‹ Mémoires de la mortChapitre 3 sur 14 · IV · texte numérisé non relu

IV

-' 66 — Fieramonte s'éloigna en riant à ces mots dont je dois compléter le sens. Un événement qui eutlieuptustard,Walter, peindra son caractère odieux, quand tu le rapprocheras de cette explication. D'après mes notes, Fieramonte et Balstetten étaient en effet associés. . . Mais quelle turpitude, que cette association ! Tous deux habiles à manier les dés et es cartes, façonnés aux usages du monde, et ornés d'avantages physiques assez remarquables, ils avaient uni, non pas leur fortune qui était nulle , mais leur industrie qui était immense... Ils étaient en guerre, non point ouverte et déclarée , mais occulte et acharnée avec la société. Dans son sein ils cherchaient, non des amis , mais des victimes et des dupes; et ils étaient ainsi à l'égard de Rodolphe . Ligués contre sa bourse , ils se succédaient à la table de jeu, et, ce que l'un ne croyait pas devoir gagner, l'autre était sûr de se l'approprier. Ils avaient étudié le caractère de Rodolphe, et savaient que, comme les joueurs passionnés, il prétendait forcer le hasard à lui être favorable, qu'il luttait

jusqu'à l'entier épuisement de ses ressources; et comme le hasard était l'œuvre de leur adresse ignoble , il est facile de comprendre l'issue de la lutte.

Il fallait que tu connusses ces deux hommes, Walter; déjà mon récit a amené tes souvenirs sur ce point; tu arriveras à l'événement qui me reste à raconter pour terminer ce qui les concerne; tu y arriveras, dis-je,

soulagé de bien des scrupules Heureuse

serai-je, si je parviens à dissiper ainsi tous ceux que ta vie agitée a mis au fond de ton ame !...

Je retourne à Rodolphe. Quand il reprit ses sens, et qu'il se vit chez lui, veillé et soigné par Leonora, il se frotta les yeux comme s'il s'éveillait d'un profond sommeil. Il jeta autour de lui des regards pleins d'anxiété, sans doute pour chercher les objets déchirans dont il avait conservé le souvenir.

— Suis-je fou? demanda-t-il. Leonora, est-ce bien toi que je vois? Cécile ! où es-tu?

—C'était un rêve, mon Rodolphe, ditLeonora de sa plus douce voix.

Et enlaçant son amant dans des bras qui étreignaient un instant auparavant un autre homme, elle ajouta : Dis ce que tu souffres... ta Leonora veux souffrir avec toi.

La mémoire revint alors àRodolphe,etson cœur oppressé se soulagea par des larmes abondantes.

Encore du sang.

Cette Cécile que je venais de frapper, était toujours, dans l'opinion de Rodolphe, une innocente victime de son abandon. 11 ne la connaissait pas comme tu la connais maintenant, Walter; il ne savait pas quelle épouvantable biographie l'ange des ténèbres

inscrivait sur mes tablettes ; tandis qu'il s'occupait de la perte de cette misérable créature. Pendant toute une journée , il n'y eut pas une minute dans laquelle il cessa de songer à l'affreuse catastrophe dont il se croyait la cause immédiate. L'amour même de Leonora était impuissant contre son chagrin; elle lui avait tu les soins qu'elle avait donnés à la sépulture de sa rivale ; de sorte que, quand il s'était présenté le lendemain à la petite maison , il l'avait trouvée vide, sans que nul dans les environs pût lui dire qui avait veillé à l'enlèvement de ces tristes restes... Il était revenu chez lui sombre, désespéré , accablé d'un chagrin qui se compliquait de mille anxiétés matérielles, lorsqu'un billet de Balstetten vint accroître ses embarras. L'Autrichien disait qu'il prenait part au chagrin de son ami , mais qu'il ne pensait pas que ce chagrin dût l'empêcher d'acquitter sa dette : en conséquence, il priait Rodolphe de remettre les trois mille francs qu'il lui devait entre les mains du porteur de la lettre.

—J'irai ce soir au Casino, répondit Rodolphe ; dites à Balstetten que je lui porterai moi-même cette somme. Cette somme est tout ce que je possède en argent, ajouta t-il, quand le messager se futjéloigné... Encore l'ai-je prise à Leonora... 0 l'avenir! l'avenir!

En ce moment , Fieramonte se présenta chez Rodolphe , et vint à lui avec un maintien composé et sérieux.

— Personne plus que moi ne prend part à votre chagrin , dit-il ; je comprends ce que vous avez dû souffrir; mais que voulez-vous ? Il faut bien mourir une fois... La pauvre femme ne pouvait plus être heureuse , et l'amie qui vous reste est capable de vous tenir lieu de tout... Quel cœur ! quelle délicatesse ! Nous en sommes tous dans l'admiration, et, à l'heure qu'il est, on ne parle d'autre chose dans Venise.

Rodolphe regardait l'Italien avec une surprime croissante.

— Que voulez -vous dire? balbutia-t-il, comment sait-on ce que j'ai souffert?... De

quoi parle-t-on? Gomment le nom de Leonora se trouve-t il mêlé aux conversations de la ville?

— Ignorez-vous donc réellement ce qu'a fait pour vous cette femme charmante? De sa part , c'est un raffinement de délicatesse qui double le mérite de l'action. Je vous la dirai, cette action, et vous vous trouverez heureux, dans voîre chagrin, d'avoir près de vous un cœur si tendrement dévoué : j'ai été témoin de tout, Rodolphe, et rien que le souvenir de cette générosité m'arracherait des larmes, s'il entrait dans mes habitudes d'en verser. J'allais au Casino, où je croyais vous rencontrer, quand je me suis trouvé au milieu d'un rassemblement de peuple qui entourait une maison chétive et dégradée ; la curiosité me fit questionner quelques pêcheurs, et ce que j'appris m'émouvait déjà vivement, lorsque l'arrivée de Leonora acheva de m'intéresser à cette scène... Je ne veux pas renouveler votre chagrin, Rodolphe, mais, je le répète, Leonora s'est conduite comme un modèle de tendresse et

de générosité. Avertie par Piétro, elle avait volé à votre secours; mais ne croyez pas qu'elle se soit bornée à vous faire reconduire ici. « Ce qu'il aurait fait pour cette infortunée, dit-elle, je le ferai en son nom... Cette femme a été honorée de son amour, elle est donc sacrée à mes yeux. Tenez, voici de l'or, continua- t-elle en vidant sa bourse, qu'une sépulture décente lui soit donnée, que les prières du pauvre se mêlent sur sa tombe à celles de l'Église» En effet, Rodolphe, Cécile a été inhumée avec une sorte de pompe, et , pour clore mon récit par un trait qui peint Leonora et lui attire en ce moment les éloges de tout Venise, elle-même, la belle Leonora, en habits de deuil, a marché derrière le cercueil, jusqu'au lieu du repos éternel... Et vous ignoriez cela! Quelle femme! Rodolphe, quelle femme !

Comme on le voit, Fieramonte était fidèle à sa promesse; non seulement il avait répandu au Casino les évènemens de la nuit, mais il venait encore en instruire lui-même

Rodolphe , en ajoutant à la vérité ce qu'il croyait le plus propre à servir les intérêts de Leonora. La cause de cet empressement, ai-je besoin de la dire? Fieramonte avait perdu son talisman; convaincu qu'il n'avait pu s'égarer que chez Leonora, il prévoyait qu'elle était femme à exploiter ce secret , et il voulait la désarmer d'avance par une preuve de dévouement. Mais Rodolphe ! le pauvre jeune homme était hors de lui.

— Elle a fait cela ! s'écria-t-il quand Fieramonte cessa de parler, et elle me l'a caché ! Oui , vous avez raison , Fieramonte , c'est un ange de générosité... Car, cette femme, elle m'était, attachée par des liens bien puissans. Leonora! Leonora! je t'aimais déjà, mais maintenant! ... Il courut alors à la chambre de sa maîtresse, et, comme celle-ci l'avait prévu, il se jeta à ses pieds pour lui exprimer son admiration et sa gratitude. Quant à Fieramonte , il comprit que sa présence était désormais inutile , et après avoir dit quelques mots à la femme de chambre , il s'éloigna de l'hôtel.

— Ce que tu as fait , Leonora , disait Rodolphe après un moment d'effusion, resserre notre union; que suis-je donc pour qu'une femme si parfaite se soit donnée à moi! La plus généreuse des femmes. Tu m'aideras à oublier le passé, tu ne me quitteras plus ;

car loin de toi, mon esprit s'assombrit

hélas ! des images bien lugubres se dressent devant moi... toi seule peux les dissiper, toi qui es un trésor d'amour et d'abnégation.

— Ne crois pas cela , Rodolphe , dit tendrement Leonora ; mon abnégation n'est peutêtre que de l'égoïsme...

C'était une vérité que disait alors la maîtresse de Rodolphe : mais la manière dont elle la disait fit prendre le change à son amant.

— Ne cherche pas à diminuer le mérite de ton action , ma Leonora. Je ne dirai jamais assez : tu es la plus généreuse des femmes.

— Je t'aime voilà tout, Rodolphe.

— Tout Venise m'enviait déjà le bonheur de te posséder, que sera-ce maintenant , que chacun s'entretient de ta conduite.

— Comment? qui a pu dire...

— Tu n'as pas agi si secrètement que tu ne te sois trahie, ma Leonora. Fieramonte t'avait vue, et c'est de lui-même que je tiens ce récit, qu'il avait déjà fait cent fois. Queje suis fière de toi... mais quel triste sort que celui que tu as choisi , Leonora!

— N'ai-je pas ton amour?

— Sans doute. Mais tu ne sais pas l'avenir menaçant qui nous attend... Je suis ruiné. J'ai perdu cette nuit tout ce que je possédais ; ton or a passé dans les mains de Balstetten ; ma parole est engagée pour une somme que je puis à peine payer...

— Si tu l'as, il faut la donner, mon Rodolphe. J'ai des diamans, nous les vendrons.

— Une malédiction s'étend sur moi sitôt que je touche un jeu de cartes, continua Rodolphe avec un mouvement de colère.

J'aurais un million que je le perdrais, surtout quand je joue contre Balstetten... Non, nous ne vendrons pas tes diamans, car qui sait si je n'en jouerais pas le prix... Et si je perdais! Songe au sort de Cécile. Que de mal je lui ai

fait! tu ne sais pas tout, ma Leonora; mais qu'elle a dû souffriravant de tomber dans l'état où je l'ai trouvée !

— Bannis ces sombres idées, mon Rodolphe. Je ne crains pas la misère avec toi. D'ailleurs, je suis sûre que tu finiras par gagner. Ne joue pas si souvent contre Balstetten; mais joue, car ton esprit trouve dans le jeu une distraction ; il faut nous étourdir sur nos ennuis.... Oh! si je pouvais, je jouerais bien aussi , moi !

— Tu aimes le jeu? fit Rodolphe avec un regard étincelant! tu es complète, ma Leonora ; moi, je l'avoue, après ton amour, le jeu est ma plus grande passion. J'ai eu le désir de me vouer à des entreprises formidables, j'ai rêvé les projets les plus vastes en politique et en révolutions , mais à présent que je suis proscrit; que toutes mes espérances sont évanouies; il faut à l'activité de mon esprit un aliment que le jeu lui donne et renouvelle sans cesse... Pourtant, c'est un gouffre que ce Casino; quand il aura englouti notre dernier louis, que deviendrons-nous.

— Ne songe pas à cela. Vivons au jour le jour , minute par minute. Cherchons le plaisir, qui est le seul bonheur de ce monde. IVest-ce pas une folie que d'arranger avec tant de soin un avenir que chaque seconde peut arrêter? le présent est tout.

Rodolphe était presque de l'avis de Leonora; néanmoins, il navaitpas encore,comme elle, renoncé à toute espérance d'avenir; et il ne pouvait penser sans amertume à la fortune qu'il avait si follement jetée auvent, à la famille qu'il avait perdue, et même à cette patrie qu'il croyait à jamais fermée pour lui. f

— Et j'avais un million il y a un an ! dit-il tristement; et je ne puis rentrer en France! Il me semble que, malgré les malheurs que j'ai attirés sur lui, mon frère ne me repousserait pas; il a toute ma fortune... mais reverrai-je jamais ma patrie !

— La patrie, Rodolphe, est là où l'on est heureux; laisse-toi guider par mon amour, conserve -moi le tien, et le bonheur nous donnera partout une patrie qui nous tien-

dra lieu de celle que nous avons perdue. Allons, mon beau Rodolphe, mon bien-aimé, reprends ton énergie. Cherche le plaisir, et tu trouveras au sein de ses délices l'oubli du passé et l'insouciance de l'avenir. Il faut payer ta dette à Balstetten, et ne plus jouer avec lui. Mais joue avec un autre moins heureux et moins adroit.

— Adroit ! Leonora , Balstetten est loyal. — Je'veux le croire : joue donc avec lui ,

si tu veux perdre. En tout cas , ne t'inquiète de rien, nous sommes riches encore.

— Ne vends pas tes diamans , au moins !

— Va, te dis je , songe que l'infortune me serait douce , si je la subissais avec toi; mais songe aussi qjte tant qu'il nous reste notre intelligence, nous ne devons désespérer de rien. à

Quand la nuit fut venue, Rodolphe se rendit au Casino; mais il évita de passer dans cette rue , qui lui eût rappelé plus tristement encore l'événement de la nuit précédente. Cette catastrophe l'avait accablé ; elle s'était révélée à lui avec un enchaînement de cir-

constances si bizarres, il y avait quelque chose de si fatal dans le hasard qui l'avait réuni pour un instant à cette femme, dont il croyait avoir causé la ruine, que Rodolphe voyait là le doigt deDieu, et unjuste châtiment de ses fautes. On comprend qu'il répugnât à passer devant une maison dont la vue eût donné une nouvelle activité à ses remords. Il arriva donc par un autre chemin à ce Casino, quitté par lui la veille avec tant de précipitation.

Fieramonte ne l'avait pas trompé : avant de pénétrer dans le salon , Rodolphe entendit son nom circuler de bouche en bouche ; et celui de Leonora, qui s'y mêlait parfois, le convainquît que c'était son aventure de la nuit qui faisait les frais de l'entretien. Arriver dans un pareil moment, c'était un motif d'embarras auquel Rodolphe eût voulu se soustraire ; mais comme la voix de Balstetten se mêlait à celles qu'il entendait, et qu'il voulait lui payer sa perte de la veille, Rodolphe surmonta sa répugnance , et entra au salon, h sa vue, la conversation tomba subi-

tement, Au lieu de l'empressement dont Use disposait à supporter l'ennui, Rodolphe ne fit autour de lui que des visages froids et réservés. Balstetten lui-même, l'homme avec lequel il s'était le plus lié depuis son séjour à Venise, s'avança d'un air contraint, et ne prit pas la main qu'il lui tendait d'abord.

— Je t'attendais , lui dit-il avec précipitation ; j'ai une dette à payer, et si tu peux...

— Si je puis payer la mienne? Que veut dire cette question ?

— Rien j que ce qu'elle dit. Si tu peux me payer, paie-moi , voilà tout.

Rodolphe sentit le sang lui monter au visage. Il tira sa bourse, et s'approchant d'un meuble, il y jeta l'or qu'elle contenait.

— Compte, dit-il à Balstetten.

— Les trois mille francs y sont, mais rien de plus , dit ce dernier, en mettant l'or dans sa poche.

—Je paie ce que je dois.

— Per Bacco!\e suis bien aise de les tenir! En ce moment une pièce d'or tomba sur

le parquet.

— Tu es moins adroit à manier l'or que les cartes , reprit Rodolphe d'un ton goguenard.

— Veux-tu dire que je sois adroit au jeu? demanda Balstetten avec colère?

— Je veux dire ce que j'ai dit , pas autre chose.

— Explique tes paroles, ou j'y verrai une insulte.

— Si tu y vois une insulte, c'est qu'elle y est ; si elle y est, ce n'est pas moi qui l'y ai mise... C'est ta maladresse ou ton adresse.

— Rodolphe , continua Balstetten d'un ton menaçant, je ne souffrirai pas d'injurieuses suppositions ; je te somme d'expliquer tes paroles et ta pensée

Les habitués du Casino se rangèrent alors en cercle autour des deux jeunes gens, qui s'animaient de plus en plus. Rodolphe avait été piqué de l'empressement avec lequel Balstetten avait réclamé sa dette; il voyait dans cet empressement un soupçon de mauvaise foi, blessant pour son orgueil. Peut-être aussi la situation de ses finances

contribuait-elle à exciter sa susceptibilité ; quoi qu'il en fût, son caractère naturellement irascible se développa dans cette circonstance avec toute la violence dont il était capable.

— Je te somme à mon tour d'expliquer tes manières contraintes , et l'espèce de doute que tu semblais avoir sur mon exactitude.

— Si j'ai eu des doutes, je n'en ai plus, puisque je suis payé ; mais toi, tu as prononcé un mot qu'il faut que tu rétractes. As-tu pensé que j'étais adroit au jeu?

— Si je l'ai pensé, je ne le pense plus, puisque nous ne jouons pas.

— Trêve de réponses évasives, réponds positivement, ou je saurai t'y forcer.

Les yeux de l'Autrichien lançaient des regards de fureur, et, de son côté, Rodolphe sentait fermenter en lui une colère qui , aux yeux des assistans, présageait une scène de violence inévitable. Néanmoins, personne n'intervint , et chacun se plaça de manière à suivre lesmouvemens des deux antagonistes. Tout est spectacle pour un Italien ; le désœu-

— M — vrement et la mollesse des habitués d'un casino surtout , leur font rechercher avec avidité tout ce qui peut devenir pour eux un sujet de distraction ou d'amusement.

— Tu m'as blessé le premier, explique-toi donc le premier, mon explication suivra de près la tienne.

— Il veut conserver le choix des armes, dit tout bas un spectateur à son voisin.

— Tiens donc, s'écria Balstetten , en jetant un journal à la figure de Rodolphe, lis , et vois si j'ai raison de douter de ta solvabilité.

Rodolphe, au comble de la colère et de la surprise, ramassa le journal d'une main tremblante et le parcourut avidement. . . Une sueur froide coula de son front quand, à l'article de France, il lut ce qui suit :

« La terre de *** appartenant à M. l'abbé « de Taibert , récemment élevé à la dignité « de cardinal, vient d'être le théâtre d'une « catastrophe épouvantable. Les causes de « cet horrible événement sont d'une nature k trop délicate et touchent de trop près à « L'honneur d'une des plus illustres maisons

« de France^pour que nous n'apportions pas la

« plus grande réserve en les publiant. Nous

« n'avons voulu rien avancer que tous les

« documens propres à éclairer notre cons-

« cience, ne nous eussent été communiqués;

« c'est donc en prenant sous notre respon-

« sabilité la vérité de notre récit, que nous

« livrons à la publicité les détails suivans :

« Jeudi dernier, le cardinal était dans sa

« bibliolhèque , occupé à corriger l'épreuve

« d'une brochure annoncée depuis quelques

« jours, lorsqu'on vint l'avertir qu'un de

« ses neveux, le marquis Alfred de Talbert,

« venait d'arriver au château, et désirait lui

« parler. Il paraît que des dissensions intes-

« tines agitaient la famille de Talbert; à

« plusieurs reprises, des explications assez

« vives avaient eu lieu enire l'oncle et le

« neveu, explications qui, du reste, avaient,

« si nous sommes bien informés, rapporta

« un autre neveu du cardinal , M. Rod olphe

« de Talbert, frère du marquis. A cette

« annonce , le prélat répondit par l'ordre

« de faire entrer son neveu, qui, en L effet,

« vint le joindre dans la bibliothèque. « Au bout de quelques instans, les person- « nés qui se trouvaient au château, la fem- « me de charge entre autres, entendirent « des éclats de voix , des trépignemens , qui « leur donnèrent à penser qu'une discussion « s'était engagée entre le cardinal et son ne- « veu ; le désir de lui porter secours , dans « le cas où le marquis se porterait à quelle ques violences, les engagea àse rapprocher « de la bibliothèque; et ils reconnurent, en « effet, que le cardinal résistait énergique- « ment à une demande que lui faisait impé- « rieusement le marquis. Ils saisirent même « des mots entrecoupés qui les éclairèrent « sur la nature de cette demande. —Je suis « ruiné, déshonoré, si vous ne venez à mon « secours, disait le marquis. — Prêter à un « joueur, c'est encourager sa passion, ré- « pondait le cardinal. — Ainsi vous êtes in- « flexible... notre nom... les tribunaux... — « La honte est personnelle. — Ces dernières « paroles du cardinal furent suivies d'un mô- « ment de silence, après lequel le marquis

« s'écria. — Eh! bien, j'hériterai ! Un grand « cri engagea alors les domestiques effrayés, « à se précipiter dans la bibliothèque. Un « spectacle affreux se montra à leurs yeux. «< Lillustre cardinal était renversé dans son « fauteuil, la main posée sur sa poitrine, « d'où s'échappaient des flots de sang. — « Sauvez le testamment ! c'est tout ce qu'il « put dire et il expira aussitôt. Le marquis « de Talbert était debout un poignard à la « main, hors de lui et attachant sur son on- « cle des regards étincelans. Quand il vit « que sa victime était expirée, il profita du « trouble qui s'était emparé de tous , pour « gagner la porte , et s'enfuit précipitam- « ment.

« Les domestiques épouvantés de ce meur- « tre terrible, essayèrent vainement de « rappeler le prélat à la vie; et ce ne fut « que quand ils eurent reconnu l'inutilité de « leurs efforts, qu'ils s'aperçurent de la « fuite du coupable, ils se précipitèrent sur « sa trace, sans parvenir à le joindre, et « coururent au premier bourg, pour avertir

- ss —

« les autorités de ce qui s'était passé au chà- « teau. Grâces aux actives recherches qui « furent ordonnées, le marquis de Talbert « fut trouvé ie lendemain; mais la justice * humaine n'avait plus de comptes à lui de- « mander de son forfait : il s'était donné la « mort, et se trouvait en présence du juge « éternel. Une lettre trouvée près de lui ex" « pliquait, jusqu'à un certain point, par « quelle série d'infortunes, M. le marquis de « Talbert avait é^é conduit à l'assassinat « d'un oncle vénéré, puis au suicide. Avant « de faire connaître le sens de cette lettre, « nous répétons que nous avons voulu nous « entourer de tous les renseignemens qui « pouvaient corroborer ou détraire ses as- « sertions; nous nous sommes convaincus « que , comme le disait le marquis , le pre- « mier coupable est ce jeune frère dont « nous avons parlé. Doué d'un naturel aussi « ardent que pervers , M. Rodolphe de Tal- « bert s'est de bonne heure abandonné à « la fougue de ses passions; non seuïemeut « il a donné dans les écarts de la dissipation

« et de la débauche même; non seulement il « s'est compromis aux yeux du monde et du * gouvernement par ses opinions en déshar- « monie complète avec son rangetlesprinci- « pes héréditaires de sa noble famille; mais à « la douleur, à lahonte même qui rejaillissait « sur son frère d'une conduite aussi aveuglé- '< ment coupable, il a joint de plus graves in- « jures; il a porté dans la maison fraternelle « une perturbation qui, après avoir coûté la « vie àunefemmecharmante, ornée de toutes « les grâces de la beauté qui peuvent fairele « bonheur d'un époux , a bouleversé l'exis- « tence entière du marquis. On comprendra « notre réserve. Nous dirons seulement que « de l'époque où la vérité ne lui fut plus voi- « lée, le marquis de Talbsrtsejeta avec fré- « nésie dans les spéculations, le jeu et les « entreprises les plus hasardeuses; il vou- « lait, sans doute , appeler à lui des distrac- « tions capables de chasser son désespoir; « mais les affaires, suivies seulement pour « échapper à une pensée poignante , ne sau- « raient porter les fruits qu'une raison calme

« et maîtresse d'elle-même en eût tirés. La « ruine du marquis s'accomplit avec une « rapidité effrayable; sa fortune particulière, « celle que sa femme lui avait laissée , par « une donation, celle enfin que, dans un « moment d'amitié fraternelle , il avait con- « senti à acquérir de M. Rodolphe de Talbert, « qui menaçait de démembrer les magni- « tiques domaines de sa famille : tontdisparut « dans le gouffre, et un chiffre épouvantable <f de dettes fut la seule perspective qui resta « au marquis. C'est dans ces circonstances « qu'il s'était rendu chez son vénérable « oncle. La conduite du jeune Talbert avait « été formellement désapprouvée par le car- « dinal , et des efforts que le marquis avait « faits pour adoucir l'indignation du pr^at , « il était résulté un refroidissement complet « dans leurs relations. On comprend dès-lors « comment dut être accueillie une démarche * faite dans un paroxisme de démence , et on « comprend aussi l'irritation que des refus « durent exciter dans une ameulcéréecomme « celle du marquis. C'est ainsi qu'il faut expli-

« quer la catastrophe qui enlève à la France « l'un des plus célèbres de sespublicistes, et « le représentant d'une des plus anciennes « souches de la noblesse nationale. Les biens « laissés par le cardinal ne retourneront « probablement jamais entre les mains de « cette famille : le prélat en ayant disposé en « faveur de plusieurs établissemens publics « et de la plupart de ses domestiques.

f Si, comme on nous l'assure, l'auteur pri- « mitif de ce crime, erre en Italie, en com- « pagnie d'une courtisane, digne compagne « d'un homme aussi profondément pervers, « puissent ces lignes tomber sous ses yeux. « Puissent-elles tracer autour de lui un cer- « cle qui empêche toute ame honnête de « l'approcher. La justice humaine est im- « puissante contre lui, mais le ciel permet r qu'un châtiment moral soit infligé à des « coupables de son espèce. Puisse le remords « ne le point quitter, le troubler au milieu « de ses orgies, et lui montrer sans cesse l'i- • mage de ceux qu'il a guidés vers la tombe. « Les mânes plaintives de son oncle et de

« son frère auront alors obtenu la seule ex- « piation qu'il leur soit possible d'obtenir « sur la terre. »

Walter, je t'ai mis en état d'apprécier l'exagération des imputations contenues dans cet article , rédigé sans doute par le vieux comte de Villetrec; ainsi, ne pense pas que j'aie voulu éveiller en toi des idées de désespoir, que j'ai au contraire mission de chasser entièrement. Mais Rodolphe n'avait pas, comme tu l'as maintenant, la clef de ces mystères d'iniquité. Sa conscience était parfaitement d'accord avec l'auteur de l'article; le vrai, le seul coupable était lui , il se voyait la honte , le fléau , et le destructeur de sa famille, criblé de crimes commis réellement, et de crimes résultant de son influence fatale; ce qu'il éprouvait est indescriptible; la funeste fouille de papier s'échappa de ses mains, et, pendant quelques instans, il courba la tête sous le poids d'une douleur sans égale. Mais bientôt, des chuchottemens qu'il entendait autour de lui le rappelèrent à sa situation ; il releva la tète, et promenant ses

regards sur l'assemblée, il vit clairement que pas un seul de ces hommes ne lui tendrait la main ; il ne devina pas que la véritable cause de cet éloignement universel était sa qualité de conspirateur, toujours dangereuse, mais surtout dans la partie de l'Italie soumise à l'Autriche. Il mit sur le compte de ses fautes une froideur qui venait simplement de la crainte des plombs de Venise , et il se fût peut-être éloigné vaincu par la honte , si la voix de Balstetten ne l'eût arrêté.

— Eh bien ! dit l'Autrichien d'un air de mépris, tu sais maintenant à quoi mes doutes peuvent être attribués. Et c'est un tel homme qui ose suspecter ma bonne foi! Per Bacco, c'est trop d'audace.

— Balstetten, répondit Rodolphe avec une expression de sombre fureur , quoi que dise cette gazette , vraies ou fausses , ses allégations ne pouvaient aller jusqu'à te donner le droit de douter de ma parole. Je dis donc que c'est injurieusement que tu as dit, en présence de ces messieurs, que tu avais con-

çu des doutes sur ma loyauté. Nulle créature au monde ne peut m'accuser, ni d'être adroit au jeu,, ni infidèle à l'acquittement d'une dette... Je t'ai fait la première de ces insultes, et depuis un quart d'heure tu me prodigues la seconde... Si tu n'es pas un lâche , c'est un combat à mort qu'il faut entre nous deux.

Et , avant que Balstetten eût eu le temps de se mettre en état de défense , Rodolphe lui toucha le visage avec la main... Une pâleur livide se répandit sur les traits de Balstetten , il porta la main sous son habit, comme pour y chercher une arme; mais sans doute la présence de tant de témoins, parmi lesquels s'en trouvaient qui se fussent opposés à un acte de violence perfide, l'arrêta dans son dessein ; il serra les poings et dit d'une voix concentrée.

— Oui, c'est à mort que nous nous battrons.

— Qù?demanda Rodolphe surlemêmeton.

— Les duels sont sévèrement défendus, dit une voix.

— Nous nous cacherons, interrompit Balstetten.

— Où? répéta avec impatience son adversaire.

L'Autrichien se taisait irrésolu.

— Venez donc , s'écria Rodolphe hors de lui. Venez à la salle d'armes, elle est éclairée ; ces messieurs seront nos témoins.

Il n'y avait pas à répliquer; Balstetten et' :t brave, du reste; mais il n'en regrettait pasmoinsmaintenantdes'ètrelaisséalleràdes propos qui pouvaient avoir de si funestes résulta ts. Il suivitRodolphe,etlesassistans euxmêmes se rendirent également à la salle d'armes, dontlaporte fut immédiatement fermée.

— Avant de combattre, dit Rodolphe en prenant un fleuret démoucheté, stipulons que le vainqueur aura la liberté de sortir d'ici sans être inquiété.

— Ces messieurs sont trop hommes d'honneur pour ne pas le promettre, répondit Balstetten. Mais, rassure-toi, ce n'est pas toi qui profiteras de leur bonne volonté.

— C'est ce que nous allons voir.

Les adversaires s'attaquèrent alors avec une rage égale, mais avec une fortune bien différente. Dès le premier coup, le fleuret de Rodolphe s'enfonça dans les entrailles de Balstetten, et ce dernier tomba mortellement blessé.

— Sauvez-vous, cria-t-on de toute part à Rodolphe.

Le jeune homme s'enfuit, en effet , comme s'il eût été ivre , la conscience chargée d'un nouveau meurtre.

Chute complète.

— Fuyons! nous n'avons pas un instant à perdre , dit Rodolphe en se précipitant dans l'appartement de Leonora.

La jeune femme voulut l'interroger ; mais avec un égarement qui tenait de la folie, il lui imposa silence en répétant :

— Fuyons, te dis-je; si tu m'aimes, si tu veux suivre un assassin , viens pendant qu'il en est temps encore... J'ai tué Balstetten.

Leonora ne répliqua plus; avec une présence d'esprit admirable, elle sonna sa femme de chambre , prit dans son écrin une bague d'assez grand prix.

— Va chez le juif qui m'a vendu cette bague, éveille le et rends-la lui pour le quart de sa valeur : tu m'en apporteras le prix à la porte de l'église San Marco. Il faut que tu ne sois absente que dix minutes.

La femme de chambre sortit en courant, et Leonora, jetant sur les épaules de Rodolphe un manteau, en prit un pour ellemême, et , cachant sous son bras l'écrin qui était désormais toute sa fortune, elle entraîna son amant et sortit avec lui de l'hôtel. La nuit était épaisse; le ciel nuageux et le bruit du vent annonçaient que les flots de l'Adriatique se soulèveraient bientôt en vagues menaçantes. Cette obscurité parut favorable à Leonora , bien qu'il eût été assez extraordinaire qu'ils fussent rencontrés à

pareille heure , l'événement dont elle ignorait encore les détails pouvait avoir mis sur pied quelques uns de ces milliers d'agens de police dont Venise est peuplée, et elle voyait plus de chance de leur échapper que si la lune avait brillé à la voûte du ciel.

Après avoir marché silencieusement pendant quelques instans , et au moment où ils se trouvaient sur un de ces innombrables ponts qui unissent les rives des quatre cent canaux de Venise , Leonora s'arrêta.

— Mon Rodolphe, dit-elle, voici bientôt l'église San-Marco, dis-moi si tu veux y venir, ou si tu n'aimes pas mieux aller réveiller un gondolier tandis que j'attendrai Julie?

— Leonora î... c'est tout ce que put dire Rodolphe en se jetant dans ses bras.

— Ne me quitte pas, dit-il un moment après en cherchant à reprendre un peu d'énergie, tu sauras plus tard tout ce que je souffre. Mais où allons-nous?

— Ne m'as-tu pas dit que tu voulais fuir? nous allons quitter Venise pour n'y jamais revenir.

Des pas précipités se firent entendre derrière eux, et !eur firent appréhender d'être poursuivis; il* passèrent rapidement le pont et se cachèrent dans l'angle d'une boutique. Quelques hommes passèrent en courant, et l'un d'eux , que les fugitifs reconnurent pour Fieramonte, dit en devançant ses compagnons :

— Parcourez le quai de ce côté, moi je vais voir si quelques unes de ces gondoles ne leur aurait pas donné asile.

L'Italien laissa passer ses compagons à droite tandi? qu'il prenait le chemin opposé. A peine avait-il disparu que Julie, la femme de chambre, traversa le pont.

— Ici, lui cria Leonora, as-tu l'argent?

— Le voici, mais j'ai eu de la peine à le décider.

— Retourne à'I'hôtel : tout ce qui y estresté je te le donne avec ton congé. Toi, mon Rodolphe, suis-moi vers le bord de la mer; le plus sûr est, je crois, de marcher sur les traces de Fieramonte. Il est seul et peu dangereux.

Rodolphe, comme s'il eût été honteux du rôle passif que lui laissait sa maîtresse , mar cha devant d'un air assuré , et vit bientôt à peu de distance devant lui, l'homme qui sans doute le cherchait. Il l'entendit réveiller plusieurs gondoliers et leur adresser quelques questions auxquelles il n'obtint sans doute aucune réponse satisfaisante, car il passa outre en jurant. Rodolphe le laissa marcher quelque temps, puis, quand il le crut suffisamment éloigné, il frappa tout-àcoup sur l'épaule d'un gondolier et lui dit à voix basse :

— Cinquante ducats pour noas conduire à Trieste.

— Oui êtes-vous? dit le gondolier. C'est peut-être vous qu'on cherche ? Si vous êtes le Français auquel j'ai fait dernièrement perdre un pari, je ne vous conduirais pas au prix de mille ducats.

— Paolo, dit en intervenant Leonora, est-ce donc toi? Tu ne cours aucun danger, viens.

Et à la lueur d'une lanterne placée non

102 — loin de là, elle lui fit voir un objet qui dissipa toutes ses inquiétudes.

— Quand vous voudrez, signor, je suis prêt, dit-il à Rodolphe étonné.

Les fugitifs entrèrent alors dans la gondole, mais au moment oùPaolo allait démarrer , un homme se présenta de nouveau à lui; c'était Fieramonte.

— Il y a du monde dans ta cabine , dit-il , j'ai vu deux ombres passer sur le quai ; je te défends de bouger au nom de l'empereur...

L'Italien sauta alors dans la gondole et marchait vers la cabine , quand un coup violent qu'il reçut sur la tête le jeta dans îe fond de la barque.

— Au large! cria Rodolphe.

Paolo , stimulé par l'appât du gain , saisit ses rames, et la gondole fendit bientôt les vagues qui se brisaient contre ses flancs.

— Nous sommes sauvés , dit alors Leonora en serrant Rodolphe dans ses bras.

— Qui donc l'a frappé? demanda avec anxiété son amant, en montrant dans le fond

de la barque Fieramonte sans mouvement.

— Moi , parce qu'il n'était venu ici que pour s'opposer à ta fuite ; voici l'arme dont je me suis servie.

Elle montrait, en parlant ainsi, une hache que le hasard avait placée sous sa main.

— Fieramonte ne m'aurait pas livré \ continua Rodolphe; je ne l'ai jamais offensé.

— J'espère qu'il n'accomplira pas son dessein. Pour cela, ajouta-t-elle d'une voix plus basse , il faut qu'il ne revoie ni Venise , ni aucun autre pays.

— Je n'ose te comprendre... Quoi, lui aussi ?

Si l'obscurité de la nuit l'eût permis, Leonora eût vu sur la physionomie de son amant une expression d'horreur, qui l'eût peut-être désarmée; mais comme tu lésais maintetenant, Walter, la présence de Fieramonte sur la gondole était un sujet d'effroi pour cette femme coupable ; un mot de l'Italien pouvait changer en mépris l'amour Je Rodolphe, et, bien qu'elle pût riposter en

donnant à Fieramonte sa véritable et infâme qualification, elle ne pouvait empêcher, autrement que par la violence, une révélation qui porterait toujours ses fruits. — Lui aussi! répondit -elle à Rodolphe, il faut qu'il meure ou il te vendra, et adieu alors à la liberté, à l'amour, à la viel Rodolphe.

— Non , non , jamais.

— Il le faut, te dis-je, je t'aiderai. Tiens1 Avec une force que la crainte qui l'agitait peut à peine expliquer , Leonora souleva le malheureux Italien et voulut le précipiter à la mer.

— Arrête, s'écria Rodolphe en s' élançant. Mais ce mouvement ne servit qn'à aider

au meurtre qu'il voulait empêcher; il heurta l'Italien qui disparut dans les flots agités.

— Signor, dit le gondolier Paolo, nous pourrons difficilement sortir des lagunes sans être accostés par les douaniers ; que répondrai-je quand ils me héleront?

— Tiens, interrompit Leonora haletante

d'émotion, quand on t'interrogera, tu montreras cette carte... A Trieste, Paolo, à Trieste.

Et, remettant au gondolier la carte jaune de Fieramonte , elle entraîna Rodolphe dans la cabine et le serra avec une tendresse frénétique sur son sein.

— Courage, disait-elle, courage, mon Rodolphe; personne ne peut maintenant entraver ton salut.

Mais Rodolphe ne répondit que d'un air éperdu à ces encouragemens. Il devait se passer en lui quelque chose d'étrange ; s'il récapitulait les assauts divers qu'il avait subis depuis quelques heures seulement , il devait se croire comme un autre Oreste, dévoué aux Furies, tantles remords devaient se presser dans sa conscience. Il fut tiré de l'espèce de vertige dans lequel il était plongé, par des dangers physiques, qui sont, de toutes les diversions , la plus efficace contre les douleurs de l'ame. La tempête, qui était depuis une heure suspendue sur le golfe, éclata avec fureur ; les flots s'élevèreut en monta-

gnes menaçantes pour se creuser ensuite en abîmes profonds. La faible gondole commençant à ne plus répondre aux efforts du petit Paolo, celui-ci appela à son aide Rodolphe, et d'un air sombre , lui intima l'ordre de ramer, afin qu'il put reprendre ses forces.

— Vous êtes venus me trouver à une heure fatale, dit-il ; vous m'avez tenté par votre or, et le ciel me punit d'avoir cédé. San-Marco ! entendez-vous, c'est un coup de canon. Si des navires gros comme des maisons se trouvent en danger dépérir, que dirai je de ma pauvre gondole? Ramez, signor; car bientôt j'aurai besoin de toute ma force... pour nager, peut-être.

Rodolphe s'assit, en effet, sur le banc du patron et essaya machinalement quelques coups de rames.

— • Vous nous ferez chavirer si vous y allez ainsi , s'écria avec impatience Paolo.

— Prends les rames toi-même, Paolo, dit Leonora qui, dans cette circonstance, se montrait pleine de courage; je doublerai la somme si nous arrivons sains et saufs à Trieste.

— G'est parler, cela! mais si nous n'arrivons pas?

— Tous nos comptes seront réglés ; mais nous arriverons...

Le patron reprit les rames , et Rodolphe rejoignant Leonora, s'assit à côté d'elle en entourant sa taille de son bras. Les vagues croissaient en fureur, et le tonnerre, qui jusqu'alors était resté muet, fit entendre sa formidable artillerie ; les éclairs se succédèrent sans interruption et remplacèrent l'obscurité de la nuit par une clarté blafarde qui fatiguait la vue. Tout-à-coup, les rames de Paolo cessèrent d'agir, il se cacha avec effroi la tête entre les mains... Un cri s'échappa en même temps de la bouche de Leonora , et elle se détourna avec un sentiment irrésistible d'horreur et d'épouvante.

— Du secours! du secours! disait une voix épuisée. Au nom de l'humanité, donnezmoi du secours.

Au même instant, une vague énorme s'avança, roulant devant elle un homme , qu'à la lueur des éclairs, Paolo et Leonora

avaient tous deux reconnu. Rodolphe, jetant les yeux du côté d'où partait la voix, futégalement saisi d'effroi, quand il vit debout sur les flots, qui semblaient le porter miraculeusement, l'homme dont il croyait avoir causé la mort. C'était, en effet, Fieramonte, qui, étourdi du coup mal assuré de Leonora, avait repris ses sens en plongeant dans la mer, et était devenu depuis ce moment le jouet impuissant des flots agités. Le sang qu'il avait perdu l'avait trop épuisé pour qu'il put nager, et c'était par une sorte de prodige qu'il existait encore. A la vue de la gondole , sa vie prête à s'exhaler s'était ranimée d'un rayon d'espérance, et, sans qu'il reconnût ceux qui la montaient, il avait poussé un cri de détresse et de supplication. Mais son heure était arrivée ; la vague qui le portait le jeta violemment contre la fatale gondole déjà rougie de son sang, et, lorsqu'il disparut une seconde fois, j'avais séparé soname de son enveloppe terrestre.

— C'était une apparition, dit Paolo en reprenant ses rames; le ciel ait pitié de nous.

— Le ciel ne peut avoir pitié de moi , s'écria Rodolphe avec une exaltation désespérée. Que d'horreurs cette nuit prépare pour mon souvenir. Leonora, la vie m'est odieuse ; sans toi, j'irais rejoindre ce malheureux et les victimes qui l'ont précédé.

La jeune femme était elle-même trop émue de cette scène pour pouvoir répondre ; elle se sentait impuissante pour redonner à son amant une énergie qu'elle n'avait pas au fond du cœur, et, pendant quelques instans, il régna sur la gondole un silence que troublaient seuls les mugissemens du vent et les exclamations de Paolo.

Enfin , la tempête sembla diminuer de furie , les premières lueurs du crépuscule se firent apercevoir , et les bruits terribles de l'orage s'affaiblirent peu à peu. Les fugitifs commencèrent à respirer; Paolo, surtout, salua le retour du calme et de la lumière par une exclamation de joie.

— Nous voilà, j'espère, hors de danger! Sainte Madone ! la pauvre petite gondole a bien fait son devoir ; il y en a plus de dix

qui, maintenant, dansent sur le golfe comme autant de noix fêlées ou ébréchées. Mais bonté divine! comment ai-je navigué? J'ai tourné sur place donc, car après deux heures de marche, je suis encore en vue de saint Marc. Signor, entrez dans la cabine, voici un dogue que je ne connais que trop bien; il ne faut pas vous exposer à ses dents. Aussi bien cette jeune dame, qui a montré plus de résolution que nous deux ensemble, a besoin de se reposer; en attendant le soleil qui séchera vos habits, cachez vous si vous tenez à votre peau. Voyez.

Une chaloupe douanière, se dirigeait vers la gondole en forçant de rames, et, comme si elle eût été impatiente d'atteindre la frêle embarcation, elle hissa une voile qui doubla la vitesse de sa marche.

— Ohé ! de la gondole , cria le commandant de la chaloupe.

— Ce sont les douaniers, dit Paolo ; peutêtre ont-ils reçus quelques ordres relativement à vous.

—Tusais ce qu'il faut leur répondre, ajouta

Leonora, sans témoigner aucune agitation.

— Il vaut mieux forcer de rames sans répondre, reprit Rodolphe. S'ils savent qui je suis, je serai pris.

— Ah ! ah ! fît Paolo en riant , voici la parole qui lui revient, c'est bon signe. Mais ne craignez rien , sinon de montrer votre nez ici j entrez dans la cabine, et je fais de vous un personnage des plus respectables.

— Ne bavarde pas trop , dit encore Léonora en entraînant Rodolphe ; dis leur que nous sommes pressés.

— Ohé I cria-t-on de nouveau de la chaloupe, vous êtes parti de bon matin, camarade , qui avez-Yous dans votre gondole ?

Les deux barques se trouvaient alors bord à bord , et les douaniers jetaient dans la gondole ce regard acéré qui est propre aux douaniers; et pénétre partout comme leurs sondes pointues.

— Il fallait une volonté plus forte que la mienne pour me faire quitter le port, répondit Paolo. Cette volonté, qui paraît commander aussi àlatempête, puisque nous

ne sommes pas noyés, est une puissance qui est au-dessus de" toutes les autres et des douaniers eux-mêmes. Voyez plutôt, mon lieutenant.

Paolo montra alors la carte jaune que lui avait remise Leonora , et la chaloupe s'éloigna immédiatement.

— Le talisman a opéré, dit Leonora.

— Quel est donc ce talisman dont j'entends parler sans le connaître , demanda Rodolphe.

— Que t'importe? A Trieste, Paolo.

Le gondolier entra dans la cabine, prit dans un coffre une bouteille d'eau de vie , et en but une large gorgée; après quoi, étendant avec satisfaction ses bras robustes, il donna la bouteille à Rodolphe.

— Faites comme moi, dit-il, et vous vous trouverez un tout autre homme; me voici frais comme une rose , prêt à recommencer la traversée.

Rodolphe but ; en effet, il reprit une énergie qui l'avait trop long-temps abandonné. Il regarda et Leonora et Venise successive-

ment ; puis, faisant un violent effort sur luimême, il posa la main sur son front.

— Adieu , ville maudite comme toutes celles où j'ai vécu, dit-il. La mer elle-même a été complice de la fatalité attachée à mon sort. Jamais Venise ni l'Adriatique ne me reverront. Toi seule, Leonora, m'attaches à la vie, et c'est avec toi que je veux fuir dans une contrée qui n'éveillera plus de souvenirs en moi. Rame, Paolo; mais pourras-tu aller jusqu'à Trieste?

— Laissez-moi seulement relâcher à une petite baie que je connais sur notre chemin; j'y prendrai des vivres , et j'irai à Trieste, à Ancône, en Dalmatie, à Corfou , à Smyrne et même à Constantinople.

Le soleil levant perça en ce moment les nuages, et une teinte éclatante se répandit sur l'horizon ; l'Adriatique était rentrée dans le calme qui lui est habituel ; la surface unie de ses ondes laissait apercevoir çà et là les voiles de quelques navires qui, semblables à des oiseaux mouillés par l'orage, avaient l'air d'étendre leurs aîies aux rayons ré-

— 414 -* chauffans du soleil ; du côté de la ville , on YO}ait les barques de pêcheurs quitter le port : la vie, l'activité renaissaient avec une nouvelle journée, et la nature s'animait d'une apparence joyeuse qu'on ne rencontre guère que sous ce beau ciel , en Turquie ou dans les délicieux parages de l'Inde et de l'Océanie. Rodolphe était trop impressionable pour être insensible au contraste de cette matinée suave avec la nuit terrible qui l'avait précédée; d'ailleurs, il avait près de lui une compagne qui ne pouvait négliger cette occasion de l'encourager.

— Vois, lui dit Leonora : le ciel redevenu serein est un heureux présage de la vie qui nous attend. Nous avons traversé des tempêtes de toute espèce , oublions-les à la vue riante d'un nouvel horizon. Nous serons heureux, mon Rodolphe; heureux près l'un de l'autre, sans plus jamais tourner nos regards en arrière. En quittant cette gondole, nous romprons avec le passé et commencerons une nouvelle existence. Un baiser, mon Rodolphe.

Le jeune homme rendit à sa maîtresse cette tendre marque d'affection, et la teinte sombre de sa physionomie s'éclaircit tout à fait.

— Tu as raison, dit-il, vivons à neuf; de tout le passé, ne conservons que le souvenir des jours de notre bonheur. Mais pourronsnous si vite nous accoutumer à cette vie nouvelle? quelle sera-t-elle? Tu sais nos ressources, puisque c'est toi, maintenant , qui es la seule dépositaire de notre fortune.

— N'y songe pas, mon Rodolphe. Je te l'ai déjà dit, nous sommes riches encore, et l'avenir est à nous. Il faut que je te parle à cœur ouvert. Je n'aime point une vie calme, et je serais bien étonnée si toi-même tu consentais à user ta jeunesse dans une contemplation oisive; mais veux-tu savoir d'où vient ce besoin d'agitation qui me dévore et que je voudrais te communiquer? C'est, Rodolphe, qu'au-dessus de tous les biens, je mets ton amour ; car cet amour m'a donné bonheur et plaisir; c'est, Rodolphe, que je perdrais ton amour si tu retournais au mi-

lieu de ce monde où mille femmes séduisantes tenteraient de te conquérir. C'est de l'égoïsme, je le sais; mais quel amour n'est pas égoïste quand il s'agit de la possession exclusive de l'objet aimé? Eh! bien, sache donc jusqu'où va cet égoïsme. J'ai fait des rôves plus insensés les uns que les autres ; j'ai souhaité ta ruine, j'ai souhaité que le monde ne t'offrît plus de refuge, afin que tu te jetasses dans une vie exceptionnelle, toute de liberté et d'ardente activité. J'ai rêvé alors que je te suivais dans ta course à travers le monde; je me suis vue la compagne d'un proscrit, d'un Lara, d'un Corsaire^ d'un de ces hommes qui, comme des torrens impétueux , s'élancent armés de toutes les passions, heurtent et brisent toutes les entraves, et deviennent ou l'effroi ou l'admiration du genre humain. Ton œil s'enflamme, Rodolphe; ah! je t'ai compris! Le monde tel qu'il est constitué n'est point ton élément ! J'ai vu plus d'une fois ton front rayonner, tes regards étinceler à la lecture de ce poète dont je viens de citer les chefs-d'œuvre. J'ai

deviné la flamme que tu t'efforçais d'amortir, et je me suis prise à désirer que les liens qui te retenaient encore fussent soudainement brisés. Alors, me disais-je , il ira dans des contrées où les préjugés du monde n'ont pas encore pénétré. Chef hardi et entreprenant, il groupera autour de lui des hommes semblables à lui, comme lui séparés delà société. L'image de Lara me revenait sans cesse. Alors , disais-je encore, le sombre héros de Byron sera surpassé par le mien; je serai à côté de mon Rodolphe, non pas comme le page timide et faible de Lara, mais comme une ardente compagne de ses dangers, de ses plaisirs. Que d'orgueilleuses et folles pensées me sont venues à la suite de celles là, Rodolphe!... Mais il est impossible que tu no les aies pas eu^s aussi; la tristesse de ton ame est ^i grande, parfois, elle contracte tellemeru avec la fougue de ton sang, qu'elle a dû plus d une fois éveiller en toi de ces rages intimes nées de l'obsession d'une idée qu'on ne peut chasser. Alors, tu as songé que l'activité physique et intel-

lectuelle pouvait seule t'arracher à cette torpeur morale ; c'est alors, peut-être, que tu as recouru au jeu qui, quoi qu'on dise, est une noble et grande passion. C'est alors , aussi, que je t'ai encouragé dans cette voie, dans tout ce qui pouvait distraire assez puissamment ton esprit pour le rendre inaccessible à la tristesse- N'est-ce pas que tu sens comme moi le besoin d'une vie agitée? L'amour calme et fade de la Marguerite de Faust n'est pas ce qui convient à ton ardeur ; le héros de Goethe ne pouvait faire qu'une victime de cette froide Germaine : c'est une seconde toi-même qu'il te faut, c'est une femme qui, par la pensée et l'action, égalera l'audace de ton ame ; une femme qui te suivrait sur tous les théâtres, en haut, en bas, au ciel, à l'enfer, et cela sans hésitation, sans remords. Cette femme, c'est moi, Rodolphe; elle est trouvée : mais le théâtre ne fuit-il pas devant moi? Tu as encore une famille, une patrie que tu regrettes.

- Tais-toi, ma Leonora; sois heureuse; si tu voulais ma ruine , elle est complète !

Femme étrange! je ne puis méconnaître ton amour. Pourquoi le nierais -je? tu attises en moi une flamme que je m'efforce en vain de comprimer. Cette vie dont tu parles , je l'ai rêvée aussi , par les motifs que tu m'a cités, peut-être par instinct. Que sais-je? Mais c'est une vérité, j'ai appelé cette vie comme un refuge contre ma conscience. Sois heureuse, Leonora; mes malheurs sont arrivés à ce point extrême où tu les voulais voir : sachele, je n'ai ni patrie ni famille.

Un cri de joie s'échappa de la poitrine de l'égoïste courtisane; elle pressa de questions le malheureux Rodolphe, qui lui apprit, avec le meurtre de Balstetten, la cause funeste qui l'avait amené.

La barque voguait, doucement bercée par la brise, et, pendant une journée encore que dura le voyage, Rodolphe entendit l'ange du mal lui parler par la bouche de Leonora. Tout ce que l'éloquence a de tendresse, tout ce que la tendresse a d'éloquence, fut mis en œuvre par cette femme dangereuse. 0 Walter, cet homme était faible et aveugle;

il accueillit avec avidité ces funestes conseils. Mais une puissance supérieure me Ta révélé : seul, il n'eût point tourné ses pensées vers des projets aussi criminels. C'est donc l'influence fatale qui l'entraînait qui doit porter la plus grande part du châtiment.

Quoi qu'il en fût, en débarquant à Trieste, Rodolphe était tel que l'avait souhaité Leonora : prêt à tout faire pour étouffer ses remords et trouver le plaisir.

La chute était complète.

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