‹ Mémoires de la Société historique de Montréal [microforme]Chapitre 14 sur 59 · PH ES · texte numérisé non relu

PH ES

Mémoires de Sœur Morin 47

Kebec qui estait nouvellement fondé et des religieuses hospitalières qui le desservent faisait grand bruit à Paris et exci tait les gens de bien à imiter cette dame dans sa charité et piété envers les pauvres malades du Canada, tant Français que Sauvages. Madame de Bullion, veuve de Monsieur de Bullion, ministre d'Etat, fut touchée du désir d’en faire autant, en faveur de la nouvelle colonie du Montréal qu’on commençait actuellement, mais elle ne voulait point estre connue avoir aucune part à cette oeuvre, pour des raisons de prudence et d’humilité chrétienne très louables et attendait ainsy en silence que l’occasion s’offrit comme elle le souhaitait. Or, le Père de la doctrine chrétienne, dont je viens de parler, estoit son confesseur; de sorte qu'il savait ses sentiments, et comme il connaissait mademoiselle Mance, luy conconseilla de rendre visite à eette dame, mais ccmme elle ne savait pas le motif que ce bon père avait de lui donner cet advis, elle ne se pressait pas d’y aller, joing qu'estant fort dévote elle fuyait le grand-monde. Un jour le religieux de Saint-François, que j'ay dit, (e) qui estoit familier chez Madame de Builiion, s’offrit dy limener (f) et la faire connaître à cette dame, ce qu'il fit; elle y alla donc et fut présentée par ce ben religieux. Elle eut un entretien de plusieurs heures avec elle, où elles parlèrent amplement du Canada et surtout de la nouvelle colonie du Montréal, pour qui elle se sentait beaucoup d'’inclination. Mademoiselle Mance luy déclara combien elle estoit pressée du désir d’aller dans ce nouveau pays, qu'on disait être une terre de promission sur lequel Dieu avait de grands desseins pour sa gloire et le salut peutêtre d’un million de Sauvages: qu'elle avoit quitté la ville de Langres et tous ses parans, étoit venue à Paris unique-

ment pour en chercher le moyen ne sachant pas encore sy

elle irait bientôt, ni ce qu'elle ferait 1à, mais que s’aban-

e) Le R. P. Rapin.

f) de l'y mener.

48 Annales de l'Hôtel-Dieu

donnant à Dieu, elle se confiait qu'il accomplirait son désir et ses desseins, voulant estre toute abandonnée et fidèle ado- ‘atrice de la très sainte Providence, Madame de Bullion de: meura édifiée et très satisfaite de l’entretien de mademoiseli: Mance la pria d’y retourner pour sa consolation, ce qu’elle fit plusieurs fois, enfin elle s’ouvrit sur le dessein(g) qu’elle avait de fonder un hospital dans la nouvelle colonie, et que, puisqu'elle avoit assez de courage et de vertu pour y vouloir aller, qu’elle la chargeroit de tout, pourvu qu'elle luy promit un secret inviolable, ce qu'elle fit sur le champ, estant au reste comblée de consolations intérieures de voir déjà pour quoy Dieu l’avoit fait venir à Paris, elle pria Madame de luy donner du temps pour connaître par ses directeurs, si c’étoit la volonté de Dieu, qu’elle se chargeñt de la conduite de cette oeuvre qui estoit grande et bien au dessus de ses forces, faisant de son côté tout ce qu’elle pouvait fairepour la connaître. Elle recommanda cette affaire à tout ce qu’elle connessoit de serviteurs de Dieu, fit une retraite de dix jours sous la conduite du R. Père St-Juré,(4) de la Compagnie de Jésus, lequel l’assura enfin, que Dieu la vouloit en Canada, qu'elle acceptât les offres qu'on luy fesoit, et n’eût aucun égard à son infirmité corporelle et à sa délicatesse naturelle qui estoit grande. Mademoiselle Mance retourna au plus tôt voir madame de Bullioni ,Juy dit que Dien voulait qu’elle prit soin de son hospital, qu’elle éstoit disposée à exécuter sur cela toutes ses intentions, enfin le contrat se fit dans les formes ordinaires (?) à la réserve, qu’elle n’y parut que soubs le nom d’une personne qui ne veut point estre nommée ni connue d’autres, que de celles à qui elle

g) Mme de Bullion aurait été la promotrice de l'Hôtel-Dieu comme M. de La Dauversiére fut le promoteur de Ville-Marie.

h) Jean-Baptiste Saint-Jure, écrivain ascétique, né à Metz ert 1588 et mort à Paris en 1657.

i) Ce contrat est resté inconnu Il existe au Séminaire un re nouvéllement du contrat de fondation de l'Hôtel-Dieu.

Mémoires de Sœur Morin 49

confiait son secret; laquelle reçut comptant dans son tablier, à plusieurs reprises, pour ce mieux cacher, la somme de soixante mille livres; sur quoy elle assigna une pension de mille livres à mademoiselle Mance, sa vie durant, luy donnant en outre plusieurs bijoux de dévotion de grand prix et son portrait en miniature dans une boîte d’agaste fine, enchâssée en de l’or et enrichie de perles fines dont la demoiselle fit présent à notre communauté quelques années avant sa mort,(j) qui l’a gardé avec vénération, pour le profoni respect qu'elle a dû mériter de cette dame et la reconnaissance qu’on luy doit en qualité de fondatrice (k) aussy bien que de l’hospital, ce que je ferai connaître en son lieu; chargea en outre la demoiselle de l’administration. du bien tempo rel du dit hospital jusqu’à sa mort, ce qu’elle a exécuté avec beaucoup de peine à cause de ses maladies continuelles qui l’ont obligée de garder le lit plusieurs années de suite, et ordonna par son contrat que la pension de mille livres de mademoiselle Mance retourneroit à l’hospital après sa mort; qui a esté fondé de mille éeus de rente, que ce fond seroit inaliénable et que si à l’avenir l’isle de Montréal venait à périr, par la guerre des Yrocois ou autre accident, le dit fond de soixante mille livres retourneroit à l’Hôtel-Dieu de Paris, qui jouirait de la rente jusqu’au rétablissement da dit Montréal auquel elle retourneroit, ete.

Quant au portrait de madame de Bullion, vous croirez peut-être mes Soeurs que vous possèderiez encore ce petit trésor, que vous jugez bien, ne devoir jamais sortir de notre monastère, et qui en effet y a été gardé chèrement jusqu’en l’année 1695, qu'il fut enveloppé dans l’incendie général de notre monastère, qui arriva la nuit du 24 au 25 février, qui nous en à privé pour toujours. et sans espérance de ne couvrer cette perte, qui nous a esté très sensible car nous trou-

3) La communauté.

k) (de la Communauté des Religieuses de St-Joseph.)

MEm. Sr Morin--4,

ER

ess

DOME ÈS ar

LE

’ | 50 Annales de l'Hôtel-Dieu .

vions beaucoup de consolation, seulement à le regarder. r Mademoiselle Mance reçut son argent à plusieurs repri- d ses où payements, comme j'ay déjà dit, crainte qu'on n° Q s’en apcreut, ne pouvant pas tout porter à la fois; elle m'a d | raconté elle-mesme plusieurs fois, fort agréablement, qu'elle le s’y fesoit porter en chaise; et qu'un soir, ses porteurs luy \ dirent: mais d'où vient, Mademoiselle, que quand vous ve- Q nez ici, vous estes moins pesante que quand vous en sortez, ce assurément cette dame vous aime et vous fait des présents. et Ce qui luy donna beaucoup de craintes d’estre volée et peut- | tr | être tuée, Ce qui luy fit prudemment changer de porteux et 1’ | aussy d'heure, pour aller voir Madame, | si Aussitôt qu'elle eut reçu toute la somme, elle la mit en ve fond de rentes constituées, savoir: vingt-deux mille livres à | d l l'hôtel de Dangoulesme, qui a porté peu de profit, et point et Ï du tout, depuis plus de 30 ans que les propriétaires sont et [ morts et leurs biens vendus par décrets. (1) On a fait espé- in Il rer cependant que le fond ne sera pas tout perdu; mais il ne at | produit plus de rente et on ne touche rien du fond, ce qui

| obère notre pauvre hospital notablement, et l'aurait ruiné, À jl si notre bon Roy ne l’avoit soutenu par ses libéralités, luy : ge 14 ayant donné mil livres chaque année depuis 12 ou 13 ans. —

Mademoiselle Mance fit un autre contrat de 22 mil livres sur | Monsieur le Baron de Renty, qui les prit dans le désir da au: [| servir à cette oeuvre, qu'il aimoit et estimoit beaucoup, de- dé vant servir à la gloire de Dieu et au salut de plusieurs âmes, sl. prc

dans le Canada. Il en a payé la rente 15 ou 16 ans,(m) puis 7 1) Déjà en 1663, lors de la cession de l’île au Séminaire de ; ave Saint-Sulpice, il y avait eu mutation de créance hypothécaire par

jugement rendu en 1662. Voir Edite et Ordonnances éd. 1854, vol. dat I, p. 93. E.-!

m) Douze ans tout au plus puisque le capital avait été rendu nai

par madame de Renty le 4 mars 1653 et placé à 1100 livres de ‘ : rente sur la moitié de la métairie par contrat survenu entre ma- : Sul

demoiselle Mance et le gouverneur quelque temps après. Voir Ed. ÿ qu et Ord., 1854, vol. I, p. 93. 4 au

Mémoires de Sœur Morin

rendit le fond,(n) qui a été employé à soutenir les dépenses de cent hommes, travaillants et artisans, que Messieurs de Saint-Sulpice (o) envoyèrent et firent passer de France audit Montréal, [en l’année (np) 1653] après qu'ils en furent les Seigneurs (q) par la remise volontaire que leur en fit Monsieur de La Dauversière(r) et toute la compagnie des Seigneurs, yu'il s'étoit as:ociés, à quoy Mademoiselle Manre consentit à cause, comme elle s’en est déclarée plusieurs fois, et mesne par écrit qu'elle crevet, que sans ce secours, l’entreprise du Montréal auroit péri et eschoué entièrement, vu l’estat où il estoit lors réduit; et puis elle connaissoit Messieurs de St-Sulpice si généreux et affectionnés aux intérests de cet hospital, qui est un des plus beaux advantage: de leur Seigneurie, Qu'elle savoit obliger beaucoup par cet endroit, qu'elle n’a pas eu rien risquer leur donner bien, eux, qui avec le temps pouvois relever ledit hospital de tout intérest, par leurs libéralités: ce qui luy ôtait le scrupule,

au’elle sentoit en l'âme d’avoir aliéné ce fond contre les intentions de la fondatrice.

Messieurs de St-Sulpice Juy donnèrent en échange de cette somrae une terre en valeur contenant cent ar.

n) Interpolation au bas de la page: “ces 22 mil livres ont aussi été employées du consentement de la fondatrice à faire du découvert et les Seigneurs ont donné pour cela à l'hôpital cent arpents de terre; ainsi les Seigneurs de l’île n’en ont point du tout profité.

o) Soeur Morin doit confondre ici les Messieurs du Séminaire avec les Messieurs de la Comp. de M.

p) La recrue de 1653 était la plus imnortante depuis la fondation, Cf. Mém. Soc. Royale--Les colons de Montréal, 1642-67. E.-7. Massicotte—Le rôle d'embarquement est conservé au Séminaire.

a) Soeur Morin fait ici erreur puisque les Messieurs de Saint- Sulpice ne devinrent seigneurs de l’île que le 9 mars 1663.

r) M. de La Dauversière était mort lors de la cession de l’fle au Séminaire, Voir Ed. et Ord., 1854, vol. I, p. 93.

pents aux portes de la ville avec quel’ ‘timents dessus ; un autre contrat de 200 arpents en vw oout depuis son décès; luy ont fait en outre, plusieurs aumosnes dans son besoin et le desservent journellentent (s) pour le spirituel avec bien du zèle et de la charité, depuis son establisse-

ment, etc.

Les seize mille livres restant furent mises sur Monsieur Desbordes, qui en a payé la rente jusqu'’aujourd’huy de 809

livres.

s) Les Messieurs de Saint-Sulpice ont toujours conservé la direction spirituelle de l’Hôtel-Dieu.

Page 1