‹ Mémoires de l’Académie de Stanislas (volume 5)Chapitre 88 sur 116 · AMARI ALIQUID · texte numérisé non relu

AMARI ALIQUID

Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat. (Lucrèce, livre IV, 1127.)

Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.

(A. DE MussET : L'espoir en Dieu.)

J'ai voulu vivre emmi les jasmins et les roses :

Dans un Éden fragrant des plus suaves fleurs,

Je m’assoupis un jour en nonchalantes poses

Et d’aromes grisé. Mais avec les senteurs

Je ne sais quel poison m'entra par la narine :

Je m’éveillai tout pâle, étouffant, manquant d'air... Depuis que cette angoisse étreignit ma poitrine,

Je trouve en tout parfum quelque chose d’amer.

IT

J'ai cultivé longtemps l'arbre de la Science,

Et j'ai pu mordre à même à son fruit le plus mûr; La Nature et la Vie à mon expérience

Ont livré leurs secrets, et plus rien n’est obscur Pour mon œil agrandi... Mais malgré telle étude En mon esprit la paix de l’immuable éther

Ne descend pas : le doute, avec l'inquiétude,

Y gite, 1l reste au fruit quelque chose d’amer.

J’ai largement joui des biens de la fortune,

Et tout l’or du Pactole a passé par mes mains;

A mes désirs sans cesse une bourse opportune S'offre..…. Hélas, tous ces biens, tous ces bonheurs humains Ne me satisfont point : je voudrais autre chose... Quoi? Je ne sais : peut-être une étoile, un éclair, L’auréole d’un Saint à son apothéose.….

Tout bien autre a pour moi quelque chose d’amer.

Nouveau Napoléon, j'enchaîne la Victoire

A mon char, et l'Europe est soumise à mes lois;

Mon génie est puissant; j'ai l'empire et la gloire;

Je triomphe à mon gré des peuples et des rois...

Eh, qu'importe! Je sais que je suis faible en somme Devant le tonnerre... Ah, si j'étais Jupiter!

Mais humilions-nous : je ne suis qu’un pauvre homme; Il reste en mon orgueil quelque chose d’amer.

D'un amour partagé j'ai goûté le déhce, Et ma belle maîtresse a pâmé sur mon cœur.

Mais, tel qu’en un doux fruit le ver rongeur se glisse, Telle à la volupté se mêle une rancœur, Telle au sein du plaisir naît la mélancolie... O saveur du baiser, ivresse de la chair,

Ta coupe dans le fond cache donc de la lie, Puisque j’y sens toujours quelque chose d’amer.

— ENxvor —

Tout ce que j'ai dit là, Prince, n’est que délire. Imagination, fumée ou rêve en l'air :

Pour seul bien le Poète a le chant de sa Ilyre, Et ce chant a toujours quelque chose d’amer....

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