‹ Mémoires de la mortChapitre 14 sur 14 · VI · texte numérisé non relu

VI

à s'enveiopper après sa chute. Cet amour était un foyer actif d'égoïsme. Sylvia n'était pas sous ton joug, d'abord. Pendant un temps tu fus l'esclave de son amour, ou plutôt de son égoïsme : elle te sacrifiait, t'entraînait à ta perte , et cela pour te posséder exclusivement. Elle t'aimait, non pas pour toi, mais pour elle. Si elle déplorait les heures où tu succombais sous le poids de tes souvenirs, ce n'était pas parce que tu souffrais, mais parce que tu cessais de songer à elle. Par l'influence de sa beauté et de son amour, elle eût pu te réconcilier peu à peu avec le monde et la vie; mais il lui manquait cette dernière étincelle de vertu qui inspire les généreux dévouemens, et son dévouement à elle s'attachait à te pousser toujours en avant pour te suivre dans une route dejperdk tion où vous seriez restés seuls. C'était là le but de Sylvia. Tes remords ont été les plus forts, et, comme elle-même te l'a révélé, cette femme, irritée dans son orgueil et sa passion , a passé dans les bras d'un autre homme. Mais le fer était entré trop avant

dans la Blessure ; tes dédains avaient pour toujours empoisonné la vie de Sylvia; au moment de fuir ta présence, entraînée par Reynold , dans lequel lu as reconnu Conrad, ton lieutenant, le désespoir s'est emparé d'elle. Le suicide vers lequel son influence fatale te guidait mystérieusement , lui est apparu comme l'unique refuge où ses angoisses pussent cesser. Sans doute , une voix d'en haut pouvait, pour Sylvia comme pour toi, arrêter dans son effet désastreux ce désespoir impie ; mais s'il est permis de sonder les secrètes influences qui ont guidé l'ange de Sylvia, c'est qu'il avait jugé que tout était perdu. Nul amendement n'était probable de la part d'une ame aussi profondément ulcérée... La voix qui t'a retenu sur le bord de l'abîme, s'est tue ; et quand Sylvia, s'échappant avec égarement des bras de Conrad , s'est élancée , la malédiction sur les lèvres , dans le précipice qui bordait le chemin, nul bras ne l'a retenue. Au fond du gouffre qui présente sa gueule béante non loin des lieux où tu voulais mourir, j'ai séparé

du corps brisé de Sylvia une ame que l'ange du mal a saisie aussitôt comme sa proie.

Je ne te ferai aucune observation sur les meurtres de Balstetten , Fieramonte , non plus que sur ceux de Ptôse et de son père. Le premier de ces crimes aussi bien que les derniers pèse en entier sur toi , et ces attentats sont les plus graves que tu auras à expier; mais quant à celui de Fieramonte, tu n'as rien à te reprocher. Sylvia, seule, intéressée à ce crime, en répondra devant Dieu

Qu'ajouterai-je, Walter?Ce n'estpastoi que la forme de mon récit préoccupe, le fond seul a captivé ton attention, et les détails d'exécution ont dû passer presque inaperçus sous tes yeux. Il est bon que tu voies pourtant le fil imperceptible jusqu'ici par lequel sont liés entre eux les épisodes de ce récit, comme j'ai eu déjà l'occasion de le dire, le rapport de ces épisodes avec le sujet principal du livre est quelque peu futile, mais j'avais un projet que tu as deviné depuis quelque temps' Sous le nom de Verneuil, je

représentais encore ta famille , afin de faire ressortir avec plus de force la dégradation dans laquelle je te la montrais plongée sous le nomdeTalbert.Jevoulais te faire apprécierau moyen d'objets matériels le contraste que les années et lamarche prétendue progressive du siècle avaient produit entre les ancêtres et les descendans. Ainsi, ce flacon donné sans doute à l'intègre Gilbert Hugghens par l'arménien Hassan, ton frère l'employait pour la première fois et faisait servir sa fatale puissance à l'assouvissement de sa passion pour l'or. Ce poignard, qui n'eût dû éveiller dans ta famille que des souvenirs de vertu, ce poignard, donné à la marquise de Verneuil par l'italienne Francesca, ta belle-sœur, égarée par une passion horrible, le portait afin de s'en frapper et échapper à la honte si elle était découverte. Il en était de même du masque de Lucrezia Donata; cette femme héroïque n'en couvrit son visage que pour travailler à la gloire de la maison de Médicis , et là belle-sœur, prenant modèle sur la célèbre

Catherine (1), oubliait l'origine de ce masque et s'en affublait pour se livrer à ses débordemens.

Ce qui se passait dans le sein de ta famille s'accomplissait figurément dans le sein de la société, Walter. Le monde est une famille aussi; les siècles sont ses ancêtres, les siècles avec leurs idées particulières, leurs passions diverses, leurs événemens et leur marche incessante. Ce que des objets matériels rappelaient dans ta famille, la droiture, la vertu, le vrai et noble patriotisme sont des lueurs morales qui, dans le cours des années, ont été s'affaiblissant de plus en plus. De même que ces objets dont nous parlons sont jetés dans un coin où s'anéantit le souvenir qu'ils devraient évoquer, de même la droiture, la vertu et le patriotisme ne sont plus que de vains mots, prostitués aux plus viles inspirations d'un siècle dégénéré. Voilà pourquoi j'ai choisi ces épisodes ; j'ai voulu engagera un retour vers la vérité, une époque qui s'en

(l) C'est l'épisode supprimé.

va s'abîmant de plus en plus dans le mensonge. C'est l'abus des mots qui fait tout le mal. Honneur, vertu, désintéressement, patriotisme, conscience, liberté, si chacun hésitait avant de prononcer ces grands mots, si chacun pesait leur valeur et la mettait en regard des actions qu'il veut commettre sous leur abri; la honte rougirait bien des fronts, la pudeur renaîtrait dans les mœurs sociales et privées , et de grands jours pourraient luire encore pour l'humanité.

Ces jours viendront-ils? Ce n'est pas moi qui le puis dire. Mais que toutes les intelligences dignes de ce nom se réunissent dans un même but; que les arts comme les sciences, la poésie comme la politique, rendent aux mots leur véritable sens : leur voix a êtv puissante pour renverser, elle sera puissant pour réédifier. Le siècle marche, marche tujourSj mais, s'il écoute en marchant, on peu iui faire changer sa route. Il s'agit de se fai* écouter.

Walter, ,j ne ^0[s pius te juger indigne du monde; le >onde ne t'a pas repoussé de

son sein parce que, lors même que tu serais couvert des crimes que tu te reprochais à tort, son tourbillon renferme, à tous les étages de la société, des hommes plus coupables m illefois. Mais, je le pressens, trop de déceptions t'ont frappé pour que tu te mêles désormais à la foule. Ce qui constitue ta supériorité immense, la candeur de ta conscience t'inspirera sans doute une sainte résolution. Que ton ange te conduise au port, comme il en a l'espérance; j'ai obéi à ses ordres, et il ne me reste plus qu'à placer sous tes yeux ce livre qui doit les dessiller.

Celui que je veux charger de cette mission attend avec anxiété le moment de l'accomplir : ce moment est arrivé... Mon cher secrétaire, partez : nous nous séparons ici. Vos craintes m'ont touchée , vous voyager-z seul.

Lettre à Warius

Ii arrive parfois que l'on rêve tout éveillé., c'est-à-dire, qu'on se croit le jouet d'un songe dont on voudrait faire cesser l'illusion. Les choses matérielles qui nous entourent semblent alors de chimériques objets, dont les formes incertaines vont se modifier ou s'affaiblir graduellement, puis s'effacer l'une après

-*- 282 — l'autre en se mêlant à l'horizon nuageux de notre rêve. Ces instans d'hallucination ne peuvent t'ètre inconnus, à toi qui , livré aux travaux les plus ardus de l'esprit humain, dois éprouver si fréquemment cette surexcitation nerveuse qui conduit à l'état de vertige.

Te souviens-tu, Marius, de certain rêve que nous fîmes un soir à Munich, dans la dernière de ces belles années d'étude et de fraternité scolastique passées l'un à côté de l'autre, années les plus douces sans contredit que puissent nous présenter nos souvenirs? Quand je dis que nous fimes ce rêve, je m'exprime mal ; nous crûmes avoir fait un rêve , mais en réalité nous n'éti^"-3 u* lun ni l'autre sous le j0l]cr j^ sommeil : les illusions que nous croyions avoir devant les yeux étaient de palpables et matériels objets, dont la possession n'était heureusement pas une chimère. Pour moi , je m'en souviens toujours. Absorbés dans ces digressions métaphysiques par lesquelles nous avions coutume de terminer nos leçons, nous avions franchi les portes de la

ville, et suivions le cours de l'Isar, dont les flots accompagnaient de leur murmure paisible nos voix animées par la discussion. Notre ame n'était plus sur la terre ; nous nagions dans les régions éthérées de l'intelligence. Nous étions alors tous les deux de véritables enfans de la tendre et rêveuse Allemagne, à des degrés différens pourtant; car tu t'élançais naturellement dans cette sphère qui est la tienne, tandis que moi, fils adoptif seulement du ciel germanique, je te suivais de loin dans le monde des rêveries mystiques, te perdant de vue parfois, parfois te retrouvant,pour te dépasser un court instant Oh! les douces, les bienheureuses heures d'Allemagne ! Qui me les rendra, avec leurs rêveuses promenades, leurs tendres effusions de cœurs, leur cortège d'émotions pures et saintes ! Comme la vie nous paraissait unie et facile à parcourir ! Notre pensée s'étendait libre et vigoureuse dans un champ sans limite; notre amitié, notre jeunesse, notre jeune savoir, tout nous semblait sujet d'espoir, gage assuré de bonheur; nous rêvions tout, parce que

tout nous semblait à nous : la félicité du foyer domestique, comme la gloire, fille de l'étude et sa plus belle récompense. Ces jours sont loin déjà, Marius; de toutes nos espérances, le souvenir seul nous est resté Pour

moi, mon foyer est une triste solitude ; une place vide y restera éternellement, éloquente

accusatrice du néant de mes rêves Ah!

pourquoi cette place fut-elle occupée ! Si je l'avais toujours vue ainsi , la solitude ne m'eût pas semblé l'abandon! Si dumoins,je t'y voyais assis , j'oublierais ces amères déceptions ! j'oublierais mes humbles ambitions trompées; mon cœur froissé se rafraîchirait à ta parole à la fois tendre et sévère. Pourquoi deux patries, pourquoi deux routes opposées, à nous qui aimions le même ciel et voulions arriver ensemble au même but !...

Te souvient-il, disais-je tout-à-1'heure, fle certain rêve que nous crûmes faire à la fois, en même temps, comme si une puissance mystérieuse eût confondu notre pensée par un lien magnétique? Nous étions assis au bord de la rivière; les rameaux d'un saule

bruissaient doucement au-dessus de nos têtes, et laissaient tomber sur nos fronts, rendus brûlans par l'activité de la pensée , une brise rafraîchissante. C'était comme l'haleine d'un de ces génies dont l'imagination rêve l'existence ; il semblait que ce souffle mystérieux, qui passait et repassait sur notre front, eût pour mission d'apaiser le bouillonnement de nos idées, de chasser de notre esprit les orgueilleuses préoccupations qui l'entraînaient au-delà des bornes de l'intelligence humaine. Un instant auparavant, nous marchions audacieusement, dévorant l'espace sans le regarder, cherchant à dépasser les limites du monde connu... Nous voulions tout pressentir, tout deviner, et nous discutions comme si nous savions tout ! Par quelle transition imperceptible revînmes-nous bientôt des théories obscures des sciences occultes aux réalités de la vie, aux liens qui nous attachaient alors au monde positif? Je l'ignore encore, et toi-même as perdu ce souvenir, qui s'est confondu dans un océan de souvenirs semblables. Il semblait qu'en touchant

le sol sur lequel nous nous étions assis, nous fussions retombés du ciel au milieu des choses terrestres. Nous venions de devancer l'avenir pour pénétrer dans un monde chimérique, et une caresse de la brise nous ramenait de ces régions sublimes, comme pour nous dire quelles joies , quelles affections nous sollicitaient sur la terre. Nous nous tûmes pendant quelques instans, et tout-à-coup, comme si nulle autre pensée ne nous eût occupé», nous parlâmes presque en même temps de nos familles. Tous deux nous étions séparés de nos parens bien-aimés ; toi , tu les avais laissés en Saxe, et j'avais mis encore une plus grande distance entre mon pays natal et moi. Nous nous rappelâmes les inquiétudes que chacun de nous avait conçues d'un silence doublement prolongé, et, par une inspiration simultanée, nous nous dîmes presque à la fois :

— As-tu des nouvelles?

— Non! répondimes-nous à cette double question. Un serrement de main accompagna deux soupirs, et, retournant pour une minute vers les idées que nous venions de quitter, tu t'écrias :

- W - -2- Ah ! s'il existe réellement des êtres invisibles attachés au sort de chaque mortel, si un génie bienveillant plane au-dessus de nous et mêle son haleine à l'air que nous respirons , qu'il ait pitié de nous ! qu'il franchisse d'un vol rapide l'espace et pénètre sous le toit paternel! qu'il voie si mon vieux père lit toujours la Bible en s'interrompant pour penser à son fils exilé ; qu'il me dise si, à cette heure, où les travaux ont partout cessé, personne ne manque au repas de famille qui termine la journée. Ma mère, ma sœur, vos cœurs battent-ils encore, ou doisje vous pleurer?... Génie, ange, si tu m'entends, franchis la distance et va chercher pour chacun de nous la fin de cette incertitude.

Te souviens-tu de ce qui arriva alors, Marius? A peine avais-tu fini cette invocation, que deux lettres tombèrent à nos pieds. Nous nous regardâmes avec un effroi indicible; notre sang s'était glacé dans nos veines, notre respiration arrêtée; notre cœur, seul, indiquait , par ses pulsations rapides,

que nous n'avions point encore fini avec la vie. Ces lettres , vers lesquelles nous avions reporté nos regards, nous fascinaient et nous remplissaient de vertiges... Enfin , Marius , nous crûmes rêver jusqu'au moment où tu t'élanças, égaré, vers les objets de notre effroi. Je devinai ta pensée, tu voulais t'assurer que nous étions les jouets d'une vision, et, quand je te vis te baisser vers le sol, je m'attendais à voir disparaître ces lettres merveilleusement mises sous nos yeux.

— Est-ce bien possible , t'écrias-tu en saisissant les enveloppes, une lettre de France! une de Saxe! de mon père; l'autre, de ta mère. En effet, ce n'étaient pas de vains et fantastiques objets; à moins que nous ne fussions bercés par un double songe , chacun de nous avait bien entre les mains les lettres qu'il avait désirées, et nous en pouvions lire la suscription à la clarté de la lune.

— Je vous ai cherché long-temps, dit une yoix derrière nous.

Ce fut la fin du rêve. Notre professeur et ami Brandt se montra , et nous sûmes qu'il

avait été le génie protecteur que nous avions invoqué; il savait nos inquiétudes, et ces lettres qu'il avait reçues devant les faire cesser, il nous avait suivis.

Eh! bien, Marius, ce que j'éprouvai ce jour là, je l'éprouve avec bien plus de force à l'heure où je t'écris. Tu comprendras l'état de vertige dans lequel je suis plongé, lorsque tu auras jeté les yeux sur le volumineux manuscrit que je t'envoie. Suis-je encore au nombre des vivans, suis-je plongé dans un sommeil rempli d'images confuses et terribles?... je n'ose prononcer! Depuis le commencement de cette journée, si je puis appeler une journée les heures qui m'ont fait voir tant et de si diverses choses , une fièvre brûlante me consume. Qu'ai je vu? qu'ai-je entendu? qu'ai-je fait ou écrit? Une puissance éternellement redoutable a-t-elle réellement pris une forme terrestre pour venir me visiter ? je ne puis le croire ; pourtant mon cœur est à peine réchauffé du frisson glacial que sa présence y a introduit. Ce manuscrit qui est là sous mes yeux qui

ne peuvent s'en détacher , ma main , à présent défaillante l'a-t-elle écrit tout à l'heure, ou bien va-t-il disparaître comme une bulle de savon s'évanouit dans l'air? Il me semble voir des éclairs jaillir de chacune de ces pages mystérieuses; je tremble qu'une influence fatale n'y soit attachée... et pourtant je doute qu'il existe. Des soupçons affreux se glissent dans mon cœur troublé. Marius! ai-je toute ma raison? si je rêve ainsi éveillé, n'est-ce pas une preuve de l'égarement de mon esprit? qui me dira si je suis l'auteur de ce livre? Journée fatale, fatalement commencée, fatalement terminée ; car lors même que tu auras lu jusqu'ici le manuscrit de ces mémoires anonymes, tu ne sauras pas tout encore. Mon rêve , si c'en est un , a un complément que tu ignores encore.

Retournons-nous vers les temps où la superstition régnait avec ses folies surnaturelles? Suis-je arrivé au point sublime vers lequel s'élançaient les rêveries de ma jeunesse? Cette solitude, dans laquelle je me renfermais avec la volupté pure de l'étude et de la

méditation, me pèse, maintenant qu'elle a été le théâtre d'une vision, ou troublée par une révélation surhumaine... Mes yeux n'osent plus se détacher du papier sur lequel je t'écris; je frémis de revoir celle dont l'image me poursuit, dont la voix railleuse vibre encore à mon oreille... Si c'est elle, en effet, si c'est la terrible puissance, quelle allégorie menaçante dans la forme dont elle s'est revêtue! Pourquoi me choisir pour être le dépositaire de ses révélations? pourquoi charger ma conscience de secrets terribles qui peupleront mes nuits de fantômes et arracheront les illusions de mon cœur?... Ma-^ rius ! les perplexités étranges dans lesquelles m'a plongé cette journée vont s'accroître d'un récit non moins étrange que tout le reste. Si tu as encore quelque amitié pourle compagnon de tes études et de tes plaisirs intellectuels, arrache-toi pendant un instant à tes sublimes travaux, viens porter les lumières de ta raison dans les ténèbres de ma folie; souviens-toi des paroles que nous avons échangées quand; à l'exemple

des Indiens du nouveau morîde qui se choisissent un frère et ami , nous avons fait alliance éternelle d'amitié et de dévouement. « Partout où l'un de nous souffrira, l'autre ira lui porter consolation et secours. » Je souffre, Marius; et quoique cette souffrance soit toute intellectuelle, tu dois, si tu es fidèle à ton serment, m'apporter le secours que, mieux qu'un autre, tu me peux donner. Lis ce qui suit, et dis si j'ai besoin d'épancher mes pensées dans les tiennes.

— A toi.

Le grand secret.

. . . Elle me toucha, et, encore une fois, le sang se retira de mon cœur; mes paupières frémissantes se fermèrent... je crus mourir.

— Allez, me dit-elle : portez ce récit à l'infortuné qui l'attend..,

La vie rentra en moi , j'ouvris les yeux et ne reconnus plus les objets qui m'entou

raient. J'étais dans une vaste et haute salle gothique, éclairée par des fenêtres en ogive, à travers lesquelles j'apercevais une contrée inconnue. Une table occupait le milieu de cette salle, et des sièges renversés, des coupes brisées, mêlées aux débris d'un festin, attestaient qu'une orgie, dont les acteurs avaient quitté précipitamment la place, venait d'avoir lieu. Une seule créature humaine s'offrit à mes regards. C'était un homme dans la force de la jeunesse et de la beauté , assis au centre de la table. Son costume était à la fois pittoresque et simple : il se composait d'une tunique de drap brun, serrée autour du corps par une ceinture de cuir, dans laquelle un poignard était passé. Une forêt de cheveux noirs bouclés descendait sur ses épaules, et rehaussait la blancheur de son teint. Plus tard , lorsque cet homme se leva, je vis ses jambes vigoureuses revêtues d'un pantalon collant et de bottines semblables à celles des anciens étudians allemands. La physionomie de cet homme était belle, comme je viens de le dire; mais un trouble profond,

une angoisse déchirante la contractaient en ce moment. Son front plissé et ses yeux égarés annonçaient une étrange et violente émotion. Il lisait un manuscrit... celui sur lequel j'avais consigné tout ce qui précède; et tandis qu'il tournait d'une main les feuillets qu'il parcourait avidement, de l'autre il serrait convulsivement la crosse d'une arme, dont je crus un instant qu'il avait posé le tube contre son cœur. Il s'arrêtait de temps en temps, repoussait le manuscrit, le reprenait, le rejetait encore en poussant de sourds gémissemens, et témoignant d'une horreur croissante. Je n'osais faire un mouvement, et cet homme ne semblait donner aucune attention à ma présence. Quelques instans lui suffirent pour achever la lecture d'une œuvre bizarre comme tout ce qui s'y rattache ; je le vis fermer le livre et se cacher le visage entre les mains. Jamais le désespoir ne se révéla avec plus de larmes, de sanglots déchirans, que je ne le contemplai alors. Ce mal-' heureux inconnu ne semblait pouvoir trouver de mots pour exprimer ce qui se passait en

lui : ses lèvres s'ouvraient pour livrer passage à des cris inarticulés, semblables à un râle funèbre. Enfin , il se leva violemment, et jeta autour de lui un regard désespéré. Je crus qu'il m'apercevrait alors , mais ses yeux ne

tombèrent pas sur moi Tout-à-coup un

tremblement fébrile s'empara de lui , et ses dents claquèrent l'une contre l'autre, ses cheveux se dressèrent sur son front.

— Qui parle ! cria-t-il d'une voix qui me glaça d'épouvante.

En faisant cette question, il tournait la tête vers un coin obscur de la salle.

— Un ami , dit un être dont je ne pus rien découvrir.

Ce n'était pas une voix humaine que j'entendais; c'était comme un sifflement semblable au bruit d'une épée qui fend l'air, ou plutôt au souffle d'un serpent que, dans mon trouble, je m'attendais à voir paraître. Je me laissai tomber sur un siège en fermant les yeux et priant le ciel de me soustraire à cette scène terrible. La voix de l'inconnu retentit de nouveau.

— Un ami! Je n'ai pas d'amis, je n'en eus jamais.

— Aussi n'est-ce pas un ami terrestre qui te parle, reprit la voix. Viens à moi, tu ne trouveras près de nul autre , ce qu'il faut à ton cœur.

— Qui es-tu? qui es-tu ? s'écria l'inconnu en étendant les bras du côté de la voix. Que me veux-tu? Que viens-tu m'offrir?

Il me sembla en ce moment entendre un rire étouffé partir de l'angle obscur de la salle; le jeune homme parut l'entendre aussi, car il recula précipitamment avec un redoublement de frayeur.

— Qu'importe ce que je suis , si je t'offre le bonheur et si je puis te le donner? continua l'être invisible. J'ai pitié de tes angoisses. Je veux te guider vers un lieu dans lequel ne pénètre aucun souvenir, partant aucun remords, aucune peine ni physique, ni morale. Quand on en franchi le seuil, on jouit d'un calme ineffable dont un esprit mortel ne peut comprendre la douceur. Veuxtu me suivre, Walter?

— Quelle voix étrange, et quelles étranges paroles! Qui vient me railler dans mon désespoir? Qui vient me parler de bonheur quand toutes les voix de mon ame crient malheur ! malheur ! — Qui es-tu ?

— Qu'importe mon nom, si je te donne l'oubli et le repos? Es-tu devenu si lâche que tu n'oses saisir larme que ta main a quittée tout àTheure. As-tu peur de mourir, quand je te dis que mourir c'est naître au bonheur?.. Une fois mort, tu ne penseras plus. Tu ne verseras plus de larmes sur tes crimes et sur tes déceptions. Tu ne respireras plus cet air corrompu par l'égoïsme et la duplicité. Trahi de tous, qui peux-tu aimer encore? Repoussé de tous, où porteras-tu tes pas errans et fugitifs. En guerre avec ta conscience, avec tes passions, où trouveras tu, sinon dans l'asile inviolable du néant, la fin de ces luttes déchirantes?.. Il n'y a rien après cette vie , Walter. Rien qu un corps matériel qui retourne à la matière, redevient limon et féconde le sol sur lequel il a vécu. Ne crains pas les chàtimens dont

les prêtres effraient les âmes timorées et les enfans. Ces fables du paradis, du purgatoire sont de ridicules billevesées à l'aide desquelles les intrigans s'emparent delà volonté des sots. Il n'y a ni enfer, ni Dieu, ni diable. Il y a une nature incréée, éternelle; des élémens au sein desquels naissent d'eux mêmes et meurent des milliers d'êtres avec lesquels tout finit. Enfans de la matière, ils y retournent ainsi que je t'y convie. Meurs, te dis-je, et ne redoute pas, pour ton ame, les conséquences de ton suicide. On t'a parlé de flammes éternellesIFolies, puérilités, Walter. Arrête ta pensée sur la marche naturelle des choses. L'ame est dans le corps et s'en échappe pour donner la vie à d'autres enfans de la nature. Qui sait si quelques parcelles de ton corps ne feront pas éclore des fleurs aux parfums suaves?... Peut-être aussi que des émanations immatérielles, s'élanceront de ta tombe dans l'atmosphère. Qui t'a dit que cet espace entre le ciel et la terre n'est pas peuplé de ces émanations qui ont trouvé une nouvelle existence au sein des

airs? Peut-être les nuages eux-mêmes ne sont-ils que des agglomérations de vapeurs

vivantes échappées aux corps palpables

C'est un mystère que la tombe, Walter. Si tu n'as pas foi dans ce que je viens de t'en dire, sois courageux, et tu lèveras tes doutes en même temps que tu quitteras tes misères. Viens, Walter. Des myriades de fleurs attendent que tu leur donnes la vie.;Des lueurs innombrables voltigentau-dessus du gazon qui recouvrira ton corps matériel, viens mêler ton essence à leur troupe joyeuse. L'arme est là... un geste, et tu es heureux.

Walter courut vers l'arme fatale et je frémis de la violence avec laquelle il la saisit... Mais un rayon de lumière pénétra subitement dans la salle, je ne saurais dire si ce fut par une des fenêtres où s'il se produisit sans venir, comme un soleil dégagé de nuages...

— Qui parle encore? demanda Walter en baissant son arme.

Et, avec une nouvelle émotion, j'entendis une voix nouvelle; celle là était suave et merveilleusement douce , elle pénétrait dans

le cœur comme une rosée bienfaisante, et quoique je ne pusse voir les lèvres qui la laissaient échapper, je ne pouvais croire qu'un être mortel possédât cet organe enchanteur.

— As-tu déjà perdu le souvenir de mes paroles, dit mélancoliquement la douce voix.

— Non, non, s'écria Walter en tombant éploré sur le siège qu'il avait quitté un instant auparavant; je te reconnais, tu es l'ange qui tout à l'heure a déjà fait tomber de ma main cette arme funeste... hélas! tu m'avais promis consolation et espoir, les révélations qui m'ont été faites ont comblé la mesure de mes tortures. Tu me disais de vivre, comment le pourrai-je dans ce monde infect? Oh! s'il est vrai qu'un ange de lumière plane autour de moi, qu'il m'enlève à cette vie que je ne saurais supporter un instant de plus.

Un rire ironique parti du coin le plus obscur de la salle succéda à ces paroles de Walter; mais la voix harmonieuse reprit avec plus de force.

== Écoute l'ennemi du genre humain s'ap-;

plaudir de tes faiblesses, Walter. Ses conseils prévaudront-ils sur les gages de paix et de réconciliation que je t'apporte?

— Quels gages! dit encore la voix sardonique. On veut que tu languisses esclave pendant des jours et des années ; on veut te faire savourer dans les délices de l'insomnie les douces nuits du remords. Et quand tu auras traîné misérablement ces jours de supplice, il en faudra toujours venir là où je t'appelle dès maintenant. Si tu veux être guéri, viens; si tu veux écouter cette voix hypocrite , vis et débats toi dans des angoisses sans fin. Je t'offre le néant. C'est le bonheur.

— Arrière blasphémateur ! . . . Walter, prête ton attention à ma voix. Tu as secoué le fardeau de bien des crimes, déjà. Ta conscience serait plus calme, si notre ennemi commun n'essayait d'y jeter encore la perturbation. Son existence dément ses paroles. Si le néant existait, n'y serait-il pas englouti depuis sa chute. N'écoute plus ses impiétés sacrilèges. Je t'ai promis le pardon du ciel' tu l'obtiendras si tu veux vivre encore pour

« 305 expier les fautes qui te sont personnelles.

— Le ciel ne pardonne pas, reprit avec un rugissement la voix infernale.

— Que dit-il? murmura Walter.

— Dieu est un trésor de miséricorde, continua l'ange.

— M'a-t-il pardonné, moi !

En disant ces mots, l'ange des ténèbres, si c'était lui, fit encore entendre ce rire épouvantable qui m'avait glacé Walter , dans un état pitoyable d'anxiété, regardait tantôt d'un côté , tantôt de l'autre, suivant que les voix surnaturelles se faisaient entendre;; A ces dernières paroles, il baissa avec découragement la tète.

— Il a raison, dit-il, puisque Dieu ne lu a pas pardonné...

— Oh! tais-toi, interrompit l'ange. Le démon n'a-t-il pas mérité un éternel châtiment? Dieu n'avait-il pas fait pour lui plus que pour tous les autres esprits... Ne te compare pas à cet orgueilleux révolté. Pleure sur tes fautes, achève de te purifier et ouvre ton ame à la foi. Au nom de Dieu, je te promets pardon, si

tu te repens. Tu l'as vu, Walter, ta conscience se bourrelait à tort de crimes épouvantables. Jouet des perversités du monde c tu n'es devenu criminel que quand ses machinations eurent obscurci ta vertu. Ne franchis pas le degré qui te fermerait la clémence souveraine. Ne meurs pas sans expiation, car ton ame deviendrait la proie du démon qui te tente.

— Mon ame! mon ame! Il dit que, matière, nous retournerons à la matièreîQui doisje croire! 0 Dieu! un rayon de ta divine lumière et je crois, et je me jette à tes pieds.

— N'est-ce pas assez de prodiges pour te convaincre, reprit l'ange d'une voix plus sévère. Celui qui t'a dit : tu n'as pas d'ame, a-t-il expliqué le mystère de ta formation? A-t-il indiqué la source matérielle de ton intelligence, de tes passions? Est-ce la combinaison méthodique des grossiers élémens terrestres qui t'a donné la pensée, la conscience, la crainte et l'espoir, l'amour, la haine, qui, tour à tour t'agitent?.. Tu demandes un rayon de la lumière céleste, Wal-

ter , il est en toi-même, c'est loi qui t'a donné l'être. Il se prouve lui-même, et du moment où tu peux former un vœu, rassembler deux idées, ton origine divine est établie.

— Comment croire à une origine divine lorsque cette ame dont tu parles est souillée de crimes? reprit te démon. Ce qui viendrait du Dieu que tu préconises, ne saurait se corrompre, ni souffrir.

— Arrière, encore ! Tu es la preuve'éter-

nelle de la vérité que tu veux nier Ton

essence était plus pure, tu touchais de plus près à la divinité, et tu es plus corrompu, et tu souffres plus que nulle créature : toute souffrance ne vient-elle pas de toi ?

Le démon se tut, ou du moins ne fit entendre qu'un rugissement contenu. L'ange continua avec plus de douceur que jamais.

— Viens , Walter, reprends ton énergie ; tombe à genoux, et d'un cœur fervent demande au maître suprême de prendre ton repentir en expiation ; les bienfaits de la grâce ne tarderont pas à se manifester. Je

iv. 20

t'ai promis ton salut, je le mets entre tes mains. A genoux, Walter, à genoux, et promets de vivre pour souffrir encore, s'il plaît à Dieu. Songe à son divin fils... Qui a plus souffert que cette auguste victime?

Walter se leva brusquement et reprit son arme... Un rire plus affreux partit de l'angle fatal... Mais le triomphe du maudit fut de courte durée, et dut se changer en imprécations de fureur. Walter lança loin de lui , à travers la fenêtre gothique , l'arme qui devait servir à son suicide... De ce moment la lutte parut terminée ; toute obscurité disparut de la salle; une splendide lumière en éclaira toutes les parties, et un dernier sifflement témoigna de la fuite de l'ange du mal. Walter s'était jeté à genoux, et, les mains levées vers le ciel, s'écriait d'un ton pénétré :

— Je vivrai, mon Dieu, puisqu'on me l'ordonne en votre nom. Mais, par une dernière grâce , accordez-moi de ne plus retourner dans un monde dont la vue me ferait perdre mon courage... Je me remets entre vos mains... Et vous, ange de lumière

qui m'avez généreusement protégé et ramené du désespoir à un repentir confiant dans la miséricorde céleste; vous, mon génie tutélaire, achevez votre œuvre de mansuétude ! Guidez-moi vers un lieu sanctifié par la prière; indiquez -moi le chemin que je dois suivre pour arriver au port céleste... Vous m'avez conquis, ne laissez pas perdre le fruit de votre victoire...

En ce moment, des flots de lumière inondèrent d'un plus vif éclat la salle, qui devint resplendissante; un murmure confus, suivi d'une musique pleine de suave et divine harmonie, se répandit dans l'air. On eû\ dit le concert des anges assemblés pour célébrer le triomphe de l'un d'eux. Et qu'était-ce

donc, si ce n'était cela ? Entraîné par un

mouvement irrésistible , je tombai à genuox à côté de Walter, et c'est alors seulement qu'il s'aperçut de ma présence ; il appuya sa tête sur mon épaule, et versa un torrent de larmes en entendant la voix céleste dire, avec une expression de joie ineffable :

— Il est à nous !...

Tout-à-coup, un nuage nous enveloppa Walter et moi, et je ne vis plus rien...

Quand nous revîmes la lumière, nous étions sous un ciel nébuleux, entourés d'arbres aux rameaux verds. Un édifice, simple dans sa construction, mais étendu et élevé, était devant nous. Sur le seuil d'une porte basse et étroite, se tenait un homme en habit de religieux. Je reconnus ua trappiste. Sa main avait déjà saisi celle de Walter, quand celuici, revenant vers moi, me tira à part... Ge qu'il me confia vibre encore à mon'oreille... Il mit le comble aux émotions de ces scènes en disproportion avec mes forces.

— Vous, qui Mes devenu le confident de mes malheurs, et devez les porter à la connaissance du e: nde , dit-il , apprenez , en vous séparant de moi , un secret doublement terrible... Je dois vous dire quel nom illustre mes crimes ont souillé, et aussi sous quel nom fatal l'Allemagne entière m'a connu et redouté. Taisez le premier de ces noms... quoique trop d'indices puissent le désigner à la curiosité publique... Quant au second ; il ser-

vira à éclairer l'opinion publique sur un personnage bizarrement travesti dans les mensongères biographies qu'on a données de lui. Adieu, mon sort est désormais fixé ; dans ces murs s'éteindra ma vie , et avec elle seulement le souvenir de mes fautes et de mes déceptions.

Walter me serra fortement la main, et ajouta :

— Je suis le dernier descendant de la malson d'******

Je fis un mouvement de stupéfaction.

— Quoi , cette maison , la plus illustre peu t être entre toutes... alliée depuis Saint-Louis aux princes du sang royal... qui compte des parens dans la chambre des pairs...

Mais que devins-je, quand Walter, voyant mon trouble, s'écria d'une voix déchirante :

— Vous avez horreur de moi, n'est-ce pas? Un si beau nom ! . . . huit siècles d'illustration et devertus !... Eh! bien, sachez tout... Si, tout-à-1'heure encore, on eût voulu savoir où respirait l'unique rejeton direct de cette race de héros, il eût fallu le chercher sous le man-

teau grossier d'un bandit détesté. . . Et ce ban dit s'appelait :

Walter Schubry.

Il disparut à ces mots, et les portes de Meilleraye se fermèrent sur lui.

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