DISCOURS DE RÉCEPTION
MESSIEURS
En m’accueillant parmi vous, il y a quelques années, vous avez acquis tous les droits à ma profonde gratitude. Les titres qui me recommandaient à votre bienveillance, étaient très minces, je ne me fais à cet égard aucune illusion, si je considère les œuvres qui, depuis près de deux siècles, ont amené tant d'hommes éminents à prendre place sur vos fauteuils. Ce sont, je le sais, les précieuses amitiés que je comptais dans vos rangs, qui ont aplani pour moi le chemin de vos portes. Je les en remercie du fond du cœur.
Je dois, d’après la tradition, payer ma bienvenue par un discours : il sera simple et sans prétention. Lorrain comme vous, Messieurs, c'est d'un Lorrain que je vous parlerai. Et si les gestes de mon personnage n'ont pas eu la Lorraine pour théâtre, s'ils se sont déroulés, pour la plupart, loin de ses frontières, au milieu des événements formidables du xviri® siècle finissant, et du x1x° en ses premières années, vous verrez, Si j'arrive à vous le présenter comme il le mérite, de quelle empreinte le carac-
LXXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 26 Mai 19,2
tère lorrain marqua tous ses actes, par sa froide raison, sa lucide intelligence, son labeur incessant, et par ce dévouement absolu et fidèle à ses princes, dont ses ancêtres lui avaient donné l’exemple.
Fils d’un ancien page de Léopold, qui ne put se rtsoudre à demeurer en Lorraine, quant le chef de la vieille dynastie dut gagner la terre étrangère, Nicolas-Charles de Vincent naquit à Florence le 11 août 1757. Son père v avait épousé Suzanne Richard de Chesnois, fille d’un gentilhomme lorrain qui continuait, comme lui, à servir François 111, devenu grand-duc de Toscane. Il prit du service dans les armées impériales, et fit avec elles plusieurs guerres de 1737 à 1763. Le titre de baron du Saint- Empire vint en 1764, récompenser ses services. Cette même année, le colonel de Vincent quitta l'Italie, avec sa famille, pour revenir à Nancy, où il possédait une maison, du chef de sa femme, dans la rue de la Congrégation.
Le jeune Nicolas-Charles qui devait s’illustrer au service de la Maison d'Autriche, dans la carrière des armes. et dans la diplomatie, passa neuf années à Nancy, où il perdit sa mère à l’âge de sept ans, et où son père se consacra à son éducation. Le baron de Vincent entendait que son fils aîné entrât au service militaire autrichien, dès que son âge le lui permettrait. De bonne heure, il lui avait présenté, comme un devoir impérieux, de consacrer sa vie à ses anciens princes, et les souverains qui régnaient alors à Vienne n’étaient-ils pas l’une l’épouse, l'autre le fils ainé du dernier duc de Lorraine.
Aussi quand l’occasion lui fut offerte par son vieil ami, le comte de Saintignon, lieutenant-général au service de l'Autriche, et colonel propriétaire d’un régiment de cavalerie wallon, il accepta avec joie pour son fils, une sous-lieutenance au régiment de Saintignon-dragons, en garnison à Gand et à Mons. Le jeune Vincent quitta donc en 1773, à l’âge de seize ans, le toit parternel, le cœur un peu grôs de laisser là un père qu'il aimait, un frère et une sœur, compagnons de son enfance, mais fier de on uniforme et plein des illusions qui adoucissent, chez un jeune homme, bien des amertumes.