IV. J
Ira dans la maison, prit un flambeau, et incendia les lils avec tout ce qui lui parut facile à embraser; après quoi, il sortit de cette maison comme un furieux, jeta son flambeau sur une meule de paille qui fut bientôt enflammée, et il reprit à grands pas le chemin de la montagne.
— Amis, cria-t il d'une voix de tonnerre, lorsqu'il fut arrivé au château ruiné ; venez voir ce que j'ai fait pour vous divertir !
Quelques bandits à moitié ivres contemplèrent l'incendie d'un air hébété, et redescendirent au souterrain pour achever leur punch.
— Ici, Leonora, continua le proscrit avec une sorte de démence; ici, du punch et ta personne... Je veux boire, chanter et faire l'amour, en face de cette ville en feu, en bravant la foudre et l'ouragan !
Leonora se traina tremblante aux pieds de son maître, et ce que le maître voulait, l'esclave l'exécuta.
Trahison.
Une rumeur formidable retentit dans tout le Vorarlberg quand la nouvelle de ces trois meurtres s'y répandit. Une terreur profonde des bandits dont on ignorait le nombre et la retraite avait jusque-là tenu les populations dans l'inactivité; mais à ces nou-
veaux crimes, à l'incendie de la petite ville surtout, chacun sembla s'indigner de sa propre timidité, les habitans s'armèrent et se réunirent, de nouveaux détachemens de troupes furent demandés à Innspruck et une espèce de croisade fut prêchée contre les proscrits. Les espions que ceux-ci entretenaient dans les villages et les villes, ne tardèrent pas à les instruire des dangers auxquels ils allaient être exposés, et de ce moment, Rodolphe, rendu à lui-même par des soins qu'il regardait comme des devoirs sacrés, se mit à l'œuvre pour déjouer les tentatives de ses agresseurs. Les souterrains du vieux château pouvaient être une retraite impénétrable tant que le secret serait gardé sur leur existence ; mais comment espérer que, dans les recherches qui ne manqueraient pas d'être faites, ces ruines échappassent aux regards de la multitude? Rodolphe pensa que la fuite et la dispersion de la bande était le meilleur moyen de salut. Il assembla ses amis et leur exposa son plan. Pour la première fois, il entendit autour de
lui des murmures qui durent retomber bien lourdement sur son cœur. Quelques voix isolées se plaignirent de la fureur de leur chef qui entraînait toute la troupe dans sa perte; les proscrits avaient obéi aveuglément jusqu'alors et ils étaient encore prêts à le faire, mais ils ne voulaient point entendre parler de séparation. Ils semblèrent même accuser Pvodolphe de vouloir les abandonner pour sauver son trésor et sa maîtresse.
Le premier mouvement de Rodolphe fut la colère, mais une vive douleur lui succéda bientôt... Il comprit les reproches de ses compagnons, et se dit qu'ils étaient en droit de les lui faire. Quelle n'eût pas été son indignation si, après leur avoir dit : « — Amis, restons ensemble, » il avait entendu l'entretien qui s'établit entre quelques uns de ses compagnons.
— Diable ! il a bien fait de se raviser, disait l'un. 11 est plus aisé de dire, je vais en Suisse que d'y aller en effet. Chacun de nous , pris isolément, eut été irrémissiblement pendu ou renvoyé aux galères.
— Entre nous, la fuite est impossible ; la montagne est cernée, ajouta un autre. Il faut absolument que Rodolphe paie pour nous tous.
— Mais le trésor? reprit un troisième.
— Je me fais fort de l'avoir, une fois Rodolphe mort, répondit Reynold. Leonora me le donnera certainement.
— S'il en est ainsi, il ne faut pas perdre de temps et faire immédiatement nos propositions à l'ennemi. Il faut demander la vie et la liberté pour tous, à l'exception de notre chef qui est le vrai coupable.
— Oui; mais qui se chargera de faire la proposition?
— Si l'un de vous la fait, dit une voix de femme, il n'a qu'à ne plus revenir; car Rodolphe saura son nom et le trésor sera perdu pour les autres.
C'était Leonora qui, pâle, affaiblie par l'orgie et par une pensée dévorante , était entrée sans bruit. Les proscrits firent un mouvement de dépit en l'entendant parler ainsi.
— Au diable cette amoureuse fantasque ! si tu trahis notre projet, nous trahirons tes amours avec Reynold.
— Tais-toi, interrompit Reynold; il ne faut pas la heurter, elle est à moitié folle. Je sais comment la prendre , moi. Ne vous inquiétez de rien.
Les proscrits échangèrent des regards d'intelligence et sortirent en riant.
— Eh bien! Leonora, tu le vois, dit Reynold ; ils sont décidés à livrer Rodolphe, et ni toi, ni moi ne pourrions les en empêcher. Le moment fatal approche où la bande sera ou anéantie ou dispersée. Ne penses-tu pas qu'il est temps de songer à notre avenir? Qui t'arrête encore ici? A la première occasion nos camarades nous trahiront , et tu ne peux espérer de pardon de Rodolphe.
Viens donc; je possède un passe -port parfaitement en règle pour toi et pour moi; enlevons le trésor et laissons-là ces amis sans foi ni loi , et un chef que nous ne pouvons sauver. Avec l'or que nous emporterons et celui que je possède déjà, nous coulerons des
jours heureux en Angleterre, ou en Hollande. Viens, Leonora ,, le temps presse.
Le jeune homme voulut attirer à lui la maîtresse de Rodolphe; mais elle échappa à son embrassementet s'écria avec une fureur sauvage :
— Reynold ! il y a des momens où je te hais comme l'enfer... Rodolphe a passé la nuit dans mes bras, il m'a appelée avec amour et m'a rendue à ce bonheur ineffable que j'implorais depuis si long-temps : et tu veux que jeté suive, maintenant! Ah ! va-t-en seul, loin d'ici; emmène tes compagnons, emporte le trésor, si tu veux; mais ne me parle plus de quitter Rodolphe quand mes lèvres sont encore brûlantes de ses baisers...
— N'est-ce pas plutôt le souvenir de mes caresses qui brûle sur tes lèvres ? demanda ironiquement Reynold. Et, voyant quelamalheureuse femme ne répondait pas, il ajouta sur le même ton.
— Je te conseille de t'applaudir... c'est une belle tendresse que celle d'un furieux; c'est un bel amour que celui d'un homme
ivre qui te repousse du pied sitôt qu'il a repris sa raison! glorifie-toi du rôle qu'il t'a fait jouer, il est beau, digne d'envie.. .sur mon ame il n'est pas de femme qui n'ambitionne ce rôle... Je comprends que le bonheur de vivre ainsi te fasse oublier tes promesses. Il vaut mieux être le jouet passif des caprices furieux de Rodolphe que la compagne d'un homme qui t'aime. Moi, je te traiterais comme une femme : c'est trop vulgaire , tu veux être traitée comme un chien. Esclave et courtisane , voilà ce que veut Rodolphe, quand il siffle pour te faire venir près de lui. Encore une fois ce sort est digne d'envie !
Leonora l'écoutait d'un air sombre ; sa poitrine se soulevait violemment, ses narines se dilataient et ses lèvres, serréesl'une contre l'autre, trahissaient la fureur qui bouillonnait dans son sein.
— Malédiction! s'écria-t-elle tout à coup en se laissant tomber sur un banc. Tu dis vrai, Reynold; je ne suis que l'instrument docile de ses plaisirs... Il me repousse sitôt que sa double ivresse se dissipe... 0 misé-
rable que je suis!... Rien ne peut me guérir de ma folie. J'espère toujours surprendre dans ses traits l'expression d'un bonheur tranquille; mais je ne vois que la lutte \iolente du désespoir avec le plaisir... Une fois le plaisir épuisé, le sceau fatal reparait, la malédiction recommence, et il rejette avec dégoût loin de lui la misérable créature qui n'a pu étouffer ses angoisses... ô Reynold ! le désespoir et le ressentiment m'ont jetée dans les bras, bien plus que l'amour : sois généreux! Si tu as trouvé quelques heures de plaisir près de moi, si tu te souviens d'un seul moment de bonheur qui te soit venu de moi, tu peux m'en payer à présent. Tuemoi, Reynold; tue-moi; car je n'ai pas le courage de me donner la mort, et tant que je vivrai, j'aurai la folie d'espérer l'amour de Rodolphe.
La pauvre femme tendait ses mains suppliantes vers le bandit ; mais un tel désespoir ne pouvait être compris par un être aussi dégradé que Reynold. Il se détourna de mauvaise humeur.
— Tu es tous les jours plus folle , ou tu as encore la tête pleine de punch. Tes lamentations me fatiguent. Si tu aimais tant Rodolphe , pourquoi le tromper et te donner à moi?
Leonora ne répondit que par un regard ; mais il révélait une angoisse déchirante.
— Allons, calme-toi, continua Reynold, songe que c'est de moi seul que tu dois attendre désormais ton bonheur.
— Tu ne me comprends pas, sans quoi tu me tuerais.
En disant ces mots, Leonora se retira dans la partie des souterrains qui lui était réservée.
— Tant que Rodolphe vivra, se dit Reynold, il en sera ainsi et je n'aurai pas le trésor. Il faut en finir. Pourquoi le besoin de notre sûreté exige-t-il que nous livrions cet homme à la justice autrichienne ! Je l'eusse tué mille fois déjà et depuis long-temps je vivrais riche et heureux dans un coin ignoré de la suisse.
Le lieutenant de Rodolphe remonta dans
- 1S8 — les ruines et trouva ses camarades en conférence avec leur chef.
— Arrive donc, mon brave Reynold, dit Rodolphe en venant au devant de son second; nous sommes serrés de près par ces paysans et les habits blancs autrichiens ; nous sommes bien armés et pourrions résister long-temps, mais nous finirions par être accablés par le nombre. Je crois qu'il faut songer à la retraite. Mais nous fuirons sans nous séparer, par un chemin que vous ne connaissez pas encore. Que trois d'entre vous aillent, par différens côtés et avec la plus grande prudence, reconnaître l'ennemi pendant leur absence, nous ferons les préparatifs du départ. Abandonnons les bagages, n'emportons que les armes, les vivres et 1 argent...
— Et ton trésor, ajouta Reynold.
— Mon trésor est à l'abri , répondit d'un air distrait le chef... Avertissez les femmes. Le soin de leur sûreté, nous coûtera peutêtre plus que leur présence ne nous a été agréable... Mais elles seraient pendues les
malheureuses. Dites à Leonora que je l'attends... Voyons, qui veut éclairer notre fuite?...
— Moi! dirent à la fois les trois individus qui, un instant auparavant, causaient avec Reynold.
— Allez donc, et ne perdez pas de temps; car , avant un heure, il faut que nous ne soyons plus ici.
Le chef des proscrits rentra dans le souterrain pour veiller au départ. A peine étaitil parti que les bandits échangèrent rapidement ces mots :
— L'occasion est favorable. Ne la laissons pas échapper.
— Faisons le marché avec les officiers de justice.
—Spécifiez la vie sauve pour tous, et rejetez tous les meurtres sur Rodolphe.
— Et le trésor, Reynold?
— Soyez sans inquiétude, je l'aurai par Leonora.
— C'est bien de l'avoir, mais il faudra le partager.
— Cela va sans dire. Partez. — Si les conditions sont acceptées , sifflez trois fois et nous garroterons Rodolphe.
Les bandits descendirent hardiment la montagne et entrèrent bientôt dans la grande route qui la traversait. Ils ne tardèrent pas à apercevoir une sentinelle autrichienne qui , armant son fusil , les tint en respect, en mêmetemps qu'elle criait : aux armes. Un caporal et plusieurs hommes accoururent audevant des bandits et les invitèrent brutalement à les suivre. Dans une petite masure abandonnée et ouverte à tous les vents, les compagnons de Rodolphe se trouvèrent en présence des officiers de la justice et de l'armée envoyés à leur poursuite et ils commencèrent à se repentir de leur témérité.
— Qui ètes-vous? demanda un homme de loi.
— Des proscrits, répondit l'un d'eux.
— Ainsi vous faites partie de cette troupe de misérables que nous avons mission d'exterminer?
— Nous en avons fait partie ; mais , dès ce
moment, nous l'abandonnons. Nous venons vous proposer un traité par lequel notre chef, qui est le vrai coupable , sera mis entre vos mains.
— Un traité! interrompit un capitaine; l'audace de ces drôles est incroyable! Nous aurons votre chef et ses acolytes sans traiter avec vous, dignes coureurs de buissons; la montagne est remplie de troupes.
— Toutes ces précautions ne serviront qu'à causer la mort d'une foule de braves gens. Donnez-nous la vie sauve % à nous et aux amis que nous avons laissés derrière nous, et notre chef sera, avant vingt minutes, déposé à vos pieds garotté comme un mouton.
— Ces gens sont de lâches canailles , reprit le capitaine.
— Capitaine Gutmann, dit l'un des bandits , il y a deux ans , vous parliez autrement à votre camarade Rudner.
Le sang monta au visage du capitaine.
— D'où sais-tu mon nom? dit-il Mais
sur mon ame/c'est Rudner Rudner, lieu-
- If* tenant de hussards il y a deux ans, et que j'ai connu à Trieste..... Est- il possible! yous parmi ces bandits.
— Que voulez-vous, capitaine? La solde
d'un lieutenant est bien chétive J'ai pris
du service dans un corps où j'ai amassé déjà une petite fortune. Faites quelque chose pour un ancien ami , je voudrais aller manger pai siblement mon revenu en péchant dans le lac de Genève.
Au nom d'ami, qui lui était donné par un tel homme, le capitaine Gutmann sentit une confusion qui fit bientôt place à la colère.
— Monsieur le bailli , dit-il en s'adressant à l'homme de loi , je me flatte que mon caractère est au-dessus des assertions de cet homme. Je l'ai connu, c'est vrai; mais c'est dans un temps où il portait honorablement
les galons impériaux 11 prétend que j'ai
été son ami et veut que je fasse quelque
chose pour lui Eh bien ! faites-le pendre ,
monsieur, car un tel homme souille l'air que nous respirons.
— C'est aussi mon avis , répondit grave-
ment le bailli. La cour de haute -justice d'Innspruck m'a investi de pouvoirs illimités, et vous pouvez compter que j'en ferai usage. Cependant, je voudrais essayer de tirer de ces hommes quelques renseignemens...
— Nous sommes venus ici en parlementaires, dit impudemment Rudner ; vous savez, capitaine, que, d'après les lois de la guerre , nos personnes sont sacrées.
— Vos personnes seront pendues , répondit avec dégoût Gutmann ; et il en sera de même de ceux que nous prendrons tout à l'heure.
— Si vous nous retenez, le chef vous
échappera Je n'ai qu'à siffler et on vous
l'amènera.
— Ne siffle pas , coquin , dit le caporal en mettant rudement la main sur la bouche du bandit; c'est sans doute un signe de ralliement, et les brigands savent ce que veut dire ce sifflet.
— Finissez-en avec ces drôles, reprit le bailli en s'adres^ant a deux hommes à ligure sinistre qui se tenaient derrière lui. Leur