‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 22 sur 44 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

L'ananas de la Malmaison. — Joséphine devineresse et les patiences. — Pari de Bonaparte avec elle. — Désarroi de Junot. — Il court aux Tuileries.— « Ah! les femmes! les femmes! » — Amitié sincère de Bonaparte. — « Va embrasser ta fille! » — Rétablissement des trônes. — Le roi, la reine et le prince royal d'Etrurie. — Fêtes en leur honneur. — A la Comédie Française. — « Encore un pauvre roi ! » — L'eau de Seine. — « Pauvre Toscane ! » . — Les listes Je notabilités pour les élections. — Opposition du premier consul. — «La souveraineté du peuple est inaliénable !»

J'étais alors enceinte de mon premier enfant, et fort souffrante de ma grossesse. Entourée de soins, gâtée, pour ainsi dire, par ma famille et celle de mon mari, ma mère, ainsi que ma belle-mère, me lirent connaître, parexcèsde zèleet d'attachement, unsupplice, je puis dire, que je n'avais pas éprouvé, bien que je fusse grosse de plusieurs mois. Ce fut ma mère qui commença un jour où je dînais chez elle.

— Ah ! mon Dieu, me dit-elle tout à coup en posant sa fourchette et me regardant d'un air consterné, ah ! mon Dieu ! je n'ai pas songé a te demander quelle était ton envie !

— Mais je n'en ai pas, lui répondis-je tout naturellement.

— Tu n'as pas d'envie ! me dit ma mère aussi surprise que si je lui eusse annoncé que je portais mon enfant d'une autre manière que les femmes ne les portent ordinairement. Tu n as pas d'envie! Mais cela ne s'est jamais vu ! Tu te trompes. C'est que tu n'y fais pas attention. J'en parlerai à ta belle-mère

El voilà mes deux mères consultant entre elles pour deviner ce qui pourrait me plaire.

— Ensuite, disait ma mère, ce qui est inquie'tant dans cette affaire-là, c'est que Laurrette ne faisant pas attention, dans son ignorance, à l'inconvénient de ne pas satisfaire une envie, cette petite femme-là est capable de nous faire un enfant à face de chouette. Mn,e de la Reynière en a bienfait un à pattes d'écrevisse.

Et voilà Junot de son côté qui dans la terreur que je n'aille lui faire quelque enfant à hure de sanglier, ou bien avec une orange au bout du nez, comme un faiseur de tours, me demandait tous les matins :

— Laure, de quoi as-tu donc envie?

Ma belle-sœur qui revint de Versailles où elle habitait habituellement le château, ajouta au chœur de questions, mais ce fut d'une manière plus effrayante. Ce qu'elle avait vu de personnes défigurées par des envies non satisfaites ne se pouvait nombrer.

Enfin, un jour, il m'arriva de réfléchir, en mangeant une pastille d'ananas, qu'un ananas devait être une bien excellente chose. J'avais bien mangé des pastilles, des glaces à l'ananas, mais le fruit, jamais je ne l'avais vu, même je crois, sur une table. A cette époque, la culture de ce. fruit était bien plus difficile à soignerque maintenant. C'était une rareté qu'un ananas ; et les bâches où il vient chez nous étaient comptées dans les environs de Paris (1). J'en avais donc peu ou point d'idées. Mais une fois que je me persuadai que j'avais envie d'un ananas, j'éprouvai d'abord un désir très vif. Puis il augmenta lorsque Corcelet déclara que, bien que les ananas vinssent dans une serre chaude, ils avaient cependant une époque pour reproduire leur couronne, et que ce n'était pas dans le moment où l'on était.

Oh ! alors j'éprouvai cette souffrance qui tient de la rage et qui vous met sous la condition de mourir ou de la satisfaire. Junot, affairé pour cette malheureuse envie, comme un homme qui esl père pour la première fois par une femme qu'il aime, courait avec une bonté parfaite, offrant vingt louis d'un ananas, sans pouvoir le trouver.

Junot était un jour sans moi à la Malmaison. La serre n'était pas

(1) L'hortensia a éprouvé une variation plus sensible encore dans sa culture. J'ai vu le temps où un hortensia, dqnné à M"" de Beauharnais ou à M"' Marmont, était une chose vraiment curieuse; mais cela fut court et maintenant un portier donnera un hortensia à sa commère pour le jour de sa fête en y joignant un pot de basilic ou de pensées.

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encore construite mais il y avait une orang irie-serre chaude, dans laquelle M""' Bonaparte avait fait construire et bâtir des bâches pour trois cents ananas, ce qui lui en donnait cent par an (1). Jnuot. dans son affliction de îne voir refuser tout ce qu'il m'offrait, dil que je n'ayais d'autre refrain que : « Je voudrais un anan; Mme Bonaparte envoya sur-le-champ pour s'informer si quelque ananas n'était pas bon à lever dans sa bâche :

— S'il y en a un, dit-elle à Junot, vous le porterez à M'"' Junot. Il y en avait un !

Junot, en le recevant des mains de M"1" Bonaparte, crut un moment que ce présent le concernait, lui, directement. et qu'il avait envie de l'ananas. Il la remercia avec effusion et revint n Paris en recommandant à son cocher de crever les chevaux, mais d'arriver.

Je venais de me mettre au lit, triste, geignante et toute prête à pleurer de n'avoir pas d'ananas, car celte idée était devenue dominante à un tel point que j'en parlais toujours.

— Pauvre Loulou, me disait ma mère, je te Pavais bien dit que la aurais une envie. Un ne fait pas un enfant sans cela. Vois ce qui était arrivé à ta sœur, parce que j'avais eu envie de ma des cerises au mois de janvier !

C'était vrai. Ma sœur avait une cerise parfaitement conpée parla moitié et placée dans un endroit dont, par exemple, la physionomie ne fut pas dérangée par l'absence du petit fruit et. quand une soie en (il l'affaire, on aurait bien pu l'y laisser.

Lorsque Junot, triomphant, heureux comme s'il m'offrait une couronne véritable, déposa sur mon lit celle de L'ananas à laquelle tenait encore son fruit, j'avoue que j'éprouvai un vrai bonheur. J'embrassai mon mari avec reconnaissance, ave- joie. Je dévorais des yeux ce fruit tant souhaité, et je remerciai mille fois dans mon cœur M""' Bonaparte de son cadeau, que j'estimais plus en ce moment qu'un beau collier de perle- : je sonnai pour demander du sucre. Junot m'arrêta et me dit queCorvisàrl était présent au moment où M"'" Bonaparte m'avait donné l'ananas et que, ayant appris que j'étais grosse, fort souffrante, il me faisait défendre de manger une seule tranche de cet ananas le soir.

— C'est extrêmement froid et lourd, dit-il à Junot. Si M Junot

On sait que l'ananas ni' porte que trois ans plus tard, en replantant M couronne.

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est dans l'état d'envie, il ne faut pas qu'elle y touche ce soir, parce qu'une bouchée fera passer tout le fruit.

Et il ajouta ce peu de mots en disant à Junot :

— J'ai vu des effets affreux d'indigestion dans une grossesse. la mort s'ensuivre aussitôt. Mon cher général, ne montrez votre beau fruit que demain.

Junot en avait la volonté, mais, en songeant à mon bonheur, il n'eut pas la force de me le refuser, y mettant seulement pour condition que je ne toucherais à l'ananas que le lendemain matin.

Je le promis et, mettant le beau fruit sur ma table de nuit, je passai la nuit à le prendre, le toucher et me faire une double jouissance en anticipant le moment où je pourrais enfin manger le bienheureux ananas.

Le lendemain matin, à peine était-il jour que je fis lever Junot pour que l'on pût entrer dans ma chambre et arranger mon envie. Lui-même s'en chargea, coupa le fruit par tranches fines, le mit dans une jatte de belle porcelaine, le saupoudra de sucre bien blanc et bien lin et vint lui-môme le placer devant moi. Puis il s'assit sur le pied de mon lit pour juger de toute ma joie, car ce n'était pas moins que de la joie.

— Eh bien, me dit-il enfin, pourquoi donc ne manges-tu pas? Je le regardai avec une expression qui devait être burlesque,

car j'avais en même temps envie de rire et de pleurer. Mais Junot était vif et, reprenant l'assiette, il me dit :

— Je l'ai peut-être mal arrangé. Pourquoi ne le dis-tu pas ?

— Mon Dieu, il est bien, lui répondis-je, mais...

Et en même temps je repoussais l'assiette loin de moi.

— Mais... je ne sais ce que j'ai, je ne puis manger de l'ananas. Junot ouvrit de grands yeux et, avec bien plus d'étonnement

que ma mère, lorsque je lui avais dit que je n'avais pas d'envie, il répéta, en y mêlant toutefois un ornement oratoire que j'avais omis :

— Comment! Tu ne peux pas manger ton ananas ! Mais, Laure, regarde-le donc ! C'est par contradiction.

Et il me ramenait le nez sur la maudite assiette. Ce qui provoqua une assertion positive que je ne pouvais pas manger de l'ananas. Il fallut non seulement l'emporter, mais ouvrir les fenêtres, parfumer ma chambre , pour enlever jusqu'au moindre irestige d'une odeur qu'une seconde avait suffi pour me rendre odieuse.

MÉMOIRES DE l.\ DOCHKSBE I>" \r.P Ul 1 BS i".-'

Hélas] c'est l'histoire de bien des choses en notre vie; mais La morale, comme tout en ce monde, se décolore par L'usage qu'on en fait. On amille fois dit, à la vérité, que la satiété produisait le U, Biais on ne voit pas ce dégoût précéder la possession.

J'étais déjà fort avancée dans ma première grossesse. M"" Bonaparte était parfaite pour toutes les jeunes femmes qui étaient dans mon état et s'inquiétait avec un soin extrême de tout ce qui pouvait nous être agréable. C'est en agissant ainsi qu'elle était adorable, car alors sa bonté était instinctive, et on Le sentait. En apprenant l'histoire de l'ananas, elle me dit :

— Vous aurez une fille.

Et, à l'appui de son assertion, elle me proposa de faire une patience. Je savais par expérience ce que valaient ces malheureuses patiences. Il y avait mille fois de quoi la perdre. Cependant je n'osai refuser et malgré toute mon incrédulité, je fus obligée de m'asseoir contre la table de jeu, et là. de couper de la main droite, de la main gauche et de nommer des jours, des heures, des mois ; enfin c'était une véritable bonne aventure.

On sait que l'impératrice Joséphine avait à cet égard une croyance tout à fait superstitieuse. Le fait est que j'ai été témoin de deux faits que je rapporterai plus tard (en 1808 et L809 et qui sont fort extraordinaires. Ce jour-là elle me tint sur la sellette pendant une grande heure et finit par me prédire que je ferais une aile.

— Ou un garçon, dit le premier consul qui entrait alors et se moquait toujours des cartes deM'nc Bonaparte. Il i st certain que M11"' Junot fera l'un ou l'autre. Et si j'étais de toi, Joséphine, je ne compromettrais pas ma réputation de sorcière par une prédiction décidée.

— Elle fera une fille, répétait M":e Bonaparte. Eh bien. Bonaparte, veux-tu parier quelque chose avec moi?

— Je ne parie jamais, dit le premier consul. Si on est sûr de son fait, on est malhonnête homme, >i La chose est doutera

est aussi fou que celui qui va perdre son argent au jeu. - Pari-1 .les bonbons.

— Et toi, que ne donneras-tu ?

— Je te hr< derai un lapis pour mettre sous tes pieds, dans ton bureau.

— Ah ! c'est parler, cela ! Voilà du moins qui servira à quelque ch< se. Eh bien, je parie que M™° Junot fera un garçon. Ah ça, me

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dit-il, on se retournant de mon coté, n'allez f>as me faire perdre. au moins.

Et me regardant, il se mit à rire :

— Si vous taisiez un garçon et une fille, que deviendrait le pari ?

Il y avait dans le fait lieu à croire que la chose pût arriver, car j'étais énorme.

— Eh bien, général, savez-vous ce qu'il faudra faire? Me donner à moi les deux paris.

Cette ide'e de faire un garçon et une fille leur parut à tous si bouffonne, que le rire gagna jusqu'à moi-même. Je ne trouvais pas cependant du tout plaisant de me voir ainsi à la tète d'une famille toute faite pour commencer et ma mine consternée fut, je pense, ce qui fit rire autant le premier consul, ainsi que mon mari et tous ceux qui étaient là, dont M'1' Lefebvre faisait partie, ce qui n'augmenta pas peu la joie commune, parce que dans de telles occasions elle avait toujours quelque bonne gaieté, bien entière, bien drue surtout, et jamais elle ne manquait la riposte en pareil cas.

La couche, quoique naturelle, présentait de grandes difficultés. Il fut question un moment de sacrifier Tentant pour me sauver la vie. Ma belle- sœur, effrayée, laissa échapper quelques paroles que j'entendis et compris. Je ne puis même aujourd'hui rendre ce que j'éprouvai dans ce moment. Mais toutes les mère- me comprendront.

Mes cris étaient déchirants. Nous demeurions alors dans la rue • le Verneuil. à l'hôtel de Montesquiou 1 . Notre appartement était composé de pièces formant l'enfilade. Aucun détour ne rompait ce bruit de ma voix, criant avec angoisse et parvenant ainsi aux oreilles de Junot. Il se sauva d'abord dans le bureau, qui était de l'autre coté de l'escalier. Mais la maison faisait retour et il entendait d'une manière plus sourde, mais plus sinistre, ce. bruit qui lui déchirait l'àme. Ensuite il revint dans un petit salon sur la rue. dont les fenêtres donnaient en face de l'atelier de Renetté, le fameux armurier, dont les cvelopes frappaient de façon à étouffer mes plaintes sous leur enclume. Mais leur vacarme fut insuffisant. Enfin, vers midi, il ne put soutenir l'état d'agitation dans lequel il était. Ayant entendu quelque bruit vers mon appartement, il y courut, puis n'osa pas y entrer. Dans ce moment, un

i C'est-à-dire une maison appartenant à M. de Montesquiou.

XIÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS i»il

gémissemenl plus douloureux parvint jusqu'à lui. Il crut y distinguer un accenf tellement plaintif que sa tête se perdit! II saisit un chapeau rond qui se trouvait sous sa main et, descendant un escalier dérobé qui donnait de mon appartemenl à celui de mefemmes, il gagna la cour, la rue du Bac. le Pont-Royal el se trouva à la pinte Ac* Tuileries sans savoir comment il y était arrivé.

— N'importe! se dit-il, après avoir regardé son habit gris, je suis sûr de trouver là un cœur qui comprendra ce que souffre.

Et montant l'escalier du premier consul, il arriva dan- la pièce qui précédait son cabinet et surprit tous ses camarades qui s'y trouvaient alors par le bouleversement de sa physionomie et le désordre de sa toilette. Mais pas un n'eut la pensée «l'en rire et, dès que le premier consul sut que Junot demandait à le voir, il le lit entrer à l'instant.

— Eh ! bon Dieu ! qu'as-tu donc. Junot ? sWria-t-il avec surprise.

Et en effet la ligure de Junot devait être étonnante.

— Mon général, ma femme accouche et je ne puis rester dans ma maison. Ses cris me font un mal.

Et l'excellent homme avait la voix tellement étouffée dans les larmes qu'il ne pouvait parler.

— Et tu es venu près de moi pour prendre du courage ? C'est bien, mon ami. Pauvre Junot ! Comme lr voilà renversé ! Ali les femmes! les femmes !

Et il se lit raconter tous les événements, comme les appelait Junot, qui s'étaient passés depuis la veille, et qui se réduisaient à ces affreuses douleurs venant à éclore au milieu d'un éclat de rire. Le plus sérieux, et ce que Junot pressentait sans le savoir positivement, c'est que ma vie était en danger. A peine eut-il raconté tout ce qui s'était passé au premier consul, que Napoléon vit la chose è l'instant même et sa conduite, dans cette heure d'anxiété où son oeil plongeait dans une sorte d'horreur mystérieuse, fut celle du plus tendre, du meilleur des frères.

— Mon vieil ami, dit-il à son serviteur fidèle et dévoué, mon vieil ami !

Et il lui serrait la main, caresse excessivement rare chez Napoléon.

— Tu as bien t'ait de venir à moi dans cet instant, et je veux te le prouver.

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Il sortit aussitôt de son cabinet pour aller dans la salle où était placée la statue du gTand Condé, et là, s'appuyant sur le bras de. Junot, il se promena avec lui en lui parlant de ce qui l'occupait, car Napoléon était trop habile dans le maniement du cœur humain pour interroger des cordes qui seraient demeurées muettes dans un tel moment, et il demanda à Junot comment il était venu aux Tuileries..

— A pied, lui répondit mon mari.

Et il lui raconta comment le redoublement de mes cris l'avait comme lancé hors de cette maison où cependant il était tout entier.

Jamais Napoléon n'a même entrevu une question, quelque légère qu'elle fût pour lui. sans la voir tout entière et dans ses conséquences.

— Et puis-je te demander alors, dit-il à Junot, pourquoi tu regardes dix fois par minute par cette fenêtre pour voir si quelqu'un passe le guichet ? Comment veux-tu qu'on vienne te chercher ici, lorsque tes gens ne savent pas où tu es, lorsque tes officiers t'ont vu sortir en habit bourgeois ? D'après tout ce que tu viens de me dire, ils auront tous pensé que tu allais plutôt te jeter à l'eau.

11 appela.

— Qu'un valet de pied aille à l'instant chez Mmc Junot. Qu'on s'informe de ma part si elle est accouchée. Si elle ne l'est pas. ot dira que le général Junot est près de moi.

Et reprenant le bras de mon mari, il continua de s'entretenir avec lui, avec une bonté si touchante, si doublement touchante dans un tel moment, que Junot fut attendri jusqu'aux larmes. Sans doute, il aimait son général, sans doute il aimait cet homme prestigieux qui commandait l'admiration. Mais, dans de tels moments, la conduite de Napoléon lui devait conquérir le cœur, lui assujettir tout l'individu dont il accueillait ainsi les affections souffrantes, quand cet homme ne lui aurait pas été déjà dévoué, corps, sang et âme. Cette journée riva, si l'on peut dire. le lien qui attachait Junot à Napoléon.

Mais Junot avait aussi près de lui des êtres qui lui étaient attachés par l'affection et le dévouement. En le voyant sortir dans un état voisin de l'égarement, son valet de chambre allemand Heldt, honnête et fidèle créature, s'il en fut jamais, l'avait suivi d'abord de l'oeil, puis lui voyant prendre le chemin du Pont-

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Royal, il avait couru après lui sans son chapeau et u'étaii revenu à l'hôtel qu'après avoir vu son chéneral entrer aux Tuileries et l'avait dit aussitôt au chef d'escadron Laborde, premier aide de camp de Junot.

Il y avait trois quarts d'heure que Junot étaii avec le premier consul et qu'il était retenu par son bras qui, s'appuyant sur le sien, le contraignait à demeurer en panne, tandis qu'il aurait voulu reprendre le large et venir savoir ce qui était résulté de tant de souffrances et d'inquiétudes. Le valet de pied ne pouvait pas encore être de retour lorsque Junot, que la bonté du premier consul enhardissait dans un pareil moment, le supplia de le laisser aller s'informer si le valet de pied était revenu.

— On me l'aurait dit, répondit le premier consul. Demeure tranquille. Et l'entraînant encore plus loin, ils furent bientôt dans la galerie de Diane. Là. L'inquiétude de Junot devint tellement violente que Napoléon le regarda avec une sorte d'étonnement et répéta avec un accent impossible à rendre :

— Oh ! les femmes ! les femmes !

Enfin, au moment où Junot allait s'échapper sans vouloir rien entendre, on vit tout à coup paraître M. de Laborde au bout de la galerie. Il avait couru d'une telle vitesse qu'à peine il pouvait parler. Sa figure était joyeuse.

— Mon général, s'empressa-t-il de dire. M"11' Junot est accouchée et se porte à merveille.

— Allons, va embrasser ta kii.li:, dit le premier consul en appuyant sur le mot fille, si ta femme avait fait un garçon, on te l'aurait dit d'abord ; mais avant tout embrasse-moi.

Et il le serra dans ses bras avec effusion. Junot riait, pleurait et s'en allait sans ses chapeau, lorsque Napoléon lui dit :

— Eh bien, étourneau, ne vas-tu pas- courir les me- sans ton chapeau ?

Il retourna dans le cabinet «lu premier consul où il avait Laissé son chapeau, car alors nous n'étions pa> encore au temps OÙ le prince de Xeuleitàtel n'arrivait auprès de l'empereur, même à trois heures du matin, qu'en habit boutonné, bottes à manchettes et chapeau à plume sous le bras.

— Tu feras mes amitiés 1 à la remine, .lunol. tu lui diras que

(1) Ce mot Tu feras mes amitiés était une locution fort souvent em] .

par Napoléon avec le» gens qu*fl aimait

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je suis doublement fâché contre elle, d'abord parce qu'elle n'a pas fait un soldat pour la république et puisqu'elle m'a fait perdre mon pari avec Joséphine. Mais je n'en serai pas moins son compère et le tien, mon vieil ami.

Et une seconde fois il serra amicalement la main de Junot.

Nous allons atteindre une nouvelle époque, fameuse dans notre histoire, c'est celle du rétablissement des trônes et de la religion. La fondation de plusieurs républiques fut l'ouvrage du général Bonaparte, lorsque, simple chef d'une armée dont il n'était pas le maître, il s'élevait encore plus -haut par sa modération que par ses victoires. Maintenant que par sa main, plus puissante encore que par le passé, il dirige la France et ses destinées, cette main, comme celle d'un imberbe. 's'essaie à soulever une chétive couronne, un sceptre d'enfant, pour le remettre aux mains d'un homme incunable de régner ; comme s'il voulait dire à la France entière, déjà désaccoutumée de la souveraineté.

— Voyez ce que c'est qu'un roi ! n'en ayez pas peur.

Ce roi, qui en effet prêtait plus au ridicule qu'au respect, était le nouveau roi d'Etrurie, don Louis, infant de Parme, et mari de l'infante Marie-Louise Joséphine, fille de Charles IV. Ils vinrent à Paris, au mois de mai 1801, pour remercier le premier consul de leur nomination à la couronne d'Etrurie. car c'était par suite d'une clause stipulée dans le traité conclu entre la France et l'Espagne le 21 mars à Madrid. Parce traité, la France acquérait les états de Parme et cédait la Toscane au prince de Parme, en lui donnant pour indemnité de l'héritage paternel celui de son oncle que nous lui avions enlevé. Mais le roi Louis Ier était capable de ne' pas savoir quel était le souverain de la Toscane avant que ce malheureux royaume lui tombât en partage. Et l'eût-il su, il ne m'est pas démontré qu'il l'aurait refusé.

Jamais je n'ai vu deux ligures plus extraordinaires que celles de ces nouveaux souverains. Ils portaient le nom de comte et de comtesse de Livourne et menaient avec eux un contino de Livourne qui, bien qu'il n'eût pas trois ans accomplis, valait à lui seul ses illustres parents. Mais qui ne l'a pas vu en habit habillé, chapeau à plumet sous le bras, épée à gros nœud de rubans à la garde, sa pauvre petite chevelure frisée, crêpée, retapée et enfermée dans une bourse ; tandis que le royal petit personnage roulait dans les rues de Florence, dans une voiture de gala, seul, dans le fond du carrosse, attaché sur son coussin, atteudu que Sa Majesté, n'ayant

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que cinq ans, roulait de droite à gauche comme une petite boule ; • et la reine douairière, sa mère, sur le devant, dans l'attitude la plus respectueuse : qui n'a pas vu ce spectacle n'a rien vu de ces bonnes scènes bien ridicules qui vous font rire à en avoir de la souffrance.

Quant à l'époque dont je parle, comme le roi sonpère vivait encore,

le prince royal d'Etrurie se contentait do vous donner sa petite main à baiser, que vous la lui demandassiez ou non, puis de vous montrer fort indécemment ce qu'on est convenu de cacher, et cela « parce qu'il avait la colique », disait son père. Quant à celui-ci 1 et à la reine, j'ai déjà parlé de leur singulière tournure et, en vérité, tous ceux qui, comme moi, se rappelleront leur arrivée et leur séjour à Paris en 1801 conviendront combien ils étaient dissemblables aux autres humains, surtout si l'on comparait Sa Majesté la reine à une jolie femme, et le roi à un homme ayant seule/unit une pensée.

Leur entrée dans Paris aurait seule suffi pour leur donner un manteau et une couronne de ridicule au lieu des insignes royaux qu'ils y venaient chercher. Une fois vêtu et coiffé de la sorte, ce n'est pas chose facile de s'en défaire chez nou>. Le Français, et le Parisien surtout, possède une arme terrible dans sa blessuiv : c'est bien pourelle, tout autant que pour la camarde, que Malherbe a dit que :

... La garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois !

Et s'ils sont ridicules, le trône sur lequel ils se croient él n'est qu'un lieu où ils sont juchés pour y être plus en vue, et plus vite reconnus habiles ou malhabiles.

Lors du traité de Madrid entre l'Espagne et la république française, signé le 21 mars 1801, les Etats de Parme avaient donc été cédés à la France, et la France s'était dessaisie de laToscam- on laveur de l'infant don Louis, prince de Parme, et neveu par -a mère de la reine Mario- Antoinette i I -

Le couple royal arriva ;i Paris dans une belle soirée de printemps. La bonne compagnie allait encore beaucoup chez G arc h i

(i) Les filles de Marie-Thérèse étaient marie.'.-, l'une au roi de Nardes., I au roi de Franc, l'autre an due de Parme: et, si j'ai In. une mémoire, je crois que la quatrième l'était au due de Saxe-Teschen.

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et au pavillon de Hanovre. Il y avait précisément grand monde à Frascati ce même soir et nous eûmes le plaisir de voir défiler devant nous des voitures qui, certes, durent être l'objet d'une curieuse étude pour Aricther, Goèthing et Le Duc (1). C'étaient bien sûrement les mêmes équipages qui avaient emmené M. le duc d'Anjou lorsqu'il avait été à Madrid prendre le nom de Philippe V. Mai? il y avait de plus ce que le prince français et ses écuyers ne connaissaient pas encore avant leur entrée en Espagne, les mules, les sonnettes, lezagal, le majorai, enfin le coche de Coglièras complet. Ce drelin-dinain des clochettes muletière nous semble aujourd'hui un bruit fort naturel, parce que la longue guerre de la Péninsule nous l'a rendu familier; mais il est de fait qu'au milieu de Paris, en réponse au son clair et argentin de nos grelots de folie, ce glapissement nous parut étrange; et d'autant plus que l'attelage des mules, la tournure des conducteurs, et plus encore celle des maîtres et la figure étrange de la reine qui souriait à la foule badaude qui entourait le carrosse royal, tout cela formait une entrée si burlesquement imposante que les Parisiens en demeurèrent fort amusés.

Le premier consul voulait connaître l'homme qu'il venait de donner à un peuple spirituel et nourri de beaux et de doctes souvenirs. Mais à cet égard il n'eut pas besoin de plusieurs entretiens pourjuger le personnage. Il était inepte. Il se joignait à son incapacité naturelle un autre inconvénient, qui fit dire à Napoléon, en fronçant les sourcils, lorsqu'il apprit la chose :

— Hum ! Si j'avais su cela, il serait resté où il était.

C'est qu'un jour, le roi d'Etrurie ayant été engagé à diner à la Malmaison, il se trouva mal en descendant de voiture et de la plus étrange manière Je traversais le vestibule à colonnes pour me rendre dans le salon, lorsque je me trouvai au milieu du tumulte qu'occasiona cet événement. La reine paraissait fort en peine et voulait cacher son mari; mais il n'y avait pas moyen de dérober à tant de personnes attentives la figure d'un roi. quelque insignifiant qu'il soit, lorsqu'il tombe du haut mal et le malheureux prince était, à ce qu'il paraît, attaqué de cette affreuse maladie.

M. de Talleyrand fut le premier des ministres qui donna une

(1) Selliers alors fort en vogue. Les voitures dont je parle, et que j'ai, du reste, retrouvées dans leur simplicité primitive en Espagne lorsque j'y suis allée avant la guerre, seront plus tard décrites par moi, car elles méritent une page d'examen.

MÉMOIRES DE LA DUCHE8SE I)' \ BB Wi ES

fête aux nouveaux souverain-. On étail alors au mois de juin, la campagne était dans son plus beau mpmeni de parure. Aussi M. do Talleyrand donna-t-il sa fête à Neuilly. L'ordonnance en avait (Hé dirigée avec goût et avec esprit toul ensemble. Mai l< goût et l'esprit furent perdus pour reux qui auraient dû en jouir plu- que nous. La fête se donnait à Florence, quoique nous fussions à Neuilly, et l'illusion était complète.

La plus belle des fêtes lui celle «lu ministre de l'intérieur, qui vint après celle de M. de Talleyrand. Le ministre de l'intérieur était, à la vérité, celui de tous les ministres qui pouvait. avoir le plus de moyens à sa disposition pour donner une fête, mais ChaptaJ en profita avec une habilité remarquable. Cette soirée fut une vraie féerie. Toutefois, il en fut encore comme à Neuilly, toutes les gracieusetés faites en l'honneur des souverains ne furent appréciées que par la reine: Le malheureux roi ne savait pas trouver une parole pour remercier de tant de frais mis en œuvre pour le flatter et lui plaire.

l'n jour, pendant le temps que le roi d'Étrurie. passa à Pari-. le premier consul fut avec lui à la Comédie-Française. On donnait Œdipe. La salle était pleine à ne pouvoir y jeter une épingle. Tout Paris voulait voir à côté l'un de l'autre le général Bonaparte qui avait fondé et créé des républiques étant -impb- particulier, et ce roi qu'il couronnait aujourd'hui qu'il était lui-même chez de la plus puissante république qui fût au monde. La tournure du nouveau rof était encore plus plaisante auprès de celle du premier consul, toujours calme et sérieux et bien fait pour servir de but à des milliers de regards. Mais l'autre s'agitait, se remuait dans tous les sens et ne présentait aux spectateurs que la vue d un enfant ennuyé d'être si longtemps sur la même chaise. 11 y eut un moment où la salle retentit tellement du bruit des applaud monts que l'effet en était presque effrayant. Ce fut lorsque Philoctète dit ce n ers :

J'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être.

La salle entière fut ébranlée sous Les piétinements, les cris du parterre et même des loges, qui ordinairement dan- ces circonstances ne se mêlent guère de- applaudissements. Mais dans un tel

moment c'était la patrie qui prenait et donnait sa voix à t"iit ce qui entourait Napoléon pour lui exprimer un sentiment qui. au

fait, était dans tous les cœurs. Quant au nouveau roi, il fit d'abord un bond de deux pieds sur son fauteuil, et puis il se mit à rire comme un bienheureux en voyant toutes ces mains du parterre, toutes les têtes des loges se diriger du geste et du regard vers la loge dans laquelle il était avec le premier consul. Mais la joie de ceux qui le connaissaient fut complète lorsque, voyant les applaudissements se prolonger, il crut qu'il était de la politesse de rendre une marque d'attention à « des preuves si positives d'un intérêt qu'il était tout fier d'inspirer à un si grand peuple », disaitil ; et il se leva en pied pour faire une belle révérence. Le premier consul a dit de lui un mot qui n'est rien, mais qui était tout par l'accent qu'il y mit :

— C'est encore un pauvre roi ! dit-il en levant à demi les épaules. Après un séjour de quelques semaines, le roi et la reine d'Etrurie quittèrent Paris, après avoir été l'objet de la plus somptueuse hospitalité. Lorsqu'elle fut partie de Paris et en route pour l'Italie, elle écrivait assez souvent à Mme Bonaparte, et dans un style plus que fraternel. Je sais bien que, plusieurs années plus tard, beaucoup de ses correspondants auraient voulu ravoir ces lettres/preuves d'une amitié plus témoignée qu'effectivement ressentie. Mais je les ai vues à l'époque où elles furent écrites, ces lettres, et je sais qu'il en est un grand nombre qui, au reste, n'abusèrent jamais celle qui les recevait. La reine d'htrurie avait dans les siennes un abandon tout à fait touchant dans une jeune mère. Son fils, alors âgé de trois ans environ, avait, en partant, des coliques occasionnées par l'eau, qui, comme on lésait, produit un effet étrange sur ceux qui ne sont jamais venus à Paris. Le petit prince royal subit l'impôt et paya le tribut à la nymphe de la Seine. Je me rappelle que sa mère écrivit à Mmo Bonaparte une longue lettre relative à cet événement, qu'elle relatait dans tott» ses détails, rappelant même que Sa Majesté le digne roi don Louis 1er avait également été atteint de ce maudit fléau, qu'elle-même s'en était ressentie, et enfin foute la lettre ne traitait que de ce sujet. Mme Bonaparte nous la lut et, comme il n'en fallait pas tant pour provoquer de bons rires, nous ne fîmes faute à une si belle occasion.

— Tu devrais communiquer cette lettre au citoyen Cambacérès, Joséphine, dit le premier consul, il s'entendrait mieux que toi à y répondre (t).

{i) On sait que l'archichancelier, quoique d'ailleurs fort aimable, avait la

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE DASBAMTÈS Hj9

Le résultat de ce voyage fut de donner à Napoléon, plus de circonspection dans le choix qu'il ferait, au premier roi qu'il nommerait. Celui-ci justifia parfaitement l'opinion que tout Paris en avait conçue, c'est-à-dire d'un homme complètement nul.

— La jeune génération qui s'élève maintenant ne savait [laquelle ligure avait un roi, dit le premier consul un jour en riant, eh bien, nous lui en avons fait voir un.

Mais sa physionomie redevint sérieuse à l'instant même, et il ajouta :

— Pauvre Toscane ! pauvre Toscane !

A peu près vers cette même époque, un conseiller d'Etat, fortrépublicain, vint diner chez moi. 11 était de nos amis, et tout à fait en harmonie de pensées avec Junot et avec moi. Il sortait du conseil d'Etat, et le premier consul avait parlé, nous dit-il, de manière à transporter de joie les vrais amis de la patrie, ceux qui aimaient la France, son sol, sa beauté aussi parfaite que toute œuvre du créateur à cette époque, et qui l'aimaient pour elle surtout et sans aucun sentiment personnel. Ce couseiller d'Etat était contre une mesure qui se discutait alors fort vivement, c'était celle des listes de notabilités relativement aux élections. Je n'irai pas soulever un coin du voile de l'avenir pour trouver peu de coïncidence entre la conduite de Napoléon, trois ans plus tard, et les discours, je dirai même la conduite qu'il tenait à l'époque dont je parle. Je ne me permets pas d'émettre un jugement sur une aussi immense question. Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre 1 an X (1801) et l'an 180i, époque de la création de l'empire, il a pu se présenter une foule d'événements L'ambition elle-même s'est fait plus vivement sentir. Il y a eu peut-être une force surgissante qui a dominé tous les autres sentiments. C'est ce que nous examinerons en marchant lentement dans cette route si couverte d'incidents, de circonstances et de grands événements s'enchaînant les uns aux autres, ayant leur correspondance. Leurs rapports qu'il ne faut pas briser si l'on veut, après avoir posé un raisonnement parti d hase, le suivre d arriver à une solution ou plutôt à une conclusion.

Il faul étudier la nation elle-même, lorsqu'elle s'est trouvée en face de Napoléon. Car il ne suffi! pas aujourd'hui de L'accuserc >n-

terrible habitude de toujours raconter, à la personne qui était lui \

dîner, tout ce qui lui ëtail arrivé dans la matinée, quel qu'eûl de souffrance.

tinuelleinent lui-même, déparier toujours de l'e'poque de ses fautes, et jamais d'un temps antérieur. Il est des années de sa vie sur lesquelles l'on passe comme s'il avait été enchanté dans quelque lieu du monde. Ceux qui veulent bien lui acorder une gloire militaire en parlent à l'armée d'Italie, un peu à l'armée d'Egypte, et puis tout est dit jusqu'à Austerlitz. Qn saute à pieds joints sur les quatre années qui ont été l'intervalle entre le 18 brumaire et l'empire. Sans doute, je charge le tableau en parlant d'un silence absolu, mais je ne dis que la vérité, par exemple, en avançant que les détracteurs de Napoléon affectent de ne le prendre, pour le démontrer à la postérité aujourd'hui, qu'à l'époque où le despotisme de sa volonté lit faire de si grandes choses à la France. Ce despotisme a eu ses déviations comme tous les despotismes du monde. Je demanderai seulement ce que le sien avait de plus dur ou de plus humiliant que celui du comité de salut public, lorsqu'il disait à un général en chef: « Gagnez vos batailles, ou la guillotine est là. » La conscription a pris beaucoup d'hommes à leurs familles ! La réquisition n'y allait pas de mainmorte à la levée en masse. La réquisition permanente faisait bien, tout comme la conscription. Mais cette question si vaste sera le sujet de plus d'un chapitre dans le cours de cet ouvrage. Maintenant je reprends le sujet que j'avais entrepris à propos des listes de notabilité discutées fort vivement à cette époque dans le conseil d'état. Je mets ici avec d'autant plus de détails ce que je me rappelle à cet égard, que les journaux d'alors ne parlaient pas avec une entière liberté de tout ce qui se disait et se faisait au tribunat, au conseil d'Etat, et au corps législatif. La chose était-elle bonne? était-elle mauvaise? voilà encore une des cordes qui demeurent muettes lorsqu'on les touche, ou bien qui rendent des sons si confus qu'il e^t impossible d'y rien comprendre.

Mon conseiller d'État était enchanté d'une phrase surtout du premier consul. 11 avait écouté avec beaucoup d'attention un discours fait par ce conseiller d'état, tendant à prouver que cette loi, bien qu'établie par la Constitution, était mauvaise, défectueuse de toutes manières, et il terminait en demandant au reste qu'on fit un appel aux préfets dont pas un, il en répondait, ne dirait un mot à sa louange.

Il s'agissait du renouvellement du tribunat et du corps législatif. L'aspect de ces listes offrait une sorte d'aristocratie destinée aux places dans l'administration et dans le gouvernement, et devait

nécessairement olTusq uer des yeux très peu faits encore à une lumière telle que celle allumée par un homme qui nous fit bien du mal alors, et qui en fit également à Napoléon et à son frère Joseph. Mais il est inutile de parler maintenant decet homme. Au surplus, le Moniteur est là, et son nom ne s'y fait que trop lire. L'ami, qui racontait ce qui s'était passé au conseil d'État ce même jour, éprouvait une sorte d'indignation en parlant de cet homme qui osait, en s'adressant au premier consul et traitant une quesfi i peut-être de vie et de mort pour les libertés générales, plaisanter, en riant» de la naïveté de la Constitution.

Cambacérès, chose étrange, se prononça fortement pour « j 1 1 « • ces malheureuses listes, qui n'avaient été que le fruit d'une cabale intrigante dans beaucoup.de départements, fussent maintenues. Il s'en était expliqué et le premier consul et lui avaient eu, à ce sujet, une discussion assez prolongée. Napoléon disait que ces listes avaient été faites d'après un méchant système et surtoul d'après des principes faux et erronés.

— La France est une grande puissance, avait-il dit, mais cette puissance, c'est le peuple qui la compose... Cette loi, quoiqu'elle fasse partie de la Constitution, n'en est pas moins mauvaise «%t absurde. Ce n'est pas soixante,. -cinquante ou bien cent homme-, qui se grouperont dans un moment tumultueux, qui auront le droit de faire une constitution et d'aliéner les droits du peuple. Sa souveraineté est inaliénable

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