LXXII SÉANCE PUBLIQUE DU 24 MAI
Un jour, un Professeur de la Faculté des Lettres annonça un cours public de métaphysique; j’eus la curiosité d’assister à la première leçon, et je fus très frappé par la déclaration liminaire du Professeur; il confessa que la métaphysique était une chose incertaine, qui peut-être n’avait aucune espèce de réalité; si l’un de mes auditeurs s'endort, disait-il, et qu'il rêve, il est possible qu’il fasse de la métaphysique.
L'esprit inquiet, cependant, s'arrange mal de ce scepticisme hautain; il veut savoir, avant tout, si sa recherche est vaine ou si elle est légitime: il veut avoir des motifs de choix entre les systèmes des philosophies; alors, avec sa raison et la science de son époque, il tente tout d’abord de synthétiser sa connaissance du Monde, dans l'espoir d'arriver au moins à une inférence probable qui l’orientera dans sa décision. Cette construction, évidemment, doit avoir une base inébranlable et incontestée; or, il en existe une, fondation de pierre dure sur laquelle s'élèvent toutes les sciences humaines : c’est le principe de causalité, déduit de l’expérience journalière.
Soit un galet au bord d’une rivière : nous savons que sa forme arrondie est l'effet résultant de l'usure par frottement, déterminé par le mouvement des eaux; et nous en sommes tellement sûrs que la présence de cailloux roulés, sur les plateaux qui entourent Nancy, nous autorise à y admettre le passage d’eaux torrentielles, dévalant d’Alpes lointaines, à une époque très reculée. En remontant plus haut dans le passé, nous trouvons que ces galets ont été d’abord des pierres anguleuses, détachées de terrains antérieurs sous l’action de causes diverses qui déterminent ce qu’on appelle l'érosion. En analysant toujours, et en remontant le Temps, nous reconnaissons indéfiniment les causes des causes, par exemple les mouvements du sol qui ont produit le relief, les sédiments déposés par les mers anciennes, la composition chimique du globe, la structure de la nébuleuse dont l’évolution a donné la Terre, etc. Nous arrivons par le raisonnement pur à une conclusion que personne ne mettra en doute : le caillou roulé que nous tenons dans notre main est un effet inéluctable de l’arrangement des atomes de