‹ Mémoires de LekainChapitre 113 sur 114 · FAITS PARTICULIERS · texte numérisé non relu

FAITS PARTICULIERS

Sur ma première liaison a\fec M. de Voltaire.

L'amitié d*im grand homme est nu bienfait des dieux.

( (Bdipe, acte i«' , scène i'«.)

Puis- JE ne pas me glorifier d'un titre qui a fait à la fois mon état^ ma fortune et le bonheur de ma vie? L'extrait que je vais donner justifiera l'épigraphe que j'ai choisie, et qui pourrait paraître un peu trop orgueilleuse.

La paix de 1748, en rappelant les plaisirs de tout genre dans la ville de Paris , devint l'époque mémorable d'une nouvelle institution de quelques sociétés bourgeoises qui se réunirent pour le seul plaisir de jouer la comédie.

La première fut établie à l'hôtel de Soyecourt , au faubourg Saint-Honoré ; la seconde à l'hôtel de Clermont-Tonnerre, au Marais; et la troisième a l'hôtel de Jabac , rue Saint- Méry. C'est de ce dernier théâtre que jo suis le fondateur.

De tous les jeunes gens qui jouissaient alors

DE LEKAIN. /].^ï

de quelque célébrité sur ces difFérens théâtres, et dont quelques uns se sont fixés dans nos provinces , je suis le seul qui soit resté à Paris; et c'est une faveur que je dois plus à ma bonne étoile qu'à mes faibles talens. Voici comment la chose est arrivée :

Le propriétaire de l'hôtel de Jabac, forcé de faire des réparations urgentes dans l'intérieur de la salle que nous occupions ^ nous mit dans la nécessité de demander à MM. les comédiens de Clermont-Tonnerre la permission de jouer alternativement avec eux sur leur théâtre; traité qui fut stipulé entre eux et nous au mois de juillet i749> ^n payant la moitié des frais. Nous y débutâmes par Sidney et Georges Dandin.

Il n'est pas difficile de se figurer que la concurrence de ces deux sociétés excita dans le public quelques contestations dont le résultat ne pouvait être favorable aux uns sans diminuer de la considération dont les autres avaient joui jusqu'alors : on était partagé sur les talens de MM. tels et tels, sur ceux des demoiselles telles et telles. Les unes étaient plus jolies , plus décentes que les autres ; mais ces dernières avaient plus d'usage du théâtre, plus de grâce, plus de finesse, etc.

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C'est ainsi que le public s'amusait y et prenait parti soit pour MM. de Tonnerre , soit pour MM. de Jabac; mais qui pourra jamais» croire qu'une société de jeunes gens qui réunissaient le plaisir et la décence ait pu exciter la jalousie et les plaintes des grands chantres de Melpomène?

Le crédit de ces derniers nous fit fermer notre théâtre; et ce fut un prêtre janséniste qui en obtint la réhabilitation. M. l'abbé Chauvelin, conseiller-clerc au Parlement de Paris , daigna s'intéresser pour des élèves contre leurs maîtres, et nous fit jouer le Mauvais Riche y comédie en cinq actes et en vers de M. d'Arnaud. La pièce eut peu de succès, au jugement de la plus brillante assemblée qu'il y eût alors à Paris ; c'était au mois de février lyjo.

M. de Voltaire y fut invité par l'auteur, et soit indulgence pour M. d'Arnaud , soit pure bonté pour les acteurs qui s'étaient donnési toute la peine imaginable pour faire valoir un ouvrage faible et sans intérêt, ce grand homme parut assez content, et s'informa scrupuleusement quel était celui qui avait joué le rôle de l'amoureux ; on lui répondit que c'était le fils d'un marchand orfèvre de

Paris , lequel jouait la comédie pour son plaisir^ mais qui aspirait réellement à en faire son état. Il témoigna à M. d'Arnaud le désir de me connaître , et le pria de m'engager à l'aller voir le surlendemain.

Le plaisir que me causa cette invitation fut encore plus grand que ma surprise; mais^ ce que je ne pourrai jamais peindre, c'est ce qui se passa dans mon âme à la vue de cet homme 9 dont les yeux étincelaient de feu, d'esprit et d'imagination. En lui adressant la parole , je me sentis pénétré de respect , d'enthousiasme, d'admiration et de crainte • J'éprouvais à la fois toutes ces sensations , lorsque M. de Voltaire eut la bonté de mettre fin à mon embarras en m'ouvrant ses deux bras paternels , et en remerciant Dieu d'avoir créé un être qui Faisait ému et attendri en proférant d assez mauvais vers. Il me fit ensuite plusieurs questions sur mon état, sur celui de mon père, sur la manière dont j'avais été élevé^ et sur mes idées de fortune. Après l'avoir satisfait sur tous ces points, et pris 'ma part d'une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du café (i) , je lui répondis avec

(i) C'était la seule nourriture de M. de YoUaire,

une fermeté intre'pide que je ne connaissais d'autre bonheur sur la terre que celui de jouer la comédie; qu'un hasard cruel et douloureux me laissant le maître de mes actions^ et jouissant d'un petit patrimoine de sept cent cinquante livres de rente, j'avais lieu d'espérer qu'en abandonnant le commerce et le talent de mon père , je ne perdrais rien au change si je pouvais un jour être admis dans la troupe des comédiens du roi.

« Ah! mon ami, s'écria M. de Voltaire, ne prenez jamais ce parti-là. Croyez-moi , jouez la comédie pour votre plaisir, mais n'en faites jamais votre état. C'est le plus beau y le plus rare et le plus difficile des talens; mais il est avili par des barbares, et proscrit par les hypocrites. Un jour à venir, la France estimera votre art; mais alors il n^y aura plus de Baron, plus de Lecouvreur, plus de Dangeville. Si vous voulez renoncer à votre projet, je vous prêterai 10,000 francs

depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures après midi ; et lorsqu'il voulait se purger , il se composait des remèdes à l'aide d'une pharmacie ambulante qui le suivait toujours. Il n'y a que le docteur Tronchin qui ait eu le pouvoir de lui interdire ce régime.

pour commencer votre établissement , et vous me les rendrez quand vous pourrez. Allez, mon ami, revenez me voir sur la fin de la semaine , faites bien vos réflexions , et donnezmoi une réponse positive. »

Etourdi , confus et pénétré jusqu'aux larmes des bontés et des offres généreuses de ce grand homme, que l'on disait avare, dur et sans pitîé, je voulus m'épancher en remercîmens. Je commençai quatre phrases sans en pouvoir terminer une seule ; enfin je pris le parti de lui faire ma révérence en balbutiant, et j'allais me retirer, lorsqu'il me rappela pour me prier de lui réciter quelques lambeaux des rôles que j'avais déjà joués.

Sans trop examiner la question, je lui proposai assez maladroitement de lui déclamer le grand couplet de Gusta^^e^ au second acte : « Point , point de Piron , me dit-il avec une voix tonnante et terrible ; je n'aime pas les mauvais vers : dites-moi tout ce que vous savez de Racine. »

Je me ressouvins heureusement qu'étant au collège Mazarin, j'avais appris toute la tragédie (Vy^thalie^ après avoir entendu répéter nombre de fois cette pièce aux écoliers qui devaient la jouer.

Je commençai donc la première scène en jouant alternativement le rôle d' Abner et celai de Joad ; mais je n'ayais pas encore toutà-fait rempli ma tâche ^ que M. de Voltaire s'écria avec un enthousiasme divin : « Ah ! mon Dieu^ les beaux vers ! et ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que toute la pièce est écrite avec la même chaleur^ la même pureté depuis la première scène jusqu'à la dernière;

c'est de la poésie inimitable Adieu y

mon enfant, ajouta-t-il en m'embrassant ; c'est moi qui vous prédis que vous aurez la voix déchirante j que vous ferez im jour tous les plaisirs de Paris : mais, pour Dieu, ne montez jamais sur un théâtre public. »

Voilà le précis le plus vrai de ma première entrevue avec M. de Voltaire : la seconde fut plus résolutive , puisqu'il consentît , après les plus vives instances de ma part, à me recueillir chez lui comme son pensionnaire, et à faire bâtir au-dessus de son logement un petit théâtre où il eut la bonté de me faire jouer avec ses nièces et toute ma société. 11 ne ▼oyait qu'avec un déplaisir horrible qu'il nous en avait coûté jusqu'alors beaucoup d'argent pour amuser le public et nos amis.

La dépense que cet étaUissement momen-

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tané occasionna à M. de Voltaire, et l'offre désintéressée qu'il m'avait faite quelques jours auparavant , me prouva d'une manière bien sensible qu'il était aussi généreux et aussi noble dans ses procédés, que ses ennemis étaient injustes en lui prêtant le vice de la sordide économie.

Ce sont des faits dont j'ai été le témoin. Je dois encore un autre aveu à la vérité ; c'est que M. de Voltaire m'a non seulement aidé de ses conseils pendant plus de six mois que je suis resté chez lui , mais qu'il m'a encore défrayé de tout dans ce même temps ^ et que , depuis que je suis au théâtre, je puis prouver avoir été gratifié par lui de plus de deux mille écus. Il me nomme aujourd'hui son grand acteur j son Ganick y son enjant chéri. Ce sont des titres que je ne dois qu'à ses bontés pour moi; mais ceux que j'adopîe au fond de mon cœur sont ceux à'élcve respectueux et pénétré de la plus grande reconnaissance.

Pourrais-je ne pas être affecté d'un sentiment aussi respectable, puisque c'est à M. de Voltaire seul que je dois les premières notions de mon art , et que c'est à sa seule considération que M. le duc d'Aumont a bien voulu

m'accorder mon ordre de début au mois de septembre fjSo?

n est résulté de ses premières démarches que , par une persévérance à toute épreuve , je suis enfin ^ au bout de dix-sept mois de début ^ parvenu à surmonter tous les obstacles de la ville et de la cour, et à me faire insérer sur le tableau de MM. les comédiens du roi, au mois de février 1752.

Quiconque voudra bien lire ces détails , et en observer la filiation, reconnaîtra que je suis loin de ressembler à ces cœurs ingrats qui rougissent d'un bienfait, et qui, pour consommer leur scélératesse , calomnient indignement leur bienfaiteur. J'en ai connu plus d'un de cette espèce envers M. de Voltaire; j'ai été témoin des vols qui lui ont été faits par des gens de toutes sortes d'états : il a plaint les uns , méprisé tacitement les autres ; mais il n'a jamais tiré vengeance d'aucun.

Les libraires, qu'il a prodigieusement enrichis par les difierentes éditions de ses ouvrages , l'ont toujours déchiré publiquement ; mais il n'y en a pas un seul qui ait osé l'attaquer en justice sur sa mauvaise foi, parce que tous avaient tort.

M. de Voltaire est toujours resté fidèle à

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ses amis : son caractère est impétueux , son cœur est bon, son âme est compatissante et sensible; modeste au suprême degré sur les louanges que lui ont prodiguées les rois, la république des gens de lettres, et le peuple réuni pour l'entendre et l'admirer ; profond et juste dans ses jugemens sur les ouvrages d' autrui; rempli d'aménité, de politesse et de grâces dans le commerce civil ; inflexible sur les gens qui l'ont offensé. Voilà son caractère dessiné d'après nature.

On ne pourra jamais lui reprocher d'avoir attaqué le premier ses adversaires; mais après les premières hostilités , il s'est montré comme un lion sorti de son repaire, et fatigué de l'aboiement des roquets, qu'il a fait taire par le seul hérissement de sa crinière. Il y en a quelques uns qu'il a écrasés en les courbant sous sa patte majestueuse; les autres ont pris la fuite. Je lui ai entendu dire mille fois qu'il était au désespoir de n'avoir pu être l'ami de Crébillon; qu'il avait toujours estimé son talent plus que sa personne , mais qu'il ne lui pardonnerait jamais d'avoir refusé d'approuver Mahomet.

Je ne dirai rien de la sublimité de ses talens en tout genre. Il n'en est aucun où il n'ait

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répandu beanconp d'émditîon^ de grâce , de goût et de philosophie. Du reste, c est à TEurope entière à faire son éloge; ses ouvrages, répandus d'un pôle à Fautre, sont des matériaux suffisans pour Fentreprendre. Heureux celui qui saura les apprécier, et parler dignement d'un homme aussi célèbre et aussi rare !

Tout le monde connaît sa facilité pour écrire, mais personne na vu ce dont mes yeux ont été les témoins sur sa tragédie de Zulime. Son secrétaire avait égaré ou brûlé comme un brouillon inutile le cinquième acte de cette tragédie; M. de Voltaire le refit de nouveau, et sur de nouvelles idées qui lui furent suscitées par la circonstance.

Je lui ai vu faire un nouveau rôle de Cicéron dans le quatrième acte de Rome sam^Cj lorsque nous jouâmes cette pièce au mois d'août lySo, sur le théâtre de madame la duchesse du Maine, au château de Sceaux. Je ne crois pas qu'il soit possible de rien entendre de plus vrai, de plus pathétique et de plus enthousiaste que M. de YoLtaire dans ce rôle. C'était en vérité Cicéron lui-même, tonnant à la tribune aux harangues contre le destructeur de la patrie , des lois , des^mœurs et de la religion.

Je me souviendrai toujours que madame la duchesse du Maine , après lui avoir témoigné son étonnement et son admiration sur le nouveau rôle qu'il venait de composer, lui demanda quel était celui qui avait joué le rôle de Lentulus Sura, et que M. de Voltaire lui répondit ; « Madame , c'est le meilleur de tous. » Ce pauvre hère qu'il traitait avec tant débouté, c'était moi-même.

Comme tout ce qui appartient à la vie des grands hommes ne peut être lu sans un vif intérêt , je dois rapporter ici quelques anecdotes relatives à M. de Voltaire.

Personne n'ignore qu'à la mort du célèbre Baron, ainsi qu'à la retraite de Beaubourg, l'emploi tragique et comique de ces deux grands comédiens fut donné à Sarrasin , qui ne suivait alors que de bien loin les traces de ses maîtres , et c'est ce qui lui attira une assez bonne plaisanterie de M. de Voltaire. Lorsque ce dernier le chargea du rôle de firutus , dans la tragédie du même nom, on répétait la pièce au théâtre, et la mollesse de Sarrasin dans son invocation au dieu Mars, le peu de fermeté , de grandeur et de majesté qu'il mettait dans tout le premier acte, impatienta l'auteur au point qu'il lui dit avec une ironie

sanglante : « Monsieur, songez donc que vous êtes Brutus , le plus ferme de tous les consuls de Rome, et qu'il ne faut point parler au dieu Mars comme si vous disiez : y4h! bonne P^ierge^ faites-moi gagner un lot de cent francs à la loterie. »

Il résulta de ce nouveau genre de donner des leçons que Sarrasin n'en fut ni plus mâle, ni plus vigoureux, parce que ni l'une ni l'autre de ces qualités n'étaient en lui, et qu'il ne fut vraiment bon acteur que dans les choses pathétiques. Il ignorait l'art de peindre les passions avec énergie ; on ne lui a jamais vu ni l'âme de Mithridate, ni la noblesse d'Auguste .

Douze ans après Brutus y M. de Voltaire donna au Théâtre Français la tragédie de Mahomet j et le comédien Legrand fut chargé du rôle d'Omar. Cet acteur, doué de la plus belle voix du monde et du don des larmes, était d'ailleurs sans esprit et sans intelligence ; au moins n'en donnait-il aucun signe. Lorsqu'à la répétition générale de cette superbe tragédie , il avait à peindre au second acte l'effet terrible que la présence de Mahomet avait imprimé au sénat de la Mecque et au

reste du peuple, et qu'il terminait cette harangue en disant ces beaux vers :

Mahomet marche en maître et Tolive à la main ; La trêve est publiée, et le voici lui même.

Le ton pusillanime et plat avec lequel Legrand proférait ces deux vers , lui valut cette apostrophe de M. de Voltaire : « Oui , oui , Mahomet arrive; c'est comme si l'on disait : {< Rangez-vous j voilà la vache. » Si le pauvre Legrand avait pu être corrigé , il l'aurait été par Fignobilité de cette comparaison; mais son peu de génie, sa balourdise et sa profonde ignorance ne le lui permettaient pas.

L'on connaît la célébrité que mademoiselle Dumesnil s'était acquise dans le rôle de Mérope , et qu'elle a constamment soutenue pendant vingt ans; cette même célébrité ne put cependant la mettre à l'abri du sarcasme de M. de Voltaire. Lorsqu'il fit répéter Jiferope pour la première fois, il trouvait que cette fameuse actrice ne mettait ni assez de force, ni assez de chaleur dans le quatrième acte, quand elle invective Polyphonte : «Il « faudrait, lui dit mademoiselle Dumesnil, (( avoir le diable au corps pour arriver au ton « que vous voulez me faire prendre. — Eh !

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« vraiment oui, mademoiselle, lui répondit « M. de Voltaire , c'est le diable au corps qu'il w faut avoir pour exceller dans tous les arts. » Je crois que M. de Voltaire disait alors une grande vente.

n était un jour questionné sur la préférence que les uns accordaient à mademoiselle Dumesnil sur mademoiselle Qairon , et sur l'enthousiasme que cette dernière excitait, au grand regret de celle qui lui avait servi de modèle. Ceux qui tenaient encore au vieux goût prétendaient que, pour attacher l'âme, la remuer et la déchirer, il fallait avoir, comme mademoiselle Dumesnil, de la machine à Corneille y et que mademoiselle Qairon n'en avait point : u Elle en a dans la ce gorge , » s'écria M. de Voltaire ; et la question fiit jugée.

Une très jeune et jolie demoiselle, fille d'un procureur au Parlement, jouait avec moi le rôle de Palmire dans Mahomet ^ sur le théâtre de M. de Voltaire. Cette aimable enfant, qui n'avait que quinze ans, était fort éloignée de pouvoir débiter avec force et énergie les imprécations qu'elle vomit contre son tyran. Elle n'était que jeune, jolie et

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intéressante : aussi M. de Voltaire s'y prit-il à son égard avec plus de douceur; et, pour lui remontrer combien elle était éloignée de la situation de son rôle , il lui dit : « Made- « moiselle , figurez-vous que Mahomet est un «imposteur, un fourbe, un scélérat, qui a « fait poignarder votre frère, qui vient d'em- « poisonner votre père , et qui , pour coûte ronner ses bonnes œuvres, veut absolument (( coucher avec vous. Si tout ce petit manège « vous fait un certain plaisir, ah ! vous avez « raison de le ménager comme vous faites ; « mais pour le peu que cela vous répugne , i( voilà comme il faut vous y prendre.... »

Alors M. de Voltaire , en répétant luimême cette imprécation , donna à cette pauvre innocente , rouge de honte et tremblante de peur, une leçon d'autant plus précieuse, qu'en joignant le précepte à l'exemple, il en put faire par la suite une actrice très agréable.

En 1755 , étant aux Délices, près Genève, dans la maison que M. de Voltaire venait d'acquérir du procureur -général Tronchin, je devins le dépositaire de la tragédie de F Orphelin de la Chine y que notre héros avait

d'abord faite en trois actes, et qu'il nommait ses magots.

C'est en conférant avec lui sur cet ouvrage d'un caractère aussi noble et d'un genre aussi neuf qu'il me dit :

a Mon ami , vous avez les inflexions de la (( voix naturellement douces; gardez -vous « bien d'en laisser échapper quelques unes « dans le rôle de Gengis-Kan. Il faut bien « vous mettre dans la tête que j'ai voulu « peindre un tigre qui, en caressant sa fe- « melle, lui enfonce les griffes dans les reins. « Si vos camarades trouvent quelques lon- « gueurs dans le cours de l'ouvrage, je leur « permets de faire des coupures : ce sont des « citoyens qu'il faut quelquefois sacrifier au « salut de la république ; mais faites en sorte (c que l'on en use modérément ; car les faux « connaisseurs sont souvent plus à craindre « que ceux qui sont bonnement ignorans. »

Après mon départ de Ferney, au mois d'avril 17 Sa, M. de Voltaire eut la fantaisie de jouer sur son petit théâtre la tragédie de r Orphelin de la Chine. Le libraire Cramer s'était exercé avec M. le duc de Villars sur le rôle de Gengis-Kan. Il n'y a personne qui ne

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soit instruit de la prétention de ce grand seigneur pour bien enseigner la comédie ; aussi fît-il de son élève Cramer un froid et plat déclamateur, et c'est ce dont M. de Voltaire ne tarda pas à s'apercevoir.

Dès la première répétition, il sentit plus que jamais qu'on pouvait être en même temps duc , bel esprit et le fils d'un grand homme ; mais que ni l'un ni l'autre de ces titres ne donnaient du talent pour exercer les beaux arts, des connaissances pour les approfondir, et du goût pour les bien juger.

M. de Voltaire, en conséquence, se mit à persiffler son Cramer, et promit de le tourmenter jusqu'à ce qu'il eût changé sa diction. Le fidèle Genevois fit des études incroyables pour oublier tout ce que son maître lui avait appris, et revint au bout de quinze jours à Ferney pour répéter de nouveau son rôle avec M. de Voltaire , qui , s' apercevant d'un très grand changement, s'écria à madame Denis : « Ma nièce , Die« soit loué , Cramer a dé«- « gorgé son duc. »

Depuis plus de trente ans, l'on n'avait point encore vu de cabale aussi forte que celle qui s'éleva contre M. de Voltaire à la

première représeotatioa de sa tragédie d'Ores /e (si Ton en excepte toutefois celle qui fut faite contre Adélaïde DuguescUn , >ifflée depuis trois heures jusqu'à huit). Cependant, la plus saine partie du public, celle dont le jugement seul demeure, parce qu'il est impartial , remportait de temps en temps sur les fanatiques de Crëbillon , et témoignait sa satisfaction par les acclamations les moins suspectes. Cest dans ces momens de transport et d'ivresse que M. de Voltaire , s' élançant à mi-corps de sa loge , se mit à crier de toutes ses forces : i< Applaudissez, braves Athéniens, c'est du u Sophocle tout pur. »

Cette franchise et cette présence d'esprit caractérisait à chaque heure du jour Thomme unique dont nous avons recueilli quelques anecdotes. En voici une qui le démontre tel que la nature l'avait formé, c'est-à-dire vif, éloquent , et toujours philosophe :

• En 1745, à la troisième représentation de Mérope y il fut frappé d'un défaut de dialogue dans les rôles de Polyphonte et d'Erox. De retour de chez madame du Châtelet, chez laquelle il avait soupe, il rectifia ce qui lui avait paru vicieux dans cette scène du premier acte.

fît un paquet de ses corrections, et donna ordre a son domestique de les porter chez le sieur Paulin, acteur très médiocre, et qu'il éles^aity disait-il y à la brochette pour jouer les tjrans. Le domestique fît observer à son maître qu'il était minuit sonné , et qu'à cette heure il serait impossible de réveiller M, Paulin : u Va, va, lui répliqua l'auteur de Mé- {( ropey les tyrans ne dorment jamais. »

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