‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 2 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Opinion de Napoléon sur les États généraux. — Mirabeau et la reine. — « Un ministère ! un ministère »! — « Je n'ai pas fait la faute et j'en suis responsable ». — 14 Juillet. — Le sectionnaire Thirion et Bonaparte. — « C'est une infamie » ! — 10 Août. — Massacres de Septembre. — La tète de la princesse de Lamballe. — La Terreur à Toulouse. — Appel de MmS de Permon au représentant Salicelti. — Mort de Louis XVI.

Ce fut le 5 mai (1) de l'année 1789 que se fit l'ouverture des États-généraux. J'étais trop jeune alors pour bien sentir la grandeur imposante du spectacle qu'offraient les ctats, se rendant en masse à Saint-Louis de Versailles, pour y entendre la messe, la veille de l'ouverture de leurs séances. Mais je vois encore cette foule immense et joyeuse qui encombrait les trois avenues et bordait la route que suivaient les députés. Je vois ces femmes si bien parées agitant leurs mouchoirs, toute une population animée d'un môme sentiment et dans l'ivresse de la joie et de l'espérance.

Cependant les Etats avaient commencé leurs travaux. Les cahiers des bailliages étaient ouverts. Si l'accord eût été général entre toutes les parties de ce grand ensemble, cet admirable ouvrage serait venu à bien. Malheureusement, cet accord non seulement manquait, mais il n'y avait pas même intention de l'établir.

Le tiors finit par se lasser de n'être pas écouté, et surtout de ne recevoir pour réponse que des demandes faites par le clergé et la noblesse avec un ton d'autorité qui ne convenait plus aux circonstances. Enfin arriva la séparation du tiers d'avec les deux

(1) C'est un jour fatidique pour la France ; c'est aussi un cinq mai que Napoléon est mort sur le roc aride où la trahison lui avait préparé une si longue et si amère agonie.

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ordres privilégiés, hès lors tout fut consommé. La Lutte se soutenait encore entre quelques orateurs faisant assaut d'éloquence, mais le grand procès entre le trône et la nation venait d'être jugé.

La retraite du tiers-état dans La salle du Jeu de pan m»' pro- «lui-il un effet que des années n'auraient j>a> amené. Les députés, en se reconnaissant comme représentants d'une grande nation. andissaienl avec elle. La nation le sentit. A son tour elle mesura sa force, et elle comprit qu'elle pouvait beaucoup oser pour accomplir le grand uni vie de sa délivrance.

Napoléon disait qu'une des grandes fautes de cette époque avait été d'entreprendre sans s'être assuré de rien. On tremblait à la cour en pensant aux Etats généraux, et nulle mesure n'était prise pour s'opposer à ce torrent. « 11 fallait remettre L'ouverture des États », disait-il. Le mouvement que cette mesure aurait produit devenait toujours moins à craindre.

Une des causes qui perdit aussi la couronne, à cette désastreuse époque, fut le gouvernement occulte. Lu jour Napoléon, parlant de la Révolution avec le comte Louis de Narbonne, lui dit : Mais vous en étiez bien aussi, vous ! « M. de Narbonne lui prouva que rien n'était plus taux. Ses opinions constitutionnelles lïdoiguaient d'une pareille manière de diriger ou même de combattre la Révolution, quand son esprit ne lui eu aurait d'ailleurs pas démontré les dangers. « C'est surtoui la reine, poursuiv.il M île Narbonne, qui tenait à cette double représentation du pouvoir royal, mais sans nulle disposition hostile contre la France, que je puis certifier qu'elle aimait comme on aime le pays qui est devenu notre seconde patrie et où doivent se fermer nos yeux. »

Mirabeau ne m'est pas apparu comme ton- ceux qui nul figuxé dan- la dévolution. Je l'ai connu plu- particulièrement peut -être que -i je L'eusse vu fréquemment à L'époque île -a brillante existence .

1 jour même de L'ouverture, en entrant dans la .salle, il &xa d un mil perçant et audaciaui eeB rangs don! on lui détendait d'approcher. I d pire amer glissa sur ses lèvres habituellement contractées par un expression moqueuse et dédaigneuse. Il traversa ensuite la salle el tut Biéger sur ces bain- d'où devait partir la foudre qui frappa Le trône.

1 n homme fort attaché a la cour, mai- ami de Mirabeau, Le comte de Reb..., ayant remarqué le regard empreint de tii-1 qu'il

mj;m(»h;i-..s de la dlchlssi: d'ahiiami.s 2S

avait lancé circulaireruent lorsqu'il avait été assis, lui en parla le jour même, en lui faisant observer que sa position dans le monde lui formait les portes de tous les salons : « Songez, lui dit-il, que la société veut qu'on fasse pour elle ce qu'elle oe lait jamais. Elle est difficilement ramenée, une fois blessée Tu as des torts envers aile et, si tu veux qu'on te pardonne, tu dois ne rien braver et plutôt demander grâce. »

Tandis que le comte parlait, Mirabeau l'écoutait avec impatience1 ; mais au mot grâce il éclata. Il se leva, frappa du pied avec violence. Sun immense chevelure parut se hérisser, ses petits yeux lancèrent des éclairs et ses lèvres devinrent blanches et tremblantes — ce qui lui arrivait toujours lorsqu'il était fortement ému, sans que cela nuisit aucunement à la clarté de son organe.

— Je suis venu, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je suis venu ici pour faire demander grâce et non pour la demander moi-nièine.

Dès le 7 mai 1789, la reine fut avertie des intention- hostiles de Mirabeau (1).

Muni de ses instructions et d'un portefeuille bien garni, le comte

de Két> I se rendit un matin chez Mirabeau. 11 >v prit avec

beaucoup d'art et lui lit enlin des affres qu'il se croyait sûr de voir accepter.

Mirabeau le congédia avec la dignité de l'aiué des Grecques, en lui disant que des offres d'argent ne pouvaient être écoutées par lui.

Lorsqu'il entra dans le cabinet delà reine. Sa Majesté s'avança ver- lui avec un visage riant et une expression de bonheur. Bêlas '. déjà la soumission d'un sujet, qui devait être un devoir, était regardée comme une faveur !...

— Le roi sera bien touché de votre zèle, monsieur le comte, ditelle au plénipotentiaire. Eh bien, avez-vous eu bon marché de cet homme? Nous eoûte-t-il bien cher ?

Le comte de l\eh...l lui dit alors que Mirabeau, dans un de grandeur d'âme qui Lui faisait repousser toute propositioD péeuniaiie. présentait lui-même les siennes, et il parla du ministère.

A peine ce mot fut-il lâché que la reine déviai cramoisie et

1 C'est-à-dire '|ue l'on eut la certitude, avoué par hti-même, àt ce qu'il voulait faite et *l « ■ r qu'il demandait pour faire le contraire. Les pài catte affaire ont été dans mes naine et existent encore aujourd'hui.

OC, MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

puis pâle comme la mort. Elle forma les yeux et appuya sa main

sur son front en le serrant avec force

— Un ministère-! s écria-t-elle. Un ministère à Riçuetti Mirabeau? Jamais ! Jamais je ne permettrai que le seuil du conseil du roi -'tit sali par les pas d'un tel homme. (Elle était tremblante de colère.) Donnez-lui de L'argent, tout L'argent qu'il voudra. Mais un ministère! (La reine oubliait M. de Calonne.) — Et ce sont mes amis qui me conseillent une telle infamie ?

Une particularité fort remarquable, c'est que Mirabeau a beaucoup insisté- pour une entrevue particulière avec la reine. Dès qu'il abordait ce sujet, il devenait à l'instant plus affectueux et donnait l'espoir de tout accorder ; mais la reine ne voulut jamais y consentir, à moins que ce ne fut en présence de M. de Réb...l ou de Monsieur. Mirabeau ne voulut pas à son tour l'accorder.

Cependant l'orage commençait à menacer. L'horizon devenait de jour en jour plus sombre. Chacun voyait approcher le péril ; on convenait de sa réalité, on tremblait entin et cependant on ne prenail aucune mesure. Tout demeurait dans cette stagnation qui annonce presque toujours la tempête. Enfin les malheurs firent des progrès si rapides qu'il est presque effrayant de les suivre. Dr grandes fautes les précédèrent, parmi lesquelles figure au premier rang la séance royale du 23 juin. La démission de M. Necker à cette époque doit être aussi regardée comme une faute malheureuse. Cependant depuis sa rentrée au ministère, quoiqu'on retrouvât toujours en lui l'honnête homme, l'homme d'Etat s'mveloppail souventde nuages. Personne ne rend plus que moi justice à M. Necker ; personne, comme Française, ne lui porte plus de reconnaissance. Son caractère me parait admirable. Il y a, dans le cours de sa vie politique, plusieurs faits dont un seul aurait suffi jadis à Home pour lui mériter l'ovation. Mais plus ces parties sont brillantes, plus elles font ressortir celles qui sont défectueuses. J'ai souvent discuté avec Napoléon à son sujet. Junot. qui voulait sauver Mmp de Staël de l'exil et qui savait que je connaissais beaucoup de particularités de la vie de Necker. nie disait de prendre mon moment, de saisir un jour moins obscur pour placer en évidence quelques-uns île ses beaux traits. Je l'ai souvent tenté ; mais Napoléon, qui n'aimait pas M. Necker, me fermait quelquefois la bouche en m'objectant les fautes de ses deux derniers ministères, ou plutôt celles qu'il laissa commettre.

A cette occasion, je me rappelle qu'un jour il me lit répéter la

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conversation que mon père avait eue avec M. Necker, et le mot de M. Necker sur les Etats-généraux : Je n'ai pas fait la faute et j'en suis responsable !

Bonaparte me fit redire trois fois cette phrase. Je le vois encore dans l'attitude qu'il avait. Nous étions à diner, il tenait son verre, le portait à sa bouche, mouillait ses lèvres, le remettait sur la table, rebuvait encore et fit cette manœuvre sept à huit fois, tout en répétant à demi-voix le mot do M. Necker. Enfin, il se leva brusquement de lable et dit : « Sans doute il en était responsable. C'est pour cela qu'il devait consulter ses forces avant d'accepter le fardeau. » C'est bien là le mot de l'homme qui ne voulait jamais admettre qu'un général ne fût pas vainqueur.

Au surplus, tout admiratrice que je puisse être des belles qualités de M. Necker, je dois convenir de ce qui est vrai. Cependant, pensant à tout le mal que faisait alors ce gouvernement secret, j'hésite encore à condamner M. Necker et à l'accuser des malheurs postérieurs aux i^tats-généraux. Je le vois, après cette fameuse séance, remettant le pouvoir aux mains du roi. C'était un crime aux yeux de cette troupe criminelle elle-même, qui ne pouvait consentir à ce que le roi tint sa tranquillité d'une main étrangère et qui n'était ni assez forte ni assez habile pour la lui faire obtenir.

Enfin, quelle qu'en ait été la cause, il y eut à ce moment un mouvement d'impulsion donné qui fut terrible. La prise de la Bastille, premier acte de cette sanglante tragédie, en souillant du sang français la robe tout éblouissante de blancheur et de pureté de notre belle Liberté, rendit la cause du peuple moins glorieuse. Le sang avait coulé, il devait couler encore et l'effet que produisit le mot de Barnave, mot détesté par son auteur, repoussé par tout un parti, mais ayant l'assentiment du plus grand nombre, semblait indiquer quelle route on allait suivre.

Je me rappelle, comme un songe terrible, ces journées du 14 juillet, du 6 octobre, du 21 juin, et une foule d'autres qui formaient ainsi le plus sinistre des calendriers. Le 6 octobre surtout me frappe encore dans mes souvenirs, de manière à me serrer le cœur. Je vois ma mère faisant fermer, dès trois heures de l'après-midi, les volets du salon de réception dont les fenêtres donnaient sur le quai. Elle pleurait et retenait mon père qui voulait absolument se rendre à Versailles.

Mon père, effrayé de L'aspect des choses, qui prenait à toute

HÉMOIBES DE l.A DUCHESSE d'aBRANXÈS

taure une apparence plus sinistre, converti! ses fonds en traites sur Londres el partit avec Albert pour l'Angleterre, tandis que les passages étaient encore Libres.

L'année précédente, un homme se disant tapissier était venu

s'établir dans l'une des mauvaises boutiques qui sont dans Le pourtour de l'opèce de petite place située à gauche de la Monnaie. Cet homme, qui s'appelait, je «rois, Thirion, vint d'une manière fort arrogante demander la pratique de la maison. Il s'adressa au val t de chambre de nia mère, qui lui répondit qu'on avait un tapissier et que sûrement on ne le changerait pas pour un inconnu. Cet homme se fâcha, parla haut. Mon père \int au bruit, et h- résultat fut de mettre M. Thirion à la porte, en lui disant qu'il était non seulement un fou, mais un fou impertinent.

Mon père devait penser que, si l'on trouvait un fou dans -on eliemin. on n'irait pas h- braver, ni chercher en lui plus ou moins de bonne éducation. Le fait est que, dans le courant de l'année qui suivit eette scène, mon père oublia ce Thirion ; mais lui n'en lit pas de même et il jura une haine à mort à notre maison.

Les sections se formèrent. Cet homme devint prépondérant dans la nôtre. Il fut secrétaire, greffier, président, je ne >ai><juoi. Enfin cela le mettait en position de nous nuire ; il ne L'oublia

Peu de jours après le retour d'Angleterre de mon père une visite domiciliaire spécialement ordonnée par la commune est faitdans notre maison. Thirion en avait obtenu la direction, s'il ne l'avait lui-même provoquée. Mon père venait de se lever et faisait sa barbe. Naturellement vif, son impatience naturelle fut encore augmentée à la vue de cet homme et il commit une imprudence ''ii faisant un geste menaçant . de- qu'il le vit entrer dans cabinet de toilette.

— Je suis ici pour faire exécuter la loi, s'écria Thirion an voyant mon père s'avancer sur lui. son rasoir à la main

— Eh bien ! que veut celle loi qui s'exprime par un si digne

"i- ne- ?

— .)'■ -ni- ici pour savoir votre âge, vos qualités, et puis vous interroger sur les mot fs de votre voyage a Coblentz.

Mon père, qui depuis le momenl de L'entrée de cet homme. éprouvait la plus violente tentation de le jeter à la porte, fui pris d une telle crispation nerveuse, qu'il lui devint impossible d'articuler un mot. Enfin, il parvint a surmonter son émotion, c'esi adire a la concentrer. Il déposa -on rasoir, essuya son menton; puis

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croisant ses bras, il vint se placer devant Thirion et lu, le toisant de toute la hauteur de sa taille riche et élégante, il lui dit : « Vous voulez savoir mon âge ? — Oui tel est mon ordre! » Mon père étenditla main. « Où est-il, cet ordre? — II vous suffit de savoir que je suis envoyé par le comité de ma section ; mon ordre est suffisamment prouvé par ma présence. — Oui dà ! le croyez-vous ainsi? Eh bien, moi, je pense le contraire. Votre présence chez moi n'est qu'une insulte, si elle n'est justifiée par un mandat judiciaire. Montrez-le-moi et j'oublie le nom de l'homme pour ne voir que le fonctionnaire public. — Je vous répète, dit Thirion en élevant la voix à mesure qu'il voyait mon père se calmer, je vous répète que vous n'avez nul besoin de voir mon ordre. Encore une fois, voulez-vous répondre à mes questions ? Quel est votre âge? Quelles sont vos qualités? Quel est le motif de votre voyage à Goblentz ? — Et vous, encore une fois, voulez-vous me montrer l'ordre en vertu duquel vous violez mon domicile ? — Il doit vous suffire que j'y sois. Quel est votre âge. — Si vous me faites une telle question de la part d'une jolie femme, j'ai vingt-cinq ans. Autrement, poursuit mon përe en laissant éclater sa colère et allant prendre un énorme bambou qu'il avait rapporté de l'Inde, autrement je vous prouverai» que ce bras appartient à un homme encore en état de châtier les impertinents. » Et, en parlant ainsi, il faisait faire le moulinet à son bambou au-dess de la tète de Thyrion et de ses acolytes, qui étaient ses deux frères et son garçon de boutique. Sa colère était à son comble, car le refus constant de cet homme de lui montrer son ordre. lui prouvait qu'il n'avait pas mission d'agir comme il le faisait.

La colère de mon père allait devenir tragique, lorsque ma mère arriva sur le lieu de la scène. Elle parvint à emmener mon père dans une autre pièce et là, par nos caresses, nous obtînmes de lui un peu de calme. Je me souviens qu'elle me plaçait dans les bras de mon père, me disant tout bas de le conjurer de penser à moi. Pendant ce temps. Thirion était parti après avoir verbalisé' et fait un rapport contre mon père.

le rcii Irai dans le salon et je pleurais sans comprendre pourquoi je pleurais; niais je voyais ma mère tout en larme- ainsi que ma s pur. Mon père était pale et tremblant de colère, et autour de moi tout avait un aspect désolé. J'étais .donc fort affiigs lorscpie je vis entrer Napoléon Bonaparte. 11 me prit par la main et me demanda avec intérêt ce que j'avais. Je lui dis ce qui

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venait d'arriver. Il alla aussitôt frapper à la porte du cabinet de mon père, qui lui raconta, plus en détail que je ne le pouvais faire, ce qui venait d'avoir lieu.

— Mais, c'est une horreur! s'écria Bonaparte, c'est une in faim.-! Comment, quatre hommes viennent chez vous sans produire un ordre, pour légaliser leur entrée dans votre domicile? Mais il faut vous plaindre. Il est évident, d'après ce que vous venez de me dire, que cet homme vous en veut de longue date ; il trouve le moment bon pour se venger; il ne faut pas lui en laisser le temps. Je vais m'occuper de cela; laissez-moi faire (1). »

Bonaparte sortit. Il fut à la section, au club, au comité ; je ne sais pas trop quel était le nom qu'à cette époque on donnait à l'autorité qui faisait faire les visites domiciliaires. Il parla vivement de celle qui venait d'avoir lieu dans la demeure d'un citoyen paisible; mais, au premier mot, il vit que le Thirion avait déjà fait son rapport; il n'en parla pas avec moins de force sur le refus de cet homme de montrer son mandat, refus qui pouvait attirer les plus grands malheurs, « car, ajouta-t-il, si M. de Permon avait tiré un coup de fusil sur cet homme, il défendait son domicile contre un inconnu, personne ne pouvait L'accuser ».

Le jour où Napoléon disait de si belles paroles, était le 7 ou le 8 août. Il y avait une telle agitation partout, qu'il lui fut impossible, dit-il à mon père en revenant, de se faire bien écouter de ceux à qui il parlait. Il l'engagea fortement à être sur -es gardes. Bien des souvenirs ont pâli en moi sous l'action puissante du temps : mais il en est qui sont toujours dans leur terrible vérité, et le 10 août est de ce nombre. Jamais, malgré les années qui se mettront entre nous, tout ce qui rattache à cette affreuse date, ne sortira de ma mémoire. Le l'> août est le jour de ma fête (2). Depuis que ma jeune intelligence avait pu recevoir une

l)II faut remarquer que Bonaparte avait une manière de parler et de qui n'appartenait qu'à lui. J»4 la conserverai toujours dans h- cours de ces mémoires, ainsi que tes faut. -s qu'il faisait même en parlant, t-t qui étaient asseï fortes.

(2) J..- me nomme Laure. Comme nous n'avons pas de sainte Laure, ni de sainte Laurette, ma mère avait choisi saint Laurent pour être mon patron. lue je devins mère, j'instituai pour l'aîné de m>-s enfanta une journée semblable. Je choisis seulemenl le jour .le sa naissance comme beaucoup plus parfait pour être fêté par sa Camille ; c'était vraiment celui dont je !••■• us remercie] Dieu. La suite I bien prouvé, en effet, que ce jour était pour moi un heureux jour!

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impression, ma mère avait voulu que cette journée en fût une (Je bonheur pour moi, comme espérance et comme souvenir; au^si, trois mois avant et trois mois après, le 10 août occupait-il l'imagination enfantine de mes jeunes amies et surtout la mienne. Dès le matin, ma petite chambre blanche était remplie de fleurs, de bonbons et de joujoux.

Il faut avoir, comme nous, fait l'apprentissage de ces terribles journées pour en concevoir l'horreur. Nos enfants ont préludé à tout ce qu'ils voient par des traditions de famille, des histoires racontées dans les longues soirées d'hiver, par tout ce qu'ils ont lu et entendu; mais nous, nous tombions du ciel dans l'enfer! Des cris de rage et de fureur remplaçaient immédiatement des voix paisibles et joyeuses ! Quel moment !

Le 10 août ne fut pas seulement affreux pour moi par les cris du peuple, les coups de canon, les gémissements des blessés qui passaient sous nos fenêtres, mais par les inquiétudes que me causaient mon père et mon frère. Mon frère, animé des sentiments les plus honorables avec un cœur jeune et brûlant, aurait voulu se multiplier pour donner ses soins à sa famille et sauver en même temps ceux de ses amis qui couraient des dangers.

Vers midi nous le vîmes rentrer avec un de ses frères d'armes (1), qui était enveloppé dans une redingote bourgeoise. Le malheureux n'avait pas mangé depuis quarante heures. On le cherchait. Si on l'eût trouvé, il était massacré. Sa famille avait d'immenses obligations à la reine; sa tète était fort exaltée, le devoir et les opinions se trouvaient réunis en lui ; quelques jours avant, il avait eu trois duels, dont deux avaient eu la plus funeste issue. L'un des morts étant parent de Manuel, il avait tout à craindre. On le cacha dans ma petite chambre, en me faisant ma leçon sur ce que je devais répondre, si l'on venait dans la maison. C'est à dater de ce jour que je commençai, pour un étranger, ce rôle de prudence craintive, que je devais ensuite continuer pour ceux qui m'étaient chers.

Cependant les heures s'écoulaient ; mon père ne rentrait pas ; ma mère pleurait et se tordait les bras, mon frère allait à chaque instant à la porte enchère; la position de la maison, dans cette

(1) Je crois que c'était M. d'Averton, mais je n'en suis pas sûre. Du reste, Ni conduite fut tellement honorable et pure, que mon assertion, quoique incertaine, ne peut être offensante pour personne.

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partie isolée, pormettait qu'il y restai même sans danger; Il avait mèm<- été jusque sur le quai et n'avait rion appris de plus-que la déchéance du roi. L'orage paraissait calmé, des coups de fusti «le distance en distance se faisaient encore entendre ; mais le plus inquiétanl «tait des groupes de femmes et d'hommes ivres qui blasphémaient et hurlaient à faire horreur. Le jour baissait, et mon père ne rentrait pas. Enfin, à l'un de ses voyages à la porte enchère, mon frère vit un homme tourner le coin de l'hôtel du côté du quai. La tournure élégante de mon père ne pouvait être iinue. C'était lui, il marchait avec précaution, regardait souvent derrière lui et parut vouloir s'arrêter lorsqu'il vit quelqu'un sur la porte. Mais à la voix de mon frère, il avança rapidement, lui dit de tenir la porte ouverte; puis, retournant aussitôt sur ses pas, il fut prendre une personne qu'il avait laissée dans le renfoncement de l'arcade de la Monnaie. Cette personne marchait avec peine ; mon père lui donnait le bras et la conduisit aussi avec mystère jusque dans sa chambre à coucher. Il nous imposa silence et nous dit de donner tous nos soins à celui qu'il nous amenait. Hélas ! lorsqu'il fut débarrassé- du grand manteau de soldat qui l'entourait, nous reconnûmes M. de Bévy, officier supérieur aux gardes du corps. II était tout sanglant, pâle, défait ! Quelle vue, mon Dieu ! 11 était accablé du poids de,s événement- du jour plus encore que de ses maux physique-. Il m'attira à lui.

— Pauvre Loulou, me dit-il en s'aperceront que je palissais el que je tremblais à la vue de ses mains toutes tachées dé sang, c'esl une triste fête pour vous, ma chère enfant ! Grand Dieu, quelle fête !

Le malheureux homme était accablé. Il laissait tomber sa tète bot se poitrine et son grand corps (il avait près 'le sis pieds semblait s'affaisser sous le poids de son chagrin.

La soirée fut. orageuse encore. La demi-lune, que forme l'espèce de place qui est en cet endroit du quai, nous mettait dans une position moins fâcheuse que les autres maisons, en ce que dous étions moins en vue et que aous entendions moins tes imprécations épouvantables que proféraient les gens, ivres de sang <•! de vin. qui parcoururent Paria pendant tout-' la nuit.

Tout '•"• que je -ai- de la SUÎta de celte alfa ire c'est que I ami

d'Albi ri tut -;iuvé.

Le lendemain, la stupeur fut générale dans tout Paris, mal-

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gré l'agitation inséparable d'un pareil événement. La ville présentait un aspect effrayant. One d'alarmes ! que d'existences brisées ! que de têtes proscrites ! Mon père paraissait ne rien craindre. 11 était occupé à écrire une lettre pour M. de Bévy. Cette lettre, qui était une lettre de crédit pour Londres, pour servir à noire ami (car il allait tenter de fuir) devait être portée par mon père à M. de Bévy, dans le nouvel asile qu'on avait été forcé de lui trouver, car notre maison n'était plus sûre Mon père allait terminer sa lettre lorsque son valet de chambre vint lui dire que notre boucher, brave et digne homme, qui était lieutenant ou capitaine dans la garde nationale, venait avertir M. de Permon qu'il était dénoncé pour avoir donné asile à des ennemis du peuple; et le brave homme ajoutait : « Je suis bien sûr que monsieur ne risquerait rien... car il ne nous veut pas de mal et il fait gagner tant d'argent au quartier ! Personne ne peut lui en vouloir ; mais qu'il prenne garde à lui. »

Le brave homme n'osait pas en dire davantage. Mon père fit peu d'attention à sa démarche ; mais une heure après, un avertissement des plus sûrs vint dire à mon père qu'il serait arrêté dans la nuit. La personne qui lui apportait cet avis y joignait la promesse d'un passeport pour l'une des villes du Midi et celle de venir le chercher avec ma mère mais ma mère seulement^, pour les conduire hors Paris. Quant à nous, il ne fallait pas songer à nous emmener. Ma mère perdait la raison en songeant qu'elle devait nous laisser à Paris dans un pareil moment. Mon frère devait veiller sur nous. « Mais toi-même, disait ma mère ! toi-même, que vas-tu devenir?

Cependant le temps pressait. Après avoir longtemps cherché quel moyen présentait le plus de sécurité pour nous et pour mon frère, on s'arrêta au plus simple : c'était de nous mettre en pension dans quelque pensionnat obscur et mon frère logé près de nous. Ce plan, une fois adopte s'exécuta rapidement, et le soleil nVtail pas couché, que ma sœur et moi nous étions installées rue du faubourg Saint-Antoinç, chez M"1'' Chevalier, tenant pension de jeunes demoiselles.

Il y avait à la pension des demoiselles Chevalier un homme ch du gros ouvrage. Cet homme, qu'on appelait Jacquemart, -avait tous les métiers ; il était garçon brasseur, il tournait, il faisait mille choses, mais il avait la plus atroce de- liunr> S,

•U MÉMtiim.s ni. i.a MWMBSSE d'abrantès

— Gel homme me faisait mal, disait Albert, je suis sûr qu'il linira tragiquement.

Une l'ois, dansles commencement- de notre séjour chez M"cs (Ihevalier. Jacquemart rentrait du bois ; mon frère arriva de toute la \ itesse de s m cheval. Il voit que cel homme porte une charpe qui ne lui permettra pas de se ranger à temps. Cependant il lui crie : .' Mais ço qu'il avait prévu arriva ; l'homme no put pas se ranger. Alors mon frère arrêta son cheval en le rabattant sur Les jarrets de derrière, au risque de le blesser cl de s'exposer lui-même à un danger réel à cause de l'élévation du \\i<ky. A u-si Jacquemart n'eut-il qu'une Légère écorchure à la jambe.

Jacquemart avait de bons yeux Jacquemart avait vu ce qu'Albert avait fait pour être maître de son cheval ; il lui avait voué dès ce moment une reconnaissance dont il devait donner depreuves.

Le 31 août, quoiqu'il n'eût rien à faire à la pension, il vint rôder toute la journée devant la porte et dans la cour. Mon frère ne vint que fort tard et c'était précisément à lui qu'il en voulait. Il s'approcha comme il descendait de cabriolet et lui dit :

— Restes ici ce soir pour garder vos sœurs. Ne retournez pas chez vous.

Albert regarda Jacquemart avec étonnement, car il prévoyait bien un mouvement ; mais, comme une grande partie de Paris, il le croyait dirigé contre le Temple.

— Que veux-tu dire? lui d 'inanda-t-il .

— Je von- engage à coucher ici ; vous serez près de vos aeeure, et si vous ave/ un coup de main à leur donner... — VA\ bien? — Nous serons là!... Albert le pressa de questions, il n'en put tirer autre chose. Mais pour ne pas méconnaître l'avis de cet homme, il lui donna un assignat «le 2."» lianes. Jacquemart était un de eas homme-, clnv qui cet argent devait porter un haut intérêt.

!>'■ lendemain, on -ait commenl se passa celte affreuse journée. Mou Ërère, dans La dernière inquiétude sur notre compte, brave tous les danger- et vient a notre pension. I.a première personne qu il aperçoit sur le pas de la porte, c'esl Jacquemart dan- le eoa tume du plus affreux bandit. Ces dame- n'avaient pas esédke à cet homme de s'éloigner, mais il les t'.n-ait trembler, a Je voua avais dit de ne pas venir ici aujourd'hui, mais bien d'y rester, ditil a \ll>crl ; pourquoi n'ai-je pas été obéi ? — Toi même, pourquoi me dis-tu uns pareille chose? La aaaison de Mr1- Chevalier est*

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elle spécialement menacée? — Je n'en sais rien. Mais dans un moment d'horreur comme celui-ci, on doit (ont craindre. > Albert, en entendant cette phrase, parut surpris. Jacquemart continua : « Vous êtes un bon frère, un bon maître Vous êtes bon; ainsi vous devez ne pas manquer à votre devoir envers ces pauvres petites; elles n'ont que vous à Paris, n'est-ce pas? » Albert (it un signe afiirmatif. Cet homme, avec sa singularité, exerçait une sorte d'empire sur lui. Lorsqu'il fut au parloir, il nous en parla. Ma sœur se récria que cet homme la faisait trembler. Elle l'avait en horreur.

On entendait des gémissements, des pleurs ; car tout le monde à Paris n'avait pas été au massacre et était loin de partager cette fureur sanguinaire qui animait la horde étrangère se baignant dans le sang français. Il était tard; M"0 Chevalier proposa à mon frère de rester ; il ne voulut pas et s'en alla avec la promesse de revenir le lendemain. « Tout sera fini, disions-nous. Grand Dieu ! quelle fin! »

Le lendemain, mon frère fut obligé de rester quelque temps chez lui, afin de mettre en ordre des papiers que mon père avait marqués pour être brûlés. Il sort à trois heures pour venir nous voir: il trouve sur sa route des groupes d'hommes, dont l'ivresse sanglante est horrible. Plusieurs sont nus jusqu'à la ceinture; leurs bras, leur poitrine sont couverts de sang. Ils portent des lambeaux de vêlements au bout de leur piques, de leur- sabres; leur visage est enflammé, leurs yeux hagards; ils sont hideux.

Ces groupes devenaient plus fréquents et plus nombreux. Mon frère, dans la plus mortelle inquiétude sur notre sort et déterminé à tout franchir pour nous rejoindre, pousse son cheval sur le boulevard où il était alors, et arrive enfin en face de Ki maison Beaumarchais. Là il est arrêté par une foule immense; er sont tonjours ees mêmes hommes nus et sanglants, mais ici leur a-pccl e<t relui d'esprits infernaux. Ils poussent des vocifération- et pourtant ils chantent, ils dansent! C'étaient le- Saturnales de l'enfer En apercevant le cabriolet d'Albert, ils poussèrent de nouveaux cris. « Qu'on lui porte!... qu'on lui porte I c'est un ari<to- COrate! » En un moment, le cabriolet est entouré par une multitude eu délire. Du milieu de la foule un objet s'élève cl s'avance. La vue troublée de mon frère ne lui permit que d'abord de distinguer de longs cheveux, blonds souille- de sang, une liuure belle encore. Cette figure s'approche, se pose sur son visage. Le mal-

heureux pousse un cri terrible! il Va reconnu! C'est la tête de Mmc de Lamballé !

Le domestique fouette le cheval de toute la vigueur de son bras. Le généreux animal, avec L'aversion que son espèce éprouve toujours pourles cadavres, s'éloigne de ce spectacle d'horreur de toute sa vitesse doublée par son ardeur. L'affreux trophée avait averse avec les cannibales qui le portaient et des imprécations poursuivaient Albert, étendu sans connaissance dans le fond du cabriolet. Le domestique avait -aide Les rênes et poussait d'autant plus le cheval de vitesse, qu'il sentait, aux secousses de ta légère voiture qu'un homme était monté derrière; et il espérait que la rapidité de la course pourrait les en délivrer.

Mon frère arriva en peu de minutes à la porte de notre pension. Qu'on juge de notre effroi! il était toujours sans connaissance, pale, ne respirant pas ! Lorsque le cabriolet s'arrêta, l'homme qui était derrière s"élança à terre, prit mon frère dan- ses bras comme il aurait pris Un en fan I el Le transporta dan- la maison. « Les monstres, disait cet homme, Les monstres ! Le paûve jeune homme! ils l'ont tué aussi !!! Cet homme était Jacquemart. Que pouvait-il l'aire au milieu d'une telle troupe? Nous ne l'avons jamais su.

Mon frère fut très mal des suites fie cette cruelle journée. On le conduisit chez un médecin, où il lit une maladie grave, dans laquelle son délire lui présentait toujours cette affreuse aventure. Il revoyait ces tresses blondes trempées de sang, cette tète livide, défigurée. Pendant bien Longtemps, il ne pouvait entendre parler non seulement de cette horrible circonstance sans être au moment de perdre de nouveau connaissance, mais même des fatales journées sans une vive émotion (1).

(1) Je veux rapporter ici ane particularité fort extraordinaire qui est comme la suite de cette histoire.

\|M|| frère, étant en 1802 commissaire général de police à Marseille, recul ordre de faire surveiller particulièrement un homme appelé Raymonet qui avait un autre nom, mais je ne me le rappelle pas. Il habitait une petite tide isolée sur le bord de la mer, paraissait avoir de l'aisance, mais n'avail aucun parent, aucun ami, vivait seul, était souvent malade et n'avait personne ,„„,,- |e servir, est une femme qui venait chaque malin lui apporte!

rions. \ quelque temps de là, M. de Permon reçoit direi tement, .tu cabinet du premiei consul, l'ordre de faire surveiller très sévèrement ce Raymonet. Il d vaitse présenter tous les huit jours au commissariat général,

On écrivit à l'instant à ma mère ; elle était déjà arrivée à Toulouse avec mon père et, leur établissement temporaire étant fait, ma mère put venir aussitôt à Paris pour nous chercher, ainsi que mon frère qui était encore en convalescence.

A peine étions-nous établis dans notre nouveau domicile, que mon père fat mandé par-devant le présidentde la section ou du district. Il était dans un tel état d'irritabilité que ma mère ne voulut pas qu'il y allât, et mon frère y fut à sa place.

Le président «'tait un petit homme trapu, n'y voyant pas clair. Habituellement d'une humeur maussade et, en ce moment, de plus mauvaise humeur encore que de coutume, il était occupé à vider deux ou trois bouteilles de vin de Narbonne « qu'il buvait, dit-il à mon frère, comme préservatif de l'humidité de la saison ». Or, nous étions alors dans le mois de décembre, époque toujours charmante dans le midi de la France.

L'illustre magistrat fut longtemps à comprendre que le citoyen Permon, qu'il voyait, n'était pas le citoyen Permon père, que

ou bien être vu par un agent île confiance. Les notes secrètes sur cet homme portaient qu'il avait été un des principaux chefs des massacres de septembre à la Force et à l'Abbaye ; il y était particulièrement désigné comme le plus cruel des meurtriers de la malheureuse princesse de Lamballe. (Mon frère voulut parler de cette particularité lors de l'assassinat du maréchal Brune, niais le renseignement n'a pas passé le ministère, il doit être dans les cartons]. En lisant cet article, mon frère faillit s'évanou r, et il lui fit impossible pendant quelques mois de pouvoir regarder cet homme. Un jour on vint prévenir l'autorité que cet homme allait mourir. Grand Dieu! de quelle mort !... Depuis trois jours il souffrait des tourments de réprouvé !...

Il lui était arrivé une chose toute naturelle dans l'origine. Sa luette était tombée; il avait voulu la faire remonter avec un peu de poivre fin. Il emploie pour cela une petite cuiller à moutarde en buis, le poivre produit un mouvement nerveux qui le fait tousser violemment ; la cuiller lui échappe et s'engage dans la trachée-artère. Le malheureux fit des efforts surhumains pour avoir cette cuiller'; l'œsophage déjà gonflé s'opposa à ce qu'il put la rattraper. Il était probablement seul et assez loin de toute habitation; il fut obligé de se traîner jusqu'à la bastide la plus voisine pour avoir quelque secours ; on fut à la ville," mais lorsque le chirurgien arriva, -il oe put rien obtenir, le corps étranger avait déjà fait les plus grands ravages. Toute opération était impossible, et le malheureux mourut sans pouvoir même être soulagé. Il ne voulut ni secours religieux ni paroles consolantes, i S. ni lit de mort, me disait mon respectable oncle, l'abbé de Comnène fut un 'lievalet de tortiuc, bien autrement douloureux que celui d'un martyr de la foi. »

Il mourut le blasphème à la bouche, comme ce réprouvé dont parle le Dante dans le cinquième habitacle.

celui-ci «'lait malade et ne pouvait comparaître devant lui. « (Jue faites-vous ici. s'écria-t-il en beuglant comme un taureau, que faites-vous ici ? Pourquoi n'êtes-vous pas à l'armée, lâche aristocrate que voua êtes? Je sais, je ^ais tout : on me l'avait bien dit ! Oh ! cela ne se passera pas comme cela, nous en verrons df belles ! » Mon frère, vraiment effrayé pour mon prie el pour nous, voulut en vain faire comprendre à cet homme qu'il n'était pas à l'armée parce que, mon père étant malade, sa famille n'avait que lui pour défenseur et pour appui. Le petit homme n'entendait ou plutôt ne comprenait rien, el il s'en fallut de bien peu que mon frère ne fût arrêté à l'instant même. Il rentra fort alarmé, mais ne voulut parler de rien à mon père, dont L'étal de faiblesse et de souffrance nous donnait déjà d'assez vives inquiétudes ; il se concerta avec ma mère. L'excellent esprit de ma mère s'unit à son cœur pour la déterminer à écrire à Salicetti, alors à Paris pour le procès du roi.

Je parlerai plus tard de Salicetti pour le faire connaître comme homme public. Je me bornerai maintenant à le présenter dans les rapports qu'il eut avec ma famille, rapports qui devaient avoir une suite bien remarquable, pour nous.

Sa lettre était celle d'une femme, d'une mère qui craignait tout et qui s'adressait à un homme qu'elle regardait comme pouvant tout aussi pour détourner le danger qu'elle redoutait. Elle invoquait l'amitié, les souvenirs de la patrie et finissait en disant à Salicetti qu'elle lui déviait la vie de son mari et de ses enfants.

Salicetti répondit, par le courrier suivant, une lettre d'une amabilité parfaite. Il remerciait ma mère de lui donner l'occasion de faire nue chose non seulement utile pour elle, mais agréable pour lui. « Il plaçait M. de Permon, lui écrivait-il, sous la protection immédiate des autorités de Toulouse, témoignait un grand regret de la maladie de mon père, lui proposait son crédit s'il voulait servir, n'importe à quel titre, ses talents étant connus et estimés. Quant à mon frère, il le nommait son secrétaire et lui envoyait sa nomination avec un congé pour passer trois mois dans -a famille ; il ajoutait que, si ses opinions ou telle autre raison l'empêchaient d'accepter, il n'avait qui garder, pour le sauver de la crise présente, le brève! et le congé, el que dans les trois mois qu'il avait devant lui, il pourrait trouver un autre expédient. » Dans sa lettre, Salicetti disait en outre les choses les

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS j(J

plus obligeantes pour mon frère et témoignait le «lésir de l'avoir près de lui.

Mon frère accepta, comme on peut le croire, la proposition de Salicetti, mais mon père l'ignora; ses opinions et ses affections étaient trop blessées en môme temps, pour qu'on lui donnât la douleur d'avoir à prononcer sur une semblable décision. Mon frère répondit avec une reconnaissance vraie à Salicetti et lui dit qu'il le rejoindrait au mois de mars suivant. Mon frère avait alors vingt-qualre ans.

Cependant l'horizon s'obscurcissait chaque jour davantage. Le procès du roi s'instruisait; les provinces étaient dans la consternation et, sans doute, Louis XVI eût été sauvé si l'on eût fait un appel au peuple. Bien que trente-sept années se soient écoulées depuis ce tragique événement, ce n'est pas encore as:sez. selon moi, pour que l'on puisse traiter un pareil sujet, tant il est empreint d'une solennité elfrayante.

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