et, quelque aguerrie que je fusse, jamais je n'ai regardé
(1) Fromage fort aimé en Corse.
I<> MÉMOIRES DE LA tXJCHBSSB Ii'aiiHAMÈS
cette physionomie admirable, même dans la colère, lorsqu'elle on était animée, sans éprouver un frisson; son sourire était également captivant, comme le mouvement dédaigneux de sa bouche wms faisait trembler. Mais tout cela, mais le front qui devait porter les couronnes d'un monde, ces mains dont la plus coquette des femmes se serait enorgueillie et dont la peau blanche et douoi couvrait des muscles d'acier, des os de diamant; tout cela ne se distinguait pas dans l'enfant et ne se lit présumer que dans le jeune homme adolescent. Savéria me disait, avec vérité, que, de tous les enfants de la signora Laetitia, l'empereur était celui qui h- dernier aurait donné l'idée d'une fortune inespérée.
J'ai quitté ma mère et je l'ai laissée se rendant à Ajaccio. Nous allons l'y retrouver, toujours aussi gracieuse. aussi aimable, et deux enfants beaux comme elle.
C'est pendant ce séjour que ma mère a revu son amie et ses enfants; mais Napoléon t'-lait alors en France. Ma mère, en y retournant, promit tous ses bons offices pour le jeune Corse, s'il avait besoin d'amis à une aussi grande distance de sa famille. J'ignore ee qui avait produit un léger refroidissement entre M. Charles Bonaparte et la famille de ma mère; ceci esl trop confus dans mes pour que je m'y arrête davantage. La chose est. d'ailleurs, de >i peu d'importance que je ne présume pas qu'on m'en veuille de ne pas l'approfondir.
La guerre d'Amérique étant terminée, mon père, revenu dans -a patrie et quoique bien jeune encore, acheta une charge de receveur des finances. Les devoirs de celte charge se fixèrent naomentanémenl à Montpellier ; un événement ordinairement fort simple, mais auquel de- circonstances malheureuses faillirent donner une issue sinistre, l'y retint avec ma mère bien au-delà du terme qu'il s'était Bxé.
mère était unisse de moi; sa grossesse avait été des plus heureuses et tout lai-ail présumer que cette couche, qui était Ba cinquième, aurait le plus heureux terme.
Le il Qovembre, ma mère, après avoir soupe die/. M""1 de Mon- '"in. femme du commandant en second de la pro\ înoe, rentre chez
elle très bien portante; (die avait bien soupe et était de la plus
belle humeur; elle se couche (il était une heure : à deux heures elle était accouchée d'une grosse Bile; elle /endort dans le calme le plus Complet. Le lendemain, 7 novembre, à huit heures du matin, elle était entièrement perdue du côté droit et en partie
MÉMOIRES DE I. \ DUCHESSE DABRÀNTÈf- Il
du côté gauche. C'est en vain que la Faculté de Médecine de Montpellier, alors la ville de l'Europe la plus justement renommée pour sa science, entoure son lit de douleur des soins les plus assidus; on ne peut soulager son mal ni même en deviner la eau-' Pendant trois mois ma pauvre mère est à l'agonie, sa voix est éteinte à force de crier. Enfin elle c st guérie.
En rentrant un jour chef lui, mon père annonça à ma mère une assez singulière nouvelle. Il venait d'apprendre que, dans une petite auberge qu'il lui nomma, auberge assez misérable, et, lient descendus trois Corses dont l'un était fort malade. <■ Qui cela peut-il être? demanda mon père. — Il faut aller t'en informer, dit aussitôt ma mère avec sa vivacité ordinaire. Comment peux-tu venir m'annoncer qu'il y a dans Montpellier un de mes compatriotes malade et à l'auberge ! Charles, je ne te reconnais pas ! »
En parlant ainsi, ma mère remettait le chapeau de mon père sur sa tète et le poussait par les épaules pour qu'il marchât plus vite. A son retour, quel fut l'étonnement, triste et joyeux à la fois, de ma mère en apprenant que ce compatriote malade, auquel elle portait intérêt sans le connaître, était le mari de Laetitia Ramolino ! « Il est fort malade, lui dit mon père, et je ne crois pas qu'il soit bien où il est ; il faudrait le faire transporter dans une maison particulière. — Mon ami, lui dit ma mère, rappelletoi combien tu as souffert, lorsque tu es tombé malade à Philadelphie, et que tu n'avais près de toi, pour te soigner, qu'un enfant de neuf ans et des domestiques. Nous devons épargner de telles inquiétudes à nos amis. »
Mon père n'aimait pas les Corses. Il voulait bien avoir pour MM. Bonaparte tontes les attentions que demandait la situation du malade; mais l'admettre dans sa maison, au milieu de sa jeune famille, cela ne lui convenait pas. Il fallut tout le crédit de ma mère sur lui pour le faire changer d'avis.
Ma mère reçut le dernier soupir de M. Bonaparte, et comme un ange envoyé pour lui en adoucir L'amertume. Il lui recommanda fortement son jeune (ils qui venait de sortir de l'Ecole militaire de Brienne pour entrer à l'École militaire de Paris (1).
lia mère ne borna pas là son pieux office. Joseph Bonaparte et son oncle Fesch, devenus uos commensaux, reçurent d'elle et de
(1) NapoUVn es: sorti de Brienne le i* octobre i>>
\'2 MÉM0IHES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS
mon père tous les secours, toutes les consolations qu'une âme souffrante peut attendre de l'amitié; et lorsque enfin vint le moment de leur départ pour la Corse, tout ce qui put non seulement faciliter, mais embellir leur voyage, fut prévu par mon père.
Depuis cette époque, j'ai revu bien des fois Joseph Bonaparte; jamais il n'a manqué de rappeler les obligations infinies qu'il avait à ma famille. Bon et excellent homme! Le roi Joseph est pour moi un être à part pour l'amitié que je lui ai vouée. On est encore injuste pour celui-là comme pour d'autres membres de sa famille, parce qu'on a eu à lui reprocher quelques circonstances qui ne sont même pas des fautes ; des choses qui auraient passé inaperçues sous le règne chevaleresquement libertin de Louis XIV, qui auraient été applaudies sous le règne avili de Louis XV et tolérées sous le règne débile de Louis XVI. Mais il s'est vu mettre au ban de l'opinion ; et dans quel lieu? en Espagne; et par qui? et pourquoi? peut-être parce qu'il avait pris la maîtresse du grand inquisiteur. Joseph Bonaparte partit avec son oncle qui. je pense, était de son âge, si même il n'était pas plus jeune que lui.
La famille Bonaparte, surtout après le procès qu'elle perdit contre les jésuites pour une affaire de succession, était tout à fait malheureuse. A cette époqu" nous étions dans une position totalement différente de la leur et nous on donnâmes des preuves à ce malheureux M. Bonaparte, lorsqu'il vint mourir à Montpellier.
Bu arrivant à Paris, le premier soin de ma mère fut de s'informer de Napoléon Bonaparte. Il était alors à l'Ecole militaire de Paris, ayant quitté celle de Brienne depuis le mois de septembre »b' l'année précédente. Mon oncle Démétrius lui en parla; il l'avait rencontré le jour de son arrivée au moment où il venait de sortir du coche. « Et en vérité, dit mon oncle, il avait bien l'air d'un nouveau débarqué. Je le rencontrai au Palais-Royal, où il bayait aux corneilles, regardant de tous côtés, h1 Dez «'il l'air, et bien de la tournure de ceux que les filous dévalisent sur la mine, s'il avait '•ii quelque chose à prendre. » Mon oncle lui demanda où il dînait •■t. comme il u'avaif pas d'engagement, il l'emmena dîner chu lui ; car bien que mon oncle fût encore garçon à cette époque, il ri'1 -'-rait pas entré chez un traiteur tel était alors le nom qu'ils avaient; celui de restaurateur n'est venu que plusieurs années après). Il dit à ma mère qu'elle trouverait Napoléon assez morose. " Je crains, ajouta mon oncle, que ce jeune homme n'ait plus de vanité qu'il ne lui convient d'en avoir dans la position où il est.
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Lorsqu'il vient me voir, il déclame fortement contre le luxe des jeunes gens de l'Ecole militaire. Il est venu, il y a quelque temps, me parler de Mania, de l'éducation actuelle des jeunes Maniotes, du rapport qu'elle a avec l'ancienne éducation Spartiate, et tout cela pour mettre, m'a-t-il dit, dans un mémoire qu'il veut faire pour le présenter au ministre de la guerre. Tout cela ne servira qu'à le faire prendre en grippe par ses camarades et, peut-être môme, à lui valoir quelque coup d'épée. »
Peu de jours après, ma mère vit Napoléon et cette disposition à l'humeur était, en effet, des plus fortes. Il souffrait peu d'observations, même dans son intérêt, et je suis persuadée que c'est à cette excessive irritabilité qu'il ne pouvait contraindre qu'il doit la réputation, qu'il a conservée longtemps, d'une enfance et d'une jeunesse sombres et atrabilaires.
Mon père, qui connaissait une grande partie de ses chefs, le fit sortir quelquefois pour le distraire. On prit pour prétexte un accident, une entorse (je ne me rappelle plus trop bien le motif que l'on donna) et Napoléon passa toute une semaine dans notre maison. Lorsque encore aujourd'hui je passe sur le quai Conti, je ne puis m'empêcher de regarder une mansarde, à l'angle gauche de la maison, au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents. Celte petite chambre était fort jolie. À côté se trouvait celle de mon frère.
Les deux jeunes gens étaient presque du même âge ; mon frère avait peut-être un an ou quinze mois de plus. Ma mère lui avait recommandé de se lier avec le jeune Bonaparte ; mais, après plusieurs tentatives, mon frère témoigna combien il lui était pénible de ne trouver qu'une stérile politesse là où devait être de L'affection, et cette répulsion lui était presque offensante. Elle devait surtout l'être pour mon frère, qui était non seulement aimé pour la douceur de son caractère. L'aménité, la bonne grâce de ses manières, mais recherché dans les sociétés les plus distinguées de Paris pour ses talents et son esprit. Il s'était même aperçu d'une sorte d'àcreté, d'ironie a mère, dont il avait Longtemps oherché la cause.
— Je crois, dit un jour Albert à ma mère, que le pauvre enfant sent vivement sa position dépendante.
— Mais elle ne l'est pas du tout, s'écria ma mère : j'espère bien que tu ne lui as pas fait sentir qu'il n'était pas chez lui?
— Albert n'a aucun tort dans cette affaire, dit mon père qui
li MÉMOIRES DE I. \ DUCHESSE h'aisIIAM i s
se trouvait présent. Napoléon souffre parce qu'il a de l'orgueil; et je ne puis l'en blâmer. 11 te connaît; il sait que ta famille et la sienne sont en Corse dans une égale position de fortune; il est le fils de Laetitia Bonaparte, comme Albert est le tien. Je croii même que vous êtes parents. Tout cela ne s'arrange pas dans sa tête, avec cette immense différence dan- l'éducation qu'il reçoit comme boursier, isolé, loin des siens, privé de ces soins qu'il voit ici prodiguer à nos enfants.
— Mais, c'esi île l'envie, ce que tu me dépeins là, dit aussitôt ma mère.
— Non. il y a loin de l'envie à ce qne je crois qu'éprouv jeune homme; mais j'ai trop l'habitude du coeur humain pour me méprendre à ce qui est dans le sien. Il souffre, et dan- ta maison peut-être plus qu'ailleurs. Tu es bonne et tu ne comprends
[ue quelquefois la bonté- mal placer peut n'être pas un remède curatif. Lorsque tu voulus employer le crédit de M. de Falgueyreytes pour faire sortir le jeune Napoléon pour plus d'un jour ou deux, je te dis que tu faisais mal. Tu ne voulus pas DM croire et, dans le zèle de ton amitié pour la mère, tu mis le ils sans présence d'une position qui ne peut que lui être péni-
ble, parer qu'il se dit : « Pourquoi ma famille n'est-elle pas ainsi .'
— Tu m'impatientes, répondit ma mère. S'il disail cela. i| 9i rail un sot et méchant enfant.
— Il ne sérail ni plus soi ni plus méchant que les autrçs; il sérail homme. Pourquoi est-il dans an état permanent de colère depuis son arriver à Pari-? Pourquoi crie-t-il du haut de sa tête contre le luxe indécent (ce sont ces paroles de tous ses ramai
de l'école? Parrr que leur position blesse à chaque instant la sienne. 11 trouve ridicule que ces jeunes gens aient un domestique, parce qu'il n'en a pas ; il trouve mauvais que l'on mange à deux services, parce que, lorsqu'il) a des pique-niques en Fraude, Une peut pas j contribuer. L'autre jour, j'ai su parDumarsay, le père de l'un ■! ; qu'il devaity avoir un déjeuner donnée
l'un des maîtres, et chaque élève devait contribuer pour une somme vraiment trop forte pour ces enfants. En c< la Napoléon i raison. Bref, je fus le voir et je le trouvai encore plus triste que
^\>' coutume. Je i loutai pourquoi el j'abordai le sujet en lui
proposant la petite somme qu'il lui fallait. Il devint aussitôt très rouge; puis sa ligure reprit cette teinte d'[\n jaune pale qu'il a toujours, et il me refusa.
MÉMOIHES DE LA DUCHESSE d'aBRAIT] &g [3
— C'est que tu l'y seras mal pris '. s'écria ma mère. Les hommes sont toujours maladroits.
— Quand je vis que le cœur du jeune homme était si élevé dit mon père, sans se laisser déconcerter par la vivacité de ma mère, à laquelle il était habitué, je fis un mensonge et Dieu me le pardonnera sans doute. Je lui dis que Lorsque son père était mort dans nos bras à Montpellier, il m'avait remis une petite somme pour lui être donnée de cette manière dans un cas pressant pour sa convenance personnelle. Il me regarda fixement, ajouta mon père, avec un œil si scrutateur qu'il m'intimida presque. « Puisque ce! argent vient de mon père, monsieur, me dit-il, je l'accepte ; mais, si c'eût été à titre de prêt, je n'aurais pu le recevoir. Ma mère n'a que trop de charges ; je ne dois pas les augmenter par des dépenses, surtout lorsqu'elles me sont imp
par la folie stupide de mes camarades. » Tu le vois d ne bien, poursuivit mon père, si son orgueil est aussi facilement blessé a son école par des étrangers, que ne doit-il pas souffrir ici, quelque tendresse que nous lui montrions ? Albert n'en doit pas moins continuer ses prévenances et ses bons procédés; mais je doute qu'ils produisent pour résultat une liaison intime.
Un événement important eut lieu cette même année dans notre famille, (le fut le mariage de mon oncle le prince de Comnène. Il épousa une riche héritière de Touraine, fille unique de M. le comte de Boucherville. officier de la marine royale.
Joseph Bonaparte avait adressé à mon oncle Démétrius, une lettre dans Laquelle il le remerciait de vouloir bien aller voir Marianne Bonaparte, qui était élève de Saint-Louis, à l'établ ment de Sainl-Cyr. (l'était un mère qui se char -<>in
Elle le remplissait avec une grande bienveillant t. pendant
le longtemps que Marianne passa à Saint-Cyr, ma mère fut elle une amie lionne et tendre.
I ii jour que Napoléon était venu avec mon oncle qui l'avait tait sortir, on fut à Saint-Cyr exprès pour lui. Marianne vint au parloir fort triste, fort abattue et le cœur tellement gros qu'au premier mot qu'on lui dit pour lui demanda r ce qu'elle avait. elle fondit en larmes. Ma mère L'embrassa, La c< qs savoir
Ce qu'elle avait d'abord ; ce qu'elle ne parvint à tirer d'elle qu'avec beaucoup de peine car elle avait bien pleuré parce que la nature l'avait vaincue, mais ici La vanité s'en mêlait et elle ne votilail pas desserrer le- dent-. Enfin, ma mère apprit que M11* de
Montluc, je crois, sortant dans huit jours, les élèves de sa classe devaient donner un goûter d'adieu; chacune contribuait et Marianne no pouvait donner, parce que sa pension était à sa fin et qu'il ne lui restait que six francs.
— Si je les donne, disait-elle, je n'aurai plus rien et ma pension ne nie sera payée que dans six semaines ; et puis, d'ailleurs, ce n'est pas assez.
Le premier mouvement de Napoléon, m'a dit ma mère en me contant cette anecdote, avait été de porter la main à sa poche ; mais comme la réflexion lui dit qu'il ne trouverait pas ce qu'il y cherchait-, il s'arrêta et rougit en frappant du pied. Quant à ma mère, elle ne put s'empêcher de rire en pensant au rapport singulier qu'il y avait entre le goûter de Saint-Cyr et le déjeuner de l'école militaire de Paris, et elle le dit en grec à mon oncle. Au fait, la chose était toute simple; le frère et la sœur étaient tous deux boursiers dans des écoles où se trouvaient en même temps des enfants de nobles et riches familles. Ce qu'ils souffraient aurait été inaperçu par eux-mêmes s'ils eussent été dans une position seulement aisée ; or la famille Bonaparte, loin d'être riche, pouvait être regardée comme pauvre. M. Bonaparte le père en convenait hautement lui-même lorsqu'il écrivait au ministre de la guerre pour lui demander de placer Lucien à Brienne. Je ne sais pourquoi on a voulu parler du luxe de M. Bonaparte le père ; luxe qui avait, dit-on, dérangé ses affaires, que l'oncle le chanoine, comme l'appelait Madame, avait remises en ordre; et à propos de cela suit un long article sur les richesses de l'oncle le chanoine. Tout ce qui est dit à cet égard est vraiment ridicule. Qu'importait à la grandeur de la famille de Napoléon, lorsque chacun de ses frères occupait un trône, lorsque Madame mère était altesse impériale et qu'elle habitait un palais somptueux où elle représentait fort dignement comme mère du plus grand homme qui ait jamais existé, comme mère de l'empereur, ce qu'elle faisait fort convenablement, quoique la haine et la méchanceté puissent dire aujourd'hui; qu'importe, mon Dieu! qu'avant d'entrer dan- cette nouvelle vie de merveilles ils aient été plus ou moins riche-, plus ou moin> heureux? Cela fait-il un point d'appui pour le départ? Cela fait-il un point de comparaison? Bfa ! non. Bans doute. Le ><-ul effel d'aussi misérables reproches, c'esl de prêter à rire de ceux qui Les font.
Pour en revenir à la pauvre affligée, ma mère lui demanda ce
MÉMOIRES DE I.A DUCHESSE d'aBRÀOTÈS 17
qu'il lui fallait pour (aimer -on chagrin ; la somme a/était pas énorme, il s'agissait de dix à douze francs (1); ma mère Les lui donna ci fit la remarque qu'elle ne s'en mit pas autant en peine que son frère à la proposition de mon père
Lorsqu'on fut remonté en voiture. Napoléon;, qui -'était contenu devant sa sœur, éclata en invectives contre la détestable administration de- maisons comme Sainl-Cyr et les Ecoles militaires. <>ii voyait que l'humiliation de sa sœur lui avait fait mal. Mon oncle, qui était extrêmement vif. s'impatienta à la tin du ton d'amertume tranchant qu'il mettait dans son discours et le lui dit assez sèchement. Napoléon se tut aussitôt, parce qu'alors la jeunesse étaH élevée un peu plus dans l'observance des bonnes manières en vers le- personne- plus âgées. Mais son cœur était trop plein; il ramena bientôt la conversation sur le même sujet, et en lin ses expressions devinrent tellement offensantes que mon oncle lui dit : « Tais-loi ! il ne t'appartient pas, étant élevé par la charité du roi, de parler ainsi que tu le fais. »
Ma mère m'a dit qu'elle avait craint que Napoléon n'étouffât. En un moment il devint blême et cramoisi.
— Je ne suis pas élève t\u roi, dit-il d'une voix tremblante d'émotion; je suis élève de L'Etat.
— Voilà une belle distinction que tu as trouvée là. répondit mon oncle. Mais que tu sois élève du roi ou de l'Etat, il n'importe. Le roi n'cst-il pas l'Etat, d'ailleurs? et puis je ne veux paque lu parles ainsi de ton bienfaiteur devant moi.
— Je ne dirai rien qui vous déplaise, monsieur de Comnène, dit le jeune homme ; permettez-moi seulement d'ajouter que, si fêtais le maître de rédiger les règlements, ils le seraient autrement et pour le bien de tous.
Je n'ai rapporté cette petite scène que pour faire remarquer ces mois: si j'étais le matffeL., Il l'est devenu, et l'on sait comment il avait monté toute l'administration àê sec Ecole- militaire-. Je suis convaincue qu'il a gardé Longtemps le souvenir pénible dos humiliations qu'il a été obligé de supportera l'École militaire de Paris. Sans doute, il y avait à cette école des jeunes gens qui, comme lui, n'étaient pas riches; mais ils avaient au moin- des parent.-, des correspondants, des moyens de distraction
(1) La somme esl modique eh elle-même, mais au fait elle est '-norme pour un pique-nique d'élèves, dans un lieu où elles sout censées peu rich
18 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'.VBBAM l.s
que Napoléon n'avait pas. Ce ne fut qu'à l'arrivée de ma mère qu'il eut enfin quelqu'un qui prit intérêt à lui ; mais il y avait déjà un an qu'il était à l'Ecole militaire de Paris, seul et presque continuellement humilié et blessé. Il n'y était pas aimé. Plusieurs chefs (jui étaient de la connaissance de mon père lui dirent alors que le jeune Napoléon Bonaparte avait un caractère impossible à rendre même sociable. Il frondait tout, blâmait hautement et avec un ton tranchant qui ne pouvait être admis par toutes ces vieilles tètes qui ne voyaient en lui qu'un jeune humoriste. Le résultat de sa conduite fut de faire avancer le moment de sa sortie; ce fut un concoure unanime pour la demander (1). C'est alors qu'il fut pourvu d'une sous-lieutenance dans un régiment d'artillerie et qu'il fut à Grenoble, Valence, Auxonne, etc., avant de revenir à Paris. Lors de l'époque de son départ, il vint passer quelque temps avec nous. Ma sœur était alors au couvent, mais elle sortait fréquemment et vint chez nos parents tandis que Napoléon y était. Je me rappelle que le jour où il endossa l'uniforme il était joyeux comme tous les jeunes gens le sont à pareil jour; mais il avait dm- son habillement une chose qui lui donnait une apparence fort ridicule, c'étaient ses bottes. Elles étaient d'une dimension si singulièrement grande que ses petites jambes, alors fort Erêles, disparaissaient dans leur ampleur. On sait que rien ne saisit le ridicule comme l'enfance ; aussitôt que ma -omit et moi nous le rimes entrer dans le salon avec ses deux jambes affublées de la sorte, nous ne pûmes nous contenir et des rires fous s'ensuivirent. Alors, comme plus tard, il n'entendait pas la plaisanterie; dès qu'il se vit l'objet de notre hilarité, il se fâcha. Ma soMir, qui était plu- grande que moi et beaucoup plus ;\gée (elle était ma marraine), lui répondit, toujours en riant, que, puisqu'il ceignait l'épée, il devait être le rhevalier des dames et qu'il était bien heureux qu'elles plaisantassent avec lui.
— On voit bien que vous n'êtes qu'une petite pensionnaire, dit .dors Napoléon d un air dédaigneux.
Ma sœur avait alors douze à treize ans : on peut penser combien ce mol la blessa. Bile était fort douce ; mais nous ne le sommes plus, nous autres femmes, quels que Boienl et uotreage et notre caractère habituel, lorsque notre vanité s'en mêle. Celle
i C'est-à-dire, pour le faire entrer «la n s un régiment. 11 D'est pas question d'une autre manière <!<• sortir.
MÉMOIKL'S DE LA DUCHESSE i/abKANTKS 19
de Cécile fut blessée au vit* de l'épithète de petite pensionnaire.
— Et vous, répondit-elle à Bonaparte, vous n'êtes qu'un cjiat botté.
Tout le monde se mit à rire ; le coup avait porté. Je peindrais difficilement la colère où il mit Napoléon. Il ne répondit rien, et il fit bien. Ma mère trouva elle-même l'épithète de chat botté si juste et si plaisante qu'elle en rit de bon cœur. Napoléon, bien qu'alors il manquât d'usage du monde, avait un esprit trop fin, trop instinctif pour ne pas comprendre qu'il devait se taire dès qu'il y avait des personnalités et que son adversaire était une femme ; quel que fût son âge, il devait la respecter.
Bonaparte, quoiqu'il fût piqué vivement du malheureux sobriquet que ma sœur lui avait donné, affecta de n'y plus penser si ce n'est pour en rire avec les autres et, pour prouver qu'il n'en avait aucune rancune, il fit faire un petit joujou, qu'il m'apporta et qui représentait un chat botté courant devant le carrosse de monsieur le marquis de Garabas. Ce joujou était fort joli et lui avait sûrement coûté cher, ce qui n'allait pas avec l'état de ses finances. Il y avait joint une charmante petite édition du conte du Chat botté pour ma sœur, en lui disant que c'était un souvenir, qu'il la priait de conserver. « Le conte est de trop, Napoléon, lui dit ma mère ; s'il n'y avait eu que le joujou de Loulou, à la bonne heure ; mais le conte pour Cécile montre que vous êtes piqué contre elle. » Il répondit qu'il donnait sa paroi»' du contraire. Mais je pense, comme ma mère, qu'il était piqué et fortement encore. Toute cette histoire me serait bien sûrement sortie de la tète, si ma mère et mon frère, en la répétant devant moi depuis, ne me l'avaient rendue familière. Elle me fut utile depuis et d'une étrange façon.
Bonaparte n'avait pas toujours la main légère pour manier l'arme de la raillerie; et les personnes qu'il aimait le mieux avaient souvent à souffrir de la douleur du coup. Quoique Junotfût très aimé de lui. sous le consulat et pendant les premières années de l'empire, il le choisissait quelquefois pour but de quelque grosse plaisanterie qu'il accompagnait d'une oreille pincée jusqu'au sang. et la laveur était complète.
Junot, qui avait pour lui un sentiment d'attachement abnegatif qui taisait tout disparaître, excepté le rapport aimant que le liait à Napoléon, en riait le premier, en riait de bonne foi, et il n'y pensait plus ; mais quelquefois un de ceux qui étaient présents
2o mémoires de r.\ buqhesse d'abbartès
recueillait ta mauvaise plaisanterie et trouvait admirable de la répéter. Junot n'y faisait aucune attention ; mais j'avais l'oreille plus fine, et il arriva qu'une fois la chose me donna de L'Humeur.
Le premier consul était un jour d'une grand.' gaité. On était à la Malmaison ; on dînait sous lies grands arbres qui couronnent le petit monticule à gauche de la prairie devant le chat.au. M Bonaparte avait essayé le même jour de mettre de la poudre, ce qui lui allait fort bien. Mais le premiier consuïn'enflt que rire et lui dit qu'elle pouvait jouer la comtesse cTEsear&agnas. La plaisanterie ne lui plut pas apparemment, car elle (il une petite moue, dont le premier consul s'aperçut. « BU bien ! qu'est-ce ? dit-il ; crains-tu de manquer de cavalier ? Voilà M. le marquis de Caranas (et il montrait Junot) qui te donnera le bras. »
<>r. il faut savoir que le premier consul avait déjà nommé ainsi quelquefois Jùnoi et Marmont. mais tout à fait en bonne et gracieuse humeur. « (l'était, disait-il, à cause de leur goût pour la représentation. » Tous deux n'en faisaient que rire et, dans !«• fait, la ehose n'était que plaisante. M,n Bonaparte ne la prit pas ainsi et montra un air chagrin. Ce n'était pas le moyen de plaire à Bonaparte?, dont le front se rida à l'instant même. Il prit son verre et', regardant sa femme, il s'inclina en buvant et dit : A uté de M"10 la comtesse d'Escarbagnas. • La continuité de cette plaisanterie lit venir 1"- larmes aux yeux de Mmr Bonaparte. Napoléon fe vit et, comme il l'aimait, il fut, je crois, fâché d'avoir été >i loin. Pour arranger l'affaire, il reprit son verre et, -inclinant de mon côté en me taisant un clignotement de l'œil, il médit : « A la santé de Mni' la marquise de Carabas. » Nous nous mîmes tous à rire, Mrae Bonaparte comme les antres ; mais elle a\ait le eceuT gros. Je n'avais que seize ans rlle en avait quarante:
Jusque-la l'histoire ne puai! pas me regarder; mais en voici la suite. Parmi les camarade- dé Junot ei ceui qui entouraient alors le premiier consul1, il y avait bien dès variétés dan- IV-- La bravoure était la sevle vertu commune. Quant au reste, c'était comme dit M. Bonnard, une mitrr cHote. Or, parmi celte troupe de bon- et vaillants enfants de la France, il y en avait qui n'étaient pas fort- sur la compréhension*. L'un de .•.•u\-<'i trouva admirable de refléter la plaisanterie du premier consul. 01) ! cela était trop fort ! et puis l'imitation ne lui
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allait pas. Il était le meilleur des humains, mais la raillerie lui était de peu d'usage.
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, Ne saurait passer pour galant.
Ensuite Junot aurait pu l'entendre et, de ridicule, la chose serait devenue tragique. Je ne voulus donc pas laisser continuer la représentation imitative et, désirant m'en mêler seule, je consultai ma mère. Elle m'écouta attentivement, puis me donna mes instructions et je retournai à la Malmaison , où nous étions à celle époque pour plusieurs jours.
Le lendemain, Junot, qui était alors commandant de Paris et no pouvait pas venir tous les jours, ne se trouva pas à dîner, niais il vint le jour d'après et le marquis de Carabas ne faillit pas en son lieu. On était alors sur le pont qui mène au jardin; le premier consul était assis sur le bord du parapet : « Mon ami, dis-je à Junot, la première fois que nous irons dans tes terres, il ne faudra pas oublier une chose tout à fait de rigueur dans ton train où je ne vais pas avec loi, je t'en avertis, et je suis sûre que le général m'approuvera. Qu'est-ce donc? demanda le premier consul. C'est un chat botté pour coureur. »
Tout le monde se mit à rire en se récriant. Mais je n'oublierai jamais la figure du premier consul, elle était à peindre. Je poursuivis d'un grand sérieux : « J'ai conservé un joujou que l'on m'a donné étant petite enfant ; si tu le veux pour modèle, je te le donnerai. »
On rit beaucoup et la chose n'alla pas plus loin ce jour-là. Mais mon grain avait été jeté en bon terrain ; il devait porter fruit. Quelques jours après, nous étions, après diner3 dans la galerie qui est à côté du salon et qui alors était beaucoup plus petite que maintenant. L'imitateur, avec un bon et franc rire, se mit à parler du marquisat. Je ne fis que regarder le premier consul ; il se tourna vers son sosie et lui dit assez sèchement : « Lorsque vous voudrez faire et dire comme moi, choisiss /. mieux vos sujets. Il me semble que l'on peut m'imiter en autre chose ».
Un quart d'heure après, il s'approcha de moi, me prit le ne/. me le pinça à me faire crier et nie dit : « Vous avez de L'esprit, petite peste, niais vous êtes méchante. Ne le soyez pas. Une femme n'a jamais de charmes Lorsqu'elle se fait craindre ».
Le résultat de tout cela l'ut que je n'entendis plus parler du marquisat, d'autant qu'on portait alors des bottes à l'écuyere avec des manchettes et que le chat botté serait venu là à miracle. Ma mère, qui me demanda des nouvelles de mon expédition et qui, bien certainement, y avait mis plus de malice que moi. rit beaucoup de l'effet que j'avais produit. « J'en était sûre », me dit-elle.