‹ Mémoires de la mortChapitre 8 sur 14 · IV · texte numérisé non relu

IV

procès est tout fait , et les potences ne manquent pas dans la forêt.

Les bandits se regardèrent un moment avec consternation ; ils n'avaient pas prévu l'issue fatale de leur démarche perfide , et ne pouvaient comprendre comment on refusait leur proposition. Rudner essaya encore de fléchir le bailli.

— Vous vous repentirez de ce que vous faites, messieurs , dit il ; le vrai, le seul coupable des meurtres que \ous voulez punir et de l'incendie de la ville, est notre commandant. Nous n'avons jamais répandu de sang.

— Aussi ne répandra-t-on pas le vôtre, interrompit avec impatience le bailli.

A un signe péremptoire, les deuxindividus à figure sinistre s'approchèrent des bandits pour les garoiter; mais ce mouvement rendit l'énergie aux misérables. Tous trois tirèrent un poignard et un pistolet de leur ceinture et s'élancèrent hors de la masure en renversant le caporal et la sentinelle.

— Feu! s'écria le capitaine d'une voix de tonnerre.

Au môme instant une décharge de mousqueterie retentit dans la montagne , les trois bandits, visés à bout portant par un détache* ment placé en embuscade , tombèrent criblés de balles.

— Il ne faut pas que le bourreau néglige son office , dit le bailli en se tournant vers cet homme et son valet. Pendez ces trois coquins au premier arbre que vous rencontrerez.

Le bourreau se mit en devoir d'obéir.

Rudner seul vivait encore , et d'une main mal assurée il leva son pistolet pour tirer sur le capitaine ; mais la balle se perdit dans le taillis , et le nœud fatal arrêta les gémissemens que lui arrachaient ses blessures. Les trois bandits furent hissés aux branches vigoureuses d'un chêne, et leur immobilité annonça qu'ils avaient cessé de compter au

nombre des vivans C'était une proie bien

ignoble que j'avais saisie; mais tel est mon office : je frappe sans acception de mérite ou de personne.

— Le bruit de vos fusils va donner l'éveil

aux autres bandits , ajouta le bailli ; je crois qu'il convient de resserrer davantage le cercle.

— J'en ai déjà donné l'ordre, répondit le capitaine.

Revirement Intéressé.

Tandis que cet événement s'accomplissait au pied de la montagne, les proscrits attendaient, avec des sentimens divers, le résultat de la démarche de leurs trois compagnons. Reynold et ses complices voyaient arriver le

moment depuis long-temps désiré, où ils accompliraient une trahison qui devait, du moins ils l'espéraient, leur donner sécurité et fortune. Ils écoutaient attentivement, dans l'espoir d'entendre le signal convenu ; car, de même que les ambassadeurs chargés de cet infâme traflc, ils ne pouvaient supposer un refus de la part des autorités. De son côté, Rodolphe avait repris l'activité nécessaire au rôle qu'il devait remplir. Il commandait peutêtre pour la dernière fois les proscrits, et, à ses yeux, c'était un devoir sacré pour lui de les tirer du pas difficile dans lequel ils se trouvaient. Lui aussi épiait avec anxiété le retour des éclaireurs, mais c'était afin de profiter, dans l'intérêt commun, des renseignemens qu'ils auraient recueillis. Un seul être, au milieu des proscrits , flottait irrésolu dans ces circonstances critiques : c'était Leonora. Les passions de cette créature malheureuse, l'avaient réduite à une neutralité qui causait le désespoirdeson cœur agité. Elle pressentait, malgré le mystère qu'on lui en avait fait, que la crise retardée jusqu'ici par son influence ,

était sur le point de se décider; l'air préoccupé avec lequel Reynold recevait les ordres de son chef, sa lenteur à les exécuter, les regards qu'il échangeait avec les autres proscrits, et, enfin, un tact instinctif, tout lui prouvait qu'un événement important se préparait. Cette conviction plongeait Leonora dans un abîme de perplexités : tantôt elle maudissait la fatalité qui, de chute en chute, d'orgie en orgie, ou plutôt de désespoir en désespoir, l'avait jetée aux bras de Reynold; elle se sentait à la merci de ce lieutenant de Rodolphe, et cela au moment même où il eût fallu pouvoir s'interposer entre ces deux hommes, et forcer le subalterne à renoncer à ses projets contre le chef. Tantôt elle se flattait que le désir de partager le trésor qu'ils ne pouvaient découvrir sans elle, porterait les proscrits à ne pas la pousser au désespoir en livrant Rodolphe. Mais elle ne tardait pas à embrasser une idée tout opposée ; une femme lui semblait avec raison un obstacle trop faible pour qu'il put servir de clique aux passions de tels hommes.

Si le sort de Rodolphe était arrêté, ses efforts pour détourner le coup fatal n'auraient peutêtre d'autre résultat que d'accélérer le dénouement du drame, et elle-même se trouverait alors englobée dans la perte de son amant. Bizarre caméléon que cette femme! composé inoui de dévouement et de trahison, d'abnégation et d'ègoïsme ! A mesure que son caractère se développe, tu dois éprouver tour-à-tour du dégoût, de la compassion ... Mais c'est de la honte surtout qui doit couvrir ton front de rougeur. Je ne dois pas encore dire tout à cet égard, mais pour toi, je n'ai plus rien à dévoiler, pour ainsi dire, et quand je dis que la honte te monte au front, jt sais que tu me comprends, Walter.

Les perplexités de Leonora l'arrachèrent aux soins que, suivant les ordres de Rodolphe, tous, et les femmes en particulier, devaient donner aux apprêts du départ. Elle gravit les degrés qui, du souterrain, conduisaient à la salle ruinée, et jeta un regard anxieux autourd'elle. 11 ne lui fut plus possible de conserver le moindre doute sur les inten-

tions des proscrits. A mesure que l'absence des autres se prolongeait, les bandits devenaient plus attentifs aux mouvemens de Rodolphe, et n'attendaient qu'un signal pour se jeter sur lui; déjà l'un d'eux avait pris dans un coin, un paquet de cordes qu'il déroulait en clignant de l'œil avec Reynold. Rodolphe était entouré par eux, de manière qu'en un instant on pouvait être maître de lui.

— Rodolphe , dit tristement la jeune femme.

— Ta place n'est pas ici, Leonora, répondit avec humeur et d'un air distrait le chef des proscrits. Descends, comme je l'ai ordonné. Que les bagages soient légers et tout le monde alerte... Reynold, mets une sentinelle à la porte du souterrain. Que pas une femme n'en sorte avant mon ordre... ces diablesses là nous feraient pendre.

— Je veux te parler, continua Leonora, en s'échappant des mains de Reynold.

— Je n'ai pas le temps de t'écouter, laissemoi en repos... N'entendez-vous rien, vous autres ?

En parlant ainsi , Rodolphe avait tourné le dos a Leonora, et s'adressait à ses compagnons.

— Rien encore, dit l'un d'eux, et ce n'est pas faute d'écouter.

— j'entends la voix de la trahison, reprit Leonora, en se rapprochant de lui.

— lia trahison et l'infidélité se ressemblent beaucoup, murmura Reynold à l'oreille de la pauvre femme.

— Tu n'es pas encore partie, puisque j'entends ton jargon sentencieux, reprit Rodolphe. Va-t-en, Leonora, je te dis que tu es de trop ici.

Elle voulut encore parler, mais, en voyant l'impatience de Rodolphe , jointe au regard impérieux et menaçant des proscrits, Leonora baissa la tête et se dirigea vers le souterrain.

— Reynold, dit-elle, aie pitié de moi!

Ne le livre pas.

— Je n'ai qu'une réponse à te faire. Si tu ne cesses toutes ces comédies, je dis tout à Rodolphe ; une querelle s'en suivra , et tu

seras le prétexte d'un événement qui doit s'accomplir dans l'intérêt de tous.

En ce moment , une détonation se fit entendre dans le bas de la montagne.

— Ils sont découverts! aux armes, mes amis, s'écria Rodolphe avec douleur.

— On les a fusillés, dit tout bas Reynold.

— Dieu soit loué ! murmura Leonora en levant avec reconnaissance les yeux au ciel.

Elle s'échappa des bras de Reynold , courut à Rodolphe , et , sans qu'il pût repousser cette caresse , elle l'embrassa avec frénésie. Puis, se tournant vers les proscrits qui étaient plongés dans une stupeur irrésolue , elle les brava du regard et leur dit avec exaltation :

— Vous n'avez plus d'espoir maintenant que dans Rodolphe; aux armes, donc, et suivez-le fidèlement.

Elle disparut à ces mots par l'escalier des souterrains.

— Mes amis , continua Rodolphe ; il faut les délivrer ou périr avec eux. Suivez-moi; vous êtes braves, armés jusqu'aux dents: si le diable ne se met entre nous et ces chas-

~* 204 — seurs d'hommes, nous sauverons nos frères.

— Rodolphe, interrompit Reynold avec embarras , la prudence est nécessaire.

— Qu'est-ce à dire, la prudence? Depuis quand ètes-vous devenu si prudent , maître Reynold? Nos amis ont-ils écouté la prudence quand ils sont partis pour nous trouver un chemin? nous ferons pour eux ce qu'ils ont fait pour nous. Je vais donner quelques ordres eu bas; que je vous trouve prêts quand je remonterai.

Rodolphe descendit un instant aux souterrains pour voir si les femmes avaient obéi à ses recommandations. Pendant ce court espace de temps, les proscrits se groupèrent avec empressement autour de Reynold.

— Il est clair qu'ils ont été pris, dit celuici ; le coup est manqué pour cette fois. On aura refusé leurs offres , et toutes celles que nous ferions aujourd'hui seraient également repoussées. Mon avis est qu'il faut obéir à Rodolphe ,afin de sortir de ce pas difficile; sans lui, sans son expérience, nous ne nous tirerons jamais d'ici, à moins que vous ne

vouliez le tuer et me conserver à sa place.

— Il y a toujours la question du trésor, pour ne pas parler de l'inégalité des talens , dit l'un des bandits.

— Obéissons donc, et de bonne grâce, car ses fureurs recommenceraient, et au lieu d'un seul danger , chacun de nous en aurait deux à combattre.

Rodolphe était précisément de retour, comme Reynold achevait ces mots.

— Êtes-yous prêts , dit-il d'une voix troublée. Chaque minute peut coûter la vie à nos frères ; leur sang pèserait plus sur ma conscience que tout celui que j'ai versé déjà.

Les proscrits entourèrent alors leur chef avec un empressement qui ne pouvait laisser aucun doute sur leur obéissance. Chacun reçut ses instructions particulières; Reynold devait se charger de conduire une partie de la bande avec les femmes et les bagages vers les montagnes de la Suisse , en traversant des défilés que tous connaissaient parfaitement; et, tandis que ce devoir indispensable s'accomplirait, Rodolphe devait faire

une descente du côté opposé , tant pour dérouter les assaillans que pour porter secours aux éclaireurs, dont le sort l'inquiétait si vivement. L'un des bandits parut tout à coup frappé d'une idée , et tira Reynold à part pour la lui communiquer.

— Si nous rencontrons les troupes et qu'un engagement ait lieu, Rodolphe ne peut manquer de savoir quelle aubaine nous lui réservions.

— Diable ! fit Reynold , comment faire?

— J'ai un moyen.

Et le bandit allant à Rodolphe qui suivait du regard ce conciliabule, lui exposa le danger de s'aventurer ainsi sans rien connaître de la position de l'ennemi , et s'offrit pour aller, en usant de la plus grande prudence, s'assurer de la route qu'ils devaient suivre. Cette proposition était toute naturelle et Rodolphe l'accepta en donnant des éloges au bandit que le sort de ses camarades n'effrayait pas. Un instant après, cet homme revint tout effaré ; son intention , en quittant la troupe , avait été d'inventer quelque fable

pour empêcher Rodolphe de se diriger vers les soldats, mais ce qu'il avait vu était audessus de ce que son imagination eût pu lui fournir.

— Tous trois sont pendus à ce chêne dont vous voyez les branches d'ici , dit-il en rentrant dans le château ruiné ; et la montagne est, de ce côté, presque entièrement cernée. Nous ne pourrions faire un pas dans cette direction sans tomber dans quelque embuscade.

— Pendus ! murmura Rodolphe avec désespoir. Encore trois amis de perdus ! mais, par

le diable! nous les vengerons Pourquoi

fuir ces misérables autrichiens? Non, nous ne reculerons pas. Dussions-nous ïa payer de notre vie, il faut que nos frères obtiennent une vengeance éclatante.

Les proscrits commencèrent à murmurer.

Reynold lui-même , qui avait toute l'apparence du dévouement et de l'obéissance, crut devoir faire des observations.

— - Si , quand ils étaient vivans , nos trois amis se sont dévoués pour le salut de toute

la troupe, ce n'est pas une raison pour que toute la troupe périsse pour eux, maintenant qu ils sont morts...

Ce raisonnement avait une apparence de justesse qui ne pouvait demeurer sans influence sur Rodolphe. 11 se souvint encore des devoirs que, dans sa loyauté, il croyait avoir à remplir envers ces misérables, et, refoulant à grand' peine les idées de vengeance, de cruauté, même, que la perte de ses amis lui inspirait,, il consentit à fuir au lieu de combattre.

— Les défilés du Sud nous sont encore ouverts : du moins je l'espère, et, en tous cas, je sais un moyen de nous soustraire à ceux qui nous traquent. Puisqu'il le faut, je renonce à les combattre fer contre fer, quoique mon poignard ait soif de leur sang. Mais, que la foudre m'écrase, si je ne venge, par une catastrophe horrible, la mort de nos amis. Suivez-moi.

Rodolphe avait repris le ton de commandement que ses hommes étaient habitués à entendre sans réplique; les circonstances,

d'ailleurs, étaient si graves, que nul d'entre eux ne songeait plus à autre chose qu'au salut commun. Ils le suivirent donc aux souterrains, et, d'après son ordre, entassèrent sous l'escalier qui y conduisait, trois barils de poudre qui formaient l'approvisionnement de la troupe. Puis, toujours d'après la volonté de leur chef, ils introduisirent une mèche dans l'un de ces barils, et tandis que l'un d'eux tenait cette mèche, qui devait n'être allumée qu'au dernier moment, Rodolphe fit sortir tout le monde du souterrain, par une issue que nul d'entre les bandits ne connaissait, Leonora exceptée. Cette issue était une galerie humide et obscure qui était mieux conservée que le reste du château. Une torche que prit Léonora, servit à éclairer la marche des fugitifs, qui, sans son secours, n'eussent pas tardé à s'égarer dans un labyrinthe de passages, d'escaliers et de couloirs. Les bandits s'étaient munis de leurs armes et de leurs effets les plus précieux, et marchaient précipitamment, comme s'ils eussent eu hâte de s'éloigner d'une retraite qui, après les

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