‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 3)Chapitre 92 sur 109 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Monsieur et cher ami,

J’ay reçu vos lettres et les remerciements que vous me faites au sujet d’une bagatelle qui ne mérite nullement votre reconnaissance. Vous mérités la mienne indépendamment des services que vous m’avés rendus. La probité qui vous distingue est un exemple dont on doit vous avoir de l’obligation. Si par des réalités solides, j’étois en état de luy rendre justice, je feroi voir au siècle étonné que les bonnes qualités du cœur et de l'esprit ne sont pas toujours des perfections inutiles. J’ay parlé au Sr Jadot au sujet de votre frère Adinet. Sa réponse ressemble un peu à celle de ce bon frère Minime dont la sage distinction s’imposa jadis au fameux Boileau et Racine. J'ignore s’il vous a fait des offres de service et des promesses avantageuses. Je souhaite que des paroles, il passe aux effets et si mes suffrages peuvent l’y engager, vous pouvés compter que dans l’occasion je ne me contenteray pas d’opiner du bonnet. Vous me faites rire mon cher ami en m'insinuant de me glisser dans le temple du Plutus. Je vois par la que vous ne connaissés

1749, il écrivait de Vienne à son ami Fachet : « … Je feray mon possible pour revoir la Lorraine et y rester deux ou trois mois avant de luy dire un adieu éternel. A mon retour à Florence, je marierai Messire Jean avec Lolotte Vayringe, fille aussi respectahle par sa piété et sa modestie que par ses heureuses dispositions à conduire sagement un petit ménage. Ce sera un azile pour moi au cas que j’aye le malheur de vivre assez longtemps pour être exposé aux glaces et aux infirmités de 1a vieillesse. » ( Lettre inédite.! Du Val pensait donc, à cette “poqte fiair see ‘ours en Toscane. 11 mourut cependant à Vienne le 3 novembre 179, à l’âge de quatre-vingt et un ans (Digot, op. rit, p. 33).

pas l’air du bureau de ce pays-cy c’est ce que vous ne scavés pas que le factotum (1) qui est au timon des affaires s’est fait une maxime d’exclure de tout emploi tous ceux qui ne sont point de sa faction? D'ailleurs, quand ie n'aurois pas pour luy tout le mépris qui lui est dù, il suffit pour m’attirer son aversion que quantité d’honêtes gens m'ayant soupçonné d’avoir quelque mérite, c’est un crime qu'il ne pardonne pas aisément ct le crois que votre situation en est une preuve assez convaincante. Mais l'exemple le plus sensible de cette affreuse vérité est celuy de M. Vairinge (2). Vous scavés quels sont les talents et les vastes connaissances dans la méchanique et les autres sciences mathématiques et le relief que ces talents luy donnoient en France et en Lorraine, les Italiens mêmes luy rendent justice à cet égard et conviennent que luy seul seroit capable de dessécher les marais qui rendent inhabitables un des plus beaux cantons de Ja Toscane, cependant par un tissu d'artifices les plus noirs et les plus envenimés, on a trouvé moyen de rendre cette habileté entièrement inutile au service du Souverain en la laissant dans une parfaite inaction. Pour masquer cette iniustice on a assigné à Vairinge une pension de 1.500 florins, dont à la vérité il est fort content, mais outre que cette pension est très

* (4) Le « faclotum : n'était autre que Tons<aint (Voir sur ce personnage la note 3 de la page 63).

(2) Faringc — Vayringe Philippe. En 1722, à la naissance d: sa fille, il est indiqué comme « horlogeur et machiniste de S. A. R.» Né à Nouillonpont (Meuse), le 20 septembre 1661, d’abord apprenti sefrurier à Metz. il s'établit ensuite horloger à Lunéville. En mai 1720 le Duc I.sopold 18 nomma son horloger aux appointements de 300 livres et le logement. Familiarisé avec la mécanique expérimentale, il enseigna cette science à l’Académie fondée par le Duc Léopold. Spécialisé également dans les questions d'hydraulique, il fabriqua une machine à vapeur destinée à l'épuisement de l’eau dans les galeries de mines, qui fut employée en Bretagne. Louis XV et Ie Roi Stanislas cherchèrent, apres l'annexion, à le retenir en Lorraine, mais, tres attaché à la famille ducale, Vayringe suivit le Duc François III à Florence où il ne parait pas avoir été utilisé suivant ses caparités, notamment pour les travaux hydrauliques destinés à l’asséchement du Pays Pisan et surtout de la Maremme dont la direction ne lui fut pas confire,

casuelle, son dessein en venant icy n’était point d’être réduit à là condition d’un pensionnaire oysif, luy a qui on avoit offert de l’employ tant en france qu’en Lorraine et qui auroit pu faîre sa fortune en moins de 4 années s’il eut accepté les propositions que la compagnie des mines de Bretagne luy fit avant notre départ, Si j'avois le plaisir de vous parler de vive voix, je vous mettrois au fait de quantités d’autres mystères d’iniquité dont vous seriés fort étonné, mais au moins ils vous feroit connoitre de quel génie il faut être animé pour faire fortune en Toscane. S’il est vray que votre sort puisse s’adoucir par la naissance d’un prince qui fait l’obiet de nos vœux, Je erois que vos espérances pourront se ranimer dans 3 ou & mois. On fait à ce sujet les plus heureux horoscopes (1). Je souhaitte que les décrets du ciel s’aecordent avec nos foibles conjectures. Votre nièce attend avec empressement les subsides qu’on luy a fait espérer, une partie est destinée à acheter deux vaches qui luy seront certainement d’un grand raport eu égard à la cherté du lait qui se vend ici trois fois plus cher qu’en Lorraine. Comme le Sr Voirin est boulanger de la citadelle et de la plupart des Lorrains répandus par la ville, il pourra profiter du pâturage et du fourrage que produisent les fossés et les remparts de la forteresse. Il s’agit donc de leur envoyer de l'argent et au cas où vous en ayès fait la recette. Ils vous prient de le remettre en main seure telle que pourroit être Mme Danonville (2) ou autre personnes de connaissance qui doivent venir en Toscane.

Je vous enverraÿ sous peu une quittance de 150 livres pour Nancy dont le payement ne presse nullement, mais au cas qu’on voulut s'acquitter vous joindrés cette somme à celle que vous avés déjà qui sera destinée au soulagement de ma pauvre mère la seule de mes parents à qui

(1) s’agit des pensions demandtes au Grané-Duc François par les anciens serviteurs de son père le Duc Léopold et aussi le paiement des arrérages. Le Duc Francois, à son avènement, s’en était completement désintéressé. Tous ces pauvres gens oubliés à Lunéville espéraient qu’à l'occasion de la naissance d’un Prince, le Grand-Duc se montrerait très libéral à leur sujet.

(2\ Madame Danoncille, Lire Mme d'Hassonville.

j'aye une obligation réelle, Il est vray que mon dessein n’est pas de lui envoyer plus de 6 ou 7 louis à la fois, mais comme les fonds que j’avois laissé à Mlle de Tallange (1) sont prêt à finir, la petite rente viendra fort à propos pour les remplacer. Je vous prie mon cher amy aussitôt que vous aurés lu la présente d’aller chez notre - ami le Ser Sganarelle (2), le prier de vous accorder une 50 de grains de semence de chenvis (3) que vous insereres dans votre réponse, cet une plante absolument inconnue en Toscane et que ie seray charmé de cultiver dans mon petit jardin. Mille amitiés à Mlle fachette et aux petits Bibis, de même qu'au Ssr et à la Sera Sganarelle (4). Je suis de toute mon âme votre très humble et très obéissant serviteur.

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