L’AME DE LA LORRAINE LX VII
Muset, le joyeux trouvère aux chansons si délicates et si fines, eût disparu à jamais s’il ne s’était nommé luimème dans ses œuvres (1). À grand’peine on réunit de lui une quinzaine de pièces dont presque toutes sont d'attribution douteuse; l’on discute encore pour savoir si Colin Muset et le trouvère de Choiseul sont bien une seule et même personne. Combien de ces petits chefsd'œuvre de grâce et de légèreté sont perdus pour nous? A Metz même, nous savons, par Aubrion et par Vigneulles, que les représentations théâtrales étaient fréquentes : la même année voyait parfois naiître plusieurs de ces mystères religieux à grand spectacle, dont la représentation durait des journées entières, et attirait en foule les seigneurs et les dames de toute la Lorraine et des pays d'Allemagne. Les titres de ces mystères nous ont été conservés; nous connaissons la longueur des rôles, dont certains étaient écrasants; le nom même des auteurs est parfois indiqué. Toute cette littérature a disparu; il n’en subsiste, dans . un manuscrit unique et incomplet, qu’un Mystère de saint Clément.
Toutefois, malgré les ruines accumulées par le temps, la guerre, l'incendie, et aussi, il faut bien l'avouer, par la négligence des hommes, peu de provinces peuvent offrir, au Moyen Age, une production littéraire aussi riche et aussi variée que la Lorraine. La poésie épique et le roman sont copieusement représentés. D’innombrables œuvres didactiques sont nées un peu partout : productions de moines studieux et discrets qui, souvent, par humilité, ont dissimulé leur nom. C’est la Lorraine qui a donné aux écoles du Moyen Age cette sorte d’encyclopédie — bien humble et bien naïve — qu’on appelle l’/mage du Monde (2). Citerai-je les noms des chroniqueurs messins, naïfs prédécesseurs de nos historiens d'aujourd'hui? Enfin
(1) Les Chansons de Colin Muset, éd. par Joseph Bédier, Paris, Champion, 1912. Coll. : Les Classiques français du Moyen Age.
(2) C’est un clerc de Metz, GAUTIER ou GossuIN, qui a composé l'Image du Monde. Il semble avoir donné lui-même plusieurs rcdactions de son œuvre. On peut consulter Pr'oR (O.-H.), L'Imaze du Monde
de mat:re Gossouin, rédaction en prose, Lausanne et Paris, Payot,
LXVIIT SÉANCE PUBLIQUE DU 16 Mai 1929
nous possédons une riche littérature religieuse : vies de saints, prières, traités moraux : édifiantes productions qui témoignent plutôt, chez leurs auteurs, d'une haute piété que d’un talent vraiment distingué.
Notre Lorraine, au Moyen Age, était donc une province cultivée. Et c'est bien ainsi que se la représentaient les Français de France. Il est instructif de rechercher dans les œuvres du Moyen Age ce que nos voisins de la Champagne ou de l'Ile de France ont dit de la Lorraine, de son aspect physique et de ses productions intellectuelles.
Voici une description de la montjoie (colline) de Toul empruntée au roman de l’Escoufle (1) :
« Ami », dit Aelis, « je suis émerveillée de la beauté de ce pays. Voyez les beaux tertres, les beaux vallons, et quels vignobles et quelles prairies! Cette cité est riche en tours, en clochers et en maisons... »
« Soudain Guillaume vit, près du chemin, dans une jonchaie, un ruisselet qui murmurait sur la gravelle. C'était une petite fontaine dont l’eau était plus claire qu’argent fin.
« Voyez », dit-elle, « c’est le plus joli assemblage d’eau douce et de fleurs. Jamais je n’en vis tant de toutes couleurs, et en si peu de place. »
Ils s’arrêtent et regardent le lieu délectable. I] y avait eu rosée si abondante que les yeux des fleurs en étaient encore tout pleins, et les rayons du soleil coloraient diversement l’eau qui brillait sur chacune d’elles.. »
Telle est la gracieuse vision que se faisaient alors les écrivains français de la marche de Lorraine, pays délectable où résonnent, ainsi l’atteste le savant auteur du Roman de la Rose, les mélodies les plus belles du monde (2).
(1) L'Escouflr, de RENART, à été édité par Michelant (Henri) et Paul Meyer, Paris, 1894. Collection de la Société des Anciens Textes français. — Le texte cité occupe les vers 4353 et sqq.
(2) La veissiez fleüteors
E menestreus e jogleors;
Si chantoit li uns rotreuenges,
Li autres notes loherenges (lorraines),
Por ce qu’en fait en Lohereine
Plus belles notes qu’en nul reine.
Le Roman de la Rose, éd. Langlois, t. II, p. 39, v. 747 et sqq Paris, 1920, Collection de la Société des Anciens Textes français.