IV
constances le lui avaient imposé, et ces circonstances s'étant modifiées , il a pu développer son caractère et donner carrière à l'activité de son ame.
0 Walter ! cette activité dévorante prenait sa source dans de nobles passions ! Pourquoi son cours s'est-il détourné; pourquoi le génie du mal a-t-il eu tant de part aux actes qui marquèrent cette période fatale? Tu vas le savoir. Tu verras, à côté du coupable, l'influence pernicieuse qui , avec des liens de fleurs, captivait son génie et en dirigeait à son gré les élans. Sans doute, les fautes, les crimes eux-mêmes, resteront comme des faits inflexibles et immuables; mais au moins leur atténuation résultera de ce que je vais dire. Ils perdront leur caractère de perversité native , et se montreront ce qu'ils sont réellement : le résultat d'infernales suggestions
Espère, Walter; espère, devrais-je dire à chaque page de ces Mémoires; espère en ton juge, puisque toi-même tu sentiras tout à l'heure diminuer l'horreur que t'inspirent tes fautes.
Et vous, qui me lirez, profitez des enseignemens que je vous livre. Si vous êtes faibles devant le torrent de vos passions , fuyez les pentes glissantes qui amenèrent la chute de Rodolphe: si vous êtes forts, apprenez les combats par lesquels votre vertu doit se signaler.
Vie Nouvelle
La barque se balançait mollement sur les ondes tièdes du golfe ; le patron avait jeté un coup d'œil dans la cabine, et, certain que ses passagers étaient plus occupés d'eux-mêmes que de la marche de la gondole , il avait laissé tomber ses rames pour s'étendre à son aise sur son banc. Déjà les lumières de Venise disparaissaient au loin, la voûte du ciel, criblée d'étoiles étincelantes, était le seul horizon que les yeux pussent apercevoir,
lorsque Léonora, soulevant le rideau de la cabine , fit cette remarque.
— Mon Rodolphe, vois comme la nuit s'avance, et avec elle l'obscurité; l'heure du bal est proche , il faut retourner à Venise.
— Encore un moment, Léonora, répondit Rodolphe. Jamais les heures que nous donnons à l'amour ne m'ont paru si douces et et n'ont passé si rapidement.
— De quelles heures parles-tu? Il n'y a point d'heures dans ma journée, il n'y a qu'un instant qui dure toujours : celui où je me dis , je l'aime, mon Rodolphe ; cet amour c'est toute ma vie.
Un baiser recueillit ces derniers mots sur les lèvres de Léonora, et, pendant quelques minutes, les deux amans furent replongés dans l'enivrement de leur tendresse.
— Giuseppe , cria tout à coup Rodolphe de Talbert, à Venise.
Le patron obéissant s'arracha au far niente et reprit avec ardeur ses rames.
— Comment est-il possible que tu m'aimes, Léonora, disait Rodolphe tandis que la gon-
dole fendait les vagues. Qu'ai-je donc fait pour que tu aies quitté pour moi le sort brillant qui t'attendait à la cour du prince? car tu le sais maintenant, je ne puis te faire partager qu'une existence vagabonde et précaire.
— Ton amour me suffit , si je le possède toujours... et seule, Rodolphe.
Le jeune homme sourit, car ces derniers mots révélaient une tendresse jalouse qu'il avait plus d'une fois entrevue.
— Mon amour est à toi, et sans partage, reprit il 5 mais j'ai peur que tu ne ie trouves bientôt de peu de valeur.... Ne regretterastu rien, Léonora? il faut du courage pour attacher sa vie à celle d'un proscrit.
— Ce n'est pas du courage qu'il faut pour cela, Rodolphe; c'est de l'amour... Mais que parles-tu de regrets? tu me connais maintenant, tu sais quelle femme tu as pressée dans tes bras ; dans la franchise de mes aveux., je t'ai dit que j'avais aimé déjà... Le prince est loin de ma pensée, va ! Il a suffi d'un seul de tes regards pour me faire connaître le vrai,
le brûlant amour. . . De ce moment , je me suis donnée à loi, et si tu avais refusé mon cœur, je serais morte. Je ne regrette rien, Rodolphe1 Mais, toi , tu songes parfois à Cécile ! . . . Rodolphe, tu l'aimes encore.
Un soupir contenu , qui arriva jusqu'à l'oreille de Léonora, la fit repentir secrètement d'avoir touché cette corde dangereuse ; mais les remords de Rodolphe commençaient à être plus faciles à étouffer; il avait embrassé une vie nouvelle, toute de plaisir et d'activité, qui lui laissaità peine le temps de penser, et quand des images importunes se présentaient à lui, il trouvait à ses côtés une distraction infaillible et continuelle. Dans ce moment encore , son émotion fut de peu de durée , un baiser de Léonora l'effaça , et il put dire avec vérité.
— Les souvenirs du passé s'envolent dans l'espace: jouissons du présentetn'envisageons l'avenir que comme la continuation de notre bonheur.
— Que je t'aime ainsi , Rodolphe, insoucieux et amoureux! c'est quand tu montres
cette conûance dans toi-même, que je te
trouve tel que j'avais rêvé mon amant
En ce moment une gondole passa près de celle de Giuseppe , et des voix bruyantes se firent entendre. Au milieu des rires et des chansons, le nom de Rodolphe fut prononcé, et celui de Léonora aussi.
— Qui diable est là? dit Rodolphe en se penchant pour distinguer les passagers de la i^ondole.
At.^^. si je ne me trompe, c'est Balstetten,
'£/ çôçmdit Léonora.
; -glLe diable puisse-t-il emporter cet Autr chien ensorcelé!... Cet homme me ruinera à coup sûr; sitôt qu'il touche un jeu de
X^ eartes la chance se déclare pour lui. Tu ne sais pas que j'ai perdu hier sur parole dix mille francs : c'est lui qui les a gagnés.
— Tu les gagneras un autre, jour Rodolphe; il faut tenter la fortune.
— Oui, mais, en attendant, il faut que je paie, et cela devient de plus en plus difficile. Tu me croyais riche, n'est-ce pas?
— Je n'ai jamais songé à cela : c'est toi
que je voulais; je t'ai conquis, le reste m'importe peu. Joue, si tu aimes le jeu; c'est une passion , et j'aime tout ce qui porte ce nom. Quand ta bourse sera épuisée, la mienne réparera tes pertes; je suis riche. Probablement Rodolphe réfléchit mentalment à la source de cette richesse, car le sang lui monta au front à la seule pensée d'en faire usage. Il détourna la conversation en apostrophant Giuseppe.
— Allons donc, patron, tu ne vas que d'une aile. Vois comme cette autre gondole nage vigoureusement; un écu de plus si tu touche avant elle.
Le gondolier jeta un coup d'œil sur la barque rivale, et par un coup vigoureux de ses deux rames, s'en rapprocha presque bord-à-bord.
— Bravo, maître ! si tu continues ainsi, tu gagneras ton écu.
— Vous pouvez en être s (ir, signor Francese, répondit Giuseppe; pour dix écus je lutterais avec le plus rapide des poissons.
— Ho ! hé ! cria une voix éclatante , par-
tie de la gondole; tu vas bien vite, Giuseppe; as-tu à bord une femme en couche, ou un moine attardé ?
Rodolphe reconnut alors la voix de Balstetten et le héla à son tour.
— Ho! hé! Balstetten, viens-tu de la pêche ou du bain? Es-tu pressé de faire cuire ton poisson ou d'aller te sécher au Casino? tu vas vite aussi.
— Eh ! sur mon ame c'est notre ami Rodolphe. Ah ! je comprends pourquoi Giuseppe nage si vigoureusement. Tu veux venir prendre ta revanche; mais je veux te faire les honneurs à ton débarquement; il faut que j'arrive avant toi. Rame, Paolo; rame comme si tes bras étaient les roues d'un bateau à vapeur.
— Paolo n'arrivera que le dernier, dit tout bas Giuseppe; signor, vous pouvez faire le pari de toucher le premier; que je meure si vous ne gagnez pas.
Une idée vint alors à Rodolphe, il fit rentrer Léonora dans la cabine et, hélant, de nouveau Balstetten.
— C'est moi qui veux te recevoir avec les honneurs dus à ton rang, dit-il. Je gage dix mille francs que je touche avant toi.
—Arrête, Paolo, et toi, Guiseppe, accostenous. Voyons, combien êtes vous à bord? Trois, je suppose, la cabine renferme la belle Léonora . Nous, nous sommes cinq : pour égaliser la partie, il faut que tu prennes l'un de nous dans ta gondole, et alors je jure, foi de Balstetten, que je tiens le pari. Tu sais que ce sera quitte ou double.
— Je le sais; j'accepte la condition, Mais qui m'arrive là? ajouta Rodolphe en voyant un homme s'élancer dans sa gondole.
— C'est Fieramonte, ta victime comme tu es la mienne, répondit Balstetten.
Rodolphe reconnut, en effet, un jeune homme à qui, deux nuits avant, il avait gagné une assez forte somme, reperdue bien tôt après avec beaucoup d'autres.
— Soyez le bien venu, Signor, dit Rodolphe; je suis certain que Giuseppe n'est pas effrayé de votre présence dans ea barque.
— Non , par saint Marc , je ne craindrais
pas le petit Paolo , lors même que ma gondole serait enfoncée jusqu'à la flottaison. Quand tu y seras, petit marsouin?
Paolo ne répondit rien, mais il s'élança en avant, et pendant quelques instans les deux barques voguèrent de conserve, sans qu'il fut possible de prévoir à laquelle des deux resterait la victoire. Les deux adversaires se tenaient debout encourageant leurs rameurs , leur promettant de magnifiques récompenses pour stimuler leurs efforts. Rodolphe savait toute l'importance de la gageure dans laquelle il s'était aventuré; de la perte ou du gain pouvait résulter pour lui , ou une ruine absolue, ou la conservation de l'unique somme qu'il possédât au monde. Il était donc tout naturel que son attention se concentrât toute entière sur le champion qui combattait pour lui; aussi ne prit- il pas garde à une scène assez bizarre qui se passa derrière lui.
Tu sauras , Walter, que tandis que Rodolphe avait le dos tourné à la cabine, Fieramonte avait soulevé la tenture delà porte et
s'était glissé près de Léonora. Il y était resté peu de temps; mais cette minute avait suffi pour l'échange de quelques mots que je dois rapporter.
— lra-t-il au casino, cette nuit ? avait demandé Fieramonte.
— Je le crains.
— Alors!
— Comme hier, puisqu'il le faut.
— Je serai exact.
La tenture de la cabine s'était soulevée encore une fois, et Fieramonte s'était replacé sans affectation près de Rodolphe.
La lutte était acharnée entre les deux gondoles, elles semblaient plutôt voler que nager vers le rivage ; ni l'une ni l'autre n'avait encore davantage sur son antagoniste , les deux gondoliers semblant de force égale et ramant avec la même aisance et la même ardeur. Les lueurs de la ville reparurent bientôt aux regards de Rodolphe.
— Courage,Giuseppe,cria-t il,je vois le but.
— Je le vois aussi , répondit le gondolier en raidissant ses muscles durs comme l'acier.
- ir> —
La course est bonne. Mais, par Saint-Marc, vous gagnerez le pari, signor.
On entendait distinctement d'une barque à l'autre, et Balstetten ne perdit pas un mot de la fanfaronade de Giuseppe.
— Qu'endis-lu , Paolo ? demanda-t-il à son gondolier.
— Sa langue fait plus de besogne que ses bras , répondit Paolo à voix basse. Je voudrais être aussi sûr de n'être pas damné que je le suis de votre victoire... vingtmille francs sont bientôt gagnés, per Bacco!
— Deux mille sont à toi en cas de succès... sans compter une indulgence plénière que j'obtiendrai du légat pour le salut de ton ame.
— Je ne vous parlerai plus, mais vous allez voir.
Paolo ferma les lèvres , fronça le sourcil et ne fit que raidir ses bras robustes. . . La gondole dépassa de toute une longueur celle de Giuseppe.
— Bravo, Paolo! cria Balstetten.
— Giuseppe, tu dors misérable, dit avec effroi le jeune Talbert.
— Vous appelez cela dormir, signor? répondit le gondolier en redoublant tellement ses efforts que sa barque regagna l'espace qu'elle avait perdu. Laissez donc, le petit Paolo n'est pas resté assez long-temps en nourrice pour lutter contre moi.
Mais les craintes de Rodolphe étaient loin d'être calmées; le petit Paolo, comme l'appelait le fanfaron Giuseppe, semblait n'avoir qu'une pensée, celle de fatiguer son adversaire , qui en réalité lui était de beaucoup inférieur en vigueur et en adresse. Chaque fois que Giuseppe réussissait à se rapprocher de lui, il appuyait sur ses rames, et le champion de Rodolphe^épuisé par ses efforts, était dans la nécessité d'en faire de nouveaux pour se maintenir dans les eaux de son adversaire. Cette tactique réussissait si bien à Paolo, qu'il demeura persuadé que pour gagner le prix de la course, il n'aurait qu'à prolonger de quelques instans l'emploi de la plus grande force qu'il pût déployer : il devait être impossible à Giuseppe de le devancer jamais. Balstetten comprit sans doute le plan du
petit gondolier; car il retourna tranquillement à la cabine, après avoir dit à son champion:
— Deux mille frases , Paoîo.
— Apprétez-les, murmura Paolo.
Enfin, Venise apparut aux deux gondoles :
le moment décisif approchait, et plus le but était près de lui, plus Rodolphe appréhendait de le manquer.
— Tu faiblis , Giuseppe, encore quelques coups de rame... Ge Paolo va le diable !
— Il ne va pas encore assez vite, tenez... Giuseppe était alors derrière la barque de
Balstetten, et il se flattait de se remettre de niveau d'un seul coup de rame, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois. Mais Paolo , attentif aux mouvemens de son rival, comme le jockey qui court dans l'hippodrome, fit en même temps que Giuseppe l'emploi de toutes ses forces, et la distance fut encore plus considérable. Mais ce qui acheva de démoraliser Rodolphe, c'est que le petit Paolo répéta trois fois de suite, avec une vigueur toujours croissante, ses formidables coups de rame...
— Malédiction sur toi ! peut-on conduire une gondole quand on n'a pas plus de force qu'un roseau... Deux mille francs, Giuseppe, si tu gagnes...
Aces paroles de Rodolphe, Giuseppe, déjà excité par son amour-propre , fit des efforts surhumains. Il ne respirait plus, et ses rames volaient avec la rapidité des ailes d'un moulin. L'espoir rentra dans le cœur de Rodolphe... Mais ce fut un court moment de joie. Paolo avait ménagé pour cet instant suprême les ressources de son adresse, et lorsqu'il vit, enfin, son adversaire haletant, ramer avec une rapidité désespérée, il fut certain que la victoire était gagnée: Giuseppe était en effet semblable au jockey qui près d'arriver au but frappe à tour de bras le malheureux cheval dont la vigueur est épuisée. Paolo, au contraire, donnait à ses rames le même mouvement régulier , de sorte qu'il gagna le prix comme ces courreurs qui touchent le but sans avoir seulement fait l'usage de l'éperon.
— Perdu! Perdu! Giuseppe, s'écria Rodolphe hors de lui.
Mais Giuseppe ne répondit pas; il avait fait de si violens efforts qu'un vaisseau s'était brisé dans sa poitrine, et il était mort, étouffé par le sang et la colère, au moment où Paolo touchait la place Saint Marc.
La gondole de Rodolphe suivit l'impulsion que lui avait donnée son malheureux patron, et vint doucement se ranger à côté de celle du vainqueur.
— Permets que je te donne la main, Rodolphe, dit Balstetten en se présentant sur le quai. Tu as perdu, mon cher ami -,perdio, nos chevaux ont bien couru, mais il ne pouvait y avoir qu'un vainqueur.
Rodolphe était dans une agitation fébrile ; si l'obscurité l'eût permis, Balstetten eût remarqué sa pâleur et son anxiété; mais notre héros comprit sans doute qu'il y allait de sa dignité de perdre noblement, il secoua le chagrin qui venait de lui serrer le cœur, et tendit en riant la main à son adversaire.
— Sans doute, dit-il, nos chevaux ont bien couru; mais si j'avais mieux connu le tien, je me serais gardé d'entrer en lice...,
Tudieu! quel champion; je crois que le pauvre Giuseppe restera fourbu toute sa vie.
— Il a fait sa dernière course, dit une voix moqueuse, celle de Fieramonte. Giuseppe est mort, voyez plutôt.
Une stupeur sans égale s'empara de Rodolphe, quand il reconnut la vérité de cette allégation.
— Mort , s'écria-t-il , quelle fatalité s'attache donc à moi?
— Le vieux Giuseppe est mort, demanda vivement Paolo en s'élançant dans la gondole. Per bacco, c'est vrai : il ne pouvait pas lutter contre moi; il a eu tort d'essayer. Heureusement, il n'a ni femme ni famille, et un ou deux pater, suivis d'autant de messes pour le repos de son ame , sont tout ce qu'il peut réclamermaintenant. Je m'en charge, signor, je m'en charge ne vous inquiétez de rien. Quant à présent, excellence, continua-t-il en s'adressant à Balstetten, vous savez ce que vous devez faire.
— Viens demain matin chez moi, tu seras satisfait. Allons, Rodolphe, ceci n'est pas de
ta faute ; tu n'as aucun reproche à te faire, son heure avait sonné. Tu me dois maintenant vingtmille francs, et nous allons t'offrir à souper pour te consoler. Mais perdio, nous sommes des rustres impolis. Belle Leonora, continua Balstetten en soulevant le rideau de la gondole , vous me pardonnerez de ne pas vous avoir présenté plutôt mes hommages. Eh bien! où donc est elle?
— Quoi ! s'écria Rodolphe en se précipitant dans la cabine, Leonora n'est pas ici?
En effet., la cabine était vide; une sueur froide couvrit Rodolphe ; il crut à un malheur épouvantable, et, dans l'égarement de son désespoir, il se serait précipité dans le golfe, si une voix, partie de la gondole de Paolo, ne l'eût arrêté.
— La signora Leonora est ici, dit Fieramonte , mais elle est évanouie.
Rodolphe s'élança d'un bond dans l'autre barque, et vit, en effet, samaîtresse, privée de sentiment, dans les bras de Fieramonte.
— Ce ne sera rien , dit ce dernier; la vue de Giuseppe Ta épouvantée , et au moment
où je lui donnais la main pour gagner le quai, elle s'est évanouie.
Rodolphe, jaloux des soins qu'un autre avait donnés à sa maîtresse, l'enleva des bras de Fieramonte, et descendant sur le quai, la porta jusqu'à un café, où quelques gouttes de vinaigre la firent revenir à elle.
— J'ai eu bien peur, dit-elle, mais la commotion est passée. Je n'irai pas au bal ce soir, Rodolphe ; reconduis-moi à l'hôtel , tu iras rejoindre ensuite tes amis.
— Je ne te quitterai pas, reprit Rodolphe; tu souffres, et j'irais chercher le plaisir!...
Le jeune homme dit ces derniers mots en hésitant; il s'avouait tout bas qu'il était de mauvaise foi en ce moment; l'état de Leonora n'avait plus rien d'alarmant, mais la véritable cause de son inquiétude était la perte énorme qu'il venait de faire. Il n'avait plus assez d'argent pour payer Balstetten, et il n'eût pas été fâché d'avoir une nuit pour aviser aux moyens de s'en procurer par la vente de quelques bijoux qu'il avait achetés à son arrivée. Mais Leonora avait plus d'un
motif pour insister, et si celui qu'elle fit valoir ne fut pas le plus impérieux à ses yeux, il eut assez de puissance sur Rodolphe pour le décider.
— Il faut payer ta dette; en pays étranger, il faut toujours donner bonne opinion de soi, lui dit-elle tout bas et cette nuit même. Si tu n'as plus d'argent, ne suis je pas là? ma bourse n'est-elle pas la tienne?... D'ailleurs, cet or que j'ai en réserve, il vient de toi, mon Rodolphe, ce sont nos économies; car tu me traite comme un... (elle allait dire comme un prince, mais le tact naturel aux femmes, lui fit pressentir le rapprochement que n'eût pas manqué de faire Rodolphe), comme un frère, dit-elle.
— Généreuse femme! je cède, mais je jouerai cette nuit, et, si le diable ne se met pas de la partie...
Balstetten et un autre de ses amis joignirent alors Rodolphe; Fieramonte s'était éclipsé.
— Lasignora est-elle assez bien remise de son indisposition pour venir souper avec
nous avant le bal? lui demanda Balstetten.
— Je vais rentrer , signor , mais Rodolphe sera des vôtres toute cette nuit.
— Nous t'attendons ici , et nous irons ensemble au Casino.
Rodolphe promit de revenir bientôt, et s'éloigna avec sa maîtresse.
Le Jeu.
Tout le monde sait ce que sont les Casini d'Italie , à Rome, à Naples, à Florence, à Venise , partout enfin , ce sont des lieux de plaisir, des académies où se jouent tous les jeux , des temples consacrés à toutes les passions et où toutes les passions trouvent leur
aliment, depuis la débauche jusqu'à la soif de lor. Pour conserver le décorum, et peutêtre aussi par une combinaison bizarre de goûts hétérogènes, il y a dans chaque casino, une bibliothèque, des journaux, des cours de langues étrangères, des professeurs de différens arts. Mais ces choses, précieuses, sans doute, sont accouplées à d'autres attractions beaucoup moins innocentes. Ainsi, à côté de la bibliothèque se trouve une salle de jeu; la table du cabinet de lecture se transforme souvent en table de bouillote et d'écarté; les salles où les professeurs font leurs cours, touchent au restaurant de l'établissement. Les habitués se fourvoient parmi d'innombrables galeries qui, comme les anciennes routes des romains, conduisent toutes à Rome, c'est-à-dire à la table de pharaon. Tel est en Italie, sauf de rares exceptions, ce qu'on nomme un Casino. C'est là que se réunissent les gens ruinés, les artistes nomades, les étrangers désœuvrés, et, par dessus tout, une foule d'escrocs aux belles manières, toujours à la piste de quelque nouvelle victime. Là,
aussi , viennent des femmes vivant de leur beauté, femmes à la réputation frelatée et de composition facile ; là, encore, se rencontrent les pourvoyeurs d'un commerce infâme... On voit que c'est respectable; les goûts, les vices, les moindres défauts sont assurés de trouver satisfaction dans un Casino 5 linfernale intelligence qui préside à la combinaison de ces séductions éhontées, semble avoir l'instinct de tous les penchans ignominieux qui dégradent le cœur de l'homme. Et ces gens s'enrichissent! en vérité, cela ne fait point honneur à la nature humaine. Les casini sont pourtant à la mode , en Suisse et jusqu'en Allemagne. On disait même, dans mon empire, que, Tan dernier, une tentative avait été faite pour en introduire un en France (1). Pauvre! France il ne te manquait plus que cela !
(1) Le fait est vrai : la redoutable princesse ne pouvait d'ailleurs être mal informée. La tentative échoua fort heureusement. Celui qui écrit ces lignes serait fier d'avoir contribué à la non réussite du « Casino. Certes, disions- « nous le 3 décembre 1837, nous ne prétendons pas qu«
LeCasinodanslequeldevaitavoirlieulebal en question était probablement le moins suspect. Quoiqu'ilensoitjjene dirai pas son nom.
« cet établissement soit aussi complet que ceux d'au-de-la « les Alpes... Mais quelle est la prétention de ces Italiens « qui viennent ainsi s'ériger en régulateurs de nos plaisirs? « Connaissent-ils nos mœurs, voudraient-ils nous imposer « les leurs ?.. L'homme qui affiche son nom sur la porte « du Casino, est connu pour sa sordidité ; chacun de nous se « souvient de l'avarice ignble qui, dans un moment de calao. mité publique , l'empêcha de consacrer quelques coups « d'archet au soulagement des indigens de Paris. Que vient-il « donc nous demander? qu'il n'étale plus si pompeusement >i les richesses de son antre; cet or, ces fleurs, cette musique, k ces arts réunis, ces femmes, tout se flétrit à son contact... « Puisse-t-il avoir spéculé à faux ! Cette spéculation englouti- « rait quelques-uns de ces millions récoltés par toute l'Europe « sans qu'une miette du festin soit tombée dans la main du « pauvre ! Cet homme au regard fatal , ce pâle vampire , qui « s'en va de pays en pays; suçant i'or comme d'autres suçaient « le sang, sentirait peut-être alors de quel prix est pour l'infor- « tuné la goulted'eauqu'illuirefusaitdanssaprospérilé.Nous « avons nos salons, noscerclcsdes arts, nos fins soupers, notre « musique à nous; si nous voulons de la musique italienne, « nous avons les Bouffes, Grisi, Persiani,Rubini Tamburini, « Lablache. Qu'irions nous donc faire dans un tripot où l'on « jouerait , maDgerait et ferait l'amour à l'italienne? »
(Note du Secrétaire.)
Rodolphe s'y était rendu peu de temps après l'événement qui termine le chapitre précédent. L'agitation qu'il avait dissimulée avec peine vis a vis de ses amis, lui causait une fièvre brûlante, et, depuis surtout qu'il avait quitté Léonora, il se sentait pris de vertiges insupportables. C'était un moment difficile pour lui, et tout se réunissait pour l'accabler : tout, jusqu'à la mort subite du malheureux Giuseppe, lui montrait la fatalité de sa destinée. Pressé d'échapper à lui-mêm^, Rodolphe hâtait le pas vers le Casino, lorsque, dans une petite rue qu'il fut obligé de traverser, il fut accosté par une femme qui le prit par le bras et le supplia, à voix basse, d'entrer chez elle, mais il pensa que c'était une de ces misérables créatures, le rebut de leur sexe, qui pullulent dans les grandes villes, et passa outre en s'arrachant violemment de sa main.
Il crut entendre cette femme tomber et murmurer: «0 Rodolphe! » mais comme il n'était pas connu à Venise, il pensa que c'était une illusion, et cette rencontre était complè-
tement oubliée lorsqu'il entra au Casino. Il avait senti le besoin de composer son visage, afin de déguiser son anxiété secrète sous l'apparence d'une insousiance joyeuse ; son orgueil eût souffert si ses amis l'eussent plaint ou questionné; il n'eût pas, au prix d'un trésor, voulu qu'on le soupçonnât d'être affecté de sa double perte. Heureusement pour lui, le souper était servi, et il y fit assez d'honneur pour que sa préoccupation cédât presque entièrement. Il fut le premier à parler gaîment de sa défaite, et paya négligemment les vingt mille francs qu'il avait perdus'.
— Au diable le bal , la musique et les femmes, dit-il en quittant la table. Balstetten, tu m'as promis une revanche, et tu me la dois doublement, maintenant. Des cartes, morbleu , des cartes et du punch. Je veux voir le fond de ta poche.
— Moi, je veux t'enlever jusqu'à ton dernier écu, répondit son ami avec un regard féroce...
Pendant les premières parties , la chance parut se déclarer en faveur de Rodolphe; les
vingt mille francs qu'il venait de payer à Balstetten étaient déjà revenus presque entièrement à leur premier propriétaire, lorsque, au moment même ou Talbert croyait compléter la ruine de son adversaire , ce- J'j: ci gagna une partie assez importante.
— Il était temps ! s'écria Rodolphe.
— Il est toujours temps au jeu , dit Balstetten avec sang-froid.
— Continuons, car je veux te gagner.
— Continuons, car c'est aussi mon dessein.
Ce fut le tour de Rodolphe de perdre rapidement ce qu'il avait devant lui ; Balstetten semblait avoir voulu régler son jeu sur le sien , et il le fit passer par toutes les alternatives que lui-même avait subies, jusqu'au moment où un billet de mille francs composât tout l'avoir de Rodolphe.
— Allons, Rodolphe, il est temps.
— Pourquoi? n'est-ii pas toujours temps?
— Ceci est bon seulement pour les gens qui ont leur sang-froid.
— Que veux- tu dire?
Le ton dont fut faite cette question prouva
à Balsletten qu'il n'y avait pas à plaisanter avec Rodolphe quand il perdait au jeu; il se tut donc, et mit pour enjeu un billet semblable à celui de Rodolphe.
— Vous n'avez pas la chance , monsieur, dit un spectateur en s'adressant à Rodolphe ; vous feriez mieux de jouer la moitié seulement de ce billet.
— Vous êtes trop bon, monsieur, répondit Rodolphe d'un ton goguenard; qu'importe, si je n'ai pas la chance, quand j'ai de l'argent à perdre?
— Vous êtes parfaitement libre , reprit en s'inclinant le donneur d'avis.
— Je crains si peu, que je joue quatre fois la valeur de ce billet, si Balstetten veut tenir.
— Tenu.
— On n'a pas le droit d'empêcher un homme de se ruiner, dit encore l'officieux.
— Tu as perdu, mio caro, s'écria l'Autrichien avec la joie du triomphe. Tu me dois trois mille francs.
— Le diable a ensorcelé les cartes, dit Ro-
dolphe en prenant un verre de punch qu'il avala d'un trait. Et il est dans ce maudit punch qui me brûle les entrailles, ajouta-t-il en posant son verre, qui se cassa sur le plateau.
— Ceci est un mauvais présage , dit une voix.
— Folie ! répondit Rodolphe. Ce présage est comme toutes les prophéties : il vient après l'événement : qu'il soit bon ou mauvais, je ne joue plus avec Balstetten; où donc est le signor Fieramonte?
— Il est occupé, dit en riant Balstetten; il a un rendez-vous d'amour qui l'a empêché de venir au bal. A propos, comment se trouve la belle Leonora?
— Mieux , répondit brusquement Rodolphe, qui ne savait pourtant pas quelle intention perfide cachait cette question. Je suis fâché que Fieramonte ne soit pas ici, je suis sur que je l'eusse gagné encore une fois....
Rodolphe quitta alors la table, malgré les instances de Balstetten, qui voulait absolument le retenir, et gagna la porte du salon.
— Comme il est pâle, dit l'ofûcieux.
— Je crois! per Bacco! que sa perte lui a fait mal au cœur, ajouta à mi-voix son adversaire.
Mais ce colloque ne fut pas prononcé si bas que Rodolphe ne pût l'entendre. Il revint précipitamment sur ses pas.
— Balstetten , ne te flatte pas de m' avoir ému par tes victoires réitérées; ce punch m'a déchiré le gosier, et j'ai besoin de prendre l'air ; mais ne crois pas que je renonce au combat... Dans un instant tu me reverras. Prends garde d'être, tout à l'heure, plus pâle que moi , et d'avoir véritablement mal au cœur.
Il sortit alors lentement du salon ; mais à peine était-il arrivé dans le vestibule qu'il descendit précipitamment l'escalier, et courut comme un insensé vers la rue ; il ne fit pas attention à son costume de bal , oublia qu'il n'avait ni chapeau ni manteau , et prit en toute hâte le chemin de son hôtel.
Pour y parvenir, il dût traverser la petite rue dans laquelle il avait été accosté par une
femme ; mais , comme je l'ai dit, il avait oublié cette circonstance, et l'état dans lequel il était ne lui permettait guère de se la rappeler en ce moment. Cependant, il devait éprouver, dans cette rue , une émotion plus déchirante que les angoisses du jeunet de la colère. Il marchait rapidement, la tête pleine de pensées furieuses, honteux de ce qu'il allait faire, mais poussé par une passion insurmontable. A tout prix il lui fallait de l'or, peut-être moins encore pour satisfaire la soif du gain que pour l'étaler aux yeux de ces joueurs qui croyaient l'avoir ruiné. Son or, à lui, était en effet épuisé; déjà, malgré le cri de sa fierté révoltée, il avait puisé dans la bourse de sa maîtresse; il savait quelle somme restait encore dans cette bourse ; et, tout en se disant que, grâce à ses prodigalités et à sa funeste passion, cette somme était maintenant leur unique fortune , tout en envisageant un avenir de pénurie et d'embarras inextricables, Rodolphe cédait à la tyrannie d'un amour-propre aveugle; il courait chez lui afin d'emporter lor de Léo-
nora, et le jeter sur le tapis vert. Comme il traversait la petite rue en question, il entendit sortir d'une maison de chétive apparence, une voix suppliante, qui criait en français : p Au secours! au secours! » Puis, à ces mots succédèrent les cris d'un enfant, et des gémissemens annonçant qu'une personne plus âgée souffrait auprès de lui. Sans qu'il se rendît compte de ce qu'il éprouvait, Rodolphe sentit son cœur se serrer ; il s'arrêta , prêta l'oreille, puis, marcha du côté de la maison , afin de découvrir de quelle chambre partaient ces plaintes. La porte était ouverte ; les cris de l'enfant devenant plus fréquens, Rodolphe fut guidé par eux jusqu'à un misérable taudis situé au fond d'une allée humide, où le spectacle le plus déchirant s'offrit à ses yeux.
A la lueur d'une lampe presque épuisée, Rodolphe vit, sur un grabat recouvert d'un peu de paille , une créature humaine , une femme qui, tordue par des souffrances aiguës, poussait les gémissemens qu'il avait entendus; près d'elle, un enfant ayant quel-
ques mois à peine, jetait de minute en minute des vagissemens de plus en plus faibles , comme si la nature frêle de la pauvre petite créature était épuisée par ses douleurs..... La figure de la malheureuse femme était voilée par ses cheveux; mais au bruit que fit Rodolphe en entrant, elle sembla retrouver ses forces, et, se dressant subitement sur le lit , elle s'écria avec un regard plein d'angoisses :
— Ah ! m'apportez-vous du pain !
A cette voix, à ce regard, Rodolphe recula comme si la foudre éclatait devant lui ; une horreur indicible s'empara de ses sens, et il se crut un instant le jouet d'une imagination en délire. Etait-ce donc une réalité? Ces murs nus et ruisselans d'humidité, ce lit misérable, cet enfant mourant , cette femme daunegeé sr rfiel angoisses de la faim, cette scène hideuse où la misère étalait ses plus
horribles détails N'étaient-ce point des
fantômes qu'un éclair de raison dissiperait bientôt? Mais cette femme surtout, cette femme est-elle là réellement devant lui? rs'est-
ce pas le démon qui a revêta pour le poursuivre une forme qui éveille en lui des souvenirs sanglans? Ces traits.il ne les connaît que trop ; mais est ce bien sur ces joues pâles et creuses qu'il déposait naguère de si tendres baisers? Ces mains, tendues vers lui dans l'angoisse de la supplication , ont -elles été jadis pressées amoureusementdanslessiennes? Enfin, ces yeux hagards, éclatans de folie et de fièvre, se sont-ils réellement, dans d'autres temps, fixés avec une enivrante volupté sur les siens?....
— Cécile ! est-ce toi ! murmura-t il en tremblant d'obtenir une réponse.
— Du pain! du pain!...
C'est tout ce que pût dire la pauvre créature ; et elle retomba brisée sur la paille de son grabat.
— Parle, parle, encore, continua Rodolphe en faisant un pas vers cette couche misérable. Cécile, est-ce toi que je vois, ou ton ombre ?
— Rodolphe ! Ah ! tout n'est pas perdu , puisque je te retrouve... Mais, je meurs, si
je n'ai du pain.... Depuis quatre jours.... je n'ai pas mangé....
— Mon Dieu! mon Dieu ! est-il possible... Cécile... Holà! holà! au secours! Du pain, au*nomdu ciel, donnez-lui du pain!
Ces paroles désordonnées s'échappèrent des lèvres de Rodolphe, mais ne furent entendues que de la seule Cécile.
— Personne ne viendra, dit- elle, va toimême. Oh! je t'en prie, Rodolphe, une goutte d'eau pure et du pain... Tu m'as déjà repoussée tout à l'heure, ne me laisse pas mourir maintenant que tu es venu. Mon fils, se meurt, Rodolphe !
— Ton fils!... Ah! misérable que je suis... c'est donc là mon enfant... Attends, Cécile, du courage , je reviens , tu verras de meilleurs jours; ne perds pas l'espoir, j'expierai mes torts.
En parlant ainsi , Rodolphe baisait avec délire les mains décharnées de cette femme ; ,il s'était jeté à genoux, et, avant de se relever, il pressa de ses lèvres le front du petit enfant; puis, s'apercevant que ces deux
infortunés s'affaiblissaient de plus en plus, il s'élança dans le couloir, pour aller leur chercher du secours. L'air de la rue contrastait tellement avec l'atmosphère infecte de l'antre qu'il quittait , que son contact lui causa un frémissement universel. Il hésita un moment sur le chemin qu'il prendrait : à cette heure, les maisons étaient fermées , les rues désertes ; il n'avait donc l'espoir de trouver du secours qu'au Casino, ou à son hôtel. Ce fut vers ce dernier qu'il se décida à se mettre en route.
Je n'ai pas besoin de décrire l'état déplorable dans lequel cette scène déchirante avait plongé Rodolphe; mes lecteurs se le figurent aisément , s'ils ont quelque souvenance du caractère du malheureux Talbert , et aussi de l'agitation qui déjà l'avait mis hors de lui au Casino. Quant à toi , \V aller, je ne te dirai rien à cet égard; mais je te répéterai ce que bien souvent, dans le cours de mes mémoires , j'ai eu occasion de te dire : ce livre est fait non pour envenimer tes chagrins, non pour rappeler une à une toutes
les douleurs qui ont assailli ta vie, mais pour te consoler, au contraire ; pour te montrer que le désespoir qui te conduisait au suicide n'est pas fondé, pour faire luire une espérance de miséricorde à tes yeux pleins de larmes.
Rodolphe frappa long-temps à la porte de son hôtel; il s'emportait en imprécations contre la lenteur des valets, et faisait de vains efforts pour enfoncer une fenêtre qui put lui donner passage. Il ne pouvait savoir ce qui se passait à l'intérieur, il ne pouvait deviner que derrière cette fenêtre se trouvaient des yeux qui l'avaient reconnu, et que son retour précipité avait causé le plus grand trouble dans certaines consciences. Chaque minute de retard pouvait être cause de la mort des deux infortunés qu'il fallait secourir, et c'était avec une douleur furieuse qu'il voyait l'inutilité de ses efforts pour se faire entendre. Enfin la fenêtre d'un étage supérieur s'ouvrit, et le domestique cria d'une voix empressée :
— Je descends , signor, je descends,
En effet, la porte fut bientôt ouverte , et Rodolphe , renversant presque le valet , courut vers l'escalier qui conduisait chez lui. Avant de le gravir, il se retourna, et voyant derrière lui le domestique, qui tremblait d'un effroi dont il ignorait la cause, il lui cria impérieusement :
— Pietro ! du pain, du vin , à l'instant!
Puis il s'élança dans l'escalier, et frappa à la porte de son appartement.
Ici, encore les mêmes retards. La femme de chambre de Leonora vint enfin lui ouvrir, et recula d'épouvante, quand elle vit l'altération profonde de son visage : Elle se crut à son dernier jour, quand le regard de Rodolphe s'arrêta sur elle; mais il était dominé par une pensée trop puissante pour qu'il pût s'en distraire en querellant cette fille : il traversa tout l'appartement, et arriva comme la foudre dans la chambre à coucher... Ce fut à son tour de reculer. 11 s'attendait à trouver Leonora couchée et endormie, et, à sa grande surprise, il la vit debout, tremblante et pâle, qui s'appuyait sur un meuble,
en regardant son amant.. Néanmoins, la pensée qui absorbait en ce moment Rodolphe, l'empêcha de se livrer à aucune réflexion, et de témoigner sa surprise.
— Leonora, dit-il d'une voix sourde, m'aimes-tu ?
— Rodolphe, mon ami, qu'as-tu? demanda sa maîtresse \ en sentant ses jambes fléchir, ne me regarde pas ainsi.
— - Oh! que tu m'aimes ou non , il faut que je la sauve... Ton or, donne moi ton or. J'ai perdu celui qui lui appartenait, je t'ai prodigué l'or qui l'eût empêchée de mourir de faim... Donne-moi de l'or!
Leonora ne comprit pas, mais , avec l'empressement que lui donnait la crainte d'irriter Rodolphe, elle ouvrit machinalement son coffret, et versa l'or qu'il contenait dans les mains de son amant \ elle allait y joindre ses bijoux, quand, à sa grande surprise , elle vit Rodolphe sortir précipitamment en mettant l'or dans ses poches. Un instant après, sa femme de chambre vint la trouver.
— Monsieur le marquis est parti, empor-
tant sous son bras du pain j tandis que Pietro le suivait avec un panier de vin...
— Que veut dire tout ceci? répondit Leonora , en se laissant tomber sur un canapé ; je suis à moitié morte de frayeur...
— Remettez- vous, belle Leonora, dit une voix d'homme, celle de Fieramonte ; je cours au Casino, et je saurai ce qui s'est passé. Si Rodolphe a découvert la vérité, ce que je ne crois pas, vous ne serez pas exposée à sa colère. Il ne reviendra pas ici...
— Que voulez-vous dire?
— Je le tuerai !
— Le tuer!... Ah! vous êtes bien cruel, monsieur! mais je suis à votre merci.
— C'est la vérité , dit Fieramonte en sortant.
Pendant ce colloque, Rodolphe avait repris , suivi de Piétro , qui avait peine à marcher aussi vite que lui , le chemin de la petite rue. A mesure qu'il approchait, son pas devenait plus rapide, et quand, aux premières , lueurs du crépuscule , il put découvrir la maison où souffrait Cécile, son impa-
tience le fit courir tout-a-fait... Il pénétra dans l'allée , en comprimant les mouvemens de son cœur qui le suffoquaient, et cria d'une voix brisée :
— Cécile , courage , me voici !
Mais un silence lugubre accueillit ses paroles. Il n'entendit plus niles cris de l'enfant, ni les gémissemens de la mère. . . Une horrible crainte s'empara de lui , et ce fut comme un insensé qu'il pénétra dans la misérable chambre.
— Cécile, dit -il encore en soulevant la i jeune femme dans ses bras, réponds moi
rien,., mon Dieu! Cécile... mon fils... Morts tous deux ! ... Ah ! je suis venu trop tard !
Quand Pietro, qui l'avait suivi, entra dans la chambre , il le trouva évanoui sur le sol.
lia Vérité.
Je le devine, Walter, tu es, plus encore que mes autres lecteurs, impatient de savoir par quelle fatalité Cécile était venue mourir à Venise, sous les yeux de son ancien amant. Tu es non moins curieux de connaître la vérité sur la présence de Fieramonte à l'hô-
tel de Rodolphe. Des explications que je vais te donner ressortira 9 j'espère, une clarté qui sera un baume pour ton cœur, en même temps qu'elle dessillera tes yeux encore obs~ cursis par bien des voiles.
Tandis que Rodolphe, l'œil enflammé, le cœur plein d'anxiété, hasardait contre Balstetten un argent qui lui brûlait les doigts ; voici ce qui se passait chez lui. Il avait à peine quitté son hôtel qu'un homme s'y était présenté , avait dit, d'un ton d'autorité, quelques mots aux domestiques, et s'était fait ouvrir la porte de l'appartement occupé par Rodolphe et Leonora. Cet homme, c'était Fieramonte. Tu vas le connaître en un moment, Walter, et avec lui tu connaîtras aussi la femme dangereuse qui eut tant d'influence sur la vie de Rodolphe de Talbert.
— Vous me boudez, aimable Leonora, dit Fieramonte en prenant la main de la jeune femme. C'est mal reconnaître ce que je fais pour vous. Je ne vous veux que du bien , et si vous ne m'y forcez par votre conduite, je n'aurai jamais la pensée de vous chagriner.
— 58j — Voyons, cette jolie bouche n'aura-t-elle pas un sourire pour moi , pas un baiser pour mes lèvres?
Leonora réprima le mouvement de dégoût que lui inspirait le contact de cet homme, et, pour lui donner le change sur la cause de sa froideur, elle feignit d'écouter, comme si le bruit de l'escalier lui eût annoncé quelque danger.
— Au nom du ciel, Fieramonte , attendez un moment... Je tremble que Rodolphe ne revienne nous surprendre. Je ne survivrais pas à ce malheur.
— Soyez paisible, ma belle amie; Rodolphe est plus préoccupé du jeu que de vos charmes; et, en tout cas, il n'a aucun motif de suspecter voire fidélité. Votre évanouissement l'a convaincu que vous ne songiez qu'à vous mettre au lit... Seulement, vous ne serez pas aussi solitaire qu'il se le figure.
— Je suis bien malheureuse, s'écria avec l'accent du désespoir Leonora Cette duplicité que vous m'imoosez, je la déteste... je l'ai en horreur comme tout ce que vous exi-
gez de moi avec la cruauté d'un tyran. Oh! oui, Fieramonte, j'expie bien cher les folies de ma jeunesse; je suis bien malheureuse.
L'Italien fronça le sourcil avec impatience, et marcha dans l'appartement en jetant des regards sinistres sur la jeune femme.
— Après tout, s'écria-t-il tout à coup, si cette dépendance vous est si odieuse, que ne suivez-vous le conseil que je vous ai déjà donné? Pourquoi ne quittez-vous pas Rodolphe? Sans lui, vous agréeriez peut-être plus favorablement mon amour; ce que je suis obligé de vous arracher la menace à la bouche , vous me le donneriez peut-être de votre plein gré, ou du moins vous ne seriez pas sans cesse dans la crainte et l'agitation.
— Que vos paroles sont cruelles, reprit Leonora. Vous connaissez l'amour véritable que j'ai pour Rodolphe, et vous me deman" dez de le quitter. . . . Quoi qu'il m'en coûte, je resterai près de lui. Je ne suis pas assez généreuse pour le fuir; je sens que je le devrais; toutes les fois que je vous ai vu, et qu'après votre départ il est venu avec la même con-
flance, avec le même amour, se livrer à mes caresses et me donner les siennes, j'ai eu honte de moi-même, ma conscience s'est
révoltée, et je me suis trouvée infâme
Mais le sacrifice est au-dessus de mes forces, l'égoïsme triomphe, et je sens que s'il ne me chasse pas je mourrai à ses pieds.
Fieramonte sourit ironiquement, et, pour toute réponse, attira la jeune femme dans ses bras, et pressa ses lèvres sur les siennes.
— Est-il possible que vous soyez assez cruel!... murmurait Leonora.
— De quoi te plains-tu donc, interrompit avec impatience l'Italien. Je garde ton secret, et je touche le prix convenu. Aimestu mieux que je dise ce que je sais à ton Rodolphe? Comme son amour s'accroîtra quand il saura que cette femme qui s'est donnée à lui pour une victime de la séduction d'un prince , n'a passé dans la couche de son altesse qu'après avoir porté ses caresses et son amour dans les bras de tout homme ayant
vingt francs pour les payer Combien la
confiance aveugle du pauvre abusé devien-
dra plus grande , quand il apprendra la vie passée de la courtisane qu'il a enlevée. Si tu le veux, je lui dirai où je t'ai connue, dans quelle fange tu te vautrais à Paris; je lui dirai ta liaison avec le général , le métier que ce dernier t'ordonnait de faire près du prince, pour subvenir à ses goûts dispendieux et à son désordre. Je dirai à Rodo'phe que tu ne t'es jetée dans ses bras que pour fuir la cravache du prince, ou mieux encore peut-être; et tout ce bel échafaudage d'amour long-temps nourri, de passion irrésistible , d'éternelle constance , tout cela s'évanouira au souffle de la vérité. Oui, tu peux refuser mon amour, si tu veux que je dise tout cela.
Leonora se mit à pleurer amèrement.
— Je suis à votre merci, c'est vrai , c'est vrai !ô de grâce, Fieramonte, ne dites rien... Et, pourtant, si Rodolphe était juste, pourrait-i! m'en vouloir du passé? Oui, je me suis jetée dans ses bras pour fuir la colère du prince... Mais, depuis que je suis à Rodolphe, l'amour le plus violent s'est emparé de moi.
— Où —
Je lui suis dévouée comme une sœur, je suis plus que sa maîtresse, je suis son amie; je partagerai toujours son sort quel qu'il soit, je supporterai avec lui l'infortune, les dédains, les mauvais traitemens, s'il le faut, même.... Ce dévouement, cette abnégation parleraient peut-être pour moi.
— Et les faveurs que j'ai obtenues , seraient-elles aussi un argument en ta faveur, Leonora?
La pauvre femme ne put supporter celte ironie cruelle, elle se cacha la figure dans les mains, et continua à pleurer sans rien dire Mais cette tristesse n'était pas de nature à plaire à Fieramonte; il frappa du pied avec colère, et soulevant brutalement la courtisane, il la conduisit au piano...
— Allons, dit-il, sèche tes pleurs, si tu veux que je sois bon. Souviens-toi de ton ancien métier ; tu sais que la première science de ce métier, c'est de faire bonne mine à tout le monde. Tu songeras à Rodolphe une autre fois, songe à me divertir aujourd'hui. Employons le temps qu'il nous à
laissé à l'amour et la musique, voilà ce que je viens chercher ici; il faut que tu me donnes la musique d'abord, l'amour viendra ensuite.
— Grâce pour aujourd'hui, Fieramonte; mon ami, pardonne-moi de te résister cette nuit... Je te jure que je suis malade. Oui , un autre jour, demain, je ferai taire tous mes scrupules, et me montrerai ce que j'étais jadis quand je t'ai connu... Je serai folle, joyeuse, nous ferons de la musique, et je ne te résisterai plus... Mais, vois-tu, Rodolphe peut revenir; j'ai le pressentiment qu'il reviendra plus tôt...
— Que le diable t'emporte avec tes bégueuleries... Fais-moi de la musique en attendant mieux. Les domestiques sont dans ma dépendance, et ils n'ouvriront que quand je le leur aurai permis. La nuit est donc à nous.
— Qui es-tu donc? demanda Leonora en attachant un regard scrutateur sur Fieramonte. Qui es-tu pour commander ainsi à tous ceux qui peuvent te servir? Tu n'es pas
— oo — riche, car jamais tes ordres ne sont appuyés
d'un présent ou d'une récompense Je
tremble de deviner ta véritable puissance.
— Tremble ou rassure -toi, peu m'importe, dit en riant méchamment l'Italien; il n'en est pas moins vrai que je porte avec moi un talisman qui m'ouvre toutes les portes, et met à ma disposition tous les services et toutes les autorités.
— Alors, tu es un agent de police.
— Serait-ce le premier qui ait eu le bonheur d'être pressé dans ces jolis bras? Mais non; plus d'un de mes confrères de France ma précédé dans cette carrière de volupté. Pour n'en citer qu'un, Fillustre Montai
— Tais-toi , tais-toi , interrompit Leonora. Ce nom me rappelle une femme dont la pensée seule m'effraie. Cécile est ici...
— Cette petite qui desservait avec tant de grâces le temple dont tu étais la grande prêtresse? Si le fait est vrai, demain je la verrai, et quelqu'un de ta connaissance pourrait bien renouveler une liaison rompue par des circonstances impérieuses.
— i\on, tu ne le diras pas à Rodolphe, n'est-ce pas, Fieramo^te? Vois-tu. si je te résiste ainsi , ce n'est pas qu'au fond je ne t'aime pas, c'est parce que je suis indisposée, nerveuse... Mais cela se passe. Voyons, essayons de retrouver une de ces bonnes soirées d'autrefois... De la musique d'abord, et de... l'amour ensuite, comme tu dis.
La triste créature souriait en parlant ainsi, mais, siFieramonteeûtsuivises mouvemens, il l'eût vue essuyer furtivement une larme, tandis qu'elle arrangeait des cahiers de musique sur le piano. Peut-être même Fieramonte vit-il cette larme ; mais il n'entrait pas dans ses projets de plaisirs de prolonger cette discussion, et il feignit de croire à la sincérité de ce revirement subit dont la cause lui était bien connue.
— Je la tiens doublement, pensait-il en s'asseyant près du piano; par son passé elle est à moi, et la crainte de voir son amant retourner à Cécile , l'empêchera de in irriter par des refus.
Leonora se mit à préluder, puis, sur l'in-
jonction de son maître, elle dût chanter, jusqu'à ce quil lui plût de réclamer davantage encore.
Si cette Leonora n'avait point encore été frappée par moi, je n'aurais pu la juger que dans ses rapports avec les autres humains que j'ai enlevés à la vie; mais elle est morte, et avec 1 expérience que mille situations semblables m'ont donnée, d'ailleurs, je puis indiquer l'état déplorable dans lequel cette scène la plongeait. Le lecteur qui a l'habitude du monde, et quisait ce que peuventcauserd'angoisse ces minutes où la volonté est asservie par un joug invincible, doit comprendre ce que souffrait Leonora. Elle avait le cœur déchiré, et il fallait qu'elle chantât; une haine mêlée de dégoût l'animait contre Fieramonte, et il lui fallait endurer ses caresses, non seulement les accueillir avec une apparence d'enjouement, mais y répondre par de feints transports, tandis que l'image de l'homme qu'elle aimait véritablement se plaçait entre elle et son bourreau. Walter, c'est une vérité que je dois te mettre devant
— oS — les yeux; bien qu'elle ne me soit pas démontrée irrécusablement, j'y crois, parce que plus d'un exemple semblable m'est offert par mon livre éternel. Bien supérieure à Cécile sous tous les rapports, moins perverse et plus passionnée, Leonora pouvait aimer Rodolphe, et avoir prononcé du fond du cœur le serment de lui être fidèle; mais cet amour participait nécessairement de la vie précédente de cette femme, et l'influence qu'elle exerçait sur le jeune Talbert devait, en rait.on de ses habitudes déréglées, être plus fatale que salutaire. C'est précisément ce qui arriva, comme j'aurai occasion de le dire par la suite. Mais pour le moment, ce que je tenais à établir, c'est que Leonora cédait à
Fieramonte par amour pour Rodolphe
Triste amour, pourtant, empreint d'un mélange de dévouement et d'égoïsme qui doit te causer plutôt du dégoût que des regrets... Le bruit de plusieurs coups violens frappés à la porte de l'hôtel, troublâtes plaisirs de Fieramonte. Cet homme était un lâche coquin ; cela, je puis le dire, car sa biogra-
phie et sa nécrologie m'en ont fourni plas d'une preuve. Malgré l'assurance dont ii se targuait, il ne se souciait nullement d'être surpris par Rodolphe, dont le caractère emporté s'était plus d'une fois révélé à lui. La précaution qu'il avait prise de défendre la porte, tant qu'il serait dans l'hôtel , n'avait d'autre but que de lui donner le temps de sortir de l'appartement de Leonora . mais il savait parfaitement qu'en sa qualité de locataire , Rodolphe pourrait toujours obtenir l'entrée de l'hôtel. C'est pourquoi il s'esquiva bientôt et gagna un étage supérieur, en criant à Piétro d'ouvrir pour éviter l'intervention de la force. Mais dans sa précipitation, Fieramonte ne s'aperçut pas de la chute d'une carte jaune qui tomba de sa poche , et fut vivement ramassée par Leonora.
— Ah! maintenant, je ne suis plus à sa merci, dit celle-ci en cachant la carte dans son sein. Je puis lui jeter son nom à la faca et le vouer au mépris du monde entier.
J'ai dit comment Rodolphe avait effrayé Leonora par son apparition , et l'égarement
de sa conduite : on sait maintenant la cause de l'effroi de la courtisane. Les forianteries de Fieramonte n'étaient pas de nature à la rassurer; elle savait que Rodolphe ne se laisserait pas égorger avec résignation par un tel adversaire; elle devait donc penser que, s'il savait la vérité, ce serait un duel précédé d'explications qui lui ôtaient toute chance de conserver l'amour de Rodolphe, s'il était vainqueur. Dans le cas contraire "... Leonora ne pouvait s'arrêter sur cette pensée; en proie à l'anxiété la plus terrible qu'elle eût jamais éprouvée, elle attendait ce qui allait suivre....
— Signora, signora, dit tout-à-coup Pietro en se précipitant dans son appartement. M. le Marquis est mort... .
Un cri terrible sortit du sein de Leonora, et elle tomba évanouie sur le canapé où elle était assise.
— Imbécile, le marquis n'est qu'évanoui. Leonora, remettez-vous, continua Fieramonte , car c'était lui. Le marquis n'est pas mort , Cécile seule a succombé . et c'est
ce qui a causé l'accident de Rodolphe.
Le nom de Céciie opéra comme un charme sur Leonora; elle r prit comme par enchantement ses sens, et sauta au cou de Fieramonte.
— Si ce que tu dis est vrai , s'écria-t elle , cette nuit est la plus belle de ma vie. Cécile et moi ne pouvions vivre du même air; impuissante pour dévoiler son passé, j'aurais peut-être triomphé de ses charmes, mais la lutte eût été dangereuse... Oh! s'il est vrai qu'elle soit morte, merci, Fieramonte, de me l'avoir annoncé !
— Cécile était peu dangereuse pour toi; malgré les ravages de la misère et de la souffrance, je l'ai reconnue, mais qu'elle était différente d'elle-même!...
— Je veux la voir; d'ailleurs il faut secourir Rodolphe. Je veux que son amonr redouble dans cette circonstance, et je sais comment m'y prendre. Guide-moi, Fieramonte; chemin faisant, nous aviserons à l'explication de ta présence. Quand j'ai su que Cécile était à Venise, il m'a semblé que ma vie était remise
en question. Je n'ignorais pas sa misère; je gavais qu'enfermée à Paris pour son inconduile, elle avait été mise en liberté lorsqu'elle était devenue mère; je n'ignorais pas qu'elle était venue ici en compagnie d'un homme de bas étage qui l'avait abandonnée elle et son enfant... Mais je ne pouvais empêcher qu'elle rencontrât Rodolphe, je ne pouvais empêcher que les liens dont elle l'avait jadis entouré ne se resserrassent, et je ne pouvais rien dire ayant à lutter contre la conscience de Rodolphe, que je ne pouvais désabuser sans me compromettre moi-même. Elle est morte! C'est trop de bonheur; je suis persuadée que Rodolphe ne l'a rencontrée que fortuitement. Maintenant je comprends tout; je sais d'où venait cet égarement, pourquoi il emportait cet or. Je saisce que je doisfaire pour donner une nouvelle force à l'amour de Rodolphe. Tu m'aideras, Fieramonte, tu le dois; car si je suis à ta merci, tu es à la mienne aussi maintenant; je sais que tu es agent de police, et si tu voulais me nuire auprès de Rodolphe, Cécile n'est plus là
pour appuyer tes assertions. ..Je nierai, et ma voix sera plus éloquente que la tienne.
Ceci était dit pendant le trajet de l'hôtel à la petite rue, et au moment de pénétrer dans la maison où gisaient les deux cadavres et Rodolphe évanoui. Fieramonte, outré de l'audace tout insolite de Leonora, répondit tout bas.
— Je veux bien te servir; mais ne crois pas m'effrayer; je ne renonce à aucun de mes droits; en dépit de tes rigueurs, je serai, comme je l'étais tout à l'heure, le maître absolu de tes jours et de ta personne.
— C'est ce que nous verrons, murmura Leonora.
Quelques voisins, que l'aube du jour avait fait sortir de chez eux , des pécheurs qui se rendaient à leurs barques, s'étaient rassemblés autour de !a petite maison. Quelquesuns avaient même pénétré jusqu'à la chambre de Cécile, et, à la vue de Rodolphe, s'étaient empressés de lui porter secours. Sa mise recherchée , son air de distinction, contrastaient tellement avec le dénuement des deux
- G4 victimes, que les soins des officieux pécheurs pouvaient prendre leur source aussi bien dans une curiosité vivement excitée, que dans la compassion et la charité. L'arrivée deLeonora et Fieramonte redoubla l'intérêt de cette scène. Leonora s'adressa aux pêcheurs qui tenaient Rodolphe dans leurs bras, et avec un sang-froid parfait et' une dignité calme , elle leur donna l'ordre de le transporter à son hôtel ; puis , apercevant dans la foule plusieurs vieilles femmes , elle leur fit signe d'approcher, et , prenant quelques pièces d'or dans sa bourse, elle les leur mit dans la main, en les chargeant d'ensevelir et veiller Cécile et son fils.
— Celte infortunée était de notre pays , dit-elle , c'est en la reconnaissant dans ce triste état, que le marquis de Talbert a succombé à son émotion. Veillez et priez sur eile; les dons que nous lui eussions faits pendant sa vie, nous les emploierons à honorer sa mémoire... Qu'on avertisse les prêtres, que les pompes de l'église se déploient pour ces tristes victimes de l'infortune ! Tenez,
mes amis, ajouta-t-elle en distribuant tout ce que contenait sa bourse, priez pour elle, pour le marquis et pour moi.
Elle s'éloigna à ces mots , laissant la foule dans l'admiration de sa générosité , de sa piété et surtout de ses charmes.
— Fieramonte, dit-elle en retournant à l'hôtel, si tu prétends encore âmes bonnes grâces, il faut que ce que je viens de faire revienne de tous les côtés aux oreilles de Rodolphe. Je ne lui en parlerai pas ; mais je veux quedelui-même il se jette à mes genoux pourme remercier de ce que j'ai fait.
— Je te comprends. En vue de la récompense, à laquelle je tiens toujours davantage à mesure que tu me l'accordes, je ferai ce que tu désires. Je cours d'abord au Casino. J'aurai tout appris par hasard; ton nom sera dans toutes les bouches.
— Il me semble que Balstelten se doute de nos relations, ajouta Leonora.
— Quelle idée? De quoi t'inquiètes-tu? D'ailleurs, il serait discret. C'est mon ami intime; nous sommes associés.