CONCLUSION
lia vérité.
Je m'arrête , Walter ; car, à ton égard , ma tâche est remplie.
Le moment est Tenu de lever le voile dont j'avais , à dessein, enveloppé mon récit. Il y a long-temps déjà que tu n'en peux douter, l'histoire de ce Rodolphe de Talbert supposé n'est autre que ton histoire ; et au mo-
ment où tu liras ces lignes, cette conviction aura déjà porté ses fruits. Tu as vu, réduits à leurs véritables proportions, les crimes dont ta conscience te fait de si poignans reproches ; tu as appris à connaître aussi les individus que tu prenais pour tes victimes , tandis qu'en butte à leurs machinations , tu étais le jouet de leur perfidie , de leur avidité et de leur bassesse. Est-il nécessaire de récapituler ici leurs noms et leurs méfaits ? Cette Betty, dont le souvenir t'arrachait tout à l'heure encore des sanglots déchirans, tu l'as vue sous ses véritables traits, quoique j'eusse déguisé son nom sous celui de Cécile. Ce père respectable , dont la mort était un de tes plus cuisans remords, Beaujeu te l'a montré tel qu'il était réellement , et tu sais maintenant que c'est en voulant t'arracher la vie 3 et par la main perfide de son fils supposé , qu'il a trouvé une fin tragique. Et le frère de Betty ? Tu ne peux plus déplorer ta victoire sur lui , quand tu te reportes à l'odieuse machination de Florville et de Montai. Ce dernier lui-même , en apparaissant
— 371 *dan» mon récit , dégagé du prestige qu'une folle exaltation politique avait jeté sur lui , n'éveille plus de regrets dans ton ame ; c'est avec un mépris profond que tu juges à présent ce conspirateur que tu croyais si généreux; mais , je le prévois, parce qu'en m'instruisant de tes malheurs, ton ange m'a fait connaître la droiture de ton cœur, si bien des remords se sont effacés, bien des illusions douces et chéries se sont envolées avec eux. De toutes parts, une égoïste et uniforme duplicité t'enlaçait de ses réseaux; ainsi, compagnons , maîtresse , tous te trompaient à l'envi et dans un même but , celui de te ravir un or que tu donnerais maintenant de grand cœur pour n'avoir pas fait de si douloureuses expériences.
Hélas! ce n'est pas seulement dans le monde proprement dit que tu as rencontré fourberie et déception! ton cœur, rassuré sur des crimes que tu n'as pas commis , saigne douloureusement sur le néant des affections dont ta vie fut remplie. Ta propre famille a été infectée de la lèpre, incurable peut*
être , qui s'étend sur le siècle tout entier : ton frère , ton oncle avaient trompé la candeur de ta conscience ; ils avaient donné à leur dureté égoïste l'apparence d'une vertueuse indignation, et maintenant que tu les connais , tu voudrais, au prix de ton sang, n'avoir à déplorer que leur rigueur, tandis que leur ignominie se montre à découvert dans mes révélations.
Je me tais sur une femme que ton frère immola barbarement sans connaître toutes
ses fautes Tu ne commis pas le crime
sciemment , Walter ; cette pensée doit être, comme toutes celles qui naissent de mes paroles , un baume consolateur et fortifiant.
Tu te maudissais tout à l'heure en songeant aux compagnons de tes entreprises, soit politiques, soit anti-sociales. Ces scrupules doivent s'évanouir comme les autres; tu sais à présent quels conspirateurs immondes se joignirent à toi, tu sais quels abjects proscrits tramaient ta perte au moment où tu songeais à les sauver.
Je l'ai déjà dit, un découragement profond
va succéder en toi à l'agitation de ta conscience ; il ne faut pas qu'il engourdisse à jamais tes facultés. Tu n'es plus aussi criminel que tu le croyais , Walter ; mais tu as failli souvent , et ces fautes doivent être expiées avant que ton ame paraisse avec quelque espoir devant son juge.
Il me reste à t'instruire du sort désormais éternellement fixé de cette dernière compagne de ta vie , de cette Sylvia , déguisée sous un autre nom dans mon récit. Tu sais ce qu'elle fût , Walter ; ton mauvais génie , revêtu d'une forme terrestre, et animé de passions effrénées. L'égoïsme de Sylvia peut paraître, au premier regard, plus excusable que celui de tes autres amis. Mais il faut voir juste avant de porter un jugement. Cette femme bizarre , je le confesse, avait en effet de l'amour pour toi ; une imagination ardente et emportée avait soudainement développé cette flamme inextinguible qui brûlait en elle; mais cet amour avait dépouillé toute délicatesse, en même temps que ce dernier voile pudique dont l'innocence aime encore