L AME DF LA LORRAINE LXV
d’hérésie, lui qui a si magnifiquement exprimé le double aspect de l’âme lorraine dans l’admirable dialogue entre la chapelle et la prairie, la prairie qui s'étend sur les hauts lieux, « la prairie où l’on trouve la clef d’or, la clef des grandes rêveries »?
« Je suis, dit la prairie, l'esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l'inspiration. »
« Et la chapelle répond ::
« Je suis la règle, l'autorité, le lien; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes. »
« J’agiterai ton âme », continue la prairie. « Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine le jour qu'il est de loisir et qu'il désire contempler. Un instinct me l'amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle... » C’est dans cette page splendide que s'exprime le mieux cette aspiration vers l’au-delà, le sentiment de ce mystère profond des choses qui a toujours été si vivant dans l’âme religieuse de la Lorraine.
Religion et guerre, ces deux mots dominent toute notre histoire : les historiens et les philosophes n’ont pas manqué de le souligner. Il est un autre trait, moins éclatant peut-être, sur lequel on n’a peut-être pas assez insisté : c’est le goût que le Lorrain a toujours montré pour les choses de l'esprit. De la littérature lorraine du Moyen Age, il ne subsiste que des ruines, de magnifiques ruines. Nos bibliothèques lorraines ont été dispersées. Les splendides manuscrits messins, ces évangéhiaires du 1x et du x° siècle, dont les couvertures sont ornées de pièces d’orfèvrerie, d’ivoires sculptés et de pierres précieuses, témoins de l’art de nos miniatunistes et de nos orfèvres, sont à Paris (1). Les deux chansonniers messins essentiels pour l'étude de notre poésie lyrique du Moyen Age sont l’un à Oxford, à la Bodléienne, l’autre à Berne, en
(1) Catalogue général des manuscrits des bibliothèques des départements, t. V (in-40), p. 1x-x et n. 1. — Voyez aussi, sur d'anciers manuscrits de l’abbaye de Saint-Arnould transportés en Angleterre, P. LXVY.
Sérix VI, t xxvI, 1929 E
LXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mai 1929
Suisse (1). Un autre chansonnier lorrain (2), de toute première valeur, est à Paris. Des chroniques messines importantes sont à Épinal (3); le manuscrit de la Chronique du Doyen de Saint Thiébaut qui était la propriété de Philippe de Vigneulles est à Vienne; l'unique manuscrit subsistant des Contes de Philippe de Vigneulles est aux États-Unis d'Amérique. Et que d'œuvres à jamais anéanties! Les traductions messines de l'Évangile et de la Bible ont été détruites à dessein par le feu : mais qu’est-il advenu de la curieuse chanson de geste de saint Livier (4)? Cette chanson, que Philippe de Vigneulles a résumée, fut composée à Metz : les exploits de saint Livier, chevalier messin, s y mêlent curieusement à des récits merveilleux où nous retrouvons les principaux personnages des romans de la Table Ronde, en particulier le bon roi Ban de Benoïc. Qu'est devenu le manuserit original des Vœux du Paon (5), que Jacques de Longuyon a offert à un prince évêque de Liége, fils du comte Thiébaut IT de Bar? Quelques productions de cette cour si cultivée de Thiébaut nous ont été conservées par grand hasard, en exemplaire unique, dans un manuscrit messin où la langue littéraire et francisée de la cour barroise a été habillée à la mode de Metz. Mais les poètes barrois, Jean de Bayon, Habrant de Briey, Gilles d’Avocourt, Jacques de Billy, ne sont plus pour nous que des noms (6). Colin
(1) JEANROY (A.), Bibliographie sommaire des Chansonniers français du Moyen Age, Paris, Champion, 1918, Les Classiques français du Moyen Afe.