‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 55 sur 109 · L’AME DE LA LORRAINE LXIX · texte numérisé non relu

L’AME DE LA LORRAINE LXIX

Comment cette Lorraine a-t-elle pu ensuite paraître « rustique »? À la suite de quels avatars l’âme idéaliste de notre province est-elle devenue pour nos écrivains contemporains « rude » et « réaliste »? C’est que la Lorraine, qui n’a point connu, au moins dans toutes ses parties, les malheurs de la guerre de Cent ans, a été ravagée par la guerre de Trente ans. Alors que la grande Arthénice, dans sa chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet, recevait Vaugelas et s’intéressait aux nuances délicates de la langue française, la Lorraine dévastée se relevait péniblement de ses ruines. Au moment où Malherbe chante la grandeur du roi et les bienfaits de la paix, Callot grave ses Gueux, et la série de planches des Malheurs de la guerre. Au grand siècle de la littérature française correspond l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de la Lorraine. Et, plus tard, quand les auteurs modernes ont cherché l’âme originale de la province, qu’ont-ils trouvé autour d’eux? Alors que le passé nous offre les grandes figures d’un René Il ou même d’un Charles IIT, princes batailleurs qui ne déshonoraient point la lignée de Garin le Lorrain, dont ils croyaient descendre; les types curieux de ces d’Esch, maitres-échevins de la ville de Metz (1), qui notaient, entre une prière et une recette de cuisine, une demande et une réponse d'Amour, une ballade d'Eustache Deschamps ou de Guillaume de Machaut; des physionomies attachantes comme celle de Philippe de Vigneulles, l’avisé marchand de chausses qui a rempli tant d'in-folio de son écriture ferme et élégante, qu'est-ce donc que nous présentent, comme types des Lorrains d'aujourd'hui, les Barrès et les Bertrand? Une petite bourgeoise : Colette Baudoche. Une vieille demoiselle abêtie par l’existence campagnarde : Mademoiselle de Jessincourt. Ce que l’on a pris pour des traits du caractère lorrain, ce sont les marques éternelles du petit bourgeois ou du paysan, marques qui se retrouvent dans toutes les provinces de

(1) Voyez Bauxeau (Charles), La poésie arislocratique à Metz d'après un manuscrit de la famille d’Esch, Annuaire de la Société d'Histoire et d’Archéologie de la Lorraine, 1927, p. 167-222.

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