‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 51 sur 109 · L’AME DE LA LORRAINE LXIII · texte numérisé non relu

L’AME DE LA LORRAINE LXIII

apparaître la fée Brunehaut, la fée Madoine, la fée Morgane, la fée Salatrie; elles sont douze fées, qui vivent dans une vallée enchantée. Elles attirent deux chevaliers, Claris et Laris, dans leur vallée, qui se referme d'elle-même sur les imprudents qui s’y aventurent : « Cette vallée (1) était remplie de maisons plus belles qu’en nul lieu au monde, d’où sortaient, sans qu’on vit personne, d’exquises mélodies : ces mélodies s’accordaient si doucement qu'il semblait vraiment que ce fût paradis céleste. » Les deux chevaliers, accueillis avec la courtoisie la plus parfaite par les douze dames, sont revêtus de manteaux dont les tasseaux sont d’or : ils vivront dans ce « retrait » une vie délicieuse d'amour et de plaisirs. Mais ils n’en sont pas moins prisonniers : la pierre enchantée qui ferme la vallée est gardée par trois vilains. « Les vilains (2) sont hideux d’aspect. Chacun a quinze pieds de taille; on les prendrait pour des géants, mais ils sont trop laids pour cela. Ils sont bossus par devant et par derrière, ils ont les cheveux noirs comme de l’encre, les ongles grandes (sic) comme des serpents, les mentons de demi-pied de longueur; leurs yeux ressemblent feu ardent; ils ont des dents de sanglier et le nez d’un chat, une hure de loup furieux. Ils ressemblaient tout à fait à des diables, tellement ils sont féroces et épouvantables. » Vous me pardonnerez de ne pas insister sur les aventures de Claris et Laris dans le Val des Fées quand je vous dirai que le roman compte 30.369 vers et que son intérêt est plutôt Jlanguissant. Il est, en tout cas, bien caractéristique d’un certain aspect, jusqu'ici mal connu, de la littérature lorraine au Moyen Age.

Et, dès qu’on s'éloigne des villes et que l’on quitte les milieux cultivés, les délicats fantômes littéraires reprennent leur réalité, et nous retrouvons même, dans les campagnes lorraines, les restes des vieux cultes payens. Jeanne d’Arc connaissait; à Domremy, l’arbre des Dames, que d’autres appellent l’arbre des Fées; auprès est une .

(1) Vers 3590 et sqq:

(2) Vers 831 et sqq.

LIV SÉANCE PUBLIQUE DU 16 mar 1929

fontaine. Et Jeanne « a oui dire (1) que les gens malades de fièvre boivent à cette fontaine et vont querir de son eau pour recouvrer santé ». Elle a « oui dire (2) aussi des anciens, non pas de ceux de son lignage, que les dames fées y repairaient. Et a oui dire à une nommée Jeanne, qui était sa marraine, qu'elle avait vu les dites dames fées ». En Lorraine, au xv® siècle, on voyait donc encore des fées, dernières et gracieuses incarnations des divinités familières qui hantaient jadis les sources et les forêts.

Le dogme chrétien lui-même, dans ces âmes foncièrement croyantes, mais plus avides d’histoires merveilleuses que soucieuses d’exactitude doctrinale, risquait de s’altérer. C’est une histoire bien obscure que celle des « Vaudois », comme on les appelle dans le latin ecclésiastique de l’époque. A la fin du xri° siècle, ils pullulaient, nous disent les textes officiels, tant à Metz que dans le diocèse (3). Des prêtres et des laïcs s’assemblaient pour discuter sur les questions de dogme; ils avaient traduit en langue vulgaire des textes sacrés, la Bible, l'Évangile. La répression fut prompte et énergique : trois abbés, envoyés à Metz pour faire une enquête approfondie, ordonnèrent que les traductions des textes sacrés fussent livrées au feu. En effet, alors que nous avons gardé, de cette époque, un grand nombre d’ouvrages religieux en dialecte lorrain, comme le Dialogue de l’Ame qui gémut et de la Raison qui la console, les manuscrits contenant l'Évangile et la Bible, qui seraient si précieux pour nous, ont disparu à jamais. Nous ne savons rien de plus sur ces événements auxquels les chroniqueurs messins ne font que de vagues allusions. Le grand nombre et la valeur des traductions entreprises prouve qu'il s’agissait d’un mouvement considérable, qui s’étendait à tout un cercle de gens cultivés. Barrès connaissait-il cette vieille poussée

(1) CHAMPION (Pierre), Procès de condamnation de Jeanne d’ Arc. Paris, Champion, 1921, t. II, p. 124.

(2) Zbid., p. 125.

(3) On trouvera les textes essentiels, avec toutes les références, dans un article très documenté de SucHiEr (H.), Zu der altfran:5sischen Bibelübersetzungen, III : Crispinus und die Metser Bibelübersetsungen, Zeitschrift für romanische Philologie, t. VIII, p. 418-425.

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