LES
Leur rôle dans le peuplement et la vie de Ia région
Leur situation au lendemain de la Révolution d'après les Mémoires statistiques des Préfets de l'an IX
Par M. Georges HOTTENGER
MEMBRE TITULAIRE
La forêt a tenu jusqu’à nos jours dans la vie et le travail de la région lorraine une place prépondérante. Bien que réduit par l’ensemble des conditions nouvelles, son rôle n'en reste pas moins vital : c’est toujours la forêt qui donne à notre pays ses traits caractéristiques et sa physionomie particulière. Près de nous, pour ne citer qu’un exemple, la Champagne agricole, celle qu’on continue, à tort, à appeler la Champagne pouilleuse, est aussi un pays de petite culture; on y retrouve le village constitué par l’agglomération des habitations au centre d'une banlieue morcelée, mais on n’y retrouve pas la forêt, et cela suffit pour établir, à côté de bien des ressemblances, des differences profondes, qui s’atténuent ou s'évanouissent partout ou reparait quelque massif forestier, notamment sur les confins du Barrois et de l’Argonne. Au surplus,
tomment méconnaîtrait-on le rôle vital de la forêt, quand
Où voit ailleurs quelles solitudes désolées sont devenues
« la verte Numidie », la Thrace, la Macédoine, et tant
SÈRE VI, t. xxv, 1928 1
d’autres contrées jadis renommées par la fertilité de leur sol, ou du moins par le charme de leurs paysages, avant que l’imprévoyance ou la malice des hommes, en anéantissant les luxuriantes plantations qui les protégeaient et les ornaïent, n’y aient multiplié les espaces quasi-désertiques où ne pousse plus qu’une misérable végétation |
Favorisée par le climat et la constitution géologique du sol, la forêt se retrouve sur tous les confins de la Lorraine, sur les bancs glaiscux de l’Argonne comme sur les assises granitiques ou gréseuses des Vosges. La montagne vosgienne est restée son domaine propre : malgré la dénudation naturelle de ses chaumes et les échancrures de ses vallées, malgré les nombreuses éclaircies qu’a entrainées l’établissement des populations ct de l’industrie, elle s'étend toujours en un massif ininterronipu depuis le Ballon d’Alsace jusqu’au Donon et à la frontière rhénane. À l’intérieur, si elle a dû reculer d’âge en âge devant les progrès de la culture, elle conserve ses droits sur la mince pellicule qui garnit d’une glaise rougeâtre les assises rocheuses et fissurées du plateau de Haye, sur l’épiderne d’humus qui recouvre le calcaire au sommet des côtes de Meuse et de celles qui découpent le relief des vallées de la Saulx et de l’Ornain, sur les plaques argileuses, comme dans la Woevre, et sur les alluvions sableuses comme à Mondon, aux environs de Lunéville. Ailleurs encore et jusque dans les cantons les plus agricoles, il n’est, pour ainsi dire, aucun endroit où le taillis de quelque bois épars ne vienne rompre la monotonie de la campagne lorraine.
Dans leurs Mémoires statistiques les préfets de l’an IX consacrent chacun quelques pages aux forêts de leur département.
Quels étaient au lendemain de la Révolution l’état et la consistance des forêts lorraines, l'importance des dévastations et l’étendue des défrichements plus ou moins inconsidérés dont avait été marqué le cours des années troublées qui venaient de s’écouler ? Quelles étaient après la disparition de la propriété seigneuriale et de la propriété ecclésiastique, la répartition et le régime des forêts, que se partageaient dès lors l’État, les communes et les particuliers; — les ressources qu’elles donnaient à l’État
ds + ES LR Los A —— ——— «
et aux populations; — les mesures enfin qui se présentaient pour assurer leur protection et une meilleure gestion ?
Il ne faut pas nous attendre à trouver dans les Mémoires statistiques tous les détails qui permettraient de faire sur chacun de ces points, un exposé complet. Le programme que les préfets avaient à remplir ne comportait sur les forêts qu’une brève série de questions, et ce programme, ils pouvaient, dans les limites du questionnaire, letraiter chacun à leur façon (1). Et, en effet, si Desgouttes dans les Vosges s’étend assez longuement sur l’état des lorêts de son département, il ne fournit, à proprement parler, aucun chiffre, aucune statistique. Saulnier, pour ls Meuse se limite, au contraire, aux données statistiques et à quelques indications sur le commerce des bois. Colchen pour la Moselle, et Marquis, pour la Meurthe, sont plus explicites et un peu plus complets.
Quant à la description des forêts elles-mêmes, Desgouttes et Saulnier ne s’y arrêtent pas. Colchen ne parle que de la forêt de Bitche, à laquelle se rapportent la plupart de ses observations. Seul Marquis entreprend d’indiquer et de dénombrer les forêts de son département, fcrêts de Saint-Quirin, de Dabo, de Haye, de Mondon, du Fey d’Amance (forêts de Brin et de Champenoux), etc. ; mais le tableau qu'il nous donne (M. 20) ne contient à proprement parler aucun détail qui mérite attention. Relevons seulement l'indication des diverses essences qui constituent le peuplement de ces forêts, pour la montagne, le sapin associé avec le hêtre dans les hautes Vosges, avec le hêtre et le chêne dans les Basses-Vosges. Dans la plaine, où l’action de l’homme s’est fait sentir depuis plus longtemps et avec plus d'intensité, la forêt apparait beaucoup plus variée; c’est avant tout le chêne qui y croît, en mélange avec le charme et le hêtre, qui
dominent eux-mêmes en bien des cantons, et avec maintes
(1) Rappelons que, par abréviation, nous désignons dans nos réfé- Fes chacun des Mémoires Statistiques par l'initiale du nom du É Qui en est l’auteur; C = Colchen, Moselle : D — Desgouttes,
03ges; M = Marquis, Meurthe : 8 = Saulnier, Meuse.
autres essences moins répandues, l’orme, le frêne, le mérisier, le bouleau, etc... En somme, il apparaît bien que l’aspect général était alors sensiblement le même qu'aujourd’hui.
Tels qu'ils comportent, et malgré bien des lacunes, les Mémoires peuvent suflire, ici, encore à donner une vued’ensemble eur la situation. Au surplus, nous conserverons pour les forêts, un cadre tout aussi large que celui que nous avons adopté pour l’agriculture (1), c’est-à-dire que l’exarnen des Mémoires statistiques sera pour nous une nouvelle occasion d’étudier la vie lorraine, en mettant cette fois en évidence le rôle qu’a tenu la forêt dans ses origines et sa constitution.
La forêt, en effet, n’est pas seulement un élément du paysage lorrain, elle fait partie intégrante de l’économie rurale. Son rôle apparaît à l’origine même de la vie de notre région et dans la plupart des manifestations de l’activité du pays. C’est la forêt, en effet, qui a favorisé le peuplement de la plaine, c’est elle qui a amené le peuplement de la montagne; elle enfin qui a donné naissance à l'industrie lorraine.