LIVRE NEUVIÈME
Dans la période qui précède, trois personnages intimement liés à l'histoire de Rodolphe ont été frappés par moi. Je ne parle ni du prince de W***, ni de Peppa la vieille duègne, ni encore des pêcheurs vénitiens, de Balstetten et de Fieramonte ; tous ceux-là ne sont, pour ainsi dire, que les comparses
dans le drame où Rodolphe de Talbert remplit le premier rôle. Je veux parler de Cécile, de l'abbé-cardinal de Talbert et du neveu de ce dernier, le marquis Alfred de Talbert. Conformément au plan que j'ai adopté dès le début, je dois placer en regard de ces personnages des contrastes empruntés au passé. Tous trois ont été recueillis par l'ange du mal, et salués, à leur arrivée dans mes états, par la réprobation universelle. Ils lamentaient pourtant à des dégrés différens que chacun de mes lecteurs peut fixer suivant son impression intime. La duplicité de Cécile, l'égoïste dureté de cœur de l'abbé, l'avidité honteuse de son neveu ont un cachet particulier de perversité que chacun appréciera facilement, sans que j'aie besoin de récapituler ici la vie de l'un ou de l'autre. Ce que je dois faire, c'est de montrer des contrastes : j'en vais donc montrer, mais ce sera en dérogeant à l'ordre dans lequel on les attend naturellement ici. Je supprime lépisode qui devait faire ressortir la monstruosité du caractère de Cécile , parce-
que le récit de la vie d'une autre femme, Leonora, m'a fourni un point de comparaison. J'ajouterai, en outre, que, dans l'épisode précédent, en montrant l'amitié qui unissait les deux Médicis, j'ai suffisamment démontré la distance immense qui séparait un bon frère du coupable Alfred de Talbert pour être dispensée d'un tableau spécial. C'est donc à l'abbé de Talbert seul, que j'opposerai en ce moment un contraste saillant.
La peinture du caractère d'un bon prêtre est, j'en suis certaine, unâplaisir pour vous, mon secrétaire. Vos craintes étaient vives, sur ce sujet délicat.
Le Secrétaire. — Elles ont cessé. Je ne saurais trop vous remercier de votre modération. Vous m'avez compris, princesse; ma plume se fût hérissée sous mes doigts, si vous eussiez agi autrement. Mais, sans y mettre trop de curiosité, ne pourrais-je vous demander quand cette longue séance prendra fin?
La Mort. — Vous n'êtes pas poli... Mais je vous pardonne. Je devine combien vous
soupirez après le moment qui vous rendra une liberté physiqne et morale trop longtemps suspendue L'heure s'approche,
ainsi soyez calme; vous serez bientôt libre. Néanmoins, je vous en préviens d'avance, attendez-vous à faire en ma compagnie un court voyage... Mais vous tremblez!
Le Secrétaire. — Un voyage avec vous, princesse! je tremble, il est vrai : mais réfléchissez à ce que vous me faites l'honneur de me dire, et cette... émotion vous semblera toute naturelle... Hélas! mon heure serait-elle venue?
La Mort. — C'est possible. . . vous le verrez bien. Cependant, je veux bien vous rassurer à l'égard de ce voyage. Il ne s'agit pas, quant à présent, de vous emmener pour toujours dans mon empire... C'est un voyage d'agrément que vous allez faire, non pas chez moi, mais bien près de ce Walter dont vous devez raconter à vos lecteurs les dernières destinées. Ma mission terminée, la vôtre serait encore incomplète sans ce voyage. Cessez donc de trembler. Ma compagnie ne vous a
pas été trop ennuyeuse jusqu'ici; et, malgré nos petites taquineries réciproques , nous avons fait assez bon ménage ensemble depuis ce matin ; une petite promenade côte à côte n'a rien d'effrayant.
Le Secrétaire (avec un soupir). Ce n'est pas l'amabilité qui vous manque, redoutable princesse : c'est c'est
La Mort. — Allons, toujours le même:
c'est que vous êtes un poltron.
Le Secrétaire. — Ceci est bientôt dit. A Dieu ne plaise que je veuille jamais remplir vos fonctions; mais, en idée seulement, mettez-vous un instant à ma place, et vous verrez si je suis poltron, ou si , au contraire , je ne fais pas preuve d'un grand courage. Vous me dictez vos mémoires, c'est bien; mais songez à l'ordre d'idées vers lequel vous entraînez mon imagination. Malgré moi, je frissonne à votre contact; il me semble que d'un souffle vous allez m'anéantir comme un atome; dans ce moment encore, en écrivant cette ligne, à mesure que j'en prononce les mots, ne puis-jepascraindrequecesmotsne
soient les derniers que je trace jamais? La puissance dont vous êtes armée ne peut-elle arrêter ma plume à la moitié d'une lettre... ne peut-elle glacer ma langue au milieu d'une phrase...? Ah! plutôt que des sarcasmes , vous devriez me donner des louanges. Je me trouve courageux , très courageux même.
La Mort. — Je trouve , moi , que vous le répétez trop souvent pour en être bien sûr. En tout cas, je vous défie de faire autrement que de vous résigner; vous ne m'échapperiez pas, malgré toutes vos résistances. Je vous ai choisi, vous devez obéir... voilà le secret de votre prétendu courage.
Le Secrétaire. — C'est bien possible ; mais pour en revenir à ce voyage dont vous me menacez... dont vous me donnez l'espérance, voulais-je dire; pour être franc, je n'en vois pas la nécessité. Je suis casanier, j'aime peu les deplacemens, et puis, qui prendrait soin de ma chatte?
La Mort. — Dites-moi, je vous prie, à qui je ressemble en ce moment ?
Le Secrétaire. — Je vous l'ai déjà dit, re-
doutable princesse; en prenant la figure d'une femme qui me touche de si près, tous m'avez causé une bien vive émotion.
La Mort. — Eh bien! pour hésitera voyager avec une compagne dont la figure vous rappellerait peut-être tant de douces choses, il faut que vous soyez, ce que vous êtes en effet, un poltron fieffé.
Le Secrétaire. — Tant que vous voudrez, princesse; mais pourquoi désirerais-je voyager avec l'image de mon bonheur, quand ce bonheur est en réalité si près de moi? Tout ce que je demande de votre bonté, c'est de ne point toucher à ce qui m'est cher.
La Mort. — Si vous tournez au sentiment, la conversation ne sera plus supportable. Retournons à l'œuvre, pauvre ame timorée! le voyage aura lieu malgré vos résistances : celui-ci et un autre plus long encore, dans lequel voussuivront,àdistancei plus ou moins rapprochées, les êtres qui vous sont chers.
Le Secrétaire. — Qu'ils me suivent, oui; mais qu'ils me précèdent! Dieu veuille éloigner de moi ce malheur !
2ie jésuite et la Reine-mère.