‹ Mémoires de la Société historique de Montréal [microforme]Chapitre 1 sur 52 · AU FORT ST FRÉDÉRIC, 1#R JUILLET · texte numérisé non relu

AU FORT ST FRÉDÉRIC, 1#R JUILLET

Dès l’aurore nous étions en route, mais nous ne retrouvâmes notre chemin qu'après avoir fait force rames pendant quelque temps. Nous passions à travers un pays des plus pauvres et d'aspect misérable. Rien ne s’offrait à la vue, qu'une rangée de hautes montagnes escarpées, couvertes de bois et aux flancs boueux. C’est à peine si nous pümes trouver un endroit où débarquer à pied sec, pour y faire cuire notre diner.

Les terrains bas, inondés, me rappellent nos marais de Suède, dont le dessèchement est projeté ; les Hollandais d’Albany donnent à ce pays le nom de De Verdron- “ene landen (les terres submergées). Des montagnes s'étendant du S.S.O0. au N.N.E. vieanent finir en pente abrupte à la rivière dont elles forment la berge, et dont le cours, sur une ligne non interrompue de quelques milles, prend la direction du sud au nord. Ces hauteurs sont couvertes de pierres de différentes grandeurs.

Toute la journée il fit un fort vent du nord, et nous f n’avançâmes qu'avec difficulté ; nous nagions ferme ce- 1 pendant, aiguillonnés que nous étions par la faim, ayant d épuisé toutes nos provisions au déjeuner. La rivière en a plusieurs endroits a une largeur d'un mille anglais ; en q d’autres, son lit se rétrécit pour s'agrandir de nouveau à plus loin, mais en somme c’est un fleuve imposant, etson à cours emprunte de la majesté aux hautes montagnes qui le bordent de chaque côté.

Vers six heures du soir, nous touchâmes à une pointe ” de terre, distante du Fort St Frédéric d'environ douze h: milles anglais, et derrière laquelle la rivière forme une de baie spacieuse, Le vent du nord continuait à soufller | avec violence, et nous étions épuisés, de sorte que nous M | fûmes contraints de faire halte en cet endroit, et même | | d'y passer la nuit, en dépit des protestalions de nos es- Le | tomäcs aflamés.

| Dieu nous fit une grande grâce en mettant sur notre vo] | chemin les Français dont j'ai parlé plus haut, et qui not ! . nous prétèrent un deleurs canots d'écorce. Il n'arrive Sal | pas une fois dans trois ans, que les Français prennent r cette route pour aller à Albany; ordinairement, ils passent | dan | par le lac St NSacrement, ou lac Georges, comme les mi Anglais l’appellent, qui est la voie la plus courte et en || l2 meilleure. Pourquoi donc avaient-ils choisi le chemin quel le plus long: et le plus fatiguant, si ce n'est par un coup du n | du ciel qui nons ménageait un secours dans notre dé- verg tresse ? En effet, sans leur grande et forte embarcation, Fes | nous aurions été obligés de continuer notre voyage dans ti celle que nous avions construite nous-mêmes, et très le vo probablement ‘il nous serait arrivé quelqu’accident fa- es | cheux. Nous n’aurions pu, sans témérité, nous aventu- Par |: rer sur la grande baie, par le moindre vent, dans un si n

frèle esquif; d’un autre côté, attendre le calme, c'était nous exposer à souffrir de la faim. Sans armes à feu dans des déserts où, d’ailleurs, le gibier est rare, il nous aurait fallu nous nourrir de grenouilles et de serpents, qui pullulent dans ces parages. Aussi je ne pense jamais à ce voyage sans rendre grâces, du fond de mon cœur, à la divine Providence.

De bonne heure ce matin, par un beau clair de lune et un temps calme, nous nous remimes en route avec hâte et en nageant vigoureusement, de peur qu'un vent défavorable ne vint à s'élever; et nous arrivâmes heureusement vers huit heures de l’avant-midi au Fort St Frédéric, que les Anglais appellent Crown Point (1).

M. Lusignan (2), le gouverneur, nous reçut très poliment. C’est un homme de cinquante ans environ, bien versé dans la littérature, et qui, grâce à de nombreux voyages qu'il a faits dans ce pays, a acquis beaucoup de notions exactes sur nombre de sujets utiles et intéressants.

(1) Pointe-à-la-Chevelure, Crown Point est aujourd'hui une petite ville, dans le comté d'Essex, état de New York, sur le lac Champlain, à douze milles au nord de Ticonderaga, et 88 milles au, nord d'Albany; lat. 44° 3m. N.;lon. 72© ?29m.0, Le fort, maintenant en ruines, est situé au-delà de la partie nord-est de la ville, sur une pointe de terre qui se projette à quelque distance dans le lac, et qui a une hauteur de 47 pieds au-dessus du niveau de l'eau, C'était une fortification étendue etrégulière de 1,500 verges carrées, entourée d’un fossé large et profond, taillé dans le roc au prix d'un immense labeur, Les murs, en bois et en terre, avaient ?? pieds d'épaisseur sur 16 de hauteur.

Ticonderaga—Carillon—autre petite ville du même comté d'Essex, dans le voisinage de laquelle on voit les ruines d'une ancienne forteresse, aussi très célèbre dans les annales de la guerre entre la France et l'Angleterre, et de celle de l'Indépendance, C'est là que Montcalm gagna la bataille de Carillon, (M.)

(?) Voir la note À, à la fin du volume,

Il à régné une grande sécheresse ici pendant tout l'été ; on dit même qu'il n’y est pas tombé de pluie depuis le printemps. Une chaleur excessive a retardé la végétation, et l'herbe a séché sur les côteaux. Des arbres rabougris, qui ont poussé à grand'peine entre les rochers, laissent pendre tristement leurs feuilles jaunies et brülées par le soleil, et les moissons ont une chétive apparence. Le blé n’a pas épié, et les pois ne sont pas encore en fleurs. La terre est sillonnée de crevasses larges et profondes où se réfugient, comme dans un asile impénétrable, les petits serpents, quand on leur donne la chasse.

Le pays d’alentour contient de grandes forêts composées presqu'entièrement de toutes les essences de sapins—blanches, noires et rouges ; —autrefois elles étaient encore bien plus étendues, mais elles sont ravagées tous les ans par de terribles incendies, causés par la négli-

gence des Indiens, qui allument souvent de grands feux dans leurs parties de chasse, sans se préoccuper des dégâts que l'élément destructeur peut faire, par un temps de sécheresse, dans ces contrées couvertes d'arbres résineux. ee

Îl se déploie ici un grand zèle pour l'avancement de l'Histoire Naturelle ;1l y a même peu de pays où l'on fasse d’aussi bons règlements, dans le but de généraliser les observations, et tout cela est dû, au moins en grande partie, à l'initiative et aux soins d’ur seul homme. Une science utile progresse facilement chez un peuple, lors: qu’elle y a pour patrons, les personnages les plus éminents. Le gouverneur du Fort m'a passé un long mémoire que le gouverneur-genéral du Canada, le Marquis de la Galissonnière, lui avait envoyé. C’est ce même mar: quis, qui, devenu amiral quelques années plus tard, en: gagea avec la flotte anglaise, commandée par l’infortuné

(l (?) Can blan nant les y En avec « nic

Byng, une bataille dont le résultat fut la conquête de Minorque par la France (1). L'écrit en question était une liste des arbres et des plantes de l'Amérique du Nord qui méritent les honneurs de la collection et de la culture à cause de leurs propriétés utiles. La liste contenait même la description de quelquis espèces, entre autres du Polyzala Senega, où Racine aux serpents à sonnelles, (Polygalées) (2) et une mention des lieux où elles croissent. On conseille fortement dans ce même document de recueillir avec soin toutes sortes de graines et de racines, et pour faciliter l'opération, on va jusqu’à décrire la manière de les conserver pour qu’elies puissent atriver en bon état à Paris On y demande des échantillons de tous les minéraux, et une liste y est donnée de toutes les localités dans la Colonie Française où l'on a trouvé quelque pierre ou minérai utile ou digne de remarque. La manière de faire des observations et

des collections de curiosités dans le règne animal y est aussi enseignée. À ces recommandations, on ajoute celle de s’enquérir, par tous les moyens possibles, de l'usage que les Indiens font de certaines productions de Ja nature, plantes où minéraux.

Cet intéressant écrit a été rédigé sur l'ordre du marquis de la Galissonnière, par M. Gaultier (3), méde-

(t) Voir la note B, à la fin.

(2) Seneka—Polygale de Virginie, M. l'abbé Provancher, dans sa Flore Canadienne, attribue le nom vulgaire de Raltle-snake root à la Prénanthe blanche, P. alba L.—Nabalus alba (Chicoracées), et il ajoute: ‘ Les Prénanthes sont comme les laitrons des plantes sans intérêt, rangées parmi les plantes nuisibles.”

En parlant des polygalas, lo mème auteur dit qu'ils peuvent figurer avec avantage dans nos jardins. ‘Leur principe amer en fait des to- “ niques, et à fortes doses ils sont violemment purgatifs.” (M.)

(3) Voir le note C à la fin,

cin du roi à Québec, corrigé ensuite par le marquis luimême, et annoté de sa propre main. Il en a commandé plusieurs copies qu'il a fait envoyer aux officiers des différents forts, et aux savants qui voyagent dans le pays. L'écrit se termine par une injonction aux officiers de transmettre au gouverneur-général les noms des simples soldats qui auront apporté le plus de diligence dans la découverte et la collection des plantes etautres curiosités naturelles, attendu que son excellence se propose, lorsque l’occasion s’en présentera, de leur donner de l’avancement, suivant leurs capacités respectives, ou de-les récompenser d’une manière quelconque (1). J'ai trouvé que les gens de distinction, en général, ici, ont bien plus de goût pour l'Histoire Naturelle et les lettres que dans les colonies anglaises, où l'unique préoccupation de chacun semble être de taire une fortune rapide, tandis que les sciences sont tenues dans un mépris universel(2).

(1) Ces instructions ne paraissent pas avoir été conservées dans nos archives. Cependant il n’est pas impossible d'en découvrir quelques exemplaires dans les papiers des ofliciers de l'époque,

(2) Cette assertion de Kalm n’est pas du goût du traducteur anglais, qui s'empresse de donner libre cours à sa palriolique indignation dans la note suivante, qu'on lira avec intérût :

“Il semble que M. Kalm a oublié ce qu'il a dit dans la première partie de son ouvrage. Les docteurs Colden, Franklin et M. Bartram ont été des promoteurs zélés des sciences naturelles dans ce pays; et comment les habitants de la vieille Angleterre se sont-ils procuré ces belles collections d'arbres de l'Amérique du Nord, d’arbustes et de plantes qui croissent à présent dans presque tous les jardins et semblent s'être naturaiisés dans la vieilie Angleterre, si ce n’est par l'entremise de leurs amis et des chercheurs infatigables de l'Amérique du Nord? Il suñit de jeter un coup d'œil sur la nouvelle édition du Système du Dr. Linné, où le nom du Dr. Garden est si souvent répété, pour se convaincre que les anglais, en Amérique, ont plus contribué au progrès de l'Histoire Naturelle qu'aucune autre nation sous le firmament, et certainement plus que les Français, bien que leurs savants soient généreusement pensionués par leur grand Monarque ; les aug'ais, eux, éludient cette science à cause

On reprochait aussi, dans l'écrit plus haut cité, à ceux qui s’adonnent à l'étude de l'Histoire Naturelle de ne pas rechercher suflisimment les propriétés médicinales des plantes du Canada.

Les Français natifs de France jouissent, à ce que l’on dit, d'une meilleure santé en Canada que dans leur propre pays, et atteignent un âge plus avancé que les Français nés dans la colonie. On m'a également assuré que les Français d'Europe peuvent faire plus d'ouvrage, et entreprendre, en hiver, sans nuire à leur santé, des voyages plus fréquents que les Français qui sont nés au Canada. |

La fièvre intermittente, par laquelle tout européen passe à son arrivée en Pensylvanie, comme par une épreuve nécessaire pour l’accoutumer à l’état habituel de l'atmosphère, n’est pas connue ici, et les étrangers s'acclimatent de suite, Les Anglais ont souvent remarqué que les Américains, nés de parents européens, ne peuvent supporter aussi facilement les voyages par mer que ceux qui sont nés en Europe; ils ne peuvent non plus parcourir, avec la même impunité, les différentes contrées de l'Amérique du Sud. Les Français natifs du Canada ont la même constitution, et ceux d’entre eux qui vont dans les îl:s des Indes Occidentales, à la Martinique, à St Domingue, et y restent quelque temps, de son utilité et pour le plaisir qu’elle donne à un être pensant, sans aucun de ces motifs mercenaires qui animent les savants du continent, Et dans les autres parties de la littérature, les Anglais en Amérique sont indubitablement supérieurs aux Français du Canada, témoin le grand nombre d'institutions utiles, de collêges et d'écoles fondés dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, et plusieurs bibliothèques considérables maintenant en voie de création dans ce pays, et qui contiennent déjà un choix de livres curieux et utiles, comme il y en avait peu de connus en Canada avant qu'il tombât entre les mains des Anglais, sans compter les productions des écrivains nés en Amérique,”

tombent malades et meurent bientôt après, à moins qu'on ne les ramène au Canada. Au contraire, les Français qui partent directement de leur pays pour aller s'établir dans ces îles, s'acclimatent plus aisément, et y vivent très longtemps. C’est ce qu'on m'a assuré dans plusieurs parties du Canada.

Pendant le dîner, nous entendimes plusieurs fois des clameurs sinistres qui paraissaient venir du côté de la rivière Woodcreek, à quelque distance du fort. M. Lusignan, le gouverneur, n’augurait rien de bon de ces cris ; il en tirait la conclusion que les Indiens, auxquels nous avions échappé près du Fort Anne,avaient accompli leur dessein de tuer un Anglais, pour venger la mort d'un de leurs frères. Me précipitant à la fenêtre, je vis leur bateau portant une longue perche à l'avant, surmontée d'un scalp sanglant. Aussitôt qu'ils eurent mis pied à terre, nous apprimes que ces sauvages, au nombre de six, avaient continué leur voyage à partir de l’endroit où nous avions trouvé des indices d’une halte de nuit, jusqu'aux frontières anglaises. Là, apercevant un homme occupé avec son fils à engranger du grain, ils s'étaient glissés en rampant jusqu'auprès du malheureux, et l'avaient massacré en moins d’un instant. Ce meurtre fut commis tout près d’un village où les Anglais, deux ans auparavant, avaient tué le frère de l’un de ces Indiens, qui s'étaient rendus là pour les attaquer. Suivant leur usage, ils ont enlevé la cheveluro du mort et l'ont apportée avec eux comme un trophée, s’'emparant aussi de ses habits et de son fils, âgé d’environ neuf ans. À un mille du Fort St Frédéric, ils ont fixé le scalp au bout d’une perche à l'avant de leur canot, et, pour célébrer leur victoire, ils se sont mis à

FORT ST FRÉDÉRIC, 9 pousser les hurlements que nous avions entendus. Ils étaient habillés en chemises, suivant leur coutume, mais tous s'étaient partagé les habits du mort, s'adjugeant, l'un son surtout, l'autre,ses culottes, un troisième son chapeau. Leurs figures étaient peintes de vermillon, ainsi que leurs chemises, à la hauteur des épaules. La plupart avaient de grands anneaux pendus aux oreilles et qui paraissaient les incommoder beaucoup, parcequ'ils étaient obligés de les tenir lorqu’ils sautaient ou faisaient quelque mouvement violent. D'autres portaient des ceintures faites de peaux de serpents à sonnettes, encore munies de leurs écailles sonores. L'enfant de l'homme assassiné n'avait sur lui que sa chemise, sa culotte et sa casquette, et les sauvages lui avaient peint les épaules en rouge. Àu débarquement, ils exécutèrent leur danse guerrière, accompagnée du chant de victoire, autour de la perche retirée du bateau et fichée en terre, toujours surmontée de son trophée sanglant. Leur but en s’emparant de l'enfant était de l’adopter à la place de leur frère, tué par ies Anglais ; ils se proposaient de l’emmener dans leur bourgade pour l'y élever comme l’un des leurs, et le marier ensuite avec l’une de leurs parentes. Bien qu'ils eussent commis cet acte de violence en temps de paix, contrairement aux ordres du gouverneur de Montreal, et aux avis de celui de St Frédéric, cependant ce dernier n’a pas osé, pour le moment, leur refuser des provisions, de peur de les exaspérer. Mais lorsqu'ils furent arrivés à Montréal, le gouverneur les punit de ce meurtre et leur enleva le petit garçon, qu’il renvoya ensuite à ses parents. M. Lusignan leur demanda s'ils m'auraient molesté, ainsi que mes compagnons, s'ils nous eussent rencontrés dans le désert. Ils répondirent que leur intention étant principalement de venger la: mort de leur frère, sur les habitants du village anglais

où ilavait été tué, ils nous auraient laissés passer tranquillement notre chemin ; mais cela eût dépendu de leur humeur au moment de la rencontre. Le gouverneur ét tous les Français pensent que j'ai eu bien du bonheur de ne pas m'être trouvé sur leur route.

Il ya quelques années, on a découvert dans la partie du Canada qui est habitée par les Illinois, le squelette d'un animal d’une grandeur extraordinaire, Un des lieutenants du fort assure l'avoir vu. Ilfut trouvé par des Indiens dans un marais. La vue de ces ossements les jeta dans un grand étonnement et lorsqu'on leur demanda ce qu'ils croyaient que ce püt être, ils répondirent que c'était assurément le squelette du chef ou du père de tous les castors. L'animal fossile était d’une grandeur prodigieuse etses défenses blanches et très épaisses avaient une longueur d'environ dix pouces (1). On a cru reconnaitre dans ces débris, le squelette d'un éléphant, et c'est l'opinion du lieutenant, qui affirme qu'on pourait encore distinguer la forme de la trompe quoiqu'elle fut à moitié réduite en poussière. Il n’a pas remarqué, dans le temps, qu'on en eût enlevé aucune partie et il croit que le squelette git encore tout entier à l'endroit où il fut trouvé. J'ai entendu parler de cet animal fossile et deses dimensions extraordinaires dans plusieurs parties du Canada (2).

Les ours sont nombreux dans les environs—et actuellement on en garde un petit âgé de trois mois, au fort. Il ressemble en tous points à nos ours

(1) Il y a évidemment erreur dans cette mesure. D'après la version hollandaise, les défenses de cet animal fossile avaient une demie-aune de longueur. (M.)

(2) Le pays des Illinois est sur la rivière Ohio, près de l'endroit où les anglais ont trouvé des ossements que l’on suppose être des os d’élephants. (Note au Ler volume de l'édilion hollandaise, p. 60.)

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d'Europe, à l'exception des oreilles qu'il a plus longues, en proportion, et de sa robe dont les poils sont plus roides. Sa couleur est brun foncé, presque noir. L'un des chiens du fort s’est fait son compagnon de jeu et ils luttent ensemble tous les jours. Le Canada expnrte en France beaucoup de peaux d'ours chaque. année. Les Indiens extraient, de la graisse de cet animal, une huile dont ils s'enduisent, en été, la figure, les mains, toutes les parties ordinairement nues du corps, pour les préserver des piqûres des cousins. Ils s’en oiïgnent les membres quand ils ont froid ou lorsqu'ils sont accablés de fatigue ou blessés, et s'en servent pour maints autres usages. Cette huile, suivant eux, a la propriété d'amollir la peau, d'assouplir le corps et d'adoucir les infirmités du vieil âge.

La dent-de-lion commune, ou pissenlit, Leontodon Turaxzacum, Linn., (Chicoracées) croît en abondance dans les pâturages et sur le bord des chemins, entre les champs, et est en fleurs à cette saison, Au printemps, les Français arrachent la plante lorsqu'elle commence à faire ses premières feuilles et préparent avec ses racines, après les avoir lavées, une salade qui a un goût légèrement amer. On n’a pas l'habitude ici d'en manger les feuilles (1).

6 JUILIET.

Les soldats qui ont été licenciés après la guerre, se sont bâti des maisons autour du fort, sur des terrains qui leur ont été assignés; mais la plupart de ces demeures ne sont que de pauvres chaumières, guère mieux cons-

(1) Le traducteur anglais, dans une note, dit, qu'en France, on mange, en salade, les jeunos pousses du pissenlit,

truites que celles que l'on voit dans les parties les plus misérables de la Suède, avec cette différence, cependant, qu'ici les habitants souffrent rarement de la faim, et ont à discrétion du bon pain de froment. Les huttes qu'ils se sont érigées consistent en planches juxtaposées perpendiculairement, sous un toit en bois On bouche les fentes avec de la terre glaise, pour empêcher le froid de pénétrer. Le pavé est généralement, aussi, en terre glaise ou en une sorte de pierre à chaux noire, qui est commune ici. La même pierre est employée pour le foyer, à l'exception de l’âtre qui est construit avec une espèce de grés de couleur grisâtre, formé en grande partie de grains de quartz. On se sert même de la pierre à chaux ordinaire pour les foyers, et sans danger pour le feu, à ce qu'on m'assure, pourvu qu'on n’emploie que des pierres de grande dimension.

Le gaillet des teinturiers, g'alium linclorum appelé Tisavojaune rouge (Rubiacées) (1) par les Français du Canada, abonde dans les bois autour de cet endroit, se plaisant dans un sol riche mais humide. Les Indiens se servent des racines de cette plante pour teindre en rouge les dards du porc-épic américain, qu'ils empioient dans plusieurs parties de leurs ouvrages, et ilest rare que la couleur change, quoiqu'exposée à l'air, au soleil ou à l’eau. Les Français du Canada, pour teindre leurs vêtements en rouge, se servent aussi des racines de cette plante, qui sont petites comme celles du galium luleum, ou gaillet jaune.

On laisse les chevaux dehors pendant l'hiver; ils trouvent leur pâture dans les bois, n’ayant rien à brouter que des herbes sèches, qui, en revanche, sont très abon-

(1) Tisavoyanne ? Lo mot ne se trouve pas dans l'édition hollandaise. m.

dantes ; ils s'accommodent fort bien de cette pitance, et au printemps ils sont gras et pleins de santé.

Le squelette d’une baleine a été trouvé à quelques lieues de Québec, et à trois mille du fleuve St. Laurent, dans un endroit qui, à présent, n’est pas couvert par le flux. Ce squelette était de dimensions considérables, et le gouverneur du fort connaît plusieurs personnes qui l'ont vu.

Les bateaux en usage sont de trois sortes. 1, Les canots d'écorce—faits d'écorces d'arbres cousues sur des membres ou côtes de bois.

2. Le canot proprement dit—formé d’un simple tronc d'arbre creusé ; j'ai eu occasion déjà de le décrire. On en construit ici de sapin blanc, et de différentes grandeurs. Ce n’est pas avec la rame qu'on les conduit, mais avec l'aviron, ce qui fait qu'on ne peut y employer que la

moitié de la force qu'on obtient avec les rames; aussi un seul homme pourrait-il aller aussi vite avec celles-ci, que deux autres maniant l’aviron.

3. Les bateaux—toujours très grands ici—,et dont on se sert pour le transport de fortes cargaisons; ils sont construits à fond plat, et leur quille est en chêne rouge, plus souvent en chêne blanc, lequel résiste mieux qu'aucun autre bois aux accidents de la navigation. Les flancs sont en sapin blanc; le chêne rendrait le bateau trop lourd. On fait le goudron et la poix en quantité ici.

Il n’y a pas de pays au monde où les militaires jouissent d'autant d'avantages qu'ici. Ceux qui forment la garnison de cette place ont de tout en abondance ; chaque jourils reçoivent une ration d’une livre et demie de pain de froment, des pois, du lard, de la viande salée, et même de la viande fraîche, quand on tue des bœufs et autres animaux de boucherie. Tous les officiers ont des vaches que

14 leur fournit le roi, et elles leur donnent plus de lait qu'il ne leur en faut pour leur usage personnel. Chaque soldat a son jardinet en dehors du fort, et peut le cultiver à son aise et y planter ce que bon lui semble. Il yena même qui sy sont construit des serres, où 1ls sènent toutes sortes d'herbes pour la soupe ou latable. Le œouverneur me dit que c’est une coutume générale d'accorder du terrain, pour jardin potager, aux troupes en garnison dans les forts dont l'éloignement des grandes villes ne permet pas d'y faire venir la provision de légumes (è nécessaire,

En temps de paix les soldats ont des loisirs, et comme 1$

le lac, ici près, fourmille de poissons, et que les bois sont 4,

peuplés d'oiseaux et d'animaux, ceux qui sont alertes et

diligents peuvent vivre très bien et même avec recherche

sous le rapport de la nourriture. Chaque soldat reçoit

une nouvelle capote tous les deux ans, et annuellement

un gilet, une casquette, un chapeau, une paire de culot-

tes, une cravate, deux paires de chaussettes, deux paires

de souliers, et du bois à discrétion l'hiver. Leur paie est

À de cinq sous (1) par jour et s'élève même jusqu'à trente sous quand ils ont quelqu'ouvrage particulier à faire — pour le roi. Après cela, il n’est pas surprenant que les ; ( hommes aient si bonne mine et soient aussi forts. Ni tier un soldat tomh: malade on le conduit à l'hôpital où le roi lui fournit le lit, la nourriture, les remèdes, des |: infirmiers et des serviteurs. Un congé d'un ou deux jonrs L s'accorde facilement lorsque les circonstances le permettent et sans perte de ration ou de paie, pourvu qu'un me

Le camarade, à charge de réciprocité, consente à monter la l'ai garde au tour de l’absent. Les soldats respectent et

() Le sou de France estenviron de la valeur d'un demi-penny ster- hol ling, (F.) qu

honorent le gouverneur et leurs officiers, et cependant officiers et soldats causent souvent ensemble comme de bons amisÿ sans cérémonie, mais avec une liberté qui reste dans les bornes de la convenance. Ceux qui ont été envoyés de France ici servent généralement jusqu’à ce qu'ils aient atteint l’âge de 40 ou 50 ans, après quoi, on les licencie et ils ont droit à un lot de terre sur lequel ils s’établissent et qu'ils cultivent. Mais s'ils sont convenus à leur arrivée de ne pas servir plus longtemps qu'un certain nombre d'années, on leur donne congé à l'expiration du terme fixé. Les militaires nés au pays s'engagent pour six, huit ou dix ans, et ils s'établissent ensuite comme cultivateurs. Le roi donne à chaque soldat licencié un lot de terre de quarante arpents (1) de profondeur sur trois seulement de largeur, si le sol est également bon sur toute la superficie du lot ; sinon, (2) il lui en donne un de plus grande étendue. Dès que le soldat s'établit sur une terre pour la cultiver, le roi lui vient en aide et lui fournit des provisions, ainsi qu'à sa femme et à ses enfants, pendant les trois où quatre premières années. Il lui procure de plus une vache et

ed

(1) Un arpent en France contient 100 perches, et chaque perche contient vingt-deux pieds; le pied français étant au pied anglais comme 1,440 est à 1,352, un arpent contient par conséquent environ 2,346 pieds S pouces, mesure anglaise, Voir Ordonnances de Louis XIV, sur le fait des Eaur et Foréls. Paris, 1687, p. 112. (.)

(2) Dans le texte on lit que la longueur d'un arpent a été déterminée de manière à ce qu'une lieue française en contint S4; mais comme cette mesure est loin de s'accorder avec la longueur assignée par la loi à l'arpent, laquelle, par l'ordonnance de Louis XIV, est fixée à 2,200 pieds, mesure de Paris (voir la note précédente), nous avons pensé qu'il valait mieux ne pas rétablir ce passage dans notre traduction, (.)

tte note et les deux précédentes ne se trouvent pas dans la version hollandaise, Inutile de dire que la mcsure donnée par M. Kalm était exacte quant au Canada, (M)

les instruments aratoires indispensables. Les camarades viennent lui donner un coup de main pour l'aider à se bâtir une maison, et pour ce service, ils feçoivent une gratification de la part du roi. Ces secours sont d’une grande utilité pour un pauvre homme qui commence à tenir ménage, et il semble que dans un pays où les troupes reçoivent des marques si manifestes de la faveur royale, on ne doit pas être en peine de trouver des soldats. Il y a quelque temps, on a proposé, comme moyen de favoriser la colonisation, et d'accroître la population du Canada, d'envoyer chaque année 300 hommes de France, ce qui permettrait de licencier autant de soldats, qui se marieraient et s’établieraient dans le pays. La terre assignée aux militaires dans les environs est excellente, consistant en un épais terreau mélangé de terre glaise.

Les herses en usage ici sont faites entièrement de bois, et de forme triangulaire. Les charrues m'ont paru assez mal construites. Les roues du train sont aussi épaisses que celles d’un tombereau, et toute la charpente est si lourde qu'il faut la force d’un cheval pour tirer la machine sur un terrain uni.

Des roches de différentes sortes gisent éparses dans les champs. Il y en a quiont de quatre à cinq pieds de hauteur sur trois de largeur. Quant à la composition de la pierre, elle est à peu près la même partout ; cependant, j'en ai remarqué de trois différentes espèces.

10. Il y en a de quartz, d’une couleur ressemblant au sucre candi, mélangé de mica noir à petits grains, de pierre-de-corne, noire aussi, et de quelques menus grains de spath brun. Le quartz en forme la partie la plus considérable ; le mica vient ensuite dans une quantité notable, mais le spath n’y est que pour peu de chose. Le mélange des parties est tellement parfait, que bien

que visibies à l'œil nu, aucun instrument n’a pu les séparer. La pierre est très dure et compacte, et les grains de quartz sont de la plus grande finesse.

20. D'autres roches consistent en particules grises de quartz, de mica noir, de pierre-de-corne, (1) de quelques molécules de spath, le tout formant un mélange très dur et très serré, compact, ne différant de l'espèce plus haut décrite, que par la couleur.

80. Quelques roches consistent en un mélange de quartz blanc, de mica noir et de grains de quartz (2) rouge, Néanmoins, le quartz en est l'élément prédominant, et le mica y est répandu en paillettes. La liaison des parties n’est pas aussi complète que dans les deux autres espèces de roches, la pierre n’est pas aussi dure, ni aussi compacte, et on la peut broyer aisément (3).

Les montagnes sur lesquelles le Fort St. Frédéric est bâti, ainsi que celles où l’on trouve les roches ci-dessus décrites, consistent généralement en une pierre calcaire noire, divisée en couches minces, superposées comme des lames d’ardoise, et on pourrait dire que c’est une espèce d’ardoise susceptible de se convertir en chaux vive sous l’action du feu (4).

Cette pietre calcaire est entièrement noire à l'intérieur, et d’une texture trèsfine. Elle est parsemée de grains de spath de même couleur qui, réunis à d’autres corps étrangers, y forment des veines. Les couches de surface consistent en lits d'une pierre calcaire grise, qui,

(1) Amphibole cornéenne. (M) (?) Lisez feldspath, (M.) (3) Toutes ces roches sont des variétés de granites, La detnière est un granite décomposé. (M.) (4) Marmor schistosum, Linn. Syst, nr, p. 49, Marmor unicolor nigrum, Waller Min, p. 61, No. ?. Limesslates, sehislus calcareus. Vorster's Inrod. to k p.9, (F.)

suivant les apparences, n’est qu'une variété de la précédente. La pierre calcaire noire est remplie de pétrifications de toutes sortes, et principalement des suivantes :

Les Pectinites, ou Ostreæ Pectines, pétrifiées (1). Ces coquilles fossiles y sont plus abondantes qu'aucune autre espèce, et quelquefois elles forment &es lits tout entiers. Elles sont petites, n'excédant jamais un pouce et demi en longueur. On les trouve en deux états différents de pétrification, dont l’un n'offre que l'impression des surfaces concaves et convexes des valves. sans aucun vestige des écailles elles-mêmes, tandis que l’autre nous montre, incrustée dans la pierre, la vraie coquille, qu'il est facile de distinguer par sa couleur luisante, Les deux espèces abondent, mais les impressions se rencontrent plus souvent que les coquilles mêmes. Quelques unes de ces dernières sont très bombées, surtout vers leur sommet, qui prend l'apparence d’une protubérance ; d'autres sont déprimées au centre, mais dans la plupart la surface extérieure est remarquablement élevée. Les rayons de ces coquilles courent toujours longitudinairement, ou, partant du sommet, ils vont en divergeant jusqu’au bord.

La Cornua Ammonis, ou Corne d'Ammon pétrifiée (2), est commune, mais pas autant que les pectinites, et comme ces dernières, elle offre le double état de pétrification et d'impression. J'ai trouvé des limaçons dans quelques-unes. Parfois ces cornes d’Ammon sont remarquablement grosses, à tel point que je ne me rap-

(1) Coquilles fossiles en forme de peigne (Pectinidées.) M. (2) Coquille fossile en spirale, ayant la forme d’une corne de bélier (Ammonidées céphalopodes.) M,

pelle pas en avoir jamais vu de semblables ailleurs ; elles mesurent jusqu’à deux pieds de diamètre (1).

Différentes espèces de coraux sont très visibles dans la pierre où ils sont incrustés, et peuvent s’en détacher. Les uns sont blancs et rameux, Lithophytes ; d’autres sont étoilés, Madrépores ; la dernière espèce est rare,

Je dois donner le nom de boules de pierre à une espèce de pierre que je ne connais pas, mais que l'on trouve en grande quantité dans les rochers (2). Elles sont de forme sphérique, incrustées à moitié dans la pierre, l'autre moitié faisant saillie, C’est un réseau de fibres presque parallèles, procédant du fond comme d’un centre commun, et se répandant sur toute la surface de la boule, dont la couleur est grise. L'extérieur en est uni, mais il est rempli de pores qui paraissent à leur surface, couverts d’une croûte d’un gris pâle. Ces boules ont un pouce ou un pouce et demi de diamètre.

Parmi les différentes espèces de sables que l’on rencontre sur les bords du lac Champlain, il y en a deux qui méritent une mention spéciale; on les trouve ordihairement au même endroit, l’un noir et l’autre brun rougeâtre ou couleur de grenat.

Le sable noir, qui forme toujours le lit supérieur, consiste en grains très-fins, qui, examinés au microscope, paraissent avoir une couleur bleu foncé, comme celle du fer poli que la rouille n’a pas attaqué. Quelques grains sont ronds, mais la plupart de forme angulaire, à surface brillante, et ils étincellent au soleil, Toutes

(1) La version hollandaise dit que le diamètre de ces coquillesétait d'une aune suédoise, où d'environ 45 pouces. (M.)

(?) Roches amygdaloïdes, renfermant des espèces de noyaux de nature différente de celle de la masse, (M.)

les parties de ce sable, sans exception, sont attirées par l’aimant. Parmi ces grains noirs ou couleur bleu foncé, on trouve quelques parcelles d’un sable rouge, ou couleur de grenat, qui est le même que le sable rouge dont est formé le lit inférieur, et que je vais maintenant décrire. Il est très beau, mais pas autant que le sable noir. Non-seulement ses grains ont la couleur du grenat, mais en réalité ce sable n’est que de la poussière de grenat, à grains tantôt ronds, tantôt angulaires ; tous brillent et sont à moitié perlucides, mais l’aimant ne les affecte pas, et ils n’étincellent que peu au soleil. Ce sable rouge se trouve rarement à l'état pur ; au contraire il est ordinairement mélé de sable blanc, composé de particules de quartz. Le sable noir et le sable rouge ne se rencontrent pas partout sur le rivage, mais seulement en quelques endroits, en couches superposées. Le lit de dessus, ou sable noir, a une profondeur d'environ un quart de pouce; en l’enlevant avec soin, on découvre l’autre sable, dont la couleur paraît plu* rouge à mesure que l'on creuse plus avant, et dont la profondeur est généralement plus grande que celle du premier, Le sable rouge étant aussi enlevé avec soin, apparaît le sable blanc de quartz, mêlé sur le dessus de sable rouge, mais il s'épure à mesure que l'on pénètre plus avant, Ce lit de’sable blanc a une épaisseur de plus de quatre pouces, et son grain est rond, ce qui lui donne tout l'apparence du sable de perles. Au-dessous on découvre un sable de quartz gris pâle à grains angulaires. En quelques endroits, le sable couleur de grenat forme le lit supérieur; vient immédiatement après le sable gris, mais sans aucun mélange de sable noir ou blanc. Je ne puis déterminer la provenance du sable noir ou couleur d'acier, car on ignore ici s’il y a des mines de fer dans le voisinage. Mais je suis porté

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à croire que l'on finira par en découvrir, vü qu'elles sont communes en différentes parties du Canada, et que ce sable s’y trouve sur les bords de presque tous les lacs et rivières, non en égale quantité cependant. Le sable rouge ou couleur grenat provient des environs ; quoique les rochers près du Fort St Frédéric ne contiennent pas de grenat, cependant il y a sur le rivage des pierres plus ou moins grosses, toutes différentes de celles qui forment ces rochers, et qui sont remplies de grains de grenat, à tel point que, broyées, elles ressemblent au sable rouge. Dans les parties les plus septentrionales du Canada, au bas de Québec, par exemple, les montagnes même contiennent beaucoup de grenat. Le sable couleur de grenat est très commun sur les rives du St Laurent. Je laisse de côté d'autres observations sur les minéraux des environs, comme peu intéressantes pour le grand nombre de mes lecteurs.

L'Apocyn à feuilles d'Androsème, Apocynum androsemifolium (Apocynées), croît en abondance sur les collines couvertes de bois, et est actuellement en pleine floraison. Les Français lui donnent le nom d’'Herbe à la puce. Il sort de la tige, lorsqu'on la coupe ou la brise, un suc blanc laiteux. Les Français attribuent à cette plante les mêmes propriétés que possède l'arbre à poison, ou Rhus vernix des colonies anglaises ; ils prétendent aussi que son action est nuisible à quelques individus, et inoffensive pour d’autres, et que certaines personnes peuvent impunément se frotter les mains et le corps avec le suc laiteux de la plante, tandis que d'autres ne sauraient même la toucher sans avoir la peau couverte de pustules. J'ai vu un soldat dont les mains étaient toutes gonflées pour avoir cueilli un apocyn qu'il voulait me faire voir. On dit même que ses exhalaisons affectent certaines personnes qui ont le

malheur d’en approcher de trop près. Il est généralement admis, ici, que le suc laiteux de cette plante, répandu sur quelques parties du corps humain, non-seulement irrite, mais fréquemment corrode la peau; du moins ilne manque pas d'individus sur lesquels il a produit cet effet. Quant à moi, il ne m'a jamais fait aucun mal, quoique j'aie manié la plante en présence de plusieurs personnes, et que je me sois frotté les mains avec son suc jusqu’à ce qu’elles en fussent toutes blanches ; j'en ai aussi écrasé la tige entre mes doigts sans en souffrir le moindre inconvénient. Les animaux ne touchent jamais à l’'Apocyn.

La bardane, ou Arctium Lappa, (Composées-Cinarocéphales) croît en plusieurs endroits autour du fort, et le gouverneur me dit que ses bourgeons se mangent au printemps en guise de radis, après que la pelure extérieure en a été enlevée.

Le Sison Canadense, [la berle, ou sison aromatique, et encore chervis, plante ombellifère,] se plaît dans les bois de toute l'Amérique du Nord. Les Français lui donnent le nom de cerfeuil sauvage, et s’en servent pour la soupe au printemps. On la vante universellement ici comme une plante salutaire, anti-scorbutique, et l’une des meilleures que l’on puissse se procurer au printemps,

L'Asclépiade de Syrie (Asclépiadées), ou, comme les Français l’appellent ici, le cotonnier, vient en abondance dans le pays, sur les flancs des collines sises près des rivières, ou ailleurs, aussi bien dans un endroit sec et les éclaircies des bois que dans un sol riche et meuble. Un suc laiteux sort de la tige lorsqu'elle est coupée ou brisée, ce qui fait croire que la plante est quelque peu

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délétère. Cependant les Français du Canada en mangent au printemps les jeunes pousses préparées comme des asperges, et ne s’en portent pas plus mal, ces premiers jets n'ayant pas eu le temps de s'imprégner du poison, Ses fleurs sont très odorantes, et rempiissent les bois de leurs exhalaisons, ce qui rend une promenade dans la forêt extrêmement agréable, surtout le soir. Les Français font du sucre avec les fleurs de l’asclépiade, que pour cet objet ils ont soin de cueillir le matin, lorsqu’elles sont encore toutes couvertes de rosée. Cette rosée, exprimée et bouillie, produit un sucre brun excellent et d'un goût agréable. Les cosses de cette plante, lorsqu'elles sont mûres, contiennent une sorte de ouate qui renferme la zraine et ressemble à du coton, d’où lui vient son nom français. Ce coton est l’'édredon des pauvres ; ils le recueillent et en font des lits, surtout pour leurs enfants, aussi moëlleux que des lits de plumes. L’asclépiade fleurit en Canada entre la fin de juin et le commoncement de juillet, et ses graines sont müres au milieu de septembre. Les chevaux n’en mangent jamais.

Ce matin j'ai traversé le lac Champlain pour examiner la flore et les autres curiosités d’une haute montagne qui s'élève sur sa rive ouest. Du sommet des rochers, à une petite distance du Fort St Frédéric, une rangée d’autres éminences se déroule à la vue, sur la même rive, s'étendant du sud au nord; et sur la rive orientale, une seconde chaine court dans la même direction, mais à une certaine distance du lac, dix ou douze milles environ, et la plaine entre le lac et ces hauteurs est basse, unie et couverte de bois, excepté là où le feu a exercé ses ravages. Ces montagnes sont généralement escarpées ; il

y en a, cependant, dont les flancs vont en pente douce. Nous traversämes le lac dans un canot qui pouvait à peine contenir trois personnes, et, aussitôt débarqués, nous ne fimes qu'une étape du rivage au sommet du pic le plus rapproché, non sans trouver l'ascension fa. “tigante, d'abord parce que la montée était roide, et ensuite à cause du peu de consistance du sol, qui est un pur terreau parsemé de grosses roches. Parvenus à la crête de la montagne, nous nous aperçûmes qu'elle n'était pas la plus haute ; d'autres beaucoup plus élevées bornaient l'horizon dans le lointain, Mais le temps pour les explorer nous manquait ; puis le vent s'élevait, et notre canot était si petit! D'ailleurs, nous ne trouvâmes ni plantes curieuses, ni rien de remarquable. Toutes ces montagnes étaient autrefois boisées ; mais, en certains endroits, les forêts ont été détruites par le feu,

De retour au rivage, nous trouvâmes le vent tellement fort que nous n'osâmes nous risquer à traverser le lac dans notre canot ; et, pour cette raison, je laissai au patron le soin de ramener son esquif aussitôt que le vent aurait cessé, et fis, suivi de mon domestique, le tour de la baie à pied, promenade d'environ sept milles anglais. Comme iln’y avait pas de sentier battu, nous longeâmes le rivage en le serrant de près, passant audessus des collines et sur les saillies des rochers, à travers d’épaisses forêts et des marais profonds, que nous savions être fréquentés par d'innombrables serpents à sonnettes ; heureusement nous’ n'en vimes aucun. Le rivage est rempli de cailloux en certains endroits, et couvert de grosses roches primitivement angulaires ; mais le temps a tellement émoussé l’arête de ces blocs que quelques uns paraissent presque ronds. Çaet là nous rencontrons d’étroits espaces couverts de sable gris, et aussi de ce beau sable rouge dont j'ai déjà parlé,

mêlé de sable noir ferrugineux, Nous avons trouvé sur les montagnes des pierres d'un rouge éclatant, de belle texture. Quelquefois ces hauteurs, avec les arbres qui les couvrent, s'élévent perpendicnlairement au-dessus du lac, mais en d’autres lieux la rive est marécageuse,

J'ai vu un certain nombre de cornes d'Ammon pétrifiées en un endroit, près du rivage, au milieu d’un tas de pierres et de roches. Les rochers consistent en une pierre à chaux grise, qui est une variété de la noire, disposée en couches superposées comme elle. Quelques uns contiennent des pétrifications avec ou sans coquilles ; nous y avons trouvé une énorme ammonite, large d'environ vingt pouces. L'eau avait usé le roc en certains endroits, laissant en relief les pétrifications, qui paraissaisnt comme collées à la pierre.

Les montagnes près du rivage, très hautes et imposantes, sont formées de pierre de roche grise compacte, non disposée par couches comme la pierre à chaux, et dont la principale partie constituante est le quartz gris parsemé de mica noir. (Cette pierre composée vient jusqu'à l'eau aux endroits où les montagnes émergent des bords mêmes du lac. Mais celles qui sont éloignées sont formées de couches de pierre à chaux grise et noire, qui se prolongent jusqu’au bord de l’eau, et la roche grise ne s’y trouve pas.

La Zizania aquatica—folle-avoin - (Crraminées) croît dans la vase aussi bien que d: :: ie courant le plus rapide des ruisseaux, et entre ‘auraison dans la saison actuelle,

Les Indiens sont très sujets aux rhumatismes et aux pleurésies, soit parcequ'ils couchent souvent la nuit sur la

terre humide dans les bois, ou parcequ'ils sont exposés à un brusque passage de la chaleur au froid—ce qui est une particularité du climat de ce pays. L'abus des liqueurs fortes leur fait commettre mille extravagances, comme de rester nus en plein air, sans égard à la saison ou au temps. Ces maladies, surtout la pleurésie, sont bien communes aussi parmi les Français, Le gouverneur m'a dit en avoir eu une attaque très violente, dont le docteur Sarrasin l'avait guéri par le traitement suivant, qui est regardé comme le meilleur

ici: il le tint sous l'effet des sudorifiques pendant huit .

ou dix heures, après quoi, il le saigna, répéta l'emploi des sudorifiques, puis nouvelle saignée, et cure complète,

Le Dr. Sarrasin, médecin du roi à Québec, était membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences de Paris. Il avait une grande connaissance de la pratique de la médecine, de l’anatomie, et des autres sciences, et son commerce était des plus agréables. Il mourut à Québec d'une fièvre maligne apportée par un vaisseau, et qu'il prit à l'hôpital en soignant les malades. Il laissa un fils, qui étudia aussi la médecine; mais il est mort en France, où il était allé pour se perfectionner dans la pratique de son art. (1)

(1) Le Dr. Michel Sarrasin, savant naturaliste, né à Nuits, en France, en 1659, décédé à Québec en 1734, C'est lui qui découvrit la Sarracène, genre de plantes d'Amérique, toutes marécageuses à fleurs éclatantes, remarquables par la singulière conformation de leurs feuilles. Le Dr. Sarrasin en ayant envoyé de Québec, un pied au célèbre botaniste Tournefort, celui-ci lui dédia la plante qui, prise pour type, a donné son nom à toute la famille des Sarracénées. Ikn'est peut-être pas hors de propos de relever ici une erreur de date de nos auteurs Canadiens ; ils prétendent que ce fut vers 1730 que le Dr. Sarrasin envoya un pied de sarracène à Tournefort, tandis que tous les biographes s'accordent à placer le décès de l’illustre savant en 1708. On soutient aujourd’hui que la Sarracène est un antidote du virus de la petite vérole. La Biographie Universelle erre évidemment quand elle fait un missionnaire du Dr, Surrasin,

Les fièvres intermittentes sévissent quelquefois ici, parmi les habitants et la maladie vénérienne est commune, Les Indiens y sont sujets comme les Français, Beaucoup d'entre eux ont eu cette maladie, et plusieurs l'ont encore, Mais ils connaissent parfaitement l'art de se guérir. On cite des cures merveilleuses: plusieurs Français, infectés de ce mal par tout le corps, ont été radicalement guéris par des Indiens dans le cours de cinq ousix mois. Les Français n'ont pu découvrir ce remède; ils savent cependant que les Indiens ne se servent pas de meroure, mais de racines principalement ; quelles sont ces racines ? ils l’ignorent. Je l'ai su depuis et ai fait un long mémoire sur ces simples à notre Académie Royale des Sciences. (1)

Nous connaissons fort bien en Suède la maladie causée par une espèce de vers appelés Tœnie. Eile est assez rare dans les colonies de l'Amérique Britannique du Nord (Nouvelle Angleterre), mais très commune en Canada. Il y a des personnes qui ont évacué des vers de plusieurs verges de long. On ne sait si les Indiens en sont atteints ou non, et l’on ne connaît ici aucun remède particulier contre cette maladie ; personne ne peut dire comment elle se contracte ; on conjecture cependant M. Ferland (Cours d'Histoire du Canada, vol, ?, p. 447) dit que cet homme, remarquable par sa science, ses talents et sa renommée, mourut le 8 Septembre 1734, âgé de 70 aus. Il serait donc né en 1664 et non en 1659, Cependant, M. l'abbé Tanguay (Dictionnaire Généalogique) a adopté cette

dernière date, Les descendants du Dr. Sarrasin vivent encore dans Îes environs de Québec. (M.)

(1) Voir les mémoires de cette Académie pour l’année 1750, page 284 La Slillingia Sylvalica est prebablement une de ces plantes. (K.)

Il n’est pas fait mention de la Stillinge des bois dans la Flore Canudienne de l'Abbé Provancher, Gette plante, qui est originaire de la Caroline, suivant quelques auteurs, appartient à la famille des Euphorbiacées, et contient un suc laiteux, gluant, mais sans âcreté, employé comme anti-syphilitique, (M.

que l'usage de certains fruits contribue à la produire (1). 19 JUILLET.

Le Fort St Frédéric est situé sur une langue de terre, à l'extrémité sud du lac Champlain, entre ce lac et la rivière formée de la réunion du Woodcreek et du lac St Sacrement. Ici, cette rivière est à peu près de la largeur d’une bonne portée de mousquet. Les Anglais nomment la forteresse Crown Point. Son nom français lui vient du secrétaire d'état, Frédéric Maurepas, qui, au moment de l'érection de ce fort, avait en mains la conduite de l’amirauté en France (2) ; car, il faut observer que le gouvernement du Canada est soumis à la cour d'amirauté française, et le gouverneur-général est toujours choisi parmi ses membres (3). Presque tous les villages en Canada portant le nom de quelque saint, il est devenu nécessaire de faire précéder du mot saint le nom de la forteresse. Cette dernière est bâtie sur un roc de schiste calcaire noir ; sa forme est presque quadrangulaire ; ses murs, épais et élevés, sont construits de cette même pierre, dont il y a une carrière à près d’un demi-mille du fort. Une tour haute et très forte, à l'épreuve des bombes, et munie de canons du haut en bas, en défend la partie orientale; c’est là que réside

11) Le Naturaliste Canadien, Vol. I, 1869, contient une série d'excellents articles sur le ver solitaire. (M,

(2) Maurepas, J. Frédéric Phélippeaux, (Comte de) ministre de Louis XV; petit-fils du chevalier de Pontchartrain; né en 1701, mort en 1781. Il n'avait que vingt-quatre ans lorsqu'il fut chargé du département de la marine. C’est lui qui envoya La Condamine sous l'équateur, Maupertuis au pôle boréal, et qui chargea Jussieu (Joseph) d'aller étudier les plantes au Pérou. (M.)

(3) Voir note E,

le gouverneur. L’enceinte du fort renferme une jolie petite église et des maisons en pierre pour les officiers et les soldats. De tous côtés, à la portée d’un boulet de canon, se dressent des rochers à pic, dont quelques uns serrent de très près la citadelle, à la hauteur de ses murs.

Le sol du Fort St Frédéric, de chaque côté de la rivière, jouit d’une grande réputation de fertilité ; avant la dernière guerre un, certain nombre de familles françaises, particulièrement d’anciens militaires, étaient venues s'y établir; mais le roi les obligea, de retourner au Canada, ou de se retirer dans le fort pendant la nuit. La plupart reviennent s’y fixer, et on croit qu'il y aura quarante ou cinquante familles encore qui s’établiront ici, cet automne. |

À la distance d’une ou deux portées de mousquet, à

l'est du ‘ort, se trouve un moulin à vent, dont les épaisses murailles sont en pierre. On y moud la plus grande partie de la farine qui approvisionne le fort. Il est bâti de façon à pouvoir servir aussi de redoute, étant couronné de ciaq ou six petites pièces de canon. Pendant la dernière guerre, on y avait mis des soldats en garnison, parcequ'ils pouvaient, du haut de ce moulin (beaucoup mieux que du fort) avoir l'œil sur une vaste étendue de a rivière, et voir approcher les vaisseaux anglais ; ce qui était très important, car si ce poste d'observation n'avait été là, les Anglais, avec de légères embarcations, auraient pu longer le côté ouest de la rive, à l'abri des collines qui les dérobaient à la vue du fort. Aussi, tous ceux qui visitent cet endroit se demandent-ils avec étonnement pourquoi le fort n’occupe pas plutôt la place du moulin. De là il aurait commandé la rivière et aurait pu prévenir l'approche de l'ennemi ;

un petit fossé creusé dans la terre glaise, à partir de la

rivière qui sort du lac St. Sacrement, jusqu'au lac

Champlain, aurait alors environné d’une eau courante le fort, qui—occupant l'extrémité de la langue de terre— se serait ainsi trouvé toujours suffisamment pourvu d’eau fraiche, et assez éloigné de ces rochers élevés qui l'étouflent dans sa position actuelle.

Nous avons fait nos préparatifs de départ aujourd'hui, ayant déjà attendu ici quelques jours l’arrivée du yacht qui navigue tout l’été entre les forts St. Jean et St. Frédéric. Notre séjour en cet endroit a été marqué par

beaucoup d’attentions que nous avons reçues, surtout de

la part du gouverneur du fort, M. Lusignan, homme de science autant que d’exquise politesse, à qui nous sommes très obligés : il nous a traités avec les mêmes égards que si nous eussions été ses propres parents. J'ai eu l’hon: neur de m'asseoir à sa table pendant mon séjour ici, et il a permis à mon domestique de manger avec les siens. Nous avions nos chambres privées, etc. et à notre départ l’aimable gouverneur nous fournit d’amples provisions pour notre voyage jusqu'au fort St. Jean. Enfin, il nous combla de plus de prévenances que nous n’aurions pu en attendre d’un compatriote, et les officiers se montrèrent aussi tout-à-fait obligeants.

Vers onze heures du matin, nous partimes par un vent favorable, Des deux côtés du lac il y a de hautes chaines de montagnes, avec cette différence, j'en ai déjà fait la remarque, que sur la rive orientale une vaste plaine boisée s'étend jusqu’à la distance de 12 à 18 milles anglais ; après quoi viennent les montagnes, et derrière celles-ci, le pays qui fait partie de la Nouvelle: Angleterre. Ces hautes montagnes doivent être considérées comme les limites entre les possessions françaises

; LAC CHAMPLAIN. al

et anglaises dans ces régions de l'Amérique du Nord. Sur le côté ouest, au contraire, les montagnes baignent leur pied dans le lac, qui d’abord n’a que la largeur d’un mille français (1}, mais il s'élargit toujours de plusen plus. Le pays autour du fort n’est habité que dans le rayon d’un mille français; plus loin il est enseveli sous une épaisse forêt. A la distance d'à peu près dix milles français, le lac atteint une largeur de quatre milles, et nous commençons à y voir poindre des petites îles. Le capitaine nous dit qu'il y a sur le lac soixante îles, dont quelques unes bien grandes; il nous assura, aussi, que cette nappe d’eau est en beaucoup d’endroits si profonde qu'une ligne de deux cents verg'es n’en toucherait pas le fond : et près du rivage, d’où part une chaîne de montagnes qui traverse le pays, la sonde donne souvent quatre-vingt brasses. À quatorze milles français du Fort St Frédéric, nous aperçûmes quatre grandes îles dans le lac, qui a, ici, près de six milles français de large. Aujourd'hui le ciel est sombre, et les nuages voilent les montagnes environnantes d’un épais brouillard, qui vient se reposer un instant sur leurs cîmes élevées, pour remonter ensuite en fumée aussi épaisse que celle d’une usine. De temps en temps, le long de notre course, nous apercevions une petite rivière qui se jetait dans le lac ; on me dit que le pays caché derrière cette chaîne, sur la rive ouest, est couvert d'une haute forèt de plusieurs milles, entrecoupée de rivières, ruisseanx, marais et petits lacs, et tout-à-fait propre à la eulture. Les rives sont ici tantôt sablonneuses, et tantôt rocheuses. Sur la fin du jour, les montagnes commencent à baisser, le lac devient libre, on n’y voit plus ni rochers

(1) Ghäquo fois que l’auteur se sert de l'expression mille franrais, lisez “Jieue.”" (M;)

ni battures. Plus tard dans la soirée, le vent s’affaiblit tellement, qu'il nous faut mettre à l'ancre près du rivage, pour y passer la nuit.

là Ce matin, par un bon vent, nous nous mimes en route pour le fort St Jean, d'où nous étions à mi-chemin; la distance entre les deux forts, St Jean et St Frédéric, à

travers le lac Champlain, est d'environ 41 milles français.

Le lac a ici une largeur de six millesanglais. Les mon-

É7 tagnes sont enfin disparues ; un pays plat et boisé s'offre à nos regards. La grève esttoute de sable, et le lac semble maintenant avoir 4 à 6 milles de largeur. Il est réelle-

ment plus large, mais les îlots le font paraître plus

étroit, Quoique le pays soit inhabité, cependant on aper-

Lu çoit souvent des sauvages en canots d’écorce prèsde la LE côte. Ils viennent pêcher l’éturgeon, qui s’y trouve en {£ abondance; j'en ai vu moi-même souvent sauter hors de l'eau, Ces sauvages mènent une vie étrange; pendant une partie de l’année, ils subsistent d’un peu de maïs, de melons et de fèves, qu'ils cultivent ; le reste du temps, comme pendant cette saison-ci, leur nourriture consiste en poisson seulement, sans viande ni pain; et plus tard encore ils se nourriront du produit de leurs

sau

LE chasses: cerfs, castors, chevreuils, etc., ce qui ne les de 11e empêche pas de vivre longtemps, de jouir d'une par- I je faite santé, et de pouvoir supporter plus de fatigues qui | qu'aucun autre peuple, On les voit chanter, danser, Ch: fl toujours contents et joyeux ; ils ne voudraient pour rien pot ji au monde changer leur vie nomade contre nos mœurs fi çal: [ut européennes. | bât HE rou el Nous étions encore à dix milles du Fort St. Jean face

px | quand, sur la rive occidentale, nous aperçûmes quelques ot

LAC CHAMPTAIN. 33

maisons, habitées par des familles françaises avant la dernière guerre, et abandonnées depuis par mesure de prudence ; mais ces familles y reviennent maintenant. Ce furent les premiers établissements et maisons que nous rencontrâmes après avoir quitté St Frédéric.

Sur la rive orientale du lac, on voyait autrefois une espèce de fort en bois, ou plutôt une redoute dont on me montra l'emplacement, qui est maintenant tout couvert d'arbres. Les Français l'avaient bâti pour se défendre contre les incursions des sauvages, qui pouvaient venir les attaquer par le lac, et l'on m'assure que plusieurs d’entre eux ont été tués dans ces endroits, et qu'annuellement, encore, un si grand nombre de colons perdent la vie dans les expéditions que nécessite leur commerce avec ces sauvages, qu'on estime qu'il y a en Canada quatre femmes contre un homme. Sur une éminence, du même côté du lac, est un moulin à vent bâti en pierre, autour duquel quelques Français s’étaient établis avant la guerre; ils déguerpirent aux premières hostilités, et n’y sont pas encore revenus. On estime à huit lieues, la distance entre ce moulin et le fort St. Jean. Les Anglais, avec le secours de leurs alliés sauvages, ont brüié plusieurs fois les maisons ici, sans que le moulin ait aucunement souffert.

Le yacht qui nous a conduits à St. Jean, est le premier qui ait été construit ici, et qui ait jamais navigué sur le Champlain, car autrefois on n’employait que des bateaux pour transporter les provisions. Le capitaine était français d’origine, mais né dans ce pays; il avait lui-même bâti son yacht, et fait les sondages pour trouver une route sûre entre les forts St Jean et St Frédéric. En face du moulin, le lac mesure près de trois brasses, mais

cette profondeur diminue peu à peu en approchant de

D RC STE

St Jean. Nous arrivons à un point où la côte en face est habitée.

Le capitaine avait, dans sa cabine, des peaux de loutre tout-à-fait semblables à nos fourrures européennes, tant par la couleur que par l'espèce. [lparaît que la loutre se rencontre partout en Canada.

On se sert de peaux de veau-marin (1) pour couvrir des coflres, des valises, et souvent l’on en fait aussi des portemanteaux. Les gens du peuple s'en confectionnent des sacs à tabac. Ce phoque ne diffère pas de celui de Suède ou d'Europe, qui est gris tacheté de noir. On dit que cet amphibie est très commun au-dessous de Québec, à l'embouchure du St. Laurent, dont il remonte le cours tant que l’eau en est salée. Ilne se trouve dans aucun des grands lacs du Canada. Les Français lui donnent le nom de loup-marin.

Les colons français consacrent beaucoup plus de temps à la prière et au culte extérieur que les anglais ou les hollandais des colonies britanniques. Ces derniers ne font de prières ni le matin, ni le soir, à bord de leurs navires, et n'observent pas le dimanche; ne disent jamais, ou que bien rarement, leurs grâces avant ou après

les repas. Tout au contraire, à bord des vaisseaux français, la prière se fait régulièrement au commencement et à la fin de la journée, et le dimanche est entièrement con. sacré au culte: les grâces se disent aussi, fidèlement à chaque repas ; outre cela, chacun prie en son particulier tous les jours à son réveil. Au Fort St Frédéric, les soldats se réunissaient pour la prière, matin et soir. Le seul défaut que je trouve à cela, est que tout se fait en latin que la plupart ne comprennent pas.

Au-dessous du moulin dont j'ai parlé plus haut, le lac

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(lt) Phoca Vilulina (carnivores amphibies,) M.

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