DISCOURS DE RÉCEPTION
MESSIEURS
Il y a vingt-deux ans déjà que vous m'accueilliez parmi vous en qualité d’associé-correspondant et il y en a dixsept que vos indulgents suffrages me plaçaient au rang de vos membres titulaires. Me voici presque parmi vos doyens.
Quelle est ma confusion devant ces chiffres, indices de la fuite trop rapide des jours et des années en même temps que du retard évident mis par moi à vous dire ma gratitude. J'ai quelques circonstances atténuantes : la guerre qui m'éloigna de vos travaux, l’après-guerre qui me donna une surcharge d’occupations. Et aussi bien n'était-1l pas nécessaire d’ajouter à mon bagage pour acquérir plus de titres à votre bienveillance?
J'avais toujours pensé vous entretenir de ma petite ville natale où j'ai puisé tout enfant le vif amour de notre Lorraine. Et voici que mon frère, également attaché à notre Raon, s'est pris à étudier et à retracer son passé sans me laisser grand'chose à glaner dans ce domaine que j'ai dû abandonner à son droit d’ainesse.
En choisissant aujourd’hui mon sujet dans nos tradi- Uüons populaires mon vieux Raon cependant ne sera pas
LE SOTRET | LIX
absent de mon discours, puisque souvent j'y revivrai des souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Si la Scandinavie a ses trolls et ses elfes, l'Allemagne ses kobolds, l'Écosse ses drows, le Berry ses fadets, la Bretagne ses korrigans, la Wallonie ses sotais et ses nutons, les musulmans leurs djiunns, notre Lorraine a ses sotrets; et c’est d'eux, cousins proches, si ce n’est frères de ces farfadets et de ces gnomes de contrées diverses que je veux vous entretenir, au risque d’encourir le sort du bon Jérôme Coignard qui, comme il est rapporté dans la Rôtisserie de la Reine Pédauque, fut assassiné sur la route de Lyon par les génies dont il allait dévoiler les secrets.
D'où vient d’abord ce nom de sotret dont on prononce l’o et l’e bref ou allongé selon les cantons, et qui se transforme en soutrait dans l’Ouest du Barrois et en Champagne, en chautré dans la Suisse romande?
Je ne crois pas avec Littré qu'il faille en rechercher l’étymologie dans le basque soto, grotte, ou avec Labourasse dans le grec cute, protecteur, conservateur, ou avec le vénérable chanoine Hingre dans le breton saotret, fil embrouillé, sartra, herbe roulée, le gallois sathr, sathriad, satrwd, cauchemar (1). Je me bornerai à indiquer qu'en passant par le vieux français sautereau, sautreau, on pourrait peut-être retrouver la racine du mot dans le latin saltus, saut. Je laisse aux philologues le soin de trancher la question. Il en est une plus grave à étudier. Quelle est la nature, l’essence du sotret?
Dans son Traité sur les apparitions des esprits, publié en 1:46 (2), et qui n'eut pas moins de quatre éditions en treize ans, notre Dom Calmet a essayé de déterminer
(1) Littré. Dictionnaire de la langue franraïse, Y9 Soltais, génie des mines, LABOURASSE, Glossaire abrégé du patois de lu Meuse, v® So ret. HixGRr, Vocabulaire complet du patois de la Bresse, N9 Sotret.
(4) Traité sur les appartrions des esprits et sur les vampires ou les revenanis de Ifongrie, de Moravte, ete. par le R. P. Dem Augustin CazmeT. abbé de Senones. Paris de Bure, un vol. m-12, 1716. Einsideln Külin, 2 vol. in-12, 1749. Paris, de Bure, 2 vol. in-12, 1791. Senones, Pariset, 2 vol. in-12, 1:59.
Lx SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI 1930
assez pesamment cette nature légère et aérienne. Avec son érudition coutumière et victime de celle-ci parce qu'il ajoute trop de foi aux documents sans les passer suffisamment au crible de la critique, le docte abbé de Senones se demande dans quelle catégorie de la création il convient de ranger ces lutins auxquels il ne condescend point à donner leur nom populaire lorrain. Il hésite tout d'abord à écrire « que ce qu’on en dit n’est qu’imagination et prévention » car « on a tant de preuves de leur réalité par les discours qu’ils ont tenus et par les actions qu'ils ont faites en présence de plusieurs personnes sages et éclairées, qu’il ne peut se persuader que parmi le grand nombre d'histoires qu’on en raconte qu’il n’y en ait tout au moins quelques-unes de vraies ». Quel trésor de documents Dom Calmet nous aurait rassemblé s’il n’avait dédaigné de faire son enquête chez les paysans des villages avoisinant son abbaye au lieu de s'adresser seulement à des personnages « sages et éclairés » et à puiser dans ses livres.
Seraient-ce, dit-il, de bons magiciens « qui se rendent invisibles et se divertissent à imquiéter les vivants? »
Seraient-ce de bons esprits? certains de leurs actes et la théologie n’autorisent pas à le croire.
Seraient-ce des esprits du mal? Oui, très probablement. Mais, comme il y a des degrés parmi les bienheureux, il doit en être de même chez les réprouvés. Et cependant les exorcismes et les prières n’ont souvent aucune vertu contre eux (1).
Je ne chercherai pas dans mon incompétence à résoudre ce problème délicat et je me bornerai à vous renvoyer sur ce point aux dissertations des spécialistes et à celles de l’érudit abbé. Après avoir condamné nos lutins, à regret, semble-t-il, peut-être à cause de vieux souvenirs de son enfance villageoïse, il recherche comment ils se sont manifestés dans l'antiquité. Il donne à notre sotret des titres de noblesse, si l’on peut dire, en l’apparentant à l'esprit familier de Socrate, au petit génie serviteur de
(1) Dom CaLMET, Traité sur les apparitions des esprits, elc., tome I, chap. XXIII et XXIX, cdit. de Senones, p. 216 à 238.
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LE SOTRET LXI
Corneille Agrippa qui le suivit à Metz lorsque ce philosophe y séjourna. Après le savant bénédictin je ne vous citerai pas Pline l’ancien et Pline le jeune, Plotin, Trithème, Olaus Magnus, Guillaume, évêque de Paris, Bodin, et autres philosophes, théologiens ou démonologues dans les œuvres de qui il a puisé le récit de fantastiques et merveilleuses aventures.
Sans me demander non plus si nos sotrets ont été créés avant Adam ainsi que l’aflirment certaines cosmogonies orientales, ou sont des survivants des divinités celtiques, des sylvains, des faunes ou des lares des villa gallo-romaines, je me contenterai de rapporter ce que j’ai recueilli dans la tradition orale, dans quelques procès de sorcellerie ou dans les ouvrages de certains auteurs comme Richard, Thiriat, Sauvé, qui ont interrogé cette tradition avant moi (1).
Je serais disposé à admettre tout d’abord qu’il y a plusieurs espèces de sotrets et cela à cause des différences constatées dans leurs actions et dans leurs aspects. Mais, après tout, ces différences tiennent peut-être seulement à des variétés de caractère, d'humeur, de physionomie comme on en constate chez les simples mortels. A l’exemple des lutins des autres pays notre sotret est tantôt bon et serviable, tantôt taquin et mystificateur, tantôt malicieux et méchant.
On n’est pas entièrement d'accord sur la forme sous laquelle il se matérialise, car le plus souvent il reste invisible, laissant seulement soupçonner sa présence par les services qu'il rend ou par les mystifications auxquelles il se livre.
Tout d’abord il est très petit et à volonté peut s’amenuiser jusqu’à une dimension lui permettant de passer par le trou d’une serrure. Le plus souvent quand il consent à se montrer, c’est sous l’aspect d’un petit bout d'homme à physionomie éveillée et maligne, ni beau ni laid, avec
(1) Ricnaro, Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes de l’ancienne Lorraine. Remiremont, Mougin, 188. Tur- RIAT, La vallée de Cleurie, etc. Mirecourt, Humbert, 1869. SAauvÉ, Le folk-lore des Hautes-Vosges. Paris, Maisonneuve et Leclerc, 1889,