LETTRE VI
A Florence, le 4 juin 1741.
Monsieur et cher amy,
La peinture que vous faites de votre triste situation m'a causé une véritable affliction. Je ne doute point qu'elle ne fut très brillante (1), si la nature vous eut fait naître grossier flatteur ou bouffon; mais ne vous ayant donné pour apanage que de la probité, des sentiments, du mérite et de la vertu, il n’est pas étonnant que vous restiez à l’égard de tels défauts ne doivent pas cependant vous décourager. Îl faut luter contre le mauvais sort, continuer vos instances et vos suppliques et résister aux rigueurs de la froide morale dont on veut vous engourdir. Il est vray que rien ne vous est moins favorable que les tems orageux où nous sommes, mais ces nuages formés par l’iniquité et la plus monstrueuse perfidie ne seront pas éternels dans le monde politique comme dans le phisique le calme succède aux tempêtes. A la vérité celle qui nous agite me paroit des plus violentes et si Dieu ne confond les noirs desseins de ceux qui aspirent à être plus despotiques sur terre qu'il ne l’est dans le ciel la pieuse mais trop crédule et trop léthargique maison d'Autriche court risque de faire naufrage (2). Je ne sçais pas comment la pensée d’implorer la générosité personnelle de notre Mécesne (3) s’est présentée à
(1) Fachet était atteint d’une affection des yeux qui s'aggrava au point d’amener la cécité. Peut-être s’agissait il d'une cataracte”? Ce diagnostic semble possible, étant donnfe la lente aggravation de l’affaiblissement de la vue, mais ce n’est qu’une hypoth:se, la nature exacte de l'affection nous est inconnue.
(2) Curieuse appréciatien .sur la politique des Habshourg.
(3) « Notre « Méc?sre » Il s’agit du baron de P'üstchner (voir p. 60, note 4).
votre esprit. Je ne vois pas que vous ayés aucun motif de croire que cette démarche fut suivie de quelques succès. Quand cette qualité seroit sa vertu dominante. les circonstances où 1l se trouve suffiroient pour en suspendre les effets. Je ne comprend rien au sujet du chanoine Raab (1), daingnés m'en écrire un petit mot, le chanoine de St George seroit-1l devenu hongrois. Comme il vous a des obligations très particulières, je serois charmé que la reconnaissance l’engage à vous servir d'avocat dans ce pays-là. Pour moi, je n’ay rien à me reprocher sur cet article. Je crois même que mes instances asaisonnées de reproches assés amers n’ont pas été trop bien goûtés. Mais c’est de quoi je m’embarrasse peu. Pendant toute une année je n’ay recut qu’une seule lettre de Vienne encore contenoit-elle mon procez au sujet de ma prétendue négligence à envoyer des feuilles volantes. Il est vray que depuis notre expulsion de notre malheureuse patrie (2) il ne m’a pas été possible de rapeller mon goût pour ces sortes de composition. J’ay fait plusieurs tentatives. mais le souvenir des catastrophes que nous avons essuyées et l’affreux présage de celles qui peuvent encore nous arriver m'ont plongé dans une léthargie d’esprit et une sécheresse d’idée que ie n’ay pu surmonter. Ce dégoût m'a dégradé entièrement dans l'esprit de notre Mécène, et a érigé mon impuisances en ingratitude, qui est pour moi le plus odieux de tous les crimes (3). Les précautions que vous avés prises touchant la lettre de charge me paroissent très justes et très sages. Je crois que cette lettre n’est que de six louis, daingnés m'en éclairci pour motiver la quittance que ie dois écrire sur le billet de Mile Talange (4). Messieurs mes parents ont bien tort de s’alarmer à mon sujet, ils ignorent sans doute l’admi-
(t) Le chanoine Raab (non identifié).
(2) … L'expulsion de notre malheureuse patrie. (Voir p.56 ce qu'il faut penser des termes employés par V. J. Du Val.)
(3) J. Du Val sembl: avoir traversé une période de dépression qu'il nomme « léthargie d'esprit ». On trouve trace de dépressions analogues dans ses Mémoires et dans ses Lettres à Anastasie Sokoloff.
(a) Mile de Tallansge (voir p. 76, note 2).
rable et vigilant instinct que la Providence m’a accordé pour ma conservation. Je leur conseille de rester tranquilles à cet égard, car ie en puis leur protester qu’à l’exception de ma mère, tout ce qui les concerne ne m'intéresse que très légèrement; j'espère même leur en donner en tems et lieu des preuves bien démonstratives et bien convainquantes. Je compatis extrêmement à la misère du pauvre ME Jacques (1), réduit comme ie suis à mes simples apointements. Sans aucun autre profit que quelques petites épargnes, le pourrois conjurer le ciel de luy accorder son assistence, mais le vœu que j'ay fait de ne jamais imiter les dévots du siècle, ne me permet point de dégrader ma religion par des sentiments stériles, ainsi mon cher amy vous aurés la bonté de donner 22 livres à ce pauvre homme pour l'aider à se rabiller et 3 livres pour s’en retourner, et chaque fois qu’ilira à Lunéville outre le petit écu ordinaire, vous y ajouterez toujours 30 sols pour son gîte, mais comme de vous même et sans qu’il sache que j’y aye aucune part. Comme ie préfère la connoissance du monde actuel à celle des livres et des hommes du temps passé, vous me rendriés un vray service de me mander la façon dont les personnes qui se qualifiaient autrefois de vos amis sont affectés à votre égard. M. Sondini (2) a-t-il toujours la même attention pour vous. Comment êtes vous chez Mr des Ours (3). Le Sr Sganarelle (4) est-il toujours le même, l’opulence ne l’a-t-il point gâté. Mr le Pan (5) vous considère encore comme du tems jadis? un petit mot sur tous ces articles, je vous en prie. Je serois bien aise de sçavoir aussi si mon successeur à l’Académie fait bien les affaires. Fut-il un
(1) Me Ja-ques. Peut-être s'agit-il de Jean-Jacques du Batinert, huissier de la chambre de la Princesse Royale ?
(2) Sondini, lire M. Sonini (voir p. 59, note 4).
(3) M. des Ours Yves. Directeur des jardins et parterres et jets d’eau de S. A. R. (Denis, 1715).
(4) Sganarelle (voir page 59, note 3).
(5) M. le Pan Jean-Baptiste, ingénieur de S. A. R. et Directeur des Ponts et Chaussées de Lorraine ct Barrois. En 1:33, il est également indiqué comme Architecte de S. A. R. (Denis, p. 98).
CR
autre Scaliger (1), je vous jure que toute sa science ne luy serviroit pas icy d’un fétu. Je vous embrasse vous et toute votre famille avec toute l’amitié et la reconnaissance imaginable.