LIVRE DIXIÈME
Le Secrétaire (indigné). — C'était un infâme guet-à-pens! Je n'irai pas plus loin. Quoi c'est là ce que vous appelez un bon prêtre? Vous êtes redoutable, princesse; vous disposez d'une puissance à laquelle tous les hommes sont soumis depuis Adam; mais, j'en ai l'espérance, la volonté suprême doit créer un châtiment pour le méfait que vous
venez de commettre... Je me révolte contre votre autorité, et, mon heure fut-elle venue, je ne voudrais pas racheter une nouvelle existence en me rendant complice de vos blasphèmes. Je n'insérerai pas dans mon livre votre sanglant épisode. Je ne présenterai pas comme un modèle de vertu ce moine fougueux qui, dans son intolérance, excitait les ligueurs au massacre des huguenots , se faisait le complaisant des intrigues de Catherine de Médicis, et prostituait son éloquence à la louange d'Henri III!! Non, le père Auger n'était pas l'homme qui devait être opposé à l'abbé de Talbert. L'humilité apparente qui lui fit refuser l'évéché que lui offrait Catherine de Médicis, n'était qu'une orgueilleuse affectation dedésinléressement. Et d'ailleurs, quel évêché eût valu pour lui la place de confesseur du roi? Vous m'avez trompé, vous avez abusé de ma position dépendante, pour me jeter dans le danger que je voulais précisément éviter : vous avez voulu que je fisse du scandale... Ce livre ne verra plutôt jamais 1 î jour.
La Mort (riant). — Quel feu! quelle impétuosité de vertu! quelle audace surtout! Je veux bien ne pas me fâcher de votre inconvenante sortie; mais, insensé que vous êtes, vous ne comprenez pas que le caractère d'un prêtre
Le Secrétaire. — Encore! mais que veut dire ce revirement dans vos opinions? Je me sens épouvanté de l'audace de vos paroles.
La Mort. — Que vous soyiez épouvanté , cela m'importe fort peu; que vous ne me compreniez pas, j'en étais presque certaine. Ce qui est plus important, c'est que vous consigniez, selon le besoin de mon récit, les révélations nécessaires à l'instruction de Walter. Pensez si vous voulez qu'un prêtre qui, par la force de son éloquence, a converti 40,000 huguenots, est un mauvais prêtre, vous seul peut-être pensez ainsi
Le Secrétaire.— Je voisie nouveau piège que vous tendez à ma bonne foi. Vous voulez m'entraîner dans queîquediscussion brûlante, où je pécherai faute d'habitude. N'allons pas
plus loin. Mon dernier mot est ceci : Ce n'est pas parce que le père Auger avait été bateleur, meneur d'ours, écrivain public à Rome, aide de cuisine de Saint-Ignace, que je le juge indigne d'être cité comme un exemple: ces divers états peuvent, en dépit de leur abaissement, laisser intacte les vertus d'un homme. Mais c'est parce que les talens réels que possédait votre héros, son éloquence tant vantée, étaient souillés parce qu'il y a de plus contraire à l'esprit de la religion divine qu'il avait mission de propager; par l'intolérance fougueuse qui demande la mort ou la conversion du pécheur. Je n'en dirai pas davantage; ces matières étant trop délicates à traiter.
La Mort. — Allons, n'en parlons plus; le siècle perdra l'enseignement que j'aurais voulu lui donner.
Le Secrétaire. — Eh bien ! non. Ce manuscrit restera tel qu'il est pourWalter jmais pour mes lecteurs, à moi, je remplacerai plus tard votre épisode du temps de la ligue, par une action dramatique empruntée aux
— 1«k> — annales d'une autre religion et d'un temps plus reculé. Je suis catholique , apostolique et romain , mais je ne croirai pas agir contre les intérêts de ma religion, en racontant la catastrophes des Juifs d'Yorck. S'il y a faute, qu'elle retombe sur vous qui, en préconisant les bourreaux, m'avez fait songer aux victimes et les avez rendues plus intéressantes à mes yeux.
La Mort. — J'accepte la responsabilité, et vous donne carte blanche... pour l'avenir. Dites seulement, dès maintenant, à votre public que le masque dont Catherine de Médicis se servait pour venir chez le père Auger, était le même qui avait appartenu à la belle Lucrezia Donata. Plus tard, le confesseur de Henri III en fît don à l'un des aïeux de notre héros.
Le Secrétaire. — Vos paroles sont écrites déjà. Continuez, puisque ce livre doit s'achever.
La Mort (dictant). Chapitre Ier. — Nouvelles connaissances. — A la ligne. — « Léo- « nora n'était pas femme à laisser long- temps
-7 136- « Rodolphe dans l'inaction ; il tardait à cette « femme ardente et égoïste , que son amant « n'eût plus rien de commun avec un monde « dont elle était jalouse. 11 fallait pour cela « que les dernières bribes de leur splendeur « passée fussent dissipées,, et elle s'y prit de « telle sorte que peu de semaines s'écou- « lèrent avant leur ruine complète. Rodolphe « en fut bientôt aux expédiens ; c'était le « moment sur lequel Leonora comptait le « plus. Mais un incident faillit ruiner à ja- « mais ses espérances.
« La vie dissipée de ce couple avantureux « était incompatible avec la solitude; d'ail- « leurs, les desseins de Leonora demandaient « au contraire la fréquentation d'une nom- « breuse société; le choix n'était rien, c'était « la quantité, Parmi les jeunes gens liés plus « intimement avec Rodolphe , se trouvait un «jeune français, homme de lettres attaché « au journal ***, et venu, on ne sait trop « pourquoi, à Trieste. Dans un moment d'ef- « fusion bachique , le jeune Talbert avait « été conduit à avouer à son ami intime,
« son véritable nom, sa position actuelle, et « la cause qui l'avait forcé à fuir la France. « Il lui avait parlé des désastres qui avaient « fondu sur sa famille , de la ruine de sa for- « tune, de toutes les choses, enfin, qui obsé- « daient son esprit, même au milieu des dis- « sipations les plus bruyantes.
« Le journaliste français prêta une oreille « attentive aux confidences de Rodolphe ; il » avait entendu parler déjà de l'assassinat du « cardinal de Talbert , de l'immense fortune « qu'il avait éparpillée par son testament, « et enfin, d'une circonstance que Rodolphe « ignorait encore : savoir, que le testament « avait été attaqué par des collatéraux , « comme entaché de captation et d'irréguïa- « rite. Notre journaliste embrassa d'un coup « d'oeil rapide la position favorable en apparence de Rodolphe; et, sans apporter le «moindre retard, résolut d'exploiter l'idée » que le hasard lui suggérait.
« Généralement parlant, les journalistes « modernes sont d'une avidité insatiable, dé-
« mésurément orgueilleux et prodigieuse- « ment ignorans... »
Le Secrétarb (interrompant). — Madame, vous abusez de ma faiblesse; par pitié, ne me faites pas écrire de semblables hérésies. Ce que vous avez fait à l'égard du prêtre, allez-vous le recommencer pour les journalistes? sachez donc, une fois pour toutes, que je professe, pour cette classe éminente de la société, la vénération la mieux sentie. Dans mon opinion, rien n'est au-dessus du journaliste. C'est lui qui défend le faible, morigène le fort, censure l'arbitraire et protège l'opprimé. La presse quotidienne est le rempart de noslibertés,le palladium de l'honneur public , l'athlète infatigable des droits de tous. Le journalisme, madame! Mais ce seul mot, ne dit-il pas une foule de choses plus honorables les unes que les autres? Qui dit journalisme, dit vertu, loyauté, désintéressement , impartialité, droiture.... que sais-je? Un journaliste ne vous apparaît-il pas comme un habitant des plus hautes sphères de l'intelligence? Voyez-le, doctement entouré de
ses livres et de ses papiers, étudier avec la ténacité d'un bénédictin, une question, son origine, ses causes et ses effets! Voyez-le, oublieux des besoins matériels de la vie, surpris par le jour au milieu d'un travail commencé avant la nuit! Voyez-le dans le monde ensuite! Ce maintien à la fois grave et modeste, cette parole pleine d'aménité et de douceur, cette défiance de lui-même ne vous peignent-ils pas l'homme supérieur descendu parmi un monde dont il ignore pour ainsi dire les usages et dont chaque individualité lui semble mériter son attention? Et c'est un homme semblable à celui que je vous dépeins que vous osez mêler à je ne sais quelle sale intrigue d'argent! C'en est trop, princesse ; je me hasarde à vous le déclarer, vous \oulez me dicter des calomnies que je n'écrirai jamais. Un journaliste intrigant ! un journaliste dans les orgies de la débauche et de la dissipation... Mais c'est un, monstre sans analogie avec aucune espèce connue que vous voulez créer! Et, pour comble d'injure , un journaliste ignorant et or-
gueilleux, comme ils le sont tous, à votre avis! C'est hideusement falsifier la vérité. Un journaliste, madame, sait tout parce qu'il doit parler de tout; un journaliste, loin d'être vain de son savoir, l'ignore et c'est, en vérité, la seule chose qu'il ne sache pas. Un journaliste avide! mais citez m'en un, pour voir, qui ait donné le moindre signe d'avidité. Avide de quoi? d'argent? Tous se glorifient de leur pauvreté. De places? Ils ont pour tout emploi salarié une sainte et invincible horreur. De distinctions, d'honneurs? Ah! que vous les connaissez mal!
Quelques uns, sans doute, sont ornés de titres, de croix; mais, montrez-moi, dans les jeunes comme dans les vieux, celui dont la modestie n'a pas repoussé au moins vingt ans les faveurs dont une auguste justice voulait l'honorer... Apprenez, d'ailleurs, que les journalistes sont une formidable puissance contre laquelle il y aurait cruauté de votre part à me heurter sans ménagement. Je serai tôt ou tard, entre leurs mains, et vos affreuses expressions les indisposeront contre
moi... Au nom du ciel que vous devez redouter, princesse , taisez-vous.
La Mort. — Taisez -vous, vous-même.
Voilà une belle tirade; mais vous ne vous attendezpas, sans doute, à ce que j'y réponde. Je vous laisse vos opinions et vos craintes dans lesquelles je vois bien de la lâcheté; je vous ai choisi pour auxiliaire , vous devez
obéir.
Le Secrétaire. — Moi, lâche!... Oh! pourquoi êtes-vous femme Vous l'exigez? eh
bien ! soit. J'écrirai, mais pour cette partie du récit comme pour votre odieux épisode, j'userai de ruse. J'obéirai quant à Waîter, et, quant au public, s'il lit une ligne de vos diatribes contre les objets de mon respect , que le diable....
La Mort. — Ne vous emportez pas. Je vous le répète; pourvu que mon but soit rempli, je vous laisserai le maître sur tout le reste.
Le Secrétaire. — A la bonne heure ! s'il en est ainsi, je me ferai violence jusqu'au moment où je pourrai témoigner, par un
ouvrage de ma façon , l'estime profonde que j'ai pour le corps respectable des journalistes.
La Mort. — Je vous conseille, pour la régularité de l'action, d'informer vos lecteurs d'un fait qu'ils ont déjà prévu. C'est que l'intrigue ourdie par l'homme de lettres en question, n'eût aucun bon résultat pour Pvodolphe de Talbert. Son ami seul en profita, et les derniers débris de la fortune de cette illustre maison passèrent dans le portefeuille de l'intrigant journalis...
Le Secrétaire. — C'est faux... ou du moins c'est bien singulier. A bas la cabale ! vive le journalisme !
La Mort. — Continuons toujours.
{Cette partie du récit est supprimée).
Les Bandits.
Les années passent rapidement, quand l'âme et le corps sont livrés à une agitation non interrompue. L'esprit peut à peine comprendre comment on a franchi une si vaste distance, tandis qu'on se croyait encore aux premiers jallons de la route ; il s'effraie de
"— 144 — cet espace qui a fui sans qu'onl'aitseulement aperçu; le cœur se serre, surtout, quand, sans but, sans borne à l'horizon, il faut se remettre en chemin, marcher aujourd'hui, demain, toujours, sans espoir d'arriver jamais.... Ainsi pensait, sans doute, Rodolphe deTalbert. Chaque jour, cette agitation commençait à lui devenir plus pénible ; il avait des momens d'hallucination qui devenaient des heures de torture. Jusque-là, semblable à un coursier impétueux, il avait dévoré l'espace sans tourner la tète ; mais , les forces commençant à lui manquer, il s'arrêtait parfois, jetant autour de lui les yeux avec l'espoir de découvrir un ombrage où se reposer . . Un désert effrayant s'étendait à tous les horizons , et cette course désordonnée , commencéeavecune impétuosité passionnée, il la reprenait avec fureur , jusqu'au moment où , épuisé de nouveau , il s'arrêtait encore pour repartir avec plus de désespoir.
Depuis que nous l'avons quitté, Rodolphe avait tout-à-fait rompu avec le monde; exalté par l'influence pernicieuse que tu connais
maintenant, Walter, il était tombé peu à peu dans un abîme au fond duquel on eût dit qu'une puissance mystérieuse [l'attirait invinciblement. De chute en chute, il était enfin arrivé au dernier degré de la misère morale. Entre lui et la société , il avait élevé une barrière désormais infranchissable : barrière de crimes de toute espèce , qui s'épaississait chaque jour de quelque nouveau crime, et derrière laquelle il restait seul avec d'insupportables remords. Parfois, il osait la franchir du regard ; il faisait un pas vers cette société dont il se croyait indigne; puis, comme effrayé de son audace , il reculait et se rejetait avec plus de frénésie dans une vie coupable.
Les montagnes du Tyrol étaient désormais l'univers étroit de Rodolphe. Il était devenu cet homme si éloquemment dépeint par Leonora , le chef d'une troupe d'aventuriers, comme lui— et à plus de titres encore—rejetés du sein de la société : comme lui proscrits , mais moins que lui entraînés par d'ardentes passions et de cuisans chagrins
iv. 10
vers une existence vagabonde , la seule au contraire qu'ils pussent embrasser. Dans les momens de noire mélancolie qui succédaient aux orgies brûlantes de la débauche, une des pensées les plus poignantes de Rodolphe était le sort de ces hommes qui le nommaient leur chef. Il s'accusait amèrement d'avoir exalté leurs esprits , de les avoir entraînés dans cette carrière de péril et de déshonneur : il versait des larmes secrètes sur l'avenir de tant d'hommes jeunes et braves, qui eussent servi noblement leur patrie de leur bras et de leurs talens. Tu sais, Walter, si cette pensée revenait souvent à l'esprit du proscrit ! C'était celle qui , parmi tant d'autres de même nature , causait le plus de démence furieuse à cet infortuné. Ma mission est de montrer l'exagération de ces remords; je veux laisser au coupable ses fautes personnelles, seules; le fardeau est déjà lourd assez, il ne faut pas qu'il y ajoute un poids surabondant : c'est pourquoi, Walter, je t'invite à lire attentivement ce qui suit.
Les derniers rayons du soleil couchant
s'amortissaient lentement et ne donnaient plus qu'une teinte rougeâtre aux objets qu'ils atteignaient; les montagnes du Vorarlberg devenaient silencieuses, les troupeaux étaient presq ne tous rentrés à l'étable : la nuit s'avançait à grands pas. Un homme était debout à la fenêtre dépourvue de vitraux d'une salle ruinée, dernier vestige d'un ancien château féodal, situé sur le flanc d'une colline boisée, et abandonné maintenant à une progressive destruction. Cet homme regardait avec impatience dans le défilé commandé par la colline, et frappait du pied en y voyant passer quelques pâtres précédés de leurs bestiaux. De temps en temps, sa vue se reportait dans l'intérieur de la salle, et, en rencontrant, invariablement fixé sur lui, le regard investigateur d'une femme qui s'y trouvait assise, il fronçait le sourcil, mais plutôt pour cacher son embarras, que par suite d'une véritable colère.
— Qu'as-tu donc à me regarder ainsi, Leonora? dit cet homme. Il y a une heure que je t'invite à descendre au souter-
rain, et je commence à croire que c'est pour m'épier que tu t'obstines à ne pas obéir. Tu ne seras contente que quand tu nous auras fait tous pendre.
— Je le serai avec vous en tout cas, Rodolphe. Mais comme tu dissimules mal ton impatience! Tu voudrais déjà qu'il fit nuit pour prendre ta volée comme un hibou.... C'est donc une expédition bien secrète que celle-là? Sortir seul, à peine armé, et cela dans un moment où des troupes sont envoyées dTnnspruck pour te cerner! Tu es brave, Rodolphe.
— Et toi bien indiscrète; va t'en au diable et laisse-moi le soin de songer à ma sûreté. Allons, descends au souterrain et défends aux hommes de mettre le pied dehors. C'est dans leur intérêt que je sors cette nuit, ajouta-t-ilen hésitant.
— Tu ne sais pas mentir, Rodolphe; il n'y a rien de vrai dans tout cela.
—Je ne sais pas mentir, c'est possible; mais je sais comment châtier les entètemens d'une folle. Obéis, Leonora ; tu feras sagement.
En disant cesanots, d'un Ion péremptoire, Rodolphe se tourna vers sa maîtresse qui se décida enfin à obéir. Elle se leva, vint à lui pour l'embrasser, et, voyant qu'il recevait avec impatience cette caresse , elle essaya d'un autre moyen pour le remettre en bonne humeur.
— Va où tu veux , mystérieux Lara ; mais descends auparavant parmi nous; le punch flamboie, sans doute, et tu sais que je l'ai fait moi-même.
— J'ai trop bu déjà, Leonora; j'ai besoin de toute ma raison. Va , et que chacun se tienne paisible.
— Tu refuses le punch, Rodolphe! Ah!
je sais maintenant la vérité. Ce n'est point une expédition que tu médites; tu vas à un rendez-vous d'amour , avec quelque sentimentale pastourelle que l'odeur du rhum ferait fuir. Ah! je ne désespère pas de te voir bientôt revêtir les glorieux insignes de pâtre de la vallée... Adieu, Corydon.
— Va au diable ! et retiens ta langue. Si j'apprends que tu as dit un mot de ces sor-
nettes à mes amis, je t'en ferai repentir, Leonora.
La nuit étant venue, enOn , Rodolphe sortit des ruines. Leonora était restée à la même place, et, tant que le crépuscule le lui permit, elle suivit des yeux le chef sur la colline. On eût pu croire qu'elle prenait plaisir aie voir marcher hardiment, vêtu du costume des montagnards Tyroliens, et coiffé du chapeau à haule forme qui donne si bon air aux habitans de ces contrées; mais Leonora n'admirait en ce moment ni la grâce, ni la vigueur de son amant : elle voulait s'assurer de son départ; et, lorsqu'il eût disparu dans l'ombre, elle poussa un profond soupir, et descendit, par une trappe entrouverte, dans les souterrains, retraite momentanée des proscrits.
— Il est parti ! dit-elle à un jeune homme de haute et belle taille , qui vint avec empressement au devant d'elle.
— Tant mieux! puisse-t-il être pris et pendu, répondit à voix basse ce jeune homme.
Os paroles quoique murmurées presque à l'oreille de Leonora, furent entendues d'un homme de la troupe, qui s'écria :
— Non, par le diable! qu'il ne soit pas pris ! S'il doit être pendu , il vaut mieux que nous le livrions nous-mêmes; nous nous assurerons ainsi la vie sauve. Mais Reynold est si pressé de succédera Rodolphe, qu'il oublie tout, même ses intérêts.
Le jeune homme désigné par ce nom se mit à rire , et , entourant la taille de Leonora, la baisa sans façon sur la joue.
— Tu vois que, quant à la belle Leonora , j'ai déjà pris des à-comptes sur la succession, dit-il. Pour le commandement de la troupe , je l'aurai bientôt , j'espère.
— C'est ce que nous verrons, reprit un troisième. Si Rodolphe était moins bizarre, moins violent, et, surtout, si nous n'étions pas obligés de le livrer pour assurer notre vie, j'aimerais assez qu'il gardât le commandement; car il est généreux, et nos parts de prise sont toujours plus fortes que la sienne. Depuis que je suis avec lui , j'ti
placé sur la banque de Genève plus de vingt mille florins; encore un an de cette vie là, et je nie serai créé une petite existence bien douce, bien calme, que je n'aurais pas gagnée au bout de trente ans de service militaire. C'est la connaissance que j'avais du caractère de Rodolphe qui m'a engagé à envoyer promener ma lieutenance de hussards. Avec toi, Reynold, nous n'aurions pas les mêmes chances.
— Ma foi, je pense de même , dit un autre, Reynold pourrait bien songer plutôt à ses intérêts qu'aux nôtres. Si nous effectuons notre dessein de livrer Rodolphe, je crois que ce que nous aurons de mieux à faire, ce sera de ne plus reformer de bande ; nous avons tous à peu près de quoi vivre.
— Oui, dit Reynold piqué ; toi, surtout, tu mèneras une vie heureuse!... Si tu mets le pied sur un territoire orné d'un juge ou d'un bailli seulement, tu reprendras immédia" tement le chemin des galères.
Un rire général accueillit le quolibet.
— C'est vrai , dit l'individu qui causai
cette hilarité. J'oublie toujours cette condamnation. C'est-à-dire que par fois pour' tant je m'en souviens; c'est quand Rodolphe, me prenant à part de l'air tragique que vous lui connaissez, me dit, comme il l'a sans doute dit à chacun de vous. « Ami, ne regrettes-tu pas le monde? N'as-tu pas laissé derrière toi des affections, une famille, une position qui pouvaient faire ton bonheur! S'il en est ainsi, pardonne-moi, ami, de t'avoir enveloppé dans ma proscription. Parle à cœur ouvert. » Oh ! quand Rodolphe me tient de semblables discours, le souvenir de mon malheur juridique me revient, mais c'est pour me donner une envie de rire démesurée. Néanmoins, je fais bonne contenance, et, levant piteusement les yeux au ciel , je dis seulement : hélas ! et je laisse Rodolphe plus sombre , plus désespéré. Le soir, je suis certain d'avoir double part au punch et au butin.
— Tu nous connais trop, Reynold, ajouta un autre; tu sais ce que nous valons comme ce que tu vaux toi-même.
— Ne discutons pas ; quand le moment sera Tenu, nous verrons ce qu'il y a de mieux à faire. En attendant, je possède la belle Léonora, en cachette il est vrai ; mais vienne l'événement, je n'ai plus besoin de me cacher; et, vous le savez, amis, avec elle je posséderai le trésor de Rodolphe : elle seule sait où il est enfoui.
Léonora s'était tue jusqu'alors. Une profonde rêverie s'était emparée de cette femme bizarre. Elle laissait machinalement sa main dans celle de Reynold, qui l'avait conduite jusqu'au haut bout de la table, autour de laquelle les proscrits étaient assis, buvant à longs traits du punch, et fumant. Mais, en entendant Reynold parler du trésor de Rodolphe, elle tressaillit.
— Ce trésor, dit-elle, il est vrai que je sais où il est; il est vrai aussi que c'est en cédant à mes conseils, que Rodolphe l'a soustrait à vos regards. Dans sa confiante sécurité, il ne croit avoir rien à redouter de vous, et vous le laisserait ouvert sans hésitation. JMaismoi, j'ai voulu que ce trésor fût un frein mis à vos
mauvais desseins : tant que vous l'ignorerez, Rodolphe ne sera pas livré par vous... Mais, je le jure sur ma tête, je donnerais ce trésor, vous tous, et ton amour même, Reynold, pour que Rodolphe redevînt ce qu'il était quand nousavons commencé cette vie agitée. Quand vous me regarderez tout ébahis, vous ne comprendrez pas davantage : toi-même, Reynold, toi qui reçois à la dérobée des caresses et des baisers de ma bouche, tu ne sais rien
de ce qui se passe dans mon sein c'est
l'enfer qui est là, qui me brûle, me harcèle, et me plonge dans une démence dont tu profites.... Ce Rodolphe! je l'aime comme une lionne.... Mais, vojez-vous, quand je surprends sur son front ces signes de sombre fatalité que vous connaissez tous; quand j'entends les malédictions s'échapper de ses lèvres, en réponse à mes paroles d'amour.... enfin, quand épuisée, haletante, j'attends un baiser, un mot qui me dise que mon amour a triomphé des fantômes de son cerveau ; quand je suis à ses pieds comme une esclave, en contemplation comme devant une idole;
quand je suis ainsi et qu'il me repousse avec une parole brutale... oh ! alors, vienne l'univers, et je me donne à lui. L'orgueil blessé, l'amour méconnu, font de moi une folle, une furie, que sais-je? Je ris, je chante, je pleure, je maudis Rodolphe et j'appelle le punch et l'orgie à l'aide de mes tortures.... C'est ainsi que je suis à toi, Reynold. Mais si Rodolphe, mon beau, mon brave Rodolphe, redevenait cet homme ardent au plaisir, qui répondait si bien à mes ardeurs ; s'il voulait étancher cette soif d'amour qui me consume quand je le regarde seulement; j'oublierais tout; je vous vendrais l'un après l'autre pour obtenir une minute de ce bonheur.... Mais, non, il me repousse, ou ne m'accueille qu'avec impatience; s'il tombe dans mes bras, c'est que l'ivresse l'y a jeté.... Malédiction ! il aime pourtant, cet homme ! Vous ne savez pas que son cœur était jadis un foyer d'amour... Un volcan ne s'éteint pas ainsi.... 11 aime, il aime... mais qui? Oh! Reynold, je suis jalouse ! jalouse !... toute ma vie est dans ce mot.... A boire! au fond de ce verre je
trouverai l'oubli, ou des illusions... Ou'ai-je semé et qu'ai-je recueilli !
Léonora vida une coupe remplie de punch, et se laissa aller sur l'épaule de Reynold ; les proscrits se regardaient en riant, sans en excepter le nouvel amant de cette femme singulière... Aucun d'eux n'avait compris que, sous la fange qui recouvrait son ame, Léonora avait conservé une étincelle dont ces exclamations étaient les dernières lueurs.
— Elle est à moitié ivre ! dirent-ils en remplissant son verre. 11 faut l'achever, elle livrera peut-être le trésor.
— J'ai toute ma raison, mes drôles, reprit Léonora. Si je bois, c'est pour m'étourdir, et
non pour m'enivrer Chante, Reynold, la
ballade du capitaine Sibert; ma voix se mêlera à la tienne , et peut-être ce bruit ferat-il taire la voix jalouse qui me demande où est Pvodolphe.
D'autres femmes vinrent se joindre à la bande, et l'orgie commença.
Dans la Montagne •
Le bailli d'une petite ville du Vorarlberg, peu éloignée du château que nous quittons, venait de terminer son repas du soir et s'était assis devant la porte de la salle à manger , pour respirer l'air des montagnes qui lui arrivait à travers les arbres de son jardin.
— 1G0 - C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et ridé, ce qui lai donnait l'apparence d'une vieillesse plus avancée. Quand je dis qu'il cherchait la brise du soir, j'ai tort : cet homme est mort, et je sais, au contraire, à quelles réflexions il était venu se livrer en regardant les étoiles du ciel. Le bailli avait de l'ambition; placé dans une sphère trop obscure pour avoir beaucoup d'occasions de se distinguer , il avait longtemps cherché en vain le moyen de faire naître une de ces occasions; mais, ce jour-là il était bercé du doux espoir d'atteindre enfin ce fauteuil de conseiller, objet de ses vœux. En entendant sonner à l'horloge de l'église , les trois quarts pour neuf heures, il bondit sur lui-même, et, frappant du pied avec colère, il cria d'une voix glapissante : — Rose! Rose! te dépêcheras-tu?... maudite soit ta coquetterie! Elle me fera perdre ma place de conseiller, et, avec elle, les appointemens et l'honneur qui y sont attachés. Rose ! Il est près de neuf heures et tu ne songes pas à partir.
— J'y songe si bien, dit une jeune fille en se présentant soudainement, que me voici toute prête. Il fallait bien soigner un peu ma toilette, mon père. Voyez, suis-je bien ainsi ?
— Cinq cents fois mieux qu'il n'était nécessaire. Te voilà parée comme pour un jour de noces. Allons, va-t-en.
— J'espère bien être plus belle que, cela quand je me marierai , mon père. La fille d'un conseiller qui épouse le lieutenant Wilhem Becker, c'est quelque chose. Vous serez généreux, n'est-ce pas?
— Maudite soit ta langue ! si tu bavardes encore une minute, l'oiseau sera déniché, et adieu ma conseillerie et la lieutenance de ton vaurien de Becker.
— Ne dites pas du mal de Becker, ou je reste ici...
Cette menace mit le petit vieillard hors de lui. Néanmoins, il connaissait trop le caractère décidé de sa fille pour donner cours à toute sa colère.
— Va, petite coquine... ma chère Rose,