‹ Mémoires de la générale Junot, duchesse d'AbrantesChapitre 21 sur 44 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

« J'ordonne ! » — La royauté possible — Mme de Lucchesini et les pamphets. — Louis XIV. — Envoi de pamphlets à la famille de Permon. — Explications avec le premier consul. — Toujours le salon des ennemis. — Fouché dans l'ombre. — Scène avec Jûnot. — L'ancienne blessure. — Attendrissement et réconciliation. — Préventions contre Bonaparte et les pamphlets. — Question du tutoiement. — Un bon homme. — Le candidat à polytechnique et le premier consul.

Une grande faveur populaire entourait à cette époque non seulement Napoléon, mais son gouvernement. Plus les convulsions politiques avaient agi violemment sur la France, plus le besoin de se rallier à une chose qui présentait une apparence certaine de force et de repos se faisait sentir au cœur de chacun. Les anciennes impressions renaissaient en foule. Plus le bruit nous avaient assourdis, plus nous voulions du calme. Plus le désordre nous avait désorganisés, plus nous aspirions à une régularité de mœurs, de lois, d'arrangement social, tant il est vrai que l'ordre est dans la nature ! 11 est dans le cœur de l'homme, c'est une tendance vers laquelle le portera toujours un sentiment impérieux qu'il ne pourra réprimer.

La France, toute éplorée et malheureuse, s'était jetée dans les bras du général Bonaparte avec tout l'abandon de ceux qui, après avoir longtemps souffert, voient enfin un terme à leurs maux. On crut alors, et cela devait être, que le soldat le plus brave, le guerrier le plus illustre devait être celui qui administrerait avec le plus de justice, et nous ferait en même temps respecter au dehors. Napoléon entrevoyait déjà L'immortalité des grands homme?. Nous pensâmes qu'il en voudrait jouir pendant sa vie, comme ce demi-dieu de l'Amérique dont nos drapeaux mutilés avaient porté

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le deuil, dont nos vieilles bandes avaient pleuré et honoré la mort, par l'ordre et à l'exemple de celui qui donnait ainsi La pensée qu'il voulait L'imiter.

« Washington est mon, di1 Le premier consul dans un ordre du jour qui fut envoyé à toutes les troupes de la république et donné spécialement à la garde consulaire, toute fraîche encore d une nouvelle révolution, Washington est mort. Sa mémoire *era toujours chère au peuple français, comme à tous 1rs hommes libres des deux mondes, et particulièrement aux soldats de la République qui, comme lui et 1rs Américains, se battent pour la liberté' et légalité. Le premier consul ordonne que, pendant dix jours, d< noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons de la R':ju/blique. »

Je me rappelle, à propos de cet ordre du jour, d'avoir entendu remarquer le mot : Le premier consul ordonne.

Il m'arriva, vers cette époque à laquelle nous sommes parvenus, un événement assez singulier. IL se rattache àd'aulres faits, qui donnent une grande couleur au temps d'alors. Ce sont les pamphlets. Il en courut un si grand nombre dans la deuxième année du consulat, que le général Bonaparte finit par avoir une humeur violente contre Fouché, et cette humeur éclata dans plusieurs scènes qu'il lui fit. Ces scènes étaient d'autant pins désagréables pour le ministre qu'elles n'étaient pas entre Le premier consul et lui seulement] mais bien devant quinze ou vingt personnes, ainsi que j'en fus témoins moi-même un jour à la Malmaison et l'autre jour au Tuileries. Gette dernière avait pour but de frapper sur les étrangers, au l'ait, beaucoup plus que sur Fouché, car il faut dire que la Prusse travaillait L'opinion d une manière indécente par l'opposition des révérences, I ss paroles obséquieuses de M. de Lucchesini, qui apportait à Paris tout ce qu'il fallait pour déplaire à l'homme qui gouvernait alors. Il avait un profond mépris pour les principes Libéraux, sous, quelqueforme qu'ils se présentassent. La Révolution ne lui apparaissait qu'escortée, ou précédée de 93 et de ses horreurs. C'était une résolution arrêtée chez, lui de ne pas vouloir comprendre, de ne pas vouloir admettre les bienfaits immenses que ces mômes malheurs nous avaient Légués. Je dînais un jour avec lui chez M""- Divoff, une Russe établie à Paris et aimant la France comme sa patrie.

M. de Lucchesini était dan- une de ses dispositions! de franchise

que les diplomates pratiquant la diplomatie doivent regarder comme des minutes fugitives. Junot. dont c'était l'état habituel, fut tout étonné de se trouver en rapport avec un homme dont la manière de voir était pourtant loin d'être la sienne, mais avec qui du moins il pouvait discuter. On parla beaucoup des différents traités qui venaient d'être signés. Le Concordat surtout, le Concordat fut le sujet d'une discussion d'autant plus bizarres que M. de Lucchesini était le défenseur du premier consul contre Junot. Il approuvait également la nomination du roi d'Étrurie. que Junot de son côté, et. dans ses principes républicains, regardait comme le premier coup porté à nos libertés. Il faut avoir vécu à cette époque pour savoir quel était le langage des serviteurs les plus dévoués du grand capitaine dont l'épée et la bannière nous avait d abord ralliés. Lannes, Junot et plusieurs autres n'avaient pas même l'idée dune royauté possible. Ils y furent amenés par les degrés que l'homme habile fera monter à celui qu'il voudra dominer. Il y avait, dans la force de Napoléon, une force attractive impossible à vaincre. On n'y songeait même pas. A l'époque dont je parle, elle agissait déjà activement et ceux qu'elle soumettait n'en avait pas l'idée. Ce fut le texte de la conversation de M. de Lucchesini. Quoique extrêmement sobre, il se laissa entraîner par delà les bornes que portaient sûrement ses instructions et il y eut plus que de l'abandon. Junot, de son coté, franc et ouvert, comme il l'était toujours, dit beaucoup de paroles qui eussent été plus à leur place dans son cabinet que dans un salon étranger, remplie de nos ennemis.

C'était là vraiment un curieux spectacle que cette dispute entre ces deux hommes dont l'un, le séide de Bonaparte, le blâmait de ses dispositions à régner, et l'autre, son ennemi, se réjouissait de le voir s'engager dans la route des sceptres et des couronnes.

Sa joie semblait prévoir que ses pas s'embarrasseraient dans cette confusion de jouets et de hochets et qu'il trébucherait contre eux !

Quoi qu'il en soit, je suis certaine que M. de Lucchesini ne fut pas tout à fait oublieux de cette conversation singulière. 11 y a même plusieurs personnes qui croient que cette gaieté, cette franchise, ce laisser-aller, tout cela n'était que plaisanterie.

Le premier consul apprit tout l'entretien dès le jour suivant. Ce ne fut que quelques mois après que Junot sut que son général avait été mécontent et du diner et de la conversation. Il n'aimait pas plus être blâmé par un ami que par un autre Napoléon,

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE DABRANTÊS il

et ce diner eut des suites. Les pamphlets dont j'ai parlé plus haut étaient en grande partie rédigés par des étrangers du corps diplomatique, alors à Paris. Le plus curieux de la chose, c'est que Mmc de Luechesini était, disait-on dans le comité dirigeant.

Un de ces pamphlets était surtout infâme ; il avait pour titre : Une quinzaine du Grand Alcandre. II paraissait en effet tous les quinze jours, mais celui-là n'était pas imprimé comme celui dont j'ai oublié le nom, et qui d'ailleurs était tout à fait un journal, méchant a la vérité, mais non pas dans le genre de l'autre. Le plus curieux, c'est que le premier consul y était accusé de dépenser des sommes folles pour ses maîtresses. La pauvre bellîlote y était traitée avec une rigueur que certes elle ne méritait pas. Mais il y avait des sottises si plates, tellement absurdes, qu'en vérité il n'y avait ni de quoi rire, ni lieu à se fâcher, mais bien à être indigné jusqu'au dégoût de tant de turpitudes.

Lorsque le premier consul le sut pour la première Fois, ce fut au -retour d'un voyage qu'il fit dans les provinces du Nord. I accents d'amour et de reconnaissance dont le son le poursuivait encore formaient une contre-partie bien dissonnante avec ces glapissements de la haine impuissante. Il n'y fit pourtant pas grande attention, si ce n'est pour demander ce que c'était que le Grand Alcandre. Lorsqu'il sut que c'était Louis XIV, il se mit en colère et fort sérieusement.

— A Louis XIV! s'écriait-il. Eh, bon Dieu, ces gens-là ne me connaissent donc pas pour me comparer à lui ! A Louis XIV !

Et il reprenait le libelle, le lisait et répétait en frappant du pied :

— Louis XIV!

Il fallut lui expliquer où et comment le Grand Roi, qui n'était pas grand, avait reçu le surnon de Grand Alcandre. 11 n'avait jamais lu les œuvres de Bussy de Rabutin. II les lit demander et les lut dans une nuit. Cette lecture le révolta. Le lendemain matin à son déjeuner, il en parla dans ce sens à Junot ?

— Ton comte de Bussy-Rabutin, lui dit-il. était un méchant homme.

La spécialité du pronom venait de ce que Junot est né dans le village dont Bussy-Rabutin était seigneur (i). Son château subsiste

(4) Il y avait encore une tourelle dans laquelle était une galerie de portraits plutôt badigeonnés que peints, mais fort curieux par le fait même de leur réunion C'étaient toutes les femmes île la courde Louis XIV avec un emblènv-

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toujours, et même en fort bon état. Du moins l'était-il lorsque je l'ai vu en 1802.

J'étais un jour dans mon bain, lorsque la baigneuse qui me servait habituellement appela ma femme de chambre pour lui remettre un paquet de papiers qui venait d'être apporté pour moi. C'était une immense enveloppe, de celles qui servent à renfermer des papiers comme dossiers. Dessus il y avait pour toute inscription; 'A madame Ju/iot la jeune. Je le fis décacheter par ma femme de chambre et tout aussitôt il s'échappa par la chambre une foule de petits papiers grand comme une feuille à billet, recouverts sur les quatre côtés d'une écriture fine et serrée, extrêmement lisible et fort soignée. Nous nous mimes d'abord à rire, car tous ces papiers s'envolaient comme s'il y eût eu de la magie dans le fait. On aurait dit la petite boîte de Gracieuse et Percinet. Mais il n'était rien de tout cela. Celaient, toutennuyeusement, des exemplaires de trois différents pamphlets écrits à la main et quelquesuns d'un journal royaliste qui s'imprimait alors clandestinement et dont j*ai oublié le nom. Mon bon ange, je crois, me dit d'aller chercher Junot sans perdre de temps, et c'est ce que je fis.

Il m'embrassa, prit avec lui tous les papiers contenus dans l'enveloppe et partit aussitôt pour les Tuileries. Dès que l'ordre fut donné, il demanda un entretien au premier consul et lui raconta Phistoire avec simplicité. La première parole de Napoléon fut, ainsi que je l'avais prévu, une sorte d'accusation contre ma mère et moi.

— Il est impossible, dit il à Junot, qu'on ait envoyé ces papiers à ta femme sans avoir la certitude qu'elle les recevrait bien, quand ce ne serait que pour en divertir sa mère.

Junot ne répondit rien. Il connaissait la prévention ou plutôt l'erreur dans laquelle il était à l'égard de ma mère. Il voulait prouver au premier consul qu'elle n'avait, pas plus que moi, de tort, même à'attraclion dans cette sotte affaire.

composé par Bussy-Kabutin. Cet ouvrage fut fait par lui pendant son premier exil, du moins commencé et terminé du six au septième. Mme de La Valiière avait sa violette ; M>»e de Montespan, une partie des sept péchés capitaux ; Mme de Sévigné cousine de Rabutin et à laquelle il n'a jamais pardonné de lui avoir résisté, était représentée en buste et dans une balance. De l'autre côté était un gros joulilu de zéphyr soufflant tant qu'il pouvait et faisant pencher la balance dans laquelle il était. Au bas était écrit: Plus légère que le cent.

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Junot me voyant affectée au point d'en être triste et souffrante, se résolut enfin à en parler à ma mère, pour qu'elle me grondât. Mais quel fut son étonnement, lorsque ma mère lui 'lit :

— J'en ai reçu tout autant que Laurette, mon cher enfant.

— Voyons, s'écriaJunot ! montrez-moi le paquet, chère maman, pour que je compare l'enveloppe avec la nôtre.

— Le paquet! dit ma mère. Croyez-vous donc que j'ai gardé ces sottises ordurières, vraies conceptions de femmes de chambre mal apprises? Vraiment non !

— Et qu'en avez-vous fait? dit Junot, tout charmé d'entendre ainsi parler ma mère.

— Je les ai brûlés.

Junot baisait les deux petites mains de ma mère.

— Que je vous aime, chère maman, d'avoir été si bonne ! Ma mère le regarda avec un doux sourire.

— Ce n'est pas pour vous que vous me remerciez, mon ami, lui dit-elle, c'est pour Bonaparte. Mais pourquoi seriez-vous étonné que j'eusse détruit des choses injurieuses à sa gloire et Surtout d'une entière fausseté, du moins le peu que j'en ai vu était-il ainsi ? Me croyez-vous une haine injuste pour le général Bonaparte? Vous vous tromperiez étrangement. Je n'ai pas pour lui cette admiration qui vous transporte dans des régions où personne ne peut vous suivre... pas même lui, ajoutait ma mère eu souriant, mais je le juge grand, et même bon... Seulement, ses intérêts lui font oublier ou négliger les Intérêts des autres... Pourquoi né lui pardonnerais-je pas ? N'est-ce pas l'histoire du genre humain? Eh bien ! il est comme tous les hommes, mais ne venez pas me dire qu'il est au-dessus d'eux.

C'était toujours ainsi que ma mère parlait du général Bonaparte depuis mon mariage. Elle en était venue au point de ne plus lui reprocher lamalheureuse affaire du cousin qu'indirectement comme on le voit.

Junot revint chez lui préoccupé, mais tout heureux d'avoir à raconter au premier consul l'expédition de ma mère contre les pamphlets.

Touten parlant, en discutant une raison pour, une raison contre la soirée s'écoula et Junot ne put aller aux Tuileries. Le lendemain était, je crois, un jour de parade, et ces journées-là étaient consacrées. Elle le fut pour nous d'une manière bizarre.

Uu courrier nous arriva de Marseille, où mon frère était eom-

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missaire général de police, un des trois qui étaient alors en France. Ce courrier nous apportait une lettre de mon frère avec un paquet des bienheureux ou malheureux pamphlets et journaux, le tout écrit à la main. A peine Junot eut-il lu la lettre d'Albert qu'il fit un saut de joie en pensant à son triomphe.

— Je ne pourrais dormir, me dit-il, si je ne voyais le premier consul, il n'est pas trop tard, d'ailleurs, pour lui demander un moment d'entretien. Et puis, toute cette affaire est fort compliquée, et la lettre d'Albert doit être lue par le premier consul.

J'approuvai fort sa résolution et il s'en fut aux Tuileries. Il était onze heures. Le premier consul, fatigué de la revue du matin, allait se mettre au lit, mais Junot fut admis sur-le-champ. A peine était-il entré que Napoléon remarqua l'air d'hilarité répandu sur sa physionomie. Junot mit la lettre de mon frère sous ses yeux sans répondre. Il la lut rapidement, elle le frappa sans doute beaucoup, car il la relut deux fois. Il la posa sur la table, puis se promena quelque temps. Il reprit la lettre, la parcourut encore, se frotta le front. Enfin, s'arrêtant tout à coup devant Junot, il lui dit :

— Me donnes-tu ta parole d'honneur que ta belle-mère n'est pour rien dans tout cela ? '

— Ma belle-mère ! s'écria Junot, ma belle-mère !

Et il raconta au premier consul l'histoire des papiers brûlés. A mesure qu'il parlait, Napoléon prenait un air attentif. Tout à coup, il se mit à marcher rapidement dans son cabinet et son front devenait menaçant. Junot ne le comprenait pas.

— Si l'opinion de Mme Permon n'était pas si connue, dit-il avec amertume, on ne lui ferait pas de tels envois, regarde si l'on en a envoyé à Mme Guéhéneuc, ou à telle autre belle-mère de mes généraux... A Mme Hulot peut-être bien... Oh! celle-là en aura eu sûrement cinq cents de ces pamphlets. Mmc Permon ne m'aime pas... on le sait, et on part de là... Il y a dans son salon des gens qui me détestent, des gens qui étaient enfermés au Temple, avant mon retour d'Egypte, pour opinion... Eh bien, ce sont ses amis! Elle allait les voir. Et toi, grand imbécile, tu en fais tes amis aussi, toi, de mes ennemis.

Junot regardait le premier consul d'un air stupéfait. Lui, voir des ennemis de son général, en faire ses amis ! Il croyait rêver.

— De qui voulez-vous donc parler, mon général? lui demandat-il enfin.

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— Eh ! parbleu, de M. d'Orsay.... celui qu'ils appellent Le beau d'Orsav. N'a-t-il pas été au moment d'être, fusillé comme Glichyen ? et puis mis au Temple? Fouché me disait l'autre jour que c'était un homme dangereux.

Junot sourit amèrement.

— Mon général, vous venez de me faire entendre, avec deux syllabes, à qui je dois la faveur d'un tel moment, et je saurai l'eu remercier. Je commencerai par vous dire que le citoyen Fouché a menti en disant qu'Albert d'Orsay était un homme dangereux et un conspirateur. C'est la plus loyale, la plus honnête des créatures. Il est plein d'honneur et, sien rentrant en France, il a donné sa parole d'être fidèle au gouvernement établi, il la tiendra. .1 aurais pensé, mon général, poursuivit Junot d'une voix altérée, que puisque Fouché lui avait donné le nom de mon ami, vous deviez le juger digne de votre estime en tout ce qui tient à l'homme d'honneur, car je n'ai jamais donné mon amitié à un être qui n'en aurait pas. Mais c'est surtout votre ennemi, mon général, que vous n'auriez jamais dû croire mon ami.

Et Junot passait la main sur son front, il était baigné de sueur. Napoléon le connaissait trop bien pour ne pas savoir combien il soutirait. Il s'approcha de lui et lui prit la main en la lui serrant avec affection. Junot suffoquait :

— Allons! tu es un enfant. Voyons. Tais-toi. Que diable ! je ne te parle pas de toi, mon plus fidèle ami. Ne m'as-tu pas prouve ton attachement lorsque j'étais dans les fers ? Ne voulais-tu pas me suivre en prison ?...

— Je vous aurais suivi sur L'échafaud ? s'écria Junot en frappant de son poing fermé sur la table, de manière à faire sauter par terre tout ce qui était dessus.

Napoléon se mit à rire.

— Eh bien ! tu vois dune qu'il est impossible que je te dise une seule parole qui puisse aller à ton cœur et le blesser monsieur Junot.

Et il lui tirait l'oreille, et le nez et les cheveux. Junot lit un mouvement.

— Ah ! je t'ai fait mal ! dit Napoléon en se rapprochant de lui. Et posant sa petite main blanche sur la chevelure blond»' de

Junot. il le caressait comme s'il eût voulu apaiser la douleur d'un enfant.

— Junot, lui dit-il en le regardant avec une inexprimable don-

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ceur, te rappelles-tu un jour au palais de Serbelloni, à Milan (1), tu venais d'être blesse', là, à cette place ?

Et la petite main frappait doucement la profonde et large cicatrice.

— Je tirai tes cheveux, et ma main revint à moi pleine de ton sang...

Le premier consul pâlit à ce seul souvenir.

— Oui, poursuivit-il en faisant un mouvement comme pour réprimer un frisson, oui, j'avoue qu'en ce moment je sentis qu'il était en nous une faiblesse inhérente à notre humaine nature et que les femmes possèdent d'une manière plus développée et plus exquise... J ai compris ce jour-là qu'on pouvait s'évanouir. Je n'ai pas oublié cette époque, mon ami. Je l'ai mise en bon lieu pour le souvenir et le nom de Junot, depuis ce temps-là ne s'unira jamais dans ma pensée avec une apparence même de perfidie. Ta tête est vive, trop vive, mais tu es un loyal et brave garçon, toi. Lannes, Marmont, Duroc, Berthier, Bessières...

Et à chaque nom. Napoléon prenait une prise de tabac, et se promenait en faisant quelquefois une pause et souriant au nom qui lui rappelait un serviteur fidèle.

— Mon fils Eugène... Oui, voilà des cœurs qui m'aiment. Je puis compter sur eux. Lemarrois, voilà encore un fidèle, celui-là. Et ce pauvre Bapp, il n'y a pas longtemps, qu'il est auprès de moi, et pourtant il m'aime au point de me brusquer. Sais-tu qu'il me gronde quelquefois ?

Tout en parlant, le premier consul avait pris le bras de Junot et se promenait en s'appuyant sur lui. Arrivés près de la fenêtre, il dégagea son bras et le posant sur l'épaule de mon mari, il le contraignit presque à se pencher pour lui permettre de s'appuyer.

— Parmi tous ces hommes et même ces femmes qui passent au bas de cette fenêtre, dit Junot en souriant, combien en est-il qui donneraient des années de leur existence pour être là où je suis, près de vous, mon général, soutenant ce bras qui peut soulever le monde ! Oui, je crois qu'il en est qui feraient de grands sacrifices; seulement pour pouvoir le dire. Mais il n'est pas dans Pa-

(]) Une particularité assez singulière c'est que peut-être dix fois dans le cours de son règne ou de sa puissance, Napoléon me parla de cet événement de Milan, et jamais sans qu'aussitôt le seul souvenir de cette main tachée de sang ne le fit tressaillir et pâli!-.

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ris, tout entier môme, un cœur qui soit aussi heureux que le mien dans cet instant.

Napoléon dégagea son bras, regarda Jùnot en souriant, avec ce sourire auquel il a dû tant de victoires avec un seul mot, et lui dit : Eh bien ! mon vieil ami, ne parlons [dus de cette sotte affaire des pamphlets. Mais, écoute, que veux-tu que }'■ pense !<<r-que ]•■ sais que tu vois des gens qui sont mes ennemis, que tii femmej tu belle-mère connaissent intimement une foule de personnes qui me haïssent et voudraient plus que ma chute ! Elles voudraient ma mort. Elles l'ont bien prouvé.

— Mais mon général, je pourraisbien vous répondre que parmi ces personnes dont vous parlez, il n'en est pas une seule qui même avant le mariage de ma femme, eût osé devanl elle se permettre une parole contre vous. Quant à ma belle-mère, je l'ai bien souvent entendu parler de vous, mon général, et jamais dans des termes qui m'auraient blessé. M"10 de Permon' aime trop tendrement M1"' Bonaparte la mère, tous vos frères...

— Oh ! Lucien surtout, interrompit le premier consul avec un sourire assez amer, Lucien est son préféré. C'est une merveille selon elle. Elle n'est pourtant pas républicaine. Mœe Permon ! Comment donc s'arrangent-il> !

— Je ne crois pas avoir entendu ma belle-mère parler deux loipolitique, depuis que je suis son gendre, répondit Junot. On eau-.' littérature, on fait de la musique, on parle de mille riens importants, de ces affaires du monde de la société. El pour ce talent-là, il faut avouer que cette société' d'autrefois s'entend mieux que nous à le mettre en œuvre. Et puis, mon général, -i vous -aviez dans quel état est Mn" de Permon, ce n'est pas une femme qui touche de la main son cercueil qui pense à de pareilles misi

Ici je dois rendre entière justice à Napoléon. Au moment où .lunot parla de ma mère, il était éloigné de lui de quelques pas ; il s'en rapprocha vivement et, lui serrant le bras avec force :

— Hein ! que dis-tu là ? M110 Permon est très mal ?

— Mourante, mon général. Tous les médecins que nous appelés près d'elle s'accordent sur son danger.

— Il faut y conduire Corvisart.

Il sonna.

— Qu'on aille sur-le-champ dire au citoyen Corvisart que je veux lui parler. Comment — et il se promenait d'un air for

té — comment cette femme si fraîche et h belle, il n \ a pas

encore quinze mois ! Pauvre Mme Permon, pauvre Mme Permon. Et se laissant tomber dans son fauteuil, il mit ses deux mains sur ses yeux et demeura longtemps sans parler. Puis se levant, il marcha de nouveau avec cette rapidité qu'on remarquait alors dans ses mouvements lorsqu'ils e'tait affecté.

. — Il faut aussi y conduire Desgenettes, Ivan. Il est impossible que la Faculté ne trouve pas le moyen de guérir une personne saine et fraîche comme une rose.

— Mon général, lui répondit Junot, la maladie de Mme de Permon est d'un affreux genre dans l'histoire de l'art de guérir. Elle échoue contre tous les secours.

Et là dessus il raconta au premier consul le mot de Baudelocque.

Lorsque Junot. inquiet pour la vie de sa belle-mère, lui demanda son avis :

— Général, lui répondit l'homme habile, celui qui peut se vanter d'avoir guéri une maladie comme celle de Madame votre mère, se vante d'avoir recollé une tète coupée (1).

Xapol'éon, en écoutant cet arrêt, parut de nouveau bouleversé. Mais chez lui les impressions, quelque fortes qu'elles fussent, ne paraissaient jamais que fugitivement sur son visage. Il se remit bientôt et, lorsque Junot prit congé de lui, il était calme en apparence. Ceux qui prennent texte de tout pour frapper sur sa mémoire diront qu'il l'était en effet. Moi, je ne le crois pas. Je l'ai vu trop attaché à ma mère et lui en donner des preuves positives pour pouvoir mettre en doute la moindre probabilité à ce sujet.

Les étrangers connaissaient peu l'intérieur de notre France et surtout les véritables relations du général Bonaparte avec tout ce qui l'entourait. C'est une des parties les plus importantes de son histoire et d'après laquelle il a été jugé dans plusieurs pays où l'on ne se donnait pas la peine* de savoir, d'une façon positive, tout ce qui avait quelque rapport immédiat, en bien ou en mal, avec un tel homme. Je crois que la prévention défiante était quelquefois tout aussi exagérée en bien comme en mal. Le fait réel

(1) Baudelocque parlait pour le temps où il vivait et aussi pour le nôtre. M. Récamier a rendu à l'humanité l'immense service de donner une chance de salut k la malade que le fléau de cette cruelle maladie, que nou6 connaissons seules nous autres pauvres femmes, a frappée. Mais la chose est toujours si cruellement douloureuse qu'on en a vu préférer la mort à la guérison.

MÉMOIRES DE Là DUCIIESSE d'aBRAJCTÊS

de la vie de Napoléon, celte vie elle-même, une œuvre grand belle, doit-être jugée telle qu'elle s'esl écoulée.

Parmi les étrangers qui alors abondaient en foule à Paris et dans toute la France, plusieurs étaient infatués des plus burlesques préjugés soit contre Napoléon, soit en sa faveur. L'un croyait qu'il prenait une tasse de café par heure, qu'il passait un jour entier dans le bain. Un autre, qu'il dînait debout. Enfin, crut rêveries, plus absurdes les unes que les autres. Une chose assez remarquable, c'est que les plus extraordinaires versions venaient d'Angleterre. Les émigrés qui, après leur rentrée, ont eu plu- de vergogne et de fausse honte que les autres, et sont demeurés plus longtemps éloignés de la cour consulaire, 'ont eu de Napoléon une opinion tellement différente de celle qu'ils devaient réellentent prendre de lui, que j'en connais un dont l'étonnement fut extrême lorsqu'il le vit. Les notions qu'il avait reçues ne lui avaient donné aucune idée, même éloignée, de la figure, du physique du premier consul (1).

lien était de même des scènes que l'on disait avoir lieu entre le général Lannes et le premier consul. Rien n'est plus faux. L'un des pamphlets dont je parlais, intitulé le Miroir <lu càèii de. toilette d'tine ancienne directrice, racontait une scène des | ■' ridicules entre Napoléon et le général Lannes, et à l'époque citée le premier était à Lyon pour la consulte. Ce pamphlet, écrit à la main et mal rédigé, ne contenant que des injures sans esprit, aurait pu dire que les querelles qui ont eu lieu entre le général Lannes et le premier consul sont d'une époque plus avance, puisqu'il prenait M"p Bonaparte pour but de sa satire, il pouvait ajouter à son texte, déjà passablement méchant, que la pr m dispute un peu vive entre Lannes et Napoléon eut pour i b Mnu> Bonaparte elle-même.

Ce fut h l'époque de l'affaire de la caisse de la garde que le - néral Lannes, qui était loin d'avoir dans cette affaire tous lès ' qu'on lui a prêtés et sachant que Mw? Bonaparte avait voulu, ';

(1) J'ai connu une Anglaise, une miçtri sslfarschall, qui croyait que !• mier consul mettail tous les jouis une culotte neuve, et toute son ai était d'en posséder une. Mais son embarras pour prononcer le terrible raotechnique de la chose mit souvent des entraves à la réussite du marchi sais sûre que, lorsque Junot lui eut dit qu'on s'était moqué d'elle, elle eut plus de j"ie de n'avoir plus à dire : « Avez-vous une culotte ,lu premie: s il à vendre ? que de chagrin d'abandonner sa chimère.

i.jO MEMOIRES DE LÀ DUCHESSE d'aBRANTÈS

ses dépens, disculper ceux qui étaient les vraies coupables s'emporta contre elle dans le cabinet du premier consul et fut même plus loin qu'il ne convenait peut-être à un ami d'aller dans un pareil sujet. Il lui dit qu'an lieu d'écouter des caquetâmes de femmes, et surtout de vieilles femmes, il ferait mieux d'en prendre une plus jeune. Et les mots piquants et même injurieux ne furent pas épargnés. La scène fut vive. Le général Lannes se laissa aller jusqu'à des termes blessants pour Mmc Bonaparte, et il s'emporta véritablement ce jour-là ; mais il est faux qu'avant cette époque il fit des scènes au premierconsul. La ebose n'était pas facile.

C'est comme le tutoiement. Il a pu exister, je ne le nie pas, quoique intimement persuadée du contraire, mais je réponds, s'il a eu lieu, qu'aussitôt après le retour d'Egypte il a cessé.

Je n'ai jamais entendu personne tutoyer le premier consul. Lui c'est différent. Il est plusieurs de ses fidèles qu'il tutoya toujours, et Junot le fut par lui jusqu'à la dernière année de sa vie. Ce n'est qu'à l'époque de l'empire qu'il cessa d'employer ce mode familier de parler à ses anciens amis, en public seulement ; dans l'intimité il y eut toujours les mêmes rapports de sa part envers le général Lannes, Junot, Berthier, Duroc et deux ou trois autres.

Napoléon avait dans son être une singulière organisation. Si cet homme étonnant fût resté dans une condition privée, il eût été le meilleur père, le plus digne chef de famille, un bon homme enfin, dans l'acception véritable du mot. Mais vint ensuite l'ambition et son escorte, les vastes pensées, les hautes conceptions, et tout ce qui était bon, tendre, aimant fut de bonne heure étouffé sous le poids immense de cette grande existence. Les bons sentiments furent contenus, mais non détruits, et surtout ne furent pas. remplacés par de méchants.

Il avait mauvaise opinion de la nature humaine. Avait-il tort ? C'est une question qui se fait, et à laquelle on ne répond jamais que relativement.

Il existe de lui une foule de traits dont la bonté est tout entière dans un premier mouvement du ca^ur. Si la prévention contre lui n'y veut voir que de la vanité, alors on peut en dire autant de toutes les actions de Henri IV. Et lorsqu'il disait au paysan béarnais : « Imbécile, dis donc des fromages de vache ! », cette bonhomie parfaite du meilleur, du plus grand roi qu'ait eu la France, peut aussi, par la malveillante méchanceté, être appelée envie de paraître f/ra/id.

MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÊS i-i I

Mon Dieu ! ce désir-là devrait bien travailler un peu plus les souverains et ceux en général qui gouvernent, quitte ensuite à les absoudre du péché d'orgueil et de vanilé.

Un jour, le premier consul allait partir pour la chasse. L'aide de camp do service, en traversant la cour de la Malmaison, trouve un jeune homme d'une jolie figure, d'une tournure distinguée, bien mis, ayant dans toute sa personne l'apparence d'un homme bien né et bien élevé.

Il lui dit: Eh bien! monsieur, que voulez-vous au premier consul? Je puis me charger de votre demande, si elle est raisonnable. Je suis l'aide de camp de service.

— C'est un secret.

Lacuée regarda le jeune solliciteur. Il était là devanl lui, les yeux étincelants, lui pressant la main à la briser, avec la poitrine palpitante, la respiration pressée. Mais son regard était pur. il y avait de l'âme et une belle àme dans ce regard-là.

— Ce jeune homme n'est pas dangereux, se dit Lacuée.

Et, le prenant par le bras, il le fit entrer dans la cour intérieure. Au moment où ils passaient la grille, Duroc revenait <!<■ Paris, où il avait été le matin. Junot l'accompagnait. Tous deux étaient achevai. Ils s'arrêtèrent et mirent pied à terre pour dire bonjour à leur camarade. Il leur raconta sa petite aventure.

— Comment ! lui dirent aussitôt Junot et Duroc, tu vas introduire ce jeune homme sans même savoir son nom ?

Lacuée avoua qu'il ne le lui avait pas demandé.

Junot s'avança vers le jeune homme et lui dit que le premier consul était tort accessible, mais qu'encore fallait-il savoir quel motif faisait désirer de le voir et qu'enfin il était impossible à ceux qui l'entouraient de lui annoncer un solliciteur par un nom en trois étoiles.

Le jeune homme rougit comme une jeune fille.

— C'est juste, mon général, répondit-il en saluant respectueusement, mais avec toute L'aisance d'un bomme en bonne compagnie.

Et, se nommant i\ ), il ajouta :

(1) Ma mémoire,' qui a conservé cette histoire dans toutes ses particularités, n'est pas aussi lidèle pour le nom du jeune candidat à la science. Dans la crainte de ae pas mettre ce nom tel qu'il est, j'aime mieux le laisser en blanc. Si ce livre tombe dans [es mains du héros de cette aventure, je le prie

t52 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE d'aBRANTÈS

— .Mon père vit à la campagne. Ses connaissances sont assez étendues pour qu'il ait jugé inutile de me mettre au collège et de me faire suivre des cours auxquels lui-même pouvait suppléer. Il m'a donné une instruction dirigée vers le but auquel tendent ses vœux et les miens, mon admission à l'Ecole polytechnique. Jugez, mon général, de son chagrin, du mien surtout, lorsque, nous étant présentés devant l'abbé Bossu, qui est celui qui, à ce qu'il paraît, doit décider si je suis ou non recevable, il a refusé de m'examiner lorsqu'il a su que j'avais été enseigné par mon pore seul et qu'aucun professeur n'avait été mon maître.

— « Que vous importe, lui dis-je. si je sais ce qu'il faut savoir ? »

Mais il a été inflexible, et rien n'a pu le décider à me faire È nlement une seule question.

— Mais, lui dit alors Duroc avec sa douceur et sa politesse ordinaires, que voulez-vous que puisse faire le premier, consul à cela? C'est la règle, et une règle observée par tous les arrivants. Que voulez-vous de lui ?

— Qu'il m'examine, répondit le jeune homme, avec une expression naïve toute charmaate. Je suis sûr que, lorsqu'il m'aura questionné, il méjugera digne de partager les travaux des jeune gens dont il veut faire des officiers capables d'exécuter ses grandes pensées'.

Les trois camarades se regardèrent en souriant, Duroc et Junot pensèrent, comme Lacuée. que ce jeune homme, à la parole brûlante, au regard de feu. ne pouvait être qu'agréable au premier consul et Duroc passa chez lui. Napoléon se mit à sourire de ce sourire lumineux et doux qu'il avait pour les moments qui lui plaisaient.

— Et il veut que ce soit moi qui l'examine, ce jeune fou? dit-il à Duroc. Mais comment cette idée lui est-elle venue ? C'est une chose singulière !

Et il se frottait le menton en souriant toujours.

— Quel Age a-t-il ? demanda le premier. consul après avoir marché quelque temps sans parler, mais dans un gracieux silence

— Je ne sais pas, mon général, mais il parait avoir à peu dix-sept à dix-huit ans.

de faire parvenir à moi-même le nom que j'ai oublié après tant d'années, ce qui me rend excusable. Je crois être certaine pourtant qu'il se nommait Eug'n:' de Kervalègue.

MÉMOIRES DE I. \ DUCHESSE d' AERANTES 153

— Fais-le venir.

Duroc Introduisit le jeune solliciteur. L'expression de sa physionomie était admirable. Le bonheur dans sa plénitude la plus entière s'y peignait en traits de l'en. Son regard s'élançait sur le premier consul. Il lecouvra.it, l'enveloppait de toutes parts. 11 blail que son existence dépendît du premier mot que Nfapoléon allait lui dire. Je lai déjà fait remarquer souvent, mais je ne puis trop répéter combien La figure de IVmpcreur était inc uicevablement différente d'elle-même lorsqu'il était déterminé ;i plaire. Il avait alors une douceur, un charme ineffables.

— Eli bien, jeune homme ! dit il en s'avançantavee un gracieux sourire vers le jeune enthousiaste, vous voulez donc ;• examiné par moi ?

Le pauvre enfant tremblait de joie et ne pouvait répondre. I! regardait le premier consul et ne parlait pas. Napoléon n'aimait ni la hardiesse insolente, ni la timidité peureuse. Mais ce qu'il avait devant les yeux n'était silence que parce que l'âme parlait trop liant, ci il le comprit.

— Remettez-vous, mon enfant. Vous n'êtes pas assez calme pour me répondre en ce moment. Je vais m'occuper de quelques affaires, puis nous prendrons la vôtre.

— Vois-tu ce jeune homme-là? dit le premier consul à Junôt en l'amenant dans l'embrasure d'une fenêtre, si j'en avais mille comme lui, la conquête du monde ne serait qu'une promenade.

Et il tournait la tète de côté pour examiner le jeune homme qui. plongé dans ses méditations, .repassait probablement dans sa tête tout ce qu'on pouvait lui demander. Au bout d'une demi-heure. Napoléon commença ['interrogatoire dont le postulant se tira à

merveille.

— El vous n'avez pas eu d'autre instituteur que votre père demanda le premier consul avec étonnement.

— Non. mon général; mais il a été un bon maître, parce qu'il élevait un citoyen pour qu'il fût un jour utile à son pays et qù ! pûl surtout suivre les grandes destinées que vous lui promettez.

Junot m'a dît qu'ils a vaieni été tous trois étonnés de l'ex| sion presque prophétique de ce jeune homme en prononçant dernières paroles. Le premier consul en parut surtout frappé.

— Je vais vous faire donner un mot qui vous donnera l'entrée du sanctuaire, mon enfant, dit le premier consul.

Et il fil signe à Junot d'écrire. Puis, se ravisant :

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— Non, dit-il, je vais écrire moi-même.

Et prenant une plume, il traça quelques mots et remit le papier au jeune homme qui emportait du bonheur pour cent, ans, comme Chérubin, mais dont l'âme était plus délicieusement émue.

En arrivant à Paris, il courut chez l'abbé Bossu. A peine celuici l'eut-il aperçu :

— Que venez-vous chercher? lui cria-t-il. 11 n'y a rien pour vous ici.

Mais le jeune homme tenait un talisman qui valait une baguette magique. 11 le portait au-dessus de sa tète pour le faire bien voir. Puis il le donna à l'abbé Bossu qui lut :

« M. Bossu recevra M***. Je l'ai examiné moi même, et je le juge capable d'être admis.

« Bonaparte. »

Ce jeune homme est devenu un élève distingué de l'École polytechnique. Son avancement fut d'abord rapide. Mon frère l'a connu à Toulon, où il était attaché aux ponts et chaussées. Son attachement pour Napoléon était une idolâtrie.

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