‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 2)Chapitre 54 sur 101 · LXIL SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI · texte numérisé non relu

LXIL SÉANCE PUBLIQUE DU 22 MAI

des cheveux et une barbe d’une telle finesse qu'on qualifie de poil de sotret le duvet qui couvre la tête des nouveaunés ou ombrage la lèvre des adolescents. Cheveux et barbe sont toujours mal peignés et pour cela, à Fiménil (1) et ailleurs, on dit qu’une femme ou un enfant aux cheveux embroussaillés ressemble au sotret. La tête de notre lutin est couverte d’une petite calotte rouge, dans laquelle je me refuse à voir, avec le paradoxal Gaston Save, un souvenir du bonnet révolutionnaire (2). Ses vêtements sont également rouges. D’autres en moins grand nombre, prétendent qu'il est fort laid, moult peut, coiffé d’une calotte noire et habillé d’une houppelande rouge. De très rares personnes s’aventurent à dire qu'il a le pied fourchu des satyres et des démons.

S'il en est peu qui l'ont aperçu, nombreux par contre sont ceux qui ont constaté son invisible présence, révélée par une activité bienfaisante ou malicieuse.

Il aime à fréquenter les écuries et les étables. Comme certains dieux antiques, il prend soin des chevaux, les panse, les étrille. Alors qu'il néglige ses cheveux et sa barbe, il peigne leurs queues et leurs crinières, les sépare en tresses ingénieuses sur lesquelles 1l se balancera son travail terminé. Quand le maitre ou le valet ont oublie de donner la provende ou avant qu'ils aient pu le faire, le sotret remplit d'avoine les mangeoires et de foin les râteliers.

Il ne se plait pas moins à s’occuper des vaches, renouvelant leurs litières, leur préparant des laichons succulents et leur apportant des effourées de verdure fraiche ou de regain parfumé. Comme il a peur des accidents, il prend la précaution d'enlever aux vaches leurs cornes et ne les replace qu'après avoir terminé sa besogne. Si par malheur on le dérange avant qu'elle ne le soit, 1l se sauve laissant les hèles décornées. Pour tout salaire, le sotret se contente d'un peu de huit, et le lait des vaches qu'il a l'habitude de

(1) N.-C. Lemasson, Lerique du patois vosgten de Fiménil, VS SO re.

(2) G. SAVE. Etrde sur le costume rustique vosgien, dans le tome XHI de la Societe philomacsique vosgtenne et tirage à part.

LE SOTRET LXIII

traire est toujours moins blanc qu’il ne l’est d’ordinaire.

Il a ses préférés : chevaux ou vaches, que ce soient bêtes noires ou bêtes rouges, comme on disait autrefois, celles qu’il soigne sont toujours florissantes de santé, parfois au détriment de celles qu'il dédaigne.

Le sotret ne se borne pas au rôle de valet d’écurie. Il aide mystérieusement la ménagère aux ouvrages domestiques. Le matin, quand celle-ci trouve la maison balayée, bien en ordre, la vaisselle sans un grain de poussière alignée sur le dressoir, les meubles astiqués et leurs ferrures bien reluisantes, le feu préparé dans l’âtre et la marmite pleine d’eau suspendue au cramd, on peut être assuré que le sotret a passé par là : | aimable façon de résoudre la crise des domestiques.

Mais par-dessus tout le sotret aime à s'occuper des enfants. Il les lave, les peigne, les berce, leur donne la bouillie qu’il sait préparer savoureuse et nourrissante. Si un enfant reste éveillé dans son berceau sans pleurer ni crier, c’est qu'un invisible sotret est en train de l’amuser. Si au réveil un petiot a les mèches de ses cheveux collées et emmèélées c’est aussi la marque qu’un de ces bons génies l’a pris en affection : « C’ost lo sotré qui li é tossé les chovoux » dit-on (1).

Quoique ces enfants privilégiés restent toujours bien portants et deviennent malins comme leur protecteur, les parents n'aiment pas beaucoup que le sûtret continue ses soins. L'esprit farceur de celui-ci se manifeste en effet parfois de façon assez désagréable, ainsi qu'il m’a été affirmé par de nombreux témoins ou par d’anciennes victimes de ses facéties. Ne s’amuse-t-il pas, certains jours, à enlever leur préféré de leur berceau pour le cacher dans les endroits les plus invraisemblables : sous les lits, audessus des armoires, derrière les meubles? Les recherches pour retrouver le nourrisson ainsi dissimulé peuvent être longues, car celui-ci, si mal placé soit-il, reste dans sa cachette, joyeux et bien éveillé, souriant, cräyant des

(1) L. ZELIQZON, Dictionnaire des patois romans de la Moselle.

Séeux VI, t xxvi. 1930 E

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